ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
aa, Rue Huyghens, 22
La IvÉgknde: kt Iv''histoir]S de; i.a captivité ds Thérésia Cabarrus a Paris ; la i^ausse; inscription DE LA PRISON D:es Carmî;s ; LE tableau de Lamartine, 5-19. — La légende de la correspondance ÉCHANGÉE entre TaLLIENET SA MAITRESSE
PRISONNIÈRE A i^À Petite^Force ; inveaisem-
BLANCES ET impossibilités; LE CHANCELIEÎR PaSQUIER et B^ÉPIN DÉGPUETTES; le' « CABINET
NOIR» DE Robespierre, 19-34. — La légende de la
TRANSLATION DE ThÉRÉSIA DE LA PRISON DE LA
Petite-Force a celle des Carmes et vice- versa ; LE poignard DE Thérésia Excitateur de Tai,-
LIEN, 34-44. — TaLLIEN espionné POUR LE COMPTE
DE Robespierre; les tentatives de Tallien POUR amadouer le « Dictateur », 44-49.
A Paris, au milieu de 1794, nombre de personnes naturellement timorées avaient été si profondément déprimées par la Terreur et la cruelle misère des années révolutionnaires précédentes, qu'elles vivaient dans une sorte d'abrutissement volontaire.
Elles n'auraient osé lire un journal quelconque ou même seulement se montrer le tenant à la main de crainte de se rendre suspectes.
N'avait-on pas guillotiné Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins, Danton et même le farouche sansculotte rédacteur- fondateur du terrible Père Duchène : Hébert?!
Elles redoutaient d'engager une conversation avec d'autres êtres humains s'ils ne leur étaient pas connus de longue date.
N'était-on pas dénoncé pour incivisme par le premier venu au sujet de la moindre parole mal interprétée, ou même pour avoir gardé le silence, et presque aussitôt hissé sur l'édhâfàud?
iCes épouvantés-là ignoraient des événements publics tout ce qui n'avait pas été hurlé dans les rues aux heures o\x le besoin les forçait de s'y aventurer afin de se fournir d'une maigre quantité de substances alimentaires rationnées ou d'autres substances indispensables.
Après le 9 thermidor, leur rentrée dans le courant général d'idées et d'agitations dut produire sur leur esprit des impressions analogues à celles qu'éprouvèrent les chrétiens de Rome lorsqu'ils sortirent des Catacombes où ils s'étaient ensevelis volontairement pendant les persécutions religieuses.
Apprenant la mort de Robespierre, la fin de la Terreur, dont l'exécution du Dictateur semblait être
tA Bî^LLE; TALLINN *)
le gage certain, ils s'enthousiasmaient pour le parti ■ républicain libérateur, et leurs questions sur les auteurs désignés de la chute du tyran se pressaient, intarissables, sur leurs lèvres.
— Quel est ce Tallien qui osa se dresser contre le chef des Jacobins?
— Quelle est cette f emtne qui l'arma d'un poignard pour délivrer la France?
A ces curieux avides, il fallait alors narrer comment l'ancien ouvrier typographe, fondateur de la « Société fraternelle des deux sexes » et du journal VAmi des citoyens, devint secrétaire de la Commune de Paris en 1792, puis fut élu député. Comment, envoyé en mission à Bordeaux, il y rencontra la belle Thérésia, s'en éprit, en fit sa maîtresse et dut la laisser dans la Gironde lorsqu'il vint se justifier à Paria des dénonciations de modérantisme lancées contre lui par les émissaires de Robespierre.
On explique n'importe comment le voyage que Thérésia fait un peu plus tard, de Bordeaux à Paris, car la seule chose à retenir c'est qu'elle est venue rejoindre son amant et qu'alors le Dictateur a ordonné son emprisonnement.
Pour sauver sa maîtresse de l'édhafaud, Tallien, s'armant du poignard espagnol envoyé par elle à cet effet, a renversé le tyran.
Mais on passe aous silence les massacres du 10 août 1792 organisés par le représentant parce qu'on ignore
la part qu'il a prise dans leur préparation et parce qu€ sa culpabilité à ce sujet est encore trop vaguement signalée.
