‹ Relation chirurgicale du siège de la citadelle d'AnversChapitre 2 sur 5 · VJ >J · texte numérisé non relu

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les plus importantes que j'ai recueillies dans cette courte, mais glorieuse expédition , et d’en tirer des inductions relatives à la thérapeutique chirurgicale des blessures par armes à feu.

Dégagéde toute influence, de passions envieuses ou jalouses y j’ai dû présenter ces faits avec impartialité et sur-tout avec vérité j je n'ai rapporté que ce que j’ai vu ou entendu dire par des personnes dignes de confiance. Les opinions que j’ai professées , le blâme comme les éloges que je me suis permis de distribuer, le sont sans passion et sans ces invectives , dont la raison publique fait toujours justice de nos jours.

J’ai conçu l’espoir d’être de quelque utilité en li- , vrant ce travail au public. Ceux qui font des livres auront de l’indulgence pour lui ^ car ils savent ce qu’il en coûte pour les faire ; ceux qui n’en font pas, mais qui en lisent, l’accueilleront aussi avec bienveillance , car ils doivent savoir qu’il n’est pas de si mauvais ouvrage qui n’offre quelque chose de bon à apprendre.

Poussé par le désir d’accroître le nombre des observations que je possède sur les blessures par armes à feu , et principalement celles qui sont produites par l’arme de l’artillerie, je ne voulus pas laisser échapper l’occasion que me présentait le siège de la citadelle d’Anvers par l'armée française pour étudier ces sortes de blessures , occasion qui pouvait ne passe présenter de long-temps, ou du moins dans des circonstances aussi favorables. En effet, des ambulances de tranchée dans lesquelles les premiers secours étaient donnés aux blessés; un peu plus loin, une ambulance de siège ou de réserve dans laquelle les opérations urgentes étaient pratiquées ; et enfin une grande ville, dans les hôpitaux de laquelle les soins de toute espèce étaient prodigués aux malades , formaient une réunion de circonstances heureuses qui se rencontrent rarement , et qui, pendant nos guerres de la république et de l’empire, ne s’est peut-être jamais vue(i). Il était impossible d’avoir plus de facdités pour voir les blessures à l’instant même où elles étaient faites , les secours instantanés que réclamaient certaines d’entre elles , les opérations qu’elles nécessitaient, les suites de ces opérations, et des traitements divers qui étaient prescrits pour les amener à guérison.

(i) C’est peut-être un fait unique dans l’hisioire, que le siège d’une citadelle fait par un corps d’armée considérable , citadelle défendue par une garnison nombreuse , commaudée par un general ferme et expe'rimeute' , siège qui a été conduit et mené à fin d’après les conditions ordinaires d’un duel.

Je partis , muni de plusieurs lettres de recommandation pour le chirurgien en chef et quelques autres officiers de santé de l’armée duJNord (1); j’arrivai à Anvers deux jours avant la fin des combats. J’eus donc, d’une part, le magnifique spectacle d’une armée attaquant , avec toutes les ressources de la science la plus profonde , et d’un courage véritablement sur-humain , une place formidable défendue avec une grande obstination et une rare valeur ; d’une autre part , je vis comment se fait la chirurgie de bataille. C’est là cjue j’eus l’occasion d’apprécier l’étendue du mérite de nos chirurgiens militaires, le zèle qui les anime, les efforts qu’ils font, et les peines infinies qu’ils se donnent pour abréger ou adoucir les souffrances de nos brades soldats. Il faut avoir été témoin oculaire de leur manière de faire et des circonstances difficiles dans lesquelles ils se trouvent , pour avoir une juste idée des services qu’ils rendent à l’humanité.

L’armée française franchit la frontière le 1 5 novembre

iSD2 , pour aller attaquer la citadelle d’Anvers. Voici comment était distribué son service de santé sous le rapport chirurgical. L’armée était organisée en un corps d’avantgarde, quatre divisions d’infanterie , une division d’infanterie de réserve , deux divisions de cavalerie, les troupes du génie , de l’artillerie, plus, le train du génie de l’artillerie et des équipages. A chacune de ces divisions , ainsi qu’au corps d’avant-garde, était attachée une ambulance, composée d’un chirurgien-major, d’un aide- major, de quatre sous-aides , d’un pharmacien aide-major et d’un sous-aide pharmacien. Les divisions de cavalerie seules n’avaient point de pharmaciens. Enfin, au parc d’artillerie, de génie et des équipages, étaient attachés un chirurgien -major et un aide-

(i) Je tenais ces principales lettres de recommandation de Pamitié de MM. Sanson aîné et Bégin.

Ï)U SIEGE DE LA CITADELLE d’aNVEUS.

major. De plus, deux aides-majors et dix sous-aides , étaient affectés au service des évacuations des ambulances dans les hôpitaux; c’est sur la demande expresse de M. Zinck , et dans ce but, que ces derniers chirurgiens furent attachés à l’armée. M. Zinck , chirurgien principal , était le chef de tout le service de santé. Son ambulance, nommée ambulance de réserve , était au quartier général. Elle était composée de M. Forget , chirurgien-major, de deux aidesmajors et de onze sous-aides. Mon confrère et ami, M. le docteur Hippolyte Larrey , était un des aides-majors de cette ambulance.

Cette ambulance de réserve fut îa plus occupée; c’est îà que furent reçus et opérés presque tous les blessés de l’armée. Elle était située à Berchem , village près dé Anvers , dans une maison à peu près à l’abri des projectiles de l’ennemi ; je dis à peu près , car plusieurs boulets et obus vinrent tomber près d’elle. Une division détachée de cette ambulance , nommée ambulance de la tranchée , était située immédiatement derrière la tranchée , afin d'être à portée de donner les secours les plus pressants, comme de lier une artère ouverte , exercer la compression pour arrêter une hémorrhagie, etc., etc. (1).

(i) Cette ambulance représente assez bien , pour les sièges , ce qu’est l’ambulance volante pour les combats en rase campagne ; innovation si belle , due à 1 illustre Larrey père , et qui a rendu et rendra toujours de si grands services à l’humanité. Cette institution fit une grande sensation parmi les soldats - ils étaient tous persuadés d’être secourus aussitôt qu’ils seraient blessés , et d’être enlevés immédiatement du champ de bataille. Auparavant, les réglements militaires voulaient que les ambulances se tinssent constamment à une lieue de l’armée. Rarement cl h $ arrivaient pour secourir les blessés , avant vingt-quatre , trente-six heures et davantage : aussi, beaucoup de blessés périssaient faute de secours. Ce sont ces funestes retards qui firent imaginer à M. Larrey les ambulances volantes , en 1792 , pendant la campagne du Rhin. Mais c’est seulement

Un aide-major et deux sous-aides , détachés de l’ambulance cîe réserve, étaient jour et nuit de service à celte ambulance de tranchée , et relevés à tour de rôle. Ces fonctions n’étaient certainement nas sans danger, car les bombes et les boulets de la citadelle traversèrent plusieurs fois les murailles de la maison et de l’église dans lesquelles elle était établie.

Les blessés étaient amenés à l’ambulance de réserve , pansés ou opérés immédiatement, et après quelques heures de repos sur des lits de camp recouverts de matelas ou de paille , transportés soit à •l’hôpital d’Anvers , s’ils étaient gravement atteints, ou s’ils avaient subi de grandes opérations, soit à l’hôpital de Malincs et autres villes voisines, si leurs blessures étaient légères. Chacune de ces évacuations avait régulièrement lieu deux fois par jour, le matin à neuf heures , et le soir à quatre heures. Elles étaient toujours accompagnées d’un ou plusieurs sous-aides, suivant que la gravité des cas l’exigeait.

Tous ces détails d’organisation intéressants à connaître , pour avoir une idée de ce qui se passait dans ce service de l’armée, m’ont été donnés par M. Zinch , qui me St l’accueil le plus bienveillant et le plus amical , et mit un empressement extrême à me mettre au courant de tout ce qui pouvait m’intéresser. Le souvenir de tous ses bons procédés ne sortira jamais de ma mémoire. Je dois aussi des remerciements bien sincères à M. F orvet et à M. liip- -polyte Larrey. Les premiers pas de ce dernier dans le service delà chirurgie militaire, présagent assez qu’il soutiendra dignement le nom de son illustre père. Les rensei-

en 1797 , dans les campagnes d’Italie , sous Bonaparte , qu’il oblint les moyens de les perfectionner et d’en compléter l’organisation sur le pied militaire. ( Voir , pour plus de détails à ce sujet, les Mémoires et Campagnes de M. Larrey. )

DU SIEGE DE LA CITADELLE d’aNVERS.

gnements et les documents que ces deux chirurgiens m ont fournis, m’ont été d’une grande utilité pour compléter cette relation.

L’hôpital militaire d Anvers était confié à MM. Gosué et Seutin. M. Gosué était médecin en chef de 1 "hôpital depuis de longues années. M. Seutin , ancien chirurgien militaire et actuellement chirurgien en chef de l’hôpital civil de Bruxelles, était accouru à Anvers aussitôt que les hostilités commencèrent. Il fut mis à la tête du service chirurgical de l'hôpital, service dont il s’est acquitté avec un zèle dont les blessés français ne sauraient trop se louer. Il fut admirablement secondé par M. Gosué dans cette tâche pénible. Je dois beaucoup à l'obligeance de tous les deux. On trouvera dans le cours de ce travail les communications bienveillantes qu’ils m’ont faites.

Leurs peines et leurs fatigues furent encore accrues par l'arrivée des blessés hollandais, qui, dès le 24 décembre, furent évacués de la citadelle sur l’hôpital militaire d’Anvers. Ces malheureux , qui étaient dans un état vraiment déplorable, fournirent encore quelques éléments à notre instruction, et à MM. Seutin e t Gosué une nouvelle occasion de déployer leur zèle et leur humanité (i).

(i) Ces Hollandais , au nombre de soixante-dix ou soixante-quinze, presque tous amputes d’un ou plusieurs membres , se trouvaient dans un état cruel avant la prise de la citadelle. Qu’on se figure trois cent cinquante blessés renfermés dans un réduit étroit , couchés sur de la paille , et si rapprochés les uns des autres qu'ils se touchaient ; et que , pour faire les pansements et les opérations, les chirurgiens hollandais étaient obligés de faire reculer les voisins des blessés, pour placer leurs pieds, et se mettre à cheval sur leur malade ; et , pour faire cette besogne , ils se tenaient à demi-courbés , le peu de hauteur de l’hôpital casemate ne leur permettant pas de prendre une autre attitude. Une odeur affreuse régnait dans cet endroit; on pouvait à peine y respirer! Il faut avoir vu cette citadelle après sa reddition , pour se faire une idée de l’horrible situation dans laquelle se trouvaient la garnison hollandaise et ses blessés. Cette citadelle présentait l’image du cahos ; tout y était bouleversé comme par un

ro

Quelques jours après l’arrivée des Hollandais blesses f M. Seuün fut rappelé à Bruxelles pour y reprendre ses fonctions à l’hôpital civil. Le service chirurgical de l’hôpi-

tremblement de terre prolongé. Des le 10 décembre (et la citadelle ne se rendit que le 23 ) , presque tous les bâtiments avaient été enfonces , détruits , incendiés ; le i i , la partie de la garnison qui n’était point de service , n'avait plus , pour se mettre à l’abri , que les poternes , les communications et les galeries; alors même, elle y était si entassée, qu’une moitié restait debout et à demi-courbée , pendant que l’autre restait assise ou couchée , pour prendre quelques heures de repos. Dans les derniers jours du siège , une partie de ces derniers abris ayant été enfoncée par les bombes , la garnison toute entière ne pouvait plus s’y loger. Alors , trois cents hommes , faute de place, étaient constamment en dehors des casemates demeurées intactes ; on les relevait de temps en temps , et d’autres , en nombre égal , venaient les remplacer , et demeuraient exposé-;, comme les premiers l’avaient, été , au feu terrible des assiégeants. On sait que le tir de ces derniers avait été calculé de telle sorte que, à chaque instant, à chaque minute , pour ainsi dire, il tombait un gros projectile dans la citadelle.

L’hôpital casemate' avait été lui-même enfoncé dans plusieurs points., par les bombes qui éclataient au milieu ou tout près des blessés. C’est alors qu’on \it plusieurs fois , à ce que me dit un chirurgien hollandais , des amputés chercher à s’échapper de leur misérable réduit , pour éviter les éclats de ces projectiles. Qu’on juge des effets de ces mouvements désordonnés sur les plaies des amputations, Aussi, ne dûmes-nous pas être étonnés de voir tant de ces p'aies dans un si mauvais état , tant de moignons coniques. Loin d’accuser de ces malheurs l’incapacité des chirnr** giens hollandais , comme on l’a injustement dit dans quelques journaux belges et français , nous dûmes plutôt les attribuer à la difficulté de leur position , et aux terreurs qu’éprouvaient les amputés. Les blessés hollandais , autres que les amputés , lurent, en vertu d’un article de la capitulation , conduits à bord de navires qui les transportèrent , par l’Escaut, à Berg-oop-Zom leur patrie. Il étaient au nombre de trois cents à peu près,

Les assiégés eurent deux cents et quelques hommes tués pendant le cours du siège. Tout occupés du soin delà conservation des vivants , ils enterraient leurs morts avec une extrême précipitation , dans les divers points du terrain les plus rapprochés d eux dans la citadelle. Aussi étaient-ils à peine couverts de terre , et quand on remuait le sol avec le bout du pied , on découvrait , de tous côtés, des cadavres â demi putréfiés , et exhalant, une rdeur infecte.

DU Sléc.E DE LA CITADELLE d’aNVEUS. ! l

tal militaire à' Anvers fat alors laissé à M. G-osué } qui le partagea de suite avec M. Forget , que M. Zéinclc avait laissé à Anvers pour le tenir au courant de la situation des blessés français , et les accompagner à leur retour en France. A M. Forget furent adjoints MM. Pérler et Thomassin , jeunes sous-aides fort instruits et très dévoués.

Cette disposition ne put qu être très agréable aux blessés français, qui, malgré les soins assidus et éclairés des médecins et chirurgiens belges, préféraient tout naturellement les recevoir de leurs compatriotes (i).

