‹ Reisebilder. Tableaux de voyageChapitre 13 sur 16 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Mon père s'appelait Schnabelewopski , ma mère Schnabelewopska. Je suis né fils légitime de tous les deux, le 1er avril 1805 à Schnabelewops. Ma grand'tante, la vieille dame de Pipitzka, eut soin de ma première enfance, et me raconta beaucoup de beaux contes, et m'endormit souvent en chantant une chanson dont les paroles et la mélodie m'échappent. Mais je n'oublie pas la manière mystérieuse avec laquelle elle balançait sa tête tremblotante quand elle la chantait, et quel air de mélancolie avait alors sa grande et unique dent, solitaire dans le désert de sa bouche. Je me souviens quelquefois encore aussi du perroquet dont elle pleura si amèrement la mort. Ma vieille grand'tnnte est morte aussi maintenant, et je suis le seul homme dans l'univers qui pense encore à son perroquet chéri. Notre

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chat s'appelait Mimi, et notre chien Joli; celui-ci avait une grande connaissance des hommes, et s'éloignait toujours quand je prenais le fouet. Un matin, notre domestique nous dit que le chien portait la queue un peu serrée entre les jambes, et laissait pendre une langue plus longue qu'à l'ordinaire, et le pauvre Joli, avec quelques pierres bien attachées à son cou , fut jeté à l'eau ; ce fut dans cette circonstance qu'il se noya. Notre domestique se nommait Prrschtzztwitsh. Il faut éternuer pour prononcer correctement ce nom. Notre servante s'appelait Swurtska, ce qui est un peu dur pour les Allemands, mais tout à fait mélodieux en polonais. C'était une grosse personne ramassée, avec des cheveux blancs et des dents blondes. 11 y avait encore en outre deux beaux yeux noirs qui couraient par la maison : on les appelait Séraphine. C'était ma belle petite cousine, et nous jouions ensemble dans le jardin, et nous observions le ménage des fourmis, nous attrapions des papillons et nous plantions des fleurs. Elle rit un jour comme une folle quand je plantai dans la terre mes petits bas de laine, m'imaginant qu'il en viendrait une paire de grands pantalons pour mon père.

Mon père était la meilleure âme du monde , et fut longtemps un superbe homme : tête poudrée , petite queue élégamment tressée , qui ne pendait pas , mais était relevée au-dessus de la nuque par un petit peigne d'écaillé. Ses mains étaient d'une blancheur éclatante, et je les baisais souvent. Il me semble que je respire en-

core leur doux parfum, et qu'il me pénètre d'une manière piquante dans les yeux. J'ai beaucoup aime mon jpère.. car je n'ai jamais pensé qu'il pût mourir.

Mon grand-père, du côté paternel, ét&H le vieux &. de jchiïaDelewopski ; je ne sais rien de lui, sinoa que c'était un homme, et que mon père était son fHs, Mon grand-père, du côté maternel, était le vieux M. de Wlrssrnski (il faut éternuer si l'on veut bien prononcer ce nom), et l'on a fait son portrait en habit de velours écarlate avec une grande épée, et ma mère me racontait souvent qu'il avait un ami qui portait un habit de soie vert, une culotte de soie rose, et des bas de soie blancs, et qu'il agitait avec fureur son petit chapeau bas quand il parlait du roi de Prusse.

Manière, madame de Schnabelewopska, me donna, quand je grandis, une bonne éducation. Elle avait beaucoup lu. Pendant qu'elle était grosse de moi, elle lut presque exclusivement Plutarque. Elle s'est peut-être frappé l'imagination pour un de ses grands hommes, probablement pour un des Gracques. De là mon désir mystique de réaliser en forme moderne la loi agraire On devrait peut-être attribuer ainsi mon amour de la liberté et de l'égalité aux lectures d'avant-couches de ma mère. Si ma mère eût alors lu la vie de Cartouche, il serait possible que je fusse devenu un grand banquier. Combien de fois, dans mon enfance, n'ai-je pas manqué l'école pour aller rêver solitairement, dans les prabi,"::> ÛB Schnabelewops. aux moyens de faire le bonheur ô&

l'humanité tout entière! On m'a souvent fait l'injure de m'appeler pour cela paresseux, et Ton m'a puni en conséquence, et il m'a fallu dès lors endurer beaucoup de peines et de souffrances pour mes pensées àa bonheur universel. Les environs de Schnabelewop» sont du reste fort beaux : n y coule une petite rivière où l'on se baigne avec beaucoup de plaisir pendant l'été ; il y a aussi de charmants nids d'oiseaux dans les broussailles du rivage. La vieille ville de Gnesen, ancienne capitale de la Pologne, n'est éloignée que de trois lieues. Dans la cathédrale de cette ville est enterré saint Albert. On y voit son sarcophage en argent, et dessus, sa propre ressemblance, de grandeur naturelle, avec mitre et crosse d'évêque, les mains pieusement jointes, et tout cela d'argent fondu... Saint d'argent! combien de fois je pense forcément à toi ! Hélas ! que de fois mes pensées reprennent la route de Poîogne ! et alors, je me retrouve dans la cathédrale de Gnesen, appuyé contre les piliers, près du tombeau d'Albert ; j'entends de nouveau retentir l'orgue comme si l'organiste répétait un morceau du Miserere d'AUegri; on murmure une messe dans une chapelle lointaine; les dernières lueurs du soleil traversent les vitraux peints des fenêtres; l'église est vide, seulement, devant le sarcophage d'argent, est agenouillée une personne en prières, une angélique figure de femme qui me jette vivement un regard oblique, mais se retourne aussi vivement vers le saint, et de ses lèvres sentimentalement fines, murmure ces mots : — Je t'adore l

A l'instant même où j'entendis ces paroles, le celé* brant de la messe sonna dans le lointain , l'orgue enfla bruyamment ses tuyaux les plus tonnants; la douce figure de femme se leva des degrés du tombeau , jeta son voile blanc sur son visage rougissant , et quitta la cathédrale.

« Je t'adore ! » Ces mots étaient-ils pour moi ou pour l'Albert d'argent? Elle s'était bien tournée de son côté, mais seulement avec la figure. Que signifiait ce regard oblique qu'elle me jeta auparavant, et dont les rayons se sont répandus sur mon âme comme une longue traînée de lumière que la lune verse sur la mer quand elle sort de l'obscurité des nuages, et qu'elle s'y replonge aussitôt après. Cette traînée de lumière, dans mon âme aussi sombre que la mer, déchaîna toutes les tempêtes qui dormaient au fond de l'abîme , et les requins et les monstres les plus fougueux de la passion s'élancèrent à la surface, et s'y vautrèrent, et de joie se mordirent la. queue , et au milieu de ce désordre grondait l'orgue , toujours plus imposant , comme le vacarme de la tempête sur la mer du Nord.

L'. lendemain je quittai la Pologne.

TI

Ma mère elle-même fit mes malles , et elle emballa avec chaque chemise un bon avis. Les blanchisseuses m'ont changé plus tard toutes ces chemises et les bons avis avec elles. Mon père était profondément ému, et il Die donna une longue pancarte sur laquelle était détaillée, article par article, la manière dont je devais me conduire dans ce monde. Le premier article portait que je devais tourner dix fois en tout sens un ducat avant de le dépenser. Je suivis au commencement cette recommandation. Dans la suite, ce continuel tournoiement me âevint plua fastidieux. Avec cette pancarte, mon père me donna aussi les ducats qui s'y rapportaient; puis il prit des ciseaux, détacha la petite queue de sa tète chérie, et me donna cette queue comme souvenir: je l'ai toujours, et je pleure chaque fois que je regarde ces fins cheveux poudrés.

La nuit qui précéda mon départ, j'eus le songe suivant :

J'allais me promener seul dans un beau pays au bord de la mer. C'était vers midi , et le soleil frappait sur les

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eaux, qui étincelaient comme des diamants. Çàet là sur le rivage, s'élevait un grand aloès qui étendait sentimentalement st'S bras vers le ciel azuré. Il y avait aussi un saule pleureur dont les branches se relevaient chaaie fois que les vagues arrivaient, de sorte qu'il avait l'air d'une Jeune ondine qui relève ses tresses vertes pour mieux entendre ce que les zéphirs amoureux lui chuchotent à l'oreille. En effet, on entendait quelquefois comme des soupirs et comme un tendre babillage. La mer rayonnait toujours avec plus d'éclat et de plus vives couleurs; les flots murmuraient des accents toujours plus harmonieux et sur ces flots rayonnants et murmurants, marchait le saint Albert, tout à fait tel que je l'avais vu dans la cathédrale de Gnesen, avec sa crosse d'argent dans sa main d'argent, sa mitre d'argent sur sa tête d'argent, et il me fit signe de la tête, et enfin quand il fut en face de moi , il me dit avec une fine voix argentine...

Les paroles , le bruit des flots m'empêcha de les entendre. Mais je crois que mon rival, l'homme d'argent, s'est moqué de moi. Car je demeurai longtemps sur le rivage jusqu'à ce que s'étendît le crépuscule du soir, et que le ciel et la mer devinssent sombres et décolorés et tristes au delà de toute mesure. Le flux montait; aloès et saule craquèrent et furent emportés par les vagues qui s'enfuyaient quelquefois précipitamment, puis revenaient gonflées avec d'autant plus de furie, grondantes, tonnantes en demi-cercles écumants. Puis j'entendis i. 17.

aussi un bruit mesuré comme celui de rames , et enfin je vis arriver un canot qui luttait avec les brisants. Quatre blanches figures , blêmes visages de trépassés, étaient assises et ramaient avec effort. Mais au milieu se tenait une femme pâle, mais d'une beauté, d'une délicatesse infinies, comme formée de parfum de lis,... et elle sauta sur le rivage. Le canot, avec ses quatre rameurs fantômes, se lança ensuite comme une flèche en pleine mer, et dans mes bras était Panna Jadviga, qui pleurait et riait, et disait : Je t'adore.

£n quittant Schnabelewops, je pris d'abord mon vol vers l'Allemagne, c'est-à-dire vers Hambourg, où je restai six mois , au lieu de me rendre tout de suite à Leyde, pour m'y adonner, selon le vœu de mes parents, à l'étude de la théologie. Je dois avouer que pendant ce semestre, je me livrai beaucoup plus aux choses mondaines qu'aux divines.

C'est une bonne ville que la ville de Hambourg ; il n'y a que des maisons solides, principalement les maisons de banque. C'est de plus un État libre , gouverné par un sénat, dont les membres sont appelés votre haute et très-haute sagesse.

C'est bien réellement un État libre, c«r les bourgeois y font ce qu'ils veulent ; et le sénat, dans sa haute et très-haute sagesse^ fait également ce qu'il veut : chacun ici est maître de ses actions. C'est une république.

