‹ Relation abrégée de quelques missions des pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-FranceChapitre 13 sur 37 · LA LANGUE · texte numérisé non relu

LA LANGUE

j-EMEURER dans un pays, où U fani apprendre à un âge mûr, sans maître, sans livres et sans règles, nne langue qui n'a aucune ressemblance avec les nôtres, c^eat une étrange position.

Presque tontes les autres nations connaissant Pécriture et les sciences, et ont des livres ou du moins des interprètes, nés d'un père Européen et d'une mère indigène, secours puissant pour Péude des langues étrangères. Mais nos Sauiges n'ont aucune de ces ressources ; et de 3 ila sont tout-à-fait incapables d'apprendre nos langues. S'ils avaient pu y parvenir, nous en eussions tiré un grand avantage, car en avançant eux de leur côté et nous du nôtre, nous nous serions rencontrés plus facilement. Ils ne peuvent pas prononcer certaines labiales, conune B, F,

RELATION ABR^IEe.

L, M, P, X, Z, ni PI et le V, et par conséquent Us ne pourraient pas apprendre nos langues qui sont pleines de consonnes, bien différentes en cela des leurs (ceUe des Hurons surtout) qui ne -sont composées en grande partie que de voyelles. Aussi pour les parler, ils n'ont pas besoin de remuer les lèvres.

Outre leur mécanisme, très-différent de celui des nôtres, puisqu'elles ont plus de nombres et plus d^ persoimes dans chaque, nombre, elles ont des inflexions entièrement inconnues aux plus savans Européens, sans parler de leur prononciation, de diverses combinaisons' de lettres rared chez eux et communes parmi nous, des accens, des aspirations, des changemens de ton, sans lesquels on serait exposé non-seulement à de trèsgrandes équivoques, mai? même à ne rien comprendre.

Pour apprendre la langue Huronne et la langue Algonquine, qui sont leé pricipàles, iï a donc fallu, outre la gtkce de la vocation, un travail excessif.

La connaisisancé de la première a été le fruit de Phumilité dti P. de filtebeuf qui, à Page de près de 40 ans, s'est soumis pendant 3 ans, aux plud dures humiliations, au milieu de la cendre et de là fuiAée^ pour trouver ce trésor.

lift «îoiusàissanee de . la sécoâdé est due, sans parler du secouti^' c{^!m interprété aipostat, à <les voyages et à des dangers extfàfe^inaires, que je' veux mettre ici sous les yeux du lecteur pour son éJSActiiioù.

Ce récrit feit partie d^ùné lettre qtié lé P. Paul Le Jeune premier (*) ouvrier danis cette vigne du Seigneur, et alors Supérieur de toute la Sfisdioù, adressait à son Provincial en France. Il i'âgit d'une Mission Aïgbriquîne, miaîér cofome sous bien des rapports, ces détails conviennent à celle des Huroiis, ils ne sei^ont pés ici- déplacés;

(1) Le F. Le Jeune dé'lMr en CaÉ&àaÀ:^%â ItM:

B£LATIOir ABfiÉâfrfi.

Ce Missipnnaiie ne voyant pre)9qtt^aucuntd possibilité d'â{yprendie cette langue, sans vivie a^ec les Sauvages, se décida à hiverner avee eux dans les bois. Il avait^ peur compagnon un Sauvage qui passait pour sorcier, et un autre qui depuis son retour de EVance^, où on Pavait instruit, était devenu apostat (*). Après avoir parié de difi&rens sujets, voici ce qu'il écrit (*) :

" Epîetète dit que celuy qui veut aller aux bains* pu- ^' blics, se doit au préalable figurer toutes les insolences qui " s*y conmiettent, afin que se trouvant engagé dans la risée "d'un tas de canailles, qui luy laveront mieux la teste que les " pieds, il ne perde rien de la gravité et de la modestie d'un "homme sage. Je dîmis volontîersr le mesme à qui Dieu "donne les pensée» et les désirs' dé passer les mers pcFmr venir "^ chercher et instruire les Sauvages : c'est en leur faveur que "Je coucheray ce chapitre, afin qu'ayant cogneu l'ennemy " qu'ils auront en teste, ils ne s'^oublient pas de se munir des " awnes nécessaires pour- le combat, nottamment d^me pa- " tience de fer ou de bronze, ou piustost dtme patience toute " d\>r, pour supporter fortement et amoureusement leë grafids "travaux qu'il faut souf&îr parmy ces' peuples.... ^^

