LA BEI.LB TAIXIEN I
« poussèrent les hauts cris. Je les consolais du mieux « que je pouvais, enfin, ennuyée de leurs éternelles ({ lamentations, je leur dis que leur douleur n'avait a pas le sens commun, que non seulement je ne mour- « rais pas, mais que je serais reine de France. — Que « ne nommez- vous votre maison ! me demanda avec « colère madame d'Aiguillon. — Ah ! c'est vrai, je n'y « pensais pas. Eh bien, ma chère, je vous nommerai « dame d'honneur, je vous le promets. »
Ce récit, est-il besoin de le dire, choque par sa lourde invraisemblance. C'est une pitoyable broderie de Georgette Ducrest, ou une ridicule forfanterie de Joséphine. Cela ne s'accorde ni avec l'époque, ni avec la situation, ni avec ce que l'on sait de la première femme de Bonaparte.
« Joséphine ne prononce pas, il est vrai, le nom de « madame Tallien, mais on sait que Napoléon qui « dominait toujours son esprit, lui. avait interdit la « compagnie de la plus belle des thermidoriennes (i). »
Comment, parlant à des amis ou écrivant des lettres ou des souvenirs non destinés à une publicité immédiate, Joséphine se serait-elle inquiétée de l'opinion de Napoléon?
ly' empereur a-t-il jamais pu rêver cette sottise : empêcher Joséphine c^e parler de Thérésia, lorsque toute la France savait que sa femme s'était affichée
1) Notre-Dame de 2 ie midor^ pp. 283-285.
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de la façon la plus scandaleuse avec M"^® Tallien, cous le Directoire chez Barras et dans tout Paris?
Comment cela empêcherait-il Georgette Ducrest de rétablir la vérité ou de ne pas la dissimuler lorsqu'elle songe à publier les mémoires de Joséphine, bien longtemps après que celle-ci n'est plus impératrice ?
L'auteur de Notre-Dame de Thermidor a du reste conscience de l'inanité de cet argument, car il en appelle aussitôt à Lamartine, en disant (i):
« D'ailleurs, plus d'un contemporain lui a entendu c conter l'histoire des trois amies comme le fait M. de « Lamartine. Or, voici le tableau que peint à la goua- « che M. de Lamartine, si varié dans ses peintures « révolutionnaires :
« Aux Carmes, un cachot étroit et sombre dans « lequel on descendait par deux marches, et qui a ouvrait, par une lucarne grillée, sur le jardin de « l'ancien monastère, renfermait trois femmes jetées c de la plus haute fortune dans la même prison. « Jamais la sculpture n'avait réuni dans un pareil a groupe des visages, des charmes, des formes plus « propres à attendrir les bourreaux. L'une était « madame d'Aiguillon, femme d'un nom illustre, le « sang de sa famille fumait encore sur l'échafaud ; « l'autre, Joséphine Tascher, veuve du général Beau- « harnais, récemment immolé pour avoir été malheu-
1^ Notre-Dame de Thermidor ^ pp. a83-2«5.
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• reux à Tarmée du Rhin ; la dernière et la plus belle « de toutes était cette jeune Thérésia Cabarrus, aimée « de Tallien, coupable d'avoir amolli le républica- « nisme du représentant à Bordeaux, et d'avoir sous- (( trait tant de victimes à la proscription. I^e Comité « de salut public venait de l'arracher à la protection « du proconsul, sans pitié pour ses murmures, et de la <i jeter dans les cachots, toute suspecte encore de son « influence sur Tallien. Une tendre amitié unissait « deux de ces femmes entre elles, bien qu'elles se fus- « sent disputé souvent l'admiration publique et celle « des chefs de l'armée ou de la Convention. L'une était « prédestinée au trône, où l'amour du jeune Bonaparte « devait l'élever ; l'autre était prédestinée à renverser « la République en inspirant à Tallien le courage d'at- « taquer les Comités dans la personne de Robespierre.
« Un seul matelas étendu sur le pavé, dans une niche, (i au fond du cachot, servait de couche aux trois cap- « tives. Elles écrivaient avec la pointe de leurs ciseaux, a avec les dents de leurs peignes, sur le plâtre de leurs « cloisons, des chiffres, des initiales, des noms regret- « tés ou implorés, des aspirations amères à la liberté « perdue. »
Cette page de Lamartine est joUe, mais elle n'est que jolie. Pourquoi le poète y fait-il un anachronisme qui montre sa partialité? !
