CHAPITRE VIL MoBT DU PÈRE Noël Chabanel
E P« Gbabanel est le sixième prêtre, qui reçut, comme ses frè- ^^ res, une mort violente, dans cette S mission, mais plus probablement de la main d'autres bourreaux. Il servait de compagnon au P. Garnier, et deux jours avant Parrivée des Iroquois, il avait quitté St Jean, sur l'ordre de ses Supérieurs, pour aller à la résidence de Ste. Marie. C'était autant à cause de la famine, très-grande alors à St. Jean, et où deux Missionnaires auraient eu par conséquent de la peine à vivre, que pour Qè pas exposer deux personnes dans des temps et dans des lieux très-périlleux, tandis qu'une seule suiBsait : mais Dieu qui les avait rapprochés pendant leur vie, ne voulut pas les séparer à leur mort.
Il quitta donc le lieu d'où l'obéissance le rappelait, ' et après avoir fait 18 à 20 milles dans de très-mauvais chemins, il fiit surpris par la nuit au milieu des bois, avec sept ou huit chrétiens Hurons qui l'accompagnaient. Ceux-ci fatigués du voyage s'abandonnèrent bientôt au sommeil. Le Missionnaire veillait seul, et s'occupait à prier Dieu. Vers le milieu de la nuit, il-entend plusieurs voix distinctes, et des cris confus. C'étaient l'armée victorieuse, qui revenait du sac du Village St Jean, et ses infortunés prisonniers, qui chantaient, selon leur coutume, leur chanson de guerre.
RELATION AdRÉaiSE.
Le Missionnaire s'empresise d'éveiller ses compagnons. Ils s'enfuient aussitôt dans l'épaisseur de la forêt, et dans toutes les directions, mais en s'éloignant de la route que tenait l'ennemi. Ces fugitifs, arrivés à la nation du Petun, racontèrent que le Missionnaire les avait suivis pendant quelque tems, mais que sentant ses forces épuisées, il leur avait dit : ^ Peu importe où je monrraL Cette vie ei^ peu de chose. ^' Le bonheur du Paradis est le seul vrai bien, et les Iroquois " ne peuvent l'enlever. "
A l'aurore, le P. Noël prit le chemin de Ste. Marie, m^is après avoir marché quelque temps, il se trouva arrêté par une ririère qu'il fallait passeir; voilà ce que nous a raconté un Huron apostat. . Il ajouta qu'il lui fit traverser la rivière dans son canot, et que le Père, pour se décharger (selon lui), lui laissa son chapeau, ses écrits et une couverture, qui sert dans ce pays là de manteau pour le jour, et de lit pour la nuit.
Nous ne savons ce quUl est devenu ensuite, s'il a été tué par les ennemis, s'il s'est perdu dans les bois, s'il est mort de &oid ou de faim, ou «nfin s'il a été trahi par celui-là même, de qui nous tenons les dernières nouvelles, et qui était revêtu de ses dépouilles. Ce qu'il y a de certain, c'est que voyager dans ce pays, c'est être au milieu des dcmgera éee fleu/ves^ des dangers des vokurs, &c., et des dangers des fmsx frères. Ce dernier danger nous parait dans cette circonstance, le plus probable, pour ne pas dire certain (*). On peut le crdire facile-
( 1 ) Une note autographe du P. Paul Ragueneau ajoutée au précieux manuscrit de 1652, et affirmée sous serment, ne laisse aucun doute sm ce point Oe Missionnaire dit qu'il tient de témoins très-dignes de foi, les détails suivants. Ce Huron apostat, nommé Louis Honareenhaz, a fini par avouer qu'il avait donné la mort au P. Noël en haine de la foi, parceque depuis que lui et sa famille avaient ^embrassé la fm, il voyait que tous les malheurs avaient fondu sur eux. La mère, qui se nommait Geneviève, ayant partagé depuis ce moment llmpiété de son fils, fut aussi enveloppée dans le même châtiment. Deux ans s'étaient écoulés après ce crime, que tous les membres de cette très-nombreuse famille, en recevaient leur part. Les Iroqucâs
BELATIOK ABRÊaÉE.
ment de la part d'un apostat qui s'était vanté, peu aupaxavaut, de d<idiner un jour la mort à quelqu'un d'entre nous.
Le P, Noël appartenait à la province de Toulouse. Il mourut âgé de 36 aos, après en avoir passé 19 dans }a religion, et 6 dans ce paya.
Il avait senti un grand attrait pour ces missions, mais U eut | à subir bien des épreuves. 1^ Après avoûr étudié la langue i huropne pendant 4 ou 5 ans, à peijde pouvait-il se faûre corn* prendre et cependant il ne manquait ni de capacité ni de mé^ moire, comme il en avait donné des preuves en France où il 4vait enseigné la rhétorique avec beaucoup de succès. Pour un homme aussi ;sêlé, c'était un grand 8€u;ri£ee, que de se voir incapable de trçivailler, parcequ'il ne savait pas la langue, â<) Il avait naturellement une extrême répugnance à vivre à la manière des Sauvages dans la fqmée ou la neige,-^ coucher à teise avec les chiens, et au milieu du bruU continuel que faisaient les grandes personnes et les enfans, sans pouvoir trouver pour se letirer un lieu solijtaire, — à n'avoir pour lumièje, pendant la nuit, que celle d'un brasier plein de fumée, — enfin à être exposé au danger, plus que journalier, de tomber daus les mains d'un ennemi, qui n'a pour nous que des bûchers et une cruauté inouie. 3^ irparaSt que le Seigneur, poux rendre sa croix plus pesante, le priva des grâtces sensibles, et le laissa plongé dans les amertumes et la tristesse. Quelles rades épreuves, surtout q»and elles se prolongent pesant cinq ou six années entières ! C'est ce qu'eût à supporter ce Serviteur de Dieu ; mais le Démon ne gagna jamais rien avec lui : ce mauvais esprit lui suggérait tous }es jours, et même plusfieurs iois par jour, qu'en retournant en France, il trouverait des con-
furent les instnimeaB de la Teogeance diYine. Les uns périrent dans lea flammes, les autres par le fer, et la jeunesse des deux sexes fut réduite à un triste esclavage. T
BELATION ABB£gÊ£*
Holations temporeUe» et spirituelles, dont il était sevré ici, et dont il avait joui autrefois, qu'on lui donnerait des emplois convenables à ses talens et à ses goûts, et qui le mettraient à même de servir Dieu aussi parfaitement et aussi saintement que tant d'autres, qui lui étaient inférieurs sous bien des rapports.
