‹ Relation abrégée de quelques missions des pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-FranceChapitre 14 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

▲urntB viwficuijTÉ de la conversion des SAUTAGESBTEN PAB-

TICULUDR DE OBJLLE DBS HlTR<»rS.

E parlons pas des difficultés intrinsèques et très-grandes qui venaient du peuple lui-même, comme d'avoir vieilli de tems inmiémorial dans les superstitions, — de divorcer sur la plus frivole laison, — de jouir d^une liberté incroyable en toutes choses, sans être retenu par aucune loi, ni aucune autorité, — d'ê^ lie obligé de consentir à un changement vraiment substantiel et total, non pas pour passer d'une mauvaise leligion à une bonne, mais pour adopter la véritable religion, àpsès n'en avoir eu aucune,— ^le reiioncei:, comme les chrétiens, nouHienlement à tout pilaifiiT permis, mais même à certains remèdes en cas

BEIATION ABRÉGÉE.

de maladie, parce qu'ils croyaient, quoique sans fondement, trouver partout de la superstition, — enfin de ne pouvoir allier les fonctions publiques avec la profession de la foi, parce que les Capitaines étaient obligés par leur charge, à inviter et à exhorter à toutes les cérémonies superstitieuses et souvent déshonnêtes.

Disons seulement un mot des difficultés extrinsèques, et qui nous étaient en grande partie personnelles.

Il y a chez ce peuple des hommes qui passent pour sorciers ou devins. Dès le premier jour qu'ils nous virent, ^ils s'aperçurent bien que notre religion était entièrement opposée aux leurs vraies ou fausses. Aussi furent-ils les premiers à nous déclarer la guerre. Dans deux momens de sécheresse extraordinaire, qui menaçait la contrée d'une famine, ils dirent tout haut qu'il fallait l'attribuer à une croix, que nous avions dressée en arrivant dans le pays; mais le P. de Brebeuf, après leur avoir donné des raiscms bien convaincantes, les détermina à ne pas renverser cette croix, et à ne pas^nous chasser comme sorciers; il leur promit la pluie s'ils voulaient non-seulement ne pas l'abattre, mais invoquer avec lui le Dieu-homme, qui l'avait sanctifiée en mourant pour nous. Dans ces deux circonstances, après une neuvaine Pune à St. Joseph, l'autre à St. Ignace, notre fondateur, on fit une procession, et elle s'achevait à peine qu'on obtint la pluie désirée.

Cette difficulté ainsi vaincue, il s'en présenta une plus grande. Les Sauvages avaient l'intime conviction, que le baptême était un sortil^[e qui causait la mort. En effet, quoique parmi les personnes baptisées, il y en eut plusieurs, dès les premiers tems, qui non-seulement ne mouraient pas, mais qui semblaient même trouver une nouvelle vie dans ce sacrement, cependant comme nous ne baptisions durant l'é-

BELATION ABRÉGÉE.

pidémie générale, que les malades en danger et les moribonds instmits, souvent ils rendaient le dernier soupir inmiédiatement après le baptême. Les Sauvages se persuadèrent que recevoir le sacrement ou un passe-port pour l'autre vie, c'était une même chose. De là vint l'usage de menacer les enfants de l'eau, ccmime ici on les menace des verges.

De plus, ils nous regardaient, en général, comme la cause d'une espèce de peste, inconnue jusque là dans le pays, et qui le raina presqu'entièrement. Leurs soupçons ou plutôt leur ferme persuasion s'appuyait 1® sur le témoignage de leurs soi-disants magiciens et des Capitaines du pays. Le peuple les croit facilement et sans examen.

2^ Sur le fait suivant : Dans les commencemens, les Missionnaires tombèrent presque tous malades en même tems. Quoiqu'ils n'eussent ni médecines, ni remèdes, ni aucune des commodités de la vie, et qu'on leur donnât, pour tout soulagement, un peu de gibier sauvage, cuit à l'eau pure et sans sel, cependant dans ce besoin extrême et ce dénuement total, ils se rétablirent en peu de jours, et recouvrèrent une santé parfaite, tandis que les Sauvages avec tous leurs remèdes naturels et superstitieux, mouraient presque tous.