(i) Les militaires ont beaucoup d’attachement pour leurs chirurgiens > et ne laissent e'chapper aucune occasion de le leur témoigner. Tout le monde connaît cette scène attendrissante A1 Ambroise Paré, sur la brèche , au siège de Metz, où , presse dans les bras des generaux, béni des soldats , et ranimant par sa présence la garnison découragée , il eniend relentir autour de lui ce c;i si touchant et si flatteur : « Il est enfin arrivé , notre ami , notre ange tutélaire : nous ne risquons plus de mourir de nos blessures ! »

M. Larrey est devenu , dans une circonstance très marquante, l’objet de la plus vive sollicitude de la part des soldats. Voici comment iî raconte cette épisode de sa vie : « Au passage de la Berézina , j’étais près de périr dans la foule , lorsque , heureusement , je fus reconnu • aussitôt chacun s'empresse de favoriser mes efforts ; transporté par les soldats , de i’un à l'autre , je me trouvai , à ma grande surprise , en peu de moments sur le pont. Ce témoignage qu’ils me donnèrent de leur attachement , dans cette circonstance, me lit bientôt oublier et les dangers que j’avais courus , et la perte que je venais de faire de mes équipages. »

Du reste, au siège d’Anvers , rien n’avait été négligé pour ne pas compromettre inutilement la vie des hommes et assurer leur soulagement quand ils étaient blessés. La perte que l’armée a éprouvée est très regrettable , sans doute ; mais si on la compare aux. moyens de destruction contre lesquels nos troupes avaient à lutter , on eu conclura que jamais , peutêtre , on n’avait autant tenu compte de la vie des hommes. Cela sera un trait distinctif de celle courte, mais glorieuse campagne , dans laquelle la prudence et les soins paternels des chefs ont égalé le courage et la résignation des soldats. T.*s chirurgiens n’ont rien laissé à désirçr , et , parmi le*

L'armée française compta près de sept cents blessés , et cent et quelques tués. Parmi les premiers, deux cents militaires atteints des plus graves lésions furent évacués sur l’hôpital militaire d’Anvers. Ces braves compatriotes m'offrirent un vaste champ pour mes observations. Je vis toutes les espèces de blessures par armes à feu , par balles de fusil et de rempart, par biscaïens, boulets, obus, bombes, pierriers , par les éclats de pierres et de bois détachés par ces projectiles, etc., etc. Là, j’eus nombre de fois l’occasion de voir combien étaient justes les idées de notre illustre maître M. Dupuytren , sur les blessures par armes à feu ; là, j’eus aussi le plaisir de voir que les principes qu’il enseigna publiquement à l’Hôtel- Dieu de Paris , lors de la révolution de juillet en i83o, et les combats de juin en 1802 (1), n’étaient étrangers ni aux chirurgiens de l’armée

soldats infirmiers , plusieurs ont été tués en allant relever les blessés sous Je feu de la citadelle. A peine un militaire était-il frappé , que des brancards , placés à proximité , servaient à le transporter aux ambulances. Des secours de tous genres avaient été envoyés dans ces ambulances et aux hôpitaux militaires. Dès l’entrée de l’armée française en Belgique , l’intendant en chef avait fait , d’après les ordres du ministre de la guerre , les dispositions nécessaires pour le traitement des blessés , dans les hôpitaux belges. Plus de dix-huit cents places leur étaient réservées, et ce nombre a été bien plus que suffisant , puisque cinq ou six cents blessés , tout au plus , y ont été admis.

Tout était donc organisé, dans cette circonstance, de la manière la plus heureuse; tout était fait pour exciter la reconnaissance du blessé.

Si le siège s’était prolongé , de nouveaux secours seraient arrivés. Déjà des hommes de Fart se préparaient à venir de Berlin , soit pour offrir leurs services , soit pour étudier les blessures par armes à feu. J’ai vu trois ou quatre jeunes chirurgiens anglais qui étaient venus dans cette dernière intention. Mais la citadelle était rendue lorsqu’ils arrivèrent, et ils ne restèrent que peu de jours dans la ville.

f 1 j Voir les Leçons orales de Clinique chirurgicale , faites à FHôtel- Dieu de Paris , par M. Dupuytren ,• ouvrage publié par livraisons , chez, Germer Baillière.

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ni aux chirurgiens belges , et qu’ils étaient tous (l’accord sur leur utilité. Ces principes , nous aurons occasion de les rappeler souvent dans le cours de cette relation; et en attendant que M. Dupuytren les livre au public d'une manière complète et détaillée , dans l’ouvrage auquel nous travaillons avec mon ami M. Marx^ sous sa direction immédiate , nous ne manquerons pas d’en faire ressortir ici toute l’importance, tant sous le rapport théorique que sous le rapport pratique (1).

Les projectiles lancés par la poudre à canon sur le corps humain , produisent ou des contusions, ou des solutions de continuité. Les premières peuvent être simples ou compliquées , aux membres comme au tronc. Les secondes peuvent être, comme les premières, simples ou compliquées aux membres. Au tronc, elles peuvent se borner à intéresser unepartie de l’épaisseur des parois des cavités splanchniques, ou bi en être pénétrantes avec ou sans lésion des viscères que ces cavités renferment.

Parlons d’abord des contusions.

Ues contusions produites par / es projectiles lancés par

la poudre à canon .

Le siège d’Anvers nous a offert une grande quantité de contusions, produites par toute espèce de projectiles lancés, soit par des armes à feu portatives, ou par des bouches à feu: les unes simples, légères, Superficielles, et pour lesquelles beaucoup de militaires ne voulurent pas entrer à l’hôpital; les autres profondes , graves, accompagnées de grands désordres à l’intérieur des membres, des cavités,

(r) Cet ouvrage paraîtra très prochainement chez J. - B. Bailiiere ; Bina pression en est très avanoe'e.

très souvent suivies de la mort , et meme d une mort instantanée. Pour se rendre bien compte des faits que nous avons observés , entrons dans quelques détails sur la contusion et ses degrés.

La contusion est une lésion dans laquelle] les parties éprouvent , dans leur texture et dans une étendue plus ou moins grande, une altération qui varie depuis la rupture des vaisseaux les plus petits, jusqu'à la désorganisation la plus complète de ces parties. Cette blessure présente donc plusieurs degrés. M. Dupuyiren en admet quatre. Le premier consiste dans la rupture des vaisseaux les plus petits de la partie affectée, dans une infiltration de sang et dans une ecchymose. Dans le deuxième degré, il y a une rupture de vaisseaux d’un calibre plus fort, déchirure plus grande du tissu des parties, et épanchement d’une quantité plus ou moins grande de sang. Dans le troisième , il y a une altération plus profonde, et très souvent gangrène. Dans le quatrième enfin, il y a une véritable attrition , une* désorganisation complète de ces tissus.

Tous ces degrés peuvent être produits par les projectiles lancés par la poudre à canon; mais ce n’est que lorsqu’ils sont arrivés au terme de leur course , que les balles , les bi soaïens, les boulets, les pierres, les éclats de bombes , etc., peuvent produire ces effets, on bien lorsqu’ils frappent obliquement les tissus. Le premier degré est presque insignifiant dans la plupart des cas. La douleur est ordinairement peu forte, à moins que les parties contuses ne soient appuyées sur des os, ou bien que des nerfs un peu volumineux ne soient froissés par le projectile. Dans ce dernier cas. ;1 en résulte des fourmillements, un engourdissement d’une durée plus ou moins longue sur le trajet de ces nerfs, une paralysie momentanée plus ou moins complète des muscles auxquels ces nerfs se distribuent. Tel est, par exemple,

DU SIEGE DE LA CI i AI) ELLE d’aNVERS.

la contusion du nerf radial, du cubital, du frontal, dusapliène externe, interne, etc., etc.... Souvent des névralgies permanentes, ou au moins d’une longue durée, sont le résultat de ces contusions.

L ecchymose, résultat de l’infiltration du sang, consiste, quand elle est à la surface du corps , en une tache violette * devenant successivement bleue , verte, jaune, et qui disparaît tout -à-fait au bout d’un temps plus ou moins long. Cette ecchymose ne paraît que lorsqu’elle est superficielle; immédiatement, lorsqu’elle est dans l’épaisseur de la peau; deux, trois jours après, et même davantage , quand elle est dans le tissu cellulaire sous-cutané : elle ne paraît pas quand elle est profonde.

Ce degré de la contusion constitue une maladie légère, dans le plus grand nombre de cas , et qui n’exige que le repos, l’emploi de résolutifs de nature sédative, tels que l’acétate de plomb étendu d’eau , ou bien quelques émollients unis aux narcotiques, etc., etc.

Nous venons de dire que la contusion au premier degré était une maladie légère, ordinairement ; c’est à dessein que nous avons dit ordinairement , car lorsqu’elle siège sur des organes profonds , elle peut y faire naître une inflammation fâcheuse; quand elle siège sur des organes glanduleux , comme le testicule chez l’homme , la mamelle chez la îemme , elle peut amener des indurations chroniques , des dégénérescences squirrheuses, cancéreuses; sur les os, elle peut agir de meme. Enfin , elle peut amener la perte de certains organes délicats et superficiellement placés; de l’œil . par exemple.

Voici un fait de cette nature que j’ai observé au siège (C Anvers,

Fonteneau , âgé de vingt-six ans, chasseur au dixneuvième régiment d’infanterie légère, était de ser-

RELATION CHTRURGÎCALE

IÔ

vice avec sa compagnie à la tranchée , le 7 décembre 1802. Une bombe lombe au milieu de cette compagnie. Son arrivée est annoncée par un chasseur. Tous les soldats se jettent à plat ventre. La bombe tomba et éclata entre les jambes de Fonte ne au; lui seul fut blessé. Un éclat volumineux lui broya le pied et l’extrémité inférieure de la jambe. D’autres éclats, en très grand nombre, mais très petits, le frappèrent sur diverses parties de son corps , et lui firent une foule de contusions. Sa capote fut mise en pièces. Un de ces éclats entre autres le frappa à l’œil : il y ressentit une douleur vive, et peu d’instants après, il se manifesta à la paupière inférieure une ecchymose considérable.

L’amputation de la jambe ayant été jugée indispensable, fut immédiatement pratiquée à l’ambulance de réserve , et Fonteneau évacué sur l hôpital militaire Anvers. La contusion des paupières fut, pour ainsi dire, oubliée. Huit 011 dix jours après , l’ecchymose et le gonflement étant presque dissipés, le blessé s’aperçut qu’il ne voyait plus du tout de son œil. Le 26 décembre, époque à laquelle je pris son observation, son état général était parfaitement bon; sa plaie réunie par première intention était presque guérie ; il était sans fièvre, avait de l’appétit ; mais son œil gauche était tout-à-fait insensible â la lumière; la pupille était dilatée, immobile, d’un noir très foncé. Il 11’y avait aucune autre altération apparente dans les membranes et dans les

humeurs de l’œil. Mais Fonteneau 11e distinguait absolu¬

ment rien; l’amaurose était complète de ce côté.

Nous avons souvent vu à l’Hô tel-D :eu de Paris des amauroses , produites par le eboc de corps contondants sur le globe oculaire , comme un violent coup de poing, un coup de baguette , etc., etc. Ces chocs n étaient suivis d’aucune altération apparente dans les membranes et les humeurs de l’œil, qui conservaient leur transparence habituelle.

Cependant les malades étaient privés de la vue. Le plus ordinairement ces amauroses étaient incurables; on épuisait inutilement tous les moyens connus pour les guérir; les malades restaient presque toujours aveugles ou borgnes, suivant que la contusion avait porté sur un seul œil , ou sur tous les deux.

Dans le deuxième degré de la contusion, il y a déchirure de vaisseaux d’un calibre assez fort; d’où il résulte la formation de cayités remplies de sang, et par suite des tumeurs, de véritables foyers sanguins. Ces tumeurs fluctuantes à leur centre, parce que c’est là que se trouve l’épanchement, présentent à leur circonférence une résistance circulaire, qui, dans certaines circonstances, a été regardée comme le signe et la preuve d’une fracture avec enfoncement, quand ces tumeurs siégeaient au crâne. Cette résistance circulaire indique le lieu où les liquides cessent d’être épanchés, d’être réunis au foyer. C’est là où ils commencent à être infiltrés.

J’ai observé à Anvers un nombre très considérable de ces tumeurs ou bosses sanguines, qui étaient produites par des projectiles de divers volumes arrivés à la fin4 de leur course. J’ai parfaitement observé au crâne, et à la poitrine sur-tout, ces dépressions circulaires qui limitent le foyer sanguin , et l’illusion qu’elles produisent; elle est vraiment complète. On croirait à la voûte du crâne et sur le sternum, à une véritable fracture avec enfoncement très profond. On a beaucoup de peine à se défendre d’une pareille erreur. On conçoit que cette erreur serait fort préjudiciable aux blessés, si elle portait des personnes inexpérimentées à faire des incisions sur ces tumeurs , afin de voir en quel état se trouvent les os. Elle aurait au moins pour résultat de faire terminer, par suppuration, une maladie qui guérit le plus ordinairement sous l’influence des résolutifs de nature

sédative, des émissions sanguines locales, faites par des sangsues à la base des tumeurs, des émollients, de la diète, du repos, des boissons délayantes, etc., etc.

J’ai vu souvent aussi dans ces tumeurs qui étaient récentes , des battements très sensibles et isochrones à ceux du pouls. Ces battements , qui simulent jusques à un certain point des anévrysmes, sont dus à la rapidité avec laquelle le sang s’échappe des artérioles divisées. On conçoit qu’il faut bien se garder de prendre ces battements comme la preuve d’ouverture de vaisseaux considérables , et surtout d’agir en conséquence de cette erreur. Au bout de quelques heures , les parties distendues par le sang résistent à l’abord d’une nouvelle quantité de ce liquide, et les battements cessent.

Dans la contusion au troisième degré, il y a une grande désorganisation dans les parties frappées, qu’elles soient molles ou solides. Ce degré peut exister, comme le suivant, avec ou sans déchirure. Il s’établit au milieu de ces parties une lutte entre la vie et la mort. De là, cette nécessité de bien observer la marche des phénomènes que présente ce travail , afin de bien en diriger le traitement. Certaines parties sont tellement contuses que la vie y est détruite sans retour. Aucun effort de la nature ou de l’art ne peut l’y rappeler. Elles doivent être nécessairement éliminées , car elles forment escharre. Favoriser cette élimination des parties mortes, et éviter les effets de leur décomposition sur des parties vivantes , par des applications toniques spiritueuses , antiseptiques, telles que le quinquina, i’eau-de-vie camphrée, les chlorures étendus d’eau, etc., etc.; circonscrire l’inflammation des parties qui entoure cette gangrène dam des limites convenables; empêcher parles moyens appropriés qu’elle ne pèche par excès ou par défaut, car, dans l’un et l’autre cas , la vie s’éteindrait facilement dans les

tïlJ SIEGE DE LA CITADELLE D’ANVERS. 1$

parties contuses : tel est le traitement qu’exigent ces contusions , dont les projectiles lancés par la poudre à canon , et principalement par les bouches à feu, fournissent les plus nombreux exemples. C’est de cette manière qu’ont été traitées ces contusions à l’hôpital militaire d’Anvers,' et on n’a eu qu’à se louer des résultats obtenus.

Dans le quatrième degré de la contusion, il y a mort immédiate des tissus frappés ; il y a attrition. Ici, plus d’espérance de ranimer la vie, elle est perdue sans retour. Ces parties ainsi frappées d’attrition doivent être éliminées. Elles peuvent se présenter encore sous deux états : ou bien il y a en même temps une déchirure aux téguments; ou bien la peau, ayant résisté par son élasticité à l’action de la cause vulnérante, cache tous les désordres qui existent sous elle.

Parmi les effets très singuliers que produisent les boulets , bombes , biscaïens et autres gros projectiles , c’est ce dernier qui a le plus vivement frappé les praticiens, et il ne cesse même d’être encore, pour le vulgaire, une source de suppositions plus absurdes les unes que les autres. La peau est tout-à-fait intacte, on n’y remarque souvent pas même la moindre ecchymose ; mais on retrouve le tissu cellulaire sous-jacent, les muscles, les os, les organes profonds, déchirés, broyés et réduits en bouillie.

On imputa d’abord ces phénomènes à la commotion violente que I on supposait communiquée à Pair par le boulet même; on imaginait que ce fluide élastique , étant rapidement déplacé par la rencontre du projectile, était capable d’exercer sur les corps environnants une pression suffisante pour détruire leurs différentes parties. C’est ce que l’on nomma contusion par l'air , contusion par le vent du boulet, Comment pouvait naître cette compression violente au milieu de l’air libre? Si cette théorie était fondée, comment

se faisait-il, que dans tant de batailles , des soldats, des officiers ont leurs chapeaux, leurs plumets, leurs armes, leurs habits et meme leurs cheveux emporte's en partie, sans en éprouver d’accidents? Dans bien des circonstances, des portions du corps sont emportées sans que les parties adjacentes en aient souffert. Des militaires ont eu le bout du nez emporté par un boulet de canon, sans que la respiration ait été altérée le moins du monde.

