‹ Reisebilder. Tableaux de voyageChapitre 5 sur 16 · XI · texte numérisé non relu

XI

Lies censeurs allemands

imbéciles

Madame, sous les chaleureux hémisphères de Léda se couvait déjà toute la guerre de Troie, et jamais vous ne pourrez comprendre les célèbres larmes de Priam, si je ne vous raconte d'abord la vieille histoire des œufs de cygne. C'est pourquoi je vous engage à ne pas vous plaindre de mes digressions. Il n'y a dans les chapitres précédents pas une seule ligne qui ne se rapporte à notre histoire; j'écris serré, j'évite le superflu, je me prive même souvent du nécessaire; par exemple, je n'ai pas cité une fois convenablement (je ne dirai pas des esprits, je veux parler au contraire des écrivains), et pourtant les citations des écrivains anciens et nouveaux sont le plaisir favori d'un jeune auteur, et quelques citations bien savantes parent bien leur homme. N'allez pourtant pas croire, madame , que c'est chez moi faute de connaître assez de titres de livres. Je possède d'ailleurs les finesses des grands esprits qui s'entendent trèsbien à dépiquer les raisins dans le baba, et les citations dans les cahiers de collège. En cas de besoin, je pourrais faire un emprunt de citations auprès de mes savants

amis. Mon ami Gans est, pour ainsi dire, un petit Rothschild, en fait de citations, et il m'en prêterait de bon cœur quelques millions, et s'il ne les avait pas chez lui, il pourrait facilement les emprunter chez quelques autres capitalistes intellectuels. Cependant je n'ai pas besoin, pour le moment, de faire un emprunt, je suis un homme solide; j'ai mes dix mille citations à manger par an; j'ai même trouvé le moyen de passer, comme de bon aloi , des citations fausses. Si quelque grand et riche savant, AJichael Béer, de Berlin , par exemple , veut m'acheter ce secret, je le lui céderai volontiers pour 19,000 thalers courant: je consentirai même à en rabattre. Dans l'intérêt de la littérature , je ne veux pas taire une autre invention, et vais la publier gratis :

Je dis donc que je regarde comme chose utile de citer tous les auteurs inconnus 'avec le numéro de leur maison.

Ces « braves gens et détestables musiciens » ( c'est ainsi que Ponce de Léon apostrophe l'orchestre), ces pauvres auteurs possèdent toujours au moins un petit exemplaire de leur livre oublié depuis longtemps, et pour retrouver ce livre, il faut bien qu'on sache le numéro de leur maison. Si je veux, par exemple , citer le Petit livre de Chants pour les compagnons de métiers, par Spitla, comment feriez-vous pour le trouver, vous, madame? Mais si je cite ainsi , Vid. Petit Livre de Chants pour les Compagnons de métiers, par V. Spitta; Lûnebourg , Lûner-Sirasse , n° 2,. à droite, à côté de i. 12

répicier, vous pouvez, madame, si vous trouvez que cela en vaille la peine, déterrer ce petit livre; mais cela n'en vaut pas la peine.

D'ailleurs, madame, vous n'avez pas d'idée de ma facilité à citer. Partout je trouve occasion de placer ma profonde érudition. Parlé-je, par exemple, de manger, je remarque dans une note que les Romains, les Grecs et les Hébreux ont mangé aussi ; je cite tous les plats

succulents apprêtés par la cuisinière de Lucullns

Malheur à moi d'être né près de dix-huit siècles trop tard!... Je remarque également que les repas en commun, chez les Grecs, s'appelaient de telle ou telle façon, et que les Spartiates ont mangé de mauvaises soupes noires... Il est bon pour moi cependant de n'avoir pas encore vécu dans ce temps-là;... je ne connais pas de pensée plus affreuse que celle d'être devenu, moi, pauvre homme, un Spartiate, car la soupe est mon mets favori... Madame, j'ai l'intention de faire bientôt un voyage à Londres; mais s'il est vrai qu'on n'y mange pas de soupe, le mal du pays me ramènera bientôt près du pot au feu de la patrie. Quant à la cuisine des anciens Hébreux , je pourrais m'étendre avec prolixité , et redescendre jusqu'à la cuisine judaïque des temps modernes...: je citerais, à cette occasion, toute la rue de la Juiverie... Je pourrais encore rapporter avecqaeîle tolérance beaucoup de savants Berlinois se sont exprimés sur la table des Juifs; j'arriverais aux autres avantages et excellences des Juifs , aux inventions dont on leur est

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redevable, par exemple, les lettres de change, le christianisme... Mais , halte-là ! Il ne faut pas trop élever leur mérite à l'égard de l'invention du christianisme, parce que nous l'avons véritablement encore peu pratiquée... Je crois que les Juifs eux-mêmes y ont moins trouvé leur compte qu'à l'invention des lettres de change. Je pourrais, à l'occasion des Juifs, citer aussi Tacite. Il dit qu'ils adoraient des ânes dans leurs temples, et, à propos des ânes, quel vaste champ de citations s'ouvre devant moi ! Que de choses remarquables on peut dire sur les ânes antiques opposés aux modernes! Combien raisonnables étaient ceux-là, et que ceux-ci sont stupides! avec quel bon sens parle, par exemple, l'âne de Baarlam, fils de Boër :

Vid. Pentat.Jib.