Il est bien vrai qu'il faut convenir que notre guérison dans ce pays, fîit un effet de la protection toute spéciale de Dieu. Quelqu'un demanda au Missionnaire, auteur de la lettre citée plus haut, par quel remède il avait guéri les plaies multipliées et dangereuses que lui avaient faites les Iroquois, plaies telles que d'habiles médecins d'Europe ont avoué qu'ils n'en auraient pas entrepris la cure avec confiance. Il répondit qu'il n'avait pas employé d'autre remède, qu'une diette très-sévère et forcée. . Faute d'autres instrumens, il enlevait avec ses dents, jusqu'au vif les chairs gâtées, et arrêtait ainsi la gangrène, qui s'était déjà déclarée dans trois endroits différens.

BELATiœr ABRÉGÉE.

3^ Sur la conservation de notre santé, quoique nous fussicois presque continuellement auprès des malades les plus dégou* tans et les plus dangeieuiç, et quUls mourussent entre nos mains. Ils en concluaient que nous étions comme des esprits, et ils croyaient que nous avions fait alliance avec la mort, et un pacte avec l'enfer. {Fœdua cum morte et pcu^tum cum infemo.) (Ps. 28. 18.)

4^ Sur le témoignage secret et supposé des accusés. Nous avions commencé à Kébek un Séminaire de^ jeunes Hturons qui devaient être, selon nos espérances, d'un grand secours pour propager notre sainte foi dans leur pays. Mais ici les jeunes gens ont peu de caractère, et ils se laissent plus facilement perveràr, qu'ils ne convertissent les autres ; aussi nous avons préféré depuis prendre des hommes d'un âge mûr. Pour jeter les premier;^ fondemens de ce Séminaire, nous avions été obligés de &ire de grands présens aux parens de cesenfans, et de donner à ceux-ci de bonnes raisons pour leur persuader de vivre avec nous.

Le Missionnaire chaîné de cette affaire avait dit à Pun deux, pour l'engager à rester à Kébek, '^ de faire attention que s'il ^^ retournait dans son pays, il pourrait bien mourir de la malar ^^ die générale qui allait le déscder."*

Il n'est pas certain que le Missionnaire ait été aussi Imn, mais il pouvait le penser, car on croyait qu'il y avait cette année là beaucoup de marchandises empestées, et la maladie avait déjà attaqué bien des Sauvages.

Que ce propos soit vrai ou non^ ce jeune homme de retour dans son pays, et à la. vue des progrès du mal, ne manqua pas de le rapporter aux Gapitcdnes, et de leur dire que le Père qui avait voulu le retenir à Kébek, lui avait annoncé ce malheur. Us conclurent qu'il en avait déjà connaissance, et que lui et ses compagnons en étaient les auteurs; Quelques-uns ajoutaient

Googl(^

BELATiaN ABBÊaÊB.

que nous avions apporté pour cela de Fiance un cadavre, que nous conservions avec grand soin dans notre cabane. Ils fesaient allusion au très-Saint-Sacrenoent, conservé dans notre chapelle, et dont nous avions parlé à nos chrétiens. Ils voulaient donc visiter notre cabane, et chercher partout ce cadavie qui était cause de la peste. Ils en disaient autant de certaine» images et autres objets. Les prières que nous fesîons, les messes que nous célébrions de grand matin portes closes, les litanies, les promenades eUesHmêmes, chose nouvelle pour eux, etc.,, c'étaient autant de superstitions faites pour les ruiner.

Nous fûmes obligés d'anrêter une petite horloge sonnante ( ^) qui servait à nous régler. Us la prenaient pour un démon, qui en sonnant donnait à la mort le signal de les tuer.

Us trouvèrent de la superstition, jusque dans un drapeau élevé en haut d'un sapin. D'après eux, il jetait le mal du côté oà le vent le dirigeait ; ^' et comme U se tourne tantôt d'un ^< côté et tantôt d'un autre, il n'y aura pas, disaient-ils, un lieu ^' qui soit à Vobii dans le pays." Ils croyaient qu'il nous avait servi à envelopper la maladie, pour l'emporter chez eux.

'^ Cette maladie, disaient d'autres^ n'a pas pris ici son ori- '^ gine ; elle vient d'aïUeurs. Nous n'avons jamais vu des ^^ démons si cruels. Les autres maladie» ont duré 2 ou 3 lunes ^^ (ils mesurent le tems par lunes, comme les Hébreux), mais

(1) Cette horloge fat loDgtems pour les Sauvages, un des plus grands oisjets de curiosité. Bs attendaient pendant des heures entières pour avoir le plaisir de Yentendie sonner, et alors on les rojait tourner autour, regarder dessus, dessous, der> rière, dans la persuasion qu'il y ay«t là quelqu'un caché qui causait ce bruit Us finirent par croire que la boîte contenait un petit homme chargé de ce devoir.