Après avoir ractmté^ son départ de France, et les dangers de naufrage qu'il ^ courus^ il^ ajoute :

" Nous avons feit dans ces grands bois, depuis le 12 novcm- " bre de Pan 1633, que nous y entrasmes, jusqu'au 22 d'avril "de cette même année (*) que nous retoumasmes atct rives " du grand fleuve St. Laurens*, 23 stations, tantost (feinô des " vallées fort profondes, puis' sur des montagnes fort relevée»;

(t) Ces deux. hcNDunes aoeompa§pDaieDt> lew j&èrenoamé^Heâygai) à qui le P. Le Jeune s'était confié. T.

(8)'Ilbti»doimonsr œr estnitë-tezCuéhr d*aprôB la JUtàtUncde 16S4, éetit&pÊiî le P. Le Jeune. lA.tk«daotMii italieDDe du P. Breieai^ n'en eg| «BMvvn^» qn'imtabrégé incomplet. T.

BEULHOK ÀBSÊGiS.

^^ quelque fois en plat pays et toojouis dans la neige : ces fo- ^^ rests où j'ay esté sont peuplées de diverses espèces d'arbres ^^ notamment de pins, de cèdres et de sapins. Nous avons ^^ traversé quantité de torrens d'eau, quelques fleuves, plu- ^^ sieurs beaux lacs et d'estangs, marchans sur la glace^ Voici ^^ notre manière de loger. Nous faisions un grand trou dans la ^^ neige, et nous y plantions 30 à 40 perches, que nous prenions ^^ dans les bois. Elles soutenaient les écorceâ, qui formaient ^^ notre cabane. Son entrée estoit fermée par une mauvaise ^^ peau, suspendue à quelques branches de pin et qui nous ^^ servait de porte. Vous ne sauriez rester debout dans cette " maison, tant pour sa bassesse, que pour la fumée qui suffo- " queroit, et par conséquent il faut estre toujours couché ou ^^ assis sur la platte terre : c'est la posture ordinaire des Sau- ^^ vages. De sortir dehors, le froid, la neige, le danger de s'é- " garer dans ces grands bois, vous font rentrer plus vite que le ^^ vent et vous tiennent en prison dans un cachot qui n'a n^y " clef n'y serrure. Ce cachot, outre la posture fascheuse qu'il y " faut tenir sur xm lict de terre, a quatre grandes incommodi- ^^ tés, le froid, le chaud, la fumée et les chiens. Pour le froid " vous avez la teste à la neige. Il n'y a qu'une branche de pin " entre deux, bien souvent rien que votre bonnet. Les vents ont " liberté d'entrer par mille endroits. Quand il n'y auroit que " l'ouverture d'en haut qui sert de fenêtre ou de cheminée tout " ensemble, le plus gros hyver de France, y pourroit tous les ^^ jours passer sans empressement. La nuict, estant couché, " je contemplois par cette ouverture et les estoiles et la lune, '^ autant à découvert que si j'eusse esté en pleine campagne. ^^ Or cependant le froid ne m'a pas tant tourmenté que la " chaleur du feu. Un petit lieu, comme sont leurs cabanes, ^^ s'échauffe aisément par un bon feu, qui me rôtissait par fois ^^ et me grillait de tous côtés, à raison que la cabane estant

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RELATION ÀBRéaéE.

*^tïop estroite, je ne savois comment me défendre de son ar- *' deur. D'aller à droite ou à gauche, vous ne scauriez, car ** les Sauvages qui vous sont voisins occupent vos côtés : de ** reculer en arrière vous rencontrez cette muraille de neige ou ** les écorces de la cabane qui vous bornent. Je ne savois en " quelle posture me mettre ; de m'étendie, la place estait si ^^ étroite que mes jambes eussent esté à moitié dans le feu ; ** de me tenir en ploton, et toujours racourcy comme ils font, *' je ne pouvois pas si longtemps qu'eux.