Madame, je n'ai pas précisément le livre sous la main, et je laisse la place en blanc. Mais pour l'insipide insignifiance des ânes modernes, je puis citer:

Vid.

Non, je veux laisser aussi en blanc cette citation; autrement je serais cité à mon tour, mais pour cause de diffamation. Les ânes modernes sont des ânes. Les ânes antiques, qui avaient un si haut degré de civilisation,

Vid Gesneri : De antiqua Honesiate Asinorvm.

— In comment : Gœtting. t. II , p. 32. —

se retourneraient dans leur tombeau , s'ils entendaient comme on parle de leurs descendants. Jadis le mot âne était un titre d'honneur, et avait autant de valeur qu'à présent conseiller aulique , baron , docteur en philosophie, etc. Jacob compare à un âne son fils Isaschar, Homère son héros Ajax, tandis qu'aujourd'hui on compare à cet animal M. Stuhr, qui veut se tuer pour un désespoir d'amour!... Madame, à propos de semblables ânes, je pourrais m'enfoncer bien avant dans la littérature, citer tous les grands horr/.nes qui ont été amoureux; par exemple Abailardus, Picus Mirandulanus, Borbonius, Cartesius. Angélus Politianus, Raymundus Lullus et Henricus Heineus... A propos de l'amour, je pourrais encore citer tous les grands hommes qui n'ont pas fumé de tabac, par exemple, Cicéron , Justinien, Goethe, Justizrath Hugo, moi... Nous nous trouvons par hasard tous les cinq quelque peu jurisconsultes. Mabillon ne pouvait supporter la fumée d'une pipe étrangère, et, dans son lter Germaniciun , il se plaint en parlant des auberges allemandes : Quod molestus ipsi fuerit iabaci graveolentis foetor. En revanche, on attribue à d'autres grands hommes une prédilection pour le tabac. Raphaël Thorus a écrit un hymne sur le tabac (vous ne savez peut-être pas, madame, qu'Isaac Elseverius l'a imprimé à Leide, anno 1628, format in-4°), et Ludovicus Kinschot y a fait une préface en vers. Graevius a même fait un sonnet sur le tabac. Le grand Boxhornius aimait le tabac. Bayle, dans son Dictionnaire critique et histo-

rique, rapporte de lui qu'il s'était laissé dire que le grand Boxhornius avait, pour fumer, un grand chapeau avec un trou dans le bord de devant, par lequel il faisait souvent passer sa pipe, atin qu'elle ne l'incommodât pas alors qu'il étudiait

Vous voyez, madame, que je ne manque ni de solidité ni de profondeur. Seulement, je ne suis pas encore très à mon aise avec la systématique. En véritable Allemand, j'aurais dû commencer ce livre par une explication de son titre , comme il est d'usage et de tradition dans le saint empire romain. Il est vrai que Phidias n'a pas fait de préface à son Jupiter, pas plus qu'on ne trouve de citation sur la Vénus de Médicis, que j'ai considérée sous toutes les faces... Mais les anciens Grecs étaient des Grecs, et nous sommes, nous autres, d'honnêtes Allemands; nous ne pouvons renier tout à fait la nature allemande, et il me faut donc m'expliquer, après coup, sur le mot Idées que j'ai écrit sur le titre de mon livre.

Madame, je parlerai donc

1° Des idées,

A. Des idées en général, a. Des idées raisonnables, £. Des idées déraisonnables,

a. Des idées ordinaires,

b. Des idées reliées en cuir de cochon.

Ces sections seront subdivisées en...; mais tout cela se trouvera en temps et lieu.

Madame, avant tout, avez-vous l'idée d'une idée! Qu'est-ce qu'une idée? Il y a quelques bonnes idées dans cet habit, me disait mon tailleur en considérant avec un sérieux regard de connaisseur la redingote qui date de mes jours d'élégance à Berlin, et dont on devrait maintenant faire une respectable robe de chambre. Ma blanchisseuse se plaint de ce que le pasteur Strauch a mis des idées dans la tête de sa fille, qu'elle en est devenue folle et ne veut plus entendre raison. Le cocher Pattensen grommelé en toute occasion ces mots : — C'est une idée, c'est une idée! Mais, hier, il s'est fâché bien fort quand je lui ai demandé ce qu'il se figurait par une idée. Et . dans sa mauvaise humeur, il grommelait : — « Eh bien, eh bien, une idée est une idée! Une idée, c'est une bêtise qu'on se fourre dans sa tête... » C'est dans ce sens que ce mot est employé comme titre d'un livre par M. le conseiller aulique Heeren, à Gœltingue.

