‹ Reisebilder. Tableaux de voyageChapitre 12 sur 16 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Si je retrouve jamais le loisir pour d'oisives recherches, je prouverai radicalement et assez ennuyeusement que ce n'est pas l'Inde, mais l'Egypte qui a produit cet esprit de caste qui, depuis deux mille ans, a su se déguiser sous les costumes de tous les pays, et toujours prendre le langage de chaque siècle pour tromper chaque siècle; qui, peut-être mort aujourd'hui, simule encore l'apparence de la vie, marche parmi nous avec des yeux envieux et malfaisants, empoisonne de ses exhalaisons cadavéreuses la brillante fraicheur de notre vie, et suce, vampire du moyen âge, le sang et la chaleur du cœur des peuples. La fange du Nil n'a pas seulement engendré des crocodiles qui peuvent si bien pleurer; mais aussi ces prêtres qui le savent encore mieux, et cette caste privilégiée et héréditaire de guerriers qui surpassent encore les crocodiles en soif de meurtre et en gloutonnerie.

Deux hommes profonds, Allemands de nation, ont découvert les talismans les plus bienfaisants contre la

pire de toutes les plaies d'Egypte, et au moyen de la véritable magie noire (la poudre et l'imprimerie) ont brisé la puissance de cette hiérarchie spirituelle et temporelle qui s'était formée de l'alliance de la prêtrise et de la caste des guerriers, c'est-à-dire, de l'église romaine et de la noblesse féodale , et qui asservit toute l'Europe temporellement et spirituellement. La presse de l'imprimerie écrasa l'édifice des dogmes où le grand prêtre de Rome emprisonnait les esprits, et le non! de l'Europe respira de nouveau librement , délivré de ce clergé qui ne se continuait plus, il est vrai, par l'hérédité comme la tribu égyptienne , mais pouvait rester d'autant plus fidèle au système des piètres d'Egypte , qu'il se perpétuait d'une manière plus certaine, non par reproduction naturelle, mais artificiellement, en corporation de célibataires et par un recrutement à la manière des mameluks. Nous voyons en même temps comme la caste des guerriers perd sa puissance depuis que la vieille routine du métier ne sert plus dans la nouvelle manière de guerroyer : car les canons font écrouler aujourd'hui les châteaux les plus forts, aussi facilement qu'autrefois les trombones de Jéricho; le harnais de fer du chevalier protège aussi peu contre la pluie de plomb que ia jaquette de toile du paysan; la poudre rend tous les hommes égaux, un fusil bourgeois tue tout aussi bien qu'un fusil noble,.. Le peuple se lève.

Les efforts antérieurs que nous retrouvons dans l'histoire des républiques lombardes et toscanes , des communes espagnoles , des villes libres d'Allemagne et en d'autres pays, ne méritent pas l'honneur d'être appelés réveils du peuple. On ne demandait pas la liberté, mais des libertés, aucun combat pour un affranchissement, mais pour des franchises; les corporations luttaient pour des privilèges , et tout demeurait dans les solides limites de la Guilde et de la maîtrise. Ce n'est qu'au temps de la réformation que le combat devint plus général et plus intellectuel, et la liberté fut réclamée, non comme chose traditionnelle, mais originelle, comme un droit non pas acquis, mais naturel. Ce ne furent plus alors des parchemins qu'on produisit, mais des principes; et le paysan en Allemagne et le puritain en Angleterre, invoquèrent l'Évangile dont les sentences tenaient alors lieu de raison, c'est-à-dire de bien plus, d'une raison divine révélée. Il y était dit en termes clairs, que les hommes étaient de naissance également nobles, que l'orgueil devait être damné, que la richesse était un péché, et que les pauvres étaient appelés aussi à jouir dans le magnifique jardin de Dieu, le père de tous.

