MADAME DE MAINTENON
50ns, avait demandé la main de mademoiselle de Murcé. Madame de Maintenon lui avait répondu : « Ma nièce , monsieur, n’est pas un assez bon parti pour vous; mais je n’en sens pas moins ce que vous voulez faire pour l’amour de moi , et je vous regarderai à l’avenir comme mon neveu. » Cette alliance adoptive ne nuisit pas dans la suite à M. de Boufflers.
Nous touchons à la mort de Louis XIV. Suivons, pour la mieux juger encore, madame de Maintenon près du lit funèbre. Le grand Roi, lui aussi, avait eu sa croix et son expiation, expiation autrement terrible que celle de madame de Maintenon. Il avait vu ses armées vaincues et ses généraux en fuite. La mort était venue frapper à la porte de son palais : le Dauphin , Monsieur, le duc et la duchesse de Bourgogne , Marie-Louise de Savoie, s’étaient couchés dans la tombe. Le cœur brisé, le regard impassible , Louis XIV avait contemplé le cadavre du duc de Berry, et jeté, de sa main défaillante, l’eau bénite sur le cercueil. Et c’était à cette heure, quand l’Europe entière le menaçait, quand il se montrait vraiment le grand Roi et jurait de s’ensevelir sous les ruines de la monarchie , que des pamphlets insultaient le monarque tant adulé , déifié même aux jours de sa puissance. Louis XIV, avec la vraie France d’alors, sanglante et meurtrie, avait. tenu tête à l’orage et obtenu la paix. Mais la mort l’attendait. Vainement il se couvre d’habits somptueux et multiplie les revues, les jeux et les fêles; ses jambes refusent de le soutenir et on le traîne lentement dans un char le long des allées
de Versailles. Quoi qu’il fasse, il faut mourir. Il reçoit le viatique et l'extrême-onction , bénit le Dauphin , et , le 1" septembre 1715, il expire dans sa soixante-dixseptième année. Les portes des grands appariements du palais s’ouvrent tout à coup ; un enfant de cinq ans, revêtu du cordon bleu sur son justaucorps violet, s’avance conduit par madame de Venladour, et la foule des courtisans et des gentilshommes s’incline et s’écrie : Vive le roi Louis XV' !
Que faisait durant ce temps madame de Maintcnon ? Elle s’était retirée devant la mort et réfugiée à Saint- Cyr. Pendant la maladie du Roi , elle l’avait soigné assidûment, mais d’un ton sec. Elle avait longuement prié en silence près de son lit, mais sans une larme, sans un mot tombé du cœur. Louis XIV lui avait dit : « Je ne regrette que vous; je ne vous ai pas rendue heureuse , mais tous les sentiments d’estime et d’amitié que vous méritez , je les ai toujours eus pour vous ; l’unique chose qui me lâche, c’est de vous quitter, mais j’espère vous revoir bientôt dans l’éternité. » Elle n’avait pas répondu.
Lorsque Louis XIV eut perdu connaissance, Louvois et le confesseur de madame de Maintcnon l’engagèrent à ne pas rester davantage. Sa raison lui disait d’ailleurs quelle ne pouvait plus en rien être utile au Jloi , et elle se retira. Elle ne ferma pas les yeux de celui qui ne regrettait quelle, elle ne recueillit pas son dernier soupir. Elle céda aux avis de Louvois et de son directeur. C’était de son cœur qu’il fallait prendre conseil; mais
MADAME DK MAIXTEXOV
ce conseiller-là, jamais madame deMaintenon ne l’avait interrogé , et ce n’est pas sans raison qu’on lui a reproché son indifférence et son ingratitude à ce moment suprême.- — Décidément, madame de Maintenon est une femme de trop de raison et de trop de vertu.
Renfermée à Saint-Cyr, elle y vécut deux ans encore, avec une étiquette équivoque de reine douairière. Là, elle se trouve vraiment chez elle et dans sa sphère; elle donne des conseils , elle reprend , elle enseigne , elle se fait lire l’histoire par les pensionnaires, elle se mêle des'moindres détails et veut être en toutes choses ponctuellement et absoIumenPobéie. Comme à la cour, elle se lève de bonne heure et se couche tôt. Elle prie longtemps, entend la messe du haut de sa tribune et communie deux fois par semaine. Ses repas sont a courts et délicats» ; elle fait aux pauvres des aumônes abondantes. Comme elle écrit bien et facilement , elle se plaît à entretenir une active correspondance avec les supérieures des diverses communautés de France. Elle ne reçoit dans sa solitude que quelques rares amis, le maréchal de Villcroi , le cardinal de Rohan et surtout le duc du Maine, son élève favori , admis près d’elle sans audience et à toute heure. — Pierre le Grand ne voulut pas quitter la France sans lui avoir été présenté.
