‹ Relation complète de la campagne de Russie, en 1812Chapitre 7 sur 12 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

MALO-JAROSLAVETZ.

X^^ARRIYÉE d^une armée française victorieuse dans Fancienne capitale des czars , dans la ville la plus riche et la plus centrale de Russie , et qu'une croyance religieuse Ri regarder jusqu'alors comme sainte et sacrée , était un des événements les plus extraordinaires de Vbistoire moderne. A la vérité, depuis quelques années, nos précédentes conquêtes avaient accoutumé l'Europe à voir couronner du succès les plans de campagne les plus vastes et les plus surprenants. Mais, de toutes nos expéditions, aucune n'ofFrait comme celle-ci, à un si haut degré, l'apparence de grandeur propre à séduire les âmes pa$-

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sionnëes pour lé merveilleux , et aucune ne pouvait davantage, par la difficulté dePentreprise, assimiler nos travaux à tout ce que les Perses , les Grecs et les Romains conçureQt de plus prodigieux. La distance de Paris à Moscou , à-peu-près égale à celle qui séparait la capitale dl^lexandre de celle de Darids ; la nature du climat et des lieux, qui passùent pour inaccessibles aux armées de FEurope; le souvenir de Charles XII, qui, voulant tenter un semblable projet, n^osâ dépasser Smolensk; là frayeur des nations asiatiques, consternées de voir arriver chez elles les peuples qui fuyaient devant notis, tout enfin concourait à donner aux exploits de la Grande-Armée un air de prodige qui rappelait les expéditions les plus étonnantes de Tantiquité.

Telle était la couleur qu^offrait le tableau de nos conquêtes, lorsqu^on Tenvisageait sous le point de vue le pltr^ bfiltdnt; mais, dès que la saine raison nous faisait entrevoir Pâvènir, il ne s'offrait que sous Taspèct le plus triste et le plus rembruni. Uaffreùse extrémité à laquelle le^ Môskowites avaient été réduits nous prouvait qu'il n'y avait pliis moyen de traiter avec un peuple déterminé à faite de si grands sacrifices , et que la vaine gloire de signer un traité de pai^c à Moskou avait àlluiné un incenidie dont les i «ivages sVtèhdraient sur toute l'Europe , et donneraient à la guerre un caractère tellement envenimé , qu'elle né pourrait fîuir que par la ruine entière d'un peuple malheureux, ou parla chute de ce génie

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malfaisant que Dieu , dahs sa colère , semblait avoir créé ponr châtier lés hommes , et pour sVn servir comme d'an nouvel ange éjcterminateùr.

Aussi les gens sages et doués d^un esprit judicieux ne voyaient qu^avec terreur la destruction d'une ville qui , depuis cinq jours , était la proie des flammes, et doilt la lueur venait, chaque nuit, éclairer notre cainp. « D'ailleurs quelles peuvent être nos « espérances, disaient^ils , en supposant que nous « soyons toujoui^ vainqueurs? Après la prise de Mosa kou , ne faut-il pas tourner nos armes contre Pé- «tersboui^; et, quadd même nous viendrions à » bout de sotimëttre la Russie entière, quel sera le <( terme de nos conquêtes? Ne nous parlera-t-on pas « alors de marcher sur l'Euphrate ou sur le Gange? u Ainsi notre dévouement et nos succès ne serviront c( qu^à prolonger les ihaux de notre patrie , en inspi- (c rant des désirs plus vastes encore à une ambition tt qui ne connaît point de limites. »

Quoique la ruine de Moskou fût une grande perte pour les Russes , néanmoins cette perte était encore plus fusible pour nous , en ce qu'elle donnait à nos ennemis Vassurance de retirer tout le fruit qu'ils s'étaient promis de la rigueur de leur climat. En vain parmi nous objectait-on que l'incendie de cette capitale était inutile , et que l'armée française devait au contraire s'applaudir d'être débarrassée d'une population immense , dont le naturel ardent et fanatique pouvait y préparer les éléments d'une insur-

rection : en y réfléchissant, je me suis, convainca qu'avec le caractère astucieux et suborneur de notre chef il était à craindre pour le gouvernement rasse que cette même population , loin de se révolter contre nous , ne servît dans peu d'instrument à nos projets^ et que la plupart des grands , entraînés par un aussi dangereux exemple, ou séduits par de brillantes promesses , n'abandonnassent les intérêts de la patrie pour se prêter à tout ce que l'ambition de Napoléon aurait exigé d'eux. Ce fut sans doute pour prévenir cette calamité que le comte Rastopcbin fit le sacrifice de sa fortune, en incendiant Moskou, pensant que ce grand exemple pouvait seul ranimer l'énergie de la noblesse et nourrir dans la nation cette haine violente qui la souleva, en nous rendant l'objet de son exécration. D'ailleurs , cette vîUe étant approvisionnée pour huit mois, l'armée française, en l'occupant, pouvait attendre jusqu'au retour du printemps et rentrer en campagne avec les corps de réserve qui campaient à Smolensk et sur le Niémen, tandis qu'en brûlant Moskou on nous obligeait à faire une retraite précipitée au milieu de la s^son la plus rigoureuse de l'année. Les espérances fondées sur ce calcul paraissaient assurées ; car notre formidable armée , venue pendant la belle saison , avait perdu le tiers de soç monde , par la seule rapidité des marches (i); il n'y avait pas à craindre

(i) Le quatrième corps, en partant de GIoq'jlu^ était d'eaTiron

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laon plus que nous prissions position nulle p«'ii t : ^indiscipline avait fait un dcseit do toutes nos conquêtes, et JVmprévoyance de celui qui dirigeait Tontreprise n'avait rien ménagé pour faciliter le retour. Pour achever de peindre notre détresse , au milieu de notre apparente victoire , il suffit de dire qu'on était las de marcher, et découragé par TiuSexibilité des E.usses. La cavalerie touchait à sa ruine, et les cbevaux d'artillerie, épuisés par la mauvaise nourriture, ne pouvaient plus traîner les pièces. Aussi, quoique nous ayons été les déplorables victimes de rincendie de Moskou , nous ne pouvons nous empêcher d'admirer le généreux dévouement des habitants de cette ville, qui, à l'exemple des Kspa- ^ols, se sont, parleur courage et leur persévérance, élevés à ce haut degré de véritable gloire qui caractérise la grandeur d'une nation.

Lorsqu'on se rappelle les souffrances que nous avions endurées, et les pertes que la fatigue seule nous avait fait éprouver avant d'arriver à Moskou, et à une époque où la terre, couverte de ses productions, jmus offrait d'abondantes ressources, on ne peut concevoir comment Napoléon fut assez aveugle, ou assez obstiné, pour ne pas retourner à Smo-

cinquante mille hommes, et, lorsque nous sortimes de Moskoa, il n'y avait que vingt mille fantassins et deux mille cavaliers La quinzième diFision, qui avait treize mille hommes en entrant en campagne, n'ayant soutenu que de petits comhats, était déjà réduita à quatre mille.

lensk, quand il vit sur-tout que la capitale, sQr laquelle il avait compté, n'existait plus, et que Phiver approchait. Pour se refuser à une pareille évidence, il fallait que le ciel, lassé de son orgueil, l'eût frappé de vertige , puisqu'il osa penser que les mêmes hommes qui avaient eu assez de courage pour détruire leur patrie auraient ensuite la faiblesse d'accepter ses dures propositions , et de siglier la paix sur les ruines fumantes de leur ville. Aussi les moins prévoyants pronostiquaient nos malheurs, et en pas> sant sous les murs du Kremlin ils croyaient entendre ces paroles prophétiques qu'une voix divine prononçait à Nîsihuchodonosor , lôi^ iè ses plus grandes prospérités : « Ton empire passera en efctu^ u très rnains; tu seras chassé de la cùmpagnie des u hommes; ta vivras dttns texil èft dans foèrrifisscu ment, jusquà ce tjue tu reconnaisses que le Très^ « Haut a un pbuûoir absolu sur les royaumes, et quil « les donne à qui il lui plaît. »

Le jour où nous entlrâmés dans Moskou , les Russes se retiirèrent sur la grande route de Wladîmlr; elisuite la majeure partie de ièur armée revint, suivit le cours dé l'a JMôskvc^a pont aïlet à Kblomna, où elle prit positibù le long de la riviète. L'on raconte à ce sujet que cette armée en deuil, accompagnée d'une population 'fugitive, pass^a sous les murs de Moskou deux jours après notre arrivée, lorsque la ville brûlait encore ; quoiqu'à six lieues de distance, elle fut éclairée par la lueur de l'iiieeûdief

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le vent même ^ soufBant avec violence, apportait jusque .dans les rangs des débris de la patrie réduite en cendres, et annonçait aux habitants qu'ils m'a* vaieotpitts d'asile. Malgré tant de maux, cette troupe ol^serva le plus grand ordre , et garda un profond silence : une telle résignation , à la vue d'un tableau si douloureux, donnait à cette marche un air impo» sant et religieux.

Pendaiu les quatre jours (17, 18, 19 et 20 sep* tenrbre ) que nous demeurâmes auprès de Pécen* koé (1), Moskou ne cessa de brûler. Cependant ia pluie tombait par torrents, et le petit nombre de maisons qa^il y avait auprès de ce palais , par la grande multitude qui s^ trouvait campée , rendait fort dîffîGlie la possibilité d'obtenir un abri : hom« mes, chevaux et voitures bivaquaient au milieu des champs. Les états^najors , placés autour des châ* teaux où se tiouvaioit leurs généraux , étaient éta« blis dans des jardins anglais, et se logeaient sous ^es cottes, des pavillons chinois, des kiosques, ou des cabinets de verdure, tandis que tous les chevaux , attachés à -des acacias ou à des tilleuls , étfiûeBt séparés les uns des autres par des charmilles ou desplate-bandes. Ce camp , vraiment pittoresque, l'était encore davantage par le costume nouveau qu'adoptaient les soldats : la plupart, pour se met^

(f) Ce palais impéiiai, dont on a dëja paijl, n'est qu*à un quart do litne de Ifosbov.

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cis par la fumëe , ce^ débris d'une ville nouvelle ra^

semblaient à des restes d'antiquités.

Chacun cherchait à se loger, mais rarement ùcm* vait-on des maisons réunies; pour abriter quelques compagnies , il fallait occuper un vaste terrain qui n'offrait d'habitations que de distance éa distance. Les églises, moins combustible^ que les liutres bâtiments, ayant encore conservé leur tôkiire^ forent transformées en casernes et en écuries^ Ainsi les hett-* nissements des chevaux et les horribles blasphèmes du soldat remplacèrent les hymnes saints et hàm monieux qui jadis retentissaient sous eeï voûtes sacrées.

Curieux de revoir la maison où j^av^iis légéy je la cherchais en vain ; une église voisine, encore existante, me la fit enfin découvrir; dans Vtitat où je la vis, j'eus peine à là reconnaître ; elle était en** tièrement brûlée , il n'en restait que les quatre mU" railles , toutes lézardées par la violence du feu. Je contemplais avec horreur tant de rav£^s, quand les malheureux domestiques de cette maison sortH rent du fond d'une cs^ve; maigris parla inisôre, j'au-* rais trouvé leurs traits bien changés si lés cendres et la fumée ne les eussent rendus méconnaissables ; ils me parurent des spectres. Mais quelle sensation /pénible vint encore m'affliger, lorsque je retrouvai mon ancien hôte parmi ces misérables, caché sous des haillons que lui avaient prêtés ses domestiques ! fl vivait ipaintenant conqime eux ^ tant le malheur

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avait ëgal^ les conditions! Lorsqu'il me vit, il ne put s^empécher de verser des larmes, sur-tout en lue présentant ses enfants à demi nus , et mourants de fsdm. Sa douleur muette fit sur mon ame une impression profonde ; et, par les signes de cet infortuné , je compris que les soldats , après avoir spolie ^a demeure pendant qu^elle brûlait , lui avaient en- <:ore arrache les habits qu'il portait. A la vue d^un tableau si déchirant, j^eus le cœur navré; et, cherchant à soulager ses peines, je craignais de n'avoir À lui donner que des consolations stériles ; mais ce 2néme homme qui, peu de jours auparavant, m'airait donné un repas splendide , accepta un morceau de pain avec reconnaissance.

