‹ Reines Legitimes Et Reines D'AventureChapitre 38 sur 38 · X Y III · texte numérisé non relu

X Y III

MADAME DE LA SABLIÈRE

Deux faits principaux remplissent la vie de madame de la Sablière : son amour pour La Fare, son amitié pour La Fontaine. Parlons d’abord de l’amour, nous viendrons ensuite à l’amitié. C’est la marche habituelle que suit le cœur humain.

Madame de La Sablière se distingue par un rare mélange de haute instruction et de simplicité , de science et de naïveté, d’esprit et de cœur. Elle fut savante et elle resta femme ; elle vécut au milieu de poêles de génie, et n’écrivit pas un vers; elle mourut d’amour. Combien en pourraient dire autant !

Sa beauté était remarquable , son visage spirituel ; elle avait des cheveux bouclés autour de la tête et rattachés par des boulfettes de rubans, une taille élégante et un regard plein de douceur. En maint endroit I<a Fontaine loue

..... Ses traits , son souris , ses appas ,

Son art de plaire et de n'y penser pas.

Scs agréments à qui tout rend hommage.

... Ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis. . .

... Cet esprit, qui, né du firmament,

A beauté d'homme, avec «jrâcc de femme.

Elle se nommait Marguerite Hesselin. Son frère, un des amis intimes de Racine , était maître de la Chambre aux deniers du Roi. Il aimait beaucoup les arts, et avait fait bâtir par Le Veau la plus belle maison du quai des Balcons, dans l’île Saint-Louis. Rien ne fut négligé pour l’éducation de madame de La Sablière. Elle lisait le latin à livre ouvert et savait par cœur les plus beaux vers d’Horace et de Virgile. Sauveur et Roberval , tous les deux membres de l’Académie des sciences , lui enseignèrent les mathématiques et l’astronomie; Rernier, qu’elle avait recueilli chez elle, ainsi que La Fontaine, lui apprit l’histoire naturelle et l'anatomie, et l’initia aux spéculations les plus élevées de la philosophie. Il composa pour elle un excellent abrégé des ouvrages de Gassendi, dont il expose le système avec une grande clarté.

Bayle, en rendant compte dans son journal de ce livre dédié à madame de La Sablière, parle du mérite « de celte dame , connue partout pour un esprit extraordinaire et pour un des meilleurs. M. Bernier, ajoutet-il, qui est un grand philosophe, ne doute pas que le nom illustre qu’il a placé à la tète de son traité n’immortalise son ouvrage plus que son ouvrage n’immortalisera ce nom. « Amelot de La Houssaye, dans la préface des Maximes de La Rochefoucauld, l’appelle « l’illustre dame qui a été l’honneur de son saxe et de son

M ADAM K DK LA SABL1KHK.

siècle , et dont la mémoire sera en vénération tant qu’on respectera l’esprit, le savoir, la politesse et la vertu » . Fontenelle, d’OIivet, madame de Sévigné, Perrault, Chaulieu, ne tarissent pas d’éloges à son sujet, et, de son vivant même, elle recueillit les suffrages universels, si toutefois on en excepte Boileau. Mais, quand il s’agit de femme, Boileau est-il bien compétent?

L’auteur des Satires et de Y Art poétique n’aimait pas madame de La Sablière; voici pourquoi. Dans son épitrc v, il avait eu le malheur de donner à Y astrolabe une destination complètement étrangère it cet instrument d’astronomie. I)e plus , il avait écrit au masculin le mot parallaxe. C'était une faute contre la science et contre la grammaire. Madame de La Sablière releva la première aussitôt que parut l’épître. Cette critique fit du bruit , et Boileau s’en vengea en traçant , vingt ans après , dans sa satire sur les femmes , ce |>orlrail de madame de La Sablière :

Qui s’offrira d’abord? Bon, c’est cette savante Qu’estime Roberval et que Sauveur fréquente.

D’où vient qu’elle a l’ceil trouble et le teint si terni ?

(P est que sur le calcul, dit~on, de Gossini,

In astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,

A suivre Jupiter passe la nuit entière.

Gardons de la troubler. I*a science, je croi.

Aura pour l’occuper ce jour plus d’un emploi.

D’un nouveau microscope on doit en sa présence Tantôt chez Dalencé faire l’cxpérjence ;

Fuis d’une femme morte avec son embryon ,

Il faut chez du Verney voir la dissection.

Hien n’échappe aux regards de notre curieuse.

334 REIXES LÉGITIMES ET IlEIXES IVAVEXTIRE.

Celle satire ne fui achevée d’imprimer qu’ après la morl de celle qu’elle prétendait régenter. Il y avait là tout ensemble manque de galanterie et injustice. “Sans doute, dit Perrault, cette dame, qui n’est plus et qui n’auroit dû inspirer que des louanges, se plaisoit, aux heures de son loisir, à entendre parler d’astronomie et de physique; elle avoit même une très-grande pénétration pour ces sciences, de même que pour plusieurs autres, que la beauté et la facilité de son esprit lui avoicnf rendues familières. Mais il faut dire qu’elle n’en faisoit aucune ostentation, et qu’on n’estimoit guère moins en elle le soin de cacher ces dons que l’avantage de les posséder. »

M’allons pas plus loin, et ne faisons pas de pédantisme à propos d’une femme qui resta toujours simple.

Madame de La Sablière n’est point une Reine d’aventure, mais bien une Reine légitime — par l’amitié — , comme Christine de Pisan le fut par le talent ; elle n’est pas même, rigoureusement, une daine de la cour, car elle n’y était pas admise; c’était la cour qui venait chez elle. Le grand Condé l’ honora de plus d’une visite, et Louis XIV savait l’apprécier; il en parlait souvent et la gratifia plusieurs fois de ses dons.

Les soirées de madame de La Sablière sont restées célèbres. Chacun briguait la faveur d’y être admis. On y rencontrait les gentilshommes les plus en renom , en même temps que les plus dissipés de l’époque. Rochefort, Rrancas, de Fois, Chaulicu, Sobieski, depuis roi de Pologne, s’y trouvaient coudoyés par les savants et

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les poêles; et Mademoiselle se plaignait que cette petite bourgeoise lui enlevât la société de Lauztm , et que ses réunions privassent la cour des seigneurs les plus aimables. Aux soirées de l’hôtel de la place Royale régnaient l’esprit , le bon ton et la franche gaieté. C’était , comme on disait alors, le séjour des grâces, de la joie et des plaisirs. La Fontaine récitait des fables, Chaulicu improvisait celte chanson, imitée d’Horace :

Le beau due de Poix noua réveille :

Chantons Vénus et Cupidon ;

Chantons Iris et la bouteille Du disciple d'Anacréon. ,

Vénus l'accompagne sans cesse,

Les Grâces , les Ris et les Jeux.