Le P. Noël ne se contenta pas de ne pas prêter Poreille à cette tentation, mais pour s'attacher plus fortement et d'une manière inséparable à la sainte Croix, il fit ce vœu pour la combattre ;
" (1) Jésus-Christ, mon Sauveur qui, par une disposition ad- " mirable de votre paternelle providence, avez voulu que je ^^ fusse coadjuteur des saints apôtres de cette vigne des Hurons, ^^ quoique j'en sois tout à fait indigne me sentant poussé du désir " de servir aux intentions qu'à sur moi votre Saint Esprit, pour " avancer la conversion à la foi des barbares de ces pays des ^^ Hurons: moi Noël Chabanel, étant en la présence du très-saint " Sacrement de votre corps et de votre sang précieux, qui est " le tabernacle de Dieu avec les hommes^ je fais vœu de per- ^^ pétuelle stabilité en cette mission des Hurons; entendant le " tout, selon l'interprétation des Supérieurs de la Compagnie et " selon qu'ils voudront disposer de moi. Je vous conjure donc, " mon Sauveur, qu'il vous plaise me recevoir pour serviteur ^^ perpétuel de cette mission, et que vous me rendrez digne " d'un ministère si sublime. Le 20 Juin 1647, fête du Saint Sa- " crement. "
Quand il s'était mis en route pour la mission, où il mourut, il dit à son Directeur (* ) en lui fesant ses adieux : " Cette fois, " je l'espère, nous serons lout de bon à Dieu." Ces paroles furent
(1 ) Nous soiTons le manuscrit de 1652 qoi a ce texte en latin et en françai8.yo]res l'Appendice IX. T.
(8) Le Père Pierre Chastellain T.
REIATION ABRÉGÉE.
dites avec un tel accent quelles semblaient êtxe, selon ce Père, celles d'une victime qui s'immole. " Je ne sais, dit-il à un au- ^^ tie Père, quels sont les desseins de Dieu, mais je vois bien " qu'il veut faire de moi un Saint."
Il avoua à un de ses amis qu'il se sentait tout changé, et que malgré sa très-grande timidité, naturelle, il n'éprouvait maintenant aucune crainte en entreprenant ce voyage qui offrait des dangers si évidens : mais cette disposition, ajouta-t-il, ne vient pas' de moi.
Lorsqu'il partit de la mission de St. Mathias, le jour même de sa mort, il dit à un des Pères ( * ) : ''Je vais ou l'obéissance '^ me rappelle, mais ou je ne lé pourrai pas, ou j'obtiendrai de " retourner à mon poste. Il faut persévérer et servir Dieu jus- ^' qu'à la mort" Mais la mort qu'il trouva ne fut pas aussi douloureuse, que celle qu'il désirait et qu'il attendait. On peut en juger par cette lettre qu'il écrivit cette même année à un de ses frâres (^) plus jeune que lui, religieux de la Compagnie en France.
" Peu s'en fallut, dans les apparences humaines, que votre " Révérence n'ait eu un frèie martyr. Mais hélas ! il faut " devant Dieu, une vertu d'une autre trempe que la mienne, ** pour mériter l'honneur du martyr. Le R. P. Gabriel Lale- ** mant, l'un des teois que votre Relation dit avoir souffert pour ^' Jésus-Christ, avait pris ma place au bourg de St. Louis, de- *' puis un mois avant sa mort, que je fus envoyé comme plus ^^ robuste de corps, en une. mission plus éloignée et plus labo- '^ rieuse ; mais non pas si fertile en palmes et en couronnes, '^ que celle dont ma lâcheté m'avait rendu indigne devant " Dieu. Ce sera quand il plaira à la divine bonté, pourvu
(1) Le Pore Léonard (larreau. * T.
(2;) Le P. Pierre OhabaneiL Nous reproduisons le texte Français d'après le pré' ciBOX manuscrit de 1652. T.
" que de mon côté je tâche de faire Martyrem in unibra (wi " martyr dans V ombre) y Matyrium sine sanguine {un martyre " sans effusion de sang). Les ravage» des Iroquois sur ce pays ** feront peut-être, un jour^ le reste par les mérites de tant de " Saints avec lesquels j'ai la consolation de vivre si douce- " ment, parmi tant de tracas et de dangers continuels de lavie^ " Je supplie votre Révérence et tous les Pères de la province, " de se souvenir de moi au Saint autel, comme d'une victime " destinée pour être au feu des Iroquois : merear tôt sanciorum ^^ patrociniOj vidoriam in tam fcrti certamine (afin que par " Pentremise de tant de Saints, je remporte la victoire dans ce " rude combat).
Dieu lui donna cette récompense^ de la manière et au moment qu'il l'attendait le moins.
Wmr
isrie f ancien /ki» aesJfurûfts.
Googtc