‹ Reims: ses rues et ses monumentsChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qitariier àt Vetle. — Rue de Vesle.

EVSMONS de la rue des Capucins à la rue de Yesle , et cette fois nous allons la parcourir. La rivière à la([uelle elle vient aboutir lui donne son nom; elle séparait le Jard de la mairie de la Couture.

D'abord simple chaussée construite sur les marais qui couvraient jadis cette partie de la ville , elle fut grande route et probablement voie romaine; et quand Reims recula son enceinte, elle devint une de ses grandes lignes de communication. Telle qu'elle «st de nos jours, elle comprend trois rues, celles du

Bourg-de-VesIe , de Vesle et de la Porte-aux- Ferrons. .

Cette dernière existait avant les deux autres , elle s'arrêtait à l'ancienne porte de la ville. Quand la cité sortit de ses vieux murs, la rue de Yesle se forma d'abord : les environs de la rivière étaient encore en culture ; ce ne fut que plus tard , vers la fin du xii" siècle, qu'ils se couvrirent d'habitations , et on y vit un bourg qui eut sa rue. Il dépendait du Chapitre ; la mairie qu'il y avait établie fut reconnue en 1216. Elle étendait ses pouvoirs jusque dans le faubourg actuel. Cette partie de U viUe était nommée la Terre commune , probablement parce qu'il y eut long-temps des portions de sol sur lesquelles chacun pouvait s'établir. Le bourg de Yesle ne fut pavé qu'en 1752 ; à cette époque, un ruisseau fangeux et profond menait encore à la rivière les eaux de la ville.

N<^ 129, au sacre de Charles X descendît M, de Villèle, ministre des finance^, un de ces hommes qtii n'ont jamais joui de§ douceurs de la popularité» mais à qui l'histoire rendra justice.

Signalons le bâtiment qui porte le n^ 155. On y remarque une petite porte omèè de sculptures gothiques ; c'était là Qu'était lé 'prîiéUTé de Saint-Bernard. Lorsqu'en 1559 on rasa le couvent des béguines qui se trouvait à Clairmarais, les religieuses entrèrent dans la ville nouvelle et s'établirent sur un terrain sis entre la rue de Thiltois et la rue du

B<MirgHie>Veslc. Vers 1571, nous voyons Tabbesse de CUirmarais, Marguerite la Pacarde, donner des \ntxxi à la nouvelle maison. Au commencement , d'autres disent vers le milieu du xv* siècle , Tabbé de Clairvaux envoya un religieux de son ordre visiter le couvent ; celui-ci s'y trouva bien et s'y installa ; les religieuses , éponvan;tèes de ce voisinage masculin, prirent la fuite et se retirèrent à Cbâlons sans sf^ faire autoriser à ce brusque déménagement. Ce fut en vain que F abbé de Clairvaux, dans un chapitre général de Tordre, les excompiunia, elles refusèrent, de rentrer au bercail. Nous avons constaté leur présence dans Reims en 1404. En fuyant elles emportèrent leurs archives, qui devaient être fort curieuses : leur communauté avait remplacé probablement celle fondée par Saint Rémi sur le premier terrain qu'elles occupaient. On a vendu dernièrement à Chàlons une lettre d'Abailard qui venait, disait-on, de leur cariulaire. Les Bernardins prirent leur p)ace, et gardèrent ce pr^uré jusqu'à la révolution ; il valait 2,000 livres de rente. Les religieuses avaient élevé leur porte sur la rue de Thillois. Les enfants de Saint-Bernard en ouvrirent une autre plus grande sur la rue du Bourg-de-Vesle : leur petite chapelle avait aussi son entrée de ce côté ; un modeste clocher la surmontait; le portail, dont le style accuse le xiv^ ouïe XV* siècle, se compose d'une arcade longue et ogivale; au-dessus est une niche de même style qui renferme une Vierge.; cette figure est asseï gracieuse : la naère

regarde Tenfant et lui sourit : cette heureuse idée de l'artiste ôte à son œuvre la raideur qu'ont parfois les statues de cette époque ; des anges, à genoux sur des nuages placés aux deux côtés de la niche, semblaient la porter. Ces figures aujourd'hui n'existent plus. Des dauphins soutiennent un écusson placé au-dessous ; il parait que quelques peintures à fresque ornaient à l'extérieur cette partie de l'édifice ; avant que le badigeon ne les eût anéanties , on distinguait un chapeau de cardinal , des rosaces et les restes d'une inscription en lettres gothiques. La chapelle existe encore, elle sert de remise à un carrossier ; à ses pieds et sur la rue était adossée une fontaine dite de Saint-Bernard. C'était une borne haute de cinq à six pieds , ornée d'une tète de lion en bronze qui jetait l'eau par la gueule.