Qu’il est doux d’élre la maîtresse De ce jeune voluptueux !

Verse du vin , jette des roses ,

\e songeons qu'à nous réjouir ,

Et laissons là le soin des choses Que nous cache un long avenir.

Femme et fille de financiers, madame de La Sablière n’ignorait pas qu’elle ne devait qu’à elle-même le cercle nombreux et brillant dont elle était entourée. Elle gardait la conscience de sa valeur et savait , par sa dignité, se maintenir à la hauteur des gens les plus élevés qui la venaient visiter. Elle ne se laissait pas éblouir; elle restait simple pour tous, et prenait sa bonne part de ces banquets de l’esprit. Et, comme un grave magistrat de sa famille lui disait : « Eh ! madame, toujours des amourettes; on n’entend parler que de cela

dans telle maison. Mettez donc au moins quelque intervalle; les bêtes mêmes n’ont qu’une saison pour cela! — C’est que ce sont des bêtes! » répondait-elle, — mot que lui emprunta plus tard Beaumarchais , et qu’il plaça dans sa Folle journée.

Le reproche du magistrat pouvait s’adresser à l’iiôlel de La Sablière, mais non pas à la dame du lieu. Elle était, sous tous les rapports, à l’abri de la critique et de la médisance, et, près de Marguerite ou d’iris, comme on la nommait souvent avec La Fontaine, les plus adroits et les plus entreprenants, Lauzun lui-même, étaient venus inutilement se brûler les ailes.

(le fut à ses soirées que madame de La Sablière eut l’occasion de voir le marquis Charles de La Fare. Le marquis de La Fare appartenait à une famille illustre du Languedoc. 11 était jeune, beau, poêle, chevaleresque , aventureux , connu de toute l’armée par la bravoure qu’il avait montrée lors de la défaite des Turcs au passage de Naab et aux combats de Senef, de Mulhausen et de Turkeim; il avait l’imagination enjouée, l’esprit délicat , le caractère aimable. Il faisait des vers avec Chaulieu , et les femmes en raffolaient. Sous son feutre à plumes brillaient de grands yeux noirs; sa taille était élevée et élégante, son nez droit et à la romaine, sa bouche charmante , son air cavalier, sa main d’une perfection et d’une petitesse rares ; il portait une moustache brune, relevée comme celle des raffinés de Louis XIII. C’était en tous points un des héros les plus à la mode.

La Fare conçut pour madame de La Sablière une

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sérieuse passion, bien que madame de Coulanges ait dit plus tard qu’il n’allait à l’hôtel de la place Royale que pour y rencontrer la bonne compagnie. Il renonça i» la fortune, à la gloire, à l’ambition , pour ne pas être contraint de s’éloigner, et rendit sa charge de souslieutenant des gens d’armes du Dauphin au jeune marquis de Sévigné, alors enseigne dans la même compagnie.

Au début, comme il arrive habituellement en amour, madame de I.a Sablière se laissa aimer; et puis, vaincue par la constance de l’élégant marquis , dont les yeux ne la quittaient guère , elle aima à son lotir. Elle essaya de lutter pourtant et voulut se réfugier vers son mari. M. de La Sablière avait bien autre chose à faire que de s’occuper de sa femme !

Antoine Rambouillet de La Sablière était cousin germain et beau-frère de Tallemant des Réaux. 11 avait épousé Marguerite Hesselin lorsque celle-ci était encore fort jeune, et dans l’espoir de se guérir d’une passion malheureuse. Ce fut toute sa vie son système de chercher à oublier un amour par un amour nouveau. Il fit succéder mademoiselle l'an Ghannel à madame Le Tanneur et mademoiselle Hesselin à quelque autre. Seulement, il n’eut jamais d’amour réel pour sa femme, bien qu’elle lui donnât plusieurs enfants , et qu’il rendît justice à ses qualités et s’avouât complètement indigne d’elle. Du reste , son esprit était doux et cultivé , sa manière d’être élégante et son humeur facile.

11 avait une grande fortune. Outre son hôtel de Paris,

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il possédait sur la route de Vincennes une charmante habitation. O11 la nommait la maison des quatre pavillons. Bille avait été bâtie par son père , le financier Rambouillet. C’étaient de magnifiques jardins , des bois, des bosquets, des jets d’eau, des terrasses au bord de la Seine. Les fruits en étaient exquis; on venait les acheter pour la table du Roi. M. de La Sablière aimait de préférence cette campagne et y passait des semaines entières, tandis que sa femme restait à Paris. Leur société n’était pas la même, M. de La Sablière poursuivant des amours bourgeoises et fréquentant peu les gens de cour. Seulement, comme Marguerite, il recherchait les beaux esprits et les recevait volontiers à la Folie - Rambouillet . Là, il lisait ses œuvres à La Fontaine et composait ses madrigaux. Conrart l’appelait le grand madrigalier français. S’il fallait en croire ses vers , M. de La Sablière n’aurait jamais été fort heureux dans ses amours; mais, en ce temps-là, on soupirait toujours, heureux ou malheureux. — La poésie semblait faite pour cela.

Madame de La Sablière voulut chercher au milieu du inonde un remède à la douleur que lui causaient les infidélités de son mari. Ce fut en vain; et, quand l’amour vint frapper à son cœur, il la trouva seule , sans appui, délaissée, et l’issue du combat ne pouvait être douteuse. A son retour d’un voyage à la poursuite de mademoiselle Van Ghannel , M. de La Sablière apprit la liaison de sa femme et de La Fare. Il n’avait ni le droit d’être sévère, ni la prétention d’enchaîner la

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liberté de Marguerite. Il ne s’irrita pas et ferma les yeux. Ces sortes de conventions tacites ne choquaient personne au dix-septième siècle. On pardonnait tout à qui savait être aimable et spirituel. Madame de Sévigné parle de ces intrigues avec un enjouement indulgent, et madame de La Fayette va plus loin, en trouvant que la passion de La Fare est bien violente et bien sévère, et que sa maîtresse n’y répond pas assez.