Un jeune Français, qui servait dans cette mission, voulut s'amuser à leurs dépends n Tenait an moment où l'heure alhit sonner, et donnait tout haut ses ordres comme s'il avait parlé à quelqu'un : ** Dépéche-toi, lui disait-i-il : sonne 8, 9, 10 etc.» coups." Puis il lui commandait de se taire : ^ arrête : ne sonne plus." Les Sauvages venaient quelquefois le tourmenter pour faire sonner l'horloge, il s^eii tirait tonjoun adiwtement Oeuz-ci étaient x>ef8uadé8 qu'il en fesait ce qu'il voulait T.

BELATIOK ABBÉaéfi.

^' c6Ue-ci existe déjà depuis plus d'une année. Les autres ^* n'enlèvent qu'une ou deux personnes pai famille, mais celle- ** ci en prend bien plus, et quelquefois elle détruit toute la ^^ famille. Les pertes causées par les anciennes maladies se ^^ réparaient en peu d'années; nous n'y pensions plus ensuite. *' Celle-ci demanderait des siècles entiers pour repeupler le " pays."

Je ne répéterai par les fables qu'ils mcontaient — par exemple qu'une personne morte était revenue, pour nous accuser et nous condamner avec les mystères de notre sainte foi, etc.

Cette croyance, qui était générale, exprimait non seulement celle du bas peuple, mais celle des Capitaines eux-mêmes et des hommes les plus instruits, qui s'assemblèrent plusieurs fois pour mettre en question la mort de tons les nôtres. Us allèrent même jusqu'à l'annoncer.

Le P. de Brebeuf, supérieur de la mission, subit plusieurs interrogatoires dans des conseils publics, et il fut traité durement Il crut même un jour que la sentence était portée, et il fit les préparatifs nécessaires.

Après avoir adressé à Dieu les prières que demandait la circonstance, et avoir écrit à Québec une lettre qu'il confia à un Sauvage de nos amis, qui nous portait compassion, il fit, selon l'usage du pays, le jour qu'il croyait fixé pour cette exécution, un festin que ces peuples vappellent lefesHn éPculieu. C'est un devoir à remplir pour tout homme qui va mourir, soit de mort naturelle, soit de mort violente. Les captifs eux-mêmes à la nouvelle de leur mort prochaine, doivent dire adieu à leurs amis, et voilà pourquoi celui qui est leur maître, prépare un festin, et y invite les principaux du pays ; le prisonnier déjà destiné au feu, leur adresse ses adieux. Le malade moribond en fait autant

Les Missionnaires se disposaient à suivre cette coutume.

RELATION ABR^aÉË.

pour montrer qu'ils étaient prêts à la mort, qu'ils la regardaient sans crainte, et qu'ils n'attendaient que l'exécution de la sentence, qui les condamnait, comme magiciens et comme les destructeurs du pays, quand un messager tout à fait inattendu, vint inviter le P. de Brebeuf à comparaître, encore une fois devant l'assemblée de tous les Capitaines. Après un trèslong examen, et un discours plus long encore, fréquemment interrompu par le Missionnaire, qui parla plus de la foi que de la maladie, et qui le fit avec une admirable intrépidité, ils changèrent si complètement d'avis qu'ils le renvoyèrent justifié. Il leur avait dit de ne pas attribuer aux Missionaires, mais à la justice du Dieu que nous prêchions, et que leurs crimes avaient irrité, les malheurs dont ils ue verraient la fin, que lorsqu'ils l'auraient appaisé par une juste soumission et par la pénitence.

Malgré l'obstination de quelques Capitaines, qui l'appelaient importun^ répétant toujours la même chosCj indigne de la vie, &c., plusieurs d'entre eux le prièrent en sortant, de les instruire dans la foi, et il vit en même tems un sauvage, très-grand ennemi de la foi, recevoir un coup de hache, et tomber mort à ses pieds. Comme le jour baissait, il crut que le meurtrier s'était tropipé, et que cet homme avait été frappé au lieu de lui-même, il lui dit avec fermeté : " N'était-ce pas à moi " que ce coup était destiné ? — Non, répondit le Sauvage. Tu " peux passer. Celui-ci était un sorcier ; toi, tu ne l'es pas. "

Le lecteur peut se figurer quelles actions de grâce nous offrîmes à Dieu, à la vue de ce Père qui se regardait lui-même comme un homme rendu à la vie, et à la nouvelle que nous pouvions espérer de continuer l'œuvre de la conversion de ces pauvres malheureux, si terriblement affligés.