Pareil silence, en raison des mêmes causes, à l'égarci des massacres de septembre, dont il fut instigateur et bénéficiaire.
Les vols et les crimes qu'il commit à Tours, dans une mission précédant celle de Bordeaux, enfin ses exactions, ses brigandages, ses rapines, ses tueries dans la Gironde, sont actes qui semblent incertains ou que le renversement de Robespierre efface complètement. Gloire à Tallien!
— Soit, Vive Tallien! Mais sa Thérésia?... Voilà un personnage encore plus sympathique.
Ne dit-on pas qu'elle inspira le Conventionnel et lui donna le courage de combattre le Dictateur? Quelle est cette femme ? D'oii vient-elle ?
On est plus curieux de ses origines que de celles de Tallien. Il faut multiplier les détails.
Thérésia? C'est la fille du fameux banquier de la Cour d'Espagne, du richissime François Cabarrus.
Dès 17S8, elle était déjà célèbre par sa beauté sans égale lorsqu'elle épousait, à 14 ou 15 ans, un jeune Conseiller au Parlement de Louis XV,I nommé Jean- Jacques Devin, marquis de Fontenay.
Elle avait alors pour adorateurs les plus brillants des jeunes nobles ralliés aux idées philosophiques et humanitaires comme les Lameth, Le Pelletier de
Saint-Fargeau, de Condorcet, de Noailles, etc., etc.
— Ne s'est-elle pas un tantinet compromise avec cette jeunesse? On le dit et cela doit être vrai puisqu'au début de 1793 elle divorçait, et laissant émigrer seul k ci-devant marquis de Fontenay, restait à Bordeaux auprès des oncles et des frères qu'elle avait dans cette ville.
Un peu avant, ou peu après l'arrivée de Tallien à Bordeaux, elle fut emprisonnée, on ne sait pour quelle peccadille. Elle allait être guillotinée sans motifs comme tant d'autres, lorsque le représentant en mission la vit dans sa prison, devint amoureux d'elle et, la sauvant, conquit son coeur.
— Quel roman!
— Attendez : bientôt les Jacobins l'accusent d'inciter Tallien à la clémence et de sauver des aristocrates. Le représentant compromis vient confondre à Paris ses accusateurs.
Mais Thérésia ne peut rester seule à Bordeaux pendans que son amant risque sa tête dans la capitale. Elle va le retrouver quelques semaines après son départ. Aussitôt l'infâme Robespierre la fait arrêter, emprisonner à la Petite-Force et c'est de là qu'elle envoie son poignard â Tallien pour délivrer la France. Voilà pourquoi nous l'appelons déjà : « Notre-Dame de Thermidor » !
Sur ce canevas agréable on brode à l'infini des détails qui formeront plus tard la légende poétisée par
10 REilNK DU DIRECTOIRI;
Arsène Houssaye sous cette belle dénomination sonore.
Mais ix)ur Thérésia comme pour Tallien il y a des dessous réels qu'on ignora en 1794 et que nous avons déjà fait connaître dans Notre-Dame de Septembre,
Au lendemain de la chute de Robespierre, qui sait quelque chose de la jeunesse de cette prétendue inspiratrice du terroriste?
Sa frivolité, sa vanité, &on amoralité, ses aventures galantes en Espagne, à Paris, puis â Bordeaux avant le règne de k Terreur dans la Gironde sont choses qui n'apparaissent point.
On ne sait pas davantage, quand on la porte au3t nues dans la capitale après le 9 thermidor, le rôle vil et scandaleux qu'elle a joué auprès du représentant Tallien et comment, sous les apparences du dévouement, elle favorisait l'ignoble commerce des libertés et des existences dont son amant tirait des profits énormes (i).
Pour avoir une idée juste de cette légende qui va lui donner une popularité considérable mais éphémèr-e et préparer sa souveraineté galante sur le Directoire, il faut revenir sur sa captivité en montrant comment la légende s'est créée.
