CHAPITRE II
Le Père Isaac Jckîijes.
ÏINSI que nous l'avons dit, ce Missionnaire est un de ceux qui ont été faits prisonniers par les Iroquois, en allant chez les Hurôns. Quoique nous connaissions par plusieurs témoins ocuiQÎres, Sauvages et Européens, quels ojit été ses tourmens et son courage, et que nous en ayons plus appris par là que par liii-jnême, néanmoins commeil écrivit de ce pays-là à ses Supérieurs, une lettre très-édî- Ç^ iiaiitcj et pleine tic détails curieux, j'ai jugé à propos de la traduire du latin, pour l'avantage spirituel du lecteur. La voici :
Lbttre du p. Isaac Jogues au P. Provincial de la Pro- TiNCE DE France (^).
Mon Révérend Père en Jésus-Christ
** Voulant écrire à votre Révérence, j'ai hésîté\d'abord dans ** quelle langue je devais le faire, en latin ou en français, car, " après une si longue interruption, j'ai presque oublié Tune et " l'autre, et elles m'offrent toutes les deux la même difficulté.
" Deux raisons m'ont déterminé à choisir la langue la moins " connue. D'abord parceque je pourrai employer plus faci- " lement les paroles de la Sainte-Ecriture, qui a été pour moi " une puissante consolation, au milieu de mes afflictions, et ** ensuite parceque je désire qu'elle se répande moins.
" Cette extrême bonté qui vous fesait autrefois excuser la ** multitude de mes manquemens, vous portera à pardonner les " fautes de forme ou de langage d'un homme qui, depuis " huit ans, a perdu tous ses anciens usages, et qui, de plus, est " devenu maintenant, Sauvage pour les habitudes et le vê- " tement. Ce que je crains, c'est que, ignorant dans la langue " je ne le sois aussi dans la science (*), ne connaissant pas le ^^ tems auquel Dieu nCa visité {^\ei que je ne m'acquitte " mal de la fonction sublime que Dieu m'a confiée, de prédi- " cateur de l'Evangile, de Jésuite et de prêtre.
" Je suis porté à écrire à votre Révérence dans l'espérance " que, si par hasard cette lettre arrivait un jour jusqu'à vous, " vous m'aideriez par les saints sacrifices, et les prières de toute " la Province, pour supporter les rudes épreuves que je ren- " contre dans ces régions sauvages, au milieu des Iroquois et
(1) Nous donnons cette traduction, en partie d'après le texte latin du précieux manuscrit de 1662, et en partie d*oprès celui du P. Algamibe {nwrten illustrée^ eU, 1 yol. in-fol.) et non sur la yefBioo italienne, qui nous a paru un peu trop libre. T.
<î) Cor. 11. 6.
(8) Luc 19. 44.
BELATION ABRÉGÉE.
" des Maquas (i). Elle le fera, je Tespère, d'autant plus vo- " lontiers qu'elle verra par cette lettre combien je dois à Dieu, " et combien j'ai besoin des prières des hommes vertueux, qui " sont pour moi, je le sais, un puissant secours.
" Nous partîmes de chez les Hurons le 13 juin 1642, dans " quatre petits canots (c'est le nom qu'ils donnent à leurs em- " barcations), montés par vingt-trois personnes, parmi les- " quelles se trouvaient cinq Français.
" Ce voyage très-difficile, et à cause des incidens qu'il offre, " et à cause du portage des canots et des bagages, qu'il faut " faire dans quarante endroits différens, était devenu très-dan- " gereux dans la crainte des ennemis embusqués chaque " année, tout le long ^u chemin qui conduit aux Français, et " où ils font un grand nombre de prisonniers.
" L'année dernière, ils furent à la veille de se saisir de la " personne du P. Jean de Brebeuf. De plus ayant pris ré- " cemment deux Français, ils les renvoyèrent sains et saufs " pour obtenir la paix, mais à des conditions iniques, et on la " refusa. Ils furent eux-mêmes repoussés à coups de canon, " parcequ'ils se comportaient comme des ennemis. Alors ils " déclarèrent que si quelque Français tombait entre leurs " mains, ils le tourmenteraient aussi cruellement que les autres "^prisonniers, et qu'ils le brûleraient à petit feu.
" Les Supériburs^ informés de tout cela, et connaissant les " dangers qu'on pouvait rencontrer dans ce voyage, nécessaire " à la gloire de Dieu, me proposèrent de m'en charger, en me " laissant cependant la liberté de l'accepter ou de le refuser. " Je ne voulus faire aucune observation, et je reçus de mon ** plein gré et de bon cœur, cette mission d'obéissance et de
(i)ifa^iia< ou mieux Maqoaas et Haaquois d'après un manuscrit autographe du P. Jogues, était le nom donné par les Hollandais aux Iroquois leurs plus proches voisins, que les Français nommaient Agniern. T.
RELATION ABRÉOIÉE.
" charité. Je savais qu'en la rejetant, elle serait retombée sur " quelqu'autre bien meillear que moi.
" Nous partîmes donc du port de Ste. Marie des Hurons, et " après avoir éprouvé bien des craintes, des dangers, des " avaries et même quelques naufrages, nous arrivâmes enfin " en bonne santé à la Conception de la bonne Vierge Marie, ^* 35 jours après notre départ. Ici se trouve une habitation, " ou une colonie des Français, nommée Trots-Rivières^ à " cause d'une très-belle rivière qui coule tout auprès, et se dé- " charge par trois embouchures dans le grand fleuve Saint " Laurent. Nous rendîmes à Dieu les actions de grâces que " nous lui devions, et nous nous arrêtâmes là et à Québec " environ quinze jours.
" Les affaires qui nous avaient amenés étant terminées, " nous reprîmes la route des Hurons le second jour d'août, " après avoir célébré la fête de notre P. St. Ignace.