La Fare montra en effet dans cette occasion une admirable constance. Durant plusieurs années , sa passion ne se ralentit pas un instant; il ne quittait plus Marguerite , et on affirmait que madame de La Sablière manquerait de persévérance plutôt que son amant. Madame de Sévigné écrit à la date du 4 août IG77 : « J’ai vu répondre mon fils à quelqu’un qui vouloit attaquer la persévérance de la belle Sablière : Non, non , elle aime toujours son cher Philadelphe ; il est vrai que, afin de faire vie qui dure, ils ne se voient pas si souvent, et qu’au lieu de douze heures, par exemple, il n’en passe plus chez elle que sept ou huit; mais la tendresse, la passion , la distinction et la parfaite fidélité sont toujours dans le cœur de la belle, ef quiconque dira le contraire a menti. »

Pourtant La Fare céda le premier. Tout en restant attaché à madame de La Sablière , et en se comportant galamment envers elle au point de vue du monde , il devint moins assidu, plus distrait, et excita la jalousie de Marguerite. Evidemment il était changé; elle devait avoir une rivale.

Un soir d’hiver, elle atlendait vainement le marquis, qui cependant avait juré d’être exact au rendez-vous. Ses nerfs étaient agacés, son esprit était inquiet. Elle se levait et se rasseyait , ouvrait un livre et ne lisait pas , regardait à tout instant à la pendule , commençait mille choses sans les achever. Elle écoutait, croyait toujours entendre du bruit et ouvrait la fenêtre; elle ne voyait et n’entendait que la pluie qui tombait par torrents. Désespérée, elle prend une résolution subite, s’enveloppe d’une pelisse et se fait conduire quai Notre- Dame.

Là s’élevait, au bord de l’eau, une maisonnette, asile enchanteur, témoin habituel de leurs amours, et qui appartenait au marquis, lis s’étaient plu à l’orner ensemble des meubles préférés. Elle y avait passé les heures les plus heureuses de sa vie.

Elle arrive, monte au salon, regarde à travers la porte. La Fare et ses amis, assis autour d’une table, passent la nuit à jouer. La rivale de madame de La Sablière était devant elle. C’était la bassette.

Ce jeu alors faisait fureur, u La bassette, dit madame de Sévigné, est une chose qui ne se peut représenter. On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir, l’our moi, je trouve que, passé ce qui se peut jouer d’argent comptant, le reste est dans les idées et se joue au racquit, comme font les petits enfants. Le Roi paraît fâché de ces excès. Monsieur a mis toutes ses pierreries en gage. » Madame de Montespan perdit à ce jeu quatre millions en une séance ; « mais elle força les banquiers

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de jouer jusqu’à ce qu’elle se fût acquittée, ce qu’elle fit avant de se coucher. » Ceux-ci finirent par être dupes, car tout à coup la bassette fut supprimée.

La Fare, lui , payait quand il avait perdu , et il perdait souvent. Il chercha à se corriger de cette terrible passion ; vingt fois il jura à madame de La Sablière de ne plus risquer un écu au jeu, de s’éloigner de ceux qui causaient sa perte : promesses de joueur que la première occasion faisait oublier. Ce devint chez lui une rage , une fièvre de tous les instants. Il perdait avec le marquis de Dangeau et Langlé des sommes considérables , s’endettait en un soir de quinze mille livres et n’en restait que plus acharné à poursuivre.

Le jeu devint sa seule préoccupation ; il y passait jusqu’à trois jours entiers sans sommeil et sans relâche. Il ne rêvait plus qu’à la bassette.

A la longue , ce jeu tua toutes ses autres émotions. Son âme se dessécha, son esprit se flétrit, sa fortune y passa presque en entier. 11 en arriva à être insensible même à l’amour.

Ninon dit alors à madame de La Sablière : « Je suis plus fâchée de voir M. de La Fare se livrer à la bassette que je ne le serais de trente infidélités ordinaires. Vous triompheriez de scs maîtresses, parce qu’il n’en aimera jamais une autant que vous, et , quoi qu’elles fassent , il vous reviendrait toujours. Mais la dame de pique! Ah! ma toute belle, vos charmes, votre amour, tout échouera contre cet écueil : je vous plains, n

Mais , si la bassette était la plus terrible rivale de

madame de La Sablière, elle n’était pas la seule. U y avait alors au théâtre une demoiselle de Champmeslé en train de faire tourner toutes les tètes. Sévigné en était fou et M. de Tonnerre aussi, et bien d’autres. Racine, qui déclamait les vers aussi bien qu’il les faisait , lui donna des leçons et lui laissa son cœur; ses chagrins d’ amour contribuèrent à sa conversion et nous valurent Esther et Athalie. La Fontaine disait à la Champmeslé : « Vous êtes la meilleure amie du monde, aussi bien que la plus agréable. » Il lui écrivait au plus beau moment des conquêtes de Louis XIV : « Tout sera bientôt au Roi de France et à mademoiselle de Champmeslé. n Ce ne fut pas la faute du Bonhomme , alors âgé de cinquante ans, s’il se contenta du titre d’ami.

Mademoiselle de Champmeslé n’était cependant pas jolie , mais elle était bien faite et d’une taille charmante. Fille avait la voix douce, pénétrante, énergique à l’occasion. Voici comment la juge madame de Sévigné, qui , tour à tour, l’appelle la petite comédienne , et puis la jeune merveille, et la petite Chimène, et enfin sa bellefille, en racontant, avec beaucoup d’esprit, la mésaventure de son fils : « Mademoiselle de Champmeslé est laide, et je ne m’étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa présence ; mais , quand elle dit des vers, elle est adorable. » Et ailleurs : « La pièce de Racine , Bajazet, m’a paru belle : nous y avons été. Ma belle-jUle m’a semblé la plus miraculeusement bonne comédienne que j’aie jamais vue; elle surpasse la Desœillet de cent mille piques ; et moi , qu’on croit assez bonne pour le

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théâtre, je suis indigne d’allumer les chandelles quand elle paraît. »

• La Fare ne fut pas repoussé près de mademoiselle de Champmeslé; il supplanta sans peine le marquis de Sévigné. La Champmeslé se plia à ses caprices, et lui accorda même plus d’amour qu’il ne lui en demandait. Cette nouvelle infidélité acheva de briser le cœur de madame de La Sablière. Sans cesse avee sa maîtresse , ou au jeu chez Monseigneur, La Fare ne paraissait plus qu’à de rares intervalles à l’hôtel de la place Royale. S’il avait gagné, il retrouvait encore quelques étincelles de son ancienne gaieté et de sou ancien amour. Mais , s’il avait perdu, il se montrait morose, bourru, et reprochait à Marguerite de lui enlever tout sang-froid par les préoccupations qu’elle lui causait. Il ne cherchait plus d’excuses, ne prenait pas la peine de cacher ses fautes, et madame de La Sablière, toujours tendre et dévouée, pleurait en silence, sans lui adresser le moindre reproche. Seulement, elle s’éloignait insensiblement du monde et ne recevait plus comme par le passé ; ce qui faisait écrire par La Fontaine à M. de Bonrepaux : « Iris et ses grâces nous négligent. Ce sont des ingrates auxquelles nous présentions plus d’encens qu’elles ne vouloient. Par ma foi, monsieur, je crains que l’encens ne se moisisse au temple. La divinité qu’on y venoit adorer écarte tantôt un mortel, tantôt un autre, et se moque du demeurant, sans considérer ni le comte , ni le marquis , aussi peu du duc. Autrefois je vous aurais écrit une lettre qui n’ aurait été pleine que de ses