Le cocher Pattensen est un homme qui, dans les vastes landes de Lunebourg , sait trouver son chemin la nuit et par le brouillard. Le conseiller aulique Heeren

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est un homme dont l'instinct, également subtil, retrouve les anciens chemins des caravanes de l'Orient, et qui les parcourt depuis un demi -siècle avec la même sûreté et la même patience qu'un chameau de l'antiquité. On peut se fier à de telles gens, on peut les suivre en toute assurance, et c'est pourquoi j'ai intitulé ce livre: « Idées. »

Le titre du livre signifie donc aussi peu que le titre de l'auteur. Celui-ci ne l'a pas choisi par suite d'un orgueil d'érudit, et ce titre ne doit nullement le faire accuser de vanité. Recevez-en l'assurance la plus douloureuse, madame, je ne suis pas vain. Cette remarque est nécessaire, comme vous le verrez plus bas; je ne suis point vain, et il pousserait un bois de lauriers sur ma tête, et une mer d'encens inonderait mon jeune cœur, que je ne deviendrais point vain pour cela. Mes amis et autres contemporains ont soigneusement pourvu à détruire ce vice. Vous savez, madame, que les vieilles commères dénigrent d'ordinaire un peu leurs enfants chéris, quand on les loue de leur beauté, afin que la louange ne gâte pas les chères petites créatures... Vous savez, madame, qu'à Rome , lorsque le triomphateur, arrivant du Champ-de-Mars , couronné de gloire , revêtu de la pourpre, faisait son entrée sur un char d'or, traîné par des coursiers blancs, et dominait, comme un dieu, le cortège solennel des licteurs, musiciens, danseurs, prêtres, esclaves, éléphants, porte-trophées , consuls , sénateurs, soldats; la canaille chantait derrière lui des

fescennes , des satyres insultantes ; et vous savez , madame, qu'il y a beaucoup de vieilles commères et de canaille dans notre chère Allemagne.

Vous comprenez bien , madame : les idées dont il est question ici sont aussi éloignées des idées platoniques , qu'Athènes Test de Gœttingue , et vous pouvez attendre aussi peu de bien de ce livre que de l'auteur lui-même. En vérité , que celui-ci ait pu faire concevoir de telles espérances, cela est inconcevable pour moi comme pour mes amis. La comtesse Julie prétend expliquer la chose, et assure que, lorsqu'il arrive au susdit auteur de dire quelque chose de vraiment spirituel et de vraiment neuf, ce n'est que feinte de sa part, et qu'au fond il est aussi sot que les autres. Cela est faux; je ne dissimule pas, je parle selon la nature de mon bec, j'écris en toute innocence, en toute simplicité ce qui me vient à l'esprit, et ce n'est pas ma faute si cela a le sens commun. Mais j'ai, en littérature, eu toujours plus de bonheur qu'à la loterie d'Altona (je voudrais que ce fût l'inverse), et il me sort souvent de la plume maint ambe de sentiments, maint quaterne de pensées, et c'est Dieu qui fait cela; car LUI , qui refuse aux pieux chantres d'Éloha et aux poètes édifiants, les belles pensées et la gloire littéraire, pour qu'ils ne soient pas trop loués par îa créature, ce qui leur ferait oublier le ciel où les anges leur préparent

déjà des logements LUI nous gratifie, nous autres

écrivains profanes, pécheurs et hérétiques, pour lesquels le ciel reste fermé, IL nous gratifie d'autant plus

de pensées remarquables et de gloire terrestre, le tout par grâce et miséricorde divines , afin que notre pauvre âme pe s'en aille pas tout à fait à jeun, et goûte sur cette terre un peu de ces délices qui lui sont refusées en haut.

Vid. Goethe et la Société des bons livres.

Vous voyez donc, madame, que vous pouvez sans danger lire mes écrits, qui témoignent précisément de la grâce et de la miséricorde de Dieu. J'écris dans une confiance aveugle en sa toute-puissance, je suis sous ce rapport un écrvain tout à fait religieux, et pour avouer la vérité, au moment où je commence cette période, je ne sais pas encore comment je la terminerai, et ce que je dois dire, et j'en laisse le soin au bon Dieu. Et comment aussi pourrais-je écrire sans cette pieuse confiance dans la volonté divine! Dans ma chambre se tient maintenant l'apprenti de l'imprimeur Langhoiï, qui attend de la copie; la parole à peine née court, brûlante et humide, vers la presse, et ce que je pense, ce que je sens en cet instant, peut, ce soir, être déjà de la maculature.

Il vous est bien facile , madame , de me rappeler le nonumque prematur in annum d'Horace. Cette règle peut, comme tant d'autres, être fort bonne en théorie, mais, en pratique, elle ne vaut rien. Quand Horace donnait à fauteur sa fameuse règle de laisser un ouvrage dormir pendant neuf ans dans le secrétaire, il aurait dû lui donner en même temps une recette pour vivre neuf ans

sans manger. Quand Horace imagina cette règle, il était peut-être assis à la table de Mécène, et mangeait des chapons Wiffés, du pudding de faisan à la sauce de venaison, des alouettes persanes aux navets de Teltow, dos langues de paon, des nids d'oiseaux indiens, Pt Dieu sait qjoi encore, et tout cela gratis. Mais nous, infortunés tard-venus, nous vivons dans un autre temps; nos Mécènes ont des principes tout autres : ils croient que les auteurs et les nèfles se bonifient quand on les laisse pendant quelque temps sur la paille : ils croient encore que les chiens littéraires ne valent rien pour la chasse aux images et aux idées quand ils sont trop gras; et quand par hasard ils nourrissent bien un pauvre chien, c'est, hélas! celui qui le mérite le moins, le bichon, par exemple , qui lèche la main, ou le petit épagneul bolonais, qui sait se blottir dans le sein parfumé de la dame de la maison, ou le caniche patient, qui sait rapporter, danser et battre le tambour... Au moment où j'écris ces lignes, mon petit carlin se dresse derrière moi et aboie... — Taistoi, mon ami, je n'ai pas voulu parler de toi; car lu m'aimes, et tu accompagnerais ton maître dans l'infortune et au milieu des dangers, et tu mourrais sur sa tombe aussi fidèlement que maint autre chien allemand qui. exilé sur la terre étrangère, se couche devant les portes de l'Allemagne, y gémit et meurt... Pardonnezmoi, madame, si j'ai fait une digression pour faire une réparation à mon pauvre chien; je reviens à la règle d'Horace et à son impraticabilité dans le dix-neuvième