" Il n'y avait que deux jours que nous étions partis (*), lors- " que quelques-uns de nos voyageurs remarquèrent, le matin, " sur le rivage, des traces d'hommes toutes récentes ; et comme " les uns soutenaient que c'étaient des traces d'ennemis, et " d'autres, que c'étaient des traces d'amis, Eustache Ahatsistari, "qui par ses faits d'armes avait mérité 'd'être placé à la " tête, leur dit : " ennemis ou non, je crois qu'ils ne sont pas " plus de trois canots ; notre nombre ne nous permet pas de " craindre cette poignée d'hommes ". Nous étions quarante, " car plusieurs autres s'étaient joints à nous.
" Nous ccmtinuons donc notre chemin ; mais à peine avions- " nous fait un mille, que nous tombons au milieu des ennemis.
(1) CbarleToiz (L. YI.) met la prise da P. Jogpies à 15 ou 16 lieues de Québec. c'est une erreur. I4i Relation de 1646-47 et le Manuscrit de 1662 ne laissent aucun doute sur le départ des Trois-Riviéres le 2 août^ après la fête de St. Ignace, et sur Fembuscade des Iroquoit à l'entrée des llea qui fermeot le lac St. Pierre, à FOnest, c'estr^rdire à 45 ou 46 lieues de Québec T.
HELÀTIOX ABRÉGÉE.
" Ils étaient soixante-dix guerriers, dans douze canots. Divisés " en deux bandes, ils nous attendaient sur les deux rives du " fleuve.
" De ce côté-ci, les ennemis étaient cachés dans les herbes " et les roseaux. Quand nous arrivâmes au lieu où ils " avaient dressé leur embuscade, ils tirèrent sur nous avec des " fusils, dont ils étaient presque tous armés. Ils ne tuèrent " personne. Cette première décharge .mit en fuite la plus " grande partie des Hurons, qui abandonnèrent leurs canots " (nous longions la côte pour éviter le courant), et qui cher- " obèrent leur salut au milieu des bois,
" Nous restâmes quatre Français, et un petit nombre d'autres " chrétiens ou catéchumènes. Après nous être recommandés " à Dieu, nous nous mîmes en devoir de résister : mais " n'étant que douze à quatorze contre trente, nous fûmes ac- " câblés par le nombre. Nous combattions cependant, quand " à la vue de nouveaux canots ennemis, qui accouraient de la ** rive opposée, mes compagnons perdirent courage et s'en- '^ fuireat. Un des Français, nommé René Go^pil, qui se fesait " remarquer par son courage, fut pris alors avec quelques " Hiifons.
" Pour moi, témoin de tout, je ne voulais ni ne pouvais fuir. " Comment fuir en effet, les pieds nus (^) ? Conunent aban- " donner ce Français, les autres Hurons captifs, et ceux qui " allaient le devenir, dont plusieurs n'étaient pas baptisés? " Cependant, comme les ennemis, pour poursuivre les fuyards, " m^avaient laissé sur le théâtre du combat, j'appelai un de " ceux qui veillaient à la garde des prisonniers, et le priai de "m'adjoindre au Français déjà pris, lui fesant çompxendre " qu'étant son compagnon de voyage, je voulais partager ses
(1) C'était un usage chez les Sauvages de quitter les chaussures en entrant dans les canots, afin de n*j introduire aucune saleté. T.
-jU VAT-'^'
" périls et sa mort. Cet homme, saisi de frayeur, et pouvant " à peine ajouter foi à mes paroles, s'approcha de moi, et me " réunit aux autres captifs.
'* Je dis alors à René : " Mon très-cher frère, Dieu nous " traite d'une manière bien extraordinaire. // est le maître, " // a fait ce quHl a jugé bon (^) : sa volonté a été accomplie. " Que son saint nom soit béni (^) / "
" J'entendis l'aveu de ses fautes, et après lui avoir donné " l'absolution, j'approchai des autres captifs Hurons. Je les " instruisis d'abord ; ensuite, je les baptisai. Comme il en " arrivait toujours de nouveaux, qu'on avait arrêtés dans leur " fuite, mon travail ne discontinuait pas.
" On amena enfin l'illustre chef Chrétien, Eustache Ahatsis- *' tari. En me voyant il s'écria : — '' Je te l'avais bien juré, " mon Père, que je devais vivre ou mourir avec toi. " J'ignore " quelle fut ma réponse à ces touchantes paroles, tant mon " âme était abattue par la douleur.
" Le dernier qu'on ramena fut Guillaume Couture, qui était " descendu avec moi de chez les Hurons. Quand il vit le désor- " dre général,' il suivit les autres dans les bois. Comme il " était jeune, plein d'ardeur et d'agilité, il se trouva bientôt " loin des ennemis. Tout-à-coup jetant les yeux autour de lui, " et ne me voyant pas : — " Comment ai-je pu, se dit-il à lui- " même, abandonner mon Père chéri, et le laisser exposé à la " rage des Sauvages ? Comment ai-je pu fuir sans lui ? Non, " il n'en sera pas ainsi. " Aussitôt retournant sur ses pas, il " vint lui-même se livrer à ses ennemis. Plut à Dieu qu'il eût " échappé et qu'il ne fût pas venu augmenter le nombre des " malheureux ! En pareille circonstance, ce n'est pas une " consolation d'avoir des compagnons, surtout quand ce sont
(1)1. Reg.S. 18.
(2) Job. 1.21.
Googl
RELATION ABBÉ6ÊE.
" des personnes qu'on aime autant que soi-même. Tels sont " les hommes, qui sans être religieux et sans avoir aucun mo- " tif d'intérêt terrestre, se consacrent chez les Hurons au ser- " vice de Dieu et de la Compagnie.