Quoique la population de Moskou eût entière- :iment disparu ^ néanmoins il restait beaucoup de ces êtres malheureux que la misère force à regarder tous les événements avec indifFérence. Ceux-là cou- .raient les rues avec les soldats, leur servaient de domestiques, s'estimant très heureux d'avoir pour ^récompense les effet$ que ceux-ci dédaignaient On voyait aussi beaucoup de filles publiques : cette classe fut la seule, qui retira quelque fruit du sac de Moskou; chacun, empressé d'avoir une femme, accueillait avec plaisir ces créatures : introduites dans nos maisons, elles en devenaient sur-le-champ les maîtresses , et gaspillaient tout ce que les flammes avaient épargné. Il en était d'autres qui méritaient des égards par leur éducation, sur-tout par leur

maihenr : sonrent la Ëum et la misère fcMncèrciit îean merp^ a vpair aoas Iifs préspnrer. Cectr immo» raiitè. 'Linâ- ane ûeile «.ircaasraiice* retombait sur ceux mi a ivait^nr cj& jssëez de verni ponrtriiMnphcr <f ime DUMua brutale . ^c i^i tlnueiic a^dez corrompas pour chercher Jii plaisir ^ur ane boatrhe que la faim detolon?. Car *xt em pire cpie Ie*> mères Bovs don— naieat ?ur leurs filles était FeËEet J^umt calamité

n V .ivaic encore dans >Ioskoa vue classe d^omiues ifoi ecaic la plus méprisable deioates^ pnisqa elle niL-heca ses crmies p^ir de noarean crimes pins i^rands ïfncor^ « cViait celle des forçats. Anssi long=-teiaps que dura reaibrasemeiit de cette capitale . ils se signalèrent par ''audace avec laquelle ils exécutèrent les ordres «^iills avaient reçus : mnsis de briipiecs phosphoriques . i.s railomèrent Fiiicendie sur tous les points où il paraissait sVteindre^ et se glissaient iurtivemeac dans !es maisons babitees^ pour v mettre !e feu. Plusî<*nrs de ces êtres abjects furent :irrètés la torch.: à !a main; maïs ienr supplice, trop prompt « produisit peud^eflèt (24 septembre ). Le peuple, qui toujours déteste ses vainqueurs, regfarda ces exécutions cooime un calcul de notre politique ; ces victimes, en effet , triaient trop obscures pour rexpiatioa d'un tel crime ; leur procédure , manquant d^appareil et affranchie de toute la solennité des formes judiciaires, ne jeta

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aucun jour sur un si grand éyënement , et ne put par conséquent iioas justifier, d'une manière éclatante , aux yeux de ceux qui persistaient à croire que nous en étions les auteurs.

Beaucoup de Moskowites , cachés dans les forets voisines , voyant cesser Tincendie , crurent n'avoir plus rien à craindre, et rentrèrent dans la ville ; les uns clierchaient leur maison et ne la trouvaient plus; d'autres, voulant se réfugier dans le sanctuaire de leur Dieu, virent, avec douleur, quon l'avait profané : les promenades et les rues offraient un spectacle révoltant ; à chaque instant on rencontrait des chevaux morts ou des cadavres en putréfaction , et sur plusieurs arbres à demi brûlés était suspendu le corps inanimé d'un incendiaire. C'est au milieu de ces horreurs qu'on voyait les infortunés habitants, restés sans asile , ramasser la tôle qui couvrait les toits, pour se construire des cabanes qu'ils élevaient dans des quartiers éloignés , ou dans des jardins entièrement ravagés. N'ayant rien à manger, ils fouillaient la terre pour arracher la racine des légumes que nos soldats avaient cueillis : ou bien , errant au milieu des décombres , ils remuaient les cendres refroidies pour y chercher les aliments que le feu n'avait pas entièrement consumes; pâles, décharnés et presque nus, la lenteur de leur démarche annonçait Texcès de leurs souffrances. Enfin, plusieurs, se rappelant qu'on avait

coulé des barques chargées de grains , plongèieiil dans la rivière pour se nourrir d'un blé ^ demi geimé y dont Todeur était repoussante.

Afin de soulager le cœur affecté par tant de cakh mités , je crois devoir rappeler le bc^an trait d'un soldat français qui trouva dans un cÂmetièr^ 11119 femme nouvellement accouchée ; conume qILç éUti^ sans secours, sans aliments, ce généreux mili|Lair€y touché de la position de cette infortuiiëQ, lui.doxm^ tous ses soins , et pendant plusieurs jo^rs la*nQii|iM en partageant avec elle le peu de vivrez qu'il puii^ procurer (i).

Tandis que le gros de Tarmée russe prenait d'im* portantes positions, nos différents corpa étaient occupés à Tobserver. Le prince d'Eckmiîlh avait ^e^ divisions sur la route de Kaluga', et le Ipng de la Nara^ pour appuyer avec les Polonais la cavaleno du roi de Naples. Le duc d'Elchingen , cantonné autour de Boghorodsk , observait la route de Wla4i-r mir; le vice- roi gardait celle de Dmitrow, et les Westphaliens restaient àMojaïsk ; pendant <?e tsmfSi^ les seigneurs des provinces voisines de Moskou profitèrent de l'exaspération où les malheurs de la guerre avaient réduit la population , pour la soule^ ver et l'armer contre nous. Beaucoup firent desl«véei^ à leurs frais , et se mirent à la tête de leurs paysans

(i) Voyez àfoskou avant et après l'incendie.^ par G. L. D. L;, t^ IDoiu oculaire, p. laS.

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insurges. Ces f arcei , r^iuues aux kosaques, interceptaient sur les gt$Aàe% mutes les convois qui sous arrivaient. Mài% le but principal de ces armemenu 4Îtait deliarçeler nos fonrrageiirs, et sur-toui de lear enlever toutes les ressources qu^on pouvait encore teîiret deè villages voisins. Quant à nos corps d^arlaée , cantotinLës loin les uns des antres au milieu d^une pl^ne immense couverte de bois, il leur ^tait impossible de s'opposer à des agressions qui nous préparaient un avenir si funeste.

E& fouUlant sous les ruines de Moskou , on tron* Tait souvent des magasins de sacre , de vin ou d'eaude-vie. Ces découvertes , précieuses dans des temps plus heureux, n'étaient pas d'un grand soulagement pour âne armée qui avait c<msommé tous les légumes de la campagne, et qui touchait au moment de se Voir affamée. Le manque de fourrage faisait dépérir nos bestiaux; pour nous en procurer de nou^ Teaux, il fallait chaque jour livrer des combats tou-. jours désavantageux; car, à une aussi grande distance de notte psttrie , h plus petite perte était pour BOUS très sensible.

Notre misère réelle était masquée par une abondance apparente. Nous n'avions ni pain ni viande , et nos tables étaient couvertes de confitures et de honbons; ledié, la liqueur et les vins de toute espèce, servis dans de la porcelaine ou dans des vases de cristal, faisaient voir que chez nous le luxe était Toisin de la pauvreté. L'étendue de nos besoins ren-

dait presque nulle la valeur de Targent , et c-cst là que prit naissance la coutume des échanges ; celui qui avait du drap l'offrait pour du vin, et celui qui avait une pelisse pouvait en retirer beaucoup de -sucre et de café.

Napoléon se flattait toujours du ridicule espoir de ramener, par des proclamations pleines de douceur, ceux qui, voulant s'affranchir de son joug, avaient tout sacrifié pour s'y soustraire. Afin de les séduire et leur inspirer quelque confiance, ,îl avait divisé les restes de la ville en quartiers, nommé des commandants pour chacun, et institué des magistrats chargés de rendre au peu de citoyens qui s'y trouvaient encore la justice qui leur était due. Le consul-général Lesseps, nommé gouverneur de Moskou, fit publier une proclamation pour annoncer aux habitants les intentions paternelles de Napoléon; mais ces promesses généreuses et bienfaisantes ne parvinrent point auxMoskowites, et lors même qu'elles seraient arrivées jusqu'à eux, la rigueur des circonstances les aurait fait regarder comme la plus sanglante des ironies. D'ailleurs, la plupart avaient fui derrière le Volga, et les autres, réfugiés au milieu de l'armée russe, et animés par une haine légitime, ne respiraient que le sentiment de la vengeance.

Cependant le prince Kutésow, ayant porté la majeure partie de ses forces sur Lectaskova , entre Moskou et Kaluga, afin de couvrir les provinces méridionales , resserra étroitemçiit Napoléon , si bien

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que celui-cî, malgré ses di£Férenics manœuvres, n« pouvait se dégager de sa pénible position , et se voyait toujours contraint à se replier sur lui-même. Il lui était impossible de se porter sur Petersbourg, «ans attirer sur ses derrières Tarmée russe, et compromettre notre sûreté en renonçant à toute communication avec la Pologne. Il ne pouvait point non plus marcher vers le Volga , car de nouvelles invasions sur- ce point n'auraient fait que TafFaiblir et Téloigner de ses ressources. Rien n'était aussi critique que la situation de Tarmée française ; campée sur les routes de Twcr, de Jaroslaw, de Wladimir, de 2{ïasan et de Kaluga, elle était obligée de rester dans Moskou, cernée de toutes parts, ayant peu de cavalerie , et forcée de faire face à une ligne formant un cercle d'environ cent lieues de circonférence. D'ailleurs cette capitale, jadis si brillante, n'offrait plus qu'un séjour infect au milieu des ruines, et la campagne aurait été déserte sans les payans et les hosaqueSj qui, parcourant le pays, nous enlevaient nos transports, arrêtaient nos courriers, massacraient nos fourrageurs, enfin nous causaient des maux irréparables. Dès-lors notre état devint de plus eu plus pénible ; la pénurie des vivres et le mécontentement des soldats augmentaient chaque jour; pour comble de maux, la paix, chez les esprits sensés, était hors 4de toute probabilité.

Ce serait un récit singulier que celui de tous les projets extraordinaires qui, dans cette circonstance,

tre à Fabri des injures du temps, avaient endossé les mêmes vêtements qu'on voyait jadis à Moskou, et qui, dans le bazar de cette ville, offraient la plus piquante variété. On voyait ainsi se promener dans ^otre camp des hommes vêtus à la tartare, à la kosaque, àla chinoise; Fun portait la toque polonaise, Tautre le haut bonnet des Persans , des Baskirs ou desKalmouks. Enfin notre armée, à cette époque, offrait l'image du carnaval, et c'est ce qui fit dire, par la suite, que notre retraite, ayant commencé par tine mascarade , avait fini par un enterrement.

L'abondance dont jouissait l'armée lui faisait oublier ses fatigues; on se consolait d'avoir la pluie sur le dos, et les pieds dans la boue, par la bonne chère et le bénéfice que chacun retirait en trafiquant les objets apportés de Moskou. Car, quoiqu'il fût défendu d'aller dans cette ville, nos soldats, attirés par l'appât du gain , violaient les consignes , et continuellement revenaient chargés de vivres et de marchan? dises. Sous le prétexte d'aller à la maraude, ils retournaient auprès du Kremlin, et, fouillant sous les ruines et les cendres, découvraient des magasins intacts, dont ils retiraient avec profusion des objets dç toute espèce. Ainsi notre camp ne ressemblait plus à une armée, mais bien à une grande foire où les mi* litaires, métamorphosés en marchands, vendaient, à vil prix , les choses les plus précieuses; quoique campés dans les champs, exposés aux injures de l'air, par un contraste singulier, ils mangeaient dans dés

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^stôsîettes de porcelaine, bavaient dans des vases d^argent , et possédaient tout ce que le luxe avait imaginé de plus riclie et de plus élégant pour les comjnodités de la vie.

Le séjour de Péterskoé et de ses jardins devenant aussi mal-sain qulncommode, Napoléon retourna >sVtablir au Kremlin , qui n'avait point été brûlé; alors la garde et les états-majors reçurent Tordre de rentrer dans la ville (20 et 21 septembre). D'après le relevé que firent les ingénieurs-géographes, il ne restait plus que le dixième des maisons (1); elles furent réparties, selon les quartiers, entre chacun des corps de la Grande-Armée. On nous donna le même que nous avions auparavant c'est-à-dire , le faubourg de Pétersbourg.

Cette fois , nous n'eûmes plus l'embarras du choix pour nos logements. Rentrés dans la ville, nons éprouvâmes un serrement de cœur en voyant qu'il n'existait aucune trace de ces beaux hôtels où nous nous étions établis; ils avaient tous disparu, et leurs décombres, encore fumants, exhalaient sur toute l'atmosphère des vapeurs qui, en forme de nuages, obscurcissaient le soleil, et nous faisaient croire que son disque était rouge et sanglant. On ne distinguait plus l'alignement des rues ; les seuls palais en pierre conservaient quelques traces de ce qu'ils avaient été : isolés sur des amas de charbons et de cendres, noir- Ci) XXIV* BwUetin.

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cîs par la fumëe, cet débris d'une ville nouvelk rei^ semblaient à des restes d'alitiquités.

Chacun cherchait à se loger, mais rarement trou^ vait-on des maisons réunies; pour abriter quelques compagnies, il fallait occuper un vaste terrain qui A^offrait d'habitations que de distance en distance. Les églises, moins combustible^ que les dutres bâ* timents, ayant encore conservé leur toiture, furent transformées en casernes et en écuries* Ainsi les hennissements des chevaux et les horribles blasphèmes du soldat remplacèrent les hymnes saints et ha^ monieux qui jadis retentissaient sous ces voûtes sacrées.