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louanges, non qu’elle se souciât d’ètrc louée, elle le souffroil seulement, et ce n’éloit pas une chose pour laquelle elle eût pourtant un si grand mépris ; cela est changé. «

Madame de La Sablière résolut de se retirer complètement du inonde , cl la mort de son mari vint affermir davantage sa résolution. Une dette , contractée par son père envers l’Etat, nécessita, de la part de M. de La Sablière , un long voyage à l’étranger. 11 se sépara avec peine de sa famille et de mademoiselle Manon Van (ihanncl. Pendant son absence, celle-ci fut prise d’une fluxion de poitrine et enlevée en trois jours. M. de La Sablière était en route pour revenir à Paris. La nouvelle de cette mort, que lui apprit sans ménagement sa fille aînée, le frappa comme un coup de foudre. 11 se mit au lit avec la fièvre et le délire, et, malgré les soins empressés de sa femme , il ne recouvra plus connaissance et mourut.

Alors madame de La Sablière se renferma chez elle pendant plusieurs mois, s’occupant exclusivement de ses enfants, refusant de voir personne, même le marquis de La Fare. Triste, malade, désolée, elle envisagea sans faiblesse son projet de dire un éternel adieu au monde, se convainquit bien quelle ne regretterait rien dans sa solitude , et , quand tout fut prêt , elle fit avertir La Fare qu’elle le recevrait.

Le marquis arriva. C’était le soir. Ils se tenaient près de la fenêtre ouverte sur la place Royale. Le soleil d’automne éclairait de ses derniers rayons cette scène des derniers adieux.

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Par un reste des coquetteries de l’amour, madame de I<a Sablière avait quitté sou deuil et revêtu une de ses toilettes des jours heureux. Elle portait un vêtement de pékin chiné avec des nœuds de couleur de feu , un (il de perles de dix mille écus et les dentelles les plus précieuses. Elle avait artistement bouclé ses cheveux et consulté attentivement son miroir. Elle parla longtemps, d’une voix simple et attendrie. 11 y eut alors plus d’un retour vers le passé, plus d’un soupir de regret donné aux joies d’autrefois. Mais La Fare tenta vainement d’ébranler la résolution de Marguerite; elle n’accorda pas même un jour. Quand la lune se fut levée sur les grands arbres , que le silence se fut fait de toutes parts et que l’horloge eut sonné dix heures :

u Adieu , mon ami , dit madame de La Sablière ; j’emporte dans ma solitude votre souvenir, mais je ne vous reverrai plus. »

La Fare s’éloigna le remords et la douleur dans l’ànie. 11 courut au jeu et y resta deux jours et deux nuits.

A peine venait-il de quitter madame de La Sablière , que La Fontaine entra chez elle. Marguerite se jeta dans les bras de son vieil ami, et fondit en larmes. Le lendemain elle se rendit aux Incurables , où elle passa le reste de sa vie à soigner les malades et à prier Dieu.

Madame de Sévigné, — à laquelle il faut souvent revenir pour les détails, petits et grands , de son siècle , — raconte ainsi à sa fille le dénoùmcnt de ce drame intime : « Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre La Fare et madame de La Sablière :

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c’est la bassette ! L’eussiez-vous cru? C’est sous ce nom que l’infidélité s’est déclarée ; c’est pour cette prostituée de bassette qu’il a quitté cette religieuse adoration, l^e moment étoit venu que cette passion devoit cesser et passer même à un autre objet. Croiroit-on que ce fut le chemin pour le salut de quelqu’un que la bassette ! Ah ! c’est bien dit, il y a cinq cent mille routes qui nous y mènent. Madame de La Sablière regarda d’abord celte désertion; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle , les voyages à Saint-Germain où il jouoit , les ennuis , les ne savoir plus que dire. Enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisoil, et le corps étranger qui cachoit peu à peu tout cet amour si brillant, elle prit sa résolution : je ne sais ce qu’elle a coûté, mais enfin, sans querelle, sans reproches , sans éclat , sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le confondre , elle s’est éclipsée ellemême; et , sans avoir quitté sa maison , où elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu’elle renonceroit à tout, elle se trouve si bien aux Incurables, qu’elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec plaisir que son mal n’est pas comme celui des malades qu’elle sert. Les supérieurs de la maison sont charmés de sa raison : elle les gouverne tous; ses amis vont la voir, elle est toujours de très-bonne compagnie. La Tare joue à la bassette. Voilà la fin de cette grande affaire qui attiroit l’attention de tout le monde. Voilà la route que Dieu

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avoit marquée à celle jolie femme; elle n’a point dit, les bras croisés : J’attends la grâce. Mon Dieu , que ce discours me fatigue! Eh! mort de ma vie! la grâce saura bien vous préparer les chemins ; les tours , les détours, les basseltes, les laideurs, l’orgueil, les chagrins, les malheurs , les grandeurs, tout sert, tout est mis en œuvre par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout ce qu’il lui plaît. » ( Lettre dcclvu , aux Rochers, dimanche 14 juillet 1G80. )

La Fontaine fut le plus intime ami de madame de La Sablière, il fut aussi le plus fidèle. Le hasard les avait mis un jour en présence, et dès le premier abord ils s’étaient compris. En 1670, la fortune du poëte, déjà fort compromise par son insouciance , son inexpérience des affaires et son manque d’esprit de conduite, étant venue à lui manquer complètement par la mort de madame Henriette d’Angleterre, près de laquelle il avait la charge de gentilhomme, madame de La Sablière le recueillit chez elle.

Puisque nous en trouvons l’occasion, à propos de madame de La Sablière si mêlée à sa vie , parlons donc un peu de La Fontaine. Parler de La Fontaine, « cela fait du bien » .

Physiquement, La Fontaine ne nous apparaît jamais

jeune; moralement, il ne nous semble jamais vieux. Celui que nous rêvons dans notre enfance est un homme plutôt grand que petit, à la figure avenante et calme et aux longs cheveux blancs. Il s’appuie sur une longue canne et porte un chapeau à trois cornes. Sans le connaître , nous l’eussions tous pris volontiers par la main, sans en avoir peur et sans nous troubler. — D’après le portrait peint par Lebrun , le plus fidèle que nous ayons du fabuliste, La Fontaine avait le visage ovale et plein, le nez accentué, les yeux bleus et recouverts de longues paupières. Sa physionomie était douce, empreinte de finesse, de somnolence et de naïveté.