" On s'imaginera difficilement le nombre et la rigueur des " supplices qu'il endura. La haine des ennemis contre les " Français et surtout contre ce jeune homme, qui dans le com- " bat avait donné la mort à un de leurs chefs, avait pris un ' " nouveau degré de fureur. Ils le dépouillèrent entièrement, " lui arrachèrent les ongles avec cruauté, lui broyèrent les " doigts avec leurs dents, et lui passèrent une épée à travers " la main droite. Le souvenir des souffrances de J.-C, m'a- " t-il dit depuis, lui fit supporter avec grande joie cette dou- " leur, quoiqu'elle fût atroce. "
" Aussitôt que je l'aperçus lié et dépouillé de tout vêtement, " je ne pus me retenir, et laissant là mes gardiens, je traversai " la troupe des ennemis qui le conduisaient, je l'embrassai " tendrement, et je l'exhortai à offrir à Dieu toutes ses dou- " leurs pour son salut et celui de ses bourreaux.
" Les Sauvages parurent d'abord surpris de ma démarche, " mais aussitôt, reprenant pour ainsi dire leur férocité, et ral- " lumant leur fureur, ils me repoussèrent, en me frappant à " coups de poings, de bâtons et de massues, et me laissèrent " à demi-mort. Deux Sauvages me traînèrent au lieu où j'é- " tais d'abord.
" Je commençais à peine à reprendre haleine, lorsque d'au- " très Iroquois, à leur retour, m'arrachèrent presque tous les " ongles avec leurs dents, et mâchèrent aussi les deux index en " me causant d'affreuses douleurs. Ils traitèrent de la même ** manière René Goupil, mais ils ne firent aucun mal aux au- " très prisonniers Hurons.
" Quand tous les Iroquois qui poursuivaient les Hurons fa-
BELATJON ABBÉGÉE.
" rent revenus, après en avoir tué deux, ils nous transportèrent " sur l'autre rive du fleuve (^),et ils partagèrent entr'eux le ba- " gag® des 12 canots. Il était assez considérable, car outre ce " que chaque Français apportait pour lui-même, nous avions 20 " paquets qui renfermaient beaucoup d'objets d'église, et de " plus pour les Missionnaires, des habits, des livres, et autres " choses, que notre pauvreté chez les Hurons rendait vraiment " précieuses.
" Pendant qu'ils fesaient ce partage, je baptisai ceux qui " étaient suffisamment instruits. De ce nombre était un veil* " lard octogénaire (2). Quand ensuite on voulut le faire en- " trer dans un canot pour suivre les autres, il dit à ses bour- " reaux : " A mon âge, comment puis-je aller dans un pays " lointain et étranger ? Non, je mourrai ici ". Sur son refus, il " reçut le coup de la mort, là où il venait d'être baptisé.
** Les Iroquois poussèrent un grand cri de joie, comme des " vainqueurs maitres du butin (^), et nous firent prendre avec " eux le chemin (*) de leurs pays. Nous étions 22 captifs ; " car trois d'entre nous, avaient reçu la mort.
" Dans ce voyage, qui dura 13 jours, ( ^ ) nous avons vraiment
( 1 ) Ce lieu, d'après uo ancien manuscrit, était près de Sorel. Les Iroquois, selon leur coutume, gravèrent sur les arbres l'histoire de leur triomphe. A l'aide de ces lignes grossières et hiéroglyphiques, ils fesaient connaître le nombre et la qualité des captifs. Il était facile de distinguer le P. Jogues parmi eux. Les Chrétiens qui trouvèrent, peu après, ce triste monument, voulurent en perpétuer et en eanctiâer le souvenir, en élevant une croix au même lieu. Il était juste que l'étendard des prédestinés, marquât la route de ces héros de la Foi. Il ne reste plus aujourd'hui de traces de ce pieux monument T.
(a) lise nommait Ondouterraon. T.
(3)Isa. 9. 3.
(4) Ils remontèrent la Rivière de Sorel, pendant longtems nommée Jilivière des Iroquois, T.
(5) Le texte italien du P. Bressani, et le récit latin d'Algambe, portent 38 jonn^ Le contexte suffit pour corriger cette faute typographique, qui ne se trouve d'ailleurs,ni dans la Relation de 1646-47, où ils ont cependant puisé, ni dans le précieux manuscrit latin de 16(2. T.
BB1.AT10K ABRâaÊS.
^* beaucoti|> souffeit^ avec la giâce de Dieu, entr'autres cho* ^^ ses la faim, la ctialeilr, les meaaees, et la haine craelle des ^^ Sauvages et les très-^ives douleurs de nos plaies enoore oiï- " veites et envenimées, dans lesquelles naissaient déjà des " vers*
^^ Us prouvaient bien leur barbarie qtiand, nous voyant épùiy '^ ses par 5 ou 6 jours de marehe, ils approchaient de nous' de ^ sang-âroid, pour nous arracha les cheveux ef la barbe, et ^^ enfoncer profondément leurs ongles toujours très-aigus, dans ^^ les parties du corps les plu? délicates et les plus sensibles à ^^ la moindre piqûre : mais mon cœur souf&ait bien pluâ encore, " quand je considérais cette marche funèbre de Chrétiens, par- ^^ mi lesquels se trouvaient cinq anciens' néophites, et les prin- ^^ eipaux soutiens de l'église naissante des Hurons.
^^ Une ou deux fois, je Pavouerai avec simplicité, je ne pus '^ retenir mes larmes. J'étais affligé de leur soit et de celui ^* de mes compagnons, et l'avenir me remplissait d'inquiétude. ^^ Je voyais en effet les Iroquois mettre une barrière au pro- ^' grès de la foi che2 un grand nombre d'autres peuples, à ^' moins d'un secours tout spécial de la divine Providence.
^^ Le huitième jour iious rencontràsiies une buide de SOO ^^ Sauvages, quii allaient en guerre (^). Il nous accueil- '^ liient avec le préjugé (pi'il faut .préluder à là guerre par la ^^ cruauté, et que celle-ci est la mesure du succès de Tautre. ^ Hs rendirent d'abord grâce au soleil,, qu'ils regardent com- ^' me le Dieu des combats, et félicitèrent leurs compatrich ^^ tes par une bruyante décharge de fusils. Alors ils coupè- ^ rent tous des bâtons dans la forêt voisine, pour se mettre en ^^ état deoiouss recevoir. Aussitôt que nous eûmes mis pied à
( 1 ) Us étaient alors arrêtés dans une petite île du lac Ohamplain. Le texte latin (TAlgambeooùtieBtlciqtiéliluesdétailaqu'dQ ne trouve |>a8 dans le manusorit'de MWi T.