Mais un préjugé qui a une fois pris {acine dans l'esprit d'un peuple entier, ne s'arrache pas facilement, et d'ailleurs la sen-

RELATION ABB^aJÉfi.

tence de grâce donnée dans cette assemblée, n'était pas un acte juridique, forme inconuue chez eux, ni une sentence publique pour le pays. Nous avions donc raison de craindre autant qu'auparavant, non pas de la part de la masse de la nation, mais de la part de quelque particulier, qui irrité par la mort de quelqu'un de ses proches, pouvait nous l'imputer, et nous traiter de la même 'manière que ceux qui dans le pays sont soupçonnés de maléfice, ainsi que l'éprouvïi celui que le P. de Brebeuf avait vu, comme nous l'avons dit, tomber mort à ses pieds.

Tout cela ne porta pas la moindre atteinte au zèle des Missionnaires pour secourir ces infortunés. Ainsi que l'Apûtre, nous regardions la mort^ en pareille circonstance, comme un gain. Quoique les menaces de mort fussent très-violentes, et que les haches fussent souvent levées sur nos têtes, quelqu'un se trouvait toujours là pour détourner le coup, ou bien le meurtrier, honteux de son dessein, se retirait de lui-même. Outre les fatigues, nous trouvions donc à souffrir de cruelles injures, et des menaces continuelles, mais sans effet. Elles servaient seulement à nous détacher de plus en plus du monde, et à mettre chacun de nous, en état de dire avec David : Mon âm^ est toujours dans mes m^ins. Anim>a mea in manibus meis semper{^).

Au reste le démon, malgré tous ses efforts, ne put pas empêcher les Missionnaires d'entrer, comme par force, dans les cabanes des Sauvages qui étaient très-dangereusement malades. Quoiqu'on nous en repoussât souvent avec des injures et des menaces, et qu'on nous fermât la porte, en nous disant faussement : — ^^ il n'y a personne" — là où il se trouvait quelqu'un, cependant la dharité était si ingénieuse et si persévérante, qu'elle nous fesait pénétrer partout, en dépit des hommes et des démons.

Souvent Dieu, selon sa coutume, se servait des enfans, comme des anges, pour nous guider. Ces cœurs innocens reprochaient à leurs parens leurs mensonges, et disaient aux Missionnaires : — " entrez, il y a ici des malades ; " — et de là ils les conduisaient ensuite ailleurs. C'est ainsi que quoiqu'il pérît un très-grand nombre de Sauvages, il ne mourait presqu'aucun enfant, et même peu d'adultes, sans recevoir le baptême.

Le feu consuma notre cabane à celte époque, sans que nous en ayons su la cause. Ce furent peut-être les suites des menaces que plusieurs nous avaient faites, de nous brûler tous en même tems, comme sorciers,

♦ . Ce préjugé, qui prit alors naissance, s'alimenta encore en 1640 pendant une seconde épidémie, semblable à la première, et qui dura des années entières. Elle s'attacha à toute espèce de choses. D'après eux, nous étions la cause de tous les malheurs qui leur arrivaient, et ils nous en fesaient le reproche en face. " C'est depuis votre arrivée, nous disaient-ils, qu'on ne " voit plus de vieillards dans le pays. C'est vous qui l'avez ** dépeuplé par la peste, et si on vous laisse libres encore quel- " que tems, vous le ruinerez entièrement. "

Un des Missionnaires sortait-il pour inviter les Sauvages, avec sa petite clochette ou avec sa voix, à venir au catéchisme ou à l'instruction, aussitôt quelque Capitaine, ennemi de la foi, se montrait en mêmç tems pour les empêcher de le suivre, et souvent il joignait lés menaces aux défenses. Par mille insolences, il cherchait à interrompre le prédicateur, et à le faire passer tantôt pour fou, tantôt pour sorcier, tantôt pour l'ennemi déclaré de leur nation.

