IDÉES
— Écrit en 1826. —
— Elle était aimable et il l'aimait; mais lui, il n'était pas aimable et elle ne l'aimait pas.
— Ancienne pièce de théâtre. —
Madame, connaissez-vous cette vieille pièce? c'est une pièce tout à fait distinguée, seulement un peu trop mélancolique. J'y ai une fois joué le rôle principal, et toutes les dames pleuraient. Une seule ne pleura point, elle ne versa pas une larme, et ce fut là justement la pointe de la pièce, la véritable catastrophe.
Oh ! cette seule larme ! elle me tourmente toujours ,
elle fait l'objet de toutes mes pensées. Satan, lorsqu'il
veut perdre mon âme, me murmure à l'oreille un chant
malicieux sur cette larme qui n'a pas été pleurée, une
fatale cnanson, avec une mélodie encore plus fatale. — Ah! ce n'est que dans l'enfer qu'on entend cette mélodie
Vous pouvez vous figurer comment on vit dans le ciel, madame, d'autant plus que vous êtes mariée. Là, on s'amuse d'une façon vraiment exquise, on a tous les divertissements possibles, on passe ses jours dans la joie et les plaisirs, absolument comme Dieu en France. On dîne du matin au soir, les volailles rôties volent çà et là, la saucière au bec, et se sentent très-flattées lorsqu'on veut bien les prendre ; des tourtes au beurre, dorées, poussent droites comme des tournesols; partout des ruisseaux de bouillon et du vin de Champagne; partout des arbres auxquels flottent des serviettes; on mange, on s'essuie la bouche, et Ton mange de nouveau sans fatiguer son estomac. On chante des psaumes, ou l'on joue et l'on badine avec les tendres petits anges, ou l'on va se promener sur la verte prairie de l'Alléluia, et les belles robes blanches flottantes vous habillent commodément, vous parent à merveille, et rien ne trouble votre sérénité. Nulle douleur, pas un déplaisir, même lorsqu'un autre marche par hasard sur les cors de vos pieds, et vous dit : — Excusez ! vous lui répondez en souriant et avec satisfaction : — Tu ne m'as point fait mal, frère; au contraire, mon corps en a ressenti une plus douce et plus céleste volupté.
Mais de l'enfer, madame, vous n'en avez aucune idée.
De tous les diables vous ne connaissez que le plus petit, le gentil croupier de l'enfer. L'enfer, vous ne le connaissez que d'après l'opéra de Don Juan, et il ne vous paraît jamais assez brûlant pour ce trompeur de femmes, qui donne un si mauvais exemple, bien que nos honorables directeurs de théâtre emploient en sa faveur autant de flammes bleues , de pluies de feu , de poudre et de colophonium que peut en désirer un bon chrétien en enfer.
Cependant , en enfer, les choses vont beaucoup plus mal que ne se le figurent les directeurs de théâtre. Il y règne une chaleur infernale, et dans les jours caniculaires où je le visitai, c'était à ne pas la supporter. Vous ne pouvez avoir une idée de l'enfer, madame; nous en recevons peu de nouvelles officielles. — Mais que les pauvres âmes qui sont là-bas soient obligées de lireious les mauvais sermons qu'on imprime en haut, ceci est une calomnie. La vie de damné n'est pas aussi dure, Satan n'inventera jamais des tortures aussi raffinées. En revanche, la peinture du Dante est trop modérée dans son ensemble, elle est par trop poétique. L'enfer se pré- 3nta à moi comme une grande cuisine bourgeoise, avec un poêle immense sur lequel se trouvaient trois rangées de pots de fer, et dans ces pots étaient les damnés. lis y cuisaient.
Dans la première rangée étaient les pécheurs chrétiens, et, le croirait-on? leur nombre n'était pas trop petit , et les diables attisaient le feu sous eux avec une
activité toute particulière. Dans une autre rangée étaient les juifs, qui criaient sans cesse, et que les diables taquinaient de temps en temps, comme il arriva à un gros prêteur sur gages tout essoufflé, qui se plaignait de cette chaleur insupportable, et sur lequel un petit diable versa quelques seaux d'eau glacée , afin qu'il vît que le baptême est un bienfait rafraîchissant. Dans la troisième rangée étaient les païens qui, ainsi que les juifs, ne peuvent prendre part à la félicité éternelle, et qui doivent brûler éternellement. J'entendis un de ceux-ci, sous lequel un diable à quatre griffes mettait de nouveaux charbons, s'écrier du fond de son pot : — Épargnez-moi; j'étais Socrate, le plus sage des mortels ! J'ai enseigné la vérité et la justice, et j'ai sacrifié ma vie pour la vertu ! Mais le butor de diable ne se laissait pas troubler dans son office, et murmurait : — Bah ! il faut que tous les païens brûlent, et nous ne pouvons pas faire d'exception pour un seul homme.— Je vous assure, madame , que c'était une chaleur épouvantable , et des cris, des soupirs, des gémissements, des contorsions, des grincements, des hurlements à faire frémir... Et à travers tous ces bruits effroyables, on entendait distinctement cette fatale mélodie de la chanson sur la larme qui n'a pas été pleurée.
Madame, l'ancienne pièce de théâtre que j'ai citée est une tragédie, bien que le héros n'y soit pas égorgé, et qu'il n'y égorge pas. Les yeux de l'héroïne sont beaux, très-beaux... Madame, ne sentez-vous pas l'odeur de violette? Ses yeux sont si beaux et si bien aiguisés, qu'ils me pénétrèrent dans le cœur comme des poignards, et sortirent certainement par le dos, regardant de l'autre côté. — Mais je ne mourus pas de ces yeux assassins. La voix de l'héroïne est aussi très-belle... Madame, n'entendez-vous pas chanter un rossignol? Une belle voix, une voix soyeuse, un doux tissu des tons les plus ravissants, et mon âme en fut enveloppée, et s'étrangla et se tourmenta. Moi-même (c'est le comte du Gange qui parle maintenant, et l'histoire se passe à Venise), moi-même je me sentis plus d'une fois las de tous ces tourments , et je pensais déjà à mettre fin à l'histoire dès le premier acte, et à me faire sauter mon bonnet de fou avec la tête. Je me rendis à cet effet dans un magasin de nouveautés situé strada Bursta, où je trouvai
une pp?r8 de beaux pistolets exposés dans la montre. Je m'ea souviens encore très-bien , ils étaient placés à côté de riants joujoux en nacre et or, de cœurs de fer suspendus à des chaînes d'or, de tasses de porcelaine avec de tendres devises, de tabatières à jolies peintures : par exemple, la divine histoire de Susanne, Léda avec le cygne, l'enlèvement dts Sa bines, Lucrèce, grosse vertu, le sein nu, et se frappant avec un poignard, après coup, la belle Féronnière, enfin tous visages séducteurs... Mais je n'en achetai pas moins les pistolets, sans beaucoup marchander, j'achetai aussi de la poudre et des balles; je m'en fus ensuite à la taverne du signor Zampetto, et me fis apporter des huîtres et un grand verre de vin du Rhin.
Je ne pouvais manger, je pouvais encore moins boire. Des larmes brûlantes tombèrent dans le verre, et dans ce verre je vis ma douce patrie, le Gange sacré aux eaux bleues, l'Himalaya éternellement resplendissant, les gigantesques forêts de bananiers, où passaient avec calme les prudents éléphants et les blancs pèlerins; des fleurs, étranges comme les produits d'un rêve, me regardaient avec une pitié secrète, de merveilleux oiseaux au plumage d'or criaient leur joie, les rayons du soleil et les singes lutins se jouaient autour de moi, des lointaines pagodes arrivaient les pieuses harmonies des prières sacerdotales, et, au travers de ces bruits , dominait la voix douloureusement plaintive de la sultane de Delhi... Sur les tapis de son harem elle courait comme
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une folle, déchirait ses voiles d'argent, culbutait l'esclave noir qui tient l'éventail de paon, pleurait, tempêtait, criait... Mais je ne pouvais la comprendre: la taverne du signor Zampetto est éloignée de trois mille lieues du harem de Delhi , et puis la belle sultane était morte depuis trois mille ans... Et je bus coup sur coup, je bus ce vin, lumineux et rayonnant, et cependant il fit de plus en plus sombre dans mon âme, qui devint toujours plus triste... Je fus condamné à mort
Quand je remontai l'escalier de la taverne, j'entendis sonner la cloche des suppliciés; les flots de la foule s'écoulaient dans la rue; mais, moi, je me mis au coin de la strada San-Giovanni, et récitai le monologue suivant :
Dans les vieux contes il y a des châteaux d'or,
Où résonnent les harpes, où dansent les jeunes filles,
Où brillent les riches livrées, où le jasmin,
Et le myrte et la rose épandent leurs parfums...
Et pourtant une seule parole de désenchantement
Fait en un instant tomber tout cet éclat en poudre,
Et il ne reste rien que de vieilles ruines,
Des oiseaux, nocturnes et des marécages.
C'est ainsi que moi, par une seule parole,
J'ai désenchanté toute la nature fleurie.
Elle est maintenant étendue, inanimée, froide et livida
Comme le cadavre paré d'un roi,
Auquel on a fardé les os des joues
Et mis encore un sceptre dans la main.
Mais les lèvres sont jaunes et fanées.
Parce qu'oo a oublié de les peindre également en rouge;
Et les souris s'ébattent autour du nez royal,
Et insultent insolemment au grand sceptre.
