LD-BA1LEY
Le nom seul d'Old-Bailey remplit tout d'abord Vâme d'effroi. On se figure tout de suite un grand , noir et maussade bâtiment, un palais de la misère et du crime. L'aile gauche , qui forme le véritable Newgate, sert de prison criminelle, et Ton n'y voit qu'un grand mur de pierres de taille noircies par l'humidité, dans lequel sont deux niches avec des figures allégoriques tout aussi noires, dont l'une, si je ne me trompe, représente la Justice , et , comme d'ordinaire , la main qui tenait la balance est brisée , de sorte qu'il ne reste plus qu'une femme aveugle et tenant un glaive. A peu près au milieu de l'édifice est l'autel de cette déesse , c'est-àdire la fenêtre où l'on attache l'échafaud du gibet, et enfin à droite se trouve la cour du tribunal criminel, où sont tenues les sessions trimestrielles. Ici est une porte
qui devrait bien être surmontée, comme la porte de l'enfer du Dante, de l'inscription :
Per me si va nella città dolente, Per me si Ta nelFeterno dolore, Per me si va tra la perduta gente.
En passant par cette porte, on arrive à une petite cour où se rassemble l'écume de la populace pour voir passer les criminels; leurs amis et leurs ennemis s'y trouvent aussi; parents, enfants, mendiants, idiots, et surtout de vieilles femmes qui traitent la cause du jour, peut-être avec plus de pénétration que les juges et le jury, avec leur risible solennité et leur ennuyeuse jurisprudence. J'ai vu devant la porte du tribunal une vieille femme qui , dans le cercle de ses commères , défendait mieux le pauvre William le Noir, que l'avocat fort savant de celui-ci dans la salle d'audience. Quand elle essuya avec un tablier déguenillé la dernière larme de son œil rouge , il sembla que tout le crime de William était également effacé.
Dans la salle même, qui n'est pas remarquablement grande, il y a en bas, devant ce qu'on appelle la barre, peu de place pour le public; mais en haut, des deux côtés, sont deux spacieuses galeries avec des bancs élevés, où les spectateurs sont empilés l'un sur l'autre.
Quand je visitai Old-Bailey, je trouvai place dans l'une de ces galeries, qui me fut ouverte par la vieille portière, moyennant gratification d'un schelling. J'ar-
rivai au moment où le jury se levait pour aller juger si William le Noir était coupable ou non coupable du crime qui lui était imputé.
Les juges siègent ici, comme dans les autres cours de justice de Londres, en toges d'un noir bleuâtre, doublées de violet clair, et leur tête est couverte de la perruque poudrée à blanc avec laquelle les sourcils et les favoris noirs contrastent souvent d'une manière originale, lis sont assis devant une longue table verte sur des sièges élevés, au bout haut de la salle où l'on a gravé en caractères d'or sur le mur un passage de la Bible qui leur recommande de se garder des jugements injustes. Sur les deux côtés, sont des bancs pour le jury et des places debout pour les accusateurs et les témoins. En face des juges, est la place des accusés : ceux-ci ne sont point assis sur une sellette de criminel, comme en France et dans les provinces du Rhin, mais ils se tiennent debout derrière une singulière planche qui est taillée en haut comme une porte à voûte étroite. Un miroir subtilement combiné y doit être ajusté pour mettre le juge à même d'observer tous les gestes et mouvements de la figure des accusés. On place aussi devant ces derniers des herbes odoriférantes fraîches pour fortifier leurs nerfs, et cela peut souvent être utile là où l'on dispute à l'accusation son corps et sa vie. Je vis sur la table des juges de semblables herbes et même une rose. Je ne sais comment cela se fit, mais la vue de cette rose me remua profondément; cette rose rouge et riante, la fleur
REISEB1LTER.
de l'amour et du printemps, sur la table du terrible tribunal d'Old-Bailey! Une vapeur chaude et pesante circulait dans la salle. Tout portait l'air d'un chagrin indéfinissable, d'un délire sérieux. On croyait voir de grises araignées couler le long des visages hébétés. Les terribles balances criaient distinctement sur la tête de William le Noir.