Thérésia et Joséphine ne pouvaient pas être unies
par une tendre amitié en juin- juillet 1794, puisqu'elles ne s'étaient encore jamais rencontrées; elles ne se connurent qu'après thermidor.
Néanmoins, Houssaye se voit obligé de tenir compte de l'étude d'A. Sorel publiée quatre ans avant son apologie de Thérésia, et il ajoute aussitôt après la citation de Lamartine :
« C'est très poétique, c'est très romanesque, c'est « pourtant très historique, quoi qu'en dise un histo- « rien de la Prison des Carmes, qui ne veut pas que « madame Tallien y ait été renfermée :
« L'inscription qu'on remarque dans la chambre aux « épées est située sur le mur du fond, en face de la fenêtre, « Elle est écrite également au crayon, mais en caractères (1 un peu plus grands
(C'est celle que nous avons reproduite précédemment.)
« La première chose qui nous a frappé à la simple « lecture de cette inscription, c'est que le mot enfermés « est au masculin, ce qui contraste singulièrement avec <( le sexe des prétendues signataires et avec V éducation (( qu'elles devaient avoir reçue, mais peut-être était-ce là « un lapsus calami.
« Prenons donc cnaque signature en particulier, et « examinons ce qu'elles peuverA avoir àe véridique, La « première est celle de madame Tallien. Pour celle-là^ <( nous n'éprouvons aucun embarras, elle est apocryphe, ^ lien est, en effet, de madame Tallien comme des Giroth
tA BELLE TALLIEN 21
< dinSy elle n*a jamais mis les pieds dans la prison des « Carmes. »
« C'est bientôt dit, mais laissons parler encore I2 « savant narrateur :
« Robespierre n* osant encore attaquer Tallien en face^ ({ voulut se venger sur madame de Fontenay, et le 3 prai- (( rial il donna ordre au Comité de salut public de la « faire arrêter. Conduite immédiatement à la prison de (( la Force, elle fut mise au secret dans un cachot où elle « n'avait pour se reposer qu'un peu de paille qu'on ne (( changeait même pas.
« Il ne peut donc exister le moindre doute à cet égard, « et pour nous, il est certain que madame Tallien n*a « jamais été emprisonnée aux Carmes, mais à supposer « même qu'elle y eût été, nous ne pourrions admettre qu'elle ff eût signé : Citoyenne Tallien, puisque son mariage « avec Tallien n'a eu lieu qu'après sa sortie de prison, « C'eût été de sa part une légèreté et une inconséquence « capable de les perdre tous deux à l'instant même, d « certes madame Tallien avait trop d'esprit pour s'en a rendre coupable. »
« Je répondrai à l'historien de la prison des Carme? « que Thérésia Cabarrus était déjà madame Tallien, {( au nom de la clémence, au nom de la charité, au nom (c de Tamour.Que dis- je ? Au nom de l'état civil.Qu'étaita ce donc que le mariage en l'an II, où il n'y avait plu? « que l'Être suprême? Madame Tallien avait divorcé à (( Bordeaux pour épouser Talilen. Le proconsul de
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f Bordeaux ne disait-il pas à Robespierre : « La « citoyenne Fontenay est ma femme ! (i). »
« Donc c'était son droit à elle, c'était son devoir, « c'était sa politique de prendre un nom qui devait « lui servir de paratonnerre au tribunal révolution- « naire (2).
« Maintenant l'historien affirme que le nom de a madame de Fontenay n'est pas sur le livre d'écrou « des Carmes. Mais combien qui y ont passé sans y lais- « ser plus de trace dans le va-et-vient de la mort! « Que d'omissions et que d'erreurs ! Ce qui est acquis K à l'histoire par des souvenirs vivants, par des let- « très de madame Tallien, c'est qu'elle â été d'une « prison à une autre, c'est qu'elle a été de la Force aux <t Carmes et qu'elle est retournée à la Force (3). »
Hélas ! Ces répliques, dans lesquelles perce l'irritation, n'enlèvent rien à la solidité deà critiques de A. Sorel.
