‹ Reine de Mort: Comédie inéditeChapitre 3 sur 53 · AE · texte numérisé non relu

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Si elle n’égale pas en intérêt les drames lyriques « Madame de Montarcy » et la « Conjuration d'Amboise », par quoi vivra le nom de Bouilhet, elle mérite cependant quelque attention.

Il avait été encouragé dans le choix du sujet par Flaubert, toujours prêt à se gausser des bourgeois. La correspondance que lui adressa alors le poète révèle même, avec de minutieux détails, la collaboration des deux amis. Bouilhet cherchait vainement les « traitements », les « bêtises et procédés hygiéniques », capables de soutenir la vie du vieillard Rousselet. Il en demanda au romancier : « Si tu me donnes de mes idées, lui écrivait-il, Ça m’engagera plus fort à les garder, et je serai bien heureux si tu découvres quelque charge nouvelle » (1).

Flaubert approuva les « voyages », les exercices à cheval, l’hydrothérapie qu'on peut imposer à un vieillard, les « chansons du Caveau », « les histoires de longévité » qu’on lui fait entendre, les peintures de « scènes villageoises et sentimentales », qu’on lui met sous les yeux. Il suggéra quelques idées, qui se trouvèrent concorder avec celles du poète : « J’ai déjà mis, lui écrivait celui-ci, les parties de cartes et les parties de boules. Aller plus loin, comme gymnastique, me paraît trop chargé : tout au plus pourra-t-on se demander si l'établissement de cordages ne serait pas une bonne chose. J'ai parlé chasse et pêche, mais dans un autre but... » (2).

« Aller plus loin me paraît trop chargé ». Bouilhet avait raison. Même dans leslimitesoù$’est contenue sa verve, ilestallé trop «loin». Les scènes où les Budois et les Ribeaux veillent sur la santé du vieux Rousselet et celles où Rousselet joue le malade tournent trop facilement « à la charge ».

(1) Inédit. Sans date. (2) Inédit. Sans date.

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Aussi le contraste est-il trop violent entre ces scènes qui rappellent plus « l’Avocat Patelin » que le « Malade Imaginaire » et celles où Rousselet et Louise nous apparaissent apparentés, en leur dignité fière, à des personnages d'Alexandre Dumas fils.

Les personnages sont dessinés d’une ligne précise. Bouilhet, à l'exemple de Balzac, maintes fois relu par lui, avait observé les travers des « bourgeois » qu’il coudoya longtemps à Rouen. Déjà dans une de ses premières poésies, il avait raillé leur ambition de se hausser au rang de la noblesse :

« Bravo ! Marchands dorés ! Nobles fils de famille !... Etalez vos couleurs, blasons de pacotille,

Pains de sucre en sautoir et coton sur azur!

Vous n’atteindrez jamais à l’aristocratie,

Et toujours, mes seigneurs, malgré vos airs galants,

Vos gros pieds perceront sous la botte vernie, Vos grosses mains feront éclater vos gants blancs » (1).

De ces bourgeois « nouveaux riches », épanouis aux environs de 1860, fiers de leurs écus, restés très rustres et sans noblesse aucune, Madame Budois est un modèle, pris sur le vif. Cette ménagère endimanchée, au parler plébéien, égoïste et cynique, avare et orgueilleuse de son avarice, qui se vante d’être « coriace » et de se passer de domestiques, mène tout son monde à la baguette, surtout son très obéissant époux, Budois. Elle prodigue ses soins au vieillard, pour lui elle s'impose des voyages; elle veut hâter le mariage de Paul et de Louise pour que le testament ne soit pas annulé; elle défend âprement ses écus quand on lui demande de doter Louise. Auprès de cette femme bruyamment autoritaire, Monsieur Budois, qui ne rappelle que de très loin — et le bon sens en moins -— le Chrysale de Molière, a pris un parti sage : il se tait.

De quelle hauteur les Ribeaux de la Chénaie ne les regardent-ils pas! « Petits hobereaux de province », qui pour « avoir carosse aux fêtes », et « banc de velours à l’église, » (2) n’en vivent pas moins très maigrement de rentes insuffisantes, ils affichent bien haut leur noblesse de fraiche date : hier ils étaient Ribeaux tout court et marchands de fer. Monsieur Ribeaux de la Chénaie, surtout, incarne la dignité du nom! Toujours froid, il prononce des phrases solennelles, ou des métaphores, qui contrastent avec le langage de Madame Budois. La

(1) « Le Lion », Œuvres, p. 74.

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