Il est généralement reçu, madame, qu'on se tient un monologue avant que de se brûler la cervelle. La plupart des hommes profitent, dans cette occasion, de celui de Hamlet : Être ou ri être pas. C'est un bon passage, et je l'aurais volontiers cité ici; mais chacun se préfère: et quand on a écrit, comme moi, des tragédies où se trouvent de tels discours d'adieux, comme, par exemple, dans mon immortelle tragédie iïAlmanzor, il est bien naturel que Ton donne la préférence à ses propres vers, même sur ceux de Shakspeare. Dans tous les cas, ces sortes de sermons sont un usage très-louable. On gagne au moins du temps par là. — C'est ainsi que je m'arrêtai quelque temps au coin de la strada San-Giovanni , et lorsque j'étais là, comme un criminel condamné à mourir, tout à coup je la vis venir, elle!
Elle portait une robe de soie bleu de ciel, et son chapeau rose ; et ses yeux me regardaient si doucement, son regard chassait si bien la mort, il donnait si bien la vie!... Madame, vous avez lu dans l'histoire romaine que, dans la vieille Rome , lorsque les vestales rencontraient sur leur chemin un criminel que l'on conduisait
au supplice, elles avaient droit de lui faire grâce, et le pauvre malheureux conservait sa vie... D'un seul regard elle m'avait sauvé de la mort, et j'étais devant elle , animé d'une nouvelle existence , et comme ébloui de l'éclat de sa beauté... Elle passa et me laissa vivre»
Elle me laissa vivre, et je vis, et c'est l'affaire principale.
Que d'autres jouissent de la pensée que leur bienaimée viendra orner leur tombeau de fleurs et l'arroser de ses lai mes. — 0 femmes ! haïssez-moi , riez de moi , bafouez-moi, mais laissez-moi vivre. La vie est trop follement douce, et le monde est si agréablement sens dessus dessous! C'est le rêve d'un dieu pris de vin, qui s'échappe, sans prendre congé, du banquet divin, et s'en va dormir dans une étoile solitaire, ignorant qu'il crée tout ce qu'il rêve... Et les images de son rêve se présentent, tantôt avec une extravagance bigarrée, tantôt harmonieusement raisonnables... L'Iliade, Platon, la bataille de Marathon, la Vénus de Médicis, le Munster de Strasbourg, la révolution française, Hegel, les bateaux à vapeur, sont de bonnes pensées détachées de ce grand rêve du dieu... Mais cela ne durera pas longtemps : le dieu se réveillera; il frottera ses paupières endormies; il sourira, et notre monde s'écroulera dans le néant... II n'aura jamais existé.
N'importe; je vis. Ne serais-je qu'une ombre, qu'une image d'un songe, cela vaut encore mieux que le froid noir, et le vide néant de la mort. La vie est le plus grand de tous les biens ; et le pire de tous les maux , c'est la mort. Que les lieutenants des gardes de Berlin en rient et traitent de lâche le prince de Hombourg parce qu'il recule devant sa tombe ouverte... Henri Kleist avait autant de courage que ses camarades bombés et bien lacés, et malheureusement ii Ta prouvé. Mais tous les esprits vigoureux aiment la vie. L'Egmont de Goethe ne se sépare pas volontiers « des amicales habitudes de l'existence. » L'Edwin d'Immermann tient à la vie « comme un petit enfant se tient au sein de sa mère, » et bien qu'il lui semble dur d'exister par la grâce d'autrui , il demande cependant grâce :
Car vivre, respirer est après tout le bien suprême.
Quand Ulysse trouve Achille dans les enfers, à la tête de la phalange des héros morts, et qu'il lui vante sa renommée parmi les vivants et sa gloire parmi les morts, celui-ci répond :
Ne me parle pas de la mort pour me consoler, Odysseus ! J'aimerais mieux labourer les champs comme un journalier Être un pauvre homme sans patrimoine et sans héritage, Que de commander à tous les morts qui ont disparu de la terre !
Dieu merci, je vis ! Dans mes veines fermente la rouge liqueur de la vie, sous mes pieds tressaille la terre;
j'embrasse dans une ardeur amoureuse les arbres et les statues de pierre, et ils s'animent sous mes baisers. Chaque femme est pour moi le don d'un monde entier; je nage dans les mélodies enchanteresses de ses traits, et d'un seul de mes regards je la pos;*ode plus que d'autres avec toute leur puissance pendant toute leur vie. Car chaque instant est pour moi une éternité. Je ne mesure point le temps avec l'aune de Brabant ni avec la petite aune de Hambourg, et n'ai point besoin de me faire promettre par un prêtre une seconde vie, puisque j'ai déjà assez à jouir en celle-ci, quand je vis en arrière, dans la vie des ancêtres, et que je me conquiers une éternité dans l'empire du passé.
Je vis ! L'artère de la nature fait battre ma poitrine, et quand je respire avec joie, des milliers d'échos me répondent. J'entends les voix de mille rossignols. Le printemps les envoie pour tirer la terre de son sommeil, et la terre frissonne de plaisir; ses fleurs sont des hymnes que , dans son enthousiasme , elle chante au soleil... Le soleil se meut trop lentement; je voudrais fouetter ses chevaux de feu atin qu'ils s'élançassent avec plus d'ardeur. Mais lorsqu'il se plonge dans la mer, et que la puissante nuit s'élève avec ses yeux pleins de désirs, oh! alors un bonheur inouï me pénètre... Les vents du soir se jouent contre mon cœur rugissant comme des jeunes filles caressantes; les astres m'appellent à eux, et je m'élève, et je m'élance au-dessus de cette petite terre et des petites pensées des hommes
Mais un jour viendra, et le feu sera éteint dans mes veines. L'hiver habitera dans mon sein, et ses blancs et rares flocons voltigeront autour de ma tête et ses brouillards voileront mes yeux. Mes amis reposeront dans des tombeaux moussus, je serai resté seul, comme un épi solitaire qu'a oublié le moissonneur. Cependant une nouvelle génération a surgi avec de nouveaux vœux et de nouvelles idées. J'entends avec étonnement retentir de nouveaux noms et de nouveaux chants, les vieux noms sont oubliés, moi-même je suis oublié, tout au plus honoré encore par un petit nombre, je suis un objet de moquerie pour beaucoup, et ne suis aimé par personne ! Alors accourent les enfants aux joues de rose, ils mettent ma vieille harpe dans mes mains tremblantes et disent en riant : Il y a déjà bien longtemps que tu te tais, grison paresseux, chante-nous encore les songes de ta jeunesse.
Alors je saisis la harpe, et les vieilles joies et les vieilles douleurs se réveillent, les brouillards se fondent, les larmes reviennent fleurir sur mes paupières, le prin-
temps est revenu dans mon sein, de doux accents de mélancolie vibrent dans les cordes de la harpe, je revois le fleuve bleu et les palais de marbre, et les beaux visages de femmes et de jeunes filles, et je chante les fleurs de iaBrenta.
Ce sera mon dernier chant, les étoiles me contempleront comme dans les nuits de ma jeunesse, la lune amoureuse imprime encore ses baisers sur mes joues» les esprits des rossignols morts sanglotent dans le lointain, mes yeux se f.rment dans l'ivresse, mon âme s'échappe comme une vibration de ma harpe.... je respire les parfums des fleurs de la Brenta.
Un arbre ombragera ma pierre tumulaire. J'aimerais assez un palmier, mais les palmes ne réussissent pas dans le Nord. Ce sera sans doute un tilleul, et dans les soin d'été les amants s'y réuniront et causeront. Le serin qui se bercera dans les branches en écoutant est discret, et mon tilleul murmure amica'ement sur les têtes des heureux qui sont si heureux , qu'ils n'ont pas même le temps de lire ce qui est écrit sur îa blanche tombe. Mais si plus tard, l'amant perd sa maîtresse, il revient sous le tilleul, soupire et pleure, regarde la pierre funéraire longtemps et souvent , et y lit cette inscription : — il aima les fleurs de la Brenta,
Madame, je vous ai trompé ; je ne suis point le comte du Gange. Jamais de ma vie je n'ai vu le fleuve sacré, jamais les fleurs de lotus qui se mirent dans ses flots pieux. Jamais je n'ai rêvé étendu sous les palmiers de l'Inde, jamais je ne me suis prosterné en prière devant le dieu de Jagernaut, dont les diamants sont si respectables. J'ai été aussi peu dans l'Inde que le karrick indien que j'ai mangé hier. Mais je suis originaire de THindoustan, et c'est pourquoi je me sens comme chez moi dans les immenses forêts mélodieuses de Valmiki ; les souffrances héroïques du divin Ramo remuent mon cœur comme une douleur connue ; dans les chants de Kalidasa s'épanouissent pour moi les plus doux souvenirs; et, il y a quelques années, quand une excellente dame me montra à Berlin les charmants dessins quelle avait rapportés de l'Inde, ces figures délicatement peintes et si saintement calmes me parurent si connues , que c'était, comme si je considérais la suite des portraits du ma propre famille.
Franz Bopp, madame (vous avez sans doute lu son Nalus et son système de conjugaisons du sanscrit), m'a
donné beaucoup de renseignements sur mes ancêtres, et je sais aujourd'hui positivement que je suis sorti de la tête de Bramah, et non des cors de ses pieds; je présume même que le Mahabarata tout entier, avec ses deux cent mille vers, n'est qu'un amoureux poulet allégorique que mon millième aïeul a écrit à ma millième aïeule... Oh! ils s'aimaient beaucoup, leurs âmes se donnaient des baisers, ils se couvraient de baisers avec les yeux, ils n'étaient à deux qu'un seul baiser...
Un rossignol enchanté est perché sur un rouge arbre de corail dans le silencieux Océan, et chante une chanson sur l'amour de mes aïeux; les perles regardent du fond de leurs coquilles, les merveilleuses fleurs marines frissonnent de tendresse , les prudents limaçons, avec leur petite tour de porcelaine sur le dos, arrivent en rampant, les jaunes étoiles de mer et les mollusques diaprés s'agitent et s'étendent, et tout cela fourmille, remue et écoute...