Un jury se forma aussi dans la galerie. Une grosse dame, dont les petits yeux scintillaient comme des vers luisants dans ses joues gonflées de rouge, fit remarquer que William le Noir était un très-joli garçon. Pourtant sa voisine, âme tendre et gazouillante dans un corps de mauvais vélin, soutint qu'il portait ses cheveux noirs trop longs et incultes, et que ses yeux menaçaient comme ceux de M. Kean dans Othello... — Quelle différence, continua-t-elle, avec Thompson ! celui-ci est bien un autre homme, avec ses cheveux blonds et peignés bien lisses à la mode, et puis, c'est un homme trèsadroit, il joue un peu de la flûte, il peint un peu, il parle un peu le français... — Et il vole un peu, ajouta la grosse dame. — Eh bien, quoi ! voler, répliqua sa mince voisine, cela n'est pas aussi barbare que de faire des faux; car un voleur, si, par exemple, il a volé un mouton, est transporté à Botany-Bay, pendant que le scélérat qui a contrefait une signature est pendu sans pitié ni miséricorde. — Sans pitié ni miséricorde, dit en soupirant près de moi un homme maigre, avec un habit noir douteux : pendre ! aucun homme n'a le droit d'en faire
mourir un autre; des chrétiens devraient encore moins prononcer une sentence de mort , car ils devraient se souvenir que le fondateur de leur religion, notre maître et sauveur, a été condamné et exécuté , tout innocent qu'il fût î — Quoi donc ! répondit la dame mince , en souriant de ses lèvres minces, si un pareil faussaire n'était pas pendu, aucun homme riche ne serait sûr de sa fortune; par exemple, le gros banquier de Lombard- Street, Saint Swithin's-Lane, ou bien notre ami M. Scott, dont la signature a été imitée d'une manière si frappante. Et M. Scott a gagné son bien si durement , et Ton dit même qu'il n'est devenu riche qu'en se faisant payer pour prendre les maladies des autres , au point que les enfant:- courent encore aujourd'hui après lui dans la rue, et lui crient : Je te donne une pièce de six pence si tu me prends mon mal de dents , nous te donnons un schilling si tu veux prendre la bosse du petit George. — C'est vraiment curieux, dit en l'interrompant la grosse dame, c'est vraiment curieux que William le Noir et Thompson aient été auparavant les meilleurs amis, qu'ils aient demeuré, mangé et bu ensemble, et qu'aujourd'hui Edward Thompson accuse de faux son ancien camarade ! Mais pourquoi la sœur de Thompson n'estelle pas ici , elle qui courait partout autrefois après son cher William? — Alors une belle jeune femme sur la douce figure de laquelle était étendue une sombre affliction, comme un crêpe noir sur un rosier fleuri, chuchota une bien longue et pleureuse histoire } où je corn-
pris tout juste que son amie, la belle Mary, avait été cruellement battue par son frère, et qu'elle était à moitié morte dans son lit. — Ne dites donc pas : la belle Mary, grommela avec humeur ?a grosse dame; bien trop maigre, ma foi, elle est bien trop maigre pour qu'on la nomme belle, et si son William est pendu... — En ce moment rentrèrent les membres du jury, qui déclarèrent que l'accusé était coupable de faux. Quand, sur ce verdict, on emmena William le Noir hors de la salle, il jeta un long, bien long regard sur Edward Thompson.
Suivant une légende de l'Orient, Satan était autrefois un ange , et vivait dans le ciel avec les autres anges , jusqu'au jour où il voulut les corrompre, ce qui fit que Dieu le précipita dans la nuit éternelle des enfers. Mais pendant qu'il tombait du ciel il ne cessa de regarder en haut, toujours vers l'ange qui l'avait accusé. Plus il s'enfonçait dans l'abîme , plus horrible et toujours plus horrible devenait son regard... Et il faut que c'ait été un affreux regard , car l'ange qui en fut atteint devint pâle, et jamais la rougeur ne revint sur ses joues, et depuis ce temps il est appelé l'ange de la mort.
Edward Thompson devint pâle comme l'ange de la mort.