Celui-ci aurait pti, en outre, faire plus d'une autre observation. Dire, par exemple, que la faute d'ortho» graphe du dernier nom : Daiguillon, au lieu de d'Ai-
(1) Adirmation erronnée ; jamais Tallien n'a dit cela à Robespierre; en outre son divorce était commencé avant son voyage à Bordeaux.
(2) C'est une lourde erreur. Dans l'état de suspicion où se trouvait Tallien et dont il l'avait bien informée, ce nom eût été pour elle incriminant.
(3) On n'eut jamais connaissance des témoignagnes qu'in- ▼oque Houssaye sans les préciser; Thérésia devenue princesse de Chimay a pu seule faire ce mensonge.
3LA BBI.I.E TAI^UEN 2$
guitton, est encoîe plus étrange que le masculin très intempestif du mot enfermés,
H aurait pu constatet que l'écriture de Tinscription et celle des trois noms ne sont pas identiques. Or cela porte à penser, logiquement, que l'inscription des trois noms n'est pas de la même date.
L'inscription n'est d'ailleurs pas seulement écrite au masculin, elle est pensée par un homme et non par une femme; elle est la pensée d'un républicain désillusionné sur la Révolution : Oh! liberté! Ce n'est pas M"*« d'Aiguillon qui songerait à gémir sur l'idole de la liberté compromise; ni même la veuve de Beauharnais; pas même Thérésia ! mais celle-là étant au secret à la Petite-Force ne fait pas d'inscriptions sur les murs de la prison des Carmes.
Enfin Robespierre, qui n'avait aucune raison pour faire voyager Thérésia de la Petite-Force aux Carmes et des Carmes à la Petite Force, se serait bien gardé d'exposer sa proie à s'égarer en route dans ces déplacements inutiles.
Que la princesse de Chimay ait adopté et soutenu cette version insoutenable, cela n'est pas étonnant: elle a bien donné comme vraie la fantasmagorie de la pièce de théâtre intitulée Robespierre !
La légende des trois prisonnières des Carmes écartée, il ne reste plus, sur la captivité de Thérésia, que les récits de ses deux filles : M^ du Hallay et W^^ Brunetière.
L'invraisemblance de ces récits est hurlante, maïs il faut bien les reproduire et les analyser puisqu'en raison de leur auteur (la belle Tallien, devenue M"^e deCliimay) ils font partie intégrante de son histoire.
« Cependant, Thérésia Cabarrus était toujours au secret à la Force... »
(C'est-à-dire depuis son arrestation. Houssaye ne parle pas encore ici de la prison des Carmes. — Il ne met d'ailleurs aucime date au joli conte qu'il va faire, il en serait fort incapable !)
« Enfin, comme par miracle, elle obtint la faveur de « descendre dans la cour, le soir, à l'heure même où « les prisonniers voyaient avec désespoir s'éteindre « leur lumière. C'était déjà la nuit funèbre. A qui la
jeune femme devait-elle cette faveur? Le porte- « clefs qui venait la prendre était muet comme la « tombe.
« Le premier soir, comme elle respirait l'air plus vif « après \me pluie d'orage, xme pierre tomba à ses pieds. « Elle était trop romanesque pour ne pas voir autre « chose qu'un hasard. Elle prit la pierre et y trouva « attaché im billet, c'était un billet de deux lignes, (c d'une écriture inconnue. Elle eût donné deux ans c: de sa vie pour lire ces deux lignes, mais quoiqu'il ce fît clair de lune, elle fut forcée d'attendre la liunière a solaire.
« Elle regarda les toits des maisons du voisif nage pour voir d'où pouvait tomber ce souvenir,
tA BEI.I.B tai.i.ie;n 25
K elle qui se croyait abandonnée de tous, même de « Tallien (i).
({ Elle ne vit que des fenêtres muettes et closes, « pas une lumière sur ces toits qui fût pour elle l'étoile « du salut. Elle écouta; mais, dans les vagues bruits du « dehors, pas une voix qui vint jusqu'à son cœur. « Cette petite pierre, qui apportait peut-être une bonne « parole, avait sans doute été lancée de bien loin ; peut- « être n'était-ce qu'ime déclaration malencontreuse « d'un prisonnier qui voulait oublier la mort dans un « rêve d'amom:.
« Madame de Fontenay se résigna à remonter à son « cachot, car la chambre noire où on l'avait trans- « férée depuis quelques jours était encore un cachot, « seulement la paille était plus fraîche et les souris s'y » montraient moins familières.