Cependant, madame, ce chant de rossignol est beaucoup trop long pour le rapporter ici : il est aussi étendu que le monde lui-même; la seule dédicace à Anangas, dieu de l'amour, est aussi longue que tous les romans de Walter Scott ensemble, et c'est à cela que fait allusion ce passage d'Aristophane , qui se traduit en allemand :
« Tiotio , tiotio , tiotinx , Totototo, totototO; tototinx. »
— Traduction de Voss, —
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Non ! je ne suis pas né dans l'Inde. J'ai vu le jour sur les rives de ce beau fleuve où la folie pousse sur de vertes montagnes ; on la cueille en automne, on la presse, on la met en cave, en tonneaux, et on l'envoie à l'étranger. En vérité j'entendis hier, à table, quelqu'un dire une folie qui a été en Tan 1811 dans une grappe de raisin que moi-même je vis alors pousser sur le Johannisberg. — Mais on consomme aussi beaucoup de folies dans le pays même, et les hommes y sont comme partout. Ils naissent, mangent, boivent, rient, pleurent, calomnient, sont très-affairés de la reproduction de leur espèce, cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas, et à faire ce qu'ils ne peuvent pas, ne se font pas raser avant d'avoir de la barbe, et ils ont souvent de la barbe avant d'avoir du jugement, et quand ils ont le jugement, ils s'enivrent avec de la folie blanche et rouge.
Mon Dieu, si j'avais assez de foi pour transporter les montagnes , le Johannisberg serait justement celle que j'emmènerais toujours à ma suite. Mais puisque ma foi n'est pas assez forte, il faut que mon imagination vienne à mon aide, et qu'elle me transporte moi-même sur les bords du Rhin.
Oh ! c'est là un beau pays, plein de grâce, et échauffé par un brillant soleil. Les montagnes se mirent dans des flots bleus et étinceîants , avec leurs vieilles ruines de châteaux, leurs forêts et leurs cités gothiques. Là les bons bourgeois se tiennent sur Je seuil de leurs portes, au déclin d'un jour d'été 5 ils boivent dans de grandes
cruches, et causent amicalement entre eux? devisant du vin qui vendra bien, des tribunaux dont les audiences doivent rester publiques, de la décapitation de Marie- Antoinette, de la cherté du tabac , des exactions de la régie, se disant que les hommes sont égaux, et que Guerres est un fameux compère.
Je ne me suis jamais occupé de tous ces discours. J'aimais mieux prendre place sous l'ogive de la fenêtre, près des jeunes filles, rire de leur rire, me faire jeter leurs fleurs au visage, et jouer le fâché jusqu'à ce qu'elles m'eussent conté leurs secrets ou d'autres importantes histoires. La belle Gertrude, comme elle se réjouissait quand je venais m'asseoir auprès d'elle ! C'était une fille qui ressemblait à une rose épanouie , et lorsqu'elle se jeta un jour à mon cou, je crus qu'elle allait brûler et s'évaporer dans mes bras. La belle Catherine , que sa douceur avait d'harmonie quand elle me parlait, et que ses yeux étaient d'un bleu pur et intime, d'un bleu que je n'ai jamais trouvé ni dans les hommes ni dans les animaux, et bien rarement dans les fleurs ! On pouvait, en regardant ces yeux, rêver à tant de choses tendes ! Mais la belle Hedwige m'aimait; car, dès que je m'ap^ prochais d'elle , sa tête s'inclinait vers la terre , et sa chevelure noire, tombant sur son visage, qui rougissait, ne laissait voir que ses yeux brillants comme des étoiles qui percent un ciel sombre. Ses lèvres pudibondes ne prononçaient pas un mot, et moi je ne pouvais non plus rien dire. Je toussais, elle tremblait. Quelquefois elle
me faisait dire par ses sœurs de ne pas gravir si rapidement les rochers, et de ne pas me baigner dans le Khin quand j'avais chaud et quand j'avais bu. J'écoutais un jour sa pieuse prière devant la petite image de la Vierge ornée de clinquants d'or, et éclairée par une lampe qui brûlait dans une niche au-dessus de la porte, je l'entendais distinctement qui priait la mère de Dieu de lui défendre de grimper, de se baigner et de boire. Je serais certainement devenu amoureux de cette belle fille, si elle avait été indifférente , mais je fus indifférent, parce qu'elle m'aimait... Madame, lorsqu'on veut se faire aimer de moi, il faut me traiter comme un chien.
La belle Johanna était la cousine des trois sœurs , et je venais m'asseoir avec plaisir auprès d'elle. Elle savait les plus belles légendes, et lorsque, de sa main bianche, elle désignait, par la fenêtre, les montagnes où s'étaient passées toutes ces choses qu'elle racontait, j'étais tout à fait sous le prestige : les vieux chevaliers sortaient distinctement des ruines de leurs châteaux, et leurs habits de fer retentissaient sous les coups qu'ils se portaient ; la fée du Rhin, la belle Loreley, apparaissait sur le sommet de la montagne, et chantait sa douce et dangereuse chanson , et le Rhin murmurait d'un ton si grave , si calme, et à la fois si effrayant, et la belle Johanna me regardait si singulièrement, d'un air si intime et si mystérieux, qu'elle semblait appartenir elle-même au monde fantastique dont elle contait les merveilles. C'était une fille pâle et élancée; elle était mortellement malade, et
toujours rêveuse; ses yeux étaient clairs comme la vérité elle-même, ses lèvres pieusement arrondies, et, dans les traits de son visage, on lisait une grande histoire, mais c'était une sainte histoire ! Quelque légende d'amour? Je l'ignore , et je n'eus pas le courage de la lui demander. Quand je la contemplais longtemps, je devenais serein et tranquille : c'était comme un paisible dimanche dans mon cœur.
En de tels moments, je lui contais des historiettes de mon enfance, et elle m'écoutait toujours sérieusement; et, chose étrange î lorsque je ne pouvais me rappeler les noms, elle m'en faisait souvenir. Et lorsque je lui demandais avec étonnement d'où elle savait ces noms, elle me répondait en souriant qu'elle les avait appris des oiseaux qui venaient hecqueter aux vitres de sa croisée, et elle voulait me faire croire que c'étaient les mêmes oiseaux que, dans mon enfance , j'avais achetés de mes épargnes aux impitoyables petits paysans qui les dénichaient, et que j'avais rendus à la liberté. Mais je crois quelle savait tout parce qu'elle était si pâle; et véritablement elle mourut bientôt. Elle savait aussi quand elle mourrait, et elle voulait que je la quittasse auparavant. En nous séparant, elle me donna ses deux mains... C'étaient de blanches, de douces mains, et pures comme une hostie... Et elle me dit *. — Tu es bon , mais quand tu deviendras méchant, songe à la petite Véronique qui est morte.
Les oiseaux babillards lui avaient-ils aussi trahi ce
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nom? Je m'étais souvent cassé la tête dans mes heures de souvenir, je n'avais jamais pu retrouver ce cher petit nom.
Maintenant que je l'ai retrouvé, ma première enfance refleurit avec toute sa fraîcheur dans ma mémoire. Je suis redevenu un enfant, et je joue avec d'autres enfants sur la place du château, à Dusseldorf , au bord du Rhin.
Oui, madame , là je suis né, et je fais expressément cette remarque pour le cas où, après ma mort, sept villes, — Schilda, Kraehwinkel, Polkwitz, Bockum, Dulken, Gœttingue et Schœppenstaedt , — se disputeraient l'honneur d'être ma patrie.
Dusseldorf est une ville sur le Rhin , où vivent seize mille personnes, où se trouvent en outre enterrées quelques centaines de mille autres personnes, et parmi ces dernières , comme disait ma mère , il s'en trouve qui feraient mieux de vivre; par exemple, mon grand-père et mon oncle , le vieux baron de Geldern , et le jeune baron de Geldern, qui étaient tous deux des docteurs si célèbres, qui guérirent tant de gens, et qui se virent cependant forcés de mourir eux-mêmes. Et la pieuse Ursule , qui me portait enfant sur ses bra& , elle y est aussi enterrée, et un rosier pousse sur sa tombe... Elle aimait tant l'odeur des roses dans sa vie , et son cœur n'était que douceur et parfum de roses! Le vieux et prudent chanoine est aussi là-bas, enterré. Dieu! quelle
mine chétive il avait lorsque je le vis peur la dernière fois ! Il n'était plus qu'esprit et emplâtre ; cependant il étudiait jour et nuit , comme s'il eût craint que les vers trouvassent quelques idées de moins dans son cerveau. Et toi, petit Wilhelm, tu reposes aussi là, et moi j'en suis cause. Nous étions camarades d'école dans le cloître des Franciscains, et nous passions le temps à jouer de ce côté du cloître où la Dùssel coule entre des murs de pierre, et je dis : « Wilhelm , va donc chercher ce petit chat qui vient de tomber dans la rivière.» — Et joyeusement, il mit le pied sur la planche qui traversait le ruisseau, tira le petit chat de l'eau, mais il y tomba lui-même, et lorsqu'on le retrouva, il était mouillé et mort... Le petit chat a vécu encore bien longtemps.