310 REINES LEGITIMES ET REINES D’AVFATl'RE.
Elle mourut sans bruit le samedi soir, 15 avril 1719, veille de la Quasimodo. u La chute du duc du Maine au lit de justice des Tuileries lui donna le premier coup de la mort. Mais quand elle le vit arrêté, -elle succomba ; la fièvre continue la prit , et elle mourut à quatre-vingttrois ans , avec toute sa tète et toute son intelligence. » En résumé, et pour finir comme j’ai commencé, madame de Mainlcnon , malgré ses qualités incontestables, ne laisse dans l’esprit qu’un sentiment de froideur. Elle n’est pas sympathique; loin de là, sa nature éloigne. 11 lui manque ce qui place si haut les saints, le feu divin et l’amour. On cherche en vaiu quelque chose de grand dans cette àmc-là ; et elle-même avait raison plus qu’elle ne croyait , quand elle disait dans un autre sens : <■ Je ne suis pas grande , je suis seulement élevée. n Toute sa vie elle soupire après la dignité ,-. et toute sa vie, étrange ironie do sa destinée, il lui faut faire de la dignité avec ce qui l’est le moins. Amie de Xinon , veuve d’un poète dont la bouffonnerie est passée en proverbe, solliciteuse près de Louis XIV et de sa maîtresse, gouvernante des enfants de madame de Montespan , subissant les hauteurs de la favorite , puis la combattant à sa manière et parvenant à l’abattre; enfin, mariée en secret, elle vil d’expédients au milieu de positions fausses, de l’équivoque et du mystère. On trouve en elle de la supérieure de couvent, de l’ambitieuse, de la maîtresse d’école, de l’aventurière, presque de la courtisane. « Rien n’est plus habile qu’une conduite irréprochable, » disait-elle; et dans cette nature, où
MADAME DE MA1NTEX0N
rien n’cst naturel et prime-sautier, la vertu semble devenue une étude, un manège, un métier, une lutte corps à corps avec la considération.
Enfin, dans ce rôle, où perce, en y regardant de près, plus d’une scène de haute comédie, madame de Mainlenon fut souvent sincère et toujours habile, persévérante et vertueuse. Pourtant, l’ensemble de son caractère, ses qualités et ses défauts, je ne les souhaite à personne, et je reste convaincu qu’après l’avoir attentivement observée, nulle femme ne sera tentée de la prendre pour modèle.
MARIE LECZINSKA
C’est une triste époque , après tout , que le règne de Louis XV. Sous une franchise de vice affectée, on insulte, la tête haute, aux principes éternels de la religion , de la morale et du bon sens. Dubois, « fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, premier ministre, et, durant plusieurs années, véritable maître du royaume » , mêle le cynisme au sacrilège ; Richelieu crée une école de galanterie sans poésie et sans cœur, qui a gardé son nom; Philippe d’Orléans change en vice chacune de ses qualités brillantes et gouverne la France — après souper; les cotillons portent la couronne; « les magistrats rougissent de leur robe et tournent en moquerie la gravite de leurs pères; les prêtres, en chaire, évitent le nom de Jésus-Christ et ne parlent plus que du Législateur des chrétiens; les ministres tombent les uns sur les autres ; le pouvoir glisse de toutes les mains ; le suprême bon ton est d’être Anglais à la cour, Prussien à l’armée, tout enfin, excepté Français; la société devient puérile comme la société romaine au moment de l’invasion des
MARIE LECZ1XSKA.
barbares : au lieu de faire des vers dans un cloître , on en fait dans les boudoirs ; avec un quatrain on est illustre, »
Louis XV, « qui jusqu’à sept ans marcha à la lisière , qui jusqu’à douze porta un corps de baleine, se laisse mener toute sa vie. » Aujourd’hui c’est madame de Pompadour, demain madame du Barry; — à chaque heure ce sont ses passions, u En franchissant le seuil du château de Versailles, les hommes renoncent à leur dignité , les femmes à leur vertu. » Le ministre des plaisirs du Roi lui trouve tous les jours une pâture nouvelle, et le Parc-aux-Cerfs est fondé. Mais ce cœur fatigué ne peut plus même s’étourdir, et quand le duc de Choiseul lui dit : Le peuple souffre! il répond, en bâillant : Moi je m'ennuie. Il meurt; son corps est transporté , sans pompe , à Saint-Denis , et le peuple s’éloigne repoussé par l’odeur fétide qui s’exhale du cercueil.
u Pourtant, comme ce peuple français ne peut jamais être tout à fait obscur, il gagne encore la bataille de Fontenoy. Pour empêcher la prescription de la gloire, d’Assas, aux champs de Clostercamp, s’écrie : « A moi , Auvergne ! c’est l'ennemi !» Et , pour que Dieu ne détourne pas sa face de la terre de France , une Reine , une sainte , prie et pleure en silence , — et déjà on peut s’étonner des torrents de larmes que contiennent les yeux d’une reine.