L'audace des Capitaines portait le peuple et les enfans euxmêmes, à suivre leur exemple, et ils le fesaient avec une importunité, dont il est difficile de se faire une idée, quand on

KELATION ABU

li'en a pas fait l'expérience. Ils lançaient sur nous le premier objet venu ; ils nous tournaient en ridicule, et nous poursuivaient partout. Nous étions comme des brebis au milieu des loups. Eramus sicut oves in medio luporum ( ^ ) . Pour toute défense^ nous n'avions que l'innocence de notre cause, qui était celle de Dieu.

Nous avions pour nous quelques Sauvages plus sensés, quelques catéchumènes, et même quelques Capitaines, mais plusieurs n'osaient pas se déclarer, et quand ils en avaient la hardiesse, c'était sans grand résultat, vu le nombre et la puissance de nos ennemis.

Nous leur avions prédit quelques éclipses de soleil* et de lune. Ils les redoutent beaucoup. Selon la partie du ciel où elles apparaissent, ils les jugent de bon ou de mauvais augure. Ils se figurèrent que puisque nous les connaissions d'avance, nous en étions. la cause, ainsi que de la disette qui les avait suivies, {si non propter hoc^ saltem post hoc)^ et ils croyaient qu'il était en notre pouvoir de les empêcher. . Ils voulaient nous obliger, puisque nous prédisions les éclipses, à en prédire aussi les effets, et avant tout, les évènemens heureux.

Tous ces préjugés trouvèrent un nouvel aliment dans le témoignage de quelques Sauvages, venus récemment d'un pays nommé Oenronronnon (2), où ils avaient commercé avec les Anglais, les Hollandais et d'autres hérétiques Européens. Ils disaient avoir entendu ceux-ci, (je ne s^is si c'était vrai ou faux) leur répéter plusieurs fois, que nous étions des hommes mauvais, nuisibles au bien jpublic, expulsés de notre pays, où on nous aurait mis à mort, si nous y fussions restés, et que nous nous étions réfugiés dans ces contrées, pour les ruiner en peu de tems.

(i)Matth. 10, 16.

f 2) On Ut atBBL Wènohrowmâu et W^rohroncm <ReL 16S6-S8i).

RELATION ABBÊQÊE.

Mais toutes ces persécations n^onl pas arrêté la marche de l'Evangile. Non-seulement il a commencé à se répandre, mais il a continué à se développer, et à grandir au mileu de ces épreuves. 11 prenait d^ plus profondes racines dans leurs cœurs, en proportion des maux que leur envoyait la justice de Dieu, dont les Jugement sont vraiment un abîme (^).

Les fléaux de Dieu entrèrent dans ce pays avec la foi, et plus elle s'étendait, plus Dieu semblait frapper avec sévérité, et de manière à détruire presque entièrement cette nation infortunée. Chaque année voyait naître de nouveaux malheurs, ' de nouvelles guerres, de nouvelles pestes, toutes plus désastreuses les unes que les autres : mais une chose digne de remarque, c'est que dans les familles, où la foi jetait le plus d'éclat, les épreuves étaient aussi les plus fortes. Le premier et le meilleur de nos Chrétiens, après avoir souffert bien des infortunes, fut enfin surpris, et tué par les ennemis, avec plusieurs autref des plus ferveïis.

Dans quelques-unes de nos Missions, nos hôtes, jusque-là ordinairement heureux, recevaient avec nous la visite et le fléau de Dieu. Souvent ils perdaient, dans cette même année, ou leur femme ou leurs fils, ou quelques-uns de leurs proches parens, ou bien il leur arrivait quelqu'autre fâcheux accident : plusieurs d'entre eux ont péri soit dans les eaux, soit dans les flammes, soit de quelqu'autre désastreuse manière.

Dieu voulait peut-être nous donner une garantie de la solidité de leur foi et de leur piété, puisqu'elles résistaient aux coups et aux flammes. L'épreuve de l'adversité fait que les plantes poussent de plus profondes racines.

Quand ils avaient à faire les plus grands sacrifices de biens, de parens, d'amis ou de santé, ils venaient chercher des consolations, et le vrai remède à leurs maux, e^est-à-dlre le secours

(l)Pd. 86,7.