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siècle, où les poètes doivent manger... Ma foi, madame, je ne pourrais y tenir vingt-quatre heures, encore moins attendre neuf ans : mon estomac a peu de goût pour l'immortalité. Tout bien considéré, je ne veux être immortel qu'à demi, et avoir un dîner tout entier; et si Voltaire consentait à céder, pour la bonne digestion d'un dîner, trois cents ans de sa gloire éternelle , moi , j'offre le double pour le dîner même. Hélas! et quels beaux, quels appétissants dîners on peut faire en ce monde ! Le philosophe Pangloss a raison : c'est le meilleur des mondes possibles ! Mais il faut avoir de l'argent dans ce meilleur des mondes, de l'argent dans sa poche, et non pas un manuscrit dans son secrétaire. L'aubergiste du Roi-d Angleterre est lui-même un écrivain, et connaît la règle d'Horace, mais je ne crois pas qu'il me donnât à manger pendant neuf ans, si je voulais l'appliquer, cette règle.

Au fond, pourquoi l'appliquerais-je ! j'ai tant de bonnes choses à écrire, que je n'ai pas besoin de choisir longtemps. Tant que mon cœur sera plein d'amour, et la tête de mon prochain pleine de sottises, je ne manquerai pas de matière pour écrire. Et mon cœur ne cessera d'aimer tant qu'il existera des femmes; s'il se refroidit pour celle-ci, il s'enflammera pour celle-là, et comme, en France, le roi ne meurt jamais, ainsi jamais ne meurt la reine en mon cœur, et j'y entends crier : La reine est morte ! vive la reine ! Il en est de même de la sottise de mon prochain, laquelle ne périra jamais; car

il n'y a qu'une sagesse, et celle-ci a des limites déterminées , mais il y a mille folies incommensurables. Le savant casuiste et confesseur Schupp va menu jusqu'à dire : « Il y a dans le monde plus de sots que d'honnies... »

Vid. Schuppii docia Opéra, p. 1121.

Quand on se rappelle que le grand Schuj pins a vécu à Hambourg , on ne trouve point exagérée cette donnée statistique. J'habite la même ville , et puis dire que j'éprouve une satisfaction complète quand je pense que de tous ces sots que je vois ici, je puis tirer parti dans mes ouvrages ; ce sont des honoraires comptant, de l'or en lingots. Je me trouve maintenant en pleine ré'colte. Le Seigneur m'a béni; les sots ont abondamment rendu cette année, et en bon économe, je n'en consomme que peu à la fois, je choisis la plus belle espèce, et la mets en réserve pour l'avenir. On me voit souvent à la promenade, gai et de belle humeur. Tel qu'un riche négociant, qui, de ravissement, se frotte les mains en passant entre tes rangs de caisses, de tonnes et de ballots de son magasin , je me promène au milieu de mon monde. Vous êtes tous à moi, vous m'êtes tous également chers, et je vous aime comme vous aimez votre argent, ce qui est beaucoup dire. J'ai ri de bien bon cœur en apprenant dernièrement qu'un de mes sots avait dit avec inquiétude qu'il ne savait comment je ferais pour vivre.., ; et

pourtant, il est lui-même un sot tellement capital que je pourrais déjà vivre sur lui seul comme sur un capital consolidé. Il y a maint sot de cette espèce qui n'est pas seulement pour moi de l'argent comptant, mais j'ai destiné à un usage déterminé l'argent qu'il peut me rapporter. Par exemple avec le prix d'un certain millionnaire gras et bien rembourré, je me ferai faire un ceitain siège bien coussiné que les Françaises nomment chaise percée. Pour sa grosse millionnaire, j'aurai un cheval.

Quand je vois le gros (un chameau entrerait plutôt

dans le royaume des deux que cet homme ne passerait par un trou d'aiguille), quand je le vois se dandiner pesamment à la promenade, je deviens d'une humeur singulière, et quoique je lui sois totalement inconnu, je le salue involontairement, et il me rend mon salut d'un air si cordial, si engageant, que je mettrais sur-le-champ sa bonté à profit, si ce n'était l'embarras que me causent tous ces hommes endimanchés qui passent. Madame son épouse n'est pas une femme à dédaigner :... elle n'a qu'un œil, mais il n'en est que plus vert. Sg\i nez est comme la tour qui regarde vers Damas Son sein est grand comme la mer, et il y flotte toutes sortes de rubans comme les banderoles des vaisseaux qui flottent sur cette mer... On sent le mal de mer rien qu'à la voir. Sa nuque est grasse et bombée comme un... (L'image comparative se trouve un peu plus bas.) Et pour tisser le rideau violet qui couvre cette image comparative, des milliers de vers à soie ont filé toute leur vie. Vous i. 13