Dès son début, La Fontaine obtint un grand succès; il fut loué par les premiers écrivains de l’époque, admis chez les femmes du plus haut rang et les plus à la mode, et recherché des grands seigneurs. Madame de Sévigné le cite et en parle souvent; elle en fait l’éloge et ne veut pas laisser à son oncle le soin d’envoyer les livres du fabuliste à madame de Grignan.

L’éducation de La Fontaine fut quelque peu négligée. Né le 8 juillet 1G21 à Château-Thierry, il poussa en pleine terre de Champagne ; le maître d’école du village lui donna des leçons. Plus tard, on l'envoya à Reims , et un bon chanoine de Soissons , nommé Héricart, prétendit qu’il était prédestiné à la carrière ecclésiastique. Jean de La Fontaine son père, maître des eaux et forêts, Françoise Pidoux sa mère, et toute sa famille, assez ancienne et non sans certaines prétentions à la noblesse, n’y virent pas d’inconvénient. A

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vingt-deux ans, il entra donc au séminaire de Sainl- Magloire; mais ce ne fut pas pour longtemps. Le chanoine découvrit bientôt qu’il s’était trompé; et, pour réparer son erreur, il offrit de marier le jeune homme à sa nièce Marie Héricart, fille d’un lieutenant au bailliage de la Ferté-Milon. La Fontaine, pourvu de la charge de son père, se maria, comme il fit toute chose en sa vie, par indolence de caractère.

On a beaucoup médit de madame Jean de La Fon- , laine; et, par sympathie pour le mari qu’on voulait excuser, on a légèrement calomnié la femme. Disons donc que c’était une belle , spirituelle et vertueuse personne , mais d’une humeur impérieuse, de goûts frivoles et n’entendant rien aux affaires du ménage.

Voilà, par ma foi, une union bien assortie! Et qui donc va soigner le pot-au-feu ? Et pensez-vous que Jean soit homme à supporter longtemps les criailleries de sa femme ? Non pas ; et , un beau jour, il la laisse là bel et bien et s’esquive du logis, pour n’y plus rentrer qu’à de rares distances et seulement en passant, par manière de visites et de politesse.

Mais aussi , quelle idée ! se laisser marier, lui , Jean de La Fontaine! Bonhomme tant qu’il vous plaira; mais flâneur, distrait, n’agissant qu’à sa guise; faisant du matin au soir l’école buissonnière ; oubliant sa femme ici , son fils là , lui-même partout ; recevant la pluie sur le dos tout un jour; perdant son chapeau, déchirant ses habits ; s’attardant avec le renard et le corbeau , le loup et la cigogne ; devisant d’amour avec les deux pigeons,

tandis que le rôti refroidit. Grand enfant de génie, — qui n’aurait eu besoin que d’une mère. Voyons, et soyons de bon compte , y avait-il dans cette nature naïve et primesautière de quoi faire un mari?

D’ailleurs les poëtes devraient-ils se marier? Rarement ils sont heureux en ménage ; la réalité les tue et les obligations de devoirs journaliers les écrasent. Et, du reste, peuvent-ils jamais trouver le bonheur dans l’ainour? Leurs joies et leurs peines ne sont-elles pas le plus souvent des prétextes? Ils croient aimer et ils n’aiment pas; ils croient souffrir et ne souffrent pas : ils rêvent. Ils sont nés pour être des grands hommes et non pas des hommes. El, ce qu’il eût fallu à La Fontaine, c’eût été une vieille gouvernante, simple et indulgente, qui, après l’avoir élevé et choyé tout petit, eut préparé plus tard son dîner et raccommodé ses chausses; ménagère prudente, tenant d’une main ferme les cordons de la bourse ; maîtresse femme peut-être et grondeuse en le voyant rentrer tard au logis , mais cœur d’or, dévouement d’habitude et à toute épreuve, sans rancune et sans droits exigeants : la vieille Marie Talbot de Bernardin de Saint-Pierre.

Restons donc justes envers madame de La Fontaine, et avouons que , dans tous les cas , le ménage ne pouvait bien marcher longtemps.

Pendant un voyage qu’il lit dans le Midi, La Fontaine raconte d’abord , et sans plus de façon , ses bonnes fortunes à sa femme; puis il lui adresse en passant quelques bous conseils et des reproches fondés : u V ous

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ne jouez ni ne travaillez , ni ne vous souciez du ménage ; et , hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n’y a que les romans qui vous divertissent. Considérez , je vous prie, l’ utilité que ce vous serait, si, en badinant, je vous avois accoutumée à l’histoire soit des lieux , soit des personnes ; vous auriez de quoi vous désennuyer toute votre vie , pourvu que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer. Ce n’est pas une bonne qualité pour une femme d’être savante ; et c’en est une très-mauvaise d’affecter de paraître telle.» Et, se souvenant de son fils , il ajoute : « Faites bien mes recommandations à notre marmot , et distes-lui que j’amènerai peut-être de ce pays quelque beau petit chaperon pour le faire jouer et pour lui tenir compagnie. »

La Fontaine aimait le plaisir ; il se plaisait à le chanter, et il avouait lui-même « qu’ayant un grain d’amour, il ne manquoit pas aussitôt d’y mêler tout ce qu’il avoit d’encens dans son magasin. »

Ainsi fait , Jean ne tarda pas à avoir mangé son fonds avec son revenu. Madame Jaunart, parente de sa femme, le présenta à Fouquet. Fouquet, homme habile en affaires, ardent, présomptueux, ne connaissant d’autre puissance pour arriver au but que celle de l’or, et ne manquant pourtant pas de grandeur, s’entourait orgueilleusement de gens de lettres et d’artistes. Il accueillit La Fontaine à merveille, et lui fit une pension dont le poëte devait acquitter chaque quartier par une pièce de vers. La Fontaine resta hautement dévoué à son pro-

lecteur disgracié; c’est là une des marques de l’élévation de son cœur.

a Tout le monde, dit madame Ulrich , le désiroit; et, s’il falloit citer les personnes illustres et tous les esprits supérieurs qui avoient de l’empressement pour sa conversation , il faudroit faire la liste de toute la cour. •» Mais ne dissimulons pas qu’au fond de ces prévenances se faisait jour une arrière-pensée égoïste, et que c’était l’homme de talent' et curieux qu’on recherchait surtout.