La ville de Dusseldorf est très-belle; et lorsqu'on y pense de loin, et que par hasard on y est né, on éprouve un singulier sentiment. Moi j'y suis né, et il me semble alors que j'ai besoin de retourner tout de suite dans ma patrie. Et quand je dis la patrie, je parle de la rue de Bolker et de la maison où j'ai vu le jour. Cette maison sera un jour très-remarquable, et j'ai fait dire à la vieille femme qui la possède, qu'elle ne la vende pas pour rien au monde. Elle n'obtiendrait pas aujourd'hui, pour toute sa maison, les profils que feront les servantes seulement avec les nobles anglaises voilées de vert, qui viendront voir la chambre où je vis pour la première fois la lumière, et le poulailler où mon père m'enfermait
lorsque j'avais volé des raisins , et la porte brune sur laquelle ma mère m'apprenait à écrire les lettres avec de la craie... Ah ! mon Dieu, madame, si je suis devenu un grand écrivain , il en a coûté assez de peines à ma pauvre mère.
Mais ma renommée dort encore dans un bloc de marbre de Carrare. Le jeune laurier dont on a orné mon front n'a pas encore répandu son parfum dans l'univers , et quand les nobles anglaises voilées de vert viennent à Dusseldorf , elles passent sans s'arrêter devant la célèbre maison, et vont directement à la place du Marché, regarder la noire et colossale statue équestre qui s'élève au milieu. Cette statue est censée représenter l'électeur Jean Wilhelm. Il porte une armure noire et une longue perruque pendante... Dans mon enfance , j'ai entendu conter que l'artiste chargé de fondre cette statue ayant remarqué avec effroi, pendant l'opération, que la quantité du métal n'était pas suffisante, les bourgeois de la ville étaient alors accourus et avaient apporté leurs cuillers d'argent pour compléter la fonte... Et moi, je m'arrêtais souvent des heures entières devant Timage de ce cavalier, et je me cassais la tête à calculer combien de cuillers d'argent pouvaient avoir été jetées là dedans, et combien de tourtes aux pommes on aurait pu se procurer pour le prix de toutes ces cuillers. Les tourtes aux pommes étaient alors ma passion... Maintenant c'est l'amour, la vérité, la liberté et la soupe à la tortue... Et non loin de la statue de l'électeur, au
coin du théâtre, se tenait d'ordinaire un drôle singulièrement pétri, aux jambes en forme de sabre, avec un tablier bianc, et portant suspendue devant lui une corbeille remplie de ces savoureuses tourtes aux pommes, qu'il savait vanter avec une voix de soprano et d'un accent irrésistible : — Les tourtes sont toutes fraîches sorties du four. Sentez, sentez les tourtes !.,. Vraiment, dans mes années de maturité, chaque fois que le tentateur a voulu me surprendre , il a emprunté cette voix séduisante... Je n'aurais jamais passé douze heures chez la signora Giulietta, si elle n'avait pris ce doux et odorant accent des tourtes aux pommes. Et en vérité les tourtes aux pommes ne m'auraient pas aussi fortement tenté, si le cagneux Hermann ne les avait pas si mystérieusement couvertes de son tablier blanc. Ce sont les
tabliers qui Mais les tabliers m'entraîneraient hors
de mon texte. Je parlais de la statue équestre qui avait tant de cuillers d'argent dans le ventre et pas de soupe, et qui représente l'électeur Jean Wilhelm.
Ce dut être un brave seigneur, aimant beaucoup les arts, et lui-même très-habile. Il fonda la galerie de tableaux de Dusseldorf ; et à l'observatoire on montre encore une coupe en bois qu'il a artistement ciselée dans ses heures de loisir... Il en avait vingt-quatre par journée.
Dans ce temps-là, les princes n'étaient pas des personnages tourmentés comme ils le sont aujourd'hui. La couronne leur poussait sur la tête , et y tenait ferme-
ment. La nuit ils mettaient un bonnet de coton pardessus et dormaient tranquillement, et tranquillement à leurs pieds dormaient les peuples; et quand ceuxci se réveillaient le matin , ils disaient : — Bonjour ! père. Et les princes répondaient: — Bonjour! chers enfants.
.Mais tout à coup les choses changèrent. Un matin, à Dusseldorf, lorsque nous nous réveillâmes, et que nous voulûmes dire : — Bonjour, père ! le père était parti, et dans toute la ville régnait une sourde stupéfaction. Tout le monde avait une mine funèbre, et les gens s'en allaient silencieusement sur le marché, et y lisaient un long papier, affiché sur la porte de la maison de ville. Le temps élait sombre, et cependant le mince tailleur Kilian portait sa veste de nankin , qu'on ne lui voyait jamais qu'au logis, et ses bas de laine bleue tombaient sur ses talons , de manière à laisser passer tristement ses petites jambes nues; et ses lèvres minces tremblaient, tandis qu'il lisait le papier affiché sur cette porte. Un vieil invalide du Palatinat lisait à peu près à haute voix, et, à chaque mot, une larme bien claire découlait sur sa blanche et loyale moustache. J'étais près de îui et je pleurais avec lui, et je lui demandai pourquoi nous pleurions. Il me répondit : — L'électeur remercie ses sujets de leur loyal attachement pour lui. Puis il continua de lire, et à ces mots : « et il les dégage de leur serment de fidélité », il se mit à pleurer encore plus fort. C'est une chose inexprimable , que de voir
ainsi pleurer si fort tout à coup un vieil homme, avec un uniforme passé et un visage de soldat couvert de cicatrices. Pendant que nous lisions, on enleva l'écusson électoral qui décorait l'hôtel de ville. Tout prit un aspect inquiétant et désolé : on eût dit qu'on s'attendait à une éclipse. MM. les conseillers municipaux se promenaient lentement avec des figures dégommées; même le tout-puissant commissaire de police semblait n'avoir rien à interdire, et regardait tout avec une indifférence pacifique, quoique le fou Aloïsius dansât, selon son habitude, sur sa jambe droite en faisant des grimaces et psalmodiant les noms des généraux français. Pendant ce temps l'ivrogne Gumpertz se vautrait dans le ruisseau ot chantait : « Malborough s'en va-t-en guerre. »
Pour moi , je m'en allai à la maison , où je me mis à pleurer en disant: L'électeur nous remercie. Ma mère chercha tendrement à me calmer, moi je savais ce que je savais, je ne me laissai pas persuader; j'allai me coucher en pleurant, et dans la nuit je rêvai que le monde allait finir. Les beaux jardins de fleurs et les prairies vertes étaient enlevées de la terre et roulées comme des tapis; le commissaire de police était monté sur une haute échelle, et décrochait le soleil comme un réverbère; le tailleur Kilian était là tout procne, et il se disait : — Il faut que j'aille à la maison et que je fasse une belle toilette, car je suis mort et on va m'enterrer aujourd'hui. Et le ciel devenait de plus en plus sombre.
quelques étoiles brillaient parcimonieusement, et encore tombèrent-elles sur la terre, comme des feuilles jaunies dans l'automne ; peu à peu tous les hommes disparaissaient; moi, pauvre enfant, j'errais de côte et d'autre avec inquiétude. Je m'arrêtai enfin près d'une métairie , et je vis un homme qui remuait la terre avec une pelle, et auprès de lui une laide femme qui portait dans son tablier quelque chose de semblable à une tête d'homme coupée. C'était la lune; elle la plaça avec soin dans la fosse ouverte, et derrière moi j'entendis le vieil invalide qui sanglotait et qui épelait ces mots : « L'électeur remercie ses sujets. »
Lorsque je me réveillai, le soleil reparaissait comme d'ordinaire sur la fenêtre, dans la rue on entendait les tambours, et lorsque j'entrai dans la chambre de mon père pour lui donner le bonjour, je le trouvai en manteau à poudrer,.et j'entendis son perruquier qui lui disait que ce matin même on devait prêter serment au nouveau grand-duc Joachim , dans la maison de ville; que celuici était de la meilleure famille, qu'il avait épousé la sœur de l'empereur Napoléon; qu'il avait vraiment bonne tournure avec ses belles boucles de cheveux noirs, qu'il ferait bientôt son entrée et planait certainement à toutes les femmes. Pendant ce temps le tambour se faisait toujours entendre dans rue; je sortis devant la porte de la maison , et je vis la marche des troupes françaises, ce joyeux peuple de la gloire qui traversa le inonde en chantant et en faisant sonner sa musique, les
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visages graves et sereins des grenadiers, les bonnets d'ours , les cocardes tricolores , les baïonnettes étincelantes , les voltigeurs pleins de jovialité et de point d'honneur, et le grand et immense tambour-major tout brodé d'argent qui savait lancer sa canne à pomme dorée jusau'au premier étage, et ses regards jusqu'au second aux jeunes filles qui regardaient par les croisées. Je me réjouis de voir que nous aurions des soldats logés à la maison (ce qui ne réjouissait pas ma mère), et je courus à la place du marché. Elle avait un aspect tout différent. Il semblait que l'univers eût été badigeonné à neuf. Un nouvel écusson était appendu à la maison de ville , le balcon était recouvert de draperies de velours brodé, des grenadiers français montaient la garde , messieurs les vieux conseillers avaient revêtu des visages réintégrés et leurs habits des dimanches ; ils se regardaient à la française et se disaient : bonjour! De toutes les fenêtres regardaient les dames; des bourgeois curieux et des soldats bien luisants couvraient la place; et moi , ainsi que d'autres enfants nous grimpâmes sur le grand cheval de l'électeur pour regarder à notre aise toute cette foule tumultueuse du marché.
Pierre, le fils du voisin, et le long Kurz faillirent se casser Je cou dans cette circonstance , et c'eût été une bonne aiïaire; car l'un s'enfuit plus tard de la maison de ses parents, s'en alla avec les soldats, déserta, et fut fusillé à Mayence. L'autre fit des découvertes géographiques dans les poches d'autrui, fut nommé en ce* te i. 40.
considération membre actif d'une filature de correction, rompu un jour les chaînes qui rattachaient à cette maison et à la patrie, passa la mer, et mourut à Londres par l'effet d'une cravate trop étroite, qui se serra d'ellemême quand un fonctionnaire royal retira la planche qui lui soutenait les pieds.