voyez, madame, quel cheval je puis me donner! Quand je rencontrai la dame à la promenade , le cœur me bondit tout à fait 5 il me semble que j'enfourche, je fais siffler le fouet, claquer les doigts, j'appelle de la langue, je m aide des jambes... Hopp! hopp!... burr! burrî... et l'excellente créature me regarde avec tant dame, d'un air si intelligent, elle hennit dp? yeux, souffle avec les naseaux, coquette de la croupe, fait des courbettes, et prend tout d'un coup le petit trot... Et moi, les bras croisés, de la regarder complaisamment, et de délibérer si je dois la conduire en bride ou avec le filet, lui donner une selle anglaise ou une selle polonaise, etc., etc. Les gens qui me voient ainsi ne comprennent pas ce qui, dans cette femme, peut me charmer ainsi. Des langues rapporteuses voulaient déjà inquiéter monsieur son époux , et lui donner à entendre que je regardais sa compagne avec les yeux d'un roué. Mais ma respectable et douillette chaise percée a répondu, dit-on, qu'il me *enait pour un jeune homme innocent et même un peu timide, qui le regardait avec une certaine bénignité, comme quelqu'un qui sentirait le besoin de se mettre à l'aise avec lui , et qu'un embarras un peu gauche retiendrait. Mon noble coursier pensait au contraire que j'avais i'air aisé et cavalier, et que ma politesse prévenante annonçait seulement le désir d'être invité une fois à dîner chez eux.

Vous voyez, madame, que je puis utiliser tous les hommes, que Talmanach des adresses est, à vrai diref

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l'inventaire de mon actif. Je ne puis non plus, et par la même raison, faire banqueroute, car je changerais en sources de produits mes créanciers eux-mêmc*. En outre, comme je l'ai dit, je vis réellement avec beaucoup d'économie, une désespérante économie. Par exemple , au moment où j'écris ceci, je suis iogé dans une chambre sombre et triste de la rue des Ténèbres, mais je m'en accommode volontiers; d'ailleurs, je pourrais , si je voulais , m'établir dans le plus beau jardin tout aussi bien que mes amis et cousins : je n'aurais qu'à réaliser mes pratiques du matin. Ceux-ci, madame, se composent de coiffeurs défrisés, d'entremetteurs déchus, de restaurateurs qui eux-mêmes n'ont plus rien à manger, tous véritables canailles qui savent fort bien trouver ma maison , et pour un pourboire comptant me racontent la chronique scandaleuse de leur quartier. Vous vous étonnez, madame, que je n'aie pas jeté, une fois pour toutes, à la porte une telle engeance?... Mais à quoi pensez-vous, madame? Ces gens-là sont mes fleurs* Je les décrirai un jour dans un beau livre qui me rapportera de quoi acheter un beau jarch'n; et dans leurs visages rouges, jaunes, bleus et panachés, je crois déjà voir les fleurs de ce jardin. Que m'importe que le nez d'autrui prétende que ces fleurs ne sentent que l'eaude- vie, le tabac, le fromage et le vice ! Mon nez, à moi, qui est la cheminée de ma tête, où l'imagination monte et descend en guise de ramoneur, soutient le contraire, et ne trouve à ces gens que l'odeur de rose, de jasmin,

de violette, d'œillet, de giroflée... Oh ! que je me trouverai bien le matin dans mon jardin, écoutant le chant des oi&caux , réchauffant mes membres au doux soleil , respirant la fraîche haleine de la verdure, et à Taspecf des fleurs, me rappelant mes canailles du matin !

Pour le moment je suis encore logé dans la sombre rue des Ténèbres, dans ma sombre chambrette, et je me contente d'accrocher au milieu le plus grand obscurant du pays. — Mais, y verres-vvus plus clair alors? — A l'instant même, madame... Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas l'homme en personne que je pends, mais seulement la lampe de cristal qu'il me rapporte. Cependant, je crois que ce serait mieux, et qu'il se ferait soudain une grande clarté dans le pays, si l'on pendait in natura les obscurants.

Madame, il me prend une subite et grande envie de déjeuner, car depuis sept heures je suis assis à écrire, et il commence à faire froid dans mon estomac et dans ma tête. Je ne me sens plus ce matin aussi heureusement en train d'écrire; je remarque que le bon Dieu m'abandonne... Madame, je crains que vous ne l'ayez remarqué encore plus tôt que moi... Oui, je m'aperçois que l'assistance divine ne m'a pas encore soutenu une seule foi.c ce matin... Madame, je vais déjeuner, et après déjeuner je commencerai un nouveau chapitre , et vous racon-

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terai comment, après la mort de Legrand, j'arrivai à Godesberg.

J'ai une faim colossale. Il me semble que je pourrais dévorer à mon déjeuner tous les éléphants de l'Indostan, et que le Munster de Strashourg pourrait me servir de cure-dent. J'ai toujours plus faim le matin que l'aprèsmidi. Mais le soir il me prend une soif si sentimentale, que je humerais volontiers toute la voie lactée du ciel.