^* Or je dirai néantmoins que le froid n'y le chaud n'ont rien " d'intolérable, et qu'on trouve quelques remèdes à ces deux ** maux : mais pour la fumée, je vous confesse que c'est un ** martyre. Elle me tuait et me faisoit pleurer incessamment " sans que j'eusse n'y douleur n'y tristesse dans le cœur. Elle ^^ nous terrassoit par fois tous tant que nous estions dans la " cabane, c'est-à-dire qu'il fallait mettre la bouche contre " terre pour pouvoir respircT, car eiicore que les Sauvages " soient accoustumés à ce tourment, en ce que par fois il re- " doublait avec une telle violence, qu'ils estaient contraints, " aussi bien que moy de se coucher sur le ventre et de manger " la terre pour ne pas boire la fumée. J'ai quelquefois de- " meure plusieurs heures en cette situation, notamment dans " les plus grands froids, et lorsqu'il neigeait : car c'estoit en " ces temps-là que la fumée nous assaillait avec plus de fu- " reur, nous saisissant à la gorge, aux naseaux et aux yeux. " Que ce breuvage est amer ! Que ceste odeur est forte ! Que " ceste vapeur est nuisible à la vue ! J'ai cru plusieurs fois " que je m'en allois estre aveugle. Les yeux me cuisoient " comme feu, ils me pleuraient ou distilloient comme un " alambic, je ne voyais plus rien que confusément, à la façon ^^ de ce bonhomme qui disoit : video hominea vdut arbores am-

BELATIOK ABB^GiSb.

^^ btUantes (i). Les hommes me paraissent comme des arbres en ^^ mouvement. Je disois les pseaumes de mon bréviaire ccMnme " je pouvois, les sachant à demy par cœur. J'attendais que k " douleur me donnast un peu de relascbe pour réciter les le- " çons, et quand je venais à les lire, elles me semblaient écrites " en lettres de feu ou d'écarlatte. J'ai souvent fermé mon livre, " n'y voyant rien que confusion qui me blessait la vue.

" Quelqu'un me dira que je devais sortir de ce trou enfumé et " prendre l'air, et je luy répondray que l'air estait ordinairement '^ en ce temps-là si froid que les arbres qui ont la peau plus " dure que celle de l'homme, et le corps plus solide, ne lui pou- " valent résister, se fendant jusqu'au cœur, faisant, un brait " comme d'un mousquet en s'éclatant. Je sortais néanmoins " quelquefois de cette tanière, fuyant la rage de la fumée pour " me mettre à la mercy du froid, contre lequel je taschais de " m'armer, m'enveloppant de ma couverture comme un Irlan* " dais, et en cet équipage, assis sur la neige ou sur quelqu'arbre " abattu, je récitais mes heures : le mal estait que la neige n'a* " vait pas plus de pitié de mes yeux que la fumée.

" Pour les chiensque j'ay dit estre l'une des incommodités des ^^ maisons des Sauvages, je ne scay si je les dois blasmer : car ils " m'ont rendu par fois de bons services, il est vray qu'ils tiroient " de mpy la mesme courtoisie qu'ils me prestoient : si bien que ^^ nous nous entraydions les uns les autres, faisant l'ensemble " de mvtuum avxilium^ (secours mutuel). Ces pauvres bestes *• ne pouvant subsister à l'air hors la cabane venoient coucher " tantost sur mes épaules, tantost sur mes pieds. Comme je n'a- ^^ vais qu'une simple castalogne pour me servir de mattelas " et de couverture tout ensemble je n'estais pas mary de cet " abry, leur rendant volontiers une partie de la chsdeur que

(1) Marc 8. 24.

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RELATION ABBiSGÊE.

je tiroîs d'eux. II est vmy que comme ils estoient grands et en gmnd nombre, ils me pressoient par fois, et m'importunoient si fort qu'en me donnant un peu de chaleur ils me déroboient tout mon scmuneil ; cela estoit cause que bien souvent je les chassois ; en quoy il m'arriva certain traict de confusion et de risée. Car un sauvage s^estant jeté sur moy en dormant, moy croyant que ce fust un chien, rencontrant en main un baston, je le frappe m'écriant, aehéy achéy qui sont le^ mots dont ils se servent pour chasser les chiens. Mon bcMnme s'esveille bien estonné pensant que tout fust perdu : mais s'estant pria garde d'où vc^noient les coups : " tu n'as point d^esprit, me dit-il; ce n'est pas un chien :c'est moy>" A ces paroles je ne sçay qui resta le plus estonné de noux deux. Je quittay doucement mon baston, bien marry de l'avoir trouvé si près de moy.