Arrêtée la nuit à Versailles, où elle se préparait à fuir à l'étranger — avec ou sans le jeune Guéry,
(i) Un million et demi au moins et peut-être jusqu'à troii millions.
galatît compagnon de son voyage de Bordèa'dx à Paris (î), incarcérée aussitôt à la Petite-Force, Thérésia fut sans aucun doute épouvantée.
Si elle ignorait comment Robespierre comptait se servir d'elle pour accabler Tallien, il lui était du moins impossible de se faire illusion sur le danger de sa situation.
Elle devait penser qu'une enquête bien conduite fournirait des preuves écrasantes, des témoignages nombreux sur le trafic des grâces qu'elle avait pratiqué avec son amant à Bordeaux, — et peut-être aussi, après son départ, avec d'autres terroristes tel qu'Ysabeau, le collègue de Tallien et les membres de la Commission militaire bordelaise présidée par le misérable Lacombe.
IvC jeune Jullien, ami et envoyé de Robespierre a-t-il recueilli dans la Gironde des preuves de ce genre ? En ce cas rien ne pourra sauver la prisonnière de la guillotine.
Qui implorerait-elle à présent? Aucime des personnes qu'elle a connues n'est en état de prendre sa défense.
Tallien n'a plus de crédit auprès du Pouvoir. Tallien l'ayant longuement possédée ne la désire plus. Tallien ne l'a jamais aimée; il est trop égoïste pour aimer. jamais personne. Tallien sait qu'elle l'a trompé.
'(i) Voir cet épisode mystérieux dans la première partie de la vie de la belle Tallien : Notre-Dame de Septembre,
Loin de songer à la défendre, il s'écarterait plutôt d'elle, puisque leur liaison à Bordeaux a été l'un des griefs articulés contre lui.
Du terroriste, elle n'a aucun secours à espérer.
Tel est l'état d'esprit de Thérésia sous les verrous de la Petite-Force.
Ceci posé, il convient d'examiner la légende, puis l'histoire réelle de sa captivité.
La légende est charmante:
Les deux amants : Thérésia et Tallien s'adorent. Dès que sa lionne est en cage, le « Lion amoureux » (i), étoufïe ses rugissements, mais gronde en tournant autour de la prison de sa bien-aimée; il échange avec elle des billets ; il soutient son courage.
Thérésia, de son côté, excite son intrépidité : « c'est elle qui arme son bras contre le tyran Robespierre ». Tallien brandit le poignard libérateur contre le dictateur, et le renverse, mais c'est la petite main de sa maîtresse, l'adorable main de Notre-Dame de bon secours (2), qui frappe virtuellement le meurtrier des Girondins.
Qui a fait cette légende?
Elle naît presque spontanément des circonstances
(i) Version de Notre-Dame de Thermidor. (2) Surnom de la légende du dévouement de Thérésia à Bordeaux,
LA B^LLE TALUtN 13
en sitppriiTLant toutes celles qui sont inconnues du public. En d'autres termes : le public, ignorant les dessous, imiagine spontanément la romantique et poétique légende qui lui est suggérée par les seuls faits qu'il connaît.
Pour le comprendre, réduisons la vérité historique aux données rudimentaires que la foule, à cette époque en possède.
Robespierre tombe parce que la Convention, ou du moins la majorité de cette Assemblée ne veut pas l'entendre, ne lui permet pas de se défendre, de s'expliquer.
Pour savoir cela, il eût suffi d'assister à la séance ou d'en lire attentivement le compte rendu. Mais tout Paris n'assistait pas à cette séance et la foule ne lit jamais attentivement quelque chose.
De cette séance, il y a un fait plus facile à concevoir et à retenir que l'ensemble très confus de la discussion : c'est le geste de Tallien s'emparant de la tribune, dont il écarte Robespierre, et brandissant un poignard contre lui.
Ce geste est tout pour le public, — essentiellement simpliste, — le reste ne compte pas. Et dès lors c'est Tallien qui a renversé Robespierre.
Pourquoi, Oh! il y aurait mille raisons, mais il serait trop long de les rechercher, il est plus simple, — encore, — et plus joli surtout de n'en retenir qu'une : Tallien adore une femrne merveilleusement belle que
Robespierre avait emprisonnée et qu'on allait guillotiner.