« Au point du jour, elle se leva sur son grabat et « présenta aux carreaux de la lucarne le billet qui « l'avait tourmentée dans son sommeil. Quoique l'écri- « ture imitât les caractères d'imprimerie, elle recon- « nut avec joie la main de Tallien. « Enfin ! s*écria-t- « elle, il veille sur moi. Ce mot s'échappa de ses lèvres « avant qu'elle eût lu ces mots de Tallien : « Je veille « sur vous, tous les soirs, à neuf heures, vous irez dans m la cour, je serai près dô vous. •
(1) Une femme aussi bell* et ardemment aimée, se pouvaitelle croire abandonnée ? En dictant cette phrase la princesse de Chimay avoue qu'elle n'était plus alors aimée de Tallien.
26 RBINB DU DIRECTOIRE "",
« Les âmes romanesques comprendront tout ce c qui se passa dans le cœur de madame de Fontenay, « ses impatiences, ses espoirs, ses questions, ses :( larmes.
« Cette journée fut un siècle de fièvre, elle questionna « le geôlier à l'heure du déjeuner — à l'heure des fèves « bouillies et du pain noir — mais le geôlier, pour toute ù réponse, porta son doigt sur ses lèvres.
« Par une faveur nouvelle, il lui apprit qu'elle dîne- « rait avec quelques autres prisonnières, mais il ne lui « avait pas dit qu'entre chaque prisonnière il y avait « un habit bleu, les pauvres femmes pouvaient à u peine échanger un regard expressif ou une parole a vague devant les gendarmes.
« Vint le soir; à la même heure, madame de Fon- « tenay fut, comme la veille, conduite dans la a coût, et comme la veille elle entendit tomber une a pierre.
« Quoique le souvenir de ce temps-là lui fût toujours « resté très vif, madame de Fontenay n'avait gardé « que les expressions du premier billet. Huit jours de « suite Tallien lui écrivit et la consola par quelques « lignes. Mais après Ces huit jours dorés d'espérance, ({ il lui fut interdit de descendre dans la cour. La police « de Robespierre avait trop d'yeux. Elle voyait clair « jusque dans les ténèbres.
a En vain Thérésia Cabarrus supplia pat les pro- « messes et par les larmes, le geôlier se détourna.
tA BtJX'B tAtXlÊN 27
« Ce ne fut que le 10 thefmidor (i) que là cî-devânt « marquise de ïî'ontenay apprit de Tallien lui-même « qu'il avait loué un grenier du voisinage, où il venait « tous les soirs rugir de rage, d'amour et de douleur. « Ce fut de là qu'il lança ces pierres éloquentes qui, ft huit jours de stiite, lui dirent d'espérer.
« Comment Tallien avait-il pu commimiquer avee K le geôlier? Comment venaient ces billets mystérieux? « C'était sa mère qui avait gagné l'homme farouche. « Elle s'était présentée sous un autre nom, elle avait « dit au geôlier que la citoyenne Fontenay mourrait « étouffée, elle qui avait une maladie de cœur, Si elle « ne respirait au grand air. I^a femme du geôlier fut (( compatissante, mais après huit jours de charité, on « dénonça le geôlier, et Thérésia Cabarrus fut Conduite « aux Carmes, sans doute parce qUe Robespierre avait « pensé que Tallien demeurait trop près de la Force. »
Arsène Koussayé nous dit que ce récit n'est pas de lui mais de M*»^ du Hallay (2), qui conte à raVir — il y paraît; on croit lire un feuilleton de journal popU"laire !
Mais M™® du Hallay — ou plutôt Thérésia, car c'est la belle Tallien, devenue la princesse de Chimay,
(1) Thérésia ne peut décemment pas avouer que Tallien l'oublia dans sa prison jusqu'au 12 thermidor, comme on le verra plus loin.
(2) M™« du Hallay est uiie des filles que la belle Tallien eut du comte do Caraman, prince de Chimay, son troisième mari.
qui dicte à M^^ du Hallay, ne l'oublions pas, — la princesse a conscience du danger qu'elle fait courir au gardien de sa prison en lui prêtant un rôle si comî^romettant, lorsqu'elle dit qu'après lui avoir accordé pendant huit jours la promenade nocturne qui lui permet de recevoir les billiets de Tallien, ce geôlier, dénoncé par les espions de Robespierre, retranche les sorties de la cellule et ne veut plus rien entendre.