La Bible dans une main, et le sabre dans l'autre, les paysans parcoururent l'Allemagne méridionale, et firent dire à l'opulente bourgeoisie de la ville de Nuremberg I. 46.

aux tours orgueilleuses , qu'il ne devait plus à l'avenir rester dans l'empire aucune maison qui fût plus haute qu'une maison de paysan. C'était jusqu'à ce point de vérité et de piété qu'ils avaient compris l'égalité. Nous apercevons encore aujourd'hui en Franconie et en Souabe les traces de cette leçon d'égalité, et un respect plein d'effroi, comme en présence du Saint-Esprit, saisit le voyageur quand il voit au clair de la lune les sombres ruines des châteaux forts, renversés dans la guerre des paysans. Tant mieux pour celui qui , d'esprit sobre, ne voit pas autre chose ; mais si l'on est un voyant, et chacun l'est qui sait l'histoire , on y voit aussi la grande chasse que la noblesse allemande , la plus grossière du monde, a menée contre les vaincus; on voit comment les malheureux désarmés ont été par milliers sabrés, torturés, roués, martyrisés; et, sur les vagues ondoyantes des champs de blé , s'élèvent les têtes sanglantes des paysans qui font des signes mystérieux, puis au-dessus l'on entend sifiler une prodigieuse alouette avec un chant de vengeance, comme le fifre d'Helfenstein.

Les frères réussirent un peu mieux en Angleterre et en Ecosse; leur ruine ne fut pas aussi ignominieuse et si peu féconde, et nous voyons encore aujourd'hui les fruits de bur gouvernement ; mais ils ne parvinrent pas à fonder quelque chese de bien solide; les cavaliers élégants régnent encore comme jadis, et se laissent charmer par les plaisantes histoires des vieilles et dures Têtes Rondes que le barde leur allié a si joliment rédi-

gées pour l'amusement de leur loisir. Il n'y a pas eu de révolution sociale en Angleterre, l'édifice des institutions civiles et politiques est resté debout, la domination des castes et F esprit de corporation s'y sont maintenus jusqu'au jour d'aujourd'hui, et, quoique saturée par la lumière et par la chaleur de la civilisation moderne , l'Angleterre demeure en état de moyen âge, c'est-à-dire de moyen âge fashionable. Les concessions faites là-bas aux idées libérales n'ont été que péniblement arrachées à ce raide moyen âge , et toutes les améliorations modernes y ont été le résultat , non d'un principe , mais d'une nécessité de fait, et toutes portent le sceau maudit de cette duplicité qui produit toujours nécessairement de nouvelles souffrances et un nouveau combat à mort avec tous ses dangers. La réformation religieuse n'est accomplie qu'à moitié en Angleterre, et, au milieu de la nudité des quatre murs de prison de l'église épiscopale anglicane, on se trouve encore beaucoup plus mal que dans la geôle intellectuelle du catholicisme , laquelle est au moins vaste, très-agréablement peinte et mollement coussinée. La réformation politique n'a pas mieux tourné; la représentation du peuple est aussi défectueuse que possible. Si les classes ne se distinguent plus par l'habit, elles se différencient cependant toujours par des juridictions séparées, par le patronage, les présentations à la cour, la prérogative, les privilèges coutumiers, et par d'autres misères de ce genre; et, si la propriété et la personne du peuple ne dépendent

plus de l'arbitraire aristocratique, mais de la loi, ces lois ne sont pourtant qu'une autre espèce de dents à i'aide desquelles l'engeance aristocratique saisit son butin, et une autre espèce de poignard dont elle assassine le peuple; car, en vérité, aucun tyran du continent ne prescrirait par caprice d'arbitraire autant de taxes que le peuple anglais en doit payer à la volonté de la loi, et jamais tyran n'a été aussi cruel que ces lois criminelles d'Angleterre , qui tuent journellement pour la valeur d'un schelling , et avec toute la froideur de la lettre. Quoiqu'on prépare depuis quelque temps en Angleterre beaucoup d'améliorations à ce triste état de choses, qu'on mette çà et là des bornes à la cupidité temporelle et spirituelle, qu'on veuille remédier jusqu'à un certain point au grand mensonge d'une représentation du peuple, en transférant çà et là à quelque grande localité manufacturière la capacité électorale , éteinte dans quelque bourg pourri , qu'on adoucisse de temps à autre les effets de la dure intolérance , en privilégiant aussi quelques autres sectes... tout cela n'est pourtant qu'un malheureux rapetassage qui ne peut durer longtemps, et le plus sot tailleur en Angleterre peut prévoir que tôt ou tard le vieux vêtement politique s'en ira en pitoyables lambeaux.