Enfin, après avoir bien couru les champs et la ville, le monde et la cour, se consolant de ses misères avec des fables, il se trouva, à la mort de Madame, dans un assez misérable état et tout prêt à prendre le chemin de l’hôpital. Mais madame de La Sablière lui ouvrit tout grand son hôtel en lui disant : « Vous êtes chez vous. »

Il n’y eut dans l’hospitalité de madame de La Sablière ni sentiment étroit d’amour-propre satisfait, ni vaniteuse ostentation. Ce qu’elle recueillit, ce ne fut point le fabuliste admiré partout, l’homme de génie dont on aimait à faire parade comme d’un meuble rare, ce fut le pauvre bonhomme La Fontaine, sans sou ni denier, sans gîte et sans guide, le grand enfant de génie qui , sans elle, serait peut-être mort de faim après avoir mené une vie vagabonde et sans dignité.

A l’hôtel de La Sablière, La Fontaine fut en effet chez lui. 11 y trouva une amitié grandiose, délicate et indulgente. A l’abri désormais de tous les soucis matériels, il vivait libre comme l’air, sortant à sa guise, rentrant à ses heures. Souvent il arrivait à la fin des re-

MADAME DE LA SABLIÈRE

pas : il s’était arrêté à composer des vers sous un arbre, près d’un ruisseau, au milieu des génisses, des oiseaux, des moutons, de toute cette nature parlante qu’il aimait tant et qui lui tenait lieu de cabinet de travail , et il s’y était oublié; il s’était trompé de chemin, «ayant pris à gauche au lieu de prendre à droite, — c’était son habitude; — il avait saisi les passants au collet pour leur parler de Baruch ; ou bien encore - il venoit d’assister à l’enterrement d’une fourmi, et n’avait pu s’éloigner avant d’avoir suivi le convoi et reconduit la famille à la maison. » Et ainsi des autres causes de ses retards. Une fois à table, il faisait honneur au repas par son grand appétit. Aux soirées de madame de La Sablière, il avait son fauteuil marqué au coin du feu; il écoutait peu, parlait rarement et rêvait beaucoup. Il répondait à peine, à moins qu’il ne fut question d’un malheureux auquel il pût être utile, ou que la conversation ne roulât sur un de ses sujets préférés. Ainsi , il apprit du comte Jean Sobieski les mœurs des castors, et les plaça dans l’apologue du livre dixième de scs fables. Ce sans-gêne et cette insouciance désappointaient plus d’un curieux venu exprès pour l’entendre, et madame de Cornuel, connue pour la vivacité de son esprit et ses bons mots, disait « que ce n’était pas un homme, mais un j'tiblier ( qui portait des fables comme un arbre porte naturellement des fruits » .

La Fontaine était lié avec Boileau, Racine, Molière et Chapelle. Boileau avait loué un appartement au faubourg Saint-Germain, rue du Vieux-Colombier, et les

33i REINES LÉGITIMES ET REINES D'AVENTl RE.

cinq amis s’y réunissaient plusieurs fois par semaine; ils lisaient leurs œuvres, soupaicnt ensemble, et La Fontaine fut souvent l’objet de joyeuses cl folles mystifications. C’est là que pour la première fois on le surnomma le Bonhomme . — Qu’est devenue cette maison? Et n’était-ce pas cependant un toit assez précieux et assez rare, lui qui avait abrité, à la même heure, tant d’hommes de génie, pour qu’on prit soin, au moins à l’entrée, d’en graver le souvenir? —

Il s’en fallait qu’ils eussent tous des caractères coulés dans un même moule. Boileau était brusque, tranchant, mais franc et loyal; Racine d’une gaieté douce, malin et railleur; Molière attentif, mélancolique et rêveur, et le Bonhomme paresseux et distrait, mais parfois follement jovial, et, chose singulière, toujours d’une moralité parfaite dans ses discours. Quant à Chapelle, inférieur à ses amis sous le rapport du talent, doué néanmoins d’une imagination vive, d’un esprit pénétrant et débeat, il les laissait, comme homme du monde, à une longue distance derrière lui.

11 arriva au cénacle de la rue du Vieux-Colombier ce qu’il advint à tant d’autres depuis. Au bout de quelques années, chacun avait pris son vol dans des directions opposées, et le nid était resté vide. Boileau, d’humeur grondeuse et de mœurs sévères, avait été choqué de la conduite légère de La Fontaine et de l’intempérance de Chapelle. Ayant rencontré ce dernier tout rayonnant d’une franche gaieté, produit de la bouteille, il lui avait fait en pleine rue un long sermon. * Tenez, avait ré-

MADAME DK LA SABLIÈRE

pondu Chapelle, entrons ici, nous serons plus à l’aise, vous pour parler, moi pour vous entendre. » C’était, on le pense bien, un cabaret. Ils y entrèrent, Chapelle versa à boire, Boileau discourut; et quand ils s’éloignèrent, Chapelle, plus aguerri par l’habitude, dut reconduire à sa demeure le pauvre Despréaux trébuchant. Celui-ci ne pardonna pas cette plaisanterie à Chapelle et ne voulut plus le revoir.

D’après les conseils de madame de La Sablière, La Fontaine fit un voyage à Château-Thierry pour rendre visite à sa femme et mettre ordre à ses affaires ; mais madame de La Fontaine était en ce moment au salut, et il revint sans l’avoir vue. Madame de La Sablière l’engagea également à présenter ses œuvres au Roi. La Fontaine se rendit à Versailles, reçut un gracieux accueil de Louis XIV et une bourse d’or, — et ne manqua pas d’oublier la bourse dans la voiture.

Dire toutes les distractions prêtées au fabuliste serait chose impossible. 11 est certain qu’il en eut beaucoup. Il désirait donner une bonne éducation à son fils ; mais M. de Hariay s’en étant chargé, il ne s’en occupa pas plus qu’il ne s’occupait de lui-même. Un jour, il alla voir Dupin, docteur en Sorbonne, et, en se retirant, il rencontra son fils dans l’escalier, u Monsieur, dit Dupin à ce dernier, vous voilà en pays de connaissance; allez dans mon appartement, je reconduis monsieur votre père, n La Fontaine ne prit nulle garde à ce jeune homme qui le saluait, et dit plus loin à Dupin : « Quel est ce monsieur? — Quoi I vous n’avez pas reconnu votre fils? »

La Fontaine réfléchit et répondit d’un air assez embarrassé : «Je crois, en effet, l’avoir vu quelque part. »

On les réunit une autre fois dans le même salon, afin de jouir de la surprise du père. La Fontaine écouta la conversation de cet inconnu et en parjil charmé. « C’est votre fds, lui dit-on. — Vraiment, répondit-il sans s’émouvoir, j’en suis bien aise ! »

Il fuyait tout ce qui l’ennuyait, et on prétend qu’à la représentation d’une de ses pièces il s’en alla en disant : « J’ai vu le premier acte, j’en ai bien assez comme cela; je n’ai pas le courage d’en entendre plus long, et j’admire la patience des Parisiens ! » De même, dînant chez Le Verrier, financier au triple travers de vouloir passer jiour homme à bonnes fortunes, pour ami des grands seigneurs et pour savant, il se leva avant la fin du repas, prétextant une séance à l’ Académie. On lui observa qu’il était beaucoup trop tôt. « F.h bien! répoudit-il , je prendrai le plus long. » Et il sortit.