BELATION ABBÊQÊE.
" terre, ils se rangèrent en deux haies, et nous accablèrent tel- ** lement de coups, que me trouvant le dernier, et par là même " plus exposé, je tombai accablé par leur nombre et leur cru- ** auté, au milieu du chemin pierreux qui conduisait à la coUi- " ne sur laquelle ils avaient élevé un théâtre. Je m'attendais " à mourir au milieu d*un pareil traitement. Aussi, soit fair ** blesse, soit lâcheté, je ne me relevai pas.
" Dieu seul pour Pamour et la gloire de qui il est honorable et ^* doux de soufirir ainsi, connaît combien de tems et avec quelle " barbarie ils me frappèrent. Poussés par une cruelle compas- " sion, ils s'arrêtèrent enfin pour m'emmener vivant dans leur ^' pays. Ils me portèrent sur le théâtre, à moitié mort, et tout ** couvert de sang.
** Je respirais à peine, lorsqu'ils m'ordonnèrent de descen- ^* dre pour m'accabler d'injures, d'opprobres, et d'une infinité de *' coups sur la tête, sur les épaules et sur tout le corps. Je ne fini- " rais pas, si je voulais raconter tout ce que nous eûmes à souf- ** frir, nous autres Français. Us me brûlèrent un doigt et en ** broyèrent un autre avec leurs dents. Ceux qui l'avaient dé- " jà été, furent dilosqués avec violence, de telle sorte que main- *^ tenant encore après leur guérison, ils sont horriblement dif- *^ formes. Le sort de mes compagnons ne fut pas meilleur.
'^ Dieu nous fit bien voir qu'il prenait soin de nous, et qu'il " voulait nous éprouver, et non nous décourager. Un de ces " Sauvages qui ne respirait que le sang et la cruauté, s'appro- ** che de moi, qui me tenais à peine sur mes jambes, et me sai- " «issant le nez d'une main, il se prépare à le couper avec '^ un grand couteau, qu'il avait dans l'autre. Que faire ? Per- ♦* suadé que je serai bientôt brûlé à petit feu, j'atten^ immo* ** bile, me contentant de pousser intérieurement un cri vers le " ciel ; mais retenu par une force surnaturelle, il s'arrêta au " moment de couper. Un quart d'heure environ après, il re-
Googl(^
BELATION ABBÊGÊË.
** vînt de nouveaa à moi, comme s'il se fût reproché sa timidi- " té et sa lâcheté, et se mit en devoir d*exécuter son dessein ; ^^ mais se sentant encore repoussé par une puissance invisible, " il se retira. C'en était fait de moi, s'il m'eût mutilé, car les " Sauvages ne laissent pas la vie, à ceux qui sont dans cet " état» Je fas ramené à mes gardiens, après tous les autres, " et la nuit étant bien avancée. Elle se passa dans de gran- **' des souffrances et sans nourriture, quoique j'en fusse pres- " qu'entièrement privé depuis plusieurs jours.
" Mais ce qui rendait ces douleurs plus sensibles, c'était de ** voir exercer les mêmes cruautés envers les chrétiens Hu- ** rons, et de plus atroces encore envers le bon Eustache ( * ) . Us " lui coupèrent en effet les deux pouces, et par la plaie de la " main gauche, ils enfoncèrent jusqu'au coude un bâton très- ** aigu. Il supporta cette douleur avec un courage héroïque " €t chrétien.
" Le lendemain nous rencontrâmes encore d'autres canots ^^de guerriers, qui coupèrent quelques doigts à nos compagnons. ^^ Quand à nous, nous en fûmes quittes pour la crainte.
*^ Le dixième jour vers midi, nous laissâmes les canots (*), " et nous mîmes quatre jour pour faire à pied le reste du voy- ^^ âge. Aux fatigues ordinaires, se joignit celle de porter les ^' bagages : mais je fus ménagé, soit à cause de ma faiblesse, ** soit à cause du peu de* cas que j'en» paraissais faire. (J'é- ^ tais plein d^orgueil jusque dans la captivité, et en présence " de la mort )
( 1 ) Eustache AhaUistarL ^ T.
(S) Les Toyageure quittaient ici les eanz du la» George, que les Sauvages appelaient H6ric<m-canideri oit (la queue du lac) (Géogr. de Spafford), ou AfuKataroete (lieu où le lac se ferme) ( manuscrit du P. Jognes ). Quand le P. Jogues parcourut pour la 2e fois ce lac, en 1646, il lui donna le nom de lac St. Sacrement: c'était rêpoque de cette fête. Spaflfbrd et les écrivains anglais et américains, qui l'ont presque tous copié, ignoraient sans doute cette origine, puisque, pour expliquer ce nom adopté par les Français, ils Tattribuent à la pureté des eaux de ce lac T.
USTiATION AMBÈaiiK.
^^ La faim ae fesait toujours seniir de ptus ea pHvs, esn nous ^^ étions sans provisions. Nous passâmes ainsi Ivoi» yx^ et ^^ le 4e, quand les babitans du village vinrefA à iH>tre re^nopn- *^ oontre, nous n'avions m^ngé que quelques fruits» cueillis en " passant sur la route. On. nous avc^t cependant oflfeit depar- ^^ tager les vivres qui étaient dans le^ canots.; mais, c^fin de ^^ n'avoir à ofiir au feu et aux tourmens, qni'wt eoips faible et ^' épuisé, (car je ne vous cacherai pas mes misères), j'en avais ^^ pris très-peu. Quand un besoin impérieux me fit chercher ^^ un peu de nourriture, je ne trouvai que de Peau, En effet ^^ lorsqu'on fit halte le second jour, les Sauvages mirant la *^ chaudière sur le feu, comme pour cuire la nourriture ; tout ^ se réduisit à laisser chacun prendre de l'e«m tiède à discré- **tion.