Curieux de revoir la maison où j'avais logé, je la cherchais en vain ; une église voisine, encore existante, me la fit enfin découvrir; dans l'état où je la vis, j'eus peine à la reconnaître ; elle était en-* fièrement brûlée , il n'en restait que les quatre mulailles , toutes lézardées par la violence du feu. Je contemplais avec horreur tant de ravages, quand les malheureux domestiques de cette maison sortirent du fond d'une eaye; maigris parla misère, j'au-^ rais trouvé leurs traits bien changés si les cendres et la fumée ne les eussent rendus méconnaissables ; ils me parurent des spectres. Mais quelle sensation pénible vint encore m'àffliger, lorsque je retrouvai mon ancien hôte parmi ces misérables, caché sous des haillons que lui avaient prêtés ses domestiques ! Il vivait ipaintenant comme eux ^ tant le malheur

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avait ëgal^ les condidons ! Lorsqu'il me vit , il ne put s'empêcher de verser des larmes, sur-tout en me frésentmt s,es enfants à demi nus , et mourants de faif». Sa douleur muette fit sur mon ame une impression profonde ; et, p^^r les signes de cet infoptuné j je cpmpris que les soldats , après avoir spolié sa demeure pendant quVle brûlait , liii avaient encore arraché les habits qu'il portait. A la vue d^un tableau si déchirant, j'eus le cœur navré; et, cherchant à soulager ses peines, je craignais de n'avoir à lui donner que des consolations stériles ; mais ce même homme qui, peu de jours auparavant, m'avait donné un repas splendide , accepta un morceau de pain avec reconnaissance.

Quoique la population de Moskou eût entièrement disparu , néanmoins il restait beaucoup de ces êtres malheureux que la misère force à regarder tous les événements avec indifférence. Ceux-là cour raient les rues avec les soldats, leur servaient dç domestiques, ^'estimant très heureux d'avoir poui: récompense les effets que ceux-ci dédaignaient. On voyait aussi beaucoup de filles publiques : cette classe fut la seule, qui retira quelque fruit du sac de Moskou ; chacun, empressé d'avoir une femme, accueillait avec plaisir ces créatures: introduites dans nos maisons, elles en devenaient sur-le^hamp les maîtresses , et gaspillaient tout ce que les flammes avaient épargné. Il en était d'autres qui méritaient des égards par leur éducation, sur-tout par leur

malheur : souvent la faim et la misère forcèrent leurs mères à venir nous les présenter. Cette immoralité, dans une telle circonstance, retombait sur ceux qui n'avaient pas assez de vertu pour triompher d'une passion brutale, et qui étaient assez corrompus pour chercher du plaisir sur une bouche que la faim décolore. Car cet empire que les mères nous donnaient sur leurs filles était l'effet d'une calamité publique.

Il y avait encore dans Moskou une classe d'hommes qui était la plus méprisable de toutes , puisqu'elle racheta ses crimes par de nouveaux crimes plus grands encore, c'était celle des forçats^ Aussi long-temps que dura l'embrasement de cette capitale , ils se signalèrent par l'audace avec laquelle ils exécutèrent les ordres qu'ils avalent reçus : munis de briquets phosphbriques , ils rallumèrent l'incendie sur tous les points où il paraissait s'éteindre, et se glissaient furtivement dans les maisons habitées, pour y mettre le feu. Plusieurs de ces êtres abjects furent arrêtés la torche à la main ; mais leur supplice , trop prompt, produisit peu d'effet (24 septembre ). Le peuple, qui toujours déteste ses vainqueurs; regarda ces exécutions comme un calcul de notre politique; ces victimes, en effet, étaient trop obscures pour l'expiation d'un tel crime ; leur procédure , manquant d'appareil et affranchie de toute la solennité des formes judiciaires, ne jeta

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aucun jour sur un si grand événement , et ne put par conséquent nous justifier , d'une manière éclatante, aux yeux de ceux qui persistaient à croire que nous en étions les auteurs.

Beaucoup de Moskowites , cachés dans les forets voisines , voyant cesser l'incendie , crurent n'avoir plus rien à craindre , et rentrèrent dans la ville ; les uns dierchaient leur maison et ne la trouvaient plus; d'autres, voulant se réfugier dans le sanctuaire de leur Dieu, virent, avec douleur, qu'on l'avait profané : les promenades et les rues offraient un spectacle révoltant ; à chaque instant on rencontrait des chevaux morts ou des cadavres en putréfaction , et sur plusieurs arbres à demi brûlés était suspendu le corps inanimé d'un incendiaire. C'est au milieu de ces horreurs qu'on voyait les infortunés habitants, restés sans asile , ramasser la tôle qui couvrait les toits, pour se construire des cabanes qu'ils élevaient dans des quartiers éloignés , ou dans des jardins entièrement ravagés. N'ayant rien à manger , ils fouillaient la terre pour arracher la racine des légumes que nos soldats avaient cueillis : ou bien , errant au milieu des décombres , ils remuaient les cendres refroidies pour y chercher les aliments que le feu n'avait pas entièrement consumes; pâles, décharnés et presque nus, la lenteur de leur démarche annonçait l'excès de leurs souffrances. JËnfin , plusieurs , se rappelant qu'on avait

couJ^ des barques^ chargées de grains , plongèrent dans la rivière pour se nourrir d^un blé à demi germé, dont Todeur était repoussante.

Afin de soulager le cœur affecté par tant de calar* mités , je crois devoir rappeler le bc^au trait d'un soldat français qui trouva dans un cimetière ublq femme nouvellement accouchée ; comme elle étai$ sans secours, sans aliments, ce généreux militaire, touché de la position de cette infortunée, lui donn^ tous ses soins , et pendant plusieurs jours la. nouTOl en partageant avec elle le peu de vivres qu'il put «e procurer (i).

Tandis que le gros de l'armée russe prenait d'importantes positions, nos différents corps étaient occupés à l'observer. Le prince d'Eckmiilh avait ses? divisions sur la route de Kaluga , et le long de la Nara, pour appuyer avec les Polonais la cavalerie du roi de Naples. Le duc d'Elchingen , cantonné au-» tour de Boghorodsk , observait la route de Wladimir; le vice -roi gardait celle de Dmitrow, et les Westphaliens restaient àMpjaïsk ; pendant ce temps^ les seigneurs dçs provinces voisines de Moskou profitèrent de l'exaspération où les malheurs de la guerre avaient réduit la population , pour la soule-p ver et l'armer contre nous. Beaucoup firent des levées à leurs frais , et se mirent à la tête de leurs paysans

(i) Voyez Moskou auant et apnès l'incendie^ par G. L. D. L., t^ çaoiu oculaire, p. laS.

MALO-JAROSLAVETZ. ^.\i

devoir se diriger. Les kosaques, iiifemt^ft ât ce mouyement , épièrent Finstant où lei bli{];ages de notre cavalerie légère n'avaient qu'une faible escorta , pour assaillir le convoi aux environs d'Osigliovo ; en voyant arriver la division Brottssier, lit laissèrent une partie de leur butin , et ^ à la faveur des boi^ , 9e dérobèrent à la poursuite de nos soldats.

On attendait avec la plus vive anxiété le retour du courrier expédié à Pétersboùrg, lorsque lé général Lauriston partit de nouveau pour allet* auprès dé Kutusow, et avec une si jp^nde précipitation , quil fut forcé de te servir des nelâis de FËnipèrettr. Dans la persuasion que toutes ces conférences auraient une issue favorable, notre armée se gardait mal, et restait dans la plus parfaite sécurité ; mais le q6* néral Lauriston ^ loin de' pouvoir négocier la pait ( i8 octobre), revint en toute k&te annoncer à nos avant-postes que nous allions être au^ués , et quil fidUxt se replier derrière le défilé de Winkowo , àtiti qnesos mouvements de retraite ne fussent pas aptt* çns (i) ; cet ordre était à peine donné, que Tènnemi, débouchant par Taroutina , fofidie sur la cat^letié du roi de Naples , et enlera au généml Sébastiani un parc de vingt pièces, qu'il emmena avec plusieurs voitures chargées de bagages (2). Cette atta*que i faite afu moment où la cavalerie allait fourrager, et lors même qu'on semblait s'occùpef de né-

(0 XXVF Bulletin.

(2) XXV® et XXVr Bulletinf.

dait presque nulle la valeur de Targent , et c'est là que prit naissance la coutume des échanges; celui qui avait du drap l'offrait pour du vin , et celui qui avait une pelisse pouvait en retirer beaucoup de -sucre et de café.

Napoléon se flattait toujours du ridicule espoir de ramener, par des proclamations pleines de douceur, ceux qui, voulant s'affranchir de son joug, avaient tout sacrifié pour s'y soustraire. Afin de les séduire et leur inspirer quelque confiance, âl avait divisé les restes de la ville en quartiers , nommé des commandants pour chacun, et institué des magistrats chargés de rendre au peu de citoyens qui s'y trouvaient encore la justice qui leur était due. Le consul-général Lesseps, nommé gouverneur de Moskou^ fit publier une proclamation pour annoncer aux habitants les intentions paternelles de Napoléon ; mais ces promesses généreuses et bienfaisantes ne parvinrent point auxMoskowites, et lors même qu'elles seraient arrivées jusqu'à eux, la rigueur des circonstances les aurait fait regarder comme la plus sanglante des ironies. D'ailleurs, la plupart avaient fui derrière le Volga, et les autres, réfugiés au milieu de l'armée russe , et animés par une haine légitime , ne respiraient que le sentiment de la vengeance.

Cependant le prince KutAsow, ayant porté la majeure partie de ses forces sur Lectaskova , entre Moskou et Kaluga, afin de couvrir les provinces méridionales , resserra étroitemçpt Napoléon , si bien

MÀLO-JAROSLAVETZ. aaS

laon plus que nous prissions position nulle part : rindiscipline avait fait un deseit de toutes nos conquêtes, et l'imprévoyance de celui qui dirigeait Fentreprise n'avait rien ménagé pour faciliter le retour. Pour achever de peindre notre détresse , au milieu de notre apparente victoire , il suffit de dire qu'on était las de marcher, et découragé par l'inflexibilité des Russes. La cavalerie touchait à sa ruine, et les chevaux d'artillerie , épuisés par la mauvaise nourriture , ne pouvaient plus traîner les pièces. Aussi , quoique nous ayons été les déplorables victimes de l'incendie de Moskou , nous ne pouvons nous empêcher d'admirer le généreux dévouement des habitants de cette ville, qui, à l'exemple des Espa- H^nols, se sont, parleur courage et leur persévérance^ élevés à ce haut degré de véritable gloire qui caractérise la grandeur d'une nation.

Lorsqu'on se rappelle les souffrances que nous avions endurées , et les pertes que la fatigue seule nous avait fait éprouver avant d'arriver à Moskou, et à une époque où la terre, couverte de ses productions, j[H)us offrait d'abondantes ressources, on ne peut concevoir comment Napoléon fut assez aveugle, ou assez obstiné, pour ne pas retourner à Smo-

«cinquante mille hommes, et, lorsque nous sortîmes de Moskou, il n'y avait que vingt mille fantassins et deux mille cavaliers La quinnème division, qui avait treize mille hommes en entrant en campagne, n'ayant soutenu que de petits combats, était dëja réduit* ik quatre mille.

forent toi% à Tordre de Tamiée ; les uns parlsaem d^alier em Ukraine, les autjres de marcbuar «iir Péteiv bourg (i), mais les gens sages ré fêtaient qu'on aurait du depuis long-temps retourner k Wîlna. Napdéon , toujours plus opîniâaie contre les difficultés, et passionné pour les choses sumater^es, persistait à se maintenir dans un désert, par cela seul qu^on menaçait de Ten chasser ; il o'oyait pouvoir contraindre Tennemi à signer la paix en fe^[nantde vouloir passer Thiver à Moskou. Pour assurer le succès de son stratagème, il forma le plan d^armer le Kremlin et de faire même une ckadelle de la grande maison de force située dans le quartier de Pétersbonrg, connue sous le nom A^Ostrog ^ et que nous appelions maison carrée. Enfui , lorsque tout était épuisé et quVin n^avait rien pour vivre , il nous ordoima de faire des provisions pour deux mois. Une telle iftcenîtude, dans une pareille circonstance, dévoilait assez notre crueUe position.

(6 octobre.) Tandis qu^on s'occupait à méditer sur toutes ces choses, et surtout à former des m£iga«sins sans avoir aucune ressource, deshruits de paix, accrédités par cela seul qu'ils étaient vivement désirés , en comblant nos csrars de joie, nous &rent croire qu'on n'aurait pas besoin de recourir à des mesures impraticaUes. CeOe nouvelle acquit de la oonsi»* tance par l'accord qui régnait entre les kosaques et

(i) nV* SuOciia.

MALO-JAROSLAVETZ. aSg

les avant-postes du mî de Naples. Leur inacdon et des procédés réciproques £iisaîent nugnrer qu'il y avait espéraoïce de raocomnodement entre les deux empereurs. Cette même arri<ère*garde , qui nous avait priés d'épargner Moskou , en attendant lliiver , ne cessait de dire à nos soldats qu'il ne faUait plus se imttte, mais son^ 4 se réconcilier; de plus, on dirait que le général Lauriston avait été envoyé au 4|uartier-général du prince Kutasow, et qu'à la suite de son entretien avec et général en chef, un cour* Tier avait été expédié à PétersbouTig poar néfyocîer la paix. Gomment poavait^on s abandonner à de sem- ^Idirfes illusions , iersqa'on savait que Millorado- 'witch , avec pins de franchise , avait dit au roi de îïaples : la campagne est finie pour tes Français, il -est temps quelle commence pour les Russes.