On a dit ensuite que les contusions causées par l air devaient être attribuées a un choc électrique sur les parties: on supposait que le boulet avait acquis de Félectricité par le frottement qu’il exerce sur les parois du canon , et qu’il se décharge au moment où il passe au devant de la personne; mais on sait que les métaux ne s’électrisent pas par le frot- tentent. Cette explication ne vaut donc pas mieux que Fautre.

Ces effets dépendent des boulets eux-mêmes qui frappent réellement les parties. Les différents mouvements quele boulet éprouve dans sa course, et l’élasticité de la peau nous expliquent très bien comment surviennent les désordres intérieurs, sans solution de continuité. Le boulet se meut dans un espace donné, par un mouvement rectiligne que lui imprime la puissance qui Fa lancé;si dans cemoment ilrencontreunede nos parties, il l’emporte dans une étendue relative à la masse qu’il frappe; c’est ainsi qu’il emporte souvent des membres entiers, le bras, la jambe, la cuisse, et les jette au loin; nous avons été plusieurs fois témoin de ce fait au siège àé Anvers. Mais le boulet, après avoir parcouru une certaine distance, éprouve, par la résistance de l’air et Fattraction de la terre, un mouvement décomposé qui le fait tourner sur son axe, dans le sens de la diagonale. Lorsqu’il tombe à la fin de sa course, s’il vient à rencontrer une partie de notre corps, il la parcourt dans une étendue plus ou moins grande de sa circonférence, absolument comme agit la roue d’une voi-

turc qui passe obliquement sur la cuisse ou sur la jambe d’un individu étendu sur le sol. La peau, douée d une grande élasticité , cède à l’impulsion de ce corps contondant» et celles qui offrent de la résistance , tels que les os, les tendons, les muscles, les aponévroses , se fracturent, se rom® pent, se déchirent; par la même raison il arrive que les viscères intérieurs se déchirent. Au premier aspect, toutes les parties semblent être dans l’état d’intégrité; mais des recherches attentives ne permettent pas long-temps de douter du désordre intérieur.

M. Dupuytren , dans le cours de ses leçons cliniques ordinaires, et dans celles qu’il a faites spécialement et à diverses reprises sur les blessures par armes à feu , a longtemps insisté sur ces désordres profonds dans les violentes contusions; il citait sur-tout, à cette occasion, le fait remarquable suivant qui a déjà été publié (i).

Un soldat français fut blessé, en i8i4 , sous les murs de Paris, par un boulet de canon qui le frappa au flanc gauche sans produire de plaie extérieure; il fut transporté à l’ambulance que M. Dupuytren avait établie à La Vilïetle. Ses camarades ne lui voyant aucune plaie croyaient qu’il n’avait cherché qu'un prétexte pour quitter le champ de bataille; mais en examinant la partie frappée, M. Dupuytren découvrit qu’elle était violette, fluctuante et désorganisée à une grande profondeur. Le blessé fut ramené à l’Hôtel-Dieu, et il succomba plusieurs jours après. A son autopsie on trouva le tissu cellulaire sous-cutané, la masse du sacro-lombaire, les parois de l’abdomen, le rein gauche réduits en bouillie, les nerfs lombaires déchirés, les apophyses transverses des vertèbres lombaires et les dernières côtes vermoulues, la

(i) Leçons orales de Clinique chirurgicale de M. Dupuytren , par uns société de médecins.

RELATION CflIRUAGtCALE

cavité abdominale , et le côté blessé de la poitrine remplis de sang noirâtre; la peau seule avait résisté à Faction du boulet.

Cette observation que M. Dupuytren nous rappelait souvent dans ses leçons cliniques, afin de nous mettre en défiance sur les contusions profondes , mais peu graves en apparence, j’ai eu l’occasion de la renouveler un grand nombre de fois dans mon voyage à Anvers. Là , j’eus aussi l’occasion de voir que ce préjugé de l’action funeste du vent du boulet , est toujours très répandu parmi les militaires. Voici les faits que j’ai recueillis sur ce sujet intéressant.

« Le capitaine du génie Coutault , étant de service à la tranchée, fut frappé à la partie inférieure et latérale de la poitrine par un boulet de gros calibre. Renversé parla violence du choc, il ne put prononcer que quelques paroles entrecoupées et mourut presque au moment. On le transporta à l’ambulance de réserve à Berchem, Ses habits qui ne présentaient aucune déchirure lui furent ôlés t et on ne trouva sur la peau delà poitrine et de tout le reste du corps, aucune plaie, aucune ecchymose. Aussitôt tous les militaires de s’écrier que c’était le vent du boulet qui avait tué le capitaine, lorsque M. Forge t , en palpant avec soin le côté de la poitrine , trouva quatre ou cinq côtes enfoncées , fracturées , réduites en esquilles nombreuses , les parties molles sous-jacentes en bouillie, ce qui permettait à la main de pénétrer par l’intermédiaire de la peau qui cédait jusqu’au milieu de l’intérieur du thorax. Cet examen suffit pour s’expliquer parfaitement bien la mort de cet officier (i).

Tel fut encore le sort de Ventre . soldat du 5oe régiment

(i) On est très étonne de voir un auteur distingué comme Dufouart , soutenir encore cette vieille erreur d1 Ambroise Paré , sur le vent des boulets. Dujouart soutient en effet , dans son ouvrage publie' en 1801 , qu'il a vu un jeune fantassin dont les deux tibias avaient été fracturés par le recu| de l’air produit par le boulet.

DU SIEGE DE LA CITADELLE d’aNTERS.

ri3

de ligne, qui reçut, le 18 décembre 1882, un coup de boulet à la partie postérieure de l'épaule; il en résulta une fracture comminutive de l'omoplate et de la partie postérieure de plusieurs vraies côtes, La peau n’avait ni plaie, ni ecchymose.

V entre ne survécut qu'un jour à cette blessure; il mourut le 19 après avoir craché beaucoup de sang et éprouvé constamment une grande oppression. Le poumon correspondant avait été contus et déchiré dans une grande étendue.

D'autres militaires qui furent aussi gravement atteints et ne succombèrent pas, présentèrent néanmoins un très grand intérêt.

Tel fut Ogier , âgé de 24 ans, fusilier au 5oc régiment d’infanterie de ligne; il reçut, le 16 décembre i852, un coup de mitraille dans le côté. Le projectile qui le frappa était un biscaïen on un petit boulet. Son action eut lieu sur la partie latérale droite de la poitrine, sur les cinquième, sixième et septième vraies côtes dont la partie moyenne fut fracturée; la peau fut tout -à-fait épargnée. Pendant trois jours Ogier cracha beaucoup de sang: trois saignées abondantes pratiquées , une chaque jour, firent cesser cet accident. Ogier était le 27 décembre dans un très bon état.

Tertiau , âgé de 22 ans, fusilier au 5e régiment de ligne, reçut, le 9 décembre 1802, un coup de boulet mort au niveau du tiers supérieur de l’humérus ; cet os fut fracturé simplement, c’est-à-dire en travers; la peau ('tait intacte, aucun accident ne survint. U11 appareil ordinaire des fractures du bras, fut appliqué, et le blessé était dans le meilleur état le 26 décembre.

/T illiaume , âgé de 25 ans, fusilier au 18e régiment d’infanterie de ligne, reçut, le 18 décembre, dans la tranchée , un éclat de bombe à la partie antérieure et supérieure de la poitrine ; il fut renversé sur le coup, relevé de suite par ses camarades et transporté à rambulance. On ne dé^

couvrit aucune espèce de lésion à la peau ; il n’y avait pa& d’ecchymose. On ne reconnut point de fracture aux côtes; mais la commotion générale était assez forte, et le blessé crachait abondamment du sang. ïi fut évacué sur l’hôpital militaire d’Anvers. Une large saignée fut pratiquée; elle soulagea beaucoup le malade. Pendant quatre jours consécutifs, le blessé continua à cracher du sang, mais il était moins abondant , et l’oppression considérablement diminuée. Une nouvelle saignée fut pratiquée et amena une amélioration qui ne cessa de s’accroître. Le 28 décembre le malade était très bien; il avait évidemment eu une contusion du poumon.

J’ai vu à l’hôpital militaire d’Anvers, un soldat qui avait reçu un coup de boulet mort à la partie externe et supérieure du bras. Il n’y avait rien d’apparent à la peau, mais une luxation de l’humérus s’était faite. Je ne puis donner d’autres détails sur ce blessé dont j’ai égaré l’observation. Je le regrette, car je l’avais prise avec soin, et ses détails étaient intéressants.

Voici une autre observation d’une contusion violente sur le rachis, et qui , sans avoir altéré la peau, a porté cependant son action sur la moelle épinière.

Gctuché (André), âgé de ving-six ans, d’une constitution athlétique, soldat au 8e régiment d’artillerie, fut atteint, le 22 décembre 1882 , d’un éclat de bombe entre les deux épaules, tout-à-lait à la base du cou, et vis-à-vis les premières vertèbres dorsales.il tomba à l’instant même, mais sans perdre connaissance; il lui était impossible de remuer ses membres supérieurs et inférieurs. On ne trouva ni plaie, ni ecchymose, ni altération quelconque de forme sur le point indiqué. Le blessé fut transporté à l’hôpital militaire ü Anvers. Je 1 e vis immédiatement après son arrivée et quelques instants aptès qu i! eut reçu sa blessure; il y avait une

DU SI^GE DE LA CITADELLE d’aNVERS.

meurtrissure très légère à la peau , et une faible tuméfaction sous-jacente ; du reste, il y avait impossibilité absolue de remuer les bras ou les jambes. Gauche restait couché dans la position où on le mettait , sans pouvoir exécuter le moindre mouvement. La sensibilité était néanmoins conservée dans les membres et au tronc. Le malade sentait le besoin d’uriner etde rendre ses matières fécales; il les rendait et les retenait à volonté. La respiration se faisait librement; les facultés intellectuelles étaient intactes. Malgré les saignées générales et locales, les ventouses scarifiées , les révulsifs sur le cours intestinal, etc., etc. , les mouvements ne se rétablirent point; et lorsque je quittai Anvers , le 2 janvier , l’état du blessé s’était meme aggravé d’une manière très fâcheuse; il avait de la fièvre, beaucoup de délire, de la difficulté à respirer, et tout semblait présager une terminaison funeste Ce bl essé a très probablement une fracture des vertèbres avec enfoncement des fragments dans le canal vertébral , et compression de la moelle épinière.

Je me souviens encore d’un soldat qui reçut dans le dos un éclat de bombe qui était tombée tout près de lui; cet éclat frappa sur son havre-sac , mit celui-ci en pièces ainsi que tous les effets qu’il contenait, et lui fit une forte contusion à la partie postérieure de la poitrine , sans altération à la peau, sans fracture aux os; mais il eut très certainement une contusion au poumon, car il fut atteint immédiatement d une grande oppression et d’un crachement de sang abondant qui dura pendant plusieurs jours, et ne céda qu’aux saignées générales répétées, et aux autres moyens appropriés.

On trouve dans les auteurs anciens et modernes quelques observations analogues à celles que nous venons de rapporter; mais ils n’ont généralement pas assez insisté sur la manière dont agissaient les corps contondants. Nous

RELATION CHIRUr.GICiLt;

excepterons toutefois M. Larrey , qui, dans ses ouvrages, et principalement dans ses Mémoires , a longuement, et à plusieurs reprises, disserté sur ce point, et donné des observations pleines d’intérêt. C’est ainsi qu’au siège de Roses, il vit deux canonniers ayant à peu près le même genre de blessures, ils avaient été frappés par un boulet de gros calibre qui , à la fin de sa course , leur avait rasé postérieurement les deux épaules. Chez l’un d’eux, il reconnut une légère ecchymose à toute la région postérieure du tronc, sans solution de continuité apparente; il respirait à peine, et crachait une grande quantité de sang vermeil et écumeux; il mourut une heure après l’accident. A l’autopsie, on trouva la peau intacte; mais les muscles, les aponévroses, les nerfs et les vaisseaux des épaules, étaient rompus et déchirés, les omoplates fracassées , les apophyses épineuses des vertèbres correspondantes du dos, et l’extrémité postérieure des côtes voisines fracturées; la moelle épinière était engorgée, le parenchyme des poumons dilacéré vers les points correspondants, et il s’était fait un épanchement considérable dans les deux cavités de la poitrine. Chez le second canonnier on trouva les mêmes désordres (1).

Dans la campagne de Pologne, M. de Ségur , aide-de~ camp de Murat , alors grand duc de Berg, eut l’avant-hras emporté par un boulet. Ce projectile qui lui avait emporté l’avant-bras’ au dessus de larticuJalion du coude, avait en même temps touché le côté correspondantde la poitrine. Mais , ajoute M. Larrey , comme ce projectile était dans le fort de sa course , on vit le contraire de ce qui arrive lorsqu’il est à la fin de sa parabole; la peau fut écorchée dans une grande étendue, et le muscle grand dorsal entamé,

(0 Vo y. Mémoires de Chirurgie militaire , t. II. Mémoire 'sur les Am, . publiions* *

taudis que les côtes étaient restées intactes, et que les organes de la poitrine n'avaient pas été dérangés un seul instant de leurs fonctions. Il n’en eût pas été de mèuie, si le boulet bavait touchée étant à la fin de sa course : la peau se serait trouvé intacte, tandis que les côtes auraient été infailliblement fracturées et les poumons dilacérés, ce qui eût fait promptement périr le blessé (i).

Un fusilier grenadier qui fut effleuré par un boulet, à la bataille de TVagram , fut tout-à-coup privé de la voix et de la parole, et il est resté complètement muet. Ce projectile était passé obliquement sur la poitrine et sur la partie supérieure du bas-ventre. Il n'y eut ni plaie ni ecchymose; et suivant M. Larrey , le nerf pneumo gastrique paraît avoir reçu tous les effets du choc , transmis au dedans par le projectile. Le blessé , d’abord tombé en syncope, indiqua par écrit qu’il éprouvait une sorte d’engourdissement qui s’étendait depuis le creux de l’estomac, le long de la poitrine et du cou , jusques à la langue. Le mutisme demeura complet. Le goût fut aussi presque tout-à-fait détruit. L’estomac paraissait avoir perdu également de sa sensibilité et de sa contractilité, car les digestions étaient lentes et pénibles. Le malade avait perdu l’appétit, et l’émétique, donné à plusieurs reprises, ne put produire aucun vomissement.

Sur un autre grenadier à cheval, un boulet avait effleuré le cou. Les parties restèrent intactes, à peine si on trouva mie légère ecchymose sur la peau du cou et la partie supérieure de la poitrine. Le blessé perdit aussi la voix et la parole. M. Larrey explique ce phénomène comme chez le premier (2).

Des boulets arrivés à la fin de leur course, ou frappant

fi) Mémoires de Chirurgie militaire , t. III, p. 79. (a) Mémoires de Chirurgie militaire , t. III , p. 40 1 .

très obliquement les parois abdominales, ont déterminé, en laissant la peau intacte, tantôt des hernies ventrales , parce que les muscles de ces parois ont été rompus , ou bien, dans d’autres circonstances, tout en laissant les parois intactes (peau et muscles), ont altéré profondément, brisé, désorganisé, broyé les viscères contenus dans l’abdomen.