*'^ Retournons à nos chiens. Ces animaux estant affamés, d'autant qu'ils n'avoient pas de quoy manger non plus que nous, ne faisaient qu'aller et venir, roder partout dans la cabane. Comme on est souvent couché aussi bien qu'assis dans ces maisons d'écorce, ils nous passoient souvent, et sur la face et sur le ventre ; et si souvent, et avec tant d'iroportuni* té que las de crier et de les chasser, je me couvrais quelquefois la face, puis je leur donnais liberté de passer par où ils voudroient. S'il arrivoît qu'on leur jetast un os, aussitost c'estait de courre après à qui l'auroit, culbutant tous ceux qu'ils rencontroient assis, s'ils ne se tenoient bien fermes : ils m'ont parfois renversé et mon escuelle d'écorce et tout ce qui estait dedans, sur ma soutane. Je sousriais quand il y survenoit quelque querelle parmy eux lorsque nous disnions : car il n'y avoit celuy qui ne tint son plat à deux belles mains contre là terre, qui servoit de table, de siège et de lict, et aux hommes et aux chiens. C'est de là que prove-

12EIATI0N ABBÊGÉE.

^ noit la grande incommodité de ces animaux, qni portoient ^^ le nez dans àos escaelles plostost que nous n'y portions la " main.

*^ Au commencement que je fus avec eux, comme ils ne sa- ^^ lent ni leurs bouillons ni leurs viandes, et que la saleté mes- ^' me fait leur cuisine, je ne pouvois manger de leurs salmi- '^ gondies. Je me contentois d'un peu de galette, et d'un peu ^^ d'anguille bouccanée, jusque-là que mon hoste me tançoit ^^ de ce que je mangeois si peu. Je m'afiTamay devant que ^^ la famine nous accueillit. Cependant les Sauvages faisoient ^^ des festins, en sorte que nous nous vismes en peu de temps ^^ sans pain, sans fietrine et sans anguilles, et sans aucun moyen '^ d'estre secourus : car, outre que nous estions fort avant dans ^^ les bois et que nous fussions morts mille fois devant que ^' d'arriver aux demeures des François, nous hyvernions de là '^ le grand fleuve, qu'on ne peut traverser en ce temps là pour ^^ le grand nombre de glaces qu'il charie incessamment, et qui ^^ mettroient en pièce non-seulement une chaloupe, mais un " grand vaisseau.

^^ Comme les neiges n'estoient pas profondes à proportion " des autres années, ils ne pouvoient pas prendre l'élan, (^) si ^^ bien qu'ils li'apportoient que quelques castors et quelques " porcs-épics, ( ^ ) mais en si petit nombre que cela servoit ** plustot pour ne pas mourir que pour vivre.

(1) Page 65.

(1) Le Poro-épie {Erethiston dotêotum, Oarier. «^ Egêtrix Ai«2Km«iM, Briason, SwampsoD. — HUtrix pilotuê, Bicharaon. — Hystrix dorêaia, linnée. Bi]fifon)difi&re de celui d'Europe, par la longueur de sa queue et de son poil, par la forme de aon oorpe et par ses habitudes. Ses piquants, qui sont blanos» jaunes et noirs, sont beaucoup plus courts, ns n'ont guère que )i pouces et sont cachés en partie dans de longs poUs bruns et roides. Le Porc-épic Européen a au contraire les épines plus longues que le poil. De plus, celui du Canada a sur le dos des ^ines plus grandesqu'aOleurs, et quelques-uns de ses poils beaucoup plus longs que les autres, ont Textrémité blanche. ^Son corps se rapproche du castor pour la forme, maiel sa grandeur est moitié moindre; son cri ressemble & celui d'un en&nt T.

BELATION ABBÊOàE.