L^mpeteur, an lieu de visiter les corps d'armée •catnpës aux environs, et pap4à se convaincre de leur dépérissement, restait enfermé dans le Kremlin; 'tt'aisil ne s'amusa pomt, comme on l'a dit, à faire ymer la comédie; à [a vérité, les acteurs français, ré- <dutls4 la plus afïreuse misère, ayant obtenu les rations de soldats , par reconnaissance nous donnèrent qut^lques représentations ; peu de personnes y ns^istèrem. C^ ainsi qu'un trait d'humanité, lors- ^*il «eist !mal raconté, a toute l'apparence d'un acte de *bari)ârie. J'^ai cru devoir éclaircir ce fait , dans la cîrainl^^ue la postérité ne justifiât Napoléon de ses véritables fautes, si un jour elle venait à découvrir

tre à l'abri des injures du temps, avaient endossé lesp mêmes vêtements qu'on voyait jadis à Moskou, et qui, dans le bazar de cette ville, offraient la plus piquante variété. On voyait ainsi se promener dans ^otre camp des hommes vêtus à la tartare, à la kosaque , à la chinoise; l'un portait la toque polonaise , l'autre le haut bonnet des Persans , des Baskirs ou desKalmouks. Enfin notre armée, à cette époque, offrait l'image du carnaval, et c'est ce qui fit dire, par la suite, que notre retraite, ayant commencé par tine mascarade , avait fini par un enterrement.

L'abondance dont jouissait l'armée lui faisait oublier ses fatigues; on se consolait d'avoir la pluie sur le dos, et les pieds dans la boue, par la bonne chère et le bénéfice que chacun retirait en trafiquant le& objets apportés de Moskou. Car, quoiqu'il fût défendu d'aller dans cette ville, nos soldats, attirés par l'appât du gain , violaient les consignes , et continuellement revenaient chargés de vivres et de marchandises. Sous le prétexte d'aller à la maraude, ils retournaient auprès du Kremlin, et, fouillant sous les ruines et les cendres, découvraient des magasins intacts, dont ils retiraient avec profusion des objets dç toute espèce. Ainsi notre camp ne ressemblait plus à une armée, mais bien à une grande foire où les mi* litaires, métamorphosés en marchands, vendaient, à vil prix , les choses les plus précieuses; quoique campés dans les champs, exposés aux injures de l'air, par un contraste singulier, ils mangeaient dans des

MALO-3AROSLAVETZ. 23i

avait ëgal^ les condidons! Lorsqu'il me vit, il ne put s^empêcher de verser des larmes, sur-tout en me présentmt ses enfants à demi nu$, et mourants de failli. Sa douleur muette fit sur mon ame une impression profonde ; et, par les signes de cet înfoptuné , je compris que les soldats , après avoir spolié sa demeure pendant qu^elle brûlait , lui avaient encore arraché les habits quHl portait. A la vue dW tableau si déchirant, j'eus le cœur navré; et, cherchant à, soulager ses peines, je craignais de n'avoir à lui donner que des consolations stériles ; mais ce même homme qui, peu de jours auparavant, m'avait donné un repas splendide , accepta un morceau de pain avec reconnaissance.

Quoique la population de Moskou eût entièrement disparu , néanmoins il restait beaucoup de ces êtres malheureux que la misère force à regarder tous les événements avec indiffércBce. Ceux-là couraient les rues avec les soldats, leur servaient dç domestiques, ^'estimant très heureux d'avoir pour récompense les effets que ceux-ci dédaignaient. On voyait aussi beaucoup de filles publiques : cette classe fut la seule, qui retira quelque fruit du sac de Moskou ; chacun, empressé d'avoir une femme, accueillait avec plaisir ces créatures : introduites dans nos maisons, elles en devenaient suivle-champ les maîtresses , et gaspillaient tout ce que les flammes avaient épargné. Il en était d'autres qui méritaient des égards par leur éducation, sur-tout par leur

malheur : souvent la faim et la misère forcèrent leurs mères à venir nous les présenter. Cette immo* ralité, dans une telle circonstance, retombait sur ceux qui n'avaient pas assez de vertu pour triompher d'une passion brutale , et qui étaient assez corrompus pour chercher du plaisir sur une bouche que la faim décolore. Car cet empire que les mères nous donnaient sur leurs filles était Feffet d'une calamité publique.

Il y avait encore dans Moskou une classe d'hommes qui était la plus méprisable de toutes , puisqu'elle racheta ses crimes par de nouveaux crimes plus grands encore, c'était celle des forçats» Aussi long-temps que dura l'embrasement de cette capitale , ils se signalèrent par l'audace avec laquelle ils exécutèrent les ordres qu'ils avaient reçus : munis de briquets phosphoriques , ils rallumèrent l'incendie sur tous les points où il paraissait s'éteindre, et se glissaient furtivement dans les maisons habitées, pour y mettre le feu. Plusieurs de ces êtres abjects furent arrêtés la torche à la main ; mais leur supplice , trop prompt, produisit peu d'effet (24 septembre). Le peuple, qui toujours déteste ses vainqueurs^ regarda ces exécutions comme un calcul de notre politique; ces victimes, en effet, étaient trop obscures pour l'expiation d'un tel crime ; leur procédure , manquant d'appareil et affranchie de toute la solennité des formes judiciaires, ne jeta

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avait ëgal^ les conditions! Lorsqu^il me vit, il ne put s^empécher de verser des larmes, sur-tout en me présentait ses enfants à demi nus , et mourants de tsdp». Sa douleur muette fit sur mon ame une impressioi;! profonde ; et, p^r les signes de cet infopinné , je compris que les soldats , après avoir spolié sa demeure pendant qu^elle brûlait , lui avaient encore arraché les Kabits qu^il portait. A la vue d'un tableau si déchirant, j^eus le cœur navré; et, cherchant à soulager ses peines, je craignais de n'avoir à lui donner que des consolations stériles ; mais ce même homme qui, peu de jours auparavant, m'avait donné un repas splendide , accepta un morceau de pain avec reconnaissance.

Quoique la population de Moskou eût entièrement disparu , néanmoins il restait beaucoup de ces êtres malheureux que la misère force à regarder tous les événements avec indifférence. Ceux-là couraient les rues avec les soldats, leur servaient de domestiques, ^'estimazit très heureux d'avoir pour récompense les efifet$ que ceux-ci dédaignaient. On voyait aussi beaucoup de filles publiques : cette classe fut la seule, qui retira quelque fruit du sac de Moskou ; chacun, empressé d'avoir une femme, accueillait avec plaisir ces créatures: introduites dans nos maisons, elles en devenaient sur-le-champ les maîtresses , et gaspillaient tout ce que les flammes avaient épargné. Il en était d'autres qui méritaient des égards par leur éducation, sur-tout par leur

malheur : souvent la faim et la mîsère forcèrent leurs mères à venir nous les présenter. Cette immo* ralité, dans une telle circonstance, retombait sur ceux qui n'avaient pas assez de vertu pour triompher d'une passion brutale , et qui étaient assez corrompus pour chercher du plaisir sur une bouche que la faim décolore. Car cet empire que les mères nous donnaient sur leurs filles était Feffet d'une calamité publique.

Il y avait encore dans Moskou une classe d'hommes qui était la plus méprisable de toutes , puisqu'elle racheta ses crimes par de nouveaux crimes plus grands encore, c'était celle des forçats. Aussi long-temps que dura l'embrasement de cette capitale, ils se signalèrent par l'audace avec laquelle ils exécutèrent les ordres qu'ils avaient reçus : munis de briquets phosphôriques , ils rallumèrent l'incendie sur tous les points où il paraissait s'éteindre, et se glissaient furtivement dans les maisons habitées, pour y mettre le feu. Plusieurs de ces êtres abjects furent arrêtés la torche à la main; mais leur supplice , trop prompt, produisit peu d'effet (24 septembre). Le peuple, qui toujours déteste ses vainqueurs, regarda ces exécutions comme un calcul de notre politique; ces victimes, en effet, étaient trop obscures pour l'expiation d'un tel cilme ; leur procédure , manquant d'appareil et affranchie de toute la solennité des formes judiciaires, ne jeta

MALO-3AKOSL\VETZ. 233

aucun jour sur un si g^rand événement , et ne put par conséquent nous justifier , d^une manière éclatante , aux yeux de ceux qui persistaient à croire que nous en étions les auteurs.

Beaucoup de Moskowites , cachés dans les forets voisines , voyant cesser Fincendie , crurent n'avoir plus rien à craindre , et rentrèrent dans la ville ; les uns cherchaient leur maison et ne la trouvaient plus; d'autres, voulant se réfugier dans le sanctuaire de leur Dieu, virent, avec douleur, qu'on l'avait profané : les promenades et les rues offraient un spectacle révoltant ; à chaque instant on rencontrait des chevaux morts ou des cadavres en putréfaction , et sur plusieurs arbres à demi brûlés était suspendu le corps inanimé d'un incendiaire. C'est au milieu de ces horreurs qu'on voyait les infortunés habitants, restés sans asile, ramasser la tôle qui couvrait les toits, pour se construire des cabanes qu'ils élevaient dans des quartiers éloignés , ou dans des jardins entièrement ravagés. N'ayant rien à mang^er , iJs fouillaient la terre pour arracher la racine des légumes que nos soldats avaient cueillis : ou bien , errant au milieu des décombres , ils remuaient les cendres refroidies pour y chercher les aliments que le feu n'avait pas entièrement consumes; pâles, décharnés et presque nus, la lenteur de leur démarche annonçait Fexcès de leurs souffrances. Enfin, plusieurs, se rappelant qu'on avait

malheur : souvent la faim et la misère forcèrent leurs mères à venir nous les présenter. Cette immo* ralité, dans une telle circonstance, retombait sur ceux qui n'avaient pas assez de vertu pour triompher d'une passion brutale , et qui étaient assez corrompus pour chercher du plaisir sur une bouche que la faim décolore. Car cet empire que les mères nous donnaient sur leurs filles était l'effet d'une calamité publique.

Il y avait encore dans Moskou une classe d'hommes qui était la plus méprisable de toutes , puisqu'elle racheta ses crimes par de nouveaux crimes plus grands encore, c'était celle des forçats» Aussi long-temps que dura l'embrasement de cette capitale, ils se signalèrent par l'audace avec laquelle ils exécutèrent les ordres qu'ils avaient reçus : munis de briquets phosphbriques , ils rallumèrent l'incendie sur tous les points où il paraissait s'éteindre , et se glissaient furtivement dans les maisons habitées, pour y mettre le feu. Plusieurs de ces êtres abjects furent arrêtés la torche à la main ; mais leur supplice , trop prompt, produisit peu d'effet (24 septembre). Le peuple, qui toujours déteste ses vainqueurs, regarda ces exécutions comme un calcul de notre politique; ces victimes, en effet, étaient trop obscures pour l'expiation d'un tel crime ; leur procédure , manquant d'appareil et affranchie de toute la solennité des formes judiciaires, ne jeta

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aucun pur sur un si grand événement , et ne put par conséquent nous justifier , d'une manière éclatante, aux yeux de ceux qui persistaient à croire que nous en étions les auteurs.

Beaucoup de Moskowites , cachés dans les forets voisines , voyant cesser Tincendle , crurent n'avoir plus rien à craindre , et rentrèrent dans la ville ; les uns cherchaient leur maison et ne la trouvaient plus; d'autres, voulant se réfugier dans le sanctuaire de leur Dieu, virent, avec douleur, qu'on l'avait profané : les promenades et les rues offraient un spectacle révoltant ; à chaque instant on rencontrait des chevaux morts ou des cadavres en putréfaction , et sur plusieurs arbres à demi brûlés était suspendu le corps inanimé d'un incendiaire. C'est au milieu de ces horreurs qu'on voyait les infortunés habitants, restés sans asile, ramasser la tôle qui couvrait les toits, pour se construire des cabanes qu'ils élevaient dans des quartiers éloignés, ou dans des jardins entièrement ravagés. N'ayant rien à manger, iJs fouillaient la terre pour arracher la racine des légumes que nos soldats avaient cueillis : ou bien , errant au milieu des décombres , ils remuaient les cendres refroidies pour y chercher les aliments que le feu n'avait pas entièrement consumés; pâles, décharnés et presque nus, la lenteur de leur démarche annonçait l'excès de leurs souffrances. Enfin, plusieurs, se rappelant qu'on avait

de Mesi^s qui abandonBaîent le champ de bataitk ^ et siur-c<Kit la diflicuk^ qu'on avait à ae maintenir dans Malo-iairoslaTeu y firent j:uger au vice-roi qu^il fallait emwyer d'aMnes tronpe» contre celles , san» cesse maisBames, que PennenKi lUbettait en bataille^ lia dmsîoB Pino^ qui, durant toute k oampag^ne, avait toi^ouTS cfaercké roocaston de Saim connaître fardeur dont efle était animée » «aisît cette cncon*' stance pour obéir arec ttansport aux 4>rdres du pri«ce : didçée par plusieurs officiers ide Tétat-ma* jer, elle se porta sur la hauteur au pas de ekar^e^ et, pouasant des cris de joie, parvint à s'établir dans sau8 les lieux d'où Tenaieflai nous avait chassés. Cie siiecès fixe chèveanent acbeté : g^rand siombre d'in-* fnëpîdes italiens: përire»t victimes de lesur étnulation po«r la vdkur française. La mon du général Levîé^ à ^qoi le sort ne permit de jouir que huk jours de 9on nouveau geaàsi^ excka nm regrets. IlSous fûmes égaleuftent affligé» en voyant nereinT le jetterai Pino tout eAsangtsdiSé : madgvé la dxmkuT de sa blessure^ eile^att pour lui moins «enisible que la perte d^un fvèœ qui venait dr tnoxmr à ses câtés.