C’est un portrait sur lequel le regard s’attache volontiers , et qui repose , que celui de Marie Leczinska. Au
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milieu de ces folles femmes, couronnées de roses et emportées dans un carnaval sans fin, la figure de la Reine, recueillie, dédaignée et soulTranle, forme un contraste qui calme l'esprit, las des chroniques scandaleuses , comme fait une fraîche brise à travers une nuit d’orgie. La vie de Marie Leczinskn n’a peutêtre point l’attrait de ces histoires de courtisanes, si charmantes à la surface , et si misérables au fond ; mais on y trouve la quiétude et les charmes sérieux de la vertu. Il fallait bien que quelqu’un souffrit et se-dévouàt, et que ce fût la Reine, puisque le Roi, uniquement occupé de son ennui, ne trouvait pas le temps de sauver le royaume.
Marie Lcczinska, fille de Stanislas, roi de Pologne, et de Catherine Opalinska , naquit le 23 juin 1703, à Posen , au milieu des troubles occasionnés par l’élection de son père. Elle fut élevée dans les camps, au son du tambour, et passa son enfance à fuir devant les armées ennemies. Dans une déroute elle fut même oubliée près de Varsovie, et on la retrouva plusieurs heures après dans une écurie , dormant paisiblement dans son berceau. Enfin, Charles XII ayant été vaincu à Pullawa en 1 700 , Stanislas, fidèle à la fortune du roi de Suède, se réfugia en Turquie et puis en France.
Au milieu de tant de revers, l’éducation de Marie Lcczinska n’avait pas cependant été négligée. Stanislas, homme éclairé, instruit, bienfaisant, roi philosophe r mais philosophe religieux , ne se laissa jamais abattre par les coups persévérants du sort. Il s’occupa sans
MARI K LECZIXSKA.
cesse de sa fille, traça pour elle un plan d’éludcs et composa même à son intention plusieurs traites de morale. Il s’adressa constamment à son cœur autant qu’à son esprit, et ce lurent surtout les principes d’une religion consolante qu'il enseigna à celle qui devait plus lard tant avoir besoin d’être consolée.
A vingt ans, Marie Lcczinska avait une taille élégante, un maintien noble et réservé, un visage aimable plutôt que beau. Sou jugement était droit, son coup d’œil pénétrant, son esprit cultivé, timide, gai, indulgent et sans beaucoup d’éclat. Elle savait six langues, y compris le latin. Retirée à Wissembourg eu Alsace , elle vivait modestement dans un château délabré, près de son père et de sa mère, d’une modique pension que leur faisait la France; mais, du moins, ils vivaient en paix, car le régent avait fièrement répondu aux ennemis du roi déchu : « La France a toujours été l’asile des rois malheureux. » Dans les premiers temps de cet exil , l’ancienne reine de Pologne se plaignait de la destinée des siens, et paraissait regretter le trône. Quant à Stanislas, il se disait insensible à scs revers. Ils demandèrent l’un et l’autre à Marie ce qu’elle en pensait : u Je pense, dit-elle, que ma mère a raison pour le motif, et vous, mon père, pour le fond. Ma mère regrette votre couronne, parce qu’elle vous aime; vous , vous ne la regrettez pas , parce que vous êtes homme.
— Et toi, ma fille, répondit le Roi, tu juges aussi comme un homme. »
Marie refusa plusieurs mariages , dont deux avec des souverains d’Allemagne. Un jour qu’elle donnait sa dernière pièce d’or à une pauvre vieille femme :
u Ah ! ma bonne princesse , dit celle-ci , Dieu vous bénira : vous serez reine de France I »
La vieille femme avait dit vrai. Peu de mois après, le cardinal de Rohan se rendait près de Stanislas , et lui demandait la main de sa fille pour le roi Louis XI’. La marquise de Prie , maîtresse du duc de Bourbon , premier ministre , ne fut pas étrangère à ce mariage. Elle voulait placer sur le trône une reine qui lui dût sa couronne et fût disposée à la ménager.
« Mettons-nous à genoux , et remercions Dieu , dit Stanislas à Marie.