En arrivant à Godesberg, je m'assis aux pieds de ma belle amie , et près de moi se coucha son grand chien brun; et tous deux, nous regardions dans ses yeux.

Grand Dieu ! daas ces yeux se trouvaient toute la félicité de la terre et un ciel tout entier. J'aurais pu mourir de bonheur en contemplant ces yeux, et si j'étais mort dans ce moment, mon âme se serait envolée droit sous ses paupières. Non, je ne puis décrire ces yeux ! Je veux faire venir de la maison des fous un poëte dont la tête s'est dérangée par amour, afin qu'il me cherche dans l'abîme de sa folie une image à laquelle je puisse comparer ces yeux... Soit dit entre nous, je suis moi-même assez fou pour n'avoir pas besoin d'aide en cette affaire.

Godd— m ! quand elle vous regarde , disait un jour un Anglais, ainsi tranquillement du haut en bas, ses regards feraient fondre les boutons de cuivre de l'habit et le cœur tout ensemble.

F e ! disait un officier français , ce sont des yeux du plus gros calibre, qui vous lancent des regards de trentesix; et quand cela vous touche, crac! vous tombez

amoureux. Il y avait là un avocat de Mayence , à cheveux rouges, qui dit : Ses yeux ont l'air de deux tasses de café noir. Il croyait dire quelque chose de très-doux, parce qu'il mettait toujours une horrible quantité de sucre dans son café.

Mauvaises comparaisons !

Moi et le chien brun, nous étions silencieuseikfint assis aux pieds de la belle dame; nous la regardions et nous écoutions. Elle était assise près d'un vieux soldat grisonnant, une figure chevaleresque, dont le redoutable front était couvert de cicatrices, ils parlaient tous deux des sept montagnes que colorait d'une teinte rouge le soleil couchant, et devant lesquelles les flots bleus du Rhin passaient majestueusement et paisiblement. Que nous importaient les sept montagnes, et le soleil couchant et les flots bleus du Rhin, et les barques aux voiles blanches qui flottaient à leur surface, et la musique qui retentissait sur une de ces embarcations, et l'étudiant moutonnier qui chantait si amoureusement sur cette barque... Moi et le chien brun nous regardions dans l'œil de notre amie, nous admirions son visage qui brillait au milieu de ses tresses et de ses boucles noires, comme la lune lorsqu'elle se montre rose et argentée au milieu des nuages sombres. C'étaient de grands traits grecs, des lèvres hardiment arrondies, empreintes de mélancolie, de tendresse et de gaieté enfantine, et lorsqu'elle parlait, les paroles retentissaient profondément, comme des soupirs , et s'échappaient cependant vive-

ment et avec impatience. Et quand elle parla, et que les paroles tombèrent de sa bouche comme une chaude et riante pluie de fleurs, oh! alors, les rayons rouges du soir colorèrent mon âme, les souvenirs de mon enfance défilèrent tous, musique en tête : enfin, par-dessus tout, la voix de la gentille Véronique retentissait comme le son d'une clochette; je pris la main de la belle amie, et je la pressai contre mes yeux jusqu'à ce que ces accords se turent dans mon âme. Puis, je me levai en riant, le chien en aboyant, et le front du vieux général, de s'assombrir davantage.

Et je m'assis de nouveau, je repris la petite main , je la baisai , et je me mis à parier de la petite Véronique.

Madame , vous désirez que je vous décrive ïa tournure de la petite Véronique ; mais je ne veux pas. Vous, madame, on ne peut pas vous forcer de lire dans ce livre une ligne de plus que vous ne voulez; moi, de mon côté , j'ai le droit de n'écrire que ce qui me plaît. Tl me plaît donc de vous décrire en ce moment la belle main que j'ai baisée dans le précédent chapitre.

Avant tout, je dois en convenir, je n'étais pas digne de baiser cette main. C'était une belle main, si tendre, si transparente, si éclatante, si douce , si parfumée, si soyeuse, si veloutée... En vérité, j'ai envie d'envoyer chez l'apothicaire chercher pour dix sous d'épithètes.

Au doigt du milieu, était un anneau avec une perle... Je n'ai jamais vu perle jouer un si misérable rôle ! A l'annulaire, elle avait un anneau avec une antique bleue sur laquelle j'ai étudié l'archéologie pendant des heures entières. A l'index elle portait un diamant; c'était un talisman . tant que je le voyais, j'étais heureux, car là où il était était aussi le doigt, conjointement avec ses quatre collègues. Et souvent avec les cinq doigts elle me frap-

pait la bouche. Depuis que j'ai été ainsi manipulé, je crois fort et ferme au magnétisme. Mais elle ne frappait pas fort, et je l'avais toujours mérité par quelque parole impie. Quand elle m'avait frappé, elle s'en repentait aussitôt; elle prenait un gâteau, le rompait en deux, m'en donnait une moitié, et donnait l'autre moitié au chien brun, en disant avec un doux sourire: — Vous deux, vous n'avez pas de religion , et vous ne serez pas élus; aussi faut-il vous donner des gâteaux dans ce monde, car il n'y aura pas de table mise pour vous dans le ciel. — Elle avait un peu raison: j'étais alors trèsirréligieux; je lisais Thomas Payne , le Système de la Nature, l'indicateur westphalien et Schleiermacher ; je me laissais pousser la barbe et la raison , et je voulais m'enrôler parmi les rationalistes. Mais lorsque la b Ile main passait sur mon front, ma raison s'arrêtait, je me sentais rempli de doux rêves, je croyais entendre chanter des cantiques, et je pensais à la petite Véronique.