Avec l’àge, les distractions et les imperfections de La Fontaine ne firent qu’augmenter. Madame de La Sablière ue parut jamais s’en apercevoir et « ne le rebuta pas un seul jour » . Elle le conserva près d’elle tant qu’elle vécut, lui épargna, pendant vingt ans, les tracas de la vie, et pourvut, écrit d’Olivel, à tous scs besoins, le sachant incapable d’y pourvoir lui-même. « J’ai renvoyé tout mon monde, disait-elle; je n’ai gardé que mon chien, mon chat et La Fontaine, n Elle avait toute confiance en sa sincérité, et répétait souvent « que La Fontaine ne mentait jamais en prose » . Aussi fut-il le confident des

MADAME DE LA SABLIÈRE

plus intimes douleurs de son amie , et chercha-t-il , en maintes circonstances, à la consoler. Oublieux peut-être dans les jours heureux, il devenait tendre et fidèle quand arrivait la mauvaise fortune.

Cependant, le changement de vie de madame de La Sablière nuisit à La Fontaine. Faible et irrésolu, il avait besoin d’un guide quotidien pour ne pas tomber à tout instant dans des fautes que sa raison et son cœur désapprouvaient. Madame de La Sablière exerçait sur son esprit une influence salutaire. Mais, une fois renfermée aux Incurables, et bien qu’il continuât à demeurer chez, elle, elle ne le vit plus qu’à de rares intervalles. Le soin des malades, des absences fréquentes et prolongées, nécessitées par l’intérêt de l’hospice, absorbaient tout son temps, et ses nouvelles occupations, ses goûts, son genre de vie, lui enlevaient en partie l’ascendant qu’elle avait eu dans le monde sur le poêle aimé et docile. Pourtant elle l’exhortait encore à changer de conduite; mais La Fontaine n’aimait pas les sermons, et répondait en vers à Iris qu’il ne se sentait pas le courage de l’imiter.

Tout attristé de ne plus la voir à son gré, il errait comine une âme en peine et cherchait des distractions près des princes de Conli et de Vendôme, du comte de Fiesque et du grand Condé; il se liait avec Mignard et divers ecclésiastiques, tels que l’abbé Huet, évêque de Soissons, et l’abbé Le Camus, converti par l’exemple de Rancé, et plus lard évêque de Grenoble et cardinal. Il songea même à passer en Angleterre, où d’avanta-

yeuses propositions lui avaient été faites ; niais il n’eut jamais la force de se séparer de son amie. ■

M. d’Hcrvart, conseiller au parlement, yayna complètement son amitié, et madame d’Hervart, jeune, belle et spirituelle, l’entoura d’attentions aimables et de soins touchants. Bien qu’il eût soixante ans passés, elle lui donnait d’utiles conseils, qu’il ne suivait guère. Elle fut pour lui comme une seconde madame de La Sablière. Il rechercha toujours de préférence la société des femmes ; près d’elles, il ne se montrait ni aussi insouciant ni aussi distrait. 11 en fut longtemps aimé ; car, s’il avait tous les défauts d’un enfant, il en avait aussi toutes les qualités : naturel, sensibilité, enjouement et naïveté. Et, à soi.xantc-six ans, nous le voyons admis fort intimement par une dame , désignée seulement par ***, et amoureux fou de mademoiselle de Beaulieu , dont il rêve nuit et jour.

Comme le salon de madame de La Sablière était fermé, La Fontaine fil orner sa propre chambre de bas-reliefs, de bustes en (erre cuite des principaux philosophes de l’antiquité, et se mit à recevoir. A ces soirées on lisait des vers et de la prose, on devisait des choses du temps; il avait installé un clavecin, et on faisait de la musique. Dans ce nouveau salon se rencontraient des poêles et des savants, des actrices, des grands seigneurs, des acteurs et des femmes du monde; car les femmes du monde ne faisaient pas toujours fi des hommes de théâtre, témoin l’aventure arrivée .à mademoiselle de La Force, petite-fille d’un maréchal de

MADAME DE LA SABLIEIIE

France. Mademoiselle de La Force s’éprit d’une belle passion pour Baron et oublia même un soir de le renvoyer de sa chambre à coucher. Au matin , Baron s’esquiva, afin de ne pas causer de scandale. .Mais il avait oublié de dire à la dame une chose importante ; il revint donc à son lever et entra tout droit dans la chambre, comine il pensait en avoir le droit. Mademoiselle de La Force se trouvait alors avec deux personnes prudes et sévères ; elle crut devoir se fâcher et demanda à Baron qui lui permettait de se donner des airs si familiers et de venir ainsi chez elle. Baron se piqua et répondit froidement : « Mille pardons ! j’ai oublié ce matin ici mon bonnet de nuit , et je venais le chercher. »

La Fontaine était âgé de soixante et un ans lorsqu’il fut reçu de l’Académie, sur les pressantes sollicitations de madame de Thiange, sœur de madame de Montespan. — Dans la vie de La Fontaine les femmes sont partout. — Louis XIV avait consenti en disant : u Puisque Boileau est admis, vous pouvez maintenant admettre La Fontaine : il a promis d’ètre sage, »

La Fontaine ouvrit la séance par le discours d’usage et la termina par la lecture d’une épitre en vers adressée à madame de La Sablière. C’est une des belles pages du poêle. Il loue sa bienfaitrice, l’associe aux honneurs publics qu’il reçoit, révèle dans une langue magnifique ses propres défauts, et les déplore.

Que me servent ces vers avec soin composés?

N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?

C'est peu que leurs conseils si je ne sais les suivre,

300 RK INES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTURE.

Et qu’au moihs vers ma fin je ne commence à vivre;

Car je n’ai pas vécu ; j’ai servi deux tyrans :

Un vain bruit et l’amour ont partage mes ans.

Qu’ est-ce que vivre. Iris? Vous pouvez nous l’apprendre.

Votre réponse est prèle; il me semble l’entendre.