Le long Kurz nous dit qu'il n'y aurait pas d'école ce jour-là à cause de la prestation de serment. Il nous fallut longtemps attendre que le serment parût. Enfin le balcon se remplit de messieurs bariolés, de drapeaux, de trompettes, et M. le bourgmestre, dans son célèbre habit rouge, lut un discours qui s'allongeait comme un bonnet de coton tricoté dans lequel on jette une pierre... mais non pas la pierre philosophale. J'entendis les derniers mots : il dit distinctement qu'on voulait nous rendre heureux; et, à ces mots, les trompettes sonnèrent, les drapeaux s'agitèrent, les tambours roulèrent» et les vivat retentirent de toutes parts. Et moi-môme je criai vivat, tout en m'accrochant de toutes mes forces à la perruque du vieil électeur. Cette précaution était nécessaire, car la tête me tournait; je croyais déjà voir tous ces gens marcher sur la tête, parce que le monde s'était renversé, lorsque le vieil électeur me dit tout bas : — Tiens-toi ferme à la vieille perruque. Et ce ne fut qu'au bruit du canon qui résonnait sur le rempart que je revins à moi, et je descendis lentement du cheval électoral.
En revenant à la maison, je revis le fou Aloïsius qui
dansait sur une jambe en psalmodiant les noms des généraux français, et l'ivrogne Gumpertz courir les rues en hennissant : — « Malborough s'en va-t-en guerre ! » Je dis à ma mère : — On veut nous rendre heureux, c'est pourquoi il n'y a pas d'école.
Le jour suivant le monde était rentré dans Tordre, et l'école était ouverte comme auparavant, et, comme auparavant, on y apprenait par cœur les rois de Rome, les dates chronologiques, les nomina en imf les verbes irréguliers, le grec , l'hébreu , la géographie, la langue allemande et le calcul... Dieu ! la tête m'en tourne encore. Tout cela, il fallait l'apprendre par cœur. Toutefois plus crime de ces choses me servit beaucoup dans la suite. Car si je n'avais pas su par cœur l'histoire des rois de Rome, il m'eût été plus tard fort indifférent de savoir si Niebuhr a prouvé ou n'a pas prouvé qu'ils n'ont jamais existé; et si je n'avais pas su les dates chronologiques, comment aurais-je pu me retvouver par la suite dans la grande ville de Berlin , où toutes les maisons se ressemblent comme des gouttes d'eau, ou comme des grenadiers les uns aux autres, et où l'on ne peut trouver ses connaissances si l'on n'a leurs numéros dans la tèîe? A chaque visite, je songeais à un événement historique dont la date correspondît avec le numéro de la maison; aussi chaque personne me rappe-
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lait-elle un fait de l'histoire. Par exemple, quand mon tailleur me rencontrait, je pensais à la bataille de Marathon , si je voyais en grande parure le banquier Christian Gumpel , la destruction de Jérusalem me revenait tout de suite en mémoire ; en apercevant un de mes amis fortement endetté, je songeais à la fuite de Mahomet; en voyant le commissaire de L'université, homme dont la sévère droiture est bien connue, je pensais à la pendaison d'Aman, etc., etc. Gomme je l'ai dit, la chronologie est la science la plus utile. Je connais des hommes qui n'avaient dans la tête que quelques dates , et qui s'en servaient adroitement pour trouver certaines maisons à Berlin, et qui sont aujourd'hui professeurs ordinaires. Pour moi , la science des chiffres faisait mon grand embarras à l'école. Le calcul proprement dit allait encore plus mal. Je comprenais peu l'addition; la soustraction, en arithmétique, allait déjà mieux : il y a dans cette opération une règle principale : «Quatre de trois ne se peut; il faut emprunter une dizaine...» Mais je conseille à chacun, dans ce cas, d'emprunter toujours quelques sous de plus , car on ne sait ce qui peut arriver.
Pour le latin, vous ne pouvez vous faire une idée, madame, de la complication de cette chose. Si les Romains avaient été obligés d'apprendre d'abord le latin , ils n'auraient pas eu de temps de reste pour conquérir le monde. Ce peuple heureux savait déjà au berceau quels substantifs prennent ira à l'accusatif; moi, au
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contraire, il me fallait l'apprendre à la sueur de mon front. Mais il est toujours bon que je le sache; car, par exemple, si en soutenant, le 20 juillet 1825, dans la grande salle publique , une thèse latine à Gœttingue (madame, cela valait la peine d'être entendu), j'avais dit slnapem au lieu de sinapim, quelques pédants nouveaux débarqués qui écoutaient l'auraient peut-être remarqué , et c'eût été pour moi une honte éternelle. Fi», buris, tussis, cucumis, amussis , cannabis, sinapis... Ces mots, qui ont fait si grande sensation dans le monde, en sont redevables à ce qu'ils appartenaient à une classe déterminée, et formaient cependant une exception. C'est pourquoi je les estime fort; et les avoir toujours sous ma main quand j'en ai besoin, me donne, dans bien des moments tristes de la vie , du calme et une grande consolation.
Mais, madame, les verbes irréguliers sont horriblement difficiles : ils se distinguent des verbes réguliers en ce qu'ils nous attirent beaucoup plus de coups. Sous les sombres arcades du cloîire des Franciscains, non loin de la classe, pendait alors un grand crucin'x de bois peint en gris, une image de désolation qui s'approche encore quelquefois de moi dans mes rêves, et qui me regarde tristement, avec ses yeux fixes et sanglants. Je m'arrêtais souvent devant cette image, et je priais : — 0 toi, pauvre Dieu, également tourmenté, si cela t'est possible, fais donc, ô mon Dieu, que je retienne les verbes irréguliers dans ma mémoire!
Du grec, je ne veux pas seulement en parler. Les moines du moyen âge n'avaient pas tout à fait tort lorsqu'ils prétendaient <me le grec est une invention du diable. Dieu connaît les souffrances que j'en ai éprouvées. Avec l'hébreu, cela allait mieux, car j'ai eu toujours une grande préférence pour les juifs, bien qu'ils aient crucifié jusqu'à cette heure ma réputation; mais je ne m'accommodais pas avec l'hébreu aussi bien que rua montre, qui avait beaucoup de relations intimes avec les prêteurs sur gages , et qui a dû s'accoutumer dans ses longs séjours chez eux, aux mœurs juives. Par exemple, elle ne marchait pas le samedi, et elle apprit la langue sacrée, et elle l'apprit grammaticalement» Je l'entendis plus tard avec surprise pendant plus d'une insomnie répéter continuellement : — pokat. pokadeti? pikat... pik pik...
Pourtant je compris beaucoup mieux la langue allemande, et ce n'est pas un jeu d'enfant, car nous autres pauvres Allemands, qui sommes déjà accablés de logements militaires, de services militaires, d'impôts personnels et de mille autres corvées, il nous faut encore nous charger d'Adelur g et nous tourmenter avec l'accusatif et le datif. J'appris beaucoup d'allemand du vieux recteur Schallmeyer, brave ecclésiastique qui s'intéressa à moi dès mon enfance. Mais je reçus aussi quelques bonnes leçons du professeur Schramin , homme qui a écrit un livre sur la paix éternelle et dans la classe duquel mes camarades se gourmaient le plus.
En écrivant tout d'un trait et en pensant à toutes sortes de choses, je vous ai rapporté, sans le vouloir, toutes les vieilles histoires de l'école, et je saisis cette occasion pour vous démontrer que ce ne fut pas ma faute si j'appris alors si peu de géographie que je n'ai pu, dans la suite, bien m'orienter dans le inonde. A cette époque les Français avaient bouleversé toutes les frontières. Tous les jours les pays étaient enluminés de nouveau; ceux qui étaient bleus auparavant devinrent tout d'un coup verts, beaucoup se couvrirent même d'un rouge de sang; les âmes, dont le manuel donnait le nombre exact, furent tant de fois troquées et mêlées, que le diable n'aurait pu les reconnaître. Les produits des pays changèrent également. La chicorée à café et les betteraves à sucre poussèrent là où l'on ne voyait auparavant que des lièvres et des gentillâtres qui couraient après. Les caractères des peuples se modifièrent aussi; les Allemands se donnèrent de l'aisance, les Français ne firent plus de cérémonies, les Anglais ne jetèrent plus l'argent par les fenêtres, et les Vénitiens cessèrent d'être les plus rusés. Il y eut beaucoup d'avancement parmi les princes, les anciens rois reçurent de nouveaux uniformes. On pétrit de nouvelles royautés qui eurent autant de débit que les petits pains tout chauds; plusieurs potentats au contraire furent mis à li porte de leur pays, et durent chercher à gagner leur pain d'une autre manière. Quelques-uns même apprirent d'avance un métier, et, par exemple, firent de la cire à
cacheter, ou bien... Bref, en des temps pareils, on ne peut se pousser bien loin dans la géographie.
On est en meilleure position relativement à l'histoire naturelle. Il ne peut arriver là autant de changements; d'ailleurs il y a des gravures bien précises de singes* cangourous, zèbres, rhinocéros, etc., etc. Comme ces sortes d'images me sont restées dans la mémoire, il arriva très-souvent par la suite que beaucoup d'hommes m'ont, à la première vue, semblé de vieilles connaissances.