Dans la campagne Autriche , en 1809 , M. Larrey vit, à l’hôpital de Reneveck , un grenadier , qui lui fui apporté sept jours après la bataille d’Essling , pour une tumeur au bas-ventre, située à trois travers de doigt de l’ombilic, du côté droit , et de la grosseur du poing. Cette tumeur, fortement eccbymosée , disparaissait lorsque le malade était couché sur le dos, et reparaissait quand il était debout. C'était une hernie formée par l’intestin et l’épiploon. Ce grenadier avait été touché par un boulet arrivé à la fin de sa< course. Les vêtements et la peau du bas-ventre, pressés par ce projectile, avaient cédé, à cause de leur élasticité, à son impulsion; mais le muscle sterno-pubien et les aponévroses des muscles abdominaux , moins élastiques, s’étaient rompus , et la hernie ventrale avait eu lieu au même instant (1).

M. Larrey cite , en outre , beaucoup d’observations de militaires ainsi frappés sur les parois abdominales par des boulets arrivés à la fin de leur course, et qui , laissant les parois abdominales intactes, avaient lésé profondément les viscères qui sont contenus dans cette cavité, produit des épanchements sanguins, biliaires, slercoraux, etc., et amené la mort des malades , ou causé les plus graves accidents.

Ce ne sont pas seulement les gros projectiles lancés par la poudre à canon , qui peuvent produire ces contusions cachées et si dangereuses ; il est une foule de corps durs appliqués avec violence sur nos parties, qui peuvent produire les

(q) il 1cm pires de Chiruigie militaire , t. III, p. 333.

mêmes désordres. C’est ainsi qu’on voit qu’une pierre, une poutre, un corps dur et lourd tout à la fois, qui vient Irapper la paroi abdominale, peut, en laissant intacte cette paroi , rompre le foie, la rate, le rein , l’estomac , l’intestin, la vessie, etc, , etc. C est ainsi qu’un coup , porté sur la paroi antérieure de l’abdomen, lorsque la vessie , l’estomac ou le canal intestinal sont distendus par l’urine ou les aliments , peut produire la rupture de ces viscères, tout en respectant les parois abdominales. M. D upuytren rapportait, à sa Clinique, l’observation d’un Anglais qui , après être resté longtemps à table , se prit de querelle avec un autre Anglais , et reçut de ce dernier un coup de pied dans la région hypogastrique ; sa vessie, qui était alors remplie d’urine , fut rompue ; il succomba au bout de quelques jours. Tel fut encore le sort d’une femme qui , n’ayant pas uriné depuis près d une journée, fut maltraitée , foulée aux pieds par un charretier, et eut aussi la vessie rompue. La rupture de l’intestin grêle, rupture plus ou moins complète, dans des circonstances pareilles , par un coup de pierre , de bâton , de brouette , par un coup de pied de cheval, etc. , etc. , est assez commune. J’ai publié, il y a quelques années (en 1826), dans la Bibliothèque médicale , deux faits de cette nature; et l’ouvrage de M. Jobert , sur les plaies du canal intestinal , en renferme de fort intéressants (1). M. D upuytren a observé ces ruptures dans le gros intestin , et il a même vu le rectum rompu, complètement séparé en deux parties.

On ne peut guères concevoir ces phénomènes qu’en admettant que les intestins ont été rompus en se contractant d’une manière subite, pour échapper à Faction d’une violence imminenle , ou bien qu’ils ont été transformés en une

(1) Voyez, t. I, Traité théorique et pratique des maladies du canal intestinal.

masse solide, comme le foie , masse qui est susceptible de se rompre sur quelqu'un de ses points, ainsi qu'il arrive souvent à ce dernier organe , par suite de violences extérieures exercées sur les parois abdominales (i).

Si des causes vulnérantes dune nature pareille, tels que coups de pieds d'homme ou de cheval, roue de voiture pesamment chargée , etc. , etc. , peuvent donner lieu à des contusions profondes , en laissant intacte la peau qui les recouvre, on doit concevoir facilement que les gros projectiles, tels que les boulets, biscaïens.etc., etc., peuvent aussi les produire; mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, il faut, pour qu'ils déterminent un pareil effet , qu'ils soient arrivés au terme de leur course, ou qu’ils frappent très obliquement, sans quoi ils enlèvent les parties qu’ils touchent, sans altérer les parties profondes. Nous en avons eu la preuve à Anvers sur un militaire qui , étant à la tranchée , fut , dans les derniers jours du siège, frappé au ventre, par un boulet de gros calibre, doué de toute sa force : toute la paroi antérieure de l’abdomen fut enlevée , d’une crête de l’os des îles à l’autre, de la manière la plus nette, et absolument comme si on l’a-

(i) Dans une de ses dernières leçons cliniques à l’Hôl.el-Dieu ( 12 janvier i833 ) , M. Dupuytren a encore montré un exemple tout récent de ce s contusions cachées : une femme fut apportée à l’Hôtel-Dieu , dans un état de mort apparente. O11 ne donna aucun renseignement sur son compte; on ne vit aucune contusion , aucune plaie sur son corps. Ellç succomba quelques heures après son entrée dans l’hôpital. A son autopsie , on trouva les muscles de la fesse réduits en bouillie , ainsi que ceux de la partie interne et supérieure de la cuisse ; la branche horizontale du pubis brisée en plusieurs fragments et enfoncée, le sacrum fracturé comminutivement , le corps de plusieurs vertèbres lombaires , ainsi que leurs apophyses épineuse et transverse, fracassées , et formant un grand nombre d’esquilles. Quelle a été la cause de ces effrayants désordres , qui étaient cachés par l’état sain de la peau ? Probablement une voiture , pesamment chargée , aura passé sur le corps de cette femme.

DU SIEGE DE LA CITADELLE D’ANVERS. 3l

vail dcUchée avec un instrument tranchant. Les viscères abdominaux, qui firent de suite irruption à travers cette épouvantable plaie, 11’offrirent pas la plus légère altération; iis n avaient point été atteints. Le même boulet enleva en même temps 1 avant-bras à ce malheureux militaire , qui vécut peu d’instants après avoir reçu cette double blessure.

Si ce boulet était arrivé à la fin de sa course , il est très certain que , au lieu de produire une plaie aux parois abdominales , sans léser les viscères, il aurait laissé ces parois intactes, et rompu les intestins et autres organes. Mais au lieu de cela il était doué de toute sa force quand il a atteint notre blessé, et alors il ne s’est pas borné à effleurer la partie et à la confondre, mais il l’a enlevée, parce qu’il a touché une assez grande partie de son épaisseur (i).

Les balles ont , en petit, une action semblable à celle des gros projectiles; elles peuvent produire, comme eux, des contusions profondes, tout en laissant intactes la peau et autrès enveloppes protectrices des viscères. Cette action même se fait sentir à travers les os. C’est ainsi qu’on voit survenir des contusions du cerveau à la suite des percussions violentes du crâne : percussions violentes qui n’étaient cependant point suivies de fracture. Ce fait est. connu depuis longtemps, et Ramberg JDocloens avait déjà, dans le seizième siècle , cherché à fixer l’attention des observateurs sur ce

(i ) Un phénomène digne de remarque , et que M. Dvpuylren nous a dit avoir quelquefois observe' à la suite des coups de boulet qui avaient pio-* duit de ces contusions profondes , sans aliénation à la peau , c’est un affaiblissement très grand dans les parois des veines, et la formation de varices nombreuses et volumineuses. Il a fait sur-tout cette remarque à la suite des coups de boulet qui avaient frappe la hanebe.

fait (1). Mais c’est dans ces derniers temps seulement qu’on s en est occupé d’une manière suivie. Nous avons eu occasion , à Anvers , d’observer un grand nombre de blessures de ce genre ; nous en parlerons dans un autre endroit de cette relation.

Les solutions de continuité, qui étaient produites par les projectiles lancés par la poudre à canon , et que j'ai eu occasion d’observer dans l’expédition d’Anvers , ont présenté de grandes différences dans leur aspect , leur forme , leur grandeur, leur complication, etc., etc., circonstances qui dépendirent sur-tout de la nature très variée des projectiles; les balles , les biscaïens, boulets , éclats de bombe et d’obus , n’ayant pas tous une manière exactement semblable d’agir.

Nous avons vu un grand nombre de coups de balles de fusil de munition ou de rempart , qui ont simplement traversé les parties molles d’un membre, comme le bras , le mollet, la cuisse, etc., etc., sans intéresser aucun organe important , os, nerf ou artère d’un certain volume. Dans ces cas simples, comme dans d’autres plus graves d’ailleurs, nous avons remarqué la forme constante des ouvertures d'entrée et de sortie des balles ; les premières, rondes , nettes, régulières, et faites comme avec un emporte-pièce; les secondes, au contraire, inégales, irrégulières, comme déchirées , et incomparablement beaucoup plus grandes. Cette disposition constante des ouvertures des balles , nous ne l’avions pas vue en juillet i83o. La raison s’en trouve dans la distance à laquelle les coups de feu avaient été tirés. A cette époque, en effet, les coups étaient tirés de fort

(O Medicinalium ohservatioriurn exempta rara. Coloa , i58i, in-8°.

DU sieDe de la citadelle d*anvers.

prés , et souvent meme, presque à bout portant ; et souvent aussi on observait que l’ouverture d’entrée était plus grande que l’ouverture de sortie. A Anvers , au contraire, ces memes coups étaient reçus de loin , ou au moins d’assez loin : c’est Tunique cause des différences que nous avons observées. Nous allons nous arrêter quelques instants sur ces phénomènes ; mais avant , citons une des observations les plus remarquables que nous ayons faites , et qui présente à elle seule une réunion de circonstances des plus intéressantes , qui méritent toutes de fixer l’attention du lecteur.

M. Magnien , âgé de quarante-cinq ans, doué d’une constitution très vigoureuse, ancien garde-du-corps à pied , et actuellement sous-lieutenant de grenadiers au vingt-cinquième régiment d infanterie de ligne, essuya, le 5 décembre i832 , un coup de mitraille qui lui fit deux blessures très graves : l une au talon , et qui consista dans l’enlèvement d’une portion du calcanéum, avec une assez grande perte de substance aux chairs, et l’autre au coude; c’est de cette dernière dont nous voulons sur-tout entretenir nos lecteurs. Cette blessure fut causée par un très petit biscaïen en fer, du poids d’un quart de livre à peu près, et du volume d’une petite noix; il pénétra à la partie postérieure du bras , à deux pouces au-dessus de l’olécrane , fractura comminutivement l’extrémité inférieure de l’humérus , et sortit après avoir labouré les chairs à la partie moyenne et antérieure de l’avant-bras. Voici les particularités de cette blessure : la manche de l’habit de cet officier était collante sur son bras; la balle, en entrant, fit en arrière de cette manche, une ouverture ronde, nette et exactement faite comme avec un emporte-pièce , il en fut de même de la chemise et des chairs de la partie postérieure du bras. Après

RELATION CHTRURG! CALE

avoir traversé le bras et l’avant-bras , elle fit aux parties molles de ce membre une ouverture inégale et déchirée , et deux ou trois fois au moins supérieure en étendue à celle d’entrée. En sortant du milieu des chairs de l’avant-bras , et après avoir considérablement perdu de sa force , elle rencontra en avant la chemise qui était peu serrée sur la peau , la poussa en avant et la fit sortir, sans la perforer, à travers la manche collante de la capottede drap, qui fut déchirée et fendue dans ce point: elle présenta là quatre petits lambeaux , au lieu d’une ouverture arrondie comme on le remarquait à la partie postérieure. La chemisé passa, comme nous l’avons dit , à travers cette ouverture de la capotte, mais sans être déchirée, et eîie forma un prolongement de quelques pouces de longueur , représentant un véritable doigt de gant non perforé , et au fond duquel se trouvait le petit biscaïen. Nous abandonnons ici l’observation de ce blessé, car nous ne voulons l’éludier, pour le moment, que sous le rapport des efïets physiques qui ont été produits par le projectile. Nous avons vu que l’ouverture postérieure faite à la manche de la capotte , serrée sur le bras et à la chemise qui ne l’était point aussi exactement , était tout-à-fait ronde , qu’il en était de même de celle des chairs de la partie postérieure du bras ; mais que l’ouverture faite antérieurement aux chairs était inégale , déchirée ? irrégulière , beaucoup plus grande ; que la chemise , non collante à l avant- bras , avait été poussée , sans être déchirée , à travers une ouverture de la capotte , qui présentait comme l'avant-bras , une déchirure en croix de Malte , et plus grande que celle du bras. Tous ces phénomènes physiques , si singuliers en apparence , peuvent être fort bien expliqués. Quelques considérations sur l’action des projectiles sur les corps inertes , nous rendront faciles à

comprendre ceux que ion observe sur le corps humain.

Lorsqu’une balle de plomb , lancée par un fusil , frappe directement un mur recouvert d’une couche de plâtre assez, épaisse, elle fait un trou dans ce tissu peu résistant, et s’y loge. Si la couche de plâtre n’est pas très épaisse , elle la traverse de part en part , sans produire d’éclatement sur aucun point de son trajet. Quand elle traverse une planche d’un ou deux pouces d’épaisseur , elle fait , à son ouverture d’entrée, un trou fort net, mais à sa sortie , un trou beaucoup plus large , inégal et entouré d’éclats de bois à moitié détachés du reste de la planche. M. Dupuytren a fait faire , sur ce point , des expériences très nombreuses à Saint- Cloud. M. jJ mal , alors interne à la maison de convalescence établie dans cet endroit pour les blessés de juillet, les a rapportées dans son Mémoire sur les plaies par armes à feu{ i). Plusieurs planches, d’un pouce d’épaisseur, placées verticalement les unes derrière les autres , à des distances égales , et réunies d’une manière solide , par deux autres planches transversales , ont été traversées par des balles de plomb. Voici les résultats qui furent obtenus : la première planche offrait deux ouvertures bien différentes; celle d’entrée présentait à peu près le diamètre de la balle , celle de sortie était au contraire beaucoup plus large, et entourée de nombreuses esquilles , détachées en partie ou en totalité : l’ouverture d entrée de la deuxième planche , traversée par la même balle , était plus grande que celle de la première , mais bien plus petite que celle de sortie. Quant à l’ouver-

(i) Voyez Journal universel et hebdomadaire de médecine , etc., tom. I, i83o.

ture de sortie de la deuxième planche, elle était infiniment plus grande que celle de la première , et ainsi de suite pour toutes les autres planches ; de telle sorte que les ouvertures d’entrée et de sortie augmentaient à chaque planche, à mesure que la balle perdait de sa vitesse, et que chacune d’elles représentait un cône dont la base répondait à sa sortie. Une des principales causes qui fait que l’ouverture d’entrée des balles est plus petite que leur ouverture de sortie , est la suivante : les premières couches d’un corps traversé par une balle de plomb , étant appliquées sur les couches sous-jacentes , celles-ci y trouvent un point d’appui qui s’oppose à leur distension , à leur lacération; aussi la balle les traverset-elle d’une manière nette. Les couches postérieures , au contraire, n’étant soutenues par rien, la distension produite sur elles pat le projectile, doit être nécessairement plus grande; de là une perforation plus large et avec des éclats.

Ces différences dans les ouvertures d’entrée et de sortie des projectiles étaient sur-tout bien marquées sur les portes en bois, et sur les murs du bourg de Berchem , qui touche à Anvers , et qui était placé vis-à-vis la citadelle, et par conséquent exposé aux coups de canon qui étaient tirés de ce point.