lies ebasseors de la garde royale , commandés par le cokiBcl Peraldiv c^sient suivi le màne mouvez ment. La quinzième drasina ayam été cepoussée^ ils s^avagaoèrent pmv Tappu^ à l'instant m l'eimemi , faisant des progrès rapides; mavcbait rers ir pont eî menaçait de Œdbmer daHi ia nvvère kstfoupe»

MALO-JAROSLAVETZ. 25^

qui rayaient franchie. Dans leur ardear, ils attaquèrent les Russes et leur reprirent la position , d'où la division italienne avait été chassée. L'acharnement des deux partis était extrême, lorsque, de deux grandes redoutes masquées , partirent plusieurs déchargées à mitraûUe qui détruisirent les chasseurs. Ceux qui restaient hésitèrent un instant; mais le colonel Peraldi, après avoir fait sentir à ses soldats le déshonneur qui les attendait s'ils ne mouraient pas à leur poste , eut la satisfaction de voir ces braves prendre des cartouches , dont ils manquaient , dans les gibernes de leurs camarades morts sur le champ de bataille , et marcher tête baissée sur les Russes ; ceux-ci, étonnés de tant d'audace, crurent qu'ils allaient être accablés par des troupes nouvelles. Ne «e croyant plus en sûreté dans leur dernière ligne , ils battirent en retraite, après avoir désarmé leur redoute. Pendant ce temps le canon tirait toujours , et ses boulets venaient porter le ravage et la mort jusque dans les rangs des grenadiers et vélites royaux placés en réserve , et dans les groupes que formait l'état-major du vice-roi. C'est dans ce moment que le général Gifflenga, homme d'un grand mérite et d'une rare intrépidité, reçut dans la gorge une balle qui l'obligea à s'éloigner du champ de bataille.

Le succès de la journée était décidé ; nous occupions la ville et toutes les hauteurs, quand la cinquième division du premier corps vint prendre po-

sition à notre gauche, et la troisième division dtt même corps , venue aussi après Taffaire , occupa un bois situé à notre droite (i). Jusqu'à neuf heures du soir nos batteries et nos fantassins ne cessèrent de faire feu , et à une distance très rapprochée de Tennemi , qui faisait protéger sa retraite par de nombreux tirailleurs. La nuit et la lassitude mirent fin à ce combat acharné, et ce fiit seulement Vers les dix heures du soir que le vice-roi et Tétat-major purent prendre du repos , nécessaire après tant de fatigues. Nous campâmes au-dessous de Malo-Jaroslavetz , entre la ville et la rivière de Louja. Quant aux troupes , elles bivaquèrent dans toute Tétendue des positions qu'elles avaient si glorieusement enlevées.

Le lendemain nous reconnûmes que robstinatioa des Russes à nous disputer Malo-Jaroslaveu provenait de rintention où ils étaient de couvrir Kalugt, et de s'opposer à ce que nous fissions notre retraite par leurs provinces méridionales. On dut alors regretter de s'être arrêté à Fominskoé; sans la peitc dWe journée, l'ennemi aurait été tourné dans soB camp retranché, et ne serait po'mt arrivé à temps pour défendre les di£Férentes positions qui sont entre Malo-Jaroslavetz et fiLaluga. Car ceux qui étaient dans les secrets de Napoléon assurent encore aujourd'hui qu'en opérant son mouvement sur Smolensk il voulait auparavant détruire les manufactures d'ar-

(i) Voyez le plan du champ de bataille de Malo-Jaroslayetz.

MALO-JAROSLAVETZ. 269

mes de Tula, et ensuite revenir par la route de Kaluga^ Serpeisk et Elnia, qui n^avait point éié ravagée.

Vers les quatre heures du matin nous parcourûmes avec le vice-roi le plateau sur lequel en avait coitii>attu , et vîmes la plaine couverte de kosaquet dont rartillerie légère faisait feu sur nos troupes; nous reconnûmes aussi sur la gauche trois grandes redoutes. La veille on les avait armées de quinze à vingt pièces de canon ; Tune d'elles défendait le flanc droit de Kutusow, en supposant quW eût voulu , de ce côté, tourner sa position. Vers les dix heures le feu se ralentit , et à midi il cessa toût-à-fait.

L'intérieur de Malo-Jaroslavetz nous présenta le spectacle le plus horrible; en y entrant, nous vîmes avec douleur la place où avait péri le général Délions ; chacun regretta qu'une mort prématurée eût mis fin à sa glorieuse carrière. On donna également des louanges à l'héroïsme de son frère , qui reçut une blessure mortelle en voulant l'arracher des mains de Fennemi. Un peu plus loin, on nous montre Tendroit où le général Fontanes avait été hiessé; et audessous du plateau , nous vîmes les grenadiers du 35* régiment de ligne qui rendaient les honneurs funèbres à leur brave colonel.

La ville où l'on avait combattu n'existait plus; on ne distinguait l'alignement des rues que par les nombreux cadavres dont elles étaient jonchées ; de tous côtés l'on ne voyait que des membres épars , et

26o LIVRE Vl.

des têtes humaines écrasées par les pièces d^artillerie qu^on avait fait manœuvrer. Les maisons ne formaient qu'un monceau de ruines , et sous leurs cendres brûlantes paraissaient des squelettes à demi consumés. Il y eut aussi des malades et des blessés qui , en quittant le combat allèrent se réfugier dans ces mêmes maisons; le petit nombre de ceux qui échappèrent aux flammes se montraient devant nous , ayant la figure noircie , les habits et les cheveux brûlés : d'une voix mourante, ils poussaient les cris les plus douloureux; en les voyant, Phomme le plus féroce était attendri, et, détournant les yeux, ne pouvait s'empêcher de répandre des Jarmes. A ce tableau, chacun frémissait des maux auxquels le despotisme nous expose, et se croyait ramené à ces temps de barbarie , où l'on ne pouvait apaiser les dieux qu'en offrant des victimes humaines sur des autels ensanglantés.

Vers l'après midi, Napoléon avec une suite nombreuse, parcourut froidement le champ de bataille; il entendit sans s'émouvoir les cris douloureux des malheureux blessés qui demandaient à être secourus. Cet homme, accoutumé depuis vingt ans aux maux de la guerre dont il était si follement épris, ne put, en entrant dans la ville, s'empêcher d'être étonné de l'acharnement avec lequel on avait coinbattu. Quoiqu'il eût beaucoup de répugnance à louer » ceux dont la réputation pouvait lui faire ombrage

MALO-JAROSLAVETZ. 261

nëanmoins , dans cette occasion , il fut forcé de rendre justice à ceux qui Pavaient mérité (1). Après avoir donné des éloges à la valeur du quatrième corps , il dit au vice-roi : L honneur de cette belle jour née vous appartient tout entier (2).

Pendant qu^on était aux prises avec Tennemi pour lui disputer la position de Malo-Jaroslavetz , plus de six mille kosaques fondirent sur le quartiergénéral de l'Empereur établi à Ghorodnia , et enlevèrent six 'pièces parquées non loin de ce village. Aussitôt le duc d'Istrie s'y porta au galop avec toute la cavalerie de la garde : soutenu par la quatrième division (3) et par le corps du général Latour-Maubourg, il parvint à reprendre l'artillerie qui avait été surprise. Le général Rapp, et le major Letort, des dragons de la garde , se firent remarquer dans cette action. Le premier eut un cheval tué sous lui; par son intrépidité, il prouva de nouveau que son courage le rendait aussi brillant le jour d'un combat

(i) XXVn» Bulletin.

(2) Au mois d'avril i8i4; étant à Mantoue, j'ai entenda dire -à sirKobertWilsoD , témoin oculaire du combat de Mnlo-Jaroslavetz, et alors commissaire auprès de Beliegarde, que le prince Eugène, avec vingt mille hommes , avait dans cette sanglante affaire soutenu le choc de neuf divisions russes , fortes de dix mille hommes chacune.

(3) Elle était alors commandée par le général Frédéric, en rem* placement du comte Dessaix^ qui, ne pouvant, à cause de ses blessures, continuer la campagne, fut nommé gouverneur de Berlin.

qu'illustre le jcmr d'une bataille. Les kosaques, satbrës et dispersés, effectuèrent leur retraite , et se jetèrent de l'autre côté de la Protva; mais, en fuyant, un de leurs nombreux détachements vint également attaquer les équipages du quatrième corps ; il s'en serait peutrétre emparé , si la cavalerie de la garde italienne ne l'eût reçu de la même manière que la garde impériale. Dans cette circonstance , on loua le sang-froid de l'ordonnateur en chef Joubert , qui , seul contre plusieurs kosaques , se défendit brave* ment jusqu'à ce qu'on fût venu à son secours.

Depuis l'ouverture de la campagne , le fils de l'hetman Platow , monté sur un superbe cheval blanc de l'Ukraine, était le fidèle compagnon d'armes de son père, et, marchant toujours à la tête des kosaques, s'était fait remarquer de nos avan^gardes par une valeur à toute épreuve. Ce jeune homme était l'idole de son père et l'espoir de la nation guerrière qui devuit un jour lui obéir. Dans un choo violent de cavalerie, qui eut lieu auprès de Vereïa, entre le prince Poniatowski et l'hetman Platow, les Polonais et les Russes , animés par une haine vio-* lente, se battirent avec acharnement. Excités par l'ardeur du combat, ils s'arrachaient mutuellement la vie, et de toutes parts tombaient des braves, échap* pés à de grandes batailles.

Platow, qui voyait succomber sous les coups des Polonais ses meilleurs soldats, oubliait le péril, et d'un œil inquiet cherchait son fils; mais ce père

MALO-JAROSLAVETZ. 263

infortune touchait au moment terrible où il derair éprouver que la vie est souvent une grande disgrâce. L'objet de sa plus chère affection , revenu du fort de la mêlée, se préparait à porter de nouveaux coups, lorsqu^'l reçut une blessure mortelle d^un hulan polonais. Au même instant le père , qui volait k son secours , paraît et se précipite sur lui. Le fils veut lui parler et lui donner le dernier témoîg[nag[e de sa tendresse; mais, en ouvrant la bouche, il rendit le dernier soupir.

Le lendemain, à la pointe du jour, les chefs kosaques, en exprimant leur douleur, vinrent supplier quW leur permît de rendre au fils de leur hetman les honneurs de la sépulture. Chacun d'eux, à la vue de cet intéressant jeune homme étendu sur une peau d'ours , baisait respectueusement la main d'un guerrier qui , sans une mort prématurée , eût peut-être égalé par son courage et ses vertus les plus grands capitaines. Après avoir, selon leur rit, fait des prières ferventes pour le repos de son ame, ils l'enlevèrent aux regards de son père, pour le porter solennellement sur un tertre couvert de cyprès, et où l'on devait l'enterrer. Tout autour, les kosaques , rangés en bataille, observaient un silence religieux, et baissaient leur front , sur lequel se peignait la tristesse. Au moment où la terre allait pour toujours les séparer du fils de leur prince, ils firent à-la-fois un feu de mousqueterie. Ensuite, tenant en main leurs chevaux, ils défilèrent tous auprès du

a64 MALO^JAROSLAVETZ.

tombeau, en renversant contre terre la pointe de leurs lances (i).

(i) Cet épisode parait romanesque, en ce qu'il peint dos mœurs différentes des nôtres. Les journaux allemands, d'oii il est tiré. Font raconté d'une manière très poétique. Ceux de France ont éf^lement rapporté, sur l'hetman Platow, des choses si extraordinaires, qu elles autoriseront les historiens à ibire de c^ çuerriec un personnage éminemment dramatique.

DOROGHOBOUÏ.

JLe combat de Malo-Jaroslavetz nous démontra deux tristes vérités : la première , que les* Russes , loin d^étre affaiblis, avaient été renforcés par de nombreuses milices, et que tous se battaient avec un acharnement qui nous faisait désespérer d'obtenir de nouveaux succès. Encore une autre victoire comme celle-ci , disaient les soldats , et Napoléon n'aura plus d'armée. La seconde vérité était qu'il fallait renoncer à notre expédition sur Raluga et Tula, et qu'ainsi nous n'avions plus l'espoir de faire une retraite paisible, puisque l'ennemi, à la suite de cette affaire, nous ayant débordés , empêchait nos colonnes de se retirer, non seulement par la route de Serpeisk et d'Elnia, mais encore d'aller à Viazma par Médouïn et loukhnov, nous réduisant ainsi à la fâcheuse nécessité de retourner vers Mojaïsk.