^^ Mon hoste me disoit dans ces grandes disettes : chUnnej ^^ aye Pâme dure, résiste à la faim. Tu seras parfois 2 jours, ^^ quelquefois 3 ou 4 sans manger : te laisse point abattre : ^^ prends courage : quand la neige sera venue, nous mange- " ions."

" Nostre Seigneur n'a pas voulu qu'ils fussent si long- ^' temps sans rien prendre : mais pour l'ordinaire nous man- ^^ gions une fois en deux jours: voire assez souvent ayant ^^ mangé un castor le matin, le lendemain au soir nous man- ^^ gibns un porc-épic gros comme un cochon de laict, c'estoit '^ peu à 19 personnes que nous estions, il est vray : mais ce ^^ peu suffisoit pour ne point mourir. Quand je pouvois avoir ^' une peau d'anguille pour ma journée, sur la fin de nos vivres, ^' je me tenois pour bien déjeuné, bien disné "^t bien soupe. '^ Au commencement je m'estois servi d'une de ces peaux " pour refaire une soutane de toile que j'avais sur moy, ayant '^ oublié de porter des pièces ; mais voyant que la faim me '^ pressait si fort, je mangeay mes pièces, et si ma soutane eust " été de mesme estoffe, je vous réponds que je l'eusse rappor- ^^ tée bien courte en la maison : je mangeois bien les vieilles ^^ peaux d'original, qui sont bien plus dures que les peaux d'an- '^ guilles. J'allais dans les bois brouter le bout des arbres et ron- " ger les écorces les plus tendres.

" Les Sauvages qui estoient voisins souffiroient encore plus

^^ que nous. Quelques-uns nous venans voir, nous disoient

^i que leurs camarades estoient morts de faim. J'en vis qui

I " n'avoient mangé qu'une fois en cinq jours. Ils estoient

^ faicts comme des squelets n'ayans plus que la peau et les

os».«

i^ Ils me demandoient souvent si je ne craignois point, si ** je n'avois point peur de la mort, et voyant que je me mon- '^ trois assez assurré, ils s'en estonnoient, notamment en oer-

SSLATIOK ABRÉGÉE.

" tain temps que je les vis quasi tomber dans le désespoir. ^^ Quand ils viennent jusques là, ils jouent pour ainsi dire à " sauve qui peut. Ils jettent leurs écorces et leur bagage, ils '^ s'abandonnent les uns les autres, et perdant le soin du public, " c'est à qui trouvera de quoi vivr^pour soy ; alors les enfans, " les femmes, en un mot ceux qui ne scauroient chasser, meu- " rent de froid et de faim. S'ils en fussent ventis à cette ex- " trémité, je serois mort des premiers.

" Voila ce quUl faut prévoir avant que de se mettre à leur ^^ suite : car encore qu'ils ne soient pas tous les fuis pressez de " cette famine, ils en courrent tous les ans les dangers, puis- " qu'ils n'ont point à manger ou fort peu, s'il n'y a beaucoup " de neige et beaucoup d'orignaux, ce qui n?arrive pas tou-

jours.

" Au reste ce temps de famine m'a esté un temps d'abon- ^' dance. Ayant recogneu que nous commencions à flotter " entre l'espérance de la vie ejt la crainte de la mort, je 'fis ^^ mon compte que Dieu m'avois condamné à mourir de faim ^^ pour mes péchez et baisant mille fois la main qui avoit ^^ minuté ma sentence, j'en attendois l'exécution avec une ^' paix et une joie qu'on peut bien sentir, mais qu'on i^ peut ^^ décrire. Je confesse qu'on souffre et qu'il se faut résoudre ^^ à la croix : mais Dieu fait gloire d'ayder une ame quand ^^ elle n^est plus secourue des créatures.

^^Poursuivons notre chemin. Après ceste famine xious '^ eusmies quelques bons jours. La neige qui n'estoit que trop ^^ haute pour avoir^froid, mais trop basse pour prendre l'orignac,| ^^ s'estant grandement acczeuesur la fin de Janvier, nos ohs^ ^' seurs prirent quelques orignaux dont ils firent seicherie. ^^ Or soit que mon intempérance, ou que ee boucan dure ' ^' comme du bois et sale comme des xues,.fut contraiœ à mon : '^ estomac, je tombai malade au ibeau commenœiziBBt de .Fé-

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BSLATIOK ABBÊaÊE.