Un grand nombre de maisons de ce village et de celles qui étaient dans la campagne , une église particulièrement , étaient criblées de boulets, bombes, biscaïens, balles de rempart, etc. Toutes présentaient les différences signalées dans les ouvertures d’entrée et de sortie, non-seulement sur les portes, fenêtres, grilles en bois, etc., mais encore sur les murailles les plus épaisses. J’en fis faire la remarque à M. Hippolyte Larrey, lorsque nous allâmes ensemble visiter les tranchées >

DU SlliGE DE LA CITADELLE D’ANVERS. 3^

îe 23 au matin , immédiatement après la cessation du feu.

Appliquons maintenant au corps humain vivant ces considérations sur les effets physiques des projectiles sur les corps inertes.

Le corps humain présente des parties molles et des parties dures; ces dernières peuvent être d'une consistance médiocre, comme les cartilages, les extrémités spongieuses des os; ou bien d une très grande densité, comme le corps de la plupart des os longs, la mâchoire inférieure , le rocher, etc., etc. Les balles, en atteignant ces diverses parties, s’y comportent d’une manière très différente.

Lorsque les parties molles d’une partie quelconque du corps, de la cuisse par exemple, sont traversées par une balle tirée à une certaine distance, l’ouverture d’entrée est constamment plus petite que l’ouverture de sortie. Celle-ci est inégale, déchirée et beaucoup plus grande que la première, qui est ronde, nette, et comme faite à l’aide d’un emporte-pièce.

Nous trouvons déjà une partie phénomènes des qui ont été observés sur les corps inertes. Si la balle est lancée à bout portant, les phénomènes seront différents, l’ouverture d’entrée sera, au contraire, plus large que l’ouverture de sortie; celle-ci sera comme dans le premier cas, mais la première sera évasée et en forme d’entonnoir, noire , brûlée, couverte de charbon et de grains de poudre. Le coup de feu , dans cette circonstance, a agi sur le corps humain comme il le fait sur une terre molle , humide ou peu consistante sur laquelle on le décharge à bout portant : c’est principalement, par les gaz résultant de la déflagration de la poudre qu’il agit; il y a eu dans ce coup de feu tiré à bout portant sur le corps humain, une double action pour l’ouverture d’entrée, celle de la balle, de la bourre , et celle de la poudre;

RELATION Cimi/P.GICÂLE

Faction de celte dernière en produit l’évasement. Quant & Fouverture de sortie, eile reste la même , c’est-à-dire iné-* gale et déchirée. C’est par l'appréciation de ces divers signes très caractéristiques, qu’il est possible de distinguer d’une manière à peu près certaine, si un coup a été tiré à distance ou à brûle pourpoint , comme on le dit ; fait dont l’appréciation peut être d’une extrême importance en médecine légale.

Qu’une balle frappe un os spongieux, comme le calcanéum, ou l’extrémité d’un os long, comme l’extrémité supérieure du tibia, de l’humérus, l’extrémité inférieure du fémur, elle se comportera sur ces parties comme nous l’avons vu sur la couche de plâtre ; elle peut le traverser complètement, y faire un canal, ou y rester, s’y loger, y faire enfin un simple trou. Dans ces cas , il n’y a point d’éclats , point d’esquilles , ou très peu; il n’y a pas de fracture com minutive, circonstance très heureuse et qui diminue de beaucoup la gravité de la blessure. Des expériences faites sur des cadavres, et des faits observés sur le vivant, viennent à l’appui de ce que nous venons de dire.

Une disposition anatomique particulière, résultant de l’âge du sujet, peut favoriser ces perforations des os sans fracture. En effet, dans l’enfance et la jeunesse , les os élant plus mous, plus spongieux , peuvent être bien plus facile ment traversés par des balles, sans qu’il en résulte d’éclats.

En i 85o, pendant que M. Dupuytren faisait ses belles leçons sur les blessures par armes à feu, j’ai fait des expériences sur ce sujet. J’ai tiré des coups de pistolet chargés à balle sur l’extrémité supérieure d’un tibia ; la balle a pénétré l’extrémité spongieuse de l’os , en s’y frayant un canal fort net. Elle est meme restée au fond de ce trou, et n’a point traversé Fos tout entier. Il n’existait aucun éclat ? aucune fracture dans les environs.

DU SIEGE DE LA CITADELLE d’aNVERS. 3 Ç)

Cette pièce a été montrée aux élèves à l’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu , avec plusieurs autres dont nous aurons occasion de parler.

J’ai vu , à Anvers , un soldat qui avait reçu une balle à la partie externe et inférieure de la cuisse. Cette balle , après avoir traversé la peau et les parties molles sous-jacentes, avait pénétré dans le condyle externe du fémur , et s’était entièrement cachée dans l’épaisseur du tissu spongieux de cet os, sans faire aucune espèce d’éclats. La balle fut extraite avec facilité , et le blessé guérit promptement. C’est M. Forget qui fit l’extraction de la balle.

En 1814 et 181 5 , on a vu un assez grand nombre de blessures de cette espèce. En juillet i83o, on a pu faire aussi les mêmes observations. Voici l’histoire abrégée de quelques-uns de ces faits,

Kindermann , soldat de la jeune garde impériale française , reçut, au combat d’Àrcis-sur- Aube , en i8i4, une balle qui lui traversa de part en part le tibia droit, à son tiers supérieur. On constata à l’hôpital d'Arcis, que le tibia n’était pas fracturé, mais simplement traversé. Kinder mann fut alors dirigé sur Paris, et arriva à 1 Hôtel-Dieu le '20 mai i8i4, dans l’état suivant : gonflement au tiers supérieur de la jambe droite ; deux ouvertures, l’une externe, l’autre interne; quelques petites esquilles sortirent, et la plaie se trouvant tout-à-fait nettoyée, on put s’assurer, à l'aide du stylet, que le tibia avait été traversé de part en part, sans avoir été fracturé. La guérison se fit assez rapidement.

Pavert , soldat russe , âgé de vingt-cinq ans , d’une forte constitution, reçut, à la bataille de Paris, une balle à la partie interne et supérieure de la jambe droite. Après avoir traversé la peau, elle s’engagea dans le tibia , sans le fracturer , et y resta fichée. Pavert fut transporté dans un

des liôpilaux temporaires, où on négligea de rechercher la baiie. La plaie se cicatrisa presque entièrement, et il ne subsista qu’une petite ouverture fistuieuse. Au bout de quelques jours, un abcès se forma, sous les téguments, à la partie antérieure et moyenne de la jambe; on l’ouvrit; il en fut de meme d’un autre qui se forma à sa partie interne. On sonda la fistule , et le stylet donna à la percussion la sensation d’un son mat. L’os fut mis à découvert, on y trouva une ouverture arrondie, d une largeur proportionnée à une balle, et se portant directement en arrière. A l’aide d'une pince à pansement, dont il parvînt à placer les branches entre la balle et les parois osseuses, Me Breschet fit l’extraction de la balle. L’os n’avait été ni éclaté, ni traversé de part en part. Quelques jours après , Pctvert fut évacué sur les hôpitaux exclusivement destinés aux soldats étrangers.

Roquet , soldat français , reçut , à la bataille de Montmi rail , une balle qui pénétra à la partie interne et supérieure de la jambe gaucbe, et y resta. On constata seulement qu’il n’y avait point de fracture des os de la jambe. Il fut pansé simplement. Huit jours après , une douleur vive s’étant man festée à la partie externe de la jambe, on sentit un corps dur sur ce point. Une incision fut faite , et on chercha , mais sans succès, à extraire ce corps étranger. Roquet fut dirigé sur Paris, et entra à l’hôpital de Montmartre. On ne fut pas plus heureux dans les tentatives que l’on fit pour extraire le corps étranger. Les deux plaies qu’il avait, restèrent fistuleuses. Au 5 avril, le blessé entra à l’Hôtel-Dieu. Un stylet introduit par les ouvertures fit reconnaître que le tibia était percé de part en part. Un abcès se manifesta à la partie supérieure et externe de la jambe : il fut ouvert. Au fond on trouva un corps étranger, dont on fit l’extraction facilement à l’aide d’une pince à

pansement; c’éfait la balle. Plusieurs petites portions d’os sortirent au bout de quelques jours; les plaie®, qui furent envahies par la pourriture d’hôpital , ne furent complètement cicatrisées qu'au 20 juillet 181 4. A cette époque. Pvoquet était complètement guéri.

Le nommé Saint-Romain , âgé de trente et un ans, admis à la maison de convalescence de Saint-Cloud . en i85o , avait été frappé à l’avant-bras droit par une balle. Le cubitus avait été atteint à la réunion de son tiers supérieur avec son tiers moyen, et la balle le traversa de part en part. Cette perforation est d’autant plus remarquable , que l'os est presque exclusivement composé de substance compacle , et que son diamètre a peu d’étendue. La guérison fut assez longue et ne devint complète qu’après la sortie de plusieurs esquilles (1).

Le nommé P***, âgé de vingt et un ans, Suisse, au septième régiment d'infanterie de l’ex-garde royale, reçut, le 29 juillet 1 85o , un coup de feu tà bout portant et d’avant en arrière, à l’épaule gauche. M. Larrey lui extirpa le bras suivant son procédé. A la dissection du membre , on trouva que la tête de l’humérus avait été perforée par la balle, dans toute l’épaisseur de son col , sans qu’il y eût fracture. 11 en était résulté un canal cylindrique de plusieurs lignes de diamètre, et proportionné au volume du projectile.

La pièce anatomique a été présentée , par M. Larrey , à l’Académie des sciences (2).

Les effets des projectiles dirigés sur des planches, et que nous avons rapportés plus haut, se retrouvent avec une similitude frappante sur les os du corps humain. Ainsi ,

(1) Par M. Arnal. ( Journ . univ. et hebd. dernéd ., etc., avril 1 83 1 7 n° 27),

(2) Par M. Hippolyte Larrey . ( Relation chirurgicale des journées de juillet iS3o, au Gros -Caillot*. )

r.VLÀ TION CHIRURGICALE

qu’un coup de fusil, ou qu’un coup de pistolet , soit tiré à bout portant sur le milieu du front , la balle traversera la boîte osseuse du crâne d’avant en arrière, et sortira à l’occipital. L’ouverture faîte à la paroi externe du coronal sera nette, et faite comme avec un emporte-pièce. Celle qui existera à la paroi interne sera plus inégale et un peu plus large; quant à celle qui se trouvera à l’occipital, elle sera très large, inégale, déchirée, et entourée d’un grand nombre d’esquilles.

Nous retrouvons ici les phénomènes que nous. avons constatés sur cette série de planches placées à la suite les unes des autres, et qui ont été traversées par une balle. On observe ces faits remarquables sur tous les points du crâne , que la balle ait été dirigée du front à l’occiput , d’une tempe à l'autre , d’un pariétal à l’autre , etc., etc. Ils méritent d'être soigneusement notés ; car ils peuvent servir à éclairer la justice, dans certains cas de médecine légale. En effet, on pourra déterminer d’une manière très positive, si un individu atteint d’un coup de feu qui a traversé le crâne de part en part, a reçu le coup d’avant en arrière, ou d’arrière en avant , ou de gauche à droite , ou de droite à gauche. Cette circonstance , ainsi que chacun le prévoit, peut mettre sur la voie pour décider si tel individu s’est suicidé, et si tel autre a été assassiné.

J’ai fait plusieurs expériences sur des crânes secs, qui ont été présentés aux élèves qui suivent les cours de clinique de M. Dupuytren.Lies balles que je dirigeais sur ces crânes secs produisaient toujours les mêmes effets. L’ouverture d’entrée sur un côté du crâne était exactement ronde , et de la même étendue que le diamètre de la balle; cela s’observait ainsi à la table externe ; mais à la table interne de la même paroi , l’ouverture était déjà plus grande, par suite d’éclats nombreux détachés decetteface interne; quanta la

paroi opposée traversée par la balle, et qui présentait l'ouverture desortie, elle offrait cette ouverture six ou huit fois au moins plus considérable que ceile d’entrée : elle était très inégale, éclatée et couverte de fragments, les uns entièrement détachés, les autres tenant encore.

Voici quelques faits observés sur le vivant , et qui sont très concluants à cet égard.

Il y a quelques années , un jeune homme, pris d’un violent accès de désespoir en apprenant qu’il était fils naturel , voulut se donner la mort avec un pistolet chargé à balle. Il en appuya le canon sur le front , et lâcha la détente. La balle traversa le crâne de part en part , sortit par l’occipital , mais ne traversa point la peau qui recouvre cet os. M. Dupuytren , appelé près de cet infortuné qui respirait encore , ne trouva qu’une seule ouverture au front. Il n>y en avait point à l’occiput. Là seulement se trouvait une tumeur. Le blessé succomba peu d’instants après. A son autopsie , on trouva au coronal une ouverture nette , ronde, et comme faite avec un emporte-pièce, tandis que l’occipital était brisé en éclats , et présentait une large ouverture irrégulière, et entourée de débris. La balle était sous la peau, qui était distendue et formait un véritable cul-desac , dans lequel se trouvait la balle.

En j uin i852 , M. Dupuytren montra à sa clinique la calotte du crâne d’un individu, dont une balle avait blessé le cerveau. Entrée par la partie moyenne et inférieure du coronal, cette balle traversa la masse cérébraleet vint frapper crâne au point opposé à l’occipital , et fut repoussée par l’élasticité de cet os, qui, quoique éclaté, ne fut pas traversé; elle fut retrouvée au-devant de la tente du cervelet. Cette pièce confirma encore les idées, déjà émises depuis long-temps, sur l’étendue plus petite et plus nette de l’ouverture d’entrée : au-dehors du coronal, cette ouverture € '

n'avait guère que retendue du volume de la balle; derrière , c’est-à-dire à la table interne, elle était plus large et moins régulière , ce qui doit être attribué en partie au défaut de point d’appui de la table interne. En arrière, à l’occipital, l'ouverture avait une étendue beaucoup plus grande, et sur-tout en dehors.

Cet homme était resté une heure dans un corps-degarde : on l’apporta à l’Hôtel-Dieu mourant. Il succomba deux ou trois heures après. ( Lancette , t. 6 , n° 46. Lpçons orales faites par M. Dupuytren, t. 2, p. 44o. )

En novembre i85o, un jeune homme, voulant se détruire, se tira un coup de pistolet dans la bouche. Le canon de l’arme était dirigé en haut. La balle traversa les fosses nasales, la base du crâne, le cerveau, et vint frapper à la voûte la face interne du pariétal. L’effort étant épuisé, elle s’arrêta là , sans traverser l’o^, mais elle le fractura en plusieurs fragments larges , inégaux , anguleux , et qui étaient soulevés et déplacés. Douée d’une force d’impulsion plus grande , la balle aurait détaché complètement tous ces fragments, et produit une ouverture énorme. Cette pièce fut présentée à l’amphithéâtre de 1 Hôtel-Dieu.