Non loin de là s'élève le petit portail de la paroisse Saint-Jacques, joli monument qui tient encore de l'architecture gothique, mais qui laisse entrevoir l'approche d'un nouveau style. Il se trouve à l'entrée d'une ruelle qui conduit à l'une des basses nefs de l'église. Un toit qui s'élance en pointe l'abrite. Des lignes ogivales, des rosaces décorent sa partie supérieure ; au-dessous sont trois niches ; la statue de Saint Jacques était autrefois assise dans celle du milieu. Depuis quelques années, elle a été déplacée pour être mise dans une des chapelles de l'église. Cette élégante construction demande à être restaurée i Nous la recommandons aux amis des arts.

Avant d'entrer dans le cœur de Fancienne rue de Yesle, voyons ce que nous apprend, sur le terrain que nous venons de parcourir, le manuscrit de 1328. Le haut de la rue formait le quarrel du gué de la porte à Vesle. A cette époque, la porte jumelle n^existait pas ; il n y avait peutrètre sur la rivière ni pont de pierre ni pont4evis , et il fallait passer Tonde en y mettant les pieds. Près de là demeurait Jehan de Yitry, tanneur : la rue de la Tannerie n^avait pas encore de nom. Dans ce quartier, plusieurs maisons appartenaient à la famille Grammaire ; elle occupait déjà dans Reims une importante position, dont elle se montra digne en 15S»9. Deux de ses membres principaux , Aubry et Jean Grammaire, se mirent à la tète du mouvement qui constitua le conseil de ville et repoussa Farmée d'Angleterre.

Revenons à la rue de Vesle , et continuons nos minutieuses investigations. Dans la maison qui porte le n^ 10, on vit descendre au dernier sacre le prince de Talleyrand, ce périgourdin à la jambe boiteuse, à Tesprit si leste et si délié. L'hètel voisin, possesseur du n^ 9, rappelle de tristes souvenirs : il était habité , en septembre 1793, par les sieur et dame de Montrozier. GeluiHîi , ancien lieutenant du roi à Lille, avait quitté le service et s'était retiré dans nos murs ; il n'avait pas émigré , et dès-lors il fut classé parmi les suspects. Le 5 septembre, sa maison fut menacée par la populace qu'avait soulevée une

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horde d'étrangers el de vagabonds. \ïem% soldat, et fort d*uiie conscience sans reproche, il refuse de s'évader ; on Tarrète , on le conduit au miliett des vociférations et des menaces, à la prison nationale. Le malheureux n'y reste pas longtemps : l'autorité ne peut le soustraire à la mort. Les septembriseurs le traînent et le massacrent siar la place de Ville ; sa tète, mise au bout d'une pique , est promenée dans Reims, à la ^n rapportée rue de Vesle et prè-< sentée à M"« de Montrozier. Le ciel avait permis que celle-ci fût tellement malade , qu'elle put échapper à l'affreuK spectade qu'on voulait lui faire subir : elle ne vit rien ; et les monstres reculèrent devant cette couche où l'agonie semblait braver leur férocité.

Dans cette maison demeurait Lévesque de Pouillj, lieutenant des habitants de Reims, membre de l'Académie des Inscriptions ; c'est à lui que milord Bolingbroke écrivait : « Je ne connais que trois hommes dignes de gouverner la nation : vous. Pope et moi. » Nous aurons occasion de citer les services qu'il rendit à Reims. Son fils fut comme lui membre de l'Académie des inscriptioi»; son frère, Jean Léves^ que de Burigny, eut le m^e honneur.

Dans l'hôtel qui nous occupe^ Voltaire et l'aima*^ blc marquise du Châtelet passèrent quelques jours : ils animèrent de leur brillante conversation les salons de M. dePouilly. La famille de ce dernier conserve de iWMnbreuses et spirituelle^ lettres adressées à son chef par le grand poète.

La façade de cette raaisoA fut refaite en 1647. be^ ans après, elle fut le théâtre d'une graire émeute dont M. Louis Paris publiait le cttrieux récit en 1843. Le parlement et le Mafesrin se partageaient la ville. Lemaixiuisde La Vieuville, goureraeiir de Ghanipagne, tenait pour la cour, et logeait momentanément dans rhôtel dont nous parlonset qui appar-* tenait à M. Lebel de Sors, conseiller au présidial. Pour surprendre ' la correspondance éteblie entre les frondeurs de Paris et ceux de Reims , il n^avait pas trouvé de moyen plus sûr qpae celui dedécaclieter toutes les lettres que la poste apportait. Cet indiscret abiK de pouvoir indisposait la bourgeoisie : le pre-* mier mars, M. de La Vicu ville, suivant son usage, se fait remettre chez lui la valise complète du courrier : celui-ci se plaint, le peuple Técoute, les frondeurs le poussent à rémeute, eirdes groupes menaçants se forment devant rhdtel de Sors. Le marquis a Timprudence de leur foire Jeter vide la valise qu^ils réclament avec son contenv. €ette bravade met le peuple en fureur; à Taide d'un tombereau qui passe, il enfonce la porte et poursuit le gouverneur : ceiui*^ ci se sauve dans les greniers, court sur les tmts, de là descend dans une cave où on le trouve ; on Ten tire, et on le chasse de la ville. On a de la peine alors à maintenir lé lion déchaîné ; les pierres volent de tous côtés , plusieurs mai^ns sont menacées, les magistrats sont insultés, enfin les bourgeois royali»tes reprennent le dessus. Peu de temps après on

^^ pendait sur la place de Ville deux paayres diables

sacrifiés au Maiarin. Les vrais coupables furent protégés par le parlement de Paris.