Malheureusement, l'explication qu'elle donne de cette complaisance est inadmissible. L'ordre écrit tout entier de la main de Robespierre est formel : il porte que Thérésia Cabarrus Fontenay sera mise au secret; il n'autorise pas de promenades permettant de correspondre avec le dehors. Si le geôlier a été gagné (acheté) par la mère de Tallien (!) et si les espions de Robespierre apprennent à leur maître que ce gardien, soudoyé, a trahi son devoir, il ne pourra échapper à la guillotine. Le Comité de salut public et Robespierre n'envoient-ils pas tous les jours à l'échafaud des malheureux républicains infiniment moins coupables que ce geôlier-là ?
L'histoire du geôlier compatissant, et non puni, est donc une invention de Thérésia pour expliquer sa prétendue translation aux Carmes et surtout sa prétendue correspondance avec Tallien; — dont on verra plus loin l'utilité — elle est absolument fausse... Ou bien la police de Robespierre a tenté de faire tomber sa prisonnière dans un piège; elle ne l'a compris, ainsi
tA BEI<I.E^ TAtUEN 29
que Tallîen, qu'à sa sortie de prison, mais alors elle a exploité cet incident pour donner de la vraisemblance à sa prétendue correspondance avec son amant.
L'histoire des pierres lancées par Tallien d'un grenier du voisinage et portant attachés à elles des billets du « Lion amoureux » est impossible, non seulement parce que cette correspondance eut été trop dangereuse pour le lâche Conventionnel, mais parce qu'il n'aurait matériellement pas pu atteindre la cour où Thérésia prétend que ee geôlier la conduisait (i).
Bn revanche, des toits de la frison, un faux Tallien aurait pu lui faire parvenir ainsi des biUets écrits à
(1) Il suffit d'examiner nMmportt quel plan de Paris de l'époque : par exemple le vulgaire plan divisé en 48 sections publié chez Esnauts et Rapilly en 1793, pour voir qu'il est impossible de jeter une pierre dans les cours de la prison et delà Force et de la Petite-Force du haut des constructions environnantes. Ces deux prisons, ou plutôt l'hôtel du duc de la Force, est environné par 4 rues : !<> Rue du Roi-de-Siciîe ; les constructions qui lui font face de ce côté sont celles de St-Louis où, par conséquent, Tallien ne peut louer quoi que ce soit; 2o La rue Cultiire-Sainte-Catherine \ là les constructions qui font face sont celles du marché Sainte-Catherine, plus basses que celles de l'hôtel de la Force et où Tallien ne peut encore rien louer; 3» La rue Sainte-Catherine ; ici ICo constructions qui font face sont celles des bâtiments des FillcF- Bleues; rien à louer pour Tallien non plus de ce côté; 4° Enfin la rue Pavée-au-Marais, seul côté où Tallien aurait peutêtre pu se poster, niais, là encore, les constructions sont moins hautes que celles de l'hôtel de la Force et de tous \t^ côtés, en outre, les bâtiments de la Force ont trop de largeur pour permettre le jet d'une pierre jusque dans les cours intérieures.
l'aide de lettres « imitant les caractères d'imprimerie » (pour déguiser l'écriture), dans le but de l'inviter à y répondre d'une façon compromettante pour elle et pour Tallien. En ce cas, le geôlier aurait pu feindre de fermer les yeux pendant huit jours sur ce manège, puisqu'il aurait été manœuvre de police. Enfin après, huit jours, cette manœuvre aurait été supprimée parce qu'elle ne donnait pas les révélations que To» en attendait, ou parce qu'elle n'aurait plus été jugée nécessaire.
La police de la Terreur était capable de cette machination, puisqu'elle introduisait parmi les prisonniers de faux suspects chargés de découvrir ou même de forger, sans motif, des prétextes d'accusation contre les détenus afin de les faire guillotiner (i).