— Mon père, s’écrie la jeune fille, vous êtes donc rappelé au trône de Pologne?
— Ah ! ma fille , le ciel nous est bien plus favorable : vous êtes reine de France ! »
En effet, la petite infante d’Espagne, que Louis XV devait prendre pour femme, fut renvoyée avec de riches présents; le duc d’Anlin vint, à la télé d’une ambassade , faire officiellement la demande de la fille de Stanislas ; et, le 14 août 1725, le duc d’Orléans, fils du régent , épousa , au nom du Roi , Marie Leczinska dans la ville de Strasbourg , et la jeune Reine se mit en route pour sa nouvelle patrie.
Louis XV l’attendait près de Moret , avec toute sa cour. Le maréchal de Villars raconte ainsi cette première entrevue, à laquelle il était présent :
MARIE LECZINSKA
« Le Roi , impatient de la voir, en a paru très-content. J’ai trouvé sa personne fort aimable. Elle a d’ailleurs la vertu, l’esprit et toute la raison qu’on peut désirer dans la femme d’un Roi qui a quinze ans et demi. »
Le lendemain, 5 septembre 1725, la cérémonie du couronnement eut lieu en grande pompe à Fontainebleau. Lorsque le Roi fit à sa femme les présents d’usage :
u Je les reçois volontiers, Sire, lui dit-elle; mais, comblée du don que vous me faites de votre eœur, je vous prie d’agréer que je fasse part de ceux-ci aux témoins de mon bonheur. »
Et elle les distribua à toute la cour, avec un air d’affabilité qui en doubla le prix. Marie Leezinska avait alors vingt-deux ans.
La nouvelle reine de France rend compte à son père de son voyage :
u Ah ! mon cher père , lui dit-elle , qu’il y a longtemps qu’il était avant-hier, et que je ne vous ai rien dit ! 11 n’est rien que ne fassent les bons François pour me distraire et m’ empêcher de m’ennuyer. On me dit les plus belles choses du monde; mais personne ne nte dit que vous soyez auprès de moi. Peut-être me le dirat-on bientôt, car je voyage dans le royaume des fées, et je suis véritablement sous leur empire magique; je subis à chaque instant des métamorphoses plus brillantes les unes que les autres : tantôt je suis plus belle que les Grâces, tantôt je suis de la famille des neuf Sœurs;
ici j’ai les vertus des anges ; là ma vue fait les bienheureux. Hier j’élais la merveille du monde, aujourd’hui je suis l’astre aux bénignes influences. Chacun fait de son mieux pour me diviniser, et sans doute que demain je serai placée au-dessus des immortels. Pour faire cesser le prestige , je mets la main sur ma tête , et , aussitôt , je retrouve, cher père, celle que vous aimez et qui vous aime aussi bien tendrement, votre chère Marie. »
Une fois sur le trône , Marie Leczinska ne se laisse point éblouir. Elle devient prudente et discrète; elle étudie la cour qui l’environne, et, se gardant d’un zèle exagéré , elle cherche à donner plutôt l’exemple que des conseils. Affable et indulgente, elle se fait aimer du plus grand nombre et estimer de tous. Les pauvres trouvent en elle une bienfaitrice infatigable. Pour parvenir aux malheureux , ses aumônes prennent les formes les plus diverses. A ceux-ci elle fait remettre du pain, des vêtements, le linge nécessaire pour les langes du berceau et les linceuls du cercueil; à ceux-là elle envoie discrètement des babils de soie et des sommes considérables. « Par ses ordres, dit l’abbé Trouchiski, je distribuois, et à la fois, depuis deux cents louis jusqu’à douze mille livres. » A tous elle accorde de consolantes paroles, plus précieuses que l’or.
Elle s’habillait toujours simplement, au point que, sans la connaître, on n’aurait pu la distinguer des autres dames de la cour.
Un jour, elle se promenait sur la terrasse du château de Versailles ; elle vit passer une femme courbée sous
MARIE LECZ1XSKA
le poids d’un énorme làgol de bois. Elle l’appela et la questionna , lui demandant si elle connaissait la Reine.
«Hélas! madame, répondit la bûcheronne, je n’ai pas ce bonheur-là. »
Marie lui mit douze louis dans la main, en disant :
« Prenez votre mal en patience , ma bonne , et Dieu vous bénira. »
Et aussitôt elle disparut.
11 y aurait mille traits semblables à raconter sur la reine de France.