^ Enfin la veille de l'Assomption de la B. V. Marie, ^^ nous arrivâmes au premier village Iroqnois {^}» Je renier: ^^ ciai N. S. J. C. de ce qu'il nous, appelait à partager ses dou- ^^ leurs et sa croix, le jour où Tunivers chrétien céjt^bre le tri- ^^ omphe de sa divine Mè|!e montant au Ci^.
^^ Nous, avions toujours eu un presseotimc^nt dw9 la. route, ^^ que ce jour sercût dpulou^eux et fatal. René et mfik nous ^^ eussions pu l'éviter fie^cilement, ainsi que le feu.
^^ En effet, 'libres de tous liens,, et çQuveiH à i^e* gmnde dis- ^^ tance de nos gardiens, nous eussionç pu fuir, et s'il ne nous " eût pas été doniié d'arriver jusqu'à la colonie Française, ^' nous eussions trouvé une mort plus douce dan^ les forêts ; " mais il ne voulut jamais y consentir, et pour mor, j'aimais ^^ mieux tout souffirir, plutôt que d'abandonner, au moment de
( 1 ) Ce yilla|;e, «toé sur la Rivière des Mobawlcs, taon appelée par les Hollandab Bivière de Maurice, te nommait Gandawoffue, oe qtu vent dire Ueuôàily a un rafidê, U était à deux jonroées du fort Orange, aojoardlitii Alhony, C*e8t là que naquit, quelques années après, l'illustre rierge Iroquoise, Catherine Tegakonita. T.
RBLATIOU ABfiâaÉE.
*^ la tù<3ft%y leë Français et lee chrétiens Huronsi et de les privejr *^ ded eo^Bolatidiis qu'un ptètte peut alofs procutél*.
" Vei» 9 faeured iious étions donc sur les bords de la rivièire, ^ qui est ^s de leur village. Sur les deux rives se trouvaient ^^ pour BOUS te'ôevoir, tes Iroquois et les anciens captifs Hu- ^^ roiis« Oeux-oi eu nous ^aluant^ nous annoncèrent que nous " serions brûlés à petit feu ; ceux-là nous accueillirent à coups ^ de bâton, de poings et de pierres. Leur aversion pour une " têtiô èhauve leur fit déchfurger leuï fureur sur moi, et en par- ^ ticuiier «ur ma tête, tl me restait deux ougles. Ils les Qi- " rsfc^Mrent avec leurs dents, et avec leurs ongles ils enlevè- ^ fefit jusqu'aux os la cfaair qui est. au-dessous. Âptès avoir <^ satisfait lèxii cmàuté, et s'être moqués de nous asseâ long- ^^ tetfis sur le rivage, ils nduS conduisirent au village, situé ati ^ «omtue^ de la colline. A Tentrée nous trouvâmes à noiïë ^^ ftttendte, Im jeunesse armée de bâtons^ et rangée soi deux **hafe»*
" Nous savions que refuser de souffrir^ c'est ne vouloir phià *^ être au nombre desenfans que Dieu châtie m père / a^ssi nous ^* Aous tiffirîmes alors à lui, pour qu'il i^us tfôitàl ^ùmme Unpèté " iraUe ses en/ans { ^ ),
** Voici l'(Mrdre établi dans la màtche : ô bonté ! ils placè- ^^ rent à 1^ tète un des Français entièreuient nil, et même sàiïâ ^^ brayétt René Goupil, était au milieu dé la coloimè. Poxa " moi le plus indigne de tous, je fermais les rangs. On iiouâ ^ avait laissé notre chemise à René et à moi.
^' Les Iroquois se mêlaient au milieu des rangs afin de re- ^ tarder la marche, et de mettre plus de distance entre nous. ■** Us avaient ainsi plus de loisir et de facilité, pour nous ac- ^ cabkr de coups pendant longtems et avec barbarie. Lespé*
<l)Rw.«.l«.
SEXJLTKm ABBÉQÉE.
" cheurs ont frappé sw nous comme sur V enclume (^ ) , avec des " bâtons et même avec de» baguettes de fer, qu'ils achètent en " grand nombre des Européens ( * ) leurs voisins. Je reçus un " coup si violent avec un morceau de fer qu'un des chefs faisait " jouer au bout d'une corde, qu'il m'aurait renversé à moitié " mort, si la crainte d^un second coup ne m'eût donné des " forces et du courage.
" Sous une pareille grêle de coups, nous eûmes bien de la " peine à arriver jusqu'au théâtre élevé au milieu du village. " Toutes nos figures, et surtout celle de René, offraient le plus " triste spectacle. Quoique très-agile et très-leste à la course, " le nombre des coups qu'il reçut sur tout le corps, et en parti- " culier sur le visage fut tel, qu'on ne lui voyait plus que le " blanc des yeux. Dans cet état il nou& paraissait d'autant ^^ plus beau, qu'il ressemblait davantage à celui qui est de- ^^ venu pour nous comme un lépreux^ comme un hommefrappé '^ par Ut main de DieUy en qui U n*y a plus ni forme ni ''beauté (»).
" Nous commencions à peine à respirer sur ce théâtre, qu'un " de nos ennemis vint avec un grand bâton, décharger trois " coups sur nous Français.
" Les Sauvages se mirent aussitôt à tirer leurs couteaux, à ** monter sur le théâtre et à couper les doigts à plusieurs eap- " tifs. Comme leur cruauté se proportionne à la dignité de " leurs prisonniers, ils commencèrent par moi. Us avaient été '' témoins des égards que les Français et les Hurons me mon-
(2) Les Hollandais, en commeice eontinoel ayec Los Inx|uot3, possédaient alon deux*forts sur THudson, la Nouvelle- Amâterdam, aujourd'hui, Kew-Tork, et Renselaerswich, oo iort d'Orange, aujounf bui Albany. De ce dernier fort, o& ne comptait que dix à douce lieues, {jusqu'au premier village Iro^piois. T.
