SCÈNE V LES PRÉCÉDENTS, Madame BUDOIS
Madame BUDOIS (Sans être vue) Papa Rousselet!... Papa Rousselet!...
ROUSSELET (A part, avec un abattement comique) .. Je suis un homme perdu !
Madame BUDOIS (Elle paraît, au fond, avec une tasse à la main)
Et votre bouillon aux herbes ?... (Geste de terreur de Rousselet.) J’ai frappé à la porte : visage de bois! Je me suis dit alors : « Il aura voulu prendre l'air!» (Avec intention) Car vous aimez un peu à
prendre l'air, père Rousselet!... Vous savez pourtant qu’il y a médecine après-demain!...
ROUSSELET En voilà, Madame, la première nouvelle !
Madame BUDOIS C’est votre jour !
Mais je n’ai pas de jours, moi!...Je n’en éprouve aucun besoin,
je vous jure !...
Madame BUDOIS
Ta, ta, ta, tal... Il faudra lui pincer le naseau, comme à un mioche!... (Elle lui avance sa tasse.)
ROUSSELET (Se détournant) J'aime encore mieux avaler la liqueur de Madame !... Madame BUDOIS (Bondissant)
La liqueur? La liqueur?... Qui donc, ici, oserait donner des liqueurs ?...
À 49 — Madame DE La CHÉNAIE (Montrant le flacon)
Un élixir, Madame ! l’élixir de longue vie...
: M. pg LA CHÉNAIE (Appuyant) De longue vie...
Madame DUBOIS (Persistant)
Quelque chose de brulant, je vois cela!
Madame DE za CHÉNAIE Oh! léger, très léger.
Madame BUDOIS Lui mettre le feu au corps! À Madame DE La CHÉNAIE
De grâce.
Lui calciner tout l’intérieur!
Madame pe za CHÉNAIE Permettez...
Madame BUDOIS
Ce que je crains pour lui, c’est le sang... Il à trop de santé,
Madame... Rien n’est plus redoutable, Madame! On a vu des vieillards qui se nourrissaient avec un jaune d'œuf, et qui s’en trouvaient bien — c’est écritl... (A Rousselet.) Tenez, papa, vous rappelez-vous ce que je vous lisais l’autre jour, l’histoire de cette bonne religieuse, qui a vécu cent deux ans, et qui ne mangeait que des légumes ?.….
Madame DE La CHÉNAIE .
Très bien ! Mais vous souvenez-vous aussi, Monsieur Rousselet, de ce Polonais, dans le journal de samedi, un vieux soldat qu’on a enterré à cent vingt ans, lequel absorbait, chaque jour, sa bouteille d’eau-de-vie, et je ne sais plus combien de livres de viande?
$ Madame DUBOIS (Furieuse)
Laissez-moi donc! Cet exemple-là vous écrasel... Si ce Polonais n'avait pas tant bu et tant mangé, ma belle dame.
« Madame px La CHÉNAIE Eh bien!
Madame BUDOIS (Froidement)
Il ne serait pas mort!
Madame DE La CHÉNAIE (Haussant les épaules)
En résumé, vous ne possédez pas la science infuset Et quand mon médecin ordinaire, un homme des plus recommandables…
por Madame BUDOIS
Votre médecin ? — Vous me la donnez belle! Je n’ai confiance qu’en mon pharmacien, Madame !
Madame DE La CHÉNAIE (Avec ironie) Probablement parce qu’il n’est pas reçu docteur ? Madame BUDOIS Vous l'avez dit, c’est cela ! Il ne traite toujours pas les gens « par métier », comme font ceux qui ont un diplôme dans leur
poche !...
Madame pe La CHÉNAIE (Sans la regarder davantage)
Buvez, buvez, Monsieur Rousselet!
(Elle va pour verser)
Madame BUDOIS (Passant entre deux)
Sa santé m'est aussi précieuse qu'à vous... Il n’en fera rien...
Je m’y oppose!
\ (Elle tend sa tasse).
Madame DE La CHÉNAIE Eh bien ! Moi, à mon tour, je ne permettrai pas qu’on le purge! Madame BUDOIS {A Rousselet) Prenez mon bouillon! - Madame px La CHÉNAIE (A Rousselet) Prenez mon tonique.
M. R. ve 14 CHÈNAIE (Intervenant)
Eh ! Morbleu !... Il ne prendra ni l’un ni l’autre : vous ne vous apercevez donc pas que ces discussions l’épuisent, et que vous le fatiguez visiblement ?...
(Madame de la Chénaie remet son flacon dans sa poche) Madame BUDOIS (Vivement)
Je n’en aurai pas le démenti !... Un bouillon pareil !... (Se tournant vers son mari.) Avale-moi ça, Monsieur Budois ! ; M. BUDOIS (Consterné) Mais...