(t) Voici en efifet ce que rapporte à ce sujet le chancelier Pasquier dans ses mémoires:
« Pour aller plus vite, on avait dans les dernières semaines, « inventé le système des conspirations qui setramaiçnt, disait^ « on dans les prisons, pour le renversement de la République. « Le principe admis, les conséquences découlaient naturelle- « ment, mais ce qui ajoutait s'il est possible, à l'horreur de c cette invention, c'était le moyen pratiqué pour le mettre eq « œuvre. Il y avait dans chacune des grandes prisons un « certain nombre de misérables détenus en apparence comme « les autres prisonniers, mais appostés pour dresser des listes « et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux « avaient fini par être connus, et, chose incroyable ! ils ne « périssaient pas sous les coups de ceux au milieu desquels « ils accomplissaient cette honteuse mission. Bien plus, on « les ménageait, on les courtisait. J'avais à peine franchi le « guichet, en suivant le geôlier qui me menait à la charabrç
tA BEl.tB TAI.I.ISI^ 3Î
La machination policière qu'il est permis de supposer est donc justifiée par les faits que rapporte le chancelier Pasquier. Mais il est encore plus probable que l'histoire du geôlier, contée par la princesse de Chimay, est une pure invention pour donner du crédit à la légende des lettres faites, après coup, par Tallien
« que je devais occuper, lorsque je rencontrai sur mon passage « M. de Montron, déjà connu par l'éclat de quelques succès « passablement scandaleux, et dont les aventures ont fait « depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha de moi « sans avoir l'air de me regarder, et me jeta à l'oreille ce « salutaire avis : « Ne parlez ici à personne que vous ne con- « naissiez bien. »
« Arrivé avec M""* Pasquier dans le gîte qui nous était des- « tiné, et d'où étaient sorties deux des victimes de la veille, « nous y fûmes bientôt environnés de nos parents et de quelques « amis qui s'empressèrent de nous offrir tous les secours qui « étaient en leur pouvoir. Nous jouissions autant qu'on peut « jouir de quelque chose en une telle situation, de ces témoi- « gnages d'intérêt et d'amitié, lorsqu'un de mes beaux-frères « regardant à la fenêtre, se mit à dire; «i Ah! voilà Pépin « Dégrouettes (1) qui commence sa promenade, il faut que « nous allions nous montrer, venez avec nous. — Et pourquoi « donc ? » On m'apprit qu'il était le principal entre les scé- « lérats dont j'ai dit l'abominable rôle, on les désignait sous « le nom de « moutons » c'est un nom consacré dans l'argot « des prisons. Chaque après-dîner, il faisait ainsi sa tournée « dans la cour, et c'était pour lui, l'occasion d'une espèce dt « revue du troupeau qu'il devait envoyer successivement à « l'abattoir. Malheur à qui avait l'air de se cacher, d'éviter ses « regards ! Celui-là était aussitôt noté, et sa place se trouvait « marquée dans la prochaine tournée. Il est tel galant homme
(i) C'est le Pépin Dégrouettes que nous avons signalé dans Notre-Dam» de Septembre comme président de la Société fraternelle des deux sexes, fondée «a 1791 par Tallien.
et Thérésia, et leur réserver tout le mérite de la lég^ende du 9 thermidor.
On verra bientôt, en examinant la conduite du Septembriseur pendant la captivité de sa maîtresse, qu'il se garda de rôder autour de sa prison et de tenter la moindre correspondance avec elle. Il eût été fou de sa part de ne pas prévoir qu'une étroite surveillance serait constamment exercée sur les commimications de la prisonnière avec l'extérieur et réciproquement, puisqu'elle était au secret.
Cette surveillance se produisit, en effet, et l'on en a la preuve par la saisie des lettres adressées à Thérésia, non par Tallien mais par d'autres; elles venaient de la province.
On trouve aux Archives, dans les papiers du Comité de salut public (bureau de la surveillance administrative, rapport du 5 messidor, an II, 24 juin 1794), dit Ch. Nauroy dans Le Curieux:
« Le Comité révolutionnaire de la section de la Fra-
« dont la mort a été décidée sur un retard de quelques minutes
« à descendre dans cette cour et à passer devant lui. C'était
« apparemment une manière d'implorer sa pitié en se mettant
« à sa discrétion. Nous accomplimes cette formalité, et c'est
« une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire; je le vois
i< encore, haut de quatre pieds sept à huit ponces, bossu, tordu,
« bancal, roux comme Judas. Un cercle l'environnait, il s'en
« trouvait qui marchaient à reculons devant lui, briguant la
« faveur d'un regard (1). »
(i) Mémoires du chancelier Pasquier, pp. lof'iog^
Guérin, del.
Neidel, seul p.