(8) ha&e, 63 2.
RELATION ABRÉQÈK.
^ traient, ou bien ils aTaient deviné qui j'étais, par leurs dis- ** cours ou par ma conduite.
^ Un vieillard suivi d'une femme, s'approche donc de moi, " et il lui ccmimande de me couper le pouce. Cet ordre répété '^ 3 ou 4 fois triompha de son hésitation. Elle me coupa le pou- ^^ ce gauche à la naissance. Cette femme était Algonquine, " c'est-àrdire du nombre de ces Sauvages qui habitent près des " Français dans la Nouvelle-France. Elle avait reçu au bap- " tême le nom de Jeanne, et n'était captive, que depuis quel- " ques mois. Je pris alors ce pouce avec l'autre main, et je " vous le présentai, ô Dieu vivant et véritable, en mémoire des " sacrifices que depuis sept ans je vous offrais dans votre Egli- '^ se ; mais un de mes compagnons m'avertit de ne pas en agir ^^ ainsi, dans la crainte que mes ennemis ne me le missent ^^ dans la bouche, et ne me forçassent à le manger tout san- " glant. Je le jetai sur le théâtre, et je ne sais ce qu'il est " devenu.
^^ Ils coupèrent à René le pouce droit à la première join- " ture.
" Je remercie le Seigneur d'avoir bien voulu me laisser le " pouce droit, afin de pouvoir par cette lettre solliciter de mes " Pères et des mes frères, le secours de leur saints sacrifices, " de leurs prières, de leurs bonnes œuvres et de leurs oraisons, ^^ dans la sainte Eglise de Dieu. Nous lui sommes devenus " chers par deux titres nouveaux, car elle prie souvent pour les " affligés et les captifs.
" Le jour suivant, fête de l'Assomption de la B. Vierge ^' Marie, nous passâmes la matinée sur le théâtre, mais à midi, ^^ ou nous conduisit à un antre village (^) à 5 ou 6 milles de " distance. Au moment du départ mon gardien craignant de
( 1 ) U M nommait Candagaro.
MM
SKLÀTIOV ABBAgAb.
^ ne pouvoir pas de saisir fdns tard dt ma cheirnse, me l'en- ^^ leva. Il me laissait partir dans oet état de nudité, n'ayant " plus sur moi, qu'un viens et mauvais caleçon. Quand je '^ me vis dans eet état je n'eus pas peur de lui dire : ^' Ponr- ^ q^oi donc, mon fière, me dépouilles-tu ainsi, toi ^pii possèdes ^ déjà tout mon bagage ?"
'' Il eut pitié de moi, et me donna une grosse toile, qui enve- ^ lq>pait mes paquets. J*en avais assez pour me couvrir les ^ épaules et une partie du corps, mais mes plaies déjà ulcérées " ne me permirent pas de supporter ce rude et dur tissu. Le ^* soleil était si ardent que pendant la route ma peau fut brûlée ^* comme dans un four, et celle du cou, des épaules et des bras, " tomba bientôt toute desséchée.
*^ En arrivant dans ce second village, nous fûmes encore ** accablés de coups, quoique selon la coutume de ces barbares ** ils ne traitent leurs prisonniers qu'une fois de cette manière. '^ Le Seigneur voulait nous donner ainsi quelques traits de " ressemblance avec son Apôtre, qui se glorifie d'avoir été trois ^^ fois battu de verges. Les coups que ,nous reçûmes alors, "étaient moins nombreux qu'ils n'avaient été dans l'autre " village, mais ils étaient plus cruels. Nos bourreaux n'étaient ** pas embarrassés par une multitude empressée, et ils pou- ^^ valent mieux les ajuster. Ils nous frappaient sur le devant " des jambes, en nous causant de très-vives douleurs.
^^ Nous restâmes jusqu^au soir sur le théâtre, et on nous " laissa la nuit dans une cabane sur la terre nue, où sans véte- ^^ ment et les membres liés, nous fûmes à la merci de personnes ^^ de tout sexe et de tout âge. Nous servîmes de jouet aux " enfans et aux jeunes gens, qui nous jetaient sur la peau des " charbons et des cendres brûlantes, dont nous ne pouvions pas " nous délivrer, à. cause de nos liens. Tel est l'apprentissage
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BEULTIOH ABSÊGÉE.
^ qn^on leur fait £aiie de la craauté, poor les rendre ensuite ^^ capables de plus grandes choses.
" Deux jours et deux jiuits s'éooulèient ainsi, presque sans ^^ aucune nourriture et sans sommeil. Mon âme se trouva ^* alors dans les plus grandes angoisses : car je voyais nos en- ^^ semis monter 9ur le théâtre, couper les doigts de mes com- " pagiu>ns, seïicr leurs poignets avec des cordes, et eâ forte- " ment, quHls tombaient en défaillance. Je ressentais les maux " de tous, et j^étais aussi affligé que pouvait l'être un Père ** très-tendre, témoin des douleurs de ses propres enfans (à " l'exception de quelques anciens chrétiens, je les avais engen- " drés tous à J. C. par le baptême.)
^^ Malgré mes tourmens, le Seigneur me donnait assez de " jEoToe pour conscder les Fiançais et les Hurons, qui soufiraient ** avec mcA.