Si Lafayette n'avait pas eu la chance de rencontrer Louis-Philippe, à coup sûr il aurait recommandé à ses Français les sénateurs et les échevins de Hambourg.

Oui, Hambourg est la meilleure des républiques; les

mœurs y sont anglaises, mais la cuisine y est délicieuse. Il y a entre le Wandrahm et le Dreckwall des plats dont nos philosophes ne se doutent pas. Les habitants de Hambourg sont d? bonnes gens et ils mangent bien. Au sujet de la religion , de la politique et de la science , on y trouve une grande diversité d'opinions; mais, quant à la table, il règne parmi les Hambourgeois la plus cordiale entente. Si vives que soient les disputes de leurs théologiens chrétiens sur le dernier souper que Jésus fit avec ses disciples, quand il s'agit de bien dîner ils sont entièrement d'accord. Qu'il y ait parmi les Juifs deux partis, dont )\m dit la prière avant le repas en allemand, et l'autre en hébreu, les deux partis mangent avec un égal appétit; Que les avocats, ces tourne-broches des lois qui, à force de les tourner et de les retourner, finissent par en faire tomber un rôti pour eux, que ces avocats, dis-je , se chamaillent au tribunal comme des enragés, ils sont d'accord sur le point essentiel que le gigot doit être tendre et saignant. Des sentiments tout Spartiates animent assurément le cœur dos braves soldats de Hambourg; mais ne leur parlez pas du brouet noir. Par rapport au traitement des affections morbides, les médecins hambourgeois sont dans un complet désaccord: pour combattre la maladie nationale, la perturbation des facultés digestives, les sectateurs de Brown augmentent la dose journalière de bœuf fumé; les homœopathes ordonnent 10*000 grain d'absinthe dans une vaste soucoupe pleine de soupe à la tortue.

Hambourg est la patrie du bœuf fumé , et s'en fait gloire , comme Mayence se vante de son Jean Fust , et Eisleben de son Martin Luther. Mais que sont , auprès du bœuf fumé, l'imprimerie et la réformation? Si ces deux dernières ont été utiles ou funestes , c'est une question encore à débattre entre deux partis en Allemagne; tandis que nos plus ardents ultramontains avouent que le bœuf fumé est une invention bonne et salutaire.

La ville de Hambourg a été fondée par le grand empereur Charlemagne ; elle est habitée par des milliers de petits hommes qui ne changeraient pas avec le grand empereur, lequel est enterré à Aix-la-Chapelle.

Il est possible que la population de Hambourg dépasse le nombre de 100,000 habitants ; je ne le sais pas exactement, quoique j'y aie passé des journées entières à flâner dans les rues et à regarder les passants. Il y a eu sans doute des hommes que je n'ai pas aperçus, par la raison que c'étaient les femmes qui attiraient surtout mon attention. Je ne les trouvai nullement maigres; pour la plupart, elles sont même puissantes, parfois d'une beauté pleine de séduction, et en moyenne, d'une sensualité solide qui ne me déplaisait pas, bien au contraire. Si elles ne montrent pas trop d'enthousiasme pour l'amour romantique et ne se doutent guère de Texistence de cette grande passion des femmes généreuses, la faute n'en est pas à elles , mais au petit dieu de l'amour qui parfois place sur son arc les traits les plus acérés —

mais, soit malice, soit maladresse, il vise trop bas, et au lieu de frapper les dames de Hambourg au cœur, il les atteint à l'estomac.

Quant aux hommes, j'ai vu, la plupart du temps, des tailles trapues, des yeux intelligents et froids, des fronts déprimés, des joues rouges, négligemment pendantes, les organes de la mastication largement développés-, le chapeau comme cloué sur la tête , et les mains dans les goussets comme quelqu'un qui est sur le point de demander: « Combien ai-jc à payer? »

Au nombre des curiosités de la ville sont : 1° l'antique hôtel de ville où se trouvent les statues en pierre des grands banquiers de Hambourg tenant dans 1rs mains le sceptre et le globe; 2° la bourse où se rassemblent les fils d'Hammonia , comme les Romains autrefois au Forum ; au-dessus de leur tête est suspendu un tableau commémoratif peint en noir où sont inscrits les noms de concitoyens distingués par des banqueroutes frauduleuses; 3° la belle Marianne, une dame d'une beauté merveilleuse que la dent du temps ronge déjà depuis une vingtaine d'années — (« La dent du temps* est une mauvaise métaphore, soit dit en passant; le temps étant tellement vieux, qu'à coup sûr il n'a plus de dents. La belle Marianne a encore tout son râtelier.) Parmi les curiosités de Hambourg se trouvent aussi : 4° la ville d'Altona; 5° les manuscrits originaux des tragédies de feu M. Marr, aubergiste de beauconp de mérite, comme tel ; 6° le propriétaire du musée Roeding; 7° La Boersen-

Halle; 8° la Bacchus-Halle, et 9° le théâtre de la ville.

Ce dernier est digne des plus grands éloges. Les membres sont tous de bons citoyens, d'honnêtes pères de famille, incapables de feindre et de tromper; ils font du théâtre une école de haute moralité où l'infortuné qui doute de la vertu parmi les hommes reconnaît que, dans ce bas monde , tout n'est pas hypocrisie et dissimulation.

En faisant rénumération des curiosités de la république de Hambourg, je ne puis nfempêcher de mentionner que, de mon temps, la salle d'Apollon était uo établissement très-brillant. Aujourd'hui elle est bien déchue; on y donne des concerts philharmoniques, on y exhibe des tours de prestidigitation et l'on y nourrit le congrès des naturalistes. Jadis c'était bien différent! La salle retentissait des fanfares des trompettes et du roulement des timballes; les panaches en plumes d'autruche y flottaient au vent; Héloïsa et Minka couraient dans les rangs de la danse polonaise d'Oginski , et tout se passait fort décemment.

Beaux jours où le bonheur me souriait. Ce bonheur avait nom Héloïsa.

C'était un doux, gracieux et ravissant bonheur, aux joues roses, au petit nez de lis, aux lèvres d'oeillets rouges, brûlantes et parfumées, et il me regardait, ce bonheur, avec des yeux bleus comme les lacs des Alpes; mais un tant soit peu de bêtise voilait le front, comme uTi sombre crêpe de nuages flotte parfois sur un splen-

dide paysage montagnard au printemps. Elle était élancée comme le peuplier et vive comme un écureuil; elle avait la peau tellement délicate, que la piqûre d'une épingle à cheveux lui causa une enflure qui dura douze jours, ftîais quand je l'eus piquée, elle ne me bouda que douze secondes, et puis elle sourit. — 0 l'heureux temps où le bonheur me souriait !

Quant à Minka elle souriait plus rarement; elle n'avait pas les dents belles. Ses larmes l'étaient d'autant plus; aussi tout malheur d'autrui lui en faisait répandre, et elle était bienfaisante au delà de toute expression; elle donnait tout ce que la plus belle fille peut donner quand elle est charitable, mais pas davantage. Pauvre Minka !

Ce caractère si facile, si bonasse, formait un charmant contraste avec son . apparence extérieure. Une taille de Junon, hardiment élancée, un cou orgueilleux, autour duquel s'entortillaient des boucles de cheveux noirs comme des serpents voluptueux; des yeux qui, sous leurs sombres arcades triomphales, rayonnaient d'un éclat dominateur; des lèvres de pourpre à courbure hautaine; des mains de marbre à geste impérieux, ayant par malheur quelques taches de rousseur 5 en outre, elle avait à la hanche gauche un signe noir et velu en forme de poignard.

Si je voub ai conduit dans ce que l'on appelle : ce Mauvaise compagnie, » cher lecteur, songez qu'au moins elle ne vous a pas coûté autant qu'à moi.

Par la suite les femmes idéales ne manqueront pas dans

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ce livre; et dès à présent, pour votre récréation, je vais vous présenter deux dames comme il faut, dont je fis la connaissance à cette époque : ce sont madame Pieper et madame Schnieper. Madame Pieper était une belle femme dans l'âge le plus mûr, de grands yeux noirâtres, un grand front blanc, des boucles noires fausses, un nez romain antique hardiment sculpté, et une bouche qui était une guillotine pour tout bon renom. En effet, pour tout bon renom, il n'y avait pas de machine à tuer plus expéditive que la bouche de madame Pieper ; elle ne laissait pas souffrir longtemps; elle ne faisait pas de longues dispositions préparatoires; quand la meilleure réputation lui était tombée sous les dents, madame Pieper ne faisait que sourire — mais ce sourire était un couperet qui s'abattait, et l'honneur d'un homme tombait dans le sac fatal. Avec cela elle a toujours été un modèle de convenance , d'honnêteté , de piété et de vertu.

On peut accorder les mêmes éloges à madame Schnieper. C'était une femme délicate, à la gorge petite, anxieuse , presque toujours voilée mélancoliquement d'une gaze légère, des cheveux d'un blond jaunâtre, des yeux d'un bleu clair qui tranchaient avec une singulière expression d'inlelligence sur son teint blanc. On disait qu'il était impossible de l'entendre marcher; et en effet, au moment qu'on s'y attendait le moins, elle se trouvait souvent à côté de vous, et puis elle disparaissait de même sans le moindre bruit. Son sourire était égale-

ment mortel pour toute bonne réputation ; mais il agissait moins comme une hache que comme ce vent empoisonné d'Afrique dont le souffle flétrit les arbres et les fleurs : elle se flétrissait misérablement, toute bonne réputation que madame Schnieper ne faisait qu'effleuret de son sourire. Madame Schnieper a toujours été un modèle de convenance, d'honnêteté, de piété et de vertu. Je devrais illustrer également de mes éloges plusieurs des fils d'Hammonia; mais, pour le moment, je refoulerai mon enthousiasme afin que plus tard il jaillisse en flammes d'autant plus panégyriques. En effet , je ne m'occupe de rien moins que de publier un Panthéon de Hambourg. Comme de tout temps, obéissant à un penchant pour tout ce qui est extraordinaire, je voulais accomplir quelque chose de grand en ce monde, et que j'ambitionnais même de tenter l'impossible , j'ai conçu le projet de publier le Panthéon de Hambourg, livre gigantesque, immortel, où je glorifierai tous les habitants de Hambourg, sans exception, où je révélerai de nobles traits de secrète bienfaisance qui n'ont encore paru dans aucun journal, où je raconterai des exploits auxquels personne ne saurait croire, et où figurera, en guise de frontispice , mon propre portrait : j'y serai représenté assi> devant le pavillon suisse, sur le Junrjfernslseg, et méditant sur la glorification de Hambourg

Pour les lecteurs auxquels la ville de Hambourg serait inconnue — il en existe peut-être en Chine et dans la haute Bavière — je dois faire remarquer que la plus belle promenade des fils et des filles d'Hammonia porte le nom légitime de Jungfernstseeg, qu'elle consiste en une allée de tilleuls, bordée d'un côté par une rangée de maisons, de l'autre par le grand bassin de PÀlster, et que, de ce côté, s'élèvent deux petits cafés construits sur l'eau en forme de tentes et connus sous le nom de « pavillons. »

Notamment , devant l'un des deux appelé le pavillon suisse, il fait bon d'être assis en été, si le soleil de l'après-dinée n'est pas par trop incendiaire, s'il ne t'ait que sourire avec douceur, et s'il répand une splendeur féerique sur les maisons, les hommes, l'Alster et les cygnes qui nagent dans ses eaux.