Après ce mémorable combat, tous ceux qui ne jugeaient que sur les apparences et les bruits populaires crurent qu'on se porterait sur Kaluga et Tula ; cependant on s'étonnait de voir une forte avantgarde ennemie , au lieu de prendre cette même direction, déborder notre droite en filant sur Médouïn ; les militaires instruits comprirent que les Russes avaient pénétré les desseins de Napoléon , et que ,

266 LIVRE Vil.

pour les prévenir, il nous fallait faire une marclie prëcipitëe sur Viazma, afin d'y arriver avant eux.. Dès-lors il ne fut plus question de Kaluga et de rnkraine, mais bien de revenir précipitamment par la grande route de Smolensk , c'est-à-dire par le désert que nous nous étions créé. Aussitôt que notre retraite fut décidée , le quatrième corps effectua son mouvement rétrograde , laissant à Malo-JaroslaveU tout le premier corps et la division de cavalerie du général Chastel : ces troupes devaient former Tarrière-garde , en marchant loin de nous à la distance d'une journée.

Sur notre route, nous vîmes à quoi se réduisait la triste et mémorable victoire de Malo-Jaroslavetz : de toutes parts on ne voyait que des caissons abandonnés y faute de chevaux pour les traîner. Il y avait aussi les débris de plusieurs voitures et fourgons bràlés pour la même cause. De pareilles pertes, dès le commencement de notre retraite, nous faisaient entrevoir l'avenir sous les couleurs les plus sombres. Ceux qui emportaient avec eux le butin de Moskou tremblèrent pour leurs richesses. Chacun était inquiet en voyant l'état déplorable où se trouvaient déjà les restes de notre cavalerie , sur-tout en entendant l'explosion de nos caissons que chaque corps faisait sauter, et qui retentissaient au loin comme des coups de tonnerre.

Aux approches de la nuit lions arrivâmes à Ouvarovskoé (26 octobre) j surpris de voir les villages

DOROGHOBOUl. . 267

en flaumies, on voulut en connaître la cause , et l'on apprit que Fordre avait été donné de brâler tout ce qui se trouverait sur notre chemin. U y avait dans le village où nous Plions un château qui, quoiqu'en bois, était d'une grandeur et d'une magnificence égales à celles des plus beaux palais d'Italie. La richesse de l'ameublement répondait à la beauté de Farchitecture ; on y voyait des tableaux estimés, des candélabres d'un grand prix , et quantité de lustres en cristal de roche qui faisaient des appartements , quand ils étaient éclairés, un véritable séjour enchanté. Tant de richesses ne furent point épargnées, et jt lendemain on nous raconta que nos soldats , ayalfct trouvé trop lent de mettre le feu à ce château , avaient imaginé de le faire sauter en plaçant au rezde-chaussée des caissons remplis de poudre.

Les villages qui, quelques jours auparavant, nous avaient abrités, brûlaient lorsque nous les revîmes. Sous leurs cendres encore chaudes, que le vent poussait vers nous , étaient les cadavres de plusieurs soldats ou paysans ; on y voyait aussi des «niants égorgés, et de jeunes fiUes massacrées à l'endroit même où elles avaient été violées. Nous laissâmes à notre 4i^oîte la ville de Bwovsk, qui était également la proie des flammes , pour remonter la Protva et chercher un gué favorable à notre artillerie ; on en avait trouvé un au<^dessus de ceue ville ^ qui, qut)ique très mauvais, devait ^re frayé par tout notre corps; mais plusieurs caissx>ns , restés dans la rivière , en-»

combrèrent tellement le pas&age , qu^il fallut en chercher un nouveau. Ayant ëtë reconnaître le pont de Borovsk , je trouvai qu'il existait encore , et qu'il offrait à l'armée de grandes facilités pour les bagages. Aussitôt le prince fit rétrograder la treizième division qui marchait en tête , et qui , par le moyen de ce pont, ouvrit à notre corps une route meilleure et beaucoup plus courte. Le seul danger à craindre était de faire passer des caissons chargés de munitions au milieu d'une ville dont toutes les maisons étaient en feu.

Nos équipages filèrent à travers ce vaste incendie sans éprouver aucun accident; le soir, après avoir franchi plusieurs défilés très pénibles , nous arrivâmes au mauvais village d'Alféréva (27 octobre ) , où les généraux de division eurent peine à trouver une grange. Celle même du vice-roi était si affreuse , qu'on plaignait le sort des pauvres paysans destinés à l'habiter. Pour comble de maux, le manque d'aliments redoublait nos souffrances, les provisions de Moskou étaient sur le point de finir, et chacun, avare de ce qu'il avait, commençait à se retirer dans la solitude pour manger le morceau de pain que son industrie lui avait procuré. Nos chevaux également souffraient beaucoup ; de la mauvaise paille , arrachée de la toiture des maisons, était leur unique nourriture. La mortalité de ces animaux, succombant à la fatigue , obligeait l'artillerie de renoncer à ses équipages, et chaque jour redoublait d'une

DOROGHOBOni 269

manière effrayante la détonation de« caiâsons que Ton faisait sauter.

Le jour suivant nous repassâmes la Protva audessous de Vereïa. Cette ville brûlait au moment de notre passage , et les flammes dévorantes , s*élevant en tourbillons, Teurent bientôt réduite en cendres : cité d'autant plus malheureuse qu'étant hors de la grande route elle put se flatter -lin moment d'avoir échappé aux maux qui l'entouraient ; car, à l'exception du combat livré entre les Russes et les Polonais , elle avait faiblement ressenti les horreurs de la guerre : ses champs et ses jardins bien cultivés étaient couverts de légumes de toute espèce qui, dans un instant , furent enlevés par nos soldats affamés.

Le troisième corps , ayant quitté Mojaïsk , continua sa route et marcha en tête. La jeune garde, laissée à Moskou , nous rejoignit par le chemin de Fominskoé. Ce dernier corps, emmenait avec lui le trésor, l'intendance , et quantité de bagages. C'est à VereJa qu'on présenta à l'Empereur le générai WmiLinQerode et son aide-de-camp, faits prisonniers dans Moskou par le duc de Trévise. Napoléon le reçut fort mal , et le traita d'une manière très dure , lui disant qu'étant né Wurtembergeois il le ferait juger par une commission militaire comme sujet rebelle de la confédération du Rhin. Heureusement pour ce général nous verrons qu'il fut repris bientôt après aux environs de Minsk par le colonel Czerni-

dtfir, qaî , avec mi nombreux détachement de ko* saques, allait à Tschachniki annoncer au comte Wittgenstein le mouvement que faisait Tamiral Tschichagow pour se réunir à lui^ afin de nous couper la retraite sur les bords de la Bérézina.

Nous couchâmes dans un mauvais vSlage, donc on ne put junais savoir le nom ; mais on soupçonna que c^était Mîoaéva, en apprenant que Ghorodok- Borîsov n'était qu'à une lieue de là. Ce gîte était encore plus mauvais que celui où nous avions reposé la veille : la plupart des officiers furent au bivac , «tnadon pénible, car les nuits commençaient à être froides, et le manque de bois les rendait insupportables. Pour s'en procurer on démolissait jusqu'aux granges où les généraux étaient établis; plusieurs d'entre eux^ aprèi s'être endormis dans de bonnes cabanes, en se révefllant se trouvèrent à la belle étoile.

Napoléon , qui nous précédait d'une journée , avait déjà passé Mojaïsk, faisant ]E>iiuler et détruite tout ce qui se trouvait sur son passage. Les soldats de sa suite étaient tellement portés à cette dévastation , qu^ls incendiaient aus« les lieux où l'on devait s'arrêter ; cela nons exposait à de grandes souffrances : notre corps , à son tour, brûlaAt le peu de maisons qu'on avait laissées, eadef ait àcelui du prince d'Eckmulh , qui faisait l'arnèroi^arde , la faculté de trouver un asile pour se mettre à Pabri de l'inclémence de l'air. Outre cette souffrance, ce même corps avait

DOROGHOBODI. 271

«ncore à lutter contre on ennemi adumé qai , en apprenant notre retraice, accourait de tout côtés pour satisfaire $a. vengeance. Le canon qu^on entendait clia<que jour, et à des distancer très rapprodiées, nous annonçait assez qu^il fallait déployer, pour le contenir, de grands et pénibles efforts.

Enfin , après avoir traversé Ghorodôk-Borisov (29 octobre), au milieu d'un vaste embrasement, nous entrâmes, une heure après, dans une plaine qui nous parut avoir été saccagée depnîs quelque temps. On rencontrait., de distance en distance, des cadavres d'hommes et de chevaux. Mais, à la vue de plusieurs retranchements à moitié détroits, et sui^ tout à Taspect d'une vUle ruinée, je reconnus les environs de M ojai'sk , où nous avions autrefois passé en vainqueurs. Les Westphaliens et les Polonais campaient sur ces décombres; avant de les aban* donner ils brûlaient les maisons échappées au pre* mier incendie : il en restait si peu, qu'on voyait à peine la lueur des flammes. La seule chose qui pût nous frapper était de voir toutes ces mine$ d'oA sortait une épaisse fiifuée, et dont la covleor noirâtre contrastait avec la blancheur du clocher nouvellement construit. Ce seul bâtiment subsistait en entier et l'horloge sonnait encore les heures lorsque la ville n'existait plus!

L'armée ne passa point par Mojaïsk ; en suivant des chemins peu frayés , nous arrivâmes sur remplacement de Krasnoé , où nous avions campé le

lendemain de la bataille de la Moskwa : je dis em.** placement , car le village avait disparu , on n^avait réservé que le château pour Napoléon. Mous bivaquâmes autour de ce château , et je me rappellerai toute ma vie que, transi de froid, on se couchait avec plaisir sur les cendres chaudes des maisons qui avaient été brûlées la veille.

(3o octobre.) Plus nous approchions et plus la tçrre était en deuil ; toutes les campagnes , foulées par des milliers de chevaux, semblaient n'avoir jamais été cultivées. Les forêts, éclaircies par le long séjour des troupes , se ressentaient aussi de cette affreuse dévastation ; mais rien n'était horrible à voir comme la multitude des morts qui, depuis cin^ quante-deux jours, privés de sépulture, conservaient à peine une forme humaine. Auprès de Borodino , ma consternation fut à son comble , sur-tout en retrouvant à la même place , les vingt mille hommes qui s'étaient égorgés, et dont la gelée avait arrêté l'entière dissolution; la plaine en était couverte : de toutes parts ce n'étaient que carcasses de chevaux ou cadavres à demi enterrés : là étaient des habits teints de sang, et des ossements rongés parles chiens et les oiseaux de proie ; ici des débris d'armes , de tambours, de casques, et de cuirasses ; on y trouvait également des lambeaux d'étendards , mais aux emblèmes dont ils étaient couverts, on pouvait juger combien l'aigle moskowite avait souffert dans cette sanglante journée.

DOROGHOBOUL 273

"Nos soldats , en parcourant le théâtre de lents exploits, montraient avec oi^eil les lieux où leurs régiments sVtaient battus, et presque tous rappelaient à chaque pas différents traits de valeur propres à flatter notre esprit national. Vun côté, ih fan saient remarquer les restes de la cabane où Kutusow avait campé; plus loin, sur la gauche, la fameuse redoute; elle dominait toute la plaine, et, semblable à une pyramide, sVlevait au milieu d^un désert. En songeant à ce qu'elle avait été et à ce qu'elle était alors, je crus voir le Vésuve en mpos. Mais, ayant aperçu au sommet un militaire, dans le lointain, sa £gure immobile me fit Peffet d'une statue. » Âh ! u si jamais on veut en élever une au démon de la « guerre, m'écriai-je, c'est sur ce piédestal qu'il faut M la lui dresser. »

Pendant qu'on traversait ce champ de bataille , nous entendîmes de loin un malheureux qui appelait à son secours. Touchés par ses cris plaintifs, plu* sieurs s'approchèrent, et, à leur grand étonnement| virent étendu par terre un soldat français ayant les deux jambes fracturées. « J'ai été blessa, dit-il , le a jour de la grande bataille, et me trouvant dans un «endroit écarté, personne n'a pu venir à mon seu cours. Depuis lors, ajouta cet infortuné , me traî- « nant aux bords d'un ruisseau, j'ai vécu d'herbages, « <le racines , et de quelques morceaux ■ de pain u trouvés sur des cadavres. La nuit, je me couchais

tt dans le ventre des chevaux morts , et les chairs

BOUS entendîmes tirer le canon si près de nous, que le vice-roi, dans la crainte que le prince d^Eckmiihl n'eût été enfoncé, s'arrêta sur une hauteur, et fit ranger ses troupes en bataille pour lui prêter secours. Depuis quelques jours l'Empereur se plaignait de la lenteur avec laquelle marchait le premier corps, et blâmait le système de retraite par éclielons qu'avait adopté son chef, disant qu'il avait fait perdre trois jours de marche, et, par là, facilité à Vavant-garde de MiUoradpwitch les moyens de nous atteindre. Il alléguait qu'on doit passer rapidement dans leà pays où il n'y a. pas. de quoi vivre. Pour la jiustification de ce maréchal, envers qui le malheur fendût Napoléon injuste, je dois observer qu'une i^traitçtcçp. hâtée ç eût redoublé l'audace de nos ènnçmisyqiDn, for^^encavalçrie légère*, pouvaient toujours nous rejoifidre^. et tôlier en pièces l'arrièregarde, si elle eût refusé le combat. D'ailleurs le pnnce d'Echmuhl , . dans des temps heureux , avait assez prouvé qu'on devait se reposer sur aes talents; d'autant plus qu'en cette circonstance, iJ avait pour lui cet axiome de guerre : Que plus une retraite est précipitée, plus elle devient fatale , parceque le découragement qui s'en suit est plus funeste encore que ioi^s les m,aux physiques*

.Le vice-roi avait iûl ses dispositions sur les hauteurs de Prokofévo pour secourir le prince d'Eckmiihl j s'ét^m convaincu que ce maréchal n'aurait point ç^ jour-là 4Wair^^ sérieuses, il continua sa

BOROGHOBOUI. 277

marclie vers Ghiat , ay^uit soin d'ordonner à ses di* visions de marcher dans le plus g^rand ordre > et de s'arrêter toutes les fois que le premier corps pourrait avoir besoin de leur secours. Dans cette circonstance , on ne saurait trop louer les vertus du prince Eugène, qui, pendant la retraite, non seulement voulut toujours être un des derniers de sa colonne , mais encore bivaquer à une lieue en-deçà de Ghiat , pour être prêt à repousser plus promptement les attaques de Tennemi.