BELATION ABRÉGÉE.

de la foi, auprès de ceux-là même que dan» leur prospérité, ils avaient maudits et persécutés. En sorte que le» jours de leur plus grande affliction, étaient pour nous le moment de la plus abondante récolte. En mourant de faim ou dans les flammes, ils demandaient l'assistance spirituelle de ceux qu'ils avaient accusés d'abord de causer ces malheurs. Tant il est vrai qu'on s'instruit à l'école de l'adversité. Vexatio dat inteUectum.

Nous aurions besoin d'un volume entier pour raconter

les conversions extraordinaires et remarquables, qui sont arri-

* vées depuis 16 ans, et qui remplissent les Relations Françaises

publiées chaque année ; mais je les laisse pour l'histoire. Les

abréger serait leur nuire.

Je dirai seulement en un mot, que le nombre de nos néophy tes aurait été beaucoup plus considérable, et que nous aurions en peu de tems rendu tout le pays chrétien, si nous n^eus^ions cherché que le nombre et le titre ; mais nous n'avons voulu admettre aucun adulte en parfaite santé, avant de connaître très-bien leur langue, et avant d'avoir soumis à de longues épreuves, et quelquefois pendant des années entières, leur pieuse résolution de recevoir le baptême et d'être fidèle à la loi de Dieu, qui leur offrait souvent -de grandes diffieuhés. Nous cherchions à augmenter la joie du Ciel plutôt qu'à multiplier les Chrétiens, et nous nous serions fait un grand reproche, si quelqu'un d'entre nous eut mérité de s'entendre dire: rmdtiplicasti gentetn, non mvltipltcasti Icstitiam {^).

Cependant, dans l'espace de peu d'années, nous avons baptisé environ 12,000 Sauvages, dont le plus grand nombre est maintenant au Ciel (nous en avons la confiance), à cause de leur très-grande ferveur, et de leur admirable constance dans la foi.

Nous avions prédit Péclipse du 30 janvier 1646, qui com-

(l)l8aie, 9. 3.

Googl<^

RELATION ABBÊaÊE.

mença ici une heure et un quart avant minuit. Nos Chrétiens étaient dans Pattente : aussitôt qu'elle parut, un des plus fervens, ne consultant que son zèle, 'court éveiller quelques Sauvages : "Venez voir, leur dit-il, comme nos Missionnaires " sont dignes de croyance, et ne balancez pas maintenant à " croire la vérité qu'ils prêchent".

Un bon vieillard. Chrétien fervent, mais qui ne connaissait pas la réponse du Roi St. Louis, au sujet du miracle du Saint Sacrement,' dit avec beaucoup de sagesse^: "Que ceux qui " ont des doutes sur la vérité de la foi, aillent voir Péclipse. " Ils n'auront cependant pas d'autre autorité que leurs yeux ; " notre foi à de meilleures preuves."

Des néophytes ont visité la colonie des Européens hérétiques. Quand ils les entendaient leur reprocher de faire le signe de la croix, et de porter le» chapelet au cou,, nonseulement ils ne se laissaient pas ébranler, mais ils reprenaient eux-mêmes ces hérétiques de leur irréligion, avec une liberté vraiment chrétienne.

Quelques-uns d'entr'eux, ayant vu dans la Nouvelle-Suède, des colons user de peu de réserve avec les femmes, ne firent pas difficulté de prêcher la vertu à ces Européens, qui auraient dû être les premiers à leur en donner des leçons.

Les combats contre les tentations, donnèrent lieu à beaucoup d'actes héroïques. On vit plus d'une fois des néophytes, à l'exemple des saints, éteindre dans la neige, au milieu des plus grandes rigueurs de l'hiver, les ardeurs de la concupiscence, ou les réprimer par les flammes, en se rappelant les peines de l'autre vie. Combien de jeunes filles ont préféré s'exposer à la mort, plutôt que de perdre leur honneur ! Combien de Sauvages ont embrassé ouvertement la foi, malgré tous leurs compatriotes, et ont volontiers offert leur vie et leur sang pour la défendre ! Je suis convaincu que parmi eux, on aurait

KELATIQK ABBÉOÉE.

trouvé bien des martyrs, si quelqu'un avait osé se faire persécuteur. ♦

Ainsi la grâce de Dieu produit partout les mêmes effets ; irpeut changer les pierres^ et en faire des en fans d^ Israël (*). Les peuples viendront de P Orient et de P Occident et habiteront avec Abraham^ Isaac et Jacob (®), dans le Royaume des cieux, * c'est-à-dire dans les premiers rangs et les plus élevés. Passe le Ciel que nous, les enfans du Royaume^ nous ne soyons pa^ jetés dans les ténèbres extérieures {^) !

