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cohabitation avec le vieux Rousselet lui est insupportable : n'est-ce pas « un supplice de chaque jour, avoue-t-il à Budois, de me faire, malgré mon nom, l’écuyer tranchant d’un vieux commis ? » (1) En dépit de leurs prétentions, ces faux nobles ne sont pas les derniers dans la course à l'héritage : « Entre les deux partis, dit Paul, c’est un acharnement, une mêlée : les biens-fond par ci, les capitaux par là, un bois qui convient, une prairie qu’on lorgne. A nous le château ! » (2). Les deux camps ne s'unissent qu’en présence du danger, lorsque le vieillard, Olivier Rousselet, risque de leur échapper et de faire annuler le testament.
Au milieu de ces gens avides de s’enrichir, Paul de la Chénaie et Louise sont très sympathiques.
Louise, qui veut croire seulement à « la réalité de la vie » (3), n’en aime pas moins le fils des Ribeaux de la Chénaie. Mais fille de grand bon sens et d’honnêteté absolue, elle ne cède pas aux illusions de son amour: « Il y a, dit-elle à ses persécuteurs, quelque chose de plus fort que mon amour, c’est ma dignité personnelle. Je ne mendie, à qui que ce soit, ni mon argent ni mon bonheur. Dieu a mis des consolations profondes dans l’accomplissement du devoir : ce sont les seules que je réclame » (4). Tout au plus pourrait-on lui trouver un peu trop de maturité. Où est l’enfant de dix-sept ans qui répondrait à l'offre d'un cœur par cette réflexion : « On n’épouse pas une institutrice comme moi... Un million qu’on empoche n’est pas nécessairement un brevet d’indulgence ni une garantie d'humilité » (5).
Paul n'est pas moins généreux : pour lui « la question d’argent » est «tout à fait secondaire ». Sentimental, sans expérience du monde, il vit léger de soucis et riche d’espoir, vrai poète, incompris d’une famille bourgeoise, comme apparaîtra Léon Rousset, dans une autre comédie de Bouilhet : « L'Oncle Million ». Il ne manque pas d’esprit : « Taisezvous, méchante fille, dit-il à Louise, tous vos raisonnements sont aussi solides que mon blason ». Peut-être n'est-il pas assez ingénieux pour défendre son amour ; il n’a qu’un argument : la mort, et cet argument il le répète trop souvent et parfois en termes trop précieux. Quand on l'exhorte à « être un homme », il répond: « Il y aura bien du côté de l'Afrique quelque balle complaisante pour me signer sur le crâne un
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certificat de virilité ». Ce à quoi son père répond par ce trait d’esprit trop banal : « C’est la seule chance d’avoir un peu de plomb dans la tête » (1).
Voici enfin Olivier Rousselet, vieillard toujours alerte, s’appuyant sur sa canne, en longue douillette, le chef couvert d’un bonnet de soie noire. Cest le type de l’honnête homme. Dès le début, Bouilhet l’a bien campé : «Je garderai du moins jusqu’au bout ma loyauté, ma vertu, c'est le patrimoine du pauvre » (2). Son amitié pour M. Maillard, dont il n'était que l'employé, son désintéressement, contrastent avec l’égoïsme cupide de la parenté ; sa noble simplicité, avec la vulgarité des Budois et l’orgueil des Ribeaux. Quand, pendant la lecture du testament, Madame Budois, brutalement, les de la Chénaïe, timidement, veulent le mettre à la porte, il leur répond : « J'étais loin de me supposer coupable pour avoir voulu entendre encore une fois, et, comme à travers sa tombe, les paroles suprêmes de mon ami et ses volontés dernières » (3). — Et ailleurs : « Gardez votre livrée, Monsieur Ribeaux, j'ai déjà la mienne (montrant ses cheveux). Elle est toute blanche ! Je l’ai prise au service de M. Maillard, votre parent. Il ne m’en a jamais demandé d'autre » (4). — « À mon âge, les colères sont courtes comme la vie, je me sens trop vieux pour les longues rancunes » (5).
Quand il connaît l’existence du second testament, il s'amuse du drame qui se joue autour de lui, des ambitions cyniques, des manœuvres maladroites. Par son esprit ironique et son sourire moqueur, il déconcerte les hôtes du château. À Madame de la Chénaie qui veut lui persuader que, pour la santé de Louise, Paris vaudra mieux que la campagne, il réplique : « C’est prendre l’éteignoir pour rallumer une bougie » (6). Etailleurs: «Je me sens tout rajeuni, déclare-t-il au quatrième acte, en annonçant son prochain départ pour des pays lointains, tout gaillard.… à la seule idée de ce voyage!... Ma tête est comme un véritable panorama!... Je me figure déjà l’aspect de ces contrées lointaines !... Venise et ses gondoles!... l’Helvétie avec ses frimas et ses paysages grandioses !... Plus loin, les crocodiles, les Pyramides, le désert. Et puis, de temps à autre, pour rompre la monotonie de la route... un précipice, un naufrage, un incendie à bord, une belle
horreur !...,» (1). De la première scène à la dernière, nous ne perdons pas de vue l’amusant vieillard : malgré l'insuffisance de la trame, c’est lui qui soutient et développe l'intérêt toujours croissant de la comédie.
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Pourquoi, cependant, certaines scènes gardent-elles un air vieillot ? Trop souvent les métaphores de M. Ribeaux de la Chénaie, la prose poétique de Paul, la grandiloquence de ses déclamations devant Louise, sonnent faux dans cette comédie en prose. Paul s’écrie, par exemple : « Gette grande fortune de Monsieur Maillard est comme un arbre immense qui les enveloppe de tous côtés! Eh! mon Dieu, qu'ils s’arrachent, en bas, les fruits qui tombent, peu nous importe, ma Louise, pourvu qu'ils nous laissent sur la plus petite branche, la placé d’un nid et d’une chanson ! » (2). Les lois du grossissement au théâtre n’exigent pas ces exagérations de langage. Bouilhet retombait dans un défaut mainte fois reproché à ses pièces : l’excessive recherche d'images poétiques.
Cette comédie mérite cependant d’être connue. Il peut être piquant, de plus, qu’elle soit offerte aux lettrés, curieux de l’œuvre de Louis Bouilhet, au moment où le « Testament de César Girodot » trouve auprès du public un regain de faveur.
M) P. li.
Sous peine de Mort