11 fait bon être assis là, et j'y suis resté assis pendant plus d'une après-dinée d'été, et je pensais alors ce que (es jeunes gens pensent d'ordinaire, c'est-à-dire rien, et je regardais ce que les jeunes gens ont coutume de regar-

der, c'est-à-dire les jeunes filles qui passaient — Et elles passaient d'un pied leste , les gracieuses servantes avec leurs bonnets ailés et leurs paniers soigneusement couverts, où cependant il n'y a rien dedans ; — derrière elles trottinaient les jeunes paysannes des vierland, qui fournissent tout Hambourg de fraises et de leur propre lait; — là piaffaient les belles demoiselles des négociants avec le cœur desquelles on obtient en même temps beaucoup d'argent comptant. .. La nourrice qui vient là en sautillant porte sur ses bras un joli petit garçon qu'elle embrasse continuellement pendant qu'elle songe à son bienaimé... Là s'avancent des prêtresses de Vénus Aphrodite, des Vestales anséatiques, les nymphes de la déesse Diane qui vont à la chasse, des naïades, dryades et hamadryades,et autres filles de bonnes maisons... C'est là qu'apparaissent Minka et Héloïsa. Que de fois , assis devant le pavillon , je les ai vues passer dans leurs robes d'indienne rayée de rose — 4 marcs 3 schellings a coûté l'aune, et M. Moïse Offenbach m'a garanti que les raies étaient bon teint. — « Quelles magnifiques gaillardes! » s'écriaient les vertueux jeunes gens attablés à côté de moi. Je me rappelle qu'un grand agent de change, qui était toujours attifé comme le bœuf à la mode, dit un jour : a Je voudrais déjeuner de l'une et prendre l'autre pour mon souper : ce jour-là je ne dînerais pas. » — « C'est un ange ! » s'écria un jour un capitaine de navire, tout haut. Les deux filles se retournèrent en même temps, puis se lancèrent un regard empreint de jalousie. Quant à moi, je

ne disais pas un mot, je pensais mes riens les plus doux, et je regardais les jeunes filles, et le ciel dans sa splendide sérénité, et le long clocher de Saint-Pierre avec sa taille élancée, et le silencieux et bleu lac de l'Alster où nageaient les cygnes avec tant de fierté, de grâce et de béatitude.

Les cygnes ! pendant des heures entières, je les suivais des yeux; ces créatures charmantes au long cou ondulant qui se berçaient avec volupté dans les flots tièdes, ou faisaient parfois le plongeon pour reparaître aussitôt et frapper l'eau capricieusement de leurs ailes jusqu'à ce que le ciel devînt sombre, et que les étoiles d'or jaillissaient, étincelantes de désir, éveillant l'espérance, respirant une tendresse merveilleuse.Les étoiles! sont-ce des fleurs d'or sur le sein virginal du ciel? sont-ce les yeux d'anges amoureux qui, voluptueusement émus, se mirent dans les eaux bleues de la terre et sourient aux cygnes?

Hélas ! il y a longtemps de cela ! alors j'étais

jeu le et insensé. Aujourd'hui je suis insensé et vieux. Dans l'intervalle plus d'une fleur s'est fanée, et plus d'une fleur a été foulée aux pieds. Plus d'une robe de soie a été usée, même l'indienne rose de M. Moïse Offenbach s'est déteinte depuis. M. Offenbach s'est éteint lui-même; la raison commerciale de sa maison est aujourd'hui : « Veuve Offenbach et Israël Offenbach fils. »

Et Héloïsa, la douce créature, qui ne semblait être née que pour marcher sur des tapis de Perse aux fleurs moelleuses, et pour être rafraîchie avec des plumes de paon . elle s'est abîmée dans des orgies de marins, dans la fumée du punch , du tabac, dans le tourbillon de la danse et de la mauvaise musique des lieux mauvais. Quand je revis Minka — elle s'appelait alors Kathinka et demeurait entre Hambourg et Altona — elle ressemblait au temple de Salomon après sa destruction par Nabuchodonosor, et elle sentait le caporal assyrien; — et quand elle me raconta la mort d'Héloïsa, elle répandit des larmes amères, et s'arrachait les cheveux de désespoir; elle faillit se trouver mal, et elle avala un grand verre d'eau-de-vie pour se remettre.

Et la ville elle-même, comme elle était changée à mon retour ! et le Jungfernstseeg î La neige couvrait les toits, et il semblait que même les maisons avaient vieilli et avaient des cheveux blancs. Les tilleuls de l'allée n'étaient plus que des arbres morts avec des rameaux desséchés, qui s'agitaient comme des fantômes au souffle d'un vent glacial. Le ciel était d'un bleu criard et s'assombrit rapidement. C'était un dimanche à cinq heures— l'heure de la pâture générale — les équipages roulaient ; des messieurs et des dames en descendaient avec un sourire gelé sur des lèvres affamées.

Horreur! en ce moment je fis une remarque terrible; c'est que tous les visages avaient l'expression d'une effrayante imbécillité, et que tous ceux qui passaient en

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ce moment semblaient en proie à une démence singulière et indéfinissable. Je les avais déjà vus, il y a douze ans, à la même heure, avec le même air, comme les poupées d'une horloge de ville, obéissant au mépje mécanisme, se mouvoir de la même manière ; depuis lois ils avaient de la même façon, sans discontinuer, fait leurs comptes; ils avaient été à la bourse, avaient mis en branle les mâchoires, payé les pourboires après le dîner, et puis ils s'étaient remis à compter : « Deux fois deux font quatre. »

— Horreur ! m'écriai-je — si , pendant qu'un de ces automates est assis à son comptoir, il lui venait tout d'un coup à l'idée « qu'au f jnd deux fois deux font cinq, » et que sa vie entière n'a été qu'un faux calcul , et qu'il a gaspillé sa vie entière dans une erreur épouvantable — horreur ! Mais voilà que soudain je devins moi-même le jouet d'une hallucination des plus extravagantes: en examinant les passants de plus près, il me sembla qu'ils n'étaient que des nombres, des chiffres arabes; un deux, aux jambes cagneuses, marchait à côté d'un mauvais trois , madame son épouse, enceinte et à gorge rebondie; derrière, s'avançait monsieur quatre sur des béquilles; après eux vint se dandiner un niais de cinq avec une grosse bedaine, et une toute petite tête, puis arrivait un six mielleux et un sept impertinent et puant l'arrogance — Mais quand je me mis à examiner attentivement l'infortuné huit qui chancelait sur ses iambes, je reconnus en lui l'agent de change qui autre-

fois était paré comme un bœuf à la mode, et qui maintenant ressemblait à la plus maigre d'entre les vaches maigres du rêve de Pharaon : ses joues étaient creuses et paies comme des assiettes à soupe vides, il avait le nez rouge et glacé comme une rose d'hiver; il portait un habit noir râpé avec un piètre reflet blanc; un chapeau dans lequel la faux de Saturne avait taillé plusieurs soupiraux; toutefois ses bottes cirées reluisaient toujours comme autrefois — il ne paraissait plus songer à déjeuner d'Héloïsa et à souper de Minka; il semblait plutôt en quête d'un dîner de bouilli ordinaire.

Au nombre des zéros qui passaient, je trouvai plusieurs anciennes connaissances, celles-ci et les autres hommes -chiffres couraient affamés et avaient Pair pressé, tandis qu'.-uprès d'eux, le long des maisons du Jung-fernstseeg, on voyait défiler un convoi à la fois horrible et burlesque.

Quelle lugubre mascarade ! Derrière les voitures de deuil . marchant majestueusement sur leurs jambes fluettes, comme sur des échasses, s'avançaient— marionnettes de la mort — les sergents urbains, l'escorte privilégiée de toutes les pompes funèbres. Ils étaient affublés d'un ancien costume bourguignon parodié : manteaux noirs écourtés, larges hauts- de -^hausses noirs , perruques poudrées , fraises blanches empesées , au milieu desquelles grimaçaient leurs faces rouges et mercenaires; ils portaient de petites épées d'acier aux hanches et un parapluie vert sous le bras.

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Mais les sons qui, d'un autre côté, frappaient mon oreille, me causèrent encore plus de trouble et d'effroi que cette scène grotesque qui passait en silence comme des ombres chinoises.

C'étaient des sons enroués, rauques, sourds; des cris insensés , des battements d'aile anxieux , des râlements désespérés, des sanglots étouffés, des soupirs et des gémissements lamentables. Le bassin de l'Alster était pris: seulement, près du rivage, on avait coupé un vaste carré dans la glace , et les horribles accents que je venais d'entendre partaient des gosiers des pauvres créatures blanches qui y nageaient et qui criaient dans leur mortelle angoisse.

Hélas! et c'étaient les mêmes cygnes qui autrefois avaient bercé mon âme d'émotions si douces et si sereines i Hélas ! les beaux cygnes blancs, on leur avait bris/ les ailes pour les empêcher d'émigrer en automne, vers le chaud midi. Et maintenant le nord les tenait enchaînés dans ses sombres glacières — et le garçon du café du Pavillon disait qu'ils s'y trouvaient bien, et que le froid entretenait leur ^anté.

Mais cela n'est pas vrai. On ne se trouve pas bien quand on est emprisonné misérablement dans une mare froide à Hambourg, qu'on y est presque collé par la glace, qu'on a les ailes cassées, et qu'on ne peut s'envoler vers les belles contrées du sud où sont les belles fleurs , les beaux fruits dorés du soleil et les lacs bleu? des montagnes.

jfi4 ŒtVRES DE HENRI TlEl^E.