Quelques personnes ont eu la pieuse curiosité de connaître' les ârgumens dont nous nous servions pour convertir les Sauvages. Nous mettions en avant les motifs de crédibilité, que donnent ordinairement les théologiens ; ceux qui réussissaient le mieux, se réduisaient à trois.

Le premier était la conformité de notre loi et des commandèmens de Dieu, avec les lumières de la raison. Il n'est rien de défendu par la foi, qui ne le soit aussi par la raison, et tout ce que celle-là commande ou permet, est approuvé par celle-ci. Aussi le premier de nos chrétiens, en demandant le baptême, fit cet aveu au P. Jean de Brebeuf : " Je t'ai entendu parler de " la foi pendant trois* ans, lui déclara cet homme doué d'un " excellent jugement, et tandis que tu prêchais, je me répétais " intérieurement : — il dit vrai. Depuis le premier jour, j'ai " commencé à mettre en pratique ce que tu m'as enseigné."

Sous ce rapport nos Sauvages sont certainement bien supérieurs, pour l'intelligence et la constance, à ces indigènes de l'Orient dont l'apôtre des Indes, St. François-Xavier, fait un si triste tableau dans ses lettres. Les nôtres comprenaient et discouraient très-bien. Ils se rendaient franchement aux raisons.

<i) Loa8.8.

(«) Matth.8. 11.

(») Msttb. 8. 12.

Le second argument ^tait tiré des monumens écrits, non-seulement de PEcriture-Sainte, mais des ouvrages même des hommes, et avec cet argument, nous fermions la bouche à leurs faux prophètes ou plutôt à leurs charlatans. Ils n'ont pour eux ni livres ni aucun écrit, commfe nous Pavons dit. Quan^ ils racontaient leurs fables. sur la création du monde, sur le déluge, (dont ils ont quelqu^idéc confuse) et sur le pays des âmes nous leur demandions : ^'Qui vous l'a dit ?" — Ils répondaient : " les anciens '\ — " Mais, répliquions-nous, vos anciens " sont hommes comme vous ; donc ils peuvent mentir comme " vous, qui dans vos récits mêlez si souvent l'exagération, le " déguisement et le mensonge. Comment pourrais-je donc ** vous croire avec sécurité ? '^

Cet argument les pressait vivement. Us exagèrent en effet dans leurs îrécits. Ils inventent des fables, et ne font aucune difficulté de mentir.

Nous poursuivions : " Quant à nous, nous portons avec nous- ** mêmes des témoignages irrécusables en faveur de ce que " nous avançons, c'est-à-dire l'Ecriture qui est la parole de " Dieu, qui ne ment pas. L'Ecriture ne change pas comme ** le langage de l'homme, qui est menteur presque par nature."

Après avoir admiré l'excellence de l'écriture matérielle (que nous ne sommes pas dans l'habitude d'estimer, parcequ'elle est trop commune ) , ils en venaient à reconnaître la certitude de la parole divine, que nous leur montrions contenue dans les Saints-Livres, dictés par le Seigneur lui-même. Nous leur lisions ses commandemens, ses promesses^ ses menaces ; et souvent le récit simple et sans art des jugemens de Dieu et des peines àff l'enfer, destinées aux coupables, leur inspirait de la crçiinte et de Pelfroi, comme nous lisons qu'il arriva à l'inique juge Félix (*).

(1) Actes d«à Apâtrea. f4. S6.

RELATION ABRéGJÊE.

Mais le plus puissant argument, était celui que nous tirions des nos personnes mêmes, à l'exemple du grand Apôtre des gentils. Sans nuire à sa profonde humilité, il racontait à ses disciples de Corinthe, mais en troisième personne, non-seulement ses souffirances et les travaux qu'il avait entrepris au service de son Maître, mais aussi ses révélations et les dons merveilleux, qu'il avait reçus de Celui qui Pavait envoyé pour leur annoncer son Saint Evangile. Nous ne fesions pas difficulté de tenir ce langage à nos Sauvages.