D’après ce que nous venons de dire, d’après les expériences et les observations multipliées qui ont été faites, que penser de l’opinion que M. Richerand émet dans sa Nosographie chirurgicale , sur les ouvertures d’entrée et de sortie des balles? Voici ce que dit ce professeur :

« La différence tient à ce que, au moment où la halle rencontre le membre, elle le frappe avec toute sa force , qu’elle perd à mesure qu’elle s’enfonce dans l’épaisseur des parties en surmontant leur résistance. La peau, dans le lieu d’entrée , est soutenue par toute l’épaisseur du membre,* ce point d’appui favorise la solution de continuité, et prévient le déchirement : la contusion est aussi par les mêmes rai-

sons , plus forte vers Pentrée de la balle, et lorsque le gonflement , toujours proportionné à la contusion, est survenu, la différence entre les deux ouvertures est plus marquée. L’entrée est beaucoup plus étroite que la sortie. Les explications qui viennent d’être données , ajoute M. Richerand , sont tellement fondées, que, suivant la remarque de Ledran , dans les plaies d’armes à feu au crâne , il n’y a aucune différence entre les ouvertures d’entrée et de sortie ; le point d’appui étant le même pour la balle qui entre et qui sort (1). »

Ledran et M. Richerand sont évidemment: dans l’erreur : ou ils ont mal observé les coups de feu qui traversent le crâne , ou ils n’ont pas fait d’expériences semblables aux nôtres.

Des substances solides, mais fragiles, comme du verre, par exemple, sont traversées par des balles qui y font un trou très net. C’est ce dont il a été facile de se convaincre dans les journées de juillet. Beaucoup de carreaux de vitre des maisons ont été traversés de cette manière. Mais pour que les choses se passent ainsi , il faut que le coup soit dirigé bien perpendiculairement , et à une distance médiocre , sans quoi le verre ou la glace sont brisés en éclats. La force de cohésion du verre a été, pour ainsi dire, surprise par la vitesse du projectile , et la partie touchée par la balle a été emportée avec une telle vitesse, que l’ébranlement occasioné par le choc n’a pas eu le temps de se transmettre aux molécules voisines: tandis que l’inverse a lieu, quand l’impulsion donnée au projectile est moindre, ou qu’il est dirigé obliquement sur le verre ou la glace.

Sur les os du corps humain, on voit un phénomène

(i) Ouvrage cilé, t. I p. Ï35.

pareil à celui-ci. Certains d’entre eux , en effet , minces et fragiles, comme le scapulum , la partie moyenne de l’os iliaque, sont quelquefois traversés par des balles, et on y remarque une ouverture exactement ronde. La balle dirigée obliquement ou avec peu de force , les aurait brisés en éclats, comme elle le fait pour le verre.

Lorsqu’une balle de plomb est dirigée bien perpendiculairement sur un corps très dur, comme une pierre, du marbre , du fer , de la fonte , etc. , etc. , ies effets qu elle produit sont bien différents de ceux que nous venons d’étudier. Sur un morceau de fer ou de fonte, sur une grille , par exemple , elle fait une empreinte plus ou moins profonde , mais remarquable par son poli ; sur des pierres très dures , elle les éclate dans un point , après y avoir fait un trou généralement peu profond. Très rarement elle se loge dans cette pierre dure ; lorsqu’elle est dirigée obliquement sur elle , elle s’y creuse une gouttière plus ou moins large et plus ou moins profonde. Mais le choc contre ces corps durs produit sur les projectiles de plomb des altérations importantes; il les déforme de mille manières, les divise, etc.

Plusieurs de ces effets sur les corps inertes présentent de l’analogie avec ceux qui se passent sur le corps humain , lorsque la balle atteint des parties très dures , comme certains os , tels que le rocher, la mâchoire inférieure, le corps de la plupart des os longs, etc. , etc. Qu’une balle frappe la partie moyenne d’un os long, le corps du fémur ou de l’humérus, cette partie compacte , résistante et semblable à la pierre dure, ne se laisse point traversercommela portion spongieuse; elle se brise en éclats; de là des esquilles plus ou moins nombreuses; de là ce qu’on nomme fractures comminutives, maladies si graves , qui entraînent si souvent la mort, ou qui nécessitent des mutilations toujours dangereuses. Très rarement la balle s’incruste dans l’épaisseur de la substance

compacte; plus rarement encore elle la brise en travers ou en rave, comme on le dit. Il y a cependant quelques exceptions à cette règle, et il est bon de les citer, pour ne pas la croire trop absolue.

En i8i4, un grenadier français fut reçu à l’Hôtel-Dieu ; il avait été atteint d’une balle à la partie postérieure de la jambe ; cette balle s’était dirigée vers la partie moyenne et interne du tibia, et près de sa crête où elle faisait saillie. L’os avait été frappé dans ce point ; mais la balle n’ayant point eu assez de force pour briser le tibia , s’y était logée. La substance de cet os lui formait un véritable kyste. La pièce anatomique qui fait le sujet de cette observation , a été déposée, par M. Dupuytren , au cabinet de l’Ecole de médecine.

Percy rapporte (i) avoir connu un vieux carabinier qui , depuis vingt-cinq ans, portait une balle au milieu du tibia , d où il la tira après sa mort.

Bilguer( 2) dit avoir guéri un soldat qui n’avait pas voulu qu’on lui en tirât une de l’humérus.

M. Boyer rapporte, dans son Traité des maladies chirurgicales, le fait suivant :

Le général Rapp , aide-de-cainp de Napoléon, reçut dans la glorieuse campagne de Pologne, en 1807, un coup de fusil au bras gauche. L’humérus fut fracturé en travers , à sa partie moyenne et inférieure, sans éclats ni esquilles ; la plaie , située à la partie externe et un peu postérieure du bras , ne présentait qu’une seule ouverture. La balle se perdit dans les chairs, et toutes les recherches que l’on fît pour la rencontrer furent inutiles. Les fragments ne chan~

(;) Manuel du chirurgien d'armée.

(a) Diss. de rard artuum amp ut. t p. 44-

gèrent presque point de rapport , et cette fracture guérit aussi facilement et aussi promptement que si elle eût été simple, c’est-à-dire sans plaie. Le corps étranger resta dans le bras pendant onze mois, sans produire aucune incommodité remarquable; mais au bout de ce temps il en fut retiré , par rouvert ure d’un abcès que sa présence avait occasioné près du coude : c’était la moitié d une Balle de fusil, qui s’était un peu aplatie dans la partie de sa circonférence qui avait frappé l’humérus (1).

Les gouttières, les rainures, l’enlèvement de parties plus ou moins considérables qu’on observe sur les corps très durs, par les balles, se remarquent aussi sur les os; c’est ainsi que l’apophyse orbitaire externe du coronal a pu être enlevée , que la crête du tibia a pu être écornée, etc. , etc.

Au commencement de la révolution française de 89, un horloger reçut, à la jambe, une balle qui agit de dehors en dedans, déchira les téguments, une partie du muscle jambier antérieur, et écorna le tibia à son bord antérieur. La plaie se gonfla prodigieusement , la suppuration fut très abondante , l’os se couvrit de bourgeons charnus au bout d'un temps très long, et le malade guérit (2).

A Anvers , le commandant du génie , M. Paulin , a présenté une blessure à peu près de ce genre, sur Je tibia , mais en arrière : une balle qui lui fracassa comminutivement le péroné , passa derrière la face postérieure du tibia , creusa une gouttière sur cette face de l’os, et, sans le briser, sortit à la partie interne et moyenne de la jambe.

Mais nos autres blessés ont été généralement beaucoup moins heureux, et, chez la plupart, lorsque les balles ont

(1) Boyer, Traite des Maladies chirurgicales , lom. I. 2), Boyer, ouvrage cite', tom. I.

touché des os d’une grande dureté, comme la partie moyenne du fémur, de l’humérus, du tibia, etc., etc*, ces os ont été brisés comininutivemenl ; il y a eu cinq, sept, huit es» quilles, et davantage : tel était le cas de Lisieux, soldat au vingt-cinquième régiment de ligne, qui reçut , dans les premiers jours de tranchée , une balle au côté externe et supérieur de la cuisse ; cette balle, dirigée de haut en bas, traversa le col du fémur , le mit en pièces , ainsi que la partie supérieure du fémur , et alla sortir au périnée. On fit à ce soldat une opération dont nous aurons occasion de parler. Gel os était réduit en seize fragments. Tel était encore le cas du commandant du génie, Morlet, qui reçut, le 5 décembre 1802 . un coup de balle à la partie externe de la cuisse , à l’union du tiers moyen du fémur avec son tiers externe. La balle fractura l’os en un grand nombre de fragments , se logea au milieu d eux , et ne fit, par conséquent, qu'une seule ouverture ; on la retrouva au milieu de ces fragments , quand on fit le débridement de la plaie. Cet officier ne consentit pas à se laisser amputer la cuisse. La dernière fois que je le vis , la suppuration était très abondante , avait une très mauvaise odeur; il y avait un grand affaiblissement des forces, de la fièvre, et tout paraissait devoir faire redouter une terminaison fatale.

Nous avons eu l'occasion de remarquer souvent que les balles qui avaient fracturé comminutivemeot les os, étaient restées ensuite au milieu des chairs, et qu’elles n’avaient fait qu une seule ouverture. Ce fut le cas du commandant Morlet et d'une foule d’autres, dont il est inutile de rappeler lbistoire.

Plusieurs fois aussi j’ai remarqué que le désordre ne se bornait pas, dans les os, aux points qui avaient été frappés par les balles , et qui , indépendamment des fragments nombreux qu’elles détachaient , produisaient encore des.

fissures qui s’étendaient à toute l’épaisseur de l’os , et qui se prolongeaient très souvent jusques aux extrémités articulaires. M. Zinclc fit faire celte remarque plusieurs fois, lorsqu’il jugea, contre l’avis de quelques assistants, qu’il y avait nécessité de pratiquer les amputations des membres dans la contiguité des membres et non pas dans la continuité. L’examen des os des membres amputés, et de l’extrémité articulaire sur-tout, confirma ses prévisions (1).

J’ai eu peu d’occasions d’observer à Anvers les suites fâcheuses qui résultent de ces fractures comminutives des os des membres par des balles, lorsqu’on tâche de conserver les membres qui ont été ainsi affectés. Les chirurgiens militaires sont tellement convaincus du danger de cette pratique, qu’ils n’hésitent jamais ou presque jamais à pratiquer l’amputation des membres dans ces circonstances. Nous 11e parlons ici que des cas dans lesquels il y a fracture comminutive de l’os principal d’un membre, comme l’humérus, le fémur, le tibia ; car nous les avons vu conserver la jambe quand il y avait fracture comminutive du péroné. Tel

(1) La réalité de ces fissures des os , affirmée d’abord par Hippocrate , Galien, Guy de Chauliac, par Duvernej , puis par Heister, etc., etc., niée ensuite par J.-L. Petit et une foule d’auteurs modernes, a été soutenue de nouveau dans ces derniers temps. Léveilléa produit à l'appui de cette opinion le tibia d’un soldat , qui ayant été traversé par une balle , présentait des fentes longitudinales qui s’étendaient du trajet du projectile , situé au tiers inférieur de l’os, jusqu’à son extrémité supérieure. Plusieurs exemples analogues ont été observés depuis. M. Campaignac , dans un mémoire très intéressant , lu à l’Académie royale de Médecine , a rapporté des observations à lui propres , ou tirées des auteurs , et montré des pièces anatomiques qui prouvent d’une manière incontestable l’existence des fractures incomplètes des os suivant leur épaisseur , et de leurs fractures suivant leur longueur (voir Journ. hebd ., n° 43, 1829). Quant à nous , d’après ce que nous avons vu , ce genre de lésions des os nous est parfaitement démontré , et nous sommes bien convaincu de son existence.

DU SIEGE DE LA CITADELLE d’aNVERS. 5f

était le cas du commandant du génie Paulin, dont nous avons déjà parlé. Tel était aussi le cas du capitaine d’artillerie Brunet , qui avait reçu, le 21 décembre i832, un éclat de bombe, à la partie moyenne et externe de la jambe et qui lui avait fait une plaie contuse de la largeur de la main déployée, et fracturé comminutivement le péroné. Ces deux officiers étaient dans un état satisfaisant lorsque je quittai Anvers , le 2 janvier.

Il en est de même des fractures comminutives d'un seul des os de l’avant bras ; j’ai vu conserver ces membres quand le désordre des autres parties qui entrent dans leur composition , n’était point grand, et la plupart des blessés étaient en voie de guérison.

Il y a cependant quelques individus qui se sont refusés , avec obstination, à l’amputation de leurs membres, dont l’os principal était brisé en éclats. Nous avons vu que le commandant Morlet était de ce nombre.

M. Magnien , dont nous avons rapporté plus haut l’intéressante observation , et qui avait l’extrémité inférieure de l’humérus brisée en un grand nombre de fragments, etl’artieulation traversée, a refusé cette cruelle, mais utile ressource; quelques soldats, mais en petit nombre, ont imité la conduite de leurs officiers, et n’ont pas accepté la proposition qui leur a étéfaite, ou ne l’ont acceptée que trop tard. Nous les avons vus alors presque tous être pris de fièvre générale très violente, d’une chaleur brûlante de tout le corps , d’une soif ardente, d’agitation , de délire , d’engorgement inflammatoire du membre , d’une énorme tuméfaction , d’une tension portée au point de donner aux parties une consistance comme ligneuse (1), enfin , de la gangrène qui , se propageant rapi-

(1) J’ai trouvé dans l’ouvrage de M. Briot, sur t État et les Progrès delà.

dement au tronc, faisait succomber les blessés. Quand une mort prompte ne terminait point sur-le-champ cette série de maux , une suppuration abondante mettait fin aux premiers orages, amenait une détente momentanée; mais elle ne tardait pas à épuiser, par son abondance excessive , le peu de forces qui restaient aux malades. Ils succombaient alors, soit à l’affaiblissement causé par cette perte abondante, soit à la résorption, soit à des phlegmasies, à des abcès viscéraux , etc., etc.

Les plaies produites par les boulets, bombes, obus, etc., présentaient encore, à un bien plus haut degré, tous ces désordres dans les os et les parties molles. Ces plaies effrayantes, par leur aspect, mais souvent pas plus dangereuses en réalité que celles qui sont déterminées par des balles, eurent un avantage : c’est que les blessés voyant tous ces désordres à découvert, une plaie large, livide, ecchymosée , parsemée de débris osseux, etc., etc., consentaient sans peine à se laisser amputer leurs membres; ils étaient convaincus de l’indispensable nécessité de l’amputation. Mais les désordres cachés que produisent une balle qui frappe et brise un os en éclats ne leur étant pas démontrés , ils refusaient souvent l’amputation : il était bien difficile de les persuader que cette balle, qui entre à la partie antérieure de l’épaule , et sort en arrière en ne faisant que deux petites ouvertures, a produit , soit dans la continuité du membre, soit dans rarticulation , un tel désordre, qu’il y a nécessité d'extirper complètement ou d’amputer un mem-

Chirurgie militaire en France pendant les guerres de la révolution , l’observation d’un soldat qui fut blesse, à la jambe par un boulet ou une bombe. Le gonflement qui résulta de cette blessure fut si grand et accompagné d’une si grande dureté, qu’on ne s’aperçut point d’une fracture qui existait aux deux os de la jambe.

bre qui leur paraît si sain en apparence. Ce n’est que plus tard , et lorsque des douleurs atroces survenaient à la suite dune violente inflammation, qu’une suppuration abondante les épuisaient , qu’ils réclamaient l’opération , mais souvent trop tard, ou avec beaucoup moins de chances de succès (1).

Les plaies des membres par les boulets et autres gros projectiles, nous ont donc présenté beaucoup moins d’accidents consécutifs que dans les cas de plaies par balles , parce qu’on a pratiqué l’amputation immédiate des membres qui étaient gravement affectés. Le lecteur fera attention ici que nous ne parlons que des plaies produites par les boulets , éclats de bombe , etc. , mais non pas de toutes les blessures des membres causées par ces projectiles , et en particulier de ces contusions profondes avec désorganisation complète des parties molles et dures, sans la moindre lésion à la peau; car, dans ce cas, on trouve à peu près les memes obstacles de la part des blessés, pour pratiquer les opérations nécessaires; les désordres étant cachés , ils n’y croient pas. Nous nous sommes d’ailleurs assez expliqué sur ce point , à l’occasion des contusions produites par les projectiles lancés par la poudre à canon; nous n’avons pas besoin d’y revenir.