^^ Dans la route, comme sur le théâtre, où nous avait con- " duits cette foule cruelle qui était venue pour nous saluer ^* (c'est le nom quMls donnent aux premières cruautés qu'ilis ^^ exercent sur les prisonniers), je Tes exhortais tantôt es parti- ^^ culier, tantôt en commun, à souffrir avec résignation et oon- ^^ fiance, ces supplices, dont ils devaient être un jour aboftdam- " ment récompensés, et à ne pas oublier quHl fatU passer par ^^ bien des tribuMians pour entrer dans le royaume des ** deux. ( ^ ) Je leur disais que le tems prédit par le Seigneur " était arrivé : Vous serez affligés et vous pleurerez ; le monde ^^ au contraire se réjouira. Mais votre tristesse se changera en ^^joie{^); J'ajoutais encore: La femme en travail^ souffre ^^ parceque Pheure est venue; mais quand die est délivrée^ la ^*Joie qu*dle a d?avo%r un enfant^ lui fait oublier toutes les
(1) Act 14—21.
(S) Joao. 16—20.
BELATION ÀBkÉQÉE.
** douleurs. ( ^ ) Ainsi croyez bien qu'après ces quelques jours ^^ de souffrance passagère, vous goûterez une joie éternelle. '^
" Et vraiment, c'était pour moi un grand et juste sujet de " consolations, de les voir si bien préparés, surtout les vieux " chrétiens Joseph (*), Eustache et les deux autres. Théodore ^^ s'était sauvé le jour où nous arrivâmes au 1er village ; mais ^^ comme une balle lui avait brisé l'épaule dans le combat, il ^^ mourut en chemin, en se rendant chez les Français.
^' Les Iroquois n'avaient encore jamais vu sur leurs théâtres ^* des prisonniers Français, ni des chrétiens ; aussi contre l'a- *^ sage, et pour contenter la curiosité de tout le monde, on nous ^^ conduisit dans tous leurs villages.
^^ Nous entrâmes assez tranquillement dans le troisième (^) ; ^' mais je trouvai sur le théâtre, un spectacle plus affligeant '^ pour moi que tous les supplices. Quatre Hurons faits pri- ^* sonnieirs ailleurs, et amenés ici, venaient accroître le nombre '^ des malheureux.
^^ Entre autres tourmens qu'ils subirent, on coupa à tous quel- '* ques doigts, et au plus âgé, les deux pouces. Je m'approchai •' d'eux, et je les instruisis des vérités de la foi ; je conférai le " baptême aux deux premiers sur le théâtre même, avec quel- ^^ ques gouttes d'eau, qui étaient restées sur les feuilles des épis '^ de blé d'inde, qu'on nous avait donnés pour nourriture, et ^' aux deux autres dans Peau d'un petit ruisseau, que nous ^' traversâmes, en allant à un autre village.
^^ Rendus ici la pluie cessa, mais le temps devint froid et ^^ nous eûmes beaucoup à souffrir dans l'état de nudité où nous ^^ étions. Transi de froid, je descendais souvent du théâtre, ^^ s£ms demander permission, et j'entrais dans quelque cabane ;
(1) JoÂn. 16— 21.
(S) Joseph Teondechoreo.
(S) Oe TÎllage m nommait lïotmtmtogtiên.
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BELATION ABBÊaÊ£.
" mais je commençais à peine à me réchauffer, qu'on me for- " çait de remonter.
" Guillaume Couture n'avait encore perdu aucun doigt. Un " Sauvage de ce village ne voulut pas le laisser en cet état, et " en conséquence il lui enleva la moitié de l'index droit. La " douleur fut d^autant plus grande que le Sauvage se servit, " non d'un couteau, mais d'un écaille de certains coquillages " qu'ils ont en abondance ; et comme il ne pouvait couper le " nerf trop dur et trop glissant, il le rompit en le lui arrachant " avec tant de violence, que le bras enfla alors prodigieusement " jusqu'au coude.
" Un Sauvage eut pitié de lui, et le garda dans sa maison, " pendant les deux jours que nous passâmes dans ce village : ^^ ce fut une vive inquiétude pour moi, ne sachant pas ce qu'il " était devenu.
" La nuit, on nous réunit dans une cabane, où les jeunes ^' gens nous attendaient. Ils nous ordonnèrent alors de chan- ^^ ter, comme c'est Tusage des prisonniers, et nous nous mîmes ^' à chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère (^) " (pouvions-nous chanter autre chose ?) Au chant succéda le " supplice. C'est moi et René qui en eûmes la plus grande " part ; car Guillaume restait chez son Sauvage. Ils jetèrent "sur moi, et surtout sur René, des cendres chaudes, et des " charbons ardens. Sa poitrine en fut grièvement blessée.
" Avec des cordes, faites d'écorce d'arbres, ils me suspen- " dirent par. les bras à deux poteaux plantés au milieu de la " cabane. Je mattendais à être brûlé ; car c'est la posture " qu'ils donnent ordinairement à leurs victimes. Le Seigneur, " pour me faire reconnaître que si jusque-là j'avais pu souffrir " avec un peu de courage et de patience, je le devais, non à
(l)Pt.l86.4.
ftELATIOH ABaÉGtÉE.
^^ ma propre vertu, mais à celui qui donne ta forée aux faibles (^), ^^ m'abandonna pour ainsi dire à moi-même dans ce nouveau ^^ tourment. Je poussai des ^missemens (car je me glorifierai *^ volonHers dans mes injirmiièêj a/In que la vertu de J. C. ^ habite en moi ) ( ^ ) , et Pexcès de mes douleurs me fit conjurer ^* mes bouneaux de t^làcher tin peu mes liens ; mais Dieu per- **' mettait avec raison, que phis je fesais d^instance, plus il me ^ serrassent étroitement. Après environ un quart d'heure dé *^ soufiranoe, ils me <tëtachdrent ; sans cela je serais mort. '• Je vous remercie, ô mon Seigneur Jésus, de ce que vous " avez bien voulu m'apprendre par cette petite épreuve, oom- ^^ bien vous avez daigné souf&ir pour moi sur la croix, lorsque *^ Totre très-saint corps était sniqpendu, non à des cordes, mais ^* à des clous, enfoncés orueltément dans vos pieds et dans " vos mains.