La mythologie alla bien aussi. J'avais beaucoup de plaisir à connaître ces beaux dieux tout nus, qui gouvernaient si joyeusement le monde. Je ne crois pas que jamais dans l'ancienne Rome un écolier ait su par cœur mieux que moi les principaux articles de son catéchisme, les amours de Vénus, par exemple. Pour parler franchement, puisque nous devions apprendre par cœur les anciens dieux, nous aurions aussi dû les conserver, et nous n'avons peut-être pas trouvé grand avantage à nos dieux modernes, tristes et ennuyeux. Peut-être cette mythologie n'était-elle pas au fond aussi immorale qu'on a affecté de le dire. Par exemple , c'est une idée fort décente d'Homère d'avoir pourvu d'un mari cette Vénus qui eut tant d'adorateurs.
Mais je me trouvai tout à fait bien dans la classe de
français de l'abbé d'Aulnoi , émigré français qui avait,
écrit une foule de grammaires et portait une perruque
rouge, et qui se démenait d'une façon toute comique
quand il expliquait son Art poétique et son Histoire allemande. C'était dans toute l'école le seul qui enseignât 1 histoire d'Allemagne. Pourtant le français a bien ses difficultés aussi, et pour l'apprendre, il faut beaucoup de logements militaires, beaucoup de tambours, et avant tout il ne faut pas être une bête allemande, comme disaient nos maîtres de langue aux grosses épaulettes d'or.
Parbleu ! madame , j'ai poussé très-loin le français! Je comprends non-seulement le patois, mais encore le français des cuisiniers et de la noblesse allemande. Dernièrement encore, dans une noble société, j'ai compris la moitié de la conversation de deux comtesses allemandes, dont chacune comptait plus de soixante-quatre ans et autant d'aïeux. Oui, au café Royal à Berlin , j'entendis une fois M. Hans-Michel Martens parler français, et j'ai compris chaque mot quoiqu'il n'y eût pas de sens. Il faut connaître l'esprit de la langue, et cet esprit on l'apprend parfaitement à l'aide du tambour.
Parbleu ! que ne dois-je pas au tambour français qui logea si longtemps chez mon père , par billet de logement , qui avait la mine d'un diable, et qui était bon comme un ange, et surtout qui tambourinait si bien !
C'était une petite figure mobile, avec une noire et terrible moustache, sous laquelle s'avançaient fièrement deux grosses lèvres rouges , tandis que ses yeux de feu tiraillaient de tous côtés.
Moi, petit enfant, je tenais à lui comme un grataron,
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et je l'aidais à rendre ses boutons luisants comme des miroirs, et à blanchir son gilet avec de la craie; car M. Legrand voulait plaire. — Et je le suivais au corps de garde, à l'appel, à la parade... Ce n'était alors que joie et retentissement des armes... Les jours de fête sont passés.
M. Legrand ne savait que des lambeaux d'allemand, seulement les expressions principales : — Du pain .. Un baiser... Honneur... Mais il savait parfaitement se faire comprendre sur sa caisse. Ainsi, quand je ne savais pas ce que signifiait le mot liberté, il me tambourinait la Marseillaise, et je comprenais. Si j'ignorais la signification du mot égalité, il me jouait la marche : Ça ira, ça ira! les aristocrates à la lanterne/ et je comprenais. J'ignorais le mot sottise , il jouait la marche de Dessau, que nous autres Allemands, pendant la révolution, nous avons tambourinée en Champagne, et je comprenais. Il voulut un jour m'expliquer le mot Allemagne, et il joua cette simple et primitive mélodie que l'on joue, les jours de foire, devant des chiens dansants, et qui retentit ainsi : Dum, dum, dum M Je me fâchai ; mais je compris cependant.
Il m'enseigna de la même manière l'histoire moderne. Je ne comprenais pas, il est vrai, les mots qu'il me disait ; mais comme il tambourinait toujours en parlant, je savais ce qu'il voulait dire. Au fond, c'est la meilleure
<. Dumm, en allemand, signifie bile.
méthode"d'enseignement. On comprend très-bien l'histoire de la prise de la Bastille, des Tuileries, etc., quand on sait ce que les tambours dirent en ces occasions. Dans notre compendium scolaire, on lit seulement :
« Leurs excellences les barons et comtes et mesdames leurs épouses furent décapitées.
« Leurs altesses les ducs et princes et leurs altesses leurs épouses furent décapitées.
« Sa majesté le roi et la reine son épouse furent décapités. »
Mais lorsqu'on entend retentir le roulement de la sanglante marche de la guillotine, on comprend parfaitement toutes ces choses, et Ton en sent les raisons. Madame, c'est une marche terrible. Elle me faisait frissonner jusqu'à la moelle des os, lorsque je l'entendais, et je fus très-satisfait lorsque je l'oubliai. On oublie ces choses-là en vieillissant. Les jeunes gens ont maintenant lant de choses à retenir dans leurs têtes ! Whist, boston. blason, protocoles de la diète, dramaturgie, liturgie, danser, découper à table ! et vraiment j'aurais beaucoup de peine à retenir longtemps une mélodie. Mais pensez donc, madame ! Un jour j'étais assis à table avec toute une ménagerie de comtes, de marquis, de princes, de chambellans, de gentilshommes de la chambre, (Téchansons, de grands maîtres de la cour, d'officiers débouche et de vénerie, comme se nomment tous ces domestiques de distinction, et leurs sous-domestiques s'empressaient derrière leurs chaises, et leur présentaient les
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assiettes pleines. Moi, qui passais inaperçu, j'étais assis tout désœuvré , sans la moindre occupation pour mes mâchoires, pétrissant de la mie de pain et tambourinant des doigts par ennui. Tout à coup , à mon grand étonnement, je tambourine la sanglante marche de la guillotine, oubliée depuis si longtemps !
— Et qu'arriva-t-il ?
Madame, ces gens ne se laissent pas troubler dans leur repas, et ne savent pas que d'autres gens quand ils n'ont rien à manger se mettent tout à coup à tambouriner de ces marches qu'on croyait tout à fait oubliées.
Est-ce un talent inné en moi que celui du tambour, ou l'ai-je perfectionné de bonne heure? Bref, il est dans tout mon corps, dans tous mes membres, dans mes mains, dans mes pieds, et il se fait jour involontairement. J'étais une fois assis à Berlin au cours du conseiller intime Schmalz, homme qui a sauvé l'État par son livre sur le danger des manteaux noirs et des manteaux rouges... Vous vous rappelez, madame, avoir lu dans Pausanias qu'un complot aussi dangereux fut jadis découvert par les cris d'un âne ; vous savez aussi par Tite-Live, ou pur le manuel de Becker, que les oies ont sauvé le Capitole, et par Salluste qu'une courtisane bavarde, madame Fulvirf, éventa cette terrible conspiration de Catilina... Cependant, pour revenir à mon susdit mouton, je suivais au cours du conseiller intime Schmalz des explications du droit des nations, cela par une ennuyeuse après-midi de l'été, et j'étais assis sur le banc, et j'entendais toujours
de moins en moins... Ma tête était endormie... quand soudain je suis réveillé par le bruit de mes propres pieds, qui étaient restés éveillés, et avaient probablement entendu qu'on professait justement l'opposé du droit des nations, et qu'on insultait aux idées libérâtes; et mes pieds, indignés, ces pauvres pieds, muets, incapables d'exprimer par des paroles leur opinion , voulurent se faire comprendre en tambourinant , et tambourinèrent si fort qu'il m'en arriva presque malheur.
Jeunes imprudents ! pieds étourdis ! ils me jouèrent un semblable tour un jour qu'à Gœttingue j'assistais à une leçon du professeur Saalfeld, qui, dans sa raide mobilité sautait de côté et d'autre dans sa chaire, et s'échauffait , afin de pouvoir injurier avec chaleur l'empereur Napoléon... Non, pauvres pieds, je ne puis vous en vouloir, et je ne vous saurais même pas mauvais gré si vous vous étiez exprimés plus énergiquement; mais avec quelle ardeur on vous entendit tambouriner sur le parquet! Moi, l'élève de Legrand, pouvais-je entendre injurier l'empereur! l'empereur! l'empereur! le grand empereur !
Dès que je pense au grand empereur, ma mémoire se charge d'images dorées et vertes comme le printemps; une longue allée de tilleuls s'élève subitement devant moi, sous les branches touffues chantent de joyeux rossignols , une chute d'eau murmure ; sur des parterres arrondis; des fleurs éclatantes courbent d'un air pensif leurs petites têtes; les tulipes semblent me saluer fière-
ment dans leur balancement, les lis se penchent d'un air mélancolique, les roses me sourient, la violette soupire...; je suis transporté dans le jardin de la cour à Dusseldorf, où j'étais si souvent couché sur le gazon écoulant pieusement M. Legrand, qui me racontait les faits héroïques du grand empereur, et me tambourinait les marches qui avaient accompagné ces faits; si bien que je voyais et que j'entendais tout en réalité... Je vis ainsi la marche à travers le Simplon..., l'empereur en avant et derrière ses braves grenadiers, qui grimpent, tandis que les oiseaux de proie effrayés s'envolent avec un croassement, et que les glaciers tonnent dans l'éloignement... Je vis l'empereur, le drapeau à la main, sur le pont de Lodi... Je vis l'empereur en manteau gris, à Marengo... Je vis l'empereur à cheval, à la bataille des Pyramides... Rien que fumée de poudre, que Marnelucks!... Je vis l'empereur à la bataille d'Austerlitz,.. Oh! comme les balles sifflaient sur la plaine glacée '... Je vis, j'entendis la bataille d'Iéna : Durn ! dum! dumf... Je vis et j'entendis les batailles d'Eylau, de Wagram.., Non, je pus à peine le soutenir ! M. Legrand tambourinait de manière à déchirer mon propre tyrapan.