— Vraiment? Que ne le disiez-vous !
— Voilà le vrai mobile, le puissant mobile I Ah I les grandes choses que l'amour fait accomplir!
— Mais si l'atnour a donné à Tallien l'audace inouïe d'attaquer le tyran, c'est en résumé son amante qui, de sa prison, renversa l'idole?
— C'est vrai !
Allez donc tenter de démolir, avec la froide vérité historique, une si passionnante explication 1
La démolir? quelle singulière pensée! Nul ne songe à démolir cette version fausse dont tout le monde se trouve bien.
Elle laisse à Tallien et à Thérésia la responsabilité d'un acte qui reste discutable et critiquable dès le 10 thermidor et presque jusqu'au Consulat... bien mieux : un acte que l'on discute encore aujourd'hui, car il y a des partisans intéressés de Robespierre ! (n'y en aura-t-il pas toujours?)
Quant aux deux amants, s'ils sont stupéfaits du rôle qu'on leur prête, ils en constatent si vite les avantages, un peu trompeurs, ils se les exagèrent tellement surtout, qu'ils se hâtent de confirmer la version mensongère et par leurs propos et par leurs écrits; ils brodent sur la légende « à qui mieux mieux ».
Nous allons revoir toutes ces phases et en suivre le curieux développement.
LA BE^IvL]^ TAIvI.lEN 15
Si Ton a quelques pièces précieuses suî- î*arrestation de Thérésia Cabarrus, on n'en trouve point sur sa détention. Il n'y a qu'une inscription, assurément postérieure à sa captivité et, en tous cas, fausse de tous points.
En revanche, elle fut invoquée par Lamartine et par Houssaye, ces illustres panégyristes de la belle Tallien, et le crédit littéraire de ces deux écrivains lui a donné longtemps force de loi.
On n'ose plus nier aujourd'hui que cçtte inscription est pure légende. Notons-la néanmoins.
n Oh! Liberté! quand cesseras-tu d'être un vain « mot? Voilà dix-sept jours quel nous sommes enferif. mes : on dit que nous sortirons demain, mms n'est- « ce pas là un vain espoir f
JOSÉPHIim Dli BKAUHARNAIS,
Daiguillon. »
Dans son étude sur Le couvent des Carmes pendant la Terreur, Alexandre Sorel dit : « Ces trois noms « mis au bas de l'inscription étaient certainement de « nature à commander le respect et, pour éviter toute « dégradation, M"** de Seyecourt fit recouvrir cette « partie de la muraille d'un petit châssis vitré.
l6 REINE DU DIRKCTOIRB
(( Mais il faut se demander si c'est bien authentî- « que, d'abord le mot enfermés au masculin? puis les « signatures? (i) »
Houssaye signale une autre inscription conçue en ces termes :
(( O liberté! Nous sortirons demain, qu'est-ce que « mourir quand on est descendu aux enfers! (2) »
Inscription suivie des mêmes signatures. Ensuite il dit (3) :
(( Je lis dans les mémoires de l'impératrice Joséphine : (Tout en reconnaissant que ces mémoires ne sont pas de Joséphine, mais de Georgette Ducrest qui les rédigea d'après les souvenirs, lettres et légendes de l'impératrice) :
« Un matin, le geôlier entra dans une chambre où « je couchais avec la duchesse d'Aiguillon et deux « autres dames, il me dit qu'il venait prendre mon lit « de sangle pour le donner à un autre prisonnier, — « Comment, le donner? dit avec vivacité Mme d'Ai- « guillon, mais Mme de Beauhamais en aura donc « un meilleur ? — Non, non, elle n'en aura pas besoin, « répondit-il avec un atroce sourire, car on va venir la « chercher pour la mener à la Conciergerie et de là à « la guillotine. A ces mots, mes compagnes d'infortune
(i) Alexandre Sorel : Le couvent des Carmes pendant la Terreur, pp. 317-325 (Paris, Didier, 1863). (2) Notre-Dame de Thermidor, p. 282.
<3) Notre-Dame de Thermidor, p. 283.
Bouneville del