" Vous nous voyez ici, n\es Frères, au milieu de vous, " languir plutôt que vivre dans la cendre et la fumée, à ^^ moitié nus, transis de froid, mourans de faim et de misère ; " Or sachez que nous sommes nés, et que nous avons été éle- " vés dans un pays où tout abonde. Là, nous n'avions pas ^^ pour lit, comme ici, une dure écoice, ou une planche gros- ^^ sière, mais une couche de laine molle. Le sel n'était pas ^' le seul assaisonnement de notre nourriture ; mais il y avait " une si grande différence entre elle et la vôtre, que les plus " affamés, chez nous, voudraient à peine approcher leurs lèvres " de celle-ci. Les maisons ne sont pas remplies de fumée, et " obscures, comme voà cabanes, mais grandes, commodes et " bien éclairées, etc. Interrogez vos compatriotes, qui ont " visité les Français de Kébek, et demandez-leur la différence " qu'il y a entre leur genre de vie et le vôtre, et si l'on peut ^^ établir une comparaison entre les commodités dont ils jouis- " sent, et vos misères. Et cependant ils y ont encore beau- " coup à souffrir, loin de leur riche pays. Faites donc ce ^' raisonnement : si ces hommes-ci sont sages, comme nous le ^^ croyons, il faut qu'ils aient quelque motif pour un si grand ^^ changement de situation ; il faut qu'ils se soient proposé " quelque dessein.

^^ Vous aimez beaucoup votre patrie, vos parens, vos amis :

" or nous ne sommes nous-mêmes ni de marbre ni de pierre. " Nous les aimons aussi, et peut-être avec plus de raison que " vous, qui ne pouvez pas attendre d'eux beaucoup de services " ni de biens ; et cependant nous avons tout quitté volontaire- " ment ^ nous avons dit adieu à la belle Europe, nous avons " confié notre vie à un élément cruel et perfide, au lieu de " nous en défier. Car tout le monde craint ces planches, sur " lesquelles on traverse les mers. Une étincelle jetée sur la " poudre les fait voler en éclat ; les vents mettent en pièces " leurs voiles ; les eaux menacent de les engloutir ; les bancs " de sable et les récifs cachés sous Peau, les brisent. Enfin, " pour aborder à vos rivages, c'est-à-dire à d'horribles déserts, " au risque de rencontrer les bûchers ardens de vos ennemis " acharnés, nous avons bravé mille tempêtes, mille naufrages, " mille accidens, sans craindre même les corsaires, qui sillon- " nent jour et nuit nos vastes, mers. Aurions-nous agi ainsi " sans motifs ?

" Quelques-uns d'entre nous ont eu à subir les tourmens des " Iroquois, et ont été obligés de retourner en Europe ; cepen- " dant, après tant d'affreuses souffrances, nos parens et nos " î3Uiiis n'ont jamais pu gagner sur nous de nous retenir auprès " d'eux, même pendant quelques mois, tant nous regardions, " comme nécessaire, notre retour dans ces forêts. Y aurions- " nous consenti sans de graves. et de pressantes raisons?

" Vous n'ignorez Cependant pas, que nous n'avons jamais " cherché à acquérir ce que vous estimez le plus, ou à avoir " une partie de vos biens ; au contraire, malgré notre pauvre- " té, nous vous fesons chaque jour de riches présens. Ce " n'est donc pas notre intérêt, qui nous pousse, mais votre " bonheur.

" La fin que nous nous proposons, est de la plus haute im- " portance. Ce sont vos ômes, et non ces bois, ou ces gros-

" sières cabanes, qai nous ont attirés ici. Etant d'un grand " prix aux yeux de Dieu, pouvons-nous ne pas les estimer " beaucoup ? O mon cher frère, il n'y en a pas une seule qui " ne doive, ou jouir toujours du bonheur, ou souffrir toujours.

" C'est pour la sauver que nous venons, etc Fili wri,

" quis mihi det vt moriarpro te (^) / Mon fils, que ne puis-je " mourir pour toi. Il y a un Dieu ; il y a un Jésus-Christ. " Ainsi l'exemple à été le moyen le plus efficace, entre les mains du Seigneur, pour planter la foi et l'étendard, de la croix, au milieu de ces déserts.

(l)ll,Eeg. 18,38.

J.WJ^LILEI u -^

(Lu PoeoÉpjo.)

Googl

( La Gloire du Ciel. )

Mort de quelques Pères de la Compagnie de Jésus, dans LES Missions de ja Nouvelle-France.

kASSANT sous silence les Missionnaires qui ont péri sur mer ou dans divers naufrages, je ne parlerai que de quelques autres dont la mort m'a paru plus remarquable (^ ).

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