SCÈNE VII
LES PRÉCÉDENTS. — M. De LA CHÉNAIE
M. px La CHÉNAIE (Essoufflé)
Faut-il être assez absurde et sans cervelle pour s’emporter de la sorte, et me forcer moi-même... (A part. apercevant Rousselet.) Rousselet ici !... (Bas, à sa femme.) Quoi de neuf ?
PAUL (Courant à lui) Pardon, mon père, pour aujourd’hui, pour hier, pour toutes les
fois que j'ai eu le malheur de vous offenser; il ne faut pas condamner mes sentiments sur la vivacité de mes paroles, ou les inconséquences de ma conduite. Hier, c'était le désespoir. Aujourd’hui, c’est le bonheur, c’est la joie !
Madame De La CHÉNAIE (D'un ton bref)
Bien, bien! Je constate avec plaisir que tu retournes aux idées saines. Quand le fils se repent, le père est trop heureux d'oublier!
PAUL (Avec émotion)
Aveugle que j'étais de ne pas avoir vu plus vite tout ce qu’il y a en vous d’indulgence et de bonté paternelle !... (Avec transport.) Louise !... Où donc est Louise ?... (Stupéfaction générale.) Je veux vous présenter ma femme, et la pousser moi-même dans vos bras! (Il va pour sortir.)
Mon Dieu!
M. DE La CHÉNAIE (Lui barrant le passage
Madame pe LA CHÉNAIE
Te moques-tu de moi ?
PAUL (Stupéfait)
Comment? ] M. DE La CHENAIE
Cette nouvelle insolence!
PAUL (Naïvement)
Mais, puisque je reste avec vous...
M. pe La CHÉNAIE
uel rapport y a-t-il ?
© A PAUL C’est que j’épouse Louise!
ROUSSELET (Se levant) Monsieur Paul!... Epouser ma nièce?
Malheureux ! - :
M. De za CHENAIE
Votre fils est fou à lier, Madame !
PAUL (Hors de lui)
Moi ?... Fou à lier ?... Mais alors... on me trompait d’une manière indigne, et ce pardon qu’on m'accorde n’était qu’une dérision de plus !... A-t-on pu croire que j’accepterais ce marchélà, vraiment ?... Non! mille fois non !... Je préfère mon exil avec
ses larmes à ce lâche bonheur dont la condition première serait d'oublier celle que j’aime 1... Ah ! reprenez votre indulgence. Moi, je veux garder mon désespoir !... J'ai placé mon amour assez haut pour qu'aucun bras ne puisse l’atteindre — et, s’il m'est défendu d’en vivre, vous ne m’empêcherez pas d’en mourir |
(Il sort violemment.)
SCÉÈNE VIII
M. DE LA CHÉNAIE. — Move pe La CHÉNAIE. — O. ROUSSELET
ROUSSELET (A Madame de la Chénaie qui se laisse tomber sur une chaise)
Eh mais !... Eh mais 1... Ma bonne dame, voilà du nouveau, ce me semble ?... Un seul cri de votre fils m'explique mieux que toutes vos paroles la maladie de ma nièce, et ce grand désir que vous aviez de la mettre à la porte du château !
Madame pe La CHÉNAIE (Balbutiant) Pouvez-vous croire... que je connaissais d'avance... M. DE ra CHÉNAIE (Éclatant)
Assez comme cela, ma bonne amie : ne dissimulons pas davantage. Ce n’est plus vivre, à la fin, ce n’est plus vivre !...
ROUSSELET (A M. de la Chénaie) Vous dites ? :
M. DE La CHENAIE
Je dis que je suis las de toutes ces demi-mesures qui me compromettent, de toutes ces réticences qui me tuent, et qu’il ne cadre point avec mes idées que mon fils épouse votre nièce. Voilà ce que
je dis !... 5 Madame pe La CHÉNAIE (Éffrayée)
Mon ami !... Tu ne songes pas !...
Vous me parlez là, vraiment, comme si jy entrais pour quelque chosel.. J’ai bien le droit de m’étonner, je présume ?... Mais vous, qui devez être, depuis peu, au courant de cette intrigue...
M. DE La CHÉNAIE (Impatienté)
Eh ! parbleu 1... Nous savions tout, je ne m’en cache pas !...
RE Madame DE La CHÉNAIE (Courant à lui) Monsieur de la Chénaie !
ROUSSELET (Avec gravité) Vous êtes, en tout ceci, les premiers coupables ! M. DE La CHÉNAIE (Bondissant)
Coupables ?... parce que nous ne permettons pas cetteunion... disproportionnée ?
ROUSSELET (Sans s’émouvoir)
Coupables, Monsieur de la Chénaie, parce qu’instruits de cette passion naissante, vous êtes descendus, vis-à-vis de moi, qui pouvais concourir à l’éteindre, jusqu'aux équivoques et aux subterfuges 1... coupables, parce qu'ayant un fils de vingt ans, vous n'avez su, à vous deux, ni surveiller sa conduite, ni prévoir, tout d’abord, les emportements de son âge !... coupables, enfin, parce que ne pouvant plus douter de son attachement réel, vous osez mettre au-dessus de son bonheur, au-dessus d’un amour qui n’a rien que d’honorable, je ne sais quelles considérations mondaines, ni quels préjugés de position que je m’estime heureux de ne pas comprendre !
Madame pe La CHÉNAIE (Désespérée) Mon bon Monsieur Rousselet 1... je vous en supplie | M. DE La CHÉNAIE Je me crois d’un âge à ne plus recevoir de leçons de personne !
| ; Madame pe La CHÉNAIE Mon cher ami !
Il n’est jamais trop tard pour les entendre !
Madame pe La CHÉNAIE
Messieurs ! :
M. DE za CHÉNAIE (Avec ironie)
Vous puisez cette grande sagesse dans vos petits intérêts de famille, et je conçois que le sort de votre parente...
ROUSSELET (Avec dignité} Je n’ai parlé que de Monsieur Paul !
M. DE La CHÉNAIE
Ce qui veut dire : Mademoiselle Louise !
ie 2 ROUSSELET Pardon, Monsieur de la Chénaie. J'avais écarté la cause de ma nièce, vous eussiez dû imiter cette discrétion ! M. DE LA CHÉNAIE Je vais franchement au fond des choses !
ROUSSELET Puisque vous m'entrainez sur ce terrain...
M. DE za CHÉNAIE Vous n'avez pas cessé de vous y mettre !
ROUSSELET Je vous rappellerai d’abord que Louise ne s’est jamais imposée. Madame DE La CHÉNAIE Mais on le sait bien, Monsieur Rousselet !
Et qu'étant retenue dans votre maison, elle avait lieu de se croire sous votre sauvegarde !
É M. DE La CHÉNAIE Voilà qui est fort !
Et que si vous redoutez, pour votre fils, l’indignité de cette alliance, je ne crains pas moins, pour ma nièce, les douleurs d’une âme trompée, avec l’humiliation d’un refus !
M. pe La CHÉNAIE J'ai fait tout mon devoir, quand j'ai voulu chasser Paul. Vous n'avez pas d'autres raisons à me demander !
ROUSSELET (Se levant)
Je suis trop vieux pour cela, Monsieur de la Chénaie : à mon âge, on ne sait plus que mourir!...
Madame pe La CHÉNAIE {Le retenant)
Mourir!... Y pensez-vous ?... Une amourette en l’air!l... Un
enfantillage !
Je prendrai mes informations, Madame !
M. pe La CHÉNAIE Prenez tout ce qu’il vous plaira !...