Le nombre des plaies des articulations, et nous ne parlons ici que des grandes articulations, a été très considérable. Au siège d’Anvers, ces plaies ont été toutes extrêmement graves; car la plupart consistaient dans des coups de boulets, de biscaïens, de mitraille, d’éclats de bombe et d obus. Les os étaient fracassés et réduits en un grand nombre d’esqudles; les articulations largement ouvertes; les

( i ) C’est sur-tout parmi les officiers qu’on trouve cette re'pugnance pour se laisser amputer : les soldats sont, en general, plus dociles et plus confiants dans les paroles de leurs chirurgiens.

chairs qui les entouraient, déchirées, meurtries, ainsi que îes ligaments et les capsules articulaires. Au danger déjà si grand qui résulte du fracas des os , se joignait celui qui résulte de l’ouverture de l’articulation; aussi tous ces cas réclamaient-ils l’amputation , et elle a été pratiquée immédiatement. Les blessés qui voyaient les désordres affreux que présentaient leurs membres , n’opposaient aucune résistance: convaincus de la gravité de leur situation, ils réclamaient eux-mêmes l’opération. Mais il n’en fut pas de même des plaies des articulations faites par des balles : nous en avons dit plus haut la raison.

Lorsque les balles traversent de petites articulations , comme celles des doigts et des orteils, les désordres ne diffèrent guères , sous le rapport des signes et de la gravité, de ceux qui se remarquent dans la lésion de la continuité des os. Mais quand de grandes articulations , telles que celles du genou , du pied avec la jambe , du fémur avec le bassin , du bras avec l’épaule , du bras avec l’avant-bras , etc., etc., sont traversées , la blessure prend un caractère de gravité tout particulier. Au danger résultant du fracas des os, et dont nous avons déjà parlé , se joint celui qui résulte de l’ouverture de l’articulation. Ces blessures , comme le dit Dufouart , accumulent sur elles les rigueurs de toutes celles qui attaquent les parties molles , les parties osseuses et le.s os.

Une articulation peut être traversée par une balle, de part en part, sans que les os qui entrent dans sa composition soient fracturés en éclats. La balle peut s’être frayé un canal , comme nous l’avons dit , dans la partie spongieuse des extrémités des os qui entrent dans la composition d’une articulation : et c’est ainsi qu’on peut expliquer les cas heureux d’articulations volumineuses, comme celles du genou , du coude, de l’épaule, traversées par une balle, et qui ont

guéri sans accidents bien graves. Dans d’autres circonstances, une balle ouvre simplement une articulation sur un de ses points, en ne faisant qu’un fracas très médiocre aux os 5 si un traitement convenable est employé , il peut se faire, et il se fait encore assez souvent, qu’on prévienne l’inflammation trop violente, la suppuration de cette articulation, et que le malade guérisse en perdant plus ou moins la liberté de l’articulation blessée. Mais dans ce cas simple, il arrive très souvent encore qu’une inflammation violente , avec symptômes d’étranglement, tuméfaction considérable des parties , etc., etc., ne tarde point à se déclarer; une suppuration s’empare des surfaces articulaires, détruit les cartilages, altère les os ; et si le malade a résisté aux accidents inflammatoires primitifs, il succombe tôt ou tard à l’épuisement qui résulte de l’abondance de la suppuration, à la résorption de ce piis, etc,, etc., si on n’a point recours à l’amputation. L’observation suivante en est une preuve.

Le nommé Despierre (Joseph), grenadier au 6 Ie régiment, âgé de vingt-sept ans, est atteint, clans la tranchée, le 9 décembre i852, par une balle de rempart, qui le frappe au côté externe du genou gauche, laboure la rotule à une faible profondeur, ouvre l’articulation, et écorne un peu le condyle externe du fémur. La blessure parait assez légère au premier aspect; elle est pansée simplement. Âubout de quelques jours, line inflammation très violente s’empare de l’articulation et de la partie inférieure delà cuisse. Un énorme foyer purulent se forme clans ce point et en dehors ; il est ouvert par une large incision. Du pus fétide et en grande abondance s écoule par cette ouverture. Le doigt introduit dans l’incision reconnaît un vaste décollement de la peau et une dénudation d’une grande partie du fémur. Le malade maigrit , son teint est jaune ; il a des frissons , de la fièvre avec des redoublements le soir. O11 lui propose l’amputation de la cuisse, le 24; il

refuse d’abord; mais dans la journée il s’y décide, et elle est pratiquée par M.Go.swé. Il fait la réunion immédiate ; le membre offrit à l’examen une inflammation très aiguë de toute la synoviale du genou qui était rempli de pus. Tout l’extérieur de l’articulation était entouré de pus, dont plusieurs fusées occupaient presquetoute l’étendue dutiers inférieur du fémur qui était dénudé. Le condyle externe du fémur était fracturé dans une petite étendue, la rotule labourée dans la moitié de son épaisseur , et l’articulation assez largement ouverte en dehors.

Le lendemain 25, Despierre est beaucoup mieux, il a dormi la nuit; sa figure est meilleure, le teint moins jaune; ses traits sont épanouis. Dans la nuit du 26 au 27, il a une hémorrhagie abondante. On le dépanse, et comme on ne trouve pas de vaisseaux , on comprime légèrement pour empêcher l’hémorrhagie de se renouveler. En effet, cette hémorrhagie ne se renouvela pas» Lorsque je quittai Anvers , le 2 janvier, l’état de Despierre était assez bon , et il y avait quelque espoir que cette amputation consécutive réussirait. Il ferait , sous ce dernier rapport, une exception heureuse; car, ainsi que nous le verrons plus tard, presque tous les individus qui ont été amputés consécutivement sont morts.

J’ai vu un autre soldat du 8e de ligne, blessé au combat de Doël par une balle qui lui avait frappé la rotule et ouvert l’articulation , sans y produire d’autres désordres, et qui était sortie au milieu des chairs de la cuisse , sans toucher au fémur. Dans les premiers jours il ne survint point d’accidents graves; mais bientôt une vive douleur s’empara de l’articulation; une fièvre très forte se déclara ; le membre se tuméfia énormément; la cuisse acquit au moins le triple de son volume; une suppuration abondante survint dans la profondeur et dans presque toute l’étendue du membre; Farticulation en fournissait aussi une grande quantité. A

DU SIEGE DE LA CITADELLE d’aNVERS.

mon départ d’Anvers, ce blessé était dans l’état le plus fâcheux. L’amputation semblait indispensable; et si elle a été pratiquée elle pourrait bien encore ne pas lui avoir sauvé la vie.

Les accidents qui surviennent dans les plaies des articulations sont d'autant plus certains, que le projectile a produit un plus grand fracas dans les extrémités articulaires, et une rupture plus considérable des ligaments; que cette articulation est plus largement ouverte et mise en contact avec l’air. Ces lésions sont meme rangées par Faure, au nombre des cas de plaies par armes à feu, qui exigent l’amputation immédiate (1). Ce chirurgien n’est donc pas aussi opposé aux amputations immédiates que l’ont dit certains auteurs modernes. C’est par l’amputation, en effet , que l’on prévient ces horribles douleurs qui suivent le fracas d’une grande articulation : les spasmes, les convulsions, la fièvre , les inflammations aiguës de tout le membre , la gangrène ou des suppurations qui épuisent et emportent les blessés. Tous les chirurgiens qui ont pratiqué , aux armées, sont d’accord sur les dangers de ces plaies. M. Larrey pense que dans ces cas , il faut pratiquer l’amputation dans les douze ou premières vingt-quatre heures au plus (2). Guthrie (3) dit ne pas se rappeler avoir vu guérir un seul cas de fracture de 1 extrémité inférieure du fémur, ou de l’extrémité supérieure du tibia, par une balle qui aurait traversé l’articulation. Le docteur Ljennen (4) établit meme, en principe de chirurgie militaire, que toute blessure d’articulation , sur-tout du genou , du coude-pied , ou du coude, doit toujours être amputée avant de quitter le champ de

(1) Prix de V Academie de Chirurgie , t. VIII.

(2) Mémoires de Chirurgie militaire , t. II.

(3) On gun shot wounds , p. 196.

(4) On milita ry Surgery, p. 4 1 2 3 4 ? 2e édit.

bataille. Sans cloute on voit quelquefois guérir des individus atteints de ces fracas des articulations ; mais est-ce une guérison qu’un membre ankylosé, courbé, couvert de fistules et cle cicatrices qui s ouvrent sans cesse, source continuelle d’irritation et de douleur, conservation achetée au prix de souffrances horribles pendant plusieurs mois, et de risques très grands de la vie; car c’est presque toujours ainsi que se passent les choses.

Les plaies qui ont intéressé les parois des cavités splanchniques , tête, poitrine et abdomen, ont été assez nombreuses ; les unes se bornaient à occuper une partie de l’épaisseur de ces parois, ou bien elles les perforaient complètement sans toucher ou en touchant les viscères qu’elles sont destinées à protéger. Nous parlerons plus loin de ces dernières; nous ne parlons ici que de celles qui ont intéressé les parois; elles ont généralement eu une terminaison heureuse , qu’elles aient été pénétrantes ou non.

La gravité de la lésion des parois des cavités diffère , suivant que ces parois sont composées de parties molles seulement , ou départies molles et de parties dures tout à la fois.

Quand les parois ne sont composées que de parties molles, comme celles du ventre , par exemple, la gravité de la blessure est peu de chose , à moins que des artères d’un certain volume n’aient été intéressées; ce qui peut donner lieu à des hémorrhagies, soit externes , soit internes. L’inflammation du péritoine est aussi un accident à redouter ; mais des antiphlogistiques administrés avec énergie peuvent, dans le plus grand nombre des cas, la prévenir ou l’arrêter. La plaie rentre alors dans le cas des plaies simples , et guérit comme ces dernières. J’ai vu de ces plaies qui avaient intéressé à la fois une partie de l’épaisseur des parties molles dû la poitrine et de celles du ventre, et qui étaient guéries en peu de jours. Mais comme les parois de la poitrine sont

composées de parties molles et de parties osseuses et cartilagineuses, il n’en a pas toujours été de même. Il en est de même au bassin : quand les parties molles seules sont traversées , la maladie est légère; mais le danger devient beaucoup plus grand, lorsqu’il y a en même temps lésion aux os ; elle rentre dans la catégorie des plaies compliquées des membres. Au crâne et au rachis les mêmes circonstances se présentent ; mais dans toutes les lésions des parois des cavités splanchniques , le danger vient beaucoup moins de la lésion de ces parois que de la propagation de rinflammation aux membranes séreuses qui les tapissent, et aux viscères qu’elles contiennent. Ces accidents ont été généralement prévenus par des débridements faits avec prudence et discernement, car on conçoit qu’à l’abdomen , ils pourraient favoriser la formation des hernies, par la diète, le repos, les émollients, et par l’emploi des saignées locales, et surtout des saignées générales abondantes et répétées.

L'enlèvement complet de membres volumineux, tels que la jambe, la cuisse , le bras ou l’avant-bras , par un boulet de canon , un obus, un éclat volumineux de bombe, etc. , a été assez fréquent, et on le conçoit facilement, car les projectiles qui frappaient nos soldats étaient tirés de fort près, et par conséquent se trouvaient dans toute leur force ; quelques-uns de ces membres ne tenaient plus au reste du corps , que par quelques faibles lambeaux de muscles, d’aponévroses ou de peau ; d’autres étaient séparés tout-à-fait , jetés très loin, et les blessés étaient transportés à l’ambulance sur des brancards, tandis que leurs camarades rapportaient leurs membres d’un autre côté. Nous avons vu souvent, dans ces cas , l’absence complète d’hémorrhagie; mais ce défaut absolu d’écoulement de sang n’est pas constant, car un grand nombre de blessés en perdirent beaucoup pendant le transport du point où ils avaient 'été blés-

Go

scs, à l’ambulance où on leur donnait les premiers secours; d’ailleurs , d'un instant à l’autre cette hémorrhagie peut survenir, et le chirurgien doit se précautionner contre elle , soit par la compression , soit par la ligature des artères principales des membres ainsi mutilés. C’est ainsi que se comporta M. Forget , dans la circonstance suivante :

Un soldat de service à la tranchée avait eu les deux cuisses emportées complètement à leur partie moyenne , par un boulet de gros calibre; elles ne tenaient plus au reste du corps. Aucune hémorrhagie ne se fît par les plaies , meurtries, inégales, violacées, que présentaient les deux moignons. A leur centre, on voyait battre deux cylindres longs de plusieurs pouces , mais qui ne fournissaient point de sang : c’étaient les extrémités des artères fémorales , mâchées , contournées, tordues, pleines dans la longueur de cette saillie, et qui étaient soulevées par le sang que le cœur poussait jiisques à cet obstacle. Le malade était dans un grand état de stupeur. On ne pouvait pas l’opérer dans cette situation; il fallait attendre qu'une réaction se fût manifestée : en attendant cet instant , M. Forget fît la ligature des artères fémorales dans leur continuité , dans la crainte qu’une hémorrhagie venant à se faire n’enlevât à ce blessé le peu de forces qui lui restaient. Je crois que c’est une conduite prudente à imiter.

Nous reviendrons plus bas sur cette absence ou cette existence de l’hémorrhagie dans les plaies par armes à feu.

Les plaies qui résultaient de ces enlèvements complets étaient pour la plupart très inégales , contuses au plus haut degré, couvertes de lambeaux et d’escharres ; les os fracturés inégalement faisaient une longue saillie au milieu des chairs meurtries ; des fissures s’étendaient souvent de ce point fracturé jusques dans les articulations. Ces cas , ainsi qu’on le voit, réclamaient d’une manière bien évi-

DU SIEGE DE LA CITADELLE D^ANVERS. fit

dente et malgré l’opinion de Bilguer 3 une nouvelle amputation régulière faite par Fart. Dans d’autres circonstances bien moins communes, le membre emporté Fêtait assez nettement, et on n’observait pas ces inégalités dans la section des chairs, ces saillies des os, etc., et enfin cet aspect passable de la plaie, qui avait fait regarder à quelques chirurgiens comme inutile, et même comme barbare, de faire une nouvelle amputation.

Le lieutenant d’artillerie Charvet , dont le bras fut emporté par un boulet de canon et jeté au loin, officier dont nous rapporterons l’histoire , était dans un cas à peu près semblable. Les chirurgiens de l’armée n’ont pas cédé à cette tentation , et le souvenir des accidents qui arrivent ordinairement dans ces enlèvements, et même dans ceux qui sont faits par des instruments tranchants, les a déterminés à toujours pratiquer l’amputation au-dessus du point où le membre avait été emporté. En effet , quand ces plaies sont abandonnées à elles-mêmes, il survient ordinairement un gonflement inflammatoire extrême, suivi d’un étranglement très douloureux et qui se termine par gangrène , ou une suppuration très abondante, des abcès dans les articulations, etc., etc.; accidents auxquels les blessés succombent ordinairement. Si, par hasard, ils échappent à ces accidents, il ne leur reste , pour prix des souffrances qifils ont endurées, qu’un tronçon de membre difforme, hérissé d’aspérités, souvent couvert d’ulcères incurables, et d’ailleurs presque toujours inutile et souvent incommode. Une amputation régulière et faite par Fart prévient tous ces accidents , et est le seul remède à mettre en usage dans ces circonstances. Dans l’expédition d’Anvers, on s’est toujours conformé à ce sage précepte, donné par tous les bons auteurs, et sur-tout par M. Larrey > qui rapporte dans sesmémoires plusieurs observations d’amputations faites par des boulets.

qu’on n’avait pas voulu régulariser, et qu’il a été obligé Je recommencer (1) , pour faire cesser les accidents formida blés qui se manifestaient.