Ce bivac fit passer au vice-roi , et à tous ceux qui raccompagnaient , la nuit la plus cruelle et la plus longue qu'on eut encore endurée. On était sur un tertre, auprès de Fendroit où se trouvait jadis le petit village dlvacfakova : pas une seule maison n'existait ; depuis long-temps on les avait brûlées. Pour comble de disgrâce , il faisait un vent affreux , et la nature , en privant de bois cet emplacement , semblait lui avoir refusé l'unique ressource qui puisse adoucir l'âpreté du climat de la Russie.

Quoique nos maux fussent extrêmes, néanmoins les âmes généreuses n'étaient point insenêUAes à ceux qu'éprouvaient nos ennemis : dés le matin , tm approchant de Ghiat , nous fumes saisis d'un serrement de cœur en voyant que cette ville avait existé; on avait beau la chercher, on ne la trouvait plus , et si ce n'eût été les débris de quelques maisons en pierre qu'on rencontrait de distance en distance, on se serait cru sur remplacement d'une

378 LIVRE Vil.

foret incendiëe. Jamais la fureur et la barbarie ne

pouisèreat plus loin leu^s ravages : Ghiat, tout con^ struk en bois , disparut dans une journée , ne lais* sant que des regrets, aux uns sur la chute de son industrie , aux antres sur la perte de ses richesses ; cette ville pouvait être comptée pon^r une des plus commerçantes et des plus florissantes de la Russie. On y fabriquait des cuirs, des toiles, et quantité de goudrons et cordages destinés pour la mariné anglaise.

Le temps, qui était très froid pendant la nuit, était superbe durant la journée : nos troupes, quoique fatiguées par les souffrances que donnaient (es privations de toute espèce , néanmoins conservant une grande ardeur, persuadées que l'abatteinent serait le principe de leur ruine. Depuis plu* ^ieurs. purs, elles n^avaient pour subsister que la viande des chevaux ; à cette époque les vivres étaient devenus si rares, que les généraux même commencèrent h manger de ces animaux , dont la mortalité fut cegardée comme un bonheur dans une pareille circonstance; car, sans cette ressource, le soldat {|urait beaucoup plus tôt ressenti bs horreurs de la faip).

( \^^ Hiovembre.) Les kosaques., dont on redoutait rapprocha , ne tardèrent pas à réaliser nos craintes. Comipe QQ ne les avait point encore vus, le soldat m^rchiait avec sa confiance accouti^née , et les bagages, faiblemiçnt escortés, étaient si nombreux,

DO^ÔGHOBOUI. 279

quUk formaîeiit |rlùsieurs convoits, âlRàXtt à quelque distance Vnû de rautiie. Auprès du village dcftruh de Ccarevo^Sai^aitlië, ^tàit une chaussée en terre û*envitdù cinq cents pas de}otag,oà passûtle |p*and cbemin ; nos équipages et Pàrtilleiie l^taîem à tel point dégrâKlée, quVHe ùVtaît plus praticable, et<, pour continuer la route, il fallait descendre dans une prairie marécageuse, coupée par Un large ruisseau. Les premiers le traversèrent aisément à la fa* veur des glaces ; mais à force d^ passer , elles se rompirent, et il fallut s^exposer à franchir ce ruisseau , ou bien attendre que de matrvtlis pohts , i^nstmits à la hâte, fussent achevés. Pendant que là tête de la colonne était arrêtée , il arrivah continuellement de nouvelles Volttires; tilâsi, artillerie, èarrosses et charrettes de vivandiers , tout était éparpillé sur la route, tandis que les condùeteur^, selon leur coutume, profitaient de ce ihoment dé i^pos pour allumer des feux , et réchauffei: fettt'S membres engourdis pàt le froid. Oh était dans cette sécurité, lorsque t6ut-à-cèup les kpsttques, p'éussânt des cris affreux, sortirent d'uh bois épâtis tfûi se trouvait à notre gauche , et fondirent sûr tous ces malheureux: à cette vue, chacutï, inspiré par la érainte, agit seloù sa première impulsion : les tiils se réftr^ {jîent daiis les bois ; les autres , coûtant à leurs chdtâùx, les frkppéitrt aVec violence, et, sâtrs savoir oft fls vont , se dispei^nt dans la pfâitte ; té(ïx4k furerit les phis à pMtàts : les rtrisseâûx , lès tàaiah , chfiii

28o LIVRE VU.

tous les accidents du terrain , ne tardèrent pas k les arrêter, et à offrir aux ennemis qui les poursuivaient une capture facile. Les plus heureux furent ceux qui, à la faveur du grand nombre de voitures, se retranchèrent derrière elles, et attendirent leur délivrance, qui arriva promptement; ca'r, sitôt que les kosaques virent venir Tinfanteri^ , ils se retirèrent , n'ayant fait d'autre msà que de blesser des traînards et de piller quelques fourgons.

Depuis lors , ceux à qui Ton avait laissé le soin d'escorter ou de conduire les bagages profitaient du désordre qu'excitait la présence des kosaques, pour ^'approprier ce qui leur avait été confié. La cupi* dite et la mauvaise foi se répandirent dans l'armée, et parvinrent à un tel degré d'impudence, qu'on n'était guère plus en sûreté au milieu des siens qu'on ne l'aurait été avec les ennemis. Quiconque convoitait lebiend'autrui, à la faveur d'une alerte, s'en emparait; et beaucoup, encouragés par un moyen si facile, se procurèrent des occasions plus fréquentes de piller, en répandant de fausses alarmes et eu criant eux-mêmes hourra ! hourra !

Lorsque les équipages furent attaqués, la garde royale venait de franchir le défilé de Czarevo-Saïmiçhé ; aussitôt elle reçut l'ordre de s'arrêter : tandis qu'elle faisait halte, on voyait sur notre gauche, et à deux cents pas de nous, des kosaques venir nous observer; souvent ils déchargeaient sur nous leurs armes à feu, puis ils s'enfonçaient dans les bois:

DOÏIOGHOBOUI. 281

on dît même que plusieurs traversèrent la route en profitant d'un intervalle que laissait notre longue colonne. Ces bravades , exercées avec snccès envers nos domestiques, ne produisirent aucun effet u>nie8 les fois qu'elles furent tentées contre des troupes aimées. Quoique la garde royale vît lés Tartares rôder sur nos flancs , elle ne pressa point son mouvement , et s'arrêta auprès d'une forêt voisine de Vélitschevo; les autres divisions campèrent autour du vice-rot, qui restait constamment en arrière depuis que les Russes semblaient vouloir inquiéter notre retraite.

( 2 novembre. ) Trois heures avant le jour nous abandonnâmes cette position. Notre marche nocturne avait quelque chose d'effrayant : la nuit était d'une obscurité affreuse ; et chacun de nous , dans la crainte de se heurter contre son voisin, n'allait qu'en tâtonnant et avec une lenteur qui permettait de donner un libre cours à nos tristes pensées. Malgré nos précautions , beaucoup tombaient dans les fossés qui encaissaient la route, d'autres roulaient dans les ravins dont cette même route était coupée; nom desirions le jour avec la plus vive impatiencei esp^ rantque sa douce clarté, rendant notre marche plus facile , nous mettrait en état de prévenir les embûches d'un ennemi qui, par l'entière connaissance du terrain, était pleinement favorisé dans toutes ses manœuvres.

Nous avions en effet la certitude d'être bientôt attaqués. Ceux à qui la topographie était connue

«Si LIVRE Vit.

reâcmUientXa posidon de Viazma ; ik savftknt qu^auprès de cette ville ëtait fembranchemeiit de la route venant de M^douïn et de loukh&ow, qu'une partie de Tarmëe russe avait suivie après le <;ombat de Malo-Jaroslavetz , et de beaucoup plus courte que la nôtre ; ceux-là regardaient les kosaques qui avaient paru la veille comme Tavant-garde de la nombreuse cavalerie commandée par Platow, et des deux divi* sions du général Milloradowitch , qui devaient déboucher auprès de Viazma. '

Nos éclaireurs et les équipages du vice-roi tfé* taient qu'à une lieue de cette ville , et rien ne signalait encore la présence de Fennemi. Le prince, selon sa coutume , était d'arrière-garde avec le premier et le cinquième corps; l'éloignement des deux extrémités de sa colonne pouvant compromettre la sûreté de son armée, il envoya aux troupes qui étaient en avant Pordre de s'arrêter. Dans cet intervalle, arriva de Viazma le chef d'escadron Labédoyère. Au récit des dangers qu'avait courus cet officier, nous ne doutâmes plus qu'il faudrait, le lendemain , se faire jour par la force des armes.

Le vicenroî s'arrêta à Foadérovskoé , quoiqtfil fut attendu à Viazma : auprès èe lui campaient ses divisions; à sa droite, faisant face à l'ennemi, était lé eorps de* Polonais ; tant peu en avant , les divrsî6»s du premier corps, qui, quoique d'arrière-garde, touchaient presqu^tux nôtres , tant elles étaient vive-

DOROGHOBOUI. 283

xnem pressées , fit ee fut pomr )es appuyer que le prince Eugène rcjtarda sa marcbe.

( â novembre.) Vers les six beures du marin nos divisions se miièent en mouvement. On approchait de Viazma, et dëja les équipages de notre corps étaient entrés dans cette viHe, quand les kosaques attaquèrent tout près de là quelques voitures campées autour d^une petite église : rarrivée de nos troupes les eut bientôt dissipés; mais loi:sque ces mémos ti-oupes voulurent continuer leur route , la première brigade de la treizième division , commandée par le général Nagl^e, qui formait notre arrière-garde, fut attaquée sur son flanc gauche à une lieue et demie de Viazma; plusieurs escadrons de cavalerie russe, qui débouchaient précisément j^atr Tendroit qu'on avait redouté , se jetèr^ut dans le court espace qui séparait le quatrième corps du premier. Le vice*roi , sentant le danger de sa position , fit faire halte à ses divisions, et donna Tordre à Tartillerie de revenir, aân que des batteries bien dirigées pussent contenir Fennemi, dont toutes les manœuvres tenduent à nous couper la retraite en s'emparant de Viistema.

 mesure que ces divisions f<»sdient <fiverses évolutions propres à renverser le plan des Russes , elles étaient suivies par celles du premier corps ; dans cette occasion nous remarquâmes avec douleur que ces troupes, sans doute excédées par des souffrances inouïes et des combats continuels, avaient perdu

cette belle tenue qui, jusqu^alors, nous les faisait admirer. Les soldats observaient peu de discipline, et la plupart, blesses dans différents combats, ou ' malades par la diète et la fatigue , grossissaient la foule des traînards.

Notre corps soutint d'abord à lui seul , non seulement le choc d'une nombreuse cavalerie , mais encore les efforts réitérés d'une division d'mfanteriç russe, forte de plus de douze mille hommes. Le premier corps, ayant défilé sur nos derrières, vint ensuite prendre position sur la gauche de la route, entre Viazma et le point d'attaque ; c'est là qu'il remplaça les troupes du quatrième corps que le vice-roi avait mises en bataille dès le principe de l'affaire. Cellesci occupèrent les positions qui se trouvaient en-deçà de la ville, pour accepter, conjointement avec le pre- Hiier corps, le combat que les Russes semblaient nous présenter.

La quatorzième division , qui était en avant de la treizième, laissa passer cette dernière, et la releva pour faire l'arrière-garde. La quinzième, qui suivait la quatorzième, resta avec la garde royale auprès de Viazma, où elles demeurèrent toutes deux en réserve. Cet ordre de bataille étant ainsi réglé , Tinr fanterie ennemie s'avance , et l'action s'engage avec beaucoup de vivacité, mais avec une grande supériorité d'artillerie du côté des Russes ; car le mauvais état de nos chevaux ne nous permettait pas de faire manœuvrer nos pièces avec la même promptitude.