Madame BUDOIS Tu dois avoir un peu d’échauffement !
M. BUDOIS (Appelant du regard M. de la Chénaïe à son aide)
Je l’assure.,..
A Madame BUDOIS Pour qu’il ne soit pas perdu !...
M. pe La CHÉNAIE Madame... Madame...
Madame BUDOIS (Se redressant avec fierté) Ah ! sur ce terrain-là, je suis libre ! et je voudrais purger mon mari dans une heure, que personne n'aurait le nez à y mettre !... (A M. Budois, avec autorité.) Bois !... (M. Budois s’exécute.) KEh bien !
M. BUDOIS (Avec soumission) Pas mauvais, vraiment, pas mauvais!
Madame BUDOIS Hum ! Je le crois sans peine... (M. Budois veut lui rendre la tasse vide.) Tu reporteras la tasse à la maison.
M. DE La CHÉNAIE (Bas, à Rousselet) Etes-vous content de mon intervention, Monsieur Rousselet ?... ROUSSELET
Merci, vous le voyez, je me porte comme un chêne!
M. ne za CHÉNAIE Tant mieux, tant mieux ! Et vous vous trouvez ici?
ROUSSELET Parfaitement !
M. DE La CHÉNAIE Rien ne vous contrarie, au moins ?
ROUSSELET Oh! rien. ‘Si, pourtant! Une chose, malheureusement accomplie... mais, pardon, vous allez dire que je radote!... M. DE La CHÉNAIE Allez toujours, mon bon ami!
ROUSSELET Ce grand if, au bout du parc...
À M. DE La CHÉNAIE Eh bien!
Que je voyais là... depuis vingt années, et que Monsieur Maillard aimaittant...
PRES M. px La CHÉNAIE Que lui est-il done arrivé, à cet if?
ROUSSELET {Avec émotion) On l’a abattu, par vos ordres, Monsieur de la Chénaie ; il était cependant en pleine vigueur !...
M. DE 14 CHÉNAIE (Haut)
Par mes ordres, dites-vous ?... Je n’ai pas fait tomber le moindre if!...
s : Madame BUDOIS
C’est moi, c’est moi!
Mais, Madame...
J Madame BUDOIS (A Rousselet)
Je vous expliquerai cela, père Rousselet. (Prenant à part M. de la Chénaie.) L'arbre des tombeaux! Un végétal sinistre! Sa vue quotidienne pouvait lui fourrer un tas d'idées dans la tête !...
On a même planté, à cet endroit, deux espèces de mâts de cocagne, chargés d’un grand filet, dont je cherche inutilement à deviner l'usage!
Madame BUDOIS (A Rousselet)
Vous saurez tout, c’est une surprise !...
, ROUSSELET (Intrigué) Une surprise ?...
Madame BUDOIS (Entraïînant de nouveau M. de la Chénaie)
Vous avez dû le remarquer vous-même : il dort après ses repas, il devient pesant, il s’affaisse... Ma foi! j’ai pensé, comme remède, aux exercices du corps, à la gymnastique... (Geste de M. de la Chénaie.) Oh ! modérément ! sans folie! J’ai là deux ceintures neuves, deux sangles... (Elle les montre et les cache vivement dans sa poche.) Mon mari va profiter de l’occasion, il s’alourdit aussi considérablement. Lui et moi, vous le savez, nous devons partir, dans un instant, pour des affaires d'intérêt — deux jours d'absence tout au plus — mais c’est égal, puisque la manivelle est dressée, je vais bien vite y faire monter Monsieur Budois pour allécher le bonhomme et lui
inculquer des goûts de voltige!
(Revenant vers Rousselet.)
Allons, allons, père Rousselet, moi d’un côté. (Elle le soulève de dessus le banc.) Madame de l’autre! (Madame de la Chénaie prend l’autre
Gr — bras de Rousselet qui lutte en vain pour marcher seul. M. Budois suit avec tout son attirail, et la tasse à la main. Madame Budois se retournant vers M. de la Chénaie.) Tiens! Monsieur de la Chénaie ressemble au quatrième officier de Malborough : il ne porte rien!... (Comme frappée d’une idée subite.) Au fait, prenez donc ma place. (M.de la Chénaie saisit le bras de Rousselet.) J’ai deux mots à dire à Madame, nous sommes à vous, dans une minute. (Madame de la Chénaie quitte le bras de Rousselet. M. Budois se précipite pour la remplacer. Dans la rapidité de
son mouvement, ilaccroche à sa ligne la batterie du fusil, dont le coup part en l’air, sur son dos.)
ENNIERS
(On s’élance, en tumulte, autour d'Olivier Rousselet, tandis que M. Budois, tout seul, s'appuie, anéanti, contre un arbre.)