Mais les boulets et autres gros projectiles n’enlèvent pas toujours les membres qu’ils frappent, et dans le plus grand nombre de cas ils font des plaies. Ils représentent en grand ce que les balles représentent en petit. Le siège d’ Anvers a fourni un grand nombre de ces plaies , d’une grande dimension , contuses au plus haut degré , couvertes d’eseharres , de lambeaux meurtris , avec déperdition énorme aux muscles , aux gros troncs nerveux et vasculaires , fracas comminutif des os, etc., cas qui réclament tout aussi impérieusement l’amputation que l’enlèvement complet d’un membre.

Dans d’autres circonstances, ces gros projectiles ont donné lieu à de vastes plaies contuses, qui ont permis la conservation des membres , mais qui ont donné lieu à de grands accidents d’inflammation , de suppuration , de fièvre violente , etc.

Quand ces boulets ont frappé les parois des cavités splanchniques , ils y ont produit d’affreux désordres , qui ont retenti d’une manière funeste dans l’intérieur de ces cavités , tout en respectant la peau qui entre dans la composition de ces parois. Nous avons déjà rapporté longuement

(1) Dans la campagne de Pologne, en 1806 , un officier de cuirassiers avait eu le bras emporte au-dessus du coude par un boulet , comme lorsqu’il est coupé dans sa totalité par l’instrument tranchant. Quelques chirurgiens , qui avaient vu le blessé avant M. Larrey , avaient appliqué sur cette espèce de moignon un gâteau de charpie et un simple appareil , en lui disant qu’il pouvait éviter l’amputation 5 mais les douleurs atroces qui s’étaient déclarées, et une sorte d’engourdissement pénible , la lui firent désirer : il la réclamait avec instance. M. Larrey la lui pratiqua : elle produisit à l’instant même un calme parfait. Le blessé s’endormit sur la neige, et il fallut l’éveiller pour le mettre sur le cheval qu’un de ses fidèles cavaliers lui avaient amené , pour l’emporter aux hôpitaux de première ligne. ( Mémoires , tom. ÎII , pag. 5a. )

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ces effets. Dans d’autres circonstances , ils ont ouvert , détruit ^ enlevé ces parois , sans léser les viscères qui les recouvrent. Nous avons parlé de ce malheureux soldat auquel un boulet détacha complètement toute la paroi antérieure de l'abdomen , sans toucher aux viscères abdominaux , et qui lui enleva en meme temps l’avant-bras.

Moins fâcheux dans un grand nombre de cas , j’ai vu ces boulets, ou des éclats de bombe, obus, etc. , se borner à faire aux parois du ventre , de la poitrine et au bassin , des plaies simples , ou qui intéressaient les os , guérir parfaitement bien. Plusieurs de ces plaies, produites principalement par des éclats d’obus ou de bombe, étaient même compliquées à la poitrine de fractures aux côtes, avec de nombreuses esquilles , et de lésions aux poumons, et ont très bien guéri. Nous rapporterons ces faits. Plusieurs de ces blessures étaient énormes. J’ai vu, entre autres, un soldat auquel un éclat de bombe avait enlevé la moitié de la face, de bas en haut, et formé un énorme lambeau de chairs, qui commençait au bord inférieur de la mâchoire inférieure , et à partir de la symphyse du menton jusques un peu au-delà de l’angle de la mâchoire , s’étendait jusques à la base de l’orbite en avant, à la tempe sur le côté : ce blessé était, au dixième ou douzième jour de sa blessure , dans l’état le plus satisfaisant , lorsqu’un tétanos des plus aigus l’emporta en peu d’heures. Sans cette complication , ce malheureux aurait probablement bien guéri.

Il en est de môme au bassin, dont les parties molles avaient été enlevées dans une assez grande étendue, la crôte iliaque ayant subi aussi eile-môme une déperdition de substance : ces blessés ont également bien guéri.

Les plaies de tête nous ont présenté des faits aussi curieux. Nous aurons occasion, en parlant de ces plaies, de donner l’histoire d’un individu qui a reçu une petite bombe

à la Cohorn sur le sommet de la tête , qui a eu la voûte du crâne enfoncée profondément , dans presque toute son étendue, le sinus longitudinal ouvert , éprouvé plusieurs hémorrhagies abondantes et fort inquiétantes , et qui , cependant , n’est pas mort des suites de cette épouvantable blessure.

Nous avons eu l’occasion d observer à Anvers plusieurs militaires blessés aux membres, et principalement au bras et à la cuisse, et chez lesquels la balle, apres avoir traversé le membre vis-à-vis l’humérus, le fémur, était sortie en arrière et justement vis-à-vis de ces os; de telle sorte, qu’au premier aspect , il semblait impossible qu’ils n’eussent point été brisés. L’examen prouvait cependant que l’os était sain , et qu’il n’avait pas même été entamé. La balle avait été déviée au milieu des chairs et par elles, ou bien elle avait contourné l’os après l’avoir seulement touché ou légèrement écorné. J’ai vu également ce phénomène au crâne : après avoir percé le cuir chevelu dans un point, la balle, au lieu d’entrer dans la cavité crânienne , la contournait en dehors et sortait plus loin à travers ce même cuir chevelu , ou restait sous lui. Ces phénomènes sont fort curieux. La connaissance de ce qui se passe sur les corps inertes vient encore à notre secours expliquer ces faits.

Lorsqu’une balle frappe obliquement une surface convexe en pierre, comme une colonne, par exemple, elle ne la contourne pas ordinairement. Lorsqu’elle la frappe perpendiculairement, elle l’éclate, ainsique nous l’avons vu pour la pierre dure. Sur le corps humain , on observe un phénomène qui paraît, au premier abord, en contradiction avec celui que nous venons de signaler sur les surfaces convexes inertes. Mais nous allons en trouver bientôt une explication satisfaisante. Ainsi , il arrive très souvent qu’ur.e balle, tirée obliquement sur une surface convexe du corps

DU SIEGE DE LA CITADELLE d’aNVERS. 65

un peu résistante, la contourne et sort sur un point diamétralement opposé à celui par lequel elle était entrée , et fait croire que sa cavité a été traversée de part en part; elle n’a cependant été que contournée. Il est commun , en effet, de voir une balle frapper le front, contourner à droite ou à gauche tout le crâne, et sortir à l’occiput, après avoir cheminé entre les os et le cuir chevelu. On cite des exemples de balles qui ont frappé une tempe et qui sont sorties de cette meme manière sur la tempe du côté opposé. C’est ainsi qu’on rapporte qu’au siège de Fribourg , le maréchal de Lowendal reçut, à la tête, une balle qui perça son chapeau et le cuir chevelu près de la tempe droite , et vint se faire jour au-dessus de la tempe gauche (i).

Le docteur Hennen rapporte (2) un cas dans lequel une balle entra près du cartilage thyroïde , et qui après avoir tourné tout autour du cou, revint à l’endroit même par lequel elle avait pénétré, et c’est là qu’elle fut retrouvée.

Une balle frappe le sternum et sort près des apophyses épineuses dorsales : on est porté à croire que la poitrine est traversée de part en part, et cependant la balle n’a fait que glisser entre les parties molles du thorax et ses parties osseuses. Les mêmes phénomènes s’observent aux parois du bas-ventre : ils se remarquent aux membres, ainsi que nous l’avons dit. D’où viennent ces différences, et pourquoi une balle ne contourne-t-elle pas aussi bien une colonne de pierre que les parois du crâne, de la poitrine, du ventre, du bassin, ou les os des membres? C’est évidemment à la différence des milieux dans lesquels la balle s’est plongée que ce phénomène est dû. En effet, une balle, en frappant un peu obliquement le front et pénétrant entre le

(1) Percy, Manuel du Chirurgien d'armée.

(2) Principes of milita r y surgery , p. 34 , 4e édition.

cuir chevelu ci les os du crâne, éprouve deux résistances: i° Celle des parois du crâne, qui l’empêche de pénétrer dans la cavité; 2° celle du cuir chevelu, moins forte sans doute que celle des os du crâne , mais assez considérable cependant, pour forcer la balle à suivre une ligne courbe plus ou moins longue. Suivant le degré de vitesse dont est encore douée la balle ? elle parcourt un quart , un tiers , la moitié du contour du crâne , et même davantage. Si elle est douée d’une très grande vitesse, après avoir parcouru ce trajet, elle traversera la peau du crâne.

Quand une balle frappe obliquement une colonne, elle ne rencontre autour de ce corps cylindrique que l’air qui ne lui oppose pas de résistance assez considérable pour qu’il la contourne, ainsi qu’elle le fait au crâne, par l’intermédiaire du cuir chevelu. Au contraire, après avoir frappé la colonne, elle se relève, sans subir aucun mouvement de décomposition. Il est bien entendu que pour que ces phénomènes se passent de cette manière sur le corps humain, il faut que les projectiles les frappent obliquement; car s’ils les frappent perpendiculairement , la résistance offerte par leurs parois est vaincue à l’endroit frappé, et ils pénètrent dans leur cavité (î).

(i) Dujouart fait remarquer une particularitéintéressante clans les coups de balles qui frappent les surfaces osseuses convexes. Une balle, dit-il , a frappé une côte, soit ante'rieurement , soit postérieurement, et après avoir suivi un trajet transversal , elle est sortie à la partie opposée en ligne plus ou moins directe , plus ou moins oblique : on incise les plaies , et on ne reconnaît aucune fracture sur les points où existent les plaies: si on porte ses perquisitions plus loin, on trouve souvent une fracture dans nn des points du centre osseux , éloigné de l’entrée et de la sortie du corps contondant 3 et qui a été parcouru par le projectile.

On conçoit que le même phénomène peut se trouver au crâne, a la poitrine, etc., etc.

DU SIEGE DE LA CITADELLE d’aNVERS. 67

L’action des balles, tirées sur des surfaces concaves, présente un interet aussi grand que celle qui a lieu sur les surfaces convexes. Quand cette balle frappe un peu obliquement une surface concave, elle suit la courbe que lui présente la concavité de cette surface, et ne la quitte qu’au bout d'un trajet fort long, quelquefois même elle la suit dans toute son étendue. Son trajet est marqué par une trace plus ou moins profonde. Cet effet se trouvait sur-tout très marqué en juillet i83o, sur une des nicbes pratiquées dans l’épaisseur du mur dans lequel se trouve une des portes de la colonnade du Louvre : une balle avait frappé un des bords de la nicbe, avait éclaté la pierre dans un point 3 s'était divisée en un grand nombre de fragments qui avaient suivi la concavité de la nicbe, jusquesà l’autre bord. On remarquait sur cette concavité douze ou treize sillons divergents , et qui provenaient des fragments de cette balle; le point de départ de ces sillons était celui où la pierre était éclatée.

Ainsi s’explique comment il arrive quelquefois qu’une balle , après avoir frappé un point d’une surface concave , parcourt cette surface dans toute son étendue, et sort par une de ses extrémités, pour revenir presque au même point, et blesser quelquefois la personne même par qui elle a été lancée : c’est ce que M. Dupuytren nommait coup de feu en retour. Il n’est donc pas toujours sans danger pour une personne qui s’exerce au tir, ou qui veut se divertir, de diriger des balles sur des murs qui présentent des surfaces concaves, des niches, ou bien des inégelités quelconques. Un des exemples les plus singuliers de ces contrecoups , est celui d’un soldat de l’ex- garde royale française qui reçut d’arrière en avant une balle qui lui traversa la cuisse et qui , par un choc en retour sur une pierre , ccn-

serva assez de force d’impulsion pour le blesser à la face d’une manière fort grave (i).

Ces effets , produits par les balles sur les surfaces concaves des corps inertes , expliquent les mêmes phénomènes observés sur les parties concaves du corps humain. C’est ainsi qu’une balle frappe le crâne, le perfore, et au lieu de traverser directement le cerveau, glisse entre lui et sa boîte osseuse , et va s’arrêter dans cet interstice , à une distance plus ou moins grande; c’est ainsi qu’une balle frappe les parois du thorax , le perfore , glisse entre la plèvre et le poumon, et va sortir sur un point diamétralement opposé à celui par lequel elle est entrée , de manière à faire croire que le poumon a été traversé de part en part , tandis qu’il n'a pas été touché; ou bien encore elle tombe dans la cavité de la poitrine. C’est ainsi que ces blessures, si graves en apparence, le sont réellement beaucoup moins. Pour que cet effet ait lieu, il faut que la balle ait pénétré obliquement , comme dans le cas où elle parcourt une surface convexe, car si elle frappait directement les parois de la cavité , celle-ci serait traversée de part en part.

Les faits suivants , très singuliers en apparence , peuvent s’expliquer de cette manière.

« Un soldat avait reçu, en Egypte , un coup de feu à la tête; la balle, après avoir percé le frontal à sa partie moyenne, près du sinus, s’était portée obliquement en arrière, entre 3e crâne et la dure-mère, et avait cheminé ainsi le long et au côté gauche du sinus longitudinal, jusques à la suture occipitale, où elle s’était arrêtée. Sa présence avait déterminé tous les accidents de la compression , sans qu’on eût

(i) M. Hippolyte Larrey. ( Relation chirurgicale des journées de juillet iS3o, au Gros-Caillou. )

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pu rcconnaitrele siège du corps étranger. Cependant le blessé rapportait toujours la douleur au point diamétralement opposé à l’entrée de la balle, et tous les autres signes ne laissaient aucun doute sur sa présence dans l’intérieur du crâne. J’imaginai, dit M. Larrey, d’introduire une sonde de gomme élastique dans le trou du frontal je lui fis parcourir sans peine le trajet jusques à la balle que je reconnus à sa résistance et à ses inégalités , et je mesurai ensuite, extérieurement , le chemin qu elle avait parcouru ; alors je me décidai à mettre à découvert le point du crâne correspondant au corps étranger, au moyen d’une large couronne de trépan : une matière purulente, mêlée de petits caillots sanguins , sortit en assez grande quantité , et il me fut facile de saisir et d’extraire la balle qui déprimait la dure-mère et comprimait le cerveau. Rien ne s'opposa plus à la guérison » (1).

En 1806, dans la campagne de Pologne, M. Larrey eut encore l'occasion d’observer un fait semblable.

« Une balle, après avoir percé, chez un de nos soldats, la bosse pariétale gauche, avait labouré obliquement la face interne de Fos pariétal et s’était arrêtée à un demi-pouce de la suture occipitale. L’introduction d’une petite sonde de gomme élastique , les indices que donnait le blessé , et une légère ecchymose qui s’était manifestée sur la peau , rasée vers ce dernier point , me déterminèrent à mettre l’os à découvert par une incision cruciale. Une petite fente se fit d abord apercevoir , et comme les symptômes de compression allaient en augmentant, je me déterminai à appliquer une couronne de trépan, de manière à couvrir la fêlure. Je rencontrai immédiatement sous la pièce détachée de la couronne, une moitié de balle aplatie, et en

(1) Larrey, Clinique des camps, t. I , page -ai 5.

RELATION CHÏRTJ1 G1CALE

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