DOROGHOBO\]l. aSS

Dans cette affaire, le colonel Banco, aide-de-camp du vice-roi, commandant le second régîment de chasseurs à cheval italien, eut la tête emportée d^un boulet de canou.

Nos troupes , malgré leur infériorité sous plusieurs rapports , gardèrent leurs positions tout le temps qui nous était nécessaire pour faire filer nos bagages* Tandis qu^ils traversaient dans le plus grand ordre la ville de Viazma , une partie de la cavalerie ennemie cherchait à déborder nos deux ailes ; celle qui , ^rendant notre retraite , s'avançait vers notre droite , fut arrêtée par un gros corps dHnfanterie qui marchait avec du canon sur le sommet d^un plateau; celle de gauche fut contenue par la cavalerie bavaroise qu'on lui opposa, et par de nombreux pelotons de tirailleurs embusqués dans les broussailles dont ce champ de bataille était couvert.

> Cette manœuvre des Russes répandit la consternation parmi ceux que la faiblesse du corps ou le manque de vivres avait forcés de sortir de Içur rang pour marcher à volonté; cette classe était considérable , sur-tout parmi la cavalerie , qui était presque toute démontée. Ces hommes isolés, devenus inutiles et même dangereux dans une pareille circonstance , non seulement gênaient les manœuvres , mais encore portaient par-tout l'alarme et le désordre , en fuyant avec précipitation devant un ennemi que la misère leur rendait redoutable ; situation d'autant plus critique pour not^s , que les kosaques ,

fatigués commençaient à goûter le repos ^ et à cliaque instant nous forçait de courir aux armes par la crainte où nous étions que l'ennemi, voisin de nous, ne s'avançât pour nous surprendre.

( 4 novembre. ) Vers une heure du matin j le viceroi jugea prudent de profiter de robscurité de la nuit pour effectuer sa retraite, et obtenir quelques heures d'avance sur les Russes qu'on ne pouvait combattre , puisque la faim ne nous permettait pas de nous arrêter dans des campagnes désertes. Nous marchions à tâtons sur la grande route , entièrement couverte de bagages et d'artillerie ; les hommes et les chevaux exténués de lassitude se traînaient à peine, etj à mesure que ces derniers venaient à tomber ^ les soldats se les partageaient entre eux, et allaient faire griller sur des charbons ardents cette viande qui, depuis quelques jours, était leur unique nourriture. Beaucoup, souffrant plus encore par le froid que par la faim, abandonnaient leurs équipages pour venir se coucher auprès d'un grand feu qu'ils avaient allumé. Mais, au moment du départ, ces maJheu-* reux n'avaient plus la forœ de se relever, et préféraient tomber emre les mains de l'ennemi , plutôt que d'essayer à continuer leur route.

Il faisait grand jour quand nous arrivâmes devant le village de Polianovo, auprès duquel passe la petite rivière d'Osma. Lé. poiit était trèsîétroit et fort mauvais; la foule poui- lé traverser était immense; chactlii se pressait d'arriver; afin de m.aintenir Fordre

DOROGHOBOtl. 289

dans ce passag^e difficile ^ le vice-roi chai]pa des officiers d'état-major d^interposer leur auiohié ; luimême ne dédaigna point de s^y arrête^, et de prcAdre toutes les précautions nécessaires pour faciliict les convois d'artillerie, au milieu de la cohue des ^guipages qui se pressaient d'entrer dans ce défilé. L'Empereur, qui allait en avant de nous, à nne journée de distance, ayant appris que nous éîiomê attaqués, s'arrêta entre Jalkow Ppstoja-D\'or et Doroghobouï.; mais, lorsqu'il sut que nous avions forcé le passage, il continua sa marche et se dirigea ven cette dernière ville.

Âv-dessous du bourg de Semlevo passe une autre branche de la rivière d^Osmay beaucoup plus considérable que la première; néanmoins les troupe» ne furent point retardées ; elles proEtèrent d'un pont large et solide pour franchir une position dont Tcunemi aurait retiré de grands avantages s'il avait pu s'en emparer.

Vers la fin de la journée on avait fait le logemeat du prince dans une petite cbapeUe ^tuée eadeçà d'un grand ruisseau marécageux. Om était à peine établi aux environs de cette chapelle, que nos fourrageurs furent attaqués par les kosaques, et revinrent avec précipitation; les uns avaient perdu leurs chevaux, leurs habits, d'autres étaient tout mutiléi par les coups de sabre et de lance qu'ils avaient reçus. Il fallut alors songer à s'éloigner; à mesure que les équipages du vice-roi évacuaient cette posi-

aoo LIVRE Vlï.

tJon, on voyait dès cavaliers ennemis s'avancer Vers nons. Dans cette circonstance on sentit combien, dan^ nne retraite, il est 'essentiel d^assùrer le paâsag^ dcç rîvîêtes. Cdlwbîv qtiôîqne très péftite, étkit à peine gnéaUe, let n'avait point dé pont : pour la trah \-erser, hôAittiesV cheVauf et voitores, se jetaient à reau;sitttaiion d'àtitatftpIàs'péÂible,'qiie1es Russes, profitant de notre détresse, commençaient kliatceler la qUené dé'ûôtre colonne, et répandaient la consternation parmi cette foule immense qui , restée srir Tâulre ri^ ,*se Voyait arrêtée par Un ruisseau lai^e, profond , à moitié gelé, et entouré de marais. Pendant ce temps ^ elle entendait voler sur sa tète les boutets que Tennemi lançait sut nons. Malgré cèlade passage n'éùt rien de bien funeste; la nuit' ap]^it>dk^it, let' W^tosaques, c^aigUaiit de se conn promettrte ; tessèrûit leurs attaqua : nous ne perdîmes que quelque^ voitures, qù'onfut forcé de lais» serau milieu de Fcau.

Cet obstacle surmonté, nous traversâmes une forét; à ^n extk'émlté était un gàmd château en bois depuii^ loug-tèmps -sàcéagé , voisin dii village . de Rouibki : c'est là qu'on s'établit^ Nous n'avions d^u-' tf^ viande que du dû^val ; - inais il testait encore 'Sur uiie^oiture'de réfati-ihàjôr lin j^ett de farine appoi^ tée d^e'Moskoii : pour mieux l'économiser, on en faisait de labVuiUie^ et Ton réglait à chaque offiéier lé nombre dé cuillerées qu'il en devait manger. Quant à nos dhievauz , -on -était heureux- de pouvoir

DOROGHOBOm 191

leur donner de la paille qui y Ion de pacage , avait servi de litière,

(5 novembre.) De très g;rand maiia tîmes, et, sans rencontre fâcheuse de le arrivâmes d'assez bonne heure dans mi j^nad fft> Jag;e dont quelques maisons avaient éie ^puignées : il y en avait une qui était en pierre et asmei f;nmde c'est par la Maison en pierre que dépôts soch ûgm^ lames ce village (1); sachant rarement le jmmd des endroits où nous passions, on était dani la umiiiim^ 'de les désigner par ce quHs poavaîent «voir de plsi caractéristique, soit par la configuracioD. «oâ par Im maux qu'on y avait endurés. On ne puhk peut i>ï ceux on Von avak souffert la faim , fu'wfmt cme calamité était commune à tons les nlla^ oci passions.

Jusqu'à ce jour, chacun snpponak «es maa caln^e et résignation, dans la pensée flaoevie fW3i allaient bientôt cesser. En partant de MmImm. «■ ûvait envisagé Smolensk comme devant Are k fcnK Uie notre retraite , et le lien on Ton te riummiêk wn corps laissés sur Je Dnieper et la Dvîna. presaot pourlign^ ces deux fleuves, et pour qnanien dln««r; la lithuanie. On disait aussi que Smolensk alk^ndaît en provisions de toutes les espèces . et qu'on y t; ,Terait^ pour nous relever de nos travaux, k

\i) D'après b gnMk cane de Bnttie, dfett^ >« 4&^f6c ^^^ de la gaérre, ce Tillaft devait Hre JMt/w P^Mlaimihor, «• ji'-r-

viéme corps , composé d'envîroQ: Tingt^cinq mVQe hommes de troupes fraîches. Ainsi cette ville itMfl L'objet de nos plus chères espërancçi^, on brûlait d'y arriver, dans la persuasion qu'auprès de ses murailles cesseraient nos calamités; son nom volait de bou- <;he en bouche, et chacun le proaoAcajt de bonne foi k tous les malheureux accablés par U souf&ance , comme Tunique et véritable tcon^olation propre à lear faire oublier les misères passées ^ et lentr rendre le courage nécessaire pour supporu^r les faùgues qu'il fallait eudurer encore.

(6 novembre. ) Nous marchions yei?s SmoleiMik ^aç unç ardeur qui redoublait nos forces; noas touchions presqu'4 I>or9ghobQUÏy qui n'en est ^loir gné que de vifigt Uejuiïs, «t la seule pensée d'y iarrir ver dans trois jours excitait en nos cœurs une iVrease i;é|i^ç^ej.qu%nd tontràn^oup l'atmpsphère , qui jusqii'fAors ^vaÀt<5té si bnUante , s'enveloppa de vapeun froides e^ xetnhrv^ïm^, h^ soleil , caché t»ous d'épais nif^£^Sydîspamt à.m^ y^ux» çt la.neige;, «^mhami gros flocons , dans un instant obscurcit Je jour A çoi)f4^dit la terre avec le firmament. Le vent ,4oufr fl^ avec fifrie , remplissait le» forjgu du bruit Àt 6es.^iieu;c siffiements, et faisait courber contre itene les noirs sapins surchargés de |;laçons; enfia, U caij^a^ne entière ne forHUiit plus qu'nnç ^nxface blanche et sauvage.

Au milieu de cette sombre horreur, le soMat, acr câblé par la neige et le vent qui venaient sur lui en

DOROGHOBOTîl. 293

forme de tourbillon v ne disting[uait pliu la grande route des fossés, 0C souvent s'enfoncakdsM cet àet^ nier«, qoi lui servaient de tombeau. Len antres, prêtés d'arriver, se traînant à peine ,: mal ehavMés, iQa] reois^'liapint rien à manger, rien à boire, ^ mî«séieiit;exi. grelottant, et. ne donnaient aucuir secpiir8;fti.'maft|U« de pûdë à ceusi qui, tombas en défaillance veBqpiraient antoQr dVm.; Ah! rombîeii de ces linf oKunà , mourant' dlnanîtion , Jatiérent d'une manière terrible ! contre Ica ahgoisses de la mort!: On:eacéndait les uns faire de toQchantB adieux à k^rs frères 9 acteurs camarades; d'antres, en poussant le dernier- aoup», prononçaient le nom de lenr màief tdU^j^ysqûi les vit naiire*: bientôt la rigueur dû -froid saisissait loàrs membres engourdis:, se gli»- ' saitT^USque- dlNis lenra entrailles. Étendus sur les' ch0oiihs,.est:B|S. les distingHait plus qu'aux tas de npigo qui' reoelivraîent leur& cadavres, et qui, sur toute ) la . toute v formaient des ondulations seiobU ^ < bk^àicefits des cimetières;.:Des nurfes' de eorbeamr, * abaddonnant la plaine pour se réfugier c|aDsJes-le» ' reiA voisines.'^ en^, passant sur flios têisêj ponèêàient' dfisxrK^ sihisiras, et des troupeaux de (duens vent» da Moskosi , ne vivant que deaioa dëbeis'ensanglafi-' trfs*^ venaient biirler autour de nous, comme ]^oui;' hâter le mpment où nous devions Ipuiserrâ de f pâture; ' . ' . >

•Bès ce jour, hirmëe perdit sa foice et^soh attitude milûanre. X^e soldai Vdsëit plus à ses officier», et

294 LIVRE» va ;

Tofficier s'ëloigi^a de son général; les régiments Jké« bandés marchaient à volonté ; cherehant. de qtioi vivre 9 ils se répandaient dans la plaine , brûlant et saccageant tout ce qvC'jis rencontraient. Bientôt ces dëia<^^ cbements , séparés, de nous , étaient a^saîliis par les • restes d^une population armée pourvi^piger les bor^ reurs dont elle avait été la victime ; et jks kosaques , venant au secours. des paysans, raiiipiiaic»! swW fataJe grande route le reste des; traînards iéchappés' au carnage qu'ils en iavatent-fait.: ; u; î.

Telle était la situation àer Palrmée' lorsque noi» arrivâmes à DorogbxdKHiï. Cette ville, quoique jetiie, eût dans nbtre détresse-rendu la vie à bien des malheureux; si Napoléciii s'avait été aveugiéàu point ^ d'oublier que ses soldats seraientdes premiers à-soùfii . fiir delà dévastadon que lui-même ordonnai Dore-^*' ghbbûuï avait été brulév ses magasins pillés, et Peau-* dcf^ie dont il&' abondaient coulait dans « les rues , > pendant que leireste de Farmée mbumit faute >de' boissons spiritueuses. Lé^peu^ de maisons conservées ■ fuient DGcupéesi exclusivement par'un patit nombre ■