Comme elle se fût reproché d’augmenter, sous aucun prétexte, les charges qui pesaient déjà sur le peuple, elle associait à sa charité le Dauphin, la Dauphine, les princesses ses filles , et quelques dames de sa cour. Louis XV, étonné qu’elle put suffire à tant d’aumônes, demanda à la duchesse de Villars quelles pouvaient être les ressources de Marie Leczinska. La duchesse répondit que, sans doute, Sa Majesté et le contrôleur général venaient de temps en temps au secours de la Reine. Et le Roi l’ayant assurée qu’il n’en était rien :
«Eh bien, dit madame de Villars, je conseillerais fort à Votre Majesté de mettre la Reine à la tète des finances de l’Etat, car elle a évidemment le don des miracles pour multiplier les siennes; et je suis sûre qu’elle donne beaucoup au delà de scs revenus. »
Ce n’était pas l’évêque de Fréjus, le parcimonieux cardinal de Fleury, qui eût souffert que Marie Leczinska puisât dans la caisse publique. Le cardinal avait succédé dans le ministère au duc de Bourbon. C’était un
vieillard ombrageux , circonspect , rangé , modesle et loyal. Il laissa la France épuisée se rétablir d’ elle-mcme à l’aide de son tempérament robuste. Secondé par le pacifique Walpolc, il fut le modérateur de l’Europe à celte époque de crise ; il s’efforça d’apaiser les esprits, de concilier les intérêts , de négocier et de transiger. F*ar sa conduite réservée, il s’acquit une haute influence dans les conseils des souverains. Il parvint à liquider le dernier règlement des comptes de la succession d’Espagne. Mais son économie dégénéra en parcimonie, et son amour de la paix fut poussé jusqu’à la timidité; à sa mort , les affaires de la guerre et de la marine se trouvèrent dans un état d’abaissement qui compromit la gloire de son ministère.
Louis XV accordait toute sa confiance au cardinal, son ancien précepteur, il allait même jusqu’à écrire à la Reine : «Je vous prie, madame, et, s’il le faut, je vous ordonne de faire toul ce que l’évêque de Fréjus vous dira de ma part , comme si c’étoit moi-même. » Fleury ne pardonna pas à Marie Lcczinska son attachement au duc de Bourbon, auteur principal du mariage de la fille de Stanislas et de Louis XV. Il usa envers elle de vexations mesquines. 11 lui refusa plus d’une fois le payement de sa pension , sous prétexte qu’il avait remboursé des dettes contractées par la Reine pour secourir les pauvres.
A la mort d’Auguste il, en 1733, le parti de Stanislas le proposa de nouveau pour roi et l’opposa à Auguste III, électeur de Saxe, fils du feu roi. Stanislas
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réunit jusqu’à soixante mille suffrages. Villars el les vieux généraux poussaient à la guerre; ils prétendaient qu’on ne pouvait se dispenser de soutenir le beau-père du roi de France. Fleury se laissa forcer la main. 11 consentit à fournir quinze cents hommes et trois millions; c’était trop peu pour réussir, assez pour compromettre le nom français. Cinquante mille Russes luttaient contre Stanislas. « l!n Français, qui se trouvait par hasard à l’arrivée de nos troupes, le comte de Plélo, ambassadeur en Danemark, rougit pour la France, se mit à leur tète et se fit tuer. »
La Reine, malgré les procédés étroits cl taquins du cardinal, rendait justice à ses qualités. Elle ne se vengea qu’une fois et par un seul mot. Dans le temps où Fleury, pour épargner une dépense d’entretien de mille écus, faisait substituer un gazon à la magnifique cascade du parc de Marly, il chercha un jour à se disculper auprès de la Reine de sa conduite vis-à-vis de Stanislas, appelé par le traité de Vienne au trône de Lorraine, a Croyez, madame, dit-il, que la couronne de Lorraine vaut mieux pour le Roi votre père que celle de Pologne. — Oui , répondit Marie Lcczinskn, à peu près comme un tapis de gazon vaut mieux qu’une cascade de marbre. « A la mort de Stanislas, la Lorraine passa à la Fronce; ce fut la dot de Marie Leczinska.
La Reine aimait la France , tout ce qui pouvait aug-, monter le bonheur du pays, toutes ses gloires. Elle accordait une protection particulière au président Hénault et au poète Moncrif, un des principaux distributeurs de.