Napoléon passa quelques heures dans la maison sise en iace de Fancien hôtel de Sors (n<^ 204).

Nous sommes arrivés au carrefour qu'on appelait la Ooix Saint-Victor. Là venait aboutir la rue de la Porte-aux-Ferrons , nommée rue Viala (1) pendant la révolution, et faisant suite à la rue de Vesle. Elle devait son premier nom , qu'elle a repris et gardé jusqu'à nos jours, à la présence d'une des anciennes portes de la ville. Là commençait la vieiUe cité rémoise, là fut un des points de la première enrceinte dont nous parlerons plus loin. Des fouilles faites en 1615 dans cet endroit, amenèrent la découverte de la voie romaine.

La Portfr-aux-Ferrons était un monument massif sans sculpture ; rien ne la recommandait aux amis de l'art et de l'histoire que son antiquité. La tradition n'avait pas su conserver les vieux souvenirs qui pouvaient s'y rattacher. Elle supportait un corps de bâtiment percé de deux fenêtres jadis grillées. Le fossé qui précédait cette porte fut comblé vers le milieu du xiv* siècle, et dès cette époque on cessa de la fermer. Elle devint un simple passage, étroit et incommode : au milieu d*une grande viUe, il devait périr. Il fut détruit en 1775. Louis XVI donna 4,500 livres à cet effet.

(1) Nom d^un jeune héros républicain.

De chaque côté de la rue, des plaques de marbre noir furent placées à peu près aux points où était le vieux monument. On y grava en lettres d^or les inscriptions suivantes :

c< Louis XVI, lors de son sacre, en 1775, a ordonné la démolition de la Porte-aux-Ferrons, et Sa Majesté a fait donner les sommes nécessaires pour Fexécution de ses ordres. »

<c L'an 1787, M. FrançoisJosepk Souyn étant lieutenant des habitants, il a été posé deux bornes vers rOrient pour représenter les limites de Fancienne cité. Tune à vingt-cinq pieds de cette inscription, et Vautre à dix-huit pieds de la première. »

Ces deux inscriptions, ornées de quelques sculptures, et soutenues par des débris de Tantique édifice, furent mutilées à la révolution. Elles ont été restaurées depuis.

La Porte-aux-Ferrons devait son nom à Tindustrie qui était venue s'asseoir à ses pieds.

Mais cet antique édifice n'avait pas attendu cette circonstance pour prendre un nom ; cette porte, qui vit passer les Gaulois, les Romains et les Francs, por^ tait au temps de Saint Rémi les noms de Suessionensiêf Suessionica : elle conduisait à Soissons, ville aujourd'hui déchue , ville capitale sous les Mérovingiens. Plus tard, elle devint porta Lutetiœ Par risiorum : Soissons pâlissait déjà devant l'astre de Paris ; on la nommait aussi porte Yaloise ou Galoise, Yalesia ou Gahsia, N'y a-t-il pas là un

souvenir de Tancienae Gaule ? Ce nom fut en honneur jusqi^'au uv* siècle. Une famille de Reims , dont la maison touchait sans doute à cette porte, en avait pris le nom ; nous le trouvons dans le livre de

Enfin Jean de Salishurj la nomme porte de Vè* nus : c'est une réminiscence de la domination ro* maine. Il y eut à Reims un temple dédié à Vénus : la tradition le place aux lieux ou s'élère aujourd'hui la cathédrale. Ce point est cependant sujet à dis-cussion. Il est probable que la Porte-aux-Ferrons remplaçait un arc-de-triomphe sculpté comme ceux dont nous parlerons plus loin , et dédié à la déesse des amours : sans doi|te il portait sa séduisante image.

Près de la Porte-aux-Ferrons fut une chapelle dédiée à Saint Victor. Saint Rémi, Landon, un dç ses successeurs : firent des legs ecclesiœ Sancti Victoris ad portam Sue^onicam. On. ne sait au juste à quelle place s'élevait cpt antique oratoire, ni à quelle époque il fut démoli ; peut-être fub-il détruit pour faciliter les travaux de fortification faits dans le x« siècle. On croit en trouver quelques traçe$ dans les niaison^ placées à l'entrée .de la rue du Clour^ans-le-Fer ; on y reviarqiie à l'extérieur, il est vrai, des traces d'^cades ogivales, mais elles sont beaucoup plus récentes que le monumefit donjt Dpus cherchons la place.

Aujourd'hui la longue ligue que npu^ yefion^ df

parcourir n'a plus qu'un nom, et désormais c'est à la rue de Vesle qu'appartiennent tous les souvenirs^ tous les détails dont nous avons fatigué la patience du lecteur.

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