Madame , vous ne pouvez pas vous figurer combien Véronique paraissait jolie dans son petit cercueil. Les cierges allumés qui étaient dressés autour d'elle, jetaient leur clarté sur son petit visage pâle et souriant, et sur les rosettes de soie rouge et les feuilles de clinquant d'or dont sa petite tête et sa petite chemise mortuaire étaient ornées. La pieuse Ursule m'avait conduit le soir dans cette chambre tranquille, et en voyant ce petit cer cueil , les cierges et les fleurs disposés sur la table , je crus d'abord que c'était une belle image de sainte en

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cire; mais bientôt, je reconnus cette figure chérie, et je demandai en riant pourquoi la petite Véronique était si tranquille? Et Ursule me répondit : — C'est la mort qui fait cela.

Lorsqu'elle dit: — C'est la mort qui fait c^la... Mais je ne veux pas conter à présent cette histoire , elle traînerait trop en longueur. 11 me faudrait parler d'abord de la pie boiteuse qui sautillait sur la place du château et qui avait plus de trois cents ans, et tout cela me rendrait mélancolique.

Il me prend envie de conter une autre histoire. Elle est fort intéressante et convient parfaitement à cette place; car c'est présisément Thistoire que je voulais conter en commençant.

Ce n'était que ténèbres et douleur dans le sein du chevalier. Le dard de la calomnie ne l'avait que trop bien frappé, et comme il traversait la place San-Marco, il lui sembla que son cœur allait répandre du sang et se briser. Ses jambes chancelaient de lassitude ; et il faisait une lourde journée d'été. La sueur coulait de son front , et lorsqu'il entra dans la gondole il soupira profondément. Il resta assis machinalement dans la chambre noire de la gondole, regarda d'un air distrait les vagues molles des lagunes, qui le transportèrent dans un lieu bien connu .sur laBrenta, et lorsqu'il descendit devant ce palais, qu'il connaissait si bien, il entendit qu'on lui disait : — La signora Laura est dans le jardin.

Elle était debout , appuyée contre la statue de Laocoon , près d'une touffe de roses rouges, à l'extrémité de la terrasse, non loin des saules pleureurs qui se penchent mélancoliquement sur le fleuve: elle était là, riai>te et douce image de l'amour, entourée de roses. Pour lui , il s'éveilla comme d'un mauvais rêve , et se trouva plongé dans les délices et les désirs.

— Signora Laura, dit-il, je suis un infortuné poursuivi par la haine, la misère et le mensonge. Puis il hésita et balbutia : — Mais je vous aime. Puis une larme de joie roula dans ses yeux , et les yeux humides , les lèvres brûlantes, il s'écria : — Sois à moi ! aime-moi !

Un voile mystérieux a été jeté sur cette heure. Nul mortel ne sait ce que la signora Laura a répondu , et lorsqu'on interroge à ce sujet son bon ange gardien dans le ciel, il se couvre la tête, soupire et se tait.

Le chevalier resta longtemps seul près de la statue de Laocoon. Sa figure était blanche et défaite comme elle. Il effeuillait machinalement toutes les roses, et brisa même les jeunes boutons... L'arbre n'a plus jamais porté de fleurs... Au loin, un rossignol malade faisait entendre des mélodies plaintives \ les saules étaient agités; les vagues noires de la Brenta murmuraient sourdement ; la nuit s'éleva dans le ciel avec sa lune et ses étoiles, et une belle étoile, la p.us belle de toutes, tomba le long du ciel et disparut»

Vous pleurez, madame?

Oh ! puissent ces yeux, qui versent de si belles larmes, éclairer encore longtemps le monde de leurs rayons, et puisse une tendre main les fermer un jour, à l'heure de la mort ï Un doux oreiller est encore une bonne chose à l'heure de la mort, madame, et puisse-t-il ne pas vous manquer; et, lorsque votre belle tête fatiguée s'y affaissera, et que vos cheveux noirs se répandront sur vos joues pâles, veuille alors Dieu vous rendre les pleurs qui ont coule pour moi...; car je suis moi-même le chevalier pour qui vous avez pleuré, je suis moi-même le chevalier errant de l'amour, le chevalier de l'étoile tombée.

Vous pleurez, madame !

Oh, je connais ces larmes! Pourquoi feindre plus longtemps? Vous, madame, vous êtes vous-même la belle dame qui a déjà pleuré si amèrement à Godesberg, au récit de ce conte triste de ma vie... Comme des perles sur des roses coulaient vos pleurs sur vos joues... Le chien brun restait immobile; Y angélus tintait à Kœnigswinler; le Rhin murmurait plus doucement; la nuit

couvrait la terre avec son manteau noir; et j'étais assis à vos pieds, madame, regardant le ciel étoile. Un moment, je pris vos yeux pour deux étoiles. Mais comment peut-on confondre de si beaux yeux avec des étoiles? Ces froides lumières du ciel ne peuvent pas pleurer sur la misère d'un homme, d'un homme qui est si misérable qu'il n'a plus de larmes.