Mi REINES LEGITIMES ET REINES D’AVENTL'RE.
ses aumûnes. Elle marquait an maréchal de Saxe une constante et sincère considération, et lui souhaitaitd’ imiter Turenne dans son retour à la religion catholique, comme il l’imitait dans ses exploits. Un jour que le maréchal prenait congé de la Reine pour retourner à l’armée, elle lui promit de faire prier Dieu et de le prier pour son bonheur. « Ce que je demanderais au ciel, répondit le maréchal , ce serait de mourir comme M. de Turenne, sur le champ de bataille. — De quelque manière que meure le maréchal de Saxe, reprit Marie Leczinska, il ne peut que mourir couvert de gloire; mais, ce qui comblerait mes vœux, ce serait qu’au bout de sa longue et glorieuse carrière, il fût, comme Turenne, enterré à Saint-Denis. » Le maréchal de Saxe n’eut ni la gloire de tomber sur le champ de bataille, ni le bonheur de mourir dans la religion que lui souhaitait la Reine. Quand Marie Lcczinska apprit que le maréchal n’élait plus: « Qu’il est triste, murmura-t-elle, et que l’on soufTre de ne pouvoir dire un De profundis pour celui qui nous a fait chanter tant de Te Deum ! «
Les premiers temps de l'union de Marie Lcczinska et de Louis XV furent heureux. « Mon âme est en paix, écrivait alors la jeune Reine à son père; je trouve ici un contentement dont je n’osais me flatter, même sur votre parole. Je n’ai de peine que celle de ne pas vous voir! et, s’il plaît à Dieu, elle ne durera plus longtemps. On a déjà réglé dans le conseil le cérémonial de votre réception. Sur quelques difficultés que l’on faisait à ce sujet , le Roi a dit : « Ce que je ne lui dois pas
MARIE LKCZINSKA.
» comme foi, je le lui dois comme gendre. » Jugez, mon père, combien ce propos m’a fait de plaisir. Et ce n’est pas le Roi qui me l’a rendu. On ne respire ici que pour mon bonheur. » Six ans après son mariage, Louis XV, quand on cherchait à tourner ses yeux vers quelque dame de la cour, répondait encore : « Ces femmes sont-elles donc plus belles que la Reine ? «
Mais ce bonheur ne dura pas. Le duc de Richelieu, madame de Tencin, mademoiselle de Charolais, travaillèrent à rompre l’intimité de Louis XV et de Marie Leczinska, et à empêcher le Roi de vivre, ainsi qu’ils disaient, en bourgeois. Ils parvinrent à lui donner une maîtresse sans qu’il eût besoin de s’en mêler, — à peu près comme on lui avait donné une femme. — Leur choix tomba sur madame de Mailly ; et , depuis lors, la Reine vit passer à ses côtés et sous ses yeux cette suite interminable de courtisanes, dynastie de cotillons qui usurpa le trône et les faveurs du Roi. Madame de l'intimille succéda à sa sœur ; — mademoiselle de Mailly, imitant Louise de La Vallière, s’en alla pleurer sa faute dans la solitude. — Madame de Vintimille mourut en couches et fut remplacée par une troisième sœur, la marquise de la Tournelle, devenue bientôt l’éblouissante duchesse de Châteauroux , et qui se flatta un instant de jouer le rôle d’Agnès Sorel auprès d’un nouveau Charles VII. Et puis ce fut mademoiselle Poisson, marquise de Pompadour. Celle-ci régna vingt ans. Elle distribua les grâces, nomma les ministres, les évêques et les généraux, accueillit les artistes et les philosophes, et main-
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tint Louis XV dans une vie d’a|mthie et de débauches. En 1750, nommée dame du palais de la Reine, — (madame de Pompadour nommée — par le Roi — dame de la Reine!), la marquise sc montra soumise et respectueuse envers Marie Leczinska. «La Reine, malgré toute sa sainteté, a un grand défaut, disait-elle, elle me hait; pour moi , j’aiine cette princesse, et je la révère, parce qu’elle est vertueuse. » Elle écrivait à madame de Blagny : « La Reine passe son temps à prier Dieu. L’est une sainte. Les grandeurs et les vanités de la terre ne In tmichent plus. Je voudrais en |>ouvoir dire autant. » Et à la comtesse de Baschy : « La Reine est , sans contredit, la femme forte. Elle souffre sa vieillesse, ses infirmités, ses chagrins (car elle en a), avec un courage que j’admire et qui m’étonne. Je vois, par son exemple, que la vraie dévotion est bonne à quelque chose. » C’était contre le Dauphin, dont elle supportait difficilement le mépris, que madame de Pompadour tournait ses railleries. Elle sc moquait de ses liaires cl de ses disciplines, et prétendait qu’il se déguisait en jésuite pour dire son bréviaire.