** vrier* Me voilà donc contraint de demeurer Iobsjoufs cou- "ché sur la terre froide. Ce n'estoit pas pour me guérir des " tranchées fort sensibles qui me tourmentoient et qui me ^ eontraignoient de sortir à toute heure jour et nuist, m'en- ^^ gageant à <^aque sortie dans les neiges jusques aux genoux ^^ et parfois quasi jusques à la ceii^ure, notamment au com- ^^ meneement que nous estions cabanes en quelque endroit. " Ces douleurs sensibles me durèrent environ 8 ou 10 jours, ^ comme aujsisi un grand mal d'estomach, et une foiblesse de " copur qui se répandoit par tout le corps. Je guary de ceste ^^ maladie, non pas toutrà-fait, car je fis que traisner jusques à ^^ la my caresme que le mal me reprit. Estant un jour pressé •* peur la soif, je d^nanday un peu d'eau, on me répondit qu'il ** n'y -en avait point et qu'on me donneroit de la neige fondue " si j*€n voulois : comme ce breuv&tge estoit contraire à mon ^ mal, je fis entendre à mon hoste que j'avois veu un lac non ** pas loin de là, et que j'en eusse bien votll^ avoir un peu ^ d'eau. Il fit la sourde oreille à cause que le chemin estoit " xin peu faclieux.

*^ Quant à la nourriture, iis partagent le malade comme les ^ autves ; s'ils prennent de la chair fresehe, ils lui en donnent ^^ sa part s'il en veut, s'il ne la mange pour lors, on ne se met ^* pas en peine de luy en garder un petit morceau quand il ** voudra manger. On lui donnera de ce qu'il y aura pour ^^ Icnrs en la cabane, c^est-à-4ire du boucan et non pas du ^^ meilleur, ear ils le réservent pour les festins. Si bien qu'un ** pauvre malade est contrant bien souvent de manger parmy '^ epK, ee qui tuy feroit horzem: dans la santé mesme, s'il estait " avec nos F^pçais.

** Une âme bien altéré de la soif du Fils de Dieu, je veux ^^ dire des soui&ances, trouveroit.ici de quoi se rassasier ; je ** m'^tois mis enlaccHupagnie de moti hoste. et du Renégat,

BELATION ABBÉG^.

^^ à conditicm que nous n^fayrernerioas point avec le sorcier, ^' qne je connaissois pour très mesc^ant homme. Ils m'avoient "accordé ces conditions, mais ik furent infidèle» ^ ils m^en- " gagèrent donc avec ce prétendu magicien ; or ce misérable " homme et la fumée m'(mt esté les deux plus grands toor- " mens que j'aye enduré 4)army ces barbares.

" J'ai toujours esté avec ce sorcier en très mauvsdae intelli- " gence pour les raisons suivantes :

" Premièrement) pour ce que m'ayant invité j'avais refusé " l'invitation d'hyvemer avec luy, je Pavois éconduy^ de quoy " il se ressentoit fort, voyant que je faisois plus d'estat de mon " hoste, son cadet, que de luy.

" Secondement, pour oe que je ne pouvois pas assouvir sa " convoitise. Je n'avois rien qu'il ne me demandast. Il m'a " fcdt fort souvent quitter mon manteau de dessus mes épaules " pour s'en couvrir ; or ne pouvant pas satisfaire à toutes ses " demandes, il me voyoit de mauvois œil.

" En troisième lieu voyant qu'il faiscÂt du prophète, amu- " sant ce peuple par mille sotises- qu'il invente à mon avis " tous les jours, je ne laissois perdre aucune occasion de le " convaincre de niaiserie et de puérilité, mestant au jour l'im» " pertinence de ses superstitions. Or c'était lui arracher l'ame " du corps par violence : car comme il ne sçauroit plus ohasL " ser, il fait plus que jamais du prophète et du magicien pour " conserver son crédit et pour avoir de bcms morceaux...»