C'est jouir des vrais biens avec tranquillité;

Faire usage du temps et de l’oisiveté;

S'acquitter des honneurs dus à l’Etre suprême;

Renoncer aux Pbilis en faveur de soi-même ;

Bannir le fol amour et les vœux impuissants,

Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissants.

La Fontaine a souvent adresse des vers à madame de La Sablière. Malgré l’ordre exprès qu’il en avait reçu, il trouva toujours le moyen de lui donner des louanges gracieuses, délicates et qui ne ressemblent en rien à celles qu’il accordait aux autres femmes. Ses Ouvrages de poésie, publiés en 1C85, sont remplis du nom de sa bienfaitrice. Quand elle fut retirée du monde, elle recevait encore la première toutes les pages qu’il écrivait; et nous le voyons un jour recommander à Racine u de ne montrer à personne les Vers qu’il lui envoie, car madame de La Sablière ne les a pas encore vus » .

Bayle attribue à madame de La Sablière certains madrigaux de son mari ; c’est une erreur. Hamelot de La lloussaye a publié, à la suite des Majcimcs de La Rochefoucauld et de madame de Sablé, quelques maximes et quelques pensées chrétiennes de madame de La Sablière. C’est tout ce qu’elle écrivit.

MADAME DE LA SABLIÈRE

Madame de La Sablière vécut plus de douze années aux Incurables, de 1G80 à l(»î)3. Son cœur était brisé; et ni les louantes, ni les instances du monde, ni sa beauté, encore dans son éclat, ne purent lui faire rompre sa résolution. — Au dix-septième siècle, les naufragés de la fortune ou de l’amour se réfugiaient dans la pensée de l’éternité; dans la première partie du dix-neuvième, on n’allait plus au cloître, et parfois on se tuait; aujourd’hui on se distrait et on oublie. — L’amour était plus profond au dix-septième siècle qu’nujourd’hui.

Avant de mourir, madame de [«i Sablière eut le bonheur de voir son vieil ami revenir à des sentiments chrétiens et abjurer les erreurs de sa vie. Vers la fin de l’année lfiî)2, La Fontaine fut pris d’une grave maladie, dont il 11 e se guérit jamais complètement. Les exhortations délicates et affectueuses de madame de La Sablière et de Racine le touchèrent , et il consentit à recevoir l’abbé Pougct, vicaire de Saint-Roch, qu’il connaissait déjà. L’éternité des peines effrayait surtout son esprit, et une discussion s’engagea à ce sujet entre lui et l’abbé Pouget; elle ne dura pas moins de douze jours. La garde de La Fontaine, craignant que ces conversations ne fatiguassent son malade , disait à l’abbé : « Ne le tourmentez pas tant, monsieur, il est si bête

Mi-2 REINES LEGITIMES ET REINES D’AVENTURE

que le bon Dieu n’aura pas le courage de le damner. » Selon l’abbé I’ougel , « La Fontaine était un homme qui sur mille choses pensait autrement que le reste des hommes : aussi simple dans le mal que dans le bien. Sa maladie lui donna l’occasion de faire des réflexions sérieuses; il saisit le vrai et s’y rendit; il ne chercha point à chicaner. » La Fontaine demanda pardon à Dieu de ses Contes; il brûla une comédie commencée, et sa conversion fit beaucoup de bruit. L’abbé Tallemant et madame Dcshoulières, qui allaient mourir, firent appeler l’abbé Pouget à leurs derniers moments.

La Fontaine se rétablit tant bien que mal; mais, en revenant à la vie, il ne retrouva plus madame de La Sablière. File était morte aux Incurables le 8 janvier 1G93, dans les sentiments de la piété la plus vive et en regrettant seulement de ne pas avoir près d’elle son ami.

La Fontaine pleura sa bienfaitrice, et fut contraint de quitter cette maison, qu’il n’avait plus le droit d’habiter. En sortant, il rencontra dans la rue M. d’Hervart, qui lui dit : « Je vous cherchais pour vous prier de venir loger chez moi. — J’y allais, « répondit simplement La Fontaine.

Ce mot-là vaut toutes ses œuvres.

Un grand écrivain moderne, un grand poêle, un grand orateur, a écrit que La Fontaine manquait de cœur. Il ignorait à coup sur le mot du fabuliste à M. d’Hervart.

MADAME DE l.A SABLIERE.

La Fontaine ne survécut que deux uns à madame de La Sablière. Dans ses dernières années, il était devenu plus distrait que jamais et négligeait complètement la toilette. Un de ses amis lui lit uii jour compliment de son habit. La Fontaine jeta un regard étonné sur luimême. 11 portait depuis deux jours un habit neuf; madame d’Hcrvart avait soin, sans qu’il y prit garde, de remplacer ses vêtements usés.

11 ne s’occupait plus que de poésies sacrées, et, peu de temps avant sa mort , il écrivait à son ami Maucroix : u J’espère que nous attraperons tous deux les quatrevingts ans, et que j’aurai le temps d’achever mes hymnes. Je mourrois d’ennui si je ne composois plus; donne-moi tes avis sur le Di es ira;, (lies ilia, que je t’ai envoyé. « Il ne nous reste rien des hymnes de La Fontaine. C’est une perte peu regrettable. Son génie ne le portait pas vers ce genre de poésie.

Se sentant tout près de sa fin , il écrit encore à Maucroix : a Je t’assure que le meilleur de tes amis n’a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point , si ce n’est pour aller un peu à l’Académie, afin que cela m’amuse. Hier, comme j’en revenois, il me prit une si grande foiblesse au milieu de la rue du Chantre, que je crus véritablement mourir. Oh ! mon cher, mourir n’est rien ; mais songes-tu que je vais paroitre devant Dieu? Tu sais comme j’ai vécu! Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l’éternité seront peut-être ouvertes pour moi. »

Maucroix répondit immédiatement cette lettre tou-

:ic>i REINES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTURE.

chante, que La Fontaine eut le temps de recevoir : « Si Dieu te fait la grâce de te renvoyer la santé, j’espère qtie tu viendras passer avec moi le reste de ta vie, et que souvent nous parlerons ensemble des miséricordes de Dieu. Cependant, si tu n’as pas la force de m’écrire, prie M. Racine de me rendre cet office de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et mon véritable ami. Que Dieu, pur sa très-grande bonté, prenne soin de la santé de tou corps et de celle de ton âme. — 14 février 1695. — *

La Fontaine expira le 13 avril 1695, dans sa soixantetreizième année. Racine et madame d’Hervart demeurèrent près de lui jusqu’à sa fin.

Après sa mort , on trouva dans sa chambre des haires, des disciplines et le cilice qu’il portait en secret depuis sa conversion.

Le pauvre grand homme ! il voulait regagner le ciel , — comme s’il l’avait perdu!

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