Et j'avais encore des raisons particulières pour ne pas méconnaître ces yeux. Dans ces yeux, habitait l'âme de la petite Véronique.

J'ai calculé, madame, que vous êtes née juste le jour où mourut la petite Véronique. Johanna d'Andernacht m'avait promis que je retrouverais la petite Véronique à Godesberg,... et je vous ai aussitôt reconnue. C'a été jadis une mauvaise pensée à vous, madame, de mourir, lorsque nos jolis jeux commençaient à aller si bien. Depuis que la pieuse Ursule m'avait dit : — C'est la mort qui fait cela, — je me promenais seul et gravement dans la grande galerie de tableaux; mais ces figures ne me plaisent plus autant qu'autrefois : elles me semblaient tout à fait décolorées. Un seul tableau avait conservé son coloris et son éclat... Vous savez, madame, de quel tableau je parle.

C'est celui du sultan et de la sultane de Delhi.

Vous souvenez-vous, madame, comme nous p.ous arrêtions durant des heures entières devant ce tableau? Et comme la pieuse Ursule ricanait d'une manière singulière, lorsque les gens remarquaient que les figures

du tableau ressemblaient tant aux nôtres? Madame, je trouve que vous étiez fort ressemblante , et il est inconcevable que le peintre ait saisi jusqu'au costume que vous portiez alors à Delhi. On dit qu'il était fou, et qu'il avait rêvé cette image. Ou bien son âme résida-t-elle donc jadis dans ce grand singe sacré, qui se tenait derrière vous comme un jockey? En ce cas, il dut se souvenir de ce voile gris d'argent sur lequel il répandit du vin, et qu'il tacha. Je fus content de le voir enlever: il ne vous habillait pas très-bien. En général le costume de l'Europe vous va mieux que le costume indien... Sans doute les jolies femmes sont jolies dans tous les costumes

Vous souvenez-vous , madame , qu'un galant Bramin (il ressemblait à Ganesa, le dieu à la trompe d'éléphant, monté sur une souris) vous fit un jour ce compliment : — La divine Maneca, lorsqu'elle descendit de la cité d'or d'Indrah auprès du roi Wiswamitra, n'était certainement pas plus belle que vous, madame.

Vous ne vous en souvenez plus ! Trois mille ans se sont à peine écoulés depuis que cela vous a été dit, et les jolies femmes d'ordinaire n'oublient pas si vite un tendre compliment.

Quant aux hommes, le costume indien leur sied mieux que le o >stume d'Europe. 0 mes pantalons de Delhi, mes pant lions couleur de rose, brodés de fleurs de lotus ! si je vous avais portés lorsque j'étais aux genoux de la signora Laura, et que je la suppliais de m'aimer, le pré»

cèdent chapitre eût fini autrement. Mais, hélas ! je portais alors des pantalons couleur de paille, qu'un prosaïque Chinois avait tissus à Nankin... Ma perte y était tissue... Et je fus malheureux.

Souvent un jeune homme est assis à la table d'un petit café allemand; il boit tranquillement sa tasse de café, et, pendant ce temps, dans le lointain empire de la Chine , pousse et fleurit son malheur; on le tisse , on le teint, et, en dépit de la grande muraille, il trouve son chemin jusqu'au jeune homme, qui le prend pour un pantalon de Nankin , qui le passe innocemment , et qui devient infortuné pour le reste de sa vie... Oui, madame, une grande infortune peut se nicher dans le cœur étroit de l'homme , et s'y cacher si bien, que le pauvre homme n'en sent rien pendant des jours entiers, et il va, il vient, il siffle, il chante, tra la la, tra la la, la la!

— Elle éta;t aimable et il l'aimait ; mais lai, il u'était pas aimable et elle ne l'aimait pas. — Ancienne pièce de théâtre. —

— Et c'est à cause de cette sotte histoire que vous avez voulu vous brûler la cervelle ?

— Madame, lorsqu'un homme veut se brûler la cervelle, il a toujours de bonnes raisons, vous pouvez le croire. Mais connaît-il lui-même ces raisons? C'est là une question. Jusqu'au dernier moment, nous jouons la comédie avec nous-mêmes. Nous masquons notre misère, et tandis que nous expirons d'une blessure à la poitrine, nous nous plaignons d'un mal de dents.

Madame, vous avez certainement un remède pour le mal de dents?

Moi, j'avais un mal de dents dans le cœur. C'est un terrible mal, et le meilleur remède, c'est le plomb et la poudre noire, qui a été inventée par Barthold Schwartz.

Le mal, comme un ver, rongeait et dévorait mon cœur... Ce n'est pas la faute du pauvre Chinois : j'avais

moi-même apporté ce mal au monde. Il germait déjà dans mon berceau, et lorsque ma mère me berçait, il se berçai' avec moi, et quand elle chantait pour m'endormir, il s'endormait avec moi, et il se réveillait dès que j'ouvrais les yeux. Lorsque je devins plus grand, mon mal grandit, et enfin brisa mon...

Parlons d'autres choses, de couronnes de fleurs, ne jeunes filles, de bals masqués, de plaisirs et de joies... Tralla la, tralla la la, la la la, — la,— la, — la.,.

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