En 1764, la marquise mourut; et Louis XI , apercevant de loin la voilure qui emportait le cercueil, ne prononça, pour tous regrets, que ces mots : « La marquise n’aura pas un beau temps pour son voyage! n Marie Leczinska, la Reine chrétienne, informée de la maladie de madame de Pompadour, — par laquelle elle avait souffert vingt ans, — « envoya s’enquérir de la santé de la marquise; » le Roi en fut instruit : « C’est
MARIE LECZIN'SKA.
bien là la Reine ! dit-il ; la démarche est au-dessous de son rang, mais digne de sa vertu. *> Marie Leczinska explique ainsi sa conduite en celte circonstance : « Ne serions-nous pas heureux si , en offrant le pardon à des gens qui ne nous le demandent pas, nous leur faisions naître la pensée de le demander à Dieu , qui a été bien plus offensé que nous? »
Madame du Barry fut la dernière maîtresse de Louis XV. Elle se nommait mademoiselle Lange; comme Jeanne d’Arc, elle était de Vaucouleurs, — double et sanglante ironie du hasard. — Courtisane de bas étage, associée à un homme débauché chez lequel elle avait pour mission d’attirer les joueurs, celle que l’on nomme la comtesse du Barry excita par son élévation bien des jalousies. k Les grandes dames de la cour, qui avaient accepté an tabouret chez madame de Pompadour, se scandalisaient de la même faveur offerte chez madame du Barry Louis XV leur semblait manquer à ce qu’il devait à leur naissance, en leur faisant l’injure de ne pas choisir dans leurs rangs ses courtisanes ; la nouvelle maîtresse du prince parut un outrage aux droits d’un noble sang, précisément parce qu’elle était à sa place. » — Louis XV, insouciant de l’avenir, disait dans son égoïsme : « Après moi le déluge ! » Le déluge arriva trop tôt pour madame du Barry. L’n soir, en 17G9, un beau page était entré discrètement dans le boudoir de la comtesse et lui avait dit : « Madame la comtesse, le Roi de France vous attend; voulez-vous lui donner votre coeur? « — Eu 1793, le bourreau heurta à la porte de la prison de
l’ancienne favorite, et lui dit : « Femme Barry, la guillotine t’atlend; viens lui porter ta télé. »
Seule peut-être, parmi tant d’innocents et de coupables que le glaive révolutionnaire frappa tour à tour, madame du Barry se montra faible en face des tricoteuses. u Ces parques ivres et basses que pouvait allécher le sang de Marie-Antoinette auraient dû respecter celui de mademoiselle Lange. »
Marie Leczinska n’assista pas du moins à la faveur de madame du Barry.
11 faudrait être femme, épouse et mère, pour dire les humiliations et les tortures que dut éprouver dans ces jours la Reine de France.
Froissée à toute heure dans ses instincts les plus délicats, dans ses affections les plus sacrées et dans son légitime orgueil, en butte aux outrages les plus sanglants, Marie Leczinska n’obtint pas même du Roi ce respect froid et de convention que Louis XIV sut au moins garder envers Marie-Thérèse. Dans un souper, où chacun devait faire son couplet sur Adam , Louis XV improvisa celui-ci :
Il n’eut qu’une femme avec lui,
Encor c’ctoit la sienne!
Ici, je vois celles d’autrui.
Et ne vois pas la mienne !
Abreuvée d’amertume, mais résignée à la volonté de Dieu, elle lui adressait chaque jour, pour la conversion du Roi, les plus ardentes prières. Pour lui , elle offrait
MARIE LECZINSKA
au ciel ses aumônes, ses communions et ses souffrances. Ainsi que Clotildc, l’épouse du premier roi chrétien, elle passa bien des nuits à pleurer, prosternée aux pieds du Christ.
Son unique refuge était près de ses enfants. Elle en avait donné dix au Roi. Elle veillait sur leur éducation: elle prenait part à toutes leurs joies , s’affligeait de toutes leurs douleurs ; elle les accoutumait à envisager comme le premier avantage de leur rang le pouvoir de secourir les malheureux, et, tant qu’elle vécut, elle leur prodigua les mêmes soins. Le sort ou la politique avaient donné pour épouse au Dauphin la fille d’Auguste de Pologne qui avait détrôné Stanislas; mais la Dauphine — mère de Louis XVI — se montrait si douce, si affectueuse, si délicate, que Marie Lcczinska l’avait choisie pour sa plus intime amie. Quant au Dauphin , la Reine disait quelquefois en le contemplant : « Que Dieu soit loué ! il aura l’âme bonne, il aimera la religion, il fera le bonheur du peuple. »
La mort s’en vint frapper Marie Leczinska dans ces consolantes affections. Le Dauphin, la Dauphine, Madame Henriette, et un grand nombre de ses enfants lui furent successivement enlevés. Stanislas mourut aussi à Nancy, le 23 février 17(i(i, regretté et vénéré des Lorrains, qui conservent encore précieusement sa mémoire. Marie Leczinska écrit alors au milieu de sa douleur:
“ J’ai été bien malade, et il était difficile que cela ne fût pas, à la suite des malheurs qui me sont arrivés et que je ressens chaque jour plus vivement. Ce qui me
console, c’est que ceux que je pleure sont heureux. Je l’espère de la miséricorde du Seigneur. Que sa volonté soit faite ! »
Xe croirait-on pas lire l’histoire d’une sainte?