^ Ils me^ mirent ensuite d^utres liens pour me tenir attaché ^* à terre, le reste de la nuit. Que ne firent-ils pas alors à mes " compagnons Hurons ? Que ti'essayèrent-ils pas de me faire ? ^ mais je vous remercie de nouveau, ô mon Dieu, de ne m'avoir *^ pas laissé souiller, moi votre prêtre par les mains imptues **de ces baibares.
^ Après deux jours passés dans ce village, on noufir conduî- ^ sit dans celui que nous avions visité le second, où on allait ** décider enfin notre sort.
** Il y aTait déjà sept joui*s que nous étions ainsi traînés de '^ village en village, et de théâtre en théâtre, servant de spector " de à Dieu et aux Anges («) comme on peut le croire de la '^ bonté divine, mais devenus pour lés hommes et pour les plus
(i)n.Oor. 18.9.
(S)lBai.40.29.
(8) L Ckir. 4. 9.
XSLATIOV ^BBÉGÉR.
^^ vils Ss^wiageH^ufiebjetdHThsuitei^ deraiUerie {^) lorsqu'en- " fin on nou9 aimonça. que nom allions périr ce jour là par " le feu.
^^ Quoique cette mort eût quelque chose d'horrible^ la cou- " sidération de la volonté, de Dieu, et l'espéraoce d'une vie ^^ meilleure et exempte du péché, en adoucissaieat les rigu^urs^
^' Je parlai doni;^ poux la dernière fois^ à mea compagnons " Français et Hurous, et je les exhortai à persévérer jusqu'à la ^^ fin, en se rappelant dans leurs douleurs de l'âme et du corps^ ^^ Celui qui à souffert une si grande contrt^dii^iim de la ^^part des pécheurs armés contre luiyafin qu^Us ne se découra- << gent pasj et qu'Us ne tombent pas dans Cabattem^nt ( ^ )..
^ Je leur fis espérer que le lendemaija nous sexions. réunis '' d^zis le sein de Dieu, pour régner éternellement
^^ Comme nous avions à craindre d'être séparés, les uns des ^^ autres, j'avertis en particulier Eu^tache que, si on ne nous " laissait pas près l'un de l'autrç,, il mettmit la main sur la poi- ^ trine, et lèverait 4es yeux aux ciel^^ ppur $igne de regret de " ses péchés, et que je. lui donnerais alors: l'absolution.. Jte la '^ lui avais déjà accordée sDuweoitdsuie la route,, et depuis notre " arrivée. Il fit plusieurs fois le signal convenu.
^< Cependant, après une plus mûre délibération, les Anciens ^ pensèrent, qu'ils ne fallait rien précipiter, au sujet des Fran» ^Vçais, et ils déclarèrent dans l'assemblée, où on nous appela, '^ qu'on leur laisserait la. vie. Ils l!accordèrent aussi à tous les ^ Hurons, excepté à trois, Paul, Eustache, et Etienne, qu'ils " firent périr dans les trois villages (•) que forme cette nation.
(l)I.Macb. 10. 70.
(8) Hébr. 12. 8.
(8) Il y a une étrange oonfuaioo parmiles hittoriens, dans Torthographe des noms de ces trois TÎllages des Iroqurns Agnieres ^t dans les diiffires qui fixent leurs distances respectives. Voici les noms et lesdiiffi'es qu'on trouTe le plus communément* Le Tilkige le plus voisin des Hpl]Mdai% à, 10. ou 12 lieues d'Orange, était Otêem^
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BELÂTION ABRÉGÉE.
" Etienne fut mis à mort dans le village où nous étions, " nommé Andagaron; Paul dans celui d'Osseraenon, et Eus- " tache dans celui de Teonontogen : ce dernier eut presque " tout le corps brûlé, et sa tête fut tranchée avec un couteau. ♦* Il supporta ces douleurs très-chrétiennement, et tandis que " les autres captifs, en mourant dans ces tourmens, ont la " coutume de s'écrier : " Que de mes cendres, il naisse un ven- " gcur !" Eustache animé de cet esprit du christianisme qu'il " avait reçu avec abondance dans son baptême, conjura les •" Hurons ses concitoyens, qui étaient présens, de ne pas avoir ** égard à lui, pour conclure la paix, dont il était question entre " eux et les Iroquois.
" Paul Ononhoraton, qui mourut, comme nous l'avons déjà " dit, dans le village d'Ossernenon, périt d'un coup de hache, ^' après avoir passé selon la coutume par le tournent du feu. ** C'était un jeune homme d'environ 25 ans, et d'un très-grand '* courage. Les Iroquois s'attachent à détruire ceux là de pré- ** férence, afin d'affaiblir les forces de leurs ennemis. L'espé- ** rance d'une meilleure vie inspirait à ce bon jeune homme un " grand mépris de la mort, et il le déclarait hautement dans " le chemin.
" Quand les Iroquois s'approchaient de moi, pour m'arra- *' cher les ongles, ou me faire endurer tout autre supplice, il " s'offrait à eux, et les conjurait de m'épargner et d'exercer
non ou Ostenreron (Algambe a adopté les deux orthographes). Dans la Relation de 1646, on récrit : Osserion, et, plus tard Onetogitore, Les Français rappelèrent Aniê, Agnié et AniéguS. U reçut ensuite du P. Joguet» le nom de village de la Ste, JYiniti, Deux lieues environ plus loin, on trouvait Andagaron ou Gandagaro. C'est le même que Gandawage ou Oannawague ( lieu oùUy a un rapide ) les plus anciens auteurs écrivent aussi Ganghnawaga, Gaknaîoaga, Le plus grand village, quelques lieues encore au delà, mais pur la même rivière, était Teonontogen ou Tionnontogven (jdettx montagnes rapprochées) ou Tinùmtogent d'après d'anciens Manuscrits, ce village fut brûlé par les Français en 1666. La mission Iroquoise avait reçu av départ du P. Jogues, en 1646, le titre de Mission des Martyrs. T.
li'ilÉà .