Mais que devins-je, lorsque je le vis lui-même, de mes propres yeux , lui eu personne , hosannah î l'empereur ?
Il venait d'entrer dans cette même allée du jardin de la cour à Dusseldorf. En me pressant à travers la foule ébahie, je songeais aux faits et aux batailles que M. Legrand m'avait tant tambourinés; mon cœur battait la générale,... et cependant, et en même temps, je pensais à l'ordonnance de police qui défend de passer à cheval dans les allées, sous peine de 5 thalers d'amende. Et l'empereur avec sa suite chevauchait au beau milieu de l'allée; les arbres, interdits, se courbaient en avant, à mesure qu'il avançait, les rayons du soleil dardaient en tremblotant et d'un air de curiosité à travers le vert feuillage; et sur le ciel bleu, on voyait distinctement étinceler une étoile d'or. L'empereur portait son simple uniforme vert, et le petit chapeau historique. Il montait un petit coursier blanc , et le cheval marchait si fier, si paisible, si sûrement, d'une manière si distinguée... Si j'avais été alors le prince royal de Prusse, j'aurais envié
le sort de ce petit cheval. L'empereur se penchait négligemment sur sa selle, presque sans tenue; d'une main il tenait sa bride élevée , de l'autre il frappait amicalement le cou du petit cheval... C'était une main de marbre qui éclatait au soleil , une main puissante , une de ces deux mains qui avaient dompté l'anarchie, le monstre aux mille têtes, et réglé le duel des peuples; et elle frappait bonnement le cou de ce cheval. Sa figure avait aussi cette couleur que nous trouvons dans les têtes de marbre des statues grecques et romaines; les traits étaient noblement réguliers comme ces figures antiques, et dans ses traits on lisait : « Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi. » Un sourire qui échauffait et donnait le calme voltigeait sur ses lèvres, et cependant on savait que ces lèvres n'avaient qu'à siffler, et la prusse n'existait plis. Elles n'avaient qu'à siffler ces lèvres, et le Vatican s'écroulait. Elles n'avaient qu'à siffler, et tout le saint empire romain entrait en danse. Et ces lèvres souriaient, et l'œil souriait aussi. C'était un œil clair comme le ciel, il pouvait lire dans le cœur des hommes; il voyait rapidement, d'un regard, toutes les choses de ce monde, tandis que nous, nous ne les voyons que l'une après l'autre, et que souvent nous L'en apercevons que les ombres colorées. Le front n'était pas aussi serein : là planait le génie des batailles; là se rassemblaient ces pensées aux bottes de sept lieues, avec lesquelles ie génie de l'empereur traversait le monde, et je crois que chacune de ces pensées eût fourni à un i ! i.
écrivain allemand de l'étoffe pour écrire sa vie durant. L'empereur chevauchait paisiblement au milieu de l'allée. Aucun agent de police ne lui disputait le passage. Derrière lui, montée sur des chevaux écumants, chargée d'or et de plumes, galopait sa suite. Les tambours retentissaient, les trompettes sonnaient. Près de moi dansait le fou Aloïsius, qui psalmodiait les noms de ses généraux; plus loin, l'ivrogne Gumperz beuglait son Marlborough, et le peuple criait de ses mille voix: — Vive l'empereur 1
L'empereur est mort ! Sur une petite île de la mer des îndes est sa tombe solitaire, et lui pour qui la terre était trop étroite, il repose tranquillement sous un chétif monticule, où cinq saules pleureurs laissent pendre avec désespoir leur longue chevelure verte, où un pieux ruis selet s'écoule en laissant échapper un plaintif murmure. On ne voit pas d'inscription sur sa pierre tumulaire; mais Clio y a gravé en caractères invisibles des paroles qui retentiront dans les siècles les plus reculés.
Grande-Bretagne! à toi appartient la mer; mais la mer n'a pas assez d'eau pour laver ia honte que cet illustre défunt t'a léguée en mourant. Ce n'est pas ton sir Hudson, c'est toi qui fus le sbire sicilien que les rois conjurés apostèrent pour venger secrètement sur cet homme venu du peuple ce que les peuples avaient exercé publiquement à l'égard d'un des leurs. — Et il était lor hôte, et il s'était assis à ton foyer!
Jusque dans les siècles les plus reculés, les enfants en France chanteront et rediront la terrible hospitalité du Lellêrophon, et lorsque ces chants d'ironie et de larmes
retentiront au delà du canal, les joues de tous les honnêtes Anglais se couvriront de rougeur. Miiis un jour viendra où ce chant se fera entendre, et alors il n'y aura plus d'Angleterre, Il sera couché dans la poussière le peuple de l'orgueil ; les tombes de Westminster seront en ruines et dispersées; la royale poussière qu'elles renferment , livrée aux vents et oubliée. Et Sainte-Hélène sera le Saint-Sépulcre où les peuples de l'Orient et de l'Occident viendront en pèlerinage sur des vaisseaux pavoises, et leur cœur se fortifiera par le grand souvenir du Christ temporel qui a souffert sous Hudson Lowe ainsi qu'il est écrit dans les évangiles de Las Cases O'Méara et Antommarchi.
Chose remarquable ! les trois plus grands adversaires de l'empereur ont éprouvé un sort également misérable. Londonderry s'est coupé la gorge; Louis XVÎ1I a pourri sur son trône, et le professeur Saalfeld est toujours professeur à Gœftingue.
C'était par un clair et froid jour d'automne. Un jeune homme, ayant l'aspect d'un étudiant, se promenait lentement dans les allées du jardin de la cour à Dusseldorf. Quelquefois, comme par humeur enfantine, il repoussait du pied les feuilles roulées qui couvraient le sol ; mais d'autres fois il levait douloureusement les yeux vers les branches desséchées des arbres qui soutenaient encore quelques petites feuilles jaunies. Cette vue lui rappelait les paroles de Glaucus :
Gomme les feuilles dans les Lois, ainsi vont les races des hommes; Le vent jette à terre et dessèche les feuilles, et au printemps IJ vient d'autres feuilles, d'autres bourgeons; Ainsi la race humaine! celui-là vient, l'autre passe.
En des jours écoulés le jeune homme avait levé ses regards sur ces arbres avec d'autres pensées : c'était alors un petit garçon, cherchant des nids d'oiseaux et des hannetons, qui lui plaisaient fort lorsqu'ils bourdonnaient et se réjouissaient àe cette belle vie, contents d'une savoureuse feuille verte, d'une goutte de rosée,
d'un chaud rayon de soleil et de la douce odeur des herbes. Dan? ce temps-là, le cœur de l'enfant était aussi joyeux que ces légers insectes. Depuis, son cœur était devenu vieux : le soleil n'y pénétrait plus, les fleurs n'y répandaient plus de parfum ; le doux rêve de l'amour y était même effacé. Dans ce pauvre cœur ne se trouvait plus rien que courage et chagrin, et pour tout dire, pour dire ce qu'il y a de plus douloureux , ce cœur, c'était le mien.
Ce même jour, j'étais revenu dans ma vieille ville natale; mais je ne voulais pas y passer la nuit; et mes désirs m'appelaient à Godesberg, pour m'asseoir aux pieds de mon amie, et parler de la petite Véronique. J'étais venu visiter mes chers tombeaux. De tous mes amis , de tous mes parents je n'avais plus retrouvé personne : ils étaient morts ou ils avaient quitté la ville. Si je retrouvais d'anciennes figures dans les rues, elles ne me reconnaissaient pas, et la ville elle-même semblait me regarder avec des yeux étrangers. Un grand nombre de maisons avaient été repeintes; des visages nouveaux se montraient aux croisées; autour des vieilles cheminées voltigeaient des moineaux décrépits. Tout semblait auss? mort et cependant aussi frais que les herbes qui poussent dans un cimetière ! Où jadis on parlait français, on entendait la langue prussienne; une petite coup prussienne s'était même nichée en ce lieu, et ïes gens portaient des titres singuliers. Le coiffeur de ma mère était devenu le coiffeur de la cour. On voyait surtout des tail-
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leurs de cour, des cordonniers de cour, des cabaretiers de la cour. Toute la ville semblait un hôpital pour des fous de la cour. Le vieil électeur seul me reconnut. Il était toujours à son ancienne place, mais il semblait devenu plus maigre; c'est que, sur cette place, il avait vu toutes les misères du temps, et qu'un pareil aspect n'engraisse pas. J'étais comme au milieu d'un rêve, et je pensais à la légende des villes enchantées. Je courus à la porte de la ville pour ne pas m'éveiller trop tôt. Il manquait plus d'un arbre au jardin de la cour, plus d'un était pourri, et les quatre grands peupliers, qui m'apparaissaient autrefois comme des géants verts, étaient devenus petits. Quelques jolies filles se promenaient, parées, bariolées et semblables à des tulipes ambulantes. Je les avais connues, ces tulipes, quand elles n'étaient que de petits ognons. Nous étions enfants du même voisinage, et j'avais joué avec elles au jeu de Madame monte à sa tour. Mais les belles filles, que j'avais vues comme des boutons de roses, hélas! elles étaient devenues des roses fanées, et sur plus d'un front élevé dont la fierté charmait mon cœur, Saturne avait découpé avec sa faux de profondes rides. L'humble salut d'un homme que j'avais connu riche et distingué, et qui était tombé jusqu'à la condition de mendiant, m'émut profondément. Gomme partout, dès que les hommes sont en train de tomber, ils subissent les lois de Newton, et gravitent vers la misère avec une rapidité toujours croissante. Un seul personnage paraissait peu
changé. C'était le petit baron, qui sautillait gaiement, comme jadis, le long du jardin de la cour, levant d'une main la basque de son habit, et agitant de l'autre sa mince canne de jonc. Il avait toujours la même petite figure amicaie, dont les couleurs s'étaient concentrées sur le nez; c'était aussi le petit chapeau rond, la petite queue d'autrefois, seulement de petits cheveux blancs avaient remplacé les petits cheveux noirs dont elle se composait; mais, quelle que fut sa gaieté apparente, j'appris cependant que le pauvre baron avait essuyé beaucoup de traverses. Son visage avait beau vouloir le cacher, les petits cheveux blancs de sa petite queue le trahissaient par derrière; mais la petite queue ellemême semblait cependant vouloir dissimuler, tant elle frétillait avec aisance.