" En quatriesme lieu se voulant récréer à mes dépens, il me " iaisoit parfois escrire en sa langue des choses sales, m'assu- " rant qu'il n'y avoit rien de mauvais, puis il me faisoit pro- " noncer ces impudences, que je n'entendois pas^ devant les " Sauvages»

" Quelques femmes m'ayans advertis de eeste malice, "je luy dis que je ne salirois plus mon papier, ny ma

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'^ bouche dé ces vilaines paroles. Il ne laissa pas de me ^^ commander de lire en la présence de toute la cabane et de ^^ quelques Sauvages qui estoient survenus, quelque chose ^^ qu'il m'avoit dicté. Je luy répondis que l'apostat m'en '^ donnât l'interprétation, et puis que je lirois. Ce renégat re- ^^ fusant de le faire, je refusay aussi de lire... Il sortit de ceste " meslêe fort ulcéré.

^^ En cinquiesme lieu, voyant que mon hoste m'aymoit, il ^^ eut peur que cet amour ne le privase de quelque friand mor- " ceau, je taschay de luy oster ceste appréhension.

" En sixiesme lieu, comme il voyoit que les Sauvages des ^' autres cabanes me portoient quelque respect, c(^noissant ^^ d'ailleurs que j'estois grand ennemy de ses impostures, et '^ que si j'entrois dans l'esprit de ses ouailles, que je le perdrois ^^ de fond en comble, il faisoit son possible pour me détruire ^^ et pour me rendre ridicule en la créance de son peuple.

" En septiesme lieu, adjoutez à tout cecy l'aversion que luy ^^ et tous les Sauvages de Tadoussac ont eu jusques icy des " François depuis le commerce des Anglois.

" J'ay creu cent fois que je ne sortirois jamais de ceste mes- ^^ lée que pax les portes de la mort. Il m'a traité fort indigne- " ment, il est vray, mais je m'estonne. qu'il n'a fait pis, veu' ^^ qu'il est idolâtre de ses superstitions, que je combattois de " toutes mes forces. De raconter par le menu toutes ses at- ^^ taques, ses risées, ses gausseries, ses mépris, je ferois un " livre pour un chapitre : suffit de dire qu'il s'attaquoit mesme ^^ par fois à Dieu pour me déplaire et qu'il s'efforcoit de me ^^ rendre la risée des petits et des grands, me décriant dans les ^^ autres cabanes aussi bien que dans la nostre ; il n'eut nean- ^^ moins jamais le crédit d'animer contre moy les Sauvages nos " voisins.

^^ Pour les domestiques incités par son exemple, et

BELATION ABBJÉaâE.

^^ appuyez de son aatorité, ils me chargeoint incessament de " mille brocards et de mille injures. Je me suis veu en tel ^^ estât que poar.ne les aigrir ou ne leur donner occasion de se ^^ fascher, je passois les jours entiers sans ouvrir la bouche. " Croyez-moy, si je n'ay rapporté autre firuict des Sauvages, ^^ j'ay pour le moins appris beaucoup d'injures en leur langue. " Ils me disoient à tout bout de champ : — ^Tais-toy, tais-toy, tu ** n'as point d'esprit. — ^11 est orgueilleux. — ^11 fait du compa- " gnon. — H est superbe— il ressemble à un chien. — ^11 ressem- " ble à un ours. — ^11 est barbu comme tm lièvre. — -Il est capi- " taine des chiens.— Il a la teste faite comme une citrouille. " — Il est difforme.-^U est laid. — Il est yvre."

^' Voila les couleurs dont ils me peignoient et de quantité ^^ d'autres que j'obmets. Le bon est qu'ils ne pensoient pas quel- ^' que fois que je les entendisse, et me voyans soupiré, ils de- ^^ meuroient confus, du moins ceux qui ne chanttoient ces airs ^^ que pour complaire au sorcier. Cecy Jie doit épouvanter per- ^^ sonne, les bons soldats s'animent à la vue de leur sang et de " leurplayes. Dieu est plus grand que nostrecœur...' On ne ren- '^ contre pas toujours des sorciers ou jongleurs de l'humeur de " celuy cy.

^ Mais finissons, autrement je me vois en danger d'estre ^^ aussy importun que cet imposteur, que je recommande aux ^^ prières de tous ceux qui liront cecy."

(Softin PB JONCOJEDB.)

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