« Personne ne coud une pièce de drap neuf sur un vieil habit ; car la pièce neuve emportera la vieille étoffe, et la déchirure en deviendra plus grande. Personne ne met de vin nouveau dans de vieilles outres : autrement le moût fait crever les outres, et le vin se répand et les outres sont perdues. Mais il faut prendre soin d'enfermer le moût dans des outres neuves. » (Évangile.)

La profonde vérité ne sort que du profond amour; et de là vient cette conformité des vues entre l'ancien prédicateur de la montagne qui parla contre l'aristocratie de Jérusalem, et nos prédicateurs montagnards plus modernes qui, de la hauteur de la Convention, à Paris, annoncèrent un évangile tricolore , par quoi non-seulement la forme de l'État, mais toute la vie sociale devaient être non pas replâtrées, mais refaites à neuf avec des fondements neufs ou complètement régénérées.

Je parle de la révolution française , cette ère universelle où la doctrine de la liberté et de l'égalité sortit victorieuse de cette source de toute connaissance que nous nommons la raison , révélation continuelle qui se reproduit dans la tête de chaque homme; où elle fonde le savoir, et doit être de beaucoup préférable à cette révélation traditionnelle qui ne se manifeste que chez un petit nombre d'élus, et doit être aveuglément crue par la foule. Ce dernier mode de révélation

étant par lui-même d'une nature aristocratique, n'a pu combattre le règne des privilèges, l'institution des castos privilégiées aussi sûrement que la raison, qui est de nature démocratique. L'histoire de la révolution est l'histoire guerrière de ce combat auquel nous avons tous pris plus ou moins de part : c'est le combat mortel avec l'esprit égyptien.

Quoique les glaives des ennemis s'émoussent chaque jour davantage, quoique nous ayons occupé les meilleures positions, nous ne pouvons néanmoins entonner le chant du triomphe, avant que l'œuvre soit totalement accomplie. Nous ne pouvons que nous rendre dans l'intervalle des nuits , avec une lanterne, sur le champ de bataille pour enterrer les morts Nos courtes allocutions funéraires profitent peu! La calomnie, spectre éhonté, s'assied sur les tombeaux les plus nobles

Ah ! il s'agit de combattre aussi ces ennemis héréditaires de la vérité, qui savent si adroitement empoisonner la bonne réputation de leurs adversaires, et qui ont même eu Fart de rabaisser ce premier prédicateur de la montagne, le héros le plus pur de la liberté ; car, ne pouvant nier qu'il fût le plus grand homme de la terre, ils en ont fait le dieu le plus petit du ciel. Quiconque ccmbat les prêtres doit s'attendre que le meilleur mensonge et la calomnie la mieux ourdie déchireront sa pauvre bonne renommée, et la noirciront. Mais, à l'exemple do ces drapeaux déchirés le plus cruellement dans le combat par les balles, et noircis par la fumée

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de la poudre, qu'on respecte plus que les drapeaux éclatants et intacts des recrues, et que Ton expose enfin dan:, les cathédrales comme des reliques nationales, les noms de nos héros, plus ils auront été déchires et noircis, seront un jour vénérés avec d'autant plus d'enthousiasme dans 1e Panthéon de la liberté.

Ainsi que les héros de la révolution , la révolution elle-même a été calomniée, et représentée dans des libelles de toute sorte , comme un effroi des rois et un épouvantail des peuples. On a fait apprendre par cœur aux enfants, dans les écoles, les massacres de la révolution, et l'on ne vit, pendant longtemps dans les foires, que des images affreusement colorées de la guillotine. On ne peut nier sans doute qu'on n'ait employé trop souvent cette machine qu'inventa un médecin, célèbre orthopédiste, M. Guillotin, mais du moins on n'a pas longtemps tourmenté, torturé, roué les patients, comme on avait jadis tourmenté, torturé et roué mille et mille roturiers, vilains, bourgeois, et paysans dans le bon vieux temps. Que le? Français aient, à l'aide de cette machine, amputé le chef suprême de leur Etat, cela est certainement affreux, et l'on ne sait si l'on doit, à raison df ce fait, les accuser de parricide ou de suicide; mais, en réfléchissant aux circonstances atténuantes, nous trouvons que Louis de France fut moins une victime des passions que des événements,, et que ces mêmes gens qui poussèrent le peuple à une pareille action , et qui ont eux-mêmes en tout temps versé le sang des princes