Je n'étais pas fatigué, mais j'éprouvai l'envie de m'asseoir encore une fois sur le banc de bois où jadis j'avais gravé le nom de la jeune fille que j'aimais. J'eus peine à retrouver ces lettres, tant on y avait inscrit de nouveaux noms. Hélas ! un jour je m'étais endormi sur ce banc, et j'y avais rêvé d'amour et de bonheur; « les songes sont des mensonges. » Les anciens jeux de mon enfance revinrent tous à ma pensée, et les anciennes et belles légendes; mais un jeu nouveau et faux, une nouvelle et affreuse légende se mêlait à tous ces souvenirs. C'était l'histoire de deux pauvres âmes qui dévinrent infidèles l'une et l'autre, et qui poussèrent dans la suite la déloyauté au point de trahir le bon Dieu même. C'est
une fâcheuse histoire, et quand on n'a rien de mieux à faire, on pourrait bien en pleurer. 0 Dieu! autrefois la terre était si belle, et les oiseaux chantaient tes louanges éternelles, et la petite Véronique me regardait d'un œil tranquille, et nous allions nous asseoir devant la statue de marbre, sur la place du château... D'un côté s'élevait le vieux château dévasté, où il revient des spectres, où, la nuit, se promène une dame sans tête , vêtue de soie noire avec une longue queue flottante ; de l'autre côté est un grand édifice blanchi, dont les appartements supérieurs sont remplis de tableaux aux cadres éclatants, et en bas sont rangés des milliers de livres que moi et la petite Véronique nous examinions avec curiosité, lorsque la pieuse Ursule nous élevait sur ses bras à la hauteur des fenêtres... Plus tard, ayant grandi, je gravis les hautes échelles, je descendis les livres, et j'y lus si longtemps que je ne craignis plus rien, surtout fort peu les femmes sans tête ; et je devins si savant, que j'oubliai tous les anciens jeux, et les légendes, et les images, et la petite Véronique, et même jusqu'à son nom.
Tandis qu'assis sur le vieux banc du jardin de la cour, je rétrogradais en rêvant dans le passé, j'entendis derrière moi des voix confuses qui s'apitoyaient sur le sort des pauvres Français pris clans la guerre de Russie, qui avaient été traînés comme prisonniers en Sibérie, qu'on y avait retenus plusieurs années, bien que la paix fût faite, et qui s'en revenaient seulement alors dans leur patrie. Lorsque je levai les yeux, j'aperçus en effet ces
orphelins de la gloire. La misère nue apparaissait à travers les trous de leurs uniformes déchirés; mais avec leurs visages défaits, leurs yeux enfonces et plaintifs, dans leur démarche chancelante, et quoique mutilés et boitant pour la plupart, ils gardaient cependant toujours la marche et le pas militaire, et, chose bizarre ! un tambour avec sa caisse marchait se traînant à leur tête. Ma première pensée se reporta avec une terreur secrète à l'histoire merveilleuse des soldats qui, tombés le jour dans les combats, se lèvent à minuit sur les champs de bataille et reprennent, tambour en tète, la roule de leur pays; à cette vieille et triste chanson populaire:
A minuit, les ossements se lèvent, Tous ces morts reprennent leurs rangs, Le tambour battant marche en tète , Tran, tran, trall, trall, trall, Ils passent la maison de la belle.
Vraiment le pauvre tambour français semblait sortir à demi consumé de la tombe. Ce n'était qu'une petite ombre couverte d'une capote grise , sale et grasse ; un visage jaune et mort, avec une grande moustache qui tombait douloureusement sur des lèvres livides; les yeux semblaient des tisons éteints où pointaient encore quelques étincelles, et cependant, à une seule de ces étincelles, je reconnus M. Legrand.
Il me reconnut aussi; il m'attira près de lui sur le gazon, et nous nous y retrouvâmes assis comme jadis, lorsqu'il me professait sur le tambour la langue fran-
çaise et l'histoire moderne. C'était toujours la vieille caisse bien connue, et je ne pouvais assez admirer comment il avait pu la défendre contre la rapacité russe. Il tambourina encore comme autrefois, sans parler toutefois. Mais si les lèvres restaient sévèrement serrées, ses yeux, qui brillaient d'un air vainqueur lorsqu'il jouait les anciennes marches, ne s'exprimaient qu'avec plus d'éloquence. Les peupliers près de nous tremblèrent lorsqu'il fit de nouveau retentir la sanglante marche de la guillotine. Il tambourina aussi comme autrefois les vieux combats de la liberté , les anciennes batailles, les exploits de l'empereur, et il semblait que la caisse fût un être animé qui se réjouissait d'exprimer son bonheur intime. J'entendis de nouveau le grondement du canon, le sifflement des balles, le bruit des armes; je revis le courage héroïque de la garde, les drapeaux tricolores, je revis l'empereur à cheval... Mais insensiblement se glissa un ton sinistre au milieu de tous ces joyeux roulements; du fond du tambour s'échappaient des sons où l'allégresse la plus vive et le deuil le plus profond étaient confondus; il semblait que ce fût à la fois une marche triomphale et une marche funèbre ; les yeux de Legrand s'ouvraient largement comme des yeux de spectre, et j'y voyais un vaste champ de glaces, blanc et. uni, et couvert de cadavres... Il battait la bataille de la Moskowa.
Je n'aurais jamais pensé que cette vieille et rude caisse de tambcnir pût rendre des accents aussi plaintifs que
ceux qu'en tirait en ce moment M. Legrand. C'étaient des larmes tambourinées , et elles résonnèrent toujours plus doucement , et , comme un sombre écho , elles se répétèrent en profonds soupirs dans la poitrine de Legrand. Et celui-ci devint de plus en plus faible; il prit de plus en plus l'apparence d'un spectre, ses minces mains tremblaient de froid; il semblait rêver, et n'agitait plus que l'air avec ses baguettes. Enfin il tendit l'oreille, comme pour écouter des voix dans l'éloignement, puis me regarda d'un œil profond, inquiet et suppliant... Je le compris... Puis, sa tète tomba sur le tambour.
M. Legrand n'a plus jamais battu le tambour dans cette vie. Son tambour n'a plus rendu un seul son dans ce monde. Il ne devait pas servir à rallier les ennemis de la liberté... J'avais très-bien compris le dernier regard, le regard suppliant de Legrand. Je tirai aussitôt L'épée que je porte dans ma canne, et je perçai la peau du tambour.
Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, madame î Mais la vie est si fatalement sérieuse, quelle ne serait pas supportable sans cette alliance du pathétique et du comique. Nos poètes savent cela. Aristophane ne nous montre les plus épouvantables images du délire humain que dans le riant miroir de la raillerie ; le grand désespoir du penseur qui comprend sa propre nullité, Goethe ne se hasarde à le montrer que dans les vers burlesques d'un jeu de marionnettes, et Shakspeare place les plus tristes complaintes sur les malheurs de l'humanité dans la bouche d'un fou , pendant qu'il fait sonner joyeusement ses grelots.
Ils ont tous pris modèle sur le grand poète primitif, qui, dans sa tragédie universelle aux mille actes, a poussé à l'extrême cet humor, comme nous le voyons tous les jours. Après le départ des héros viennent les Clowns et les Graciosos, avec leurs bonnets de fous et leur marotte ; après les scènes sanglantes de la république et les hauts faits de l'empereur, reparaissent les gros Bourbons, avec leurs vieilles facéties légitimes et leurs mauvais bons mots, et gracieusement gambade la vieille noblesse avec son sourire affamé, et, derrière, les
dévots hypocrites, avec leurs cierges, leurs croix et leurs bannières. Même dans le plus sublime de la tragédie du monde, se glissent des traits comiques j et le républicain désespéré qui se plonge, comme Brutus , un couteau dans le cœur, s'est peut-être assuré auparavant que la lame ne sentait pas le hareng. Sur cette grande scène du monde, tout va comme sur nos misérables planches de théâtre : là il y a aussi des héros ivrognes , des rois qui ne savent pas leur rôle, des coulisses qui restent m l'air, des souffleurs qui soufflent trop haut, des costumes qui sont l'affaire principale... Et au ciel, là-haut, au premier rang , est assise, pendant ce temps, la bonne compagnie des anges qui nous lorgnent, nous autres comédiens, et le bon Dieu se tient gravement dans sa grande loge, qui s'y ennuie peut-être, ou bien qui calcule que ce théâtre ne peut durer longtemps, parce que certains acîeurs ont trop de gages, et d'autres trop peu, et aussi parce qu'ils jouent tous trop mal.
Du sublime au ridicule , madame , il n'y a qu'un pas. Tandis que j'écrivais la tin du chapitre précédent, et que je vous racontais comment mourut M. Legrand, et comment j'exécutai fidèlement le testamentum railitare que j'avais lu dans son dernier regard, on frappa à la porle de ma anambre, et une pauvre vieille femme entra en me demandant amicalement si je n'étais pas docteur. Sur ma réponse affirmative , elle me pria fort amicalement encore de me rendre chez elle pour couper les cors des pieds à son mari.