Hélas! il fut un temps où je n'étais guère plus heureux, et je compris les souffrances de ces pauvres oiseaux —

Et quand la nuit vint et que les étoiles rayonnèrent, les mêmes étoiles qui autrefois, dans les belles nuits d'été, avaient souri si amoureusement à ces mêmes oes, et qui maintenant, froides comme l'hiver, avaient l'air de les regarder, du haut du ciel, avec une raillerie glaciale — alors je compris parfaitement que les étoiles ne sont point des êtres aimants, sympathisant avec nous, mais seulement de brillantes illusions , fantômes moqueurs de la nuit éternelle, mensonges d'or dans un ciel azuré!

Ce fut par un bien beau jour de printemps que je quittai la ville de Hambourg. Je vois encore les rayons dorts du soleil se jouer dans le port sur les flancs goudronnés des navires, et j'entends encore le joyeu hoiho! cadencé des matelots. Un semblable port, au printemps, a beaucoup de ressemblance avec le cœur d'un jeune homme qui entre dans le monde, et se lance pour la première fois dans la haute mer de la vie. Ses pensées sont encore pavoisées de toutes couleurs; la témérité enfle toutes les voiles de ses désirs, hoiho! Mais bientôt s'élèvent les tempêtes, l'horizon s'assombrit, la bourrasque hurle, les planches craquent, les lames brisent le gouvernail, et le pauvre bâtiment se brise sur des écueils romantiques ou s'échoue sur une grève sèchement prosaïque, ou bien encore , disjoint et fracturé, avec ses mâts coupés, et sans une seule ancre d'espérance, rentre dans le vieux port et y pourrit, tristement dégréé comme une misérable carcasse.

. Mais il y a aussi des hommes qu'il faut comparer, non aux bâtiments ordinales, mais aux. bâtiments à vapeur.

Ils portent un feu sombre dans le sein , et vont contre vent et marée. Leur pavillon de fumée flotte comme le noir panache du chevalier nocturne, leurs roues sont comme de gigantesques éperons dont ils aiguillonnent la mer dans le flanc de ses vagues, et l'élément rebelle et écumant doit obéir à leur volonté comme un coursier. — Mais somvnt la chaudière éclate, et l'incendie intétérieur nous consume.

Mais je veux quitter la métaphore, et m'embarquer sur un bâtiment véritable qui fait la traversée de Hambourg à Amsterdam. C'était un navire suédois qui avait chargé, en outre du héros de cette histoire, du fer en barres, et devait probablement faire son retour à Hambourg avec un chargement de stockfisch, ou bien encore porter des hiboux à Athènes.

Jamais je n'oublierai ce premier voyage sur mer. Ma grand'tante m'avait redit une foule de contes maritimes qui surnagèrent tous alors dans ma mémoire. Je pouvais rester des heures entières assis sur le pont , et penser aux vieilles histoires, et quand les vagues murmuraient, je croyais entendre parler ma grand'tante. Quand je fermais les yeux , je la voyais elle-même assise devant moi. avec sa dent solitaire dans sa bouche, et elle remuait virement les lèvres, et racontait l'histoire du Hollandais volant.

J'aurais bien voulu voir les fées des eaux qui sont assises sur des écueils, et peignent leur chevelure verte: mais je ne pus que ler> entendre chanter.

Avec quelque effort d'attention que j'aie souvent regardé dans la mer transparente, je n'ai pu néanmoins y voir les villes englouties, où les hommes sont enchantés sous toutes formes de poissons, et mènent une vie aqua tique profonde, profondément merveilleuse. On dit que les soles et les vieilles raies s'y tiennent, en grands atours de dames, assises aux fei. êtres, s'éventent, et regardent dans la rue, où nagent les aigrefins en habits de conseillers municipaux où les harengs à la modo les lorgnent, et où les crabes, les homards et autre populace rampante fourmillent partout. Mes regards n'ont pu atteindre aussi bas, mais j'ai entendu sonner les cloches sous-marines.

Je vis une fois, dans la nuit, passer un grand vaisseau, avec des voiles déployées rouges comme du sang, ce qui le faisait rassembler à un sombre géa^ en grand manteau écarlate. Était-ce le Hollandais volant?

Mais à Amsterdam, où j'arrivai bientôt après, je le vis lui-même, l'affreux Mynheer, et je le vis sur la scène. Je fis, par la même occasion, dans ce même théâtre d'Amsterdam, connaissance avec une de ces fées que j'avais cherchées inutilement dans la mer. Comme elle était îout à fait aimable , il faut que je lui consacre un chapitre particulier.

La fable du Hollandais volant vous est sans doute connue. C'est l'histoire du vaisseau maudit qui ne peut jamais entrer dans le port et qui erre en pleine mer depuis un temps déjà immémorial. S'il rencontre un autre navire , il expédie dans un canot quelques hommes de son mystérieux équipage qui vous prient de vouloir bien vous charger d'un paquet de lettres. Il faut clouer alors ces lettres au grand mât ; autrement , il arrive malheur au bâtiment, surtout quand on n'a pas de Bible à bord, ou qu'on n'a pas attache un fer à cheval au mât de foc. Les lettres sont toujours adressées à des hommes qu'on ne connaît pas, ou qui sont morts depuis longtemps, de sorte que souvent l'arrière-petit-fils reçoit un tendre poulet qui était adressé à sa trisaïeule, laquelle est dans la tombe depuis cent ans. Ce fantôme de bois, ce* effrayant \ aisseau porte le nom de son capitaine , Hoi landais qui jura par le diable qu'il doublerait, en dépit d'une violeme tempête qui soufflait alors, un cap dont le

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nom m'échappe, dût-il courir des bordées jusqu'au jour du jugement dernier. Le diable le prit au mot; il faut donc qu'il reste toujours sur mer jusqu'au dernier des jours, à moins qu'il ne soit délivre par la fidélité d'une femme. Le diable, sot qu'il est, ne croit pas à la fidélité féminine, et il a permis en conséquence au capitaine maudit de descendre à terre tous les sept ans, de s'\ marier el de tenter ainsi sa délivrance. Pauvre Hollandais! il est souvent trop heureux d'être délivré de sa chère épouse, et de retourner à bord pour se remettre de la fidélité féminine.

C'est sur cette fable que se fondait la pièce que je vis au théâtre d'Amsterdam. Sept ans sont écoulés; le pauvre Hollandais est plus laïque jamais de louvoyer sans fin, descend à terre, se prend d'amitié avec un marchand écossais qu'il rencontre , lui vend des diamants à un prix dérisoire, et quand il apprend que sa pratique a une belle fille, il la demande en mariage. Cette affaire se conclut aussi. Alors nous voyons la maison de l'Écossais ; la jeune fille, le cœur inquiet, attend son futur. Elle regarde souvent avec mélancolie un vieux tableau enfumé appendu à la muraille , et qui représente un bel homme en costume espagnol néerlandais. C'est un vieil héritage, et sa gran'l'mère lui a rapporté que c'est le portrait frappant du Hollandais volant, tel qu'on l'a vu il y a plus de cent ans en Écoss' t du temps du roi Guillaume d'Orange. Au tableau se rattache aussi un avis traditionnel qui engage les femmes

de la famille à se garder de l'original. C'est pour cela que la jeune fille s'est, depuis son enfance, gravé dans ie cœur les traits de cet homme dangereux. Quand donc arrive le véritable Hollandais volant, en chair et en os, elle tressaille, mais ce n'est pas de peur. Le futur est aussi frappé à la vue du portrait. Quand on lui explique qui il représente, il réussit à détourner tout soupçon, rit de la superstition , et s'égaie même aux dépens du Hollandais volant, Juif errant de la mer. Pourtant il se laisse involontairement aller à la tristesse , et peint les souffrances inouïes que doit endurer Mynheer sur l'immense désert de l'Océan. — « Hélas! dit-il , son corps n'est qu'un sépulcre de chair où son âme s'ennuie. La vie le repousse et la mort le rebute également. Comme un tonneau vide que les vagues se jettent et se renvoient avec dérision , ainsi le pauvre Hollandais reste ballotté entre la vie et la mort, sans qu'aucune d'elles veuille de lui : sa douleur est profonde comme la mer sur laquelle il flotte; son vaisseau est sans ancre et son cœur sans espérance. »

Je crois que ce furent à peu près les paroles par lesquelles conclut le iiancé. Sa future l'observe sérieusement, et jette de fréquents regards obliques vers son portrait. Il semble qu'elle ait deviné son secret, et quand il lui dit ensuite: — Cathtrine, veuxtu m'être fidèle ? elle répond résolument : — Jusqu'à la mort.

Ja me rappelle qu'à ce moment j'entendis rire, e* co

rire ne venait pas d'en bas. de l'enfer, mais bien d'en haut, du paradis. Quand je tournai les yeux de ce côté, je vis une délicieuse Eve qui me regardait d'une manière toute déduisante avec ses grands yeux bleus. Son bras pendait le long de la galerie , et sa main tenait une pomme, ou pour mieux dire, une orange. Au lieu de m'en offrir symboliquement la moitié , elle m'en jeta métaphoriquement les écorces sur la tête. Y avait-il hasard ou intention? c'est ce que je voulus savoir. Mais lorsque je montai au paradis pour continuer la connaissance, je ne fus pas peu surpris de trouver une blanche et douce jeune fille , une figure indiciblement féminine et délicate, non pas languissante, mais frêle comme le cristal , un modèle de réserve domestique et de douce amabilité. Seulement, au coin gauche de sa lèvre supérieure, se contournait quelque chose comme la petite queue d'un lézard qui se blottit. C'était un trait mystérieux qu'on ne trouve pas tout à fait chez un ange pur, mais encore moins chez le diable. Ce trait n'annonce ni le bien ni le mal, mais simplement un pernicieux savoir; c'est un sourire qui avait été empoisonné par cette pomme de la science que la bouche avait goûtée. Quand je vois ce trait sur de tendres ei vermeilles lèvres ie jeune fille, je sens dans mes propres lèvres un tressaillement, un désir convulsif de baiser ces lèvres : c'est l'effet de l'affinité sympathique.

Je lui murmurai donc à l'oreille : — Juffrow ! je voulais bien donner un baiser à tes lèvres.

— Par Dieu ! mynheer. c'est une bonne idée ! répondit-elle avec une vivacité et une séduction de voix qui partaient du cœur.

Mais non ! toute cette histoire que je voulais conter ici . et à laquelle celle du Hollandais volant ne devait que servir de cadre, je la supprimerai. Je me venge ainsi des bégueules qui dégustent avec délices de pareilles histoires, en sont ravies jusqu'au fond de l'âme, puis injurient le conteur, et font à propos de lui la grimace dans les salons, et le décrient comme immoral. C'est une bonne histoire, exquise comme des ananas confits, ou comme du caviar frais, ou comme des truffes au vin de Bourgogne, et ce serait une édifiante lecture; mais par rancune, et pour me venger des torts anciens, je la supprime. Je fais donc ici un long —

Ce long — signifie un sofa noir, sur lequel se passa l'histoire que je ne raconte pas. Il faut que l'innocent pâtisse avec le coupable, et je vois plus d'une bonne âme qui me regarde avec des yeux suppliants. Eh bien '. j'avouerai donc, à ceux-là, en confidence, que jamais je n'ai reçu de baisers aussi emportés que de cette blondine Hollandaise, et que le préjugé que j'avais jusqu'alors contre les cheveux blonds et les yeux bleus fut détruit de la manière la plus victorieuse. Je compris alors pourquoi un poète anglais a comparé ces dames à du Champagne glacé. Sous cette enveloppe congelée est comprimée l'essence la plus brûlante. Rien de plus piquant que le contraste entre cette froideur extérieure et

ce feu intérieur qui flamboie avec le délire d'une bacchante, et enivre irrésistiblement le joyeux buveur. Oui, beaucoup plus que chez les brunettes, couve l'incendie des sens chez plus d'une de ces figures de saintes, dont la chevelure est une blonde auréole, dont les yeux sont bleus comme le ciel , et les mains pieuses comme des lis. Je sais une blondine d'une des meilleures maisons de Hollande , qui quittait souvent son beau château sur le Zuyderzée, pour venir incognito à Amsterdam , puis se rendait au théâtre, et jetait à quiconque lui plaisait des écorces d'orange sur la tête, et passait même des nuits de débordement dans les auberges des matelots, enfin une Messaline hollandaise

Quand je retournai au théâtre, j'arrivai justement à la dernière scène de la pièce, où la femme du Hollandais volant, madame la Hollandaise volante, grimpée sur un réscif élevé, se tordait les mains en désespérée, pendant qu'on voyait sur la mer son malheureux époux sur le pont de son mystérieux vaisseau. Il l'aime, et veut la quitter pour ne pas l'entraîner à sa perte, et il lui avoue son horrible sort , et l'effrayante malédiction qui pèse sur lui. Mais elle s'écrie à haute voix: — Je t'ai été fidèle jusqu'à présent, et je sais un moyen sûr de te gard jr fidélité jusqu'à la mort.

A ces mots la femme fidèle se jette dans la mer : l'enchantement du Hollandais volant est détruit; il est délivré, et nous voyons le navire fantôme se perdre dans l'abîme des flots.

La morale de l'ouvrage est, pour les femmes, qu'elles doivent bien prendre garde de ne pas épouser de Hollandais volant; et, nous autres hommes, nous apprenons parla comment, dans le cas le plus favorable, nous nous perdons par les femmes.

Mais ce ne fut pas seulement à Amsterdam que les dieux voulurent bien prendre la peine de détruire mon préjugé contre les blondes. J'eus aussi le bonheur de rectifier dans le reste de la Hollande mes précédentes erreurs. Je ne veux pourtant pas avantager les Hollandaises aux dépens des femmes des autres pays. Me préserve le ciel d'une telle injustice, qui de ma part serait en même temps la plus grande ingratitude. Chaque pays a sa cuisine et ses jolies femmes à soi, et , à cet égard, tout est affaire de goût. L'un aime les poulets rôtis, l'autre les canards rôtis ; pour moi , j'aime les poulets rôtis et les canards rôtis, et de plus les oies rôties. Considérées sous un haut point de vue philosophique, les femmes ont toujours une certaine affinité avec la cuisine nationale. Les belles Anglaises ne sont-elles pas saines, substantielles, solides, consistantes, sans apprêt, et pourtant excellentes tout à fait comme le bon et simple ordinaire de la vieille Angleterre : rostbeaf , rôti de mouton, pudding au cognac flamboyant, légumes cuits à l'eau, avec deux sauces, dont l'une consiste en beurre i. 49

fondu? Là, aucune fricassée ne nous sourit, au'jun volau-vent léger ne vous trompe, aucun ragoût ne minaude; là rien de la coquetterie de ces mille soufflés , étouffés, sautés, fritures, suprêmes piquants, croquettes farcies, soufflés déclamatoires, de ces crèmes sentimentales que nous trouvons chez les restaurateurs français, et qui offrent la plus grande ressemblance avec les belles Françaises elles-mêmes. Ne nous arrive-t-il pas souvent de remarquer chez celles-ci que le fond principal n'est que l'accessoire, que le poisson a souvent moins de valeur que la sauce, et que le goût, la grâce, l'élégance et l'assaisonnement passent ici avant tout? Et la cuisine gras-doré de l'Italie , ses plats passionnément épicés, fantasquement garnis, langnissamment idéals , ne portent-ils pas tout à fait le caractère des belles Italiennes? Oh ! que de fois je soupire après les stuffati et les zampetti lombards, après les fegatelli , les tagliarini et les broccoli de la bienheureuse Toscane ! Tout nage dans l'huile, mollement et délicatement, et fredonne les douces mélodies de Rossini, et pleure de jus d'ognon et de sentiment. Mais il faut manger le macaroni avec les doigts, et alors il s'appelle Béatrice !

Je ne pense que trop souvent à l'Italie, et le plus souvent pendant la nuit. Je rêvai avant-hier que je me trouvais en Italie, que j'étais un arlequin bariolé, couché de la manière la plus paresseuse sous un saule pleureur. Mais les branches pendantes de ce saule étaient du macaroni tout pur qui me tombait dans la bouche. Entre

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ce feuillage de macaroni , coulaient , au lieu de rayons de soleil, de vrais flots de beurre doré, et, enfin, tombait d'en haut une blanche pluie de parmesan râpé.

Hélas ! on ne pourrait jamais se rassasier de macaroni rêvé... Béatrice !

De la cuisine allemande , pas un mut. Elle a toutes les bonnes qualités du monde, et seulement un défaut, mais je ne dis pas lequel. Ce sont des sensibleries pâtissées très-indécises, d'amoureux plats aux œufs, de sincères boulettes aux prunes, de la soupe platonique avec de Forge, des omelettes avec des pommes et du lard, de vertueuses andouillettes de ménage, de la choucroute... Heureux celui qui peut digérer tout cela !

Quant à la cuisine hollandaise , elle se distingue de l'allemande , d'abord par la propreté, ensuite par une friandise particulière ;... surtout la manière dont on y accommode les poissons est d'une amabilité inexprimable. Le parfum du céleri y est touchant, intime et en même temps très-sensualiste. Il y a de la naïveté étudiée et de rail. Cependant, j'y trouve à reprendre l'usage des caleçons de flanelle : je ne parle pas des poissons, mais des blanches filles de l'aquatique Hollande.

Mais àLeyde, où j'arrivai, je trouvai la cuisine horrible, jient mauvaise. La république de Hambourg m'avait gâté, et je dois faire après coup l'éloge de la cuisine, et en même temps des belles femmes et belles filles de Hambourg. Oh ! dieux ! pendant les quatre premières semaines que de fois je regrettai les tendres vianaes

hambourgeoises ! Mon cœur et mon estomac languis* saient. Si l'hôtesse de la Vache-Rouge ne se fût enfin prise d'amour pour moi, je serais mort de langueur.

Gloire à toi, hôtesse de la Vache-Rouge!

C'était une femme trapue , avec un gros ventre rond et une très-petite tête ronde; petites joues rouges, petits yeux bleus ; roses et violettes. Nous restions des heures entières assis ensemble dans le jardin , et nous buvions du thé dans des tasses de véritable porcelaine de Chine. C'était un beau jardin avec des parterres carrés et triangulaires, symétriquement parsemé de sable d'or, de cinabre et de petites coquilles brillantes. Les troncs des arbres étaient fort joliment peints en rouge et bleu. Il y avait des cages de cuivre poli, et des serins des Canaries. Les ognons de tulipe les plus rares y croissaient dans des pots peints de toutes couleurs et vernis. L'if y était taillé avec un art charmant, et représentait des obélisques, des vases et même des figures d'animaux. Il y avait un bœuf taillé dans un if verdoyant qui me regardait presque avec jalousie quand j'embrassais la bonne hôtesse de la Vache-Rouge.

Gloire à toi, hôtesse de la Vache-Rouge !

Quand Myfraw avait le haut de la tête bardé de plaques d'or de Frise , le ventre cuirassé de sa robe de damas à fleurs, et les bras richement chargés de blanc naquets de dentelles brabançonnes, elle avait l'air d'une fabuleuse pagode chinoise, elle semblait la déesse de la porcelaine ! Quand alors l'enthousiasme me prenait, et que

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je la baisais bruyamment sur les deux joues, elle prenait une raide immobilité de porcelaine, et ne savait que soupirer un : Mynheer! avec un vrai ton de porcelaine. Toutes les tulipes du jardin semblaient partager son émotion, et soupirer avec elle : Mynheer !

Ces relations délicates me procurèrent plus d'un morceau délicat ; car chaque scène amoureuse de ce genre influait sur le contenu de la corbeille aux provisions que m'envoyait tous les jours l'excellente hôtesse. Mes commensaux, six autres étudiants qui dînaient avec moi dans ma chambre, pouvaient sentir chaque fois, à la qualité du veau rôti ou du filet de bœuf, combien elle m'aimait, madame l'hôtesse de la Vache-Rouge. Si par hasard la chère était mauvaise, il me fallait supporter bien des railleries humiliantes, et l'on disait alors : — Voyez comme Schnabelewopski a l'air misérable, comme sa figure est jaune et ridée . ses yeux ont l'air piteux comme s'ils avaient le mal de mer... Il n'est pas étonnant que notre hôtesse ait assez de lui, et qu'elle nous envoie maintenant un assez mauvais ordinaire. Ou bien l'on disait encore : — Pour l'amour de Dieu, Schnabelewopski devient chaque jour plus chétif, et finira par perdre tout à fait à la fin les bonnes grâces de notre hôtesse > et nous n'aurons plus alors que de mauvais Jiners comme aujourd'hui... Allons, nourrissons-'e bien, pour qu'il reprenne un air séduisant. Puis ils m'enfournaient dans la bouche justement les morceaux les plus détestables, et m'obligeaient à manger immodérément

du céleri. Pourtant si nous faisions maigre chère plusieurs jours de suite, j'étais assailli des prières les plus sérieuses de veiller à la cuisine, d'enflammer de nouveau le cœur de notre hôtesse , de redoubler de tendr sse pour elle; enfin de me sacrifier pour le bien public. Or. m'exposait alors en de longues harangues combien il était noble et glorieux de se résigner pour le salut de ses concitoyens, comme Régulus, qui se fit mettre dans une vieille tonne hérissée de clous, ou comme Thésée, qui s'aventura volontairement dans l'antre du Minoiaure... Puis on me citait Tite-Live , Plutarque, etc., etc. On excitait encore mon zèle par des images sensibles, en dessinant ces grandes actions sur les murailles, le tout avec les allusions les plus grotesques, car le Minotaure ressemblait tout à fait à M Vache-Rouge peinte sur l'enseigne, et la vieille tonne carthaginoise était bâtie comme notre hôtesse. Ces ingrats avaient pris l'extérieur de cette excellente femme pour point de mire constant de leurs gentillesses. Ils avaient coutume de faire son portrait avec des pommes, ou de le pétrir avec du pain. Ils prenaient, par exemple, une petite pomme qui figurait la tête, qu'ils ajustaient sur une grosse pomme qui représentait le corps, dans lequel ils fichaient deux cure-dents en guise de jambes. Ils faisaient aussi avec du pain le portrait de notre hôtesse, puis pétrissaient une maigre figurine qui était censée me représenter, en faisant à cette occasion les comparaisons les plus déplaisantes. L'un disait, par exemple, que

la petite figure était Annibal qui passe les Alpes. Un autre prétendait, au contraire, que ce devait être Marius méditant sur les ruines de Garthage. Quoi qu'il en pût être, si je n'eusse quelquefois affronté les Alpes , et fait des méditations sur les ruines de Carthage, mes commensaux n'auraient toujours reçu que de mauvais dîners.

YITI

Quand le rôti était tout à fait mauvais ', nous disputions sur l'existence de Dieu., Le bon Dieu avait toujours la majorité. Il n'y avait dans la société que trois convives qui fussent athées, encore se laissaient-ils persuader quand on nous envoyait au moins de bon fromage pour dessert. Le déiste le plus ardent était le petit Simson , et quand il disputait avec le long Van Pitter sur l'existence de Dieu , il arrivait souvent à se fâcher, et il arpentait la chambre dans toutes les directions, en criant sans cesse : — Par Dieu! cela n'est pas permis. Le long Yan Pitter, maigre Frison dont l'âme était aussi calme que l'eau dans un canal hollandais, et dont les paroles glissaient aussi tranquillement qu'un trekschuite, empruntait ses arguments à la philosophie allemande, dont on s'occupait alors beaucoup à Leyde. Il se moquait des esprits étroits qui assignaient au bon Dieu une existence particulière; il les accusait de blasphème en octroyant à Dieu la sagesse, la justice, l'amour et autres semblables qualités humaines qui ne lui convenaient nullement; car ces qualités étaient en quelque sorte la

négation d'imperfections humaines, puisque nous ne les avons conçues que comme le contraire de la sottise, de l'injustice, de la haine, etc. Mais quand le long Van Pitter développait ses idées panthéistiques, arrivait contre lui fe gros disciple de Fichte, un certain Driksen d'Utrecht, qui s'entendait à travailler comme il faut son dieu vague, répandu dans la nature, et partant, toujours existant dans l'espace. Il allait jusqu'à soutenir que c'était un blasphème de parler seulement de l'existence de Dieu, attendu qu'exister était une idée qui supposait un certain espace, enfin quelque chose de substantiel; que c'était certainement un blasphème de dire de Dieu : Il est; que Y être le plus pur ne pouvait être imaginé sans quelque chose de sensible, de fini; que, lorsqu'on voulait se figurer Dieu, il fallait faire abstraction de toute substance, ne pas l'imaginer sous une forme d'étendue, mais seulement comme un ordre des événements; que Dieu n'est pas un être, mais une pure action; qu'il n'était que le principe de toute action dans l'univers.

A ces mots, le petit Simson avait coutume d'entrer en fureur, et courait comme un fou par la chambre en criant à tue-tête : — 0 Dieu ! Dieu ! cela n'est par Dieu pas permis, ô Dieu! Je crois qu'il aurait rossé le gros Fichteen pour l'honneur de Dieu, s'il n'avait pas ea les bras trop minces. Plus d'une fois il courut réellement sur lui, mais alors le gros Fichteen saisissait les deux petits bras du petit Simson, le maintenait tout tranquille 10.

lement, lui exposait fort tranquillement son système sans retirer sa pipe de la bouche , et lui soufflait alors ses subtils arguments avec les bouffées de tabac les plus épaisses, au point que le petit homme suffoquait presque de famée et de colère, et gémissait d'un ton toujours plus étouffé et plus plaintif: 0 Dieu ! ô Dieu ! Mais Dieu ne l'assistait jamais, quoiqu'il défendit sa cause.

En dépit de cette indifférence divine, de cette ingratitude presque humaine de Dieu, le petit Simson demeura pourtant le champion constant du déisme, et par inclination innée, je crois ; car ses pères appartenaient au peuple élu de Dieu, au peuple que Dieu protégea jadis de son affection spéciale, et qui, en conséquence, a conservé jusqu'à cette heure un certain attachement personnel pour le bon Lieu. Les juifs sont toujours les déistes les plus obéissants, surtout ceux qui, comme le petit Simson, sont nés dans la ville libre de Francfort. Dans les questions politiques, ils peuvent être d'opinion aussi révolutionnaire que possible, et même se vautrer dans la boue en vrais sans-culottes; mais que les idées religieuses soient mises sur le tapis, ils restent alors les humbles valets de leur vieux fétiche, qui ne veut pourtant plus entendre parler de leur séquelle, et s'est fait baptiser Dieu pur esprit.

Je crois que ce Dieu pur esprit, ce parvenu du ciel, qui est maintenant si moral, si doux, si cosmopolite, si universel, si civilisé, conserve un secret mauvais vouloir contre les pauvres juifs, qui Tout connu avec ses pre-

mières formes grossières, et lui rappellent journellement dans leurs synagogues ses relations nationales qui datent de la chétive Palestine. Peut-être le vieux seigneur ne veut-il plus se souvenir qu'il est d'origine hébraïque, et qu'il s'est appelé jadis le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.

A Leyde, je fréquentai beaucoup le petit Simson, et il sera souvent question de lui dans ces mémoires. Après lui, je voyais très-souvent un autre de mes commensaux, le jeune Van Mœulen, et je pouvais observer son beau visage pendant des heures entières en pensant à sa sœur, que je n'avais jamais vue, et dont je ne savais rien, sinon qu'elle était la plus belle femme du Waterland. Van Mœulen était aussi une belle tête d'homme, un Apollon de marbre, mais plutôt de fromage. C'était le Hollandais le plus accompli que j'aie jamais vu; un mélange singulier de courage et de flegme. Un jour que, dans un café, il avait tellement irrité un Irlandais, que celui-ci tira un pistolet de sa poche, l'ajusta, et au lieu de le toucher, abattit seulement ia pipe de terre qu'il avait à la bouche, la figure de Van Mœulen resta aussi impassible qu'un fromage, et il dit du ton le plus calme, le plus indifférent • Ja?i, e nue piep ! — Jean, une pipe neuve ! — Son sourire me faisait éprouver uue sensation sinistre, car il montrait alors une rangée de toutes petites dents blanches qui ressemblait à des arêtes de

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poisson. Je trouvai aussi déplaisant qu'il portât de grandes boucles d'oreilles en or. Il a\ait la singulière habitude de changer tous les jours de place les meubles de son anpartement, et quand on arrivait chez lui, on le trouvait occupé, soit à mettre la commode à la place du lit, soit à déplacer le sopha pour établir son bureau.

Le petit Simson présentait sous ce rapport le contraste le plus tourmenté \ il ne pouvait souffrir qu'on dérangeât la moindre chose dans sa chambre ; il devenait visiblement inquiet quand on y touchait le moindre objet, les mouchettes, par exemple ; tout devait rester comme il l'avait mis ; car ses meubles et ses effets lui servaient de moyens de rappel pour fixer dans sa mémoire, d'après les préceptes de la mnémonique, toutes sortes de dates historiques ou d'axiomes de philosophie. La servante ayant un jour, en son absence , enlevé de sa chambre un vieux coffre, et pris dans les tiroirs de sa commode ses bas et ses chemises pour les faire laver, il devint inconsolable quand il s'en aperçut, et prélendit qu'il ne savait plus désormais rien sur l'histoire assyrienne, et que toutes les preuves en faveur de l'immortalité de l'âme, qu'il avait coordonnées fort systématiquement dans ses tiroirs, avaient été mises à la lessive.

Au nombre des originaux dont je fis la connaissance à Leyde, se trouvait aussi mynheer Vander Pissen, cousin de Van Mœulen , qui m'avait introduit chez lui. Il était professeur de théologie à l'université, et j'entendis à son cours l'explication du cantique de Salomon, et de

l'apocalypse de saint Jean. C'était un bel homme , dans la force de l'âge, ayant environ trente-cinq ans, trèssérieux et très-posé en chaire. Un jour que je voulu.' lui faire une visite chez lui, et que je ne trouvai personne dans l'antichambre, je vis, par la porte entrouverte d'un cabinet voisin, un curieux spectacle. Ce cabinet était décoré moitié à la chinoise, moitié à Ja Pompadour. Aux murs pendaieut des tentures de damas brochées d'or, le parquet était recouvt rt d'un précieux tapis de Perse ; partout se voyaient de bizarres pagodes de porcelaine, des colifichets on nacre, des fleurs, des plumes d'autruche, et des pierres précieuses. Les sièges étaient de velours rouge , avec des pompons d'or, et parmi ces sièges s'en trouvait un plus élevé qui avait l'air d'un trône, et sur leque. était assise une petite fille qui pouvait bien avoir trois ans, qui était vêtue de satin bleu brodé d'argent, mais à ia vieille mode rococo, et tenait d'une main un éventail de plumes de paon, en manière de sceptre, et de l'autre une couronne de laurier fanée. Devant elle, se roulaient sur le parquet mynheer Vander Pissen, son petit nègre, son caniche et son singe. Ces quatre personnages se prenaient aux cheveux et se mordaient réciproquement , pendant que l'enfant et le perroquet vert sur son bâton ne cessaient de crier bra\o 1 A la fin, mynheer se releva , plia le genou devant l'enfant, vanta dans un discours latin fort sérieux le courage avec lequel il avait combattu et vaincu ses ennemis, se fit mettra sur la tête par la petite la

vieille couronne de lauriers..., et l'enfant et le perroquet et moi, qui entrai alors dans la chambre, de crier bravo! de compagnie.

Mynheer parut un peu déconcerté que je l'eusse surpris au milieu de ses bizarreries. Il s'y livrait , m'a-l-on dit plus tard, tous les jours. Tous les jours, il terrassait le nègre, le caniche et ïe singe , tous les jours il se faisait couronner de laurier par la petite fille, qui n'était pas son enfant, mais bien une orpheline des enfants trouvés d'Amsterdam.

La maison où je logeais à Leyde avait été jadis habitée par Jan Steen, le grand Jan Steen, que je regarde comme aussi grand que Raphaël. C'était aussi comme peintre religieux que Jan Steen n'était pas moins grand, et c'est ce qu'on verra bien clairement un jour, quand la religion de la tristesse aura disparu, que la religion de la joie arrachera le crêpe lugubre qui couvre les roses de cette terre, et que les rossignols pourront faire éclater leurs ravissements longtemps dissimulés.

Mais aucun rossignol ne chantera avec autant d'éclat et de bonheur que Jan Steen peignait. Personne n'a senti aussi profondément que lui qu'il doit toujours y avoir une éternelle fête de Kirmesse sur cette terre. Il comprit que notre vie n'est qu'un baiser de Dieu , et il savait que le Saint-Esprit se révèle de la manière la plus sublime dans la lumière et dans le rire.

Son œil riait dans la lumière, et la lumière se mirait dans son œil riant.

Et Jan demeura toujours un enfant bon, naïf et aimable. Quand le vieil et sévère prédicateur de Leyde

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s'établissait auprès de lui devant son foyer et lui faisait un long sermon sur sa vie gaillarde, sur ses habitudes joyeuses et antichrétiennes, sur son ivrognerie, sur le désordre de son ménage et sa jovialité endurcie, Jan l'écoutait tranquillement pendant des heures entières, ne trahissant pas la moindre contrariété de ce long prêche de pénitence , et il ne l'interrompit qu'une seule fois par ces mots: — Oui, domine; mais la lumière frapperait bien mieux de cette façon. Je vous en prie , domine, tournez un peu votre siège devant la cheminée, afin que la flamme éclaire de son reflet rouge tout votre visage , pendant que le reste du corps demeurera dans l'ombre...

Le domine se leva furieux et s'en alla. Mais Jan saisit tout de suite sa palette , et peignit le vieux et sévère prédicateur tout à fait dans l'attitude sermoneuse qu'il avait eue, servant de modèle sans s'en douter. Ce portrait est admirable : il était suspendu dans ma chambre à coucher à Leyde.

Ayant vu en Hollande tant de tableaux de Jan Steen, c'est pour moi comme si je connaissais toute la vie de cet homme. Oui, je connais toute sa parenté, sa femme, ses enfants, sa mère, tous ses cousins, ses ennemis intimes et tout son entourage; je les connais tous chacun par leur figure. Toutes ces têtes nous saluent dans les tableaux de Jan Steen , et la collection complète de ses oeuvres serait la biographie du peintre. Il y a souvent divulgué d'un seul coup de pinceau les secrets les plus

profonds de son âme. Ainsi je crois que sa femme lui a fait de fréquents reproches sur ses nombreuses rasades; car dans le tableau qui représente le repas de la fête des rois, el où Jan est à table avec toute sa famille, nous voyons sa femme, tenant à la main la cruche au large ventre , et ses yeux étincellent comme ceux d'une bacchante. Mais je suis convaincu que la brave femme n"a jamais trop bu, et que le coquin a voulu nous faire croire que ce n'était pas lui , mais bien sa femme qui aimait le vin; aussi a-t-il dans ce tableau la mine encore plus gaie qu'à l'ordinaire. Il est heureux : il est assis au milieu des siens, son jeune fils est roi de la fève, et porte une couronne d'oripeau; la grand'mère, dont les vieilles rides grimacent la joie la plus radieuse, tient dans ses bras son dernier petit-fils; les musiciens jouent leurs plus grotesques mélodies, et, par le malin pinceau du mari, la prudente ménagère à la moue économe est accusée, auprès de la postérité, de s'être grisée.

Que de fois j'ai pu , dans ma chambre à Leyde, me reporter en pensée pendant des heures entières au milieu de ces scènes domestiques dont l'excellent Jan fut acteur, ou qu'il endura dans les mêmes lieux. Je crus plus d'une fois le voir lui-même assis à son chevalet, saisir de temps à autre la grande cruche à anses, réfléchir et puis boire, puis boire sans réfléchir. Ce n'était pas là un triste revenant du moyen âge, mais bien un moderne et brillant esprit de joie qui, après sa mort, visite encore son ancien ateliei pour y peindre de joviales

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figures, et pour y boire. Nos descendants ne verront plus que des fantômes de cette espèce, en plein jour, pendant que le soleil perce les vitres brillantes, et que du haut des tours, ce ne seront plus de sombres et tristes cloches, mais d'éclatantes et joyeuses trompettes qui annonceront l'heure du dîner.

Mais le souvenir de Jan Steen fut le meilleur ou plutôt le seul bon côté de mon logement à Leyde. Sans ce charme tout idéal, je n'y aurais pas tenu pendant dix jours. L'extérieur de la maison était malheureux, pitoyable et maussade , tout à fait contraire aux habitudes hollandaises. Cette habitation noire et tout ébréchée était plantée tout près de l'eau, et quand on passait de l'autre côté du canal, on croyait voir une vieille sorcière se regarder dans un miroir magique. Sur le toit, se tenaient toujours quelques cigognes, comme sur tous les toits hollandais. Près de moi logeait la vache dont je buvais le lait le matin, et sous ma fenêtre était un poulailler. Mes voisines emplumées pondaient de bons œufs; mais comme il me fallait toujours entendre, avant qu'elles les missent au jour, un long caquetage qui était comme l'ennuyeuse préface de ces œufs , cela me gâtait passablement le plaisir que j'avais à les manger. Au nombre des désagréments particuliers à ma demeure, je comptais surtout deux incommodités fâcheuses : l'une était un raclement de violon dont on affligeait mes oreilles pendant le jour, et l'autre les ré-

veils fréquents dans la nuit quand mon hôtesse persécutait son pauvre époux de sa bizarre jalousie.

Quiconque désirait connaître les situations respectives de mon hôte et de madame mon hôtesse, n'avait qu'à les entendre tous deux quand ils faisaient de la musique. Le mari jouait le violoncelle , et la femme la viole d'amour; mais elle n'observait pas le mouvement, précédait toujours son mari d'une ou deux mesures, et arrachait de son malheureux instrument les sons les plus maigres et les plus criards. Quand le violoncelle grognait, et que la viole glapissait, on croyait entendre ia dispute d'un couple conjugal, et puis la femme continuait à jouer encore longtemps après que son mari avait fini , comme si elle eût voulu avoir le dernier mot. C'était une femme grande , mais très-décharnée , rien que la peau et les os, avec une bouche où pendillaient quelques fausses dents , un front écrasé , presque pas de menton, et un nez d'autant plus long, dont la pointe s'inclinait comme celle d'un bec, et dont elle semblait quelquefois, quand elle jouait du violon, se servir en guise de sourdine.

Mon hôte était âgé d'environ cinquante ans, avait les jambes fort grêles, une figure pâle et creuse, et de tout petits yeux verts avec lesquels il clignotait continuellement comme une sentinelle qui a le soleil en face. Il était bandagisle de son métier, et anabaptiste de religion ; il lisait très-assidûment la Bible. Cette lecture le

suivait dans ses rêves nocturnes, et le matin, en prenant le café, iL clignotait avec ses petits yeux, et racontait à sa femme comment il avait été favorisé, comment les plus saints personnages l'avaient honoré de leur entretien , comme quoi il s'était même trouvé en sainte société de sa majesté le Très-Haut, et comment toutes les femmes de l'Ancien Testament l'avaient traité avec les attentions les plus amicales et les plus délicates. Ce dernier point déplaisait à mon hôtesse , et elle manifesta souvent sa jalouse mauvaise humeur à propos du commerce nocturne de son mari avec les femmes de l'Ancien Testament. Si c'était encore, disait-elle, la chaste mère Marie, ou la vieille Marthe , et même passe encore pour la Madelaine, puisqu'elle s'est amendée...; mais la fréquentation nocturne des filles ivrognesses de Loth , de votre belle madame Judith , de cette coureuse de reine de Sabah, et autres femelles équivoques, cela ne se peut supporter. Mais rien n'égala sa fureur, quand un matin son mari, dans le débordement bavard de sa béatitude, lui fit une peinture enthousiaste de la belle Esther, qui l'avait prié de l'assister à sa toilette, parce qu'elle voulait, par la puissance de ses attraits, gagner à la bonne cause le roi Ahasvérus. Ce fut en vain que le pauvre homme l'assura que M. Mardochée lui-même l'avait introduit auprès de sa belle pupille, que celle-ci était déjà à moitié habillée, qu'il n'avait fait que lui peigner ses longs cheveux noirs... Ce fut en vain ! La femme irritée battit le pauvre homme avec ses propres bandages , lui

jeta du café bouillant à la figure, et l'aurait certainement tué, s'il ne lui eût promis, par les choses les plus saintes, de cesser tout commerce avec les femmes de l'Ancien Testament, et de ne plus fréquenter que des patriarches et des prophètes mâles.

La conséquence de ce mauvais traitement fut qu'à dater de ce jour, mynheer tut avec un soin inquiet les bonnes fortunes de ses songes. Il devint tout à fait un libertin biblique, un saint roué. 11 m'avoua même qu'il avait eu en rêve l'audace de faire les propositions les plus immorales à la vertueuse Suzanne , et quenfin il avait eu l'insolence de se glisser dans le harem du roi Salomon, et de prendre le thé avec ses mille ieinmes,

Malheureuse jalousie ! elle interrompit un de mes plus beaux rêves, et peut-être par suite la vie du petit Siiiison!

Qu'est-ce que le rêve? Qu'est-ce que la mort? Celle-ci n'est-elle qu'une interruption ou la complète cessation de la vie? Oui, pour les gens qui ne connaissent que le passé et l'avenir, et ne savent pas vivre une éternité dans chaque moment du présent; oui, pour de tels hommes la mort doit être affreuse ! Quand ces deux béquilles, le temps et l'espace, leur manquent tout d'un coup, ils retombent dans le néant éternel.

Et le rêve? Pourquoi ne craignons-nous pas de nous endormir autant que d'être enterré? N'est-ce pas une pensée effrayante que le corps puisse rester toute une nuit comme un cadavre éteint, pendant que l'esprit aous entraîne dans la vie la plus agitée, vie qui a toutes les terreurs de cette séparation que nous avons créée entre le corps et l'esprit. Quant à l'avenir, le corps et l'esprit seront confondus de nouveau dans notre* conscience; peut être alors n'y aura-t-il plus de songes , ou

bien il n'y aura que des hommes malades, des hommes dont l'harmonie vitale a été troublée, qui rêveron* alors. Les Grecs et les Romains ne rêvaient que légèrement et rarement: un songe fort et puissant était un é\énement pour eux, et on le consignait dans les livres d'histoire. L'ère des véritables songes ne se trouve guère que chez les anciens Juifj, et elle atteignit sa plus haute splendeur chez ces Juifs modernes que nous nommons chrétiens. Nos descendants frémiront quand ils liront un jour quelle exîstence de fantômes nous avons menée, comme l'homme était partagé chez nous, et ne jouissait que d'une moitié de sa vie. Notre époque (et elle commence à la croix du calvaire) sera considérée comme une grande péiiode morbide de l'humanité.

Et cependant quels doux rêves nous avons pu faire î Nos descendants le comprendront à peine. Autour de nous s'évanouissaient toutes les magnificences du monde, et nous les retrouvions dans l'intérieur de notre âme... Dans notre âme se réfugiait le parfum de roses dédaigneusement foulées aux pieds, et le chant des rossignols effarouchés...

Moi, je sais tout cela, et je meurs de ces secrètes angoisses et des affreuses jouissances de notre époque Quand je me déshabille le soir, que je me mets au lit, que je m'y étends tout de mon long, et que je me couvre de draps blancs, il m' arrive plus d'une fois de frissonner involontairement et de m'imaginer que je suis un cadavre, et que je m'ensevelis de mes propres mains. Alors

je me hâte de fermer les yeux pour échapper à cette horrible pensée, et me sauver dans le pays des songes...

C'était un doux et aimable songe , un songe resplendissant de soleil. Le ciel était d'un beau bleu violet et sans nuages, la mer d'un beau vert marin et calme. La nappe d'eau s'étendait à perte de vue, et à la surface glissait un vaisseau pavoisé, et j'étais assis sur le pont, babillant aux pieds de Jadviga. Je lui lisais des chants d'amour que moi-même j'avais écrits sur papier rose; je les lisais avec des soupirs de bonheur, et elle écoutait avec une attention incrédule et un sourire languissant , et quelquefois elle m'arrachait vivement les feuillets et les jetait dans la mer. Mais les belles ondines, avec leur sein et leurs bras blancs comme la neige, sortaient de Tonde chaque fois et saisissaient ces vers amoureux. Quand je me penchai sur le bord, je pus voir clairement jusqu'au fond de la mer. Les belles ondines y étaient assises en cercle, comme dans un salon, et au milieu d'elles se tenait un jeune ondin qui , d'un air vivement ému, déclamait mes poésies. Un tonnerre de bravos éclatait à la fin de chaque quatrain, les belles aux cheveux verts applaudissaient avec passion, leur sein et leur? joues rougissaient, et elles disaient avec un enthousiasme rempli de plaisir et de compassion tout à la fois : — Quelle singulière espèce que ces hommes ! Que leur vie est bizarre ! Que leur destinée est tragique ! Ils s'aiment et peuvent rarement se le dire , et s'ils le peuvent , ils i. 20

n'ont pas toujours le bonheur de s'entendre... Et puis, ils ne vivent pas éternellement comme nous; ils sont mortels, et il ne leur est accordé que pour très-peu de temps de chercher le bonheur; il leur faut le saisir à la volée et le serrer contre leur cœur avant qu'il ne leur échappe... C'est pourquoi leurs chants d'amour sont si tendres, si intimes, si douloureux, superbes avec tant de désespoir, bizarre mélange de joie et de peine... La pensée de la mort jette son ombre mélancolique sur leurs plus belles heures de félicité , et les console doucement dans le malheur. Ils peuvent pleurer. Quelle poésie renferme une telle larme d'homme !

— Entends-tu , dis-je alors à Jadviga , comme ils parlent de nous là-bas?... Embrassons-nous, pour qu'ils ne nous plaignent plus; bien plus, pour qu'ils nous portent envie! Mais la bien-aimée me regarda avec un amour infini et sans répondre un mot. Je l'avais embrassée en silence. Elle pâlit , et un frisson froid courut sur ses traits charmants. Elle se laissa aller, raide et immobile comme un marbre blanc, entre mes bras, et je l'aurais cive morte, si deux grands ruisseaux de larmes n'eussent coulé sans cesse de ses yeux ,... et ces larmes m'inondèrent pendant que je serrais convulsivement dans mes bras la douce créature...

Soudain j'entendis la voix criarde de mon hôtesse, qui m'arracha à mon songe. Elle était debout devant mon lit, une lanterne à la main, et me pria de l'accompagner. Jamais je ne l'avais vue si laide. Elle était en chemise,

et son sein délabré était jauni par la lune, qui perçait en ce moment les vitres de la fenêtre, ce qui le faisait ressembler à deux dirons desséchés. Sans savoir ce qu'elle voulait, et encore à demi ivre de sommeil, je la suivis dans la chambre à coucher de son époux. Le pauvre homme était étendu, son bonnet de nuit tiré sur les yeux, et paraissait rêver passionnément, Son corps tressaillait quelquefois visiblement sous la couverture , ses lèvres souriaient d'un ravissement infini, puis se serraient convulsivement comme pour donner un baiser, et il râlait et balbutiait: — Vasthi..., reine de Vasthi... Majesté ,... ne crains pas d'Ahasvérus, chère Vasthi !

Sa femme, les yeux brûlants de colère, se pencha sur son mari endormi, approcha l'oreille de sa tête, comme pour surprendre jusqu'à ses pensées, et me dit tout bas: — Vous en êtes-vous convaincu, maintenant, mynheer Schnabelewopski? Il a des accointances avec la reine Vasthi, l'infâme adultère !... C'est de l'autre nuit que j'ai découvert cette impudique liaison... Aller jusqu'à me préférer une païenne ! Mais je suis femme et chrétienne, et vous allez voir comme je sais me venger...

A ces mots, elle arracha la couverture étendue sur le pauvre pécheur,.. Il était en transpiration... Elle prit un bandage de peau de daim, et en frappa impitoyablement les membres desséchés du pauvre bandagiste. Celui-ci tiré si désagréablement de son rêve persan, se mit à crier aussi fort que si la ville de Suze eût été en feu et la Hollande sous l'eau, et ses cris mirent en émoi tout le voisinage.

Le lendemain, on dit dans toute la ville de Leyde que mon hôte n'avait poussé de si grands cris que oarce qu'il m'avait trouvé la nuit avec sa femme. On avait vu celle-ci toute nue à la fenêtre, et notre servante, qui m'en voulait, questionnée sur cet événement par l'hôtesse de la Vache-Rouge, raconta qu'elle avait vu de ses propres yeux myfraw venir me trouver la nuit dans ma chambre.

Je ne puis , sans un violent chagrin , penser à cet événement.., Quelles épouvantables conséquences 1

Si l'aubergiste de la Vache-Rouge eût été une Espagnole, elle aurait peut-être empoisonné mon ordinaire; mais, comme elle était Hollandaise, elle m'envoya un dîner détestable. Nous subîmes dès le lendemain les conséquences de sa mauvaise humeur féminine. Le premier plat était: absence de potage Cela était épouvan table , surtout pour un homme bien élevé comme moi qui , depuis son enfance , a mangé tous les jours du po tage, et n'avait pu jusqu'alors imaginer un monde où k soleil ne se levât pas tous les jours, et où l'on ne servi pas tous les jours le potage. Le second plat consistai; en vache , qui était froide et dure comme la vache de Myron. Venait , en troisième, un turbot qui sentait de la bouche comme un homme. Le quatrième plat était un grand poulet , qui , loin d'être disposé à satisfaire notre faim , semblait lui-même avoir grand faim , tant il était maige et consumé, au point que la pitié nous empêcha de le manger.

— Eh bien, petit Simson, cria le gros Dricksen, croistu encore en Dieu? Est-ce là de la justice? Madame la bandagiste va rendre visite à Schnabelewopski pendant la nuit obscure, et il faut que, pour cela, nous fassions maigre chère à la clarté du soleil !

— 0 Dieu, Dieu! dit en soupirant le petit homme, tout affligé par de telles sorties athées, et peut-être aussi par le mauvais dîner. Son affliction s'accrut quand le long Van Pitter décocha ses traits contre les anthropomorphistes, et loua les Égyptiens, qui adoraient jadis des bœufs et des oignons, car les premiers, rôtis , et les seconds, cuits à l'étouffée, avaient certainement un g ,ût divin.

Mais ces moqueries inondèrent d'une plus grande amertume l'âme du petit Simson, et il termina de la manière suivante une apologie du déisme : — Dieu est aux hommes ce que le soleil est pour les plantes. Quand les rayons de cet astre touchent aux fleurs, elles s'élèvent avec joie, ouvrent leurs calices, et déploient leur luxe de couleurs le plus variées. La nuit, quand le soleil est absent, elles ont l'air triste, ferment leurs calices, et dorment ou rêvent aux baisers de lumière dorée des jours passés. Celles des fleurs qui restent toujours à l'ombre, perdent la taille et la couleur, se rabougrissent et se fanent, tristes et malheureuses. Mais les fleurs qui croissent tout à fait dans l'obscurité, dans les caves des vieux châteaux, dans les ruines des cloîtres, devien-

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nent laides et vénéneuses, elles rampent à terre comme des serpents , leur odeur seule est malsaine ^ engourdissante, mortelle.

— Oh • tu n'as pas besoin de nous dérouler davantage 4es paraboles bibliques, cria le gros Dricksen, en avalant un grand verre de genièvre de Schiedam. Toi, petit Simson, tu es une fleur pieuse qui aspire sous le soleil de Dieu les saints rayons de la vertu et de l'amour, avec une telle ivresse , que ton âme prend les couleurs de l' arc-en-ciel , pendant que la nôtre, détournée de Dieu , languit laide et décolorée, si même elle n'exhale pas des miasmes pestilentiels.

J'ai vu une fois à Francfort, dit le petit Simson , une montre qui ne croyait pas à un horloger ; elle était en étain doré, et allait fort mal.

Dricksen devint rouge de colèi'e, z'i répliqua: « Je ne sais pas de quel métal je suis fabriqué, mais ma rapière n'est pas d'étain doré. » Et de ce moment il cessa de molester le petit homme.

Comme celui ci, en dépit de ses faibles petits bras, maniait très-bien les armes, il fut convenu que le jour même tous les deux se battraient à l'épée. Us fondirent l'un sur l'autre avec un grand acharnement. Les yeuy noirs du petit Simson étincelaient dans toute leur grandeur, et faisaient un contraste d'autant plus remarquable avec ses pauvres petits bras décharnés à faire peine, qui sortaient de ses manches retroussées. 11 s'anima de

plus en plus; car il se battait pour l'existence de Dieu, pour le Dieu d'Israël, le roi des rois. Mais celui-ci n'accorda pas la moindre assistance à son champion, qui, à la sixième passe, reçut un coup qui lui traversa le poumon.

«— 0 Meu ! dit-il en soupirant, et il tomba.

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