A son lit de mort elle disait à ses médecins :
“ Rcndez-moi mes enfants, et vous me guérirez. »
Dans une dernière visite qu’elle fit à Saint-Denis, elle voulut descendre dans les caveaux où reposaient les rois et les reines de France.
«C’est donc ici, dit-elle, à côté de ces morts, que j’attendrai la résurrection générale : voilà le palais où je serai logée bientôt. Qu’on me montre l’endroit précis où je serai placée. »
Et, prosternée, au milieu du silence des morts, en face des rois en poussière, elle prie avec ardeur le Roi immortel qui juge les rois.
Enfin elle meurt, a de dépérissement et de chagrin, n le 25 juin 17(>8; elle meurt — en suppliant Dieu de sauver la France et de sauver le Roi.
Louis XV parut, à cette heure, profondément ému. Il embrassa le corps inanimé de la Reine, et, entouré de ses filles, il la pleura amèrement. Il se fit raconter par son médecin Lassonc les moindres détails des derniers moments de Marie Leczinska. Lassonc fut obligé de s’interrompre plusieurs fois, et, suffoqué par sa douleur, il s’évanouit. Le Roi le prit dans ses bras et le déposa lui-même sur un fauteuil.
Voici quelques-unes des réflexions et des maximes de la reine Marie Leczinska :
MARIE LECZ1NSKA.
— Nous ne serions pas grands sans les petits ; nous ne devons Fètre que pour eux.
— Tirer vanité de son rang, c’est avertir qu’on est au-dessous.
1 — Un roi qui commande le respect pour Dieu est dispensé de le commander pour sa personne.
— Souffrir que le peuple méprise les lois de Dieu , c’est l’absoudre d’avance du mépris qu’il fera des lois de l’État.
— La miséricorde des rois est de rendre la justice; et la justice des reines, c’est d’exercer la miséricorde.
— Les bons rois sont esclaves, et leurs peuples sont libres.
— r Le malheur des grands est de s’occuper trop do ce que les hommes leur doivent, et pas assez de ce qu’euxmêmes doivent à Dieu.
— La paix qui précédait la guerre eût souvent mieux valu que celle qui la suit.
— Tel ministre insouciant se croit à l’abri de tout reproche en nous disant que c’est poursuivre une chimère que de prétendre réformer tous les abus dans un État ; comme s’il n’y avait pas un large milieu entre vouloir réformer tous les abus et ne vouloir en réformer aucun.
— L’erreur du vulgaire est de mesurer notre grandeur sur notre pouvoir; la nôtre, bien plus grossière, est de croire que le vulgaire a raison.
— Kn politique comme en morale, le chemin le plus court pour rendre les hommes heureux, c’est de s’appliquer à les rendre vertueux.
— Si les courtisans sollicitaient les grâces divines comme celles de la cour, ils seraient de grands saints.
Durant toute sa vie, Marie Leczinska avait offert à Dieu scs souffrances pour qu’il sauvât le royaume. En mourant, sa dernière prière fut pour la France. Dieu entendit cette prière ; il sauva la France, — mais ce fut au prix du sang.
Louis XVI paya, sur l’échafaud, les crimes de Louis XV .
Marie-Antoinette, rapiéçant dans sa prison son unique robe ufin de sc présenter décemment sous le couperet de la guillotine, lava de son sang les taches de houe dont les maîtresses des rois avaient souillé le trône.
Le Dauphin, la Dauphine Marie-Thérèse, — qui prie au ciel pour son pays et pour scs bourreaux , — expièrent les fautes du passé.
Ce fut à ces conditions seules que Dieu écouta la prière de Marie Leczinska.
Et pourtant son agonie avait été plus cruelle et plus longue que celle de Louis XVI , de Marie-Antoinette et du Dauphin. On ne pourrait lui comparer que celle de la Dauphine Marie-Thérèse, élevée dans une prison, morte en exil.
Mais une loi terrible pèse sur l’ histoire. L’expiation veut du sang, et un sang innocent. Le salut des peuples est à ce prix.
Jeanne d’Arc, Louis XVI, Charles 1", tous les confesseurs, tous les martyrs, sont là pour l’attester.