LE NOUVEAU MINISTÈRE
J'ai fait l'été dernier, à Bedlam, la connaissance d'un philosophe qui, avec des clignotements mystérieux, et à demi-voix, m'a donné d'excellentes et importantes explications sur l'origine du mal. Comme beaucoup d'autres philosophes de ses collègues, il pensait aussi, lui, qu'on devait à cet égard admettre quelque chose d'historique. Moi, je penchais volontiers vers cet avis, et j'expliquai l'origine du mal par ce fait que le bon Dieu avait créé trop peu d'argent.
— Bien parlé ! répondit mon philosophe; le bon Dieu avait le gousset vide quand il créa le monde. Tl fut obligé d'emprunter à cet effet de l'argent au Diable, auquel il assigna comme hypothèque toute la création. Gomme le bon Dieu, de par Dieu et la justice, lui doit encore les frais du monde, il ne peut, par délicatesse, lui défendre d'y rôder partout, et d'y semer le désordre et le mal. Mais, de son côté , le Diable est fort intéressé à ce que le monde ne périsse pas tout entier, ce qui lui ferait perdre son hypothèque; donc, il se garde bien d'y
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mettre tout sens dessus dessous; et le bon Dieu, qui n'est pas plus bête, et sait bien qu'il a dans l'intérêt du Diable une secrète garantie, s'aventure quelquefois à lui confier tout le gouvernement du monde , c'est-à-dire qu'il charge le Diable de former un ministère. Alors, il va sans dire que Samiel reçoit le commandement des armées infernales, Belzébuth devient chancelier, Astaroth secrétaire d'État, la vieille grand'mère de Satan a les colonies, etc. Ces associés administrent alors à leur manière, et comme, malgré tout le mauvais vouloir de leur cœur, ils sont forcés, par leur propre intérêt, de faire le bien du monde , ils se dédommagent de cette contrainte en employant à bonnes fins les moyens les plus détestables. Dernièrement encore , ils ont fait tant de tours de cette espèce, que Dieu n'a pu contempler plus longtemps de son ciel de pareilles horreurs, et qu'il a ordonné à un bon ange de former un nouveau ministère. Celui-ci rassembla donc autour de lui tous les bons esprits; une chaleur joyeuse pénétra de nouveau le monde, la lumière parut, et les démons de s'évanouir. Mais i3s ne se sont pas pour cela croisé tranquillement les bras; ils travaillent en secret contre toute amélioration, empoisonnent les nouvelles sources salutaires, déchirent méchamment chaque bouton de rose du nouveau printemps, détruisent avec leurs amendements l'arbre de vie. Le chaos menace de tout engloutir, et le bon Dieu sera forcé à la fin de rendre au Diable le gouvernement du monde pour que la création puisse
au moins subsister, même au prix des plus détestables moyens. C'est là, vois-tu, le fâcheux effet d'une dette. — Cette révélation de mon ami de Bedlam expliquerait peut-être le dernier changement du ministère anglais. Ils ont dû succomber, les amis de Canning, que je nomme les bons esprits de l'Angleterre, parce que leurs adversaires sont ses démons. Ceux-ci, le sot diable Wellington à leur tête, poussent maintenant leur cri de victoire. Que personne n'insulte le pauvre George, il lui a fallu céder aux circonstances. On ne peut nier qu'après la mort de Canning , les whigs n'étaient pas en état de maintenir la tranquillité en Angleterre, car les mesures qu'ils avaient à prendre dans ce but étaient traversées par les torys. Le roi, auquel le maintien de la tranquillité publique, c'est-à-dire de son trône, paraît la chose la plus importante, a dû remettre en conséquence aux torys l'administration de l'État. Et c'est maintenant qu'ils vont recommencer à administrer pour le bien de leur propre bourse, tous les fruits du travail du peuple; ces gouvernants accapareurs vont hausser le prix de leurs grains ; John Bull va souffrir la faim à en maigrir, et finira par se vendre , corps et âme , à ces hauts et puissants seigneurs, pour un morceau de pain; ils l'attacheront à leur charrue et le fouetteront; il ne lui sera même pas permis de gronder, car d'un côté le duc de Wellington le menace avec son sabre, et de l'autre l'archevêque de Cantorbery le frappera de la Bible sur la tête,... et Tordre régnera en Angleterre.
La source de ce mal est la dette , the national debt, ou, comme dit Cobbett, the king's debt. Cobbett remarque en effet avec raison que, pendant qu'on fait précéder du nom du roi le n3m de toutes les institutions, par exemple, the king's armxj, the king's navxj, the king's courts, the king's prisons, etc., la dette, qui provient pourtant de toutes ces institutions, n'est jamais appelée king's debt, la dette royale, et que c'est la seule chose qu'on ait fait à la nation l'honneur de baptiser de son nom.
Le plus grand des maux est donc la dette : elle a pourtant cet effet que l'État anglais se maintient, et que même ses diables les plus méchants ne veulent pas sa ruine; mais elle a fait aussi de toute l'Angleterre un grand treadmill (moulin à pied) où le peuple est obligé de travailler jour et nuit pour entretenir ses créanciers, au point que l'Angleterre vieillit et grisonne de soucis, et oublie toutes les folles joies de la jeunesse; que l'Angleterre, ainsi que cela arrive aux gens fortement endettés, est affaissée jusqu'à la plus stupide résignation, et ne sait quel parti prendre, quoiqu'il y ait à la Tour de Londres neuf cent mille fusils et autant de sabres et de baïonnettes.