en plus grande abondance , ne devaient pas paraître comme de bruyants accusateurs. Le peuple n'a sacrifié que deux rois , tous deux plutôt rois de la noblesse que du peuple, et cela non dans un temps de paix, non pou' de vils intérêts, mais au milieu des plus affreuses calamites de la guerre, quand il se vit trahi, et pendant qu'il épargnait le moins son propre sang; mais certainement plus de mille princes tombèrent traîtreusement sacrifiés à la cupidité ou à de frivoles intérêts, par le poignard, par le glaive et par le poison de la noblesse et des prêtres. On dirait que ces castes mettent le régicide au nombre de leurs privilèges , et qu'elles étaient par cela même intéressées à déplorer la mort de Louis XVI et de Charles Ier. Oh ! si les rois pouvaient reconnaître enfin que, rois du peuple, ils vivraient beaucoup plus en sûreté sous la protection des lois que sous la garde meurtrière de leurs barons et gentillâtres.

Mais ce ne sont pas seulement les héros de la révolution et la révolution elle-même, c'est tout notre siècle aussi qu'on a calomnié, c'est toute la liturgie de nos idées les plus saintes qu'on a parodiée, avec une audace inouïe; et, quand on entend ou qu'on lit nos misérables détracteurs, le peuple s'appelle, dans leur jargon, la canaille, la liberté est la licence effrénée; et c'est avec des yeux élancés au ciel et de pieux soupirs au'on se

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plaint et qu'on déplore que nous soyons frivoles et que nous n'ayons malheureusement pas de religion. Des sournois hypocrites, qui se traînent tout courbés sous le poids de leurs secrets péchés, osent calomnier un siècle qui est peut-être le plus saint de tous les siècles qui l'ont précédé et le suivront, un siècle qui se sacrifie pour les péchés du passé et pour le bonheur de l'avenir, le Messie parmi les siècles, un Messie qui aurait peine à porter sa couronne d'épines sanglante et le pesant fardeau de sa croix, s'il ne fredonnait de temps à autre un joyeux vaudeville, et ne lâchait pas quelque plaisanterie contre les modernes Pharisiens et Saducéens. Il serait impossible de supporter des douleurs aussi colossales sans de tels délassements d'esprit et sans le persiflage ! Le sérieux apparaît avec bien plus de puissance quand c'est la plaisanterie qui l'annonce-. Le siècle ressemble tout à fait à ceux de ses enfants narmi les Français qui ont écrit des livres très-badins et très-légers, et qui pourtant pouvaient être sévères et sérieux là où la vérité et le sérieux étaient nécessaires; par exemple, Laclos et Louvet de Gouvrai qui, tous deux, combattirent, quand il le fallut , pour la liberté avec la hardiesse et l'abnégation des martyrs, mais, du reste, écrivirent des livres très-frivoles et très-licencieux, et n'avaient, hélas! aucune religion.

Comme si la liberté n'était pas une tout aussi bonne religion que les autres ! Comme c'est la nôtre, nous ï. 17

pourrions donc, employant la même mesure, déclare* ses contempteurs frivoles et irreligieux.

Oui, je renouvelle la déclaration par laquelle j'ai commencé ces feuilles. La liberté est une religion nouvelle, la religion de notre temps. Si le Christ n'en est pas le Dieu, il en est au moins un prêtre sublime, et son nom illumine d'un éclat bienheureux le cœui des discales. Les Français sont le peuple élu de la nouvelle religion, c'est dans leur langue qu'eu ont été formulés les premiers évangiles et les premiers dogmes; Paris est la nouvelle Jérusalem , et le Rhin est le Jourdain qui sépare du pays des Philistbs la terre consacrée de la liberté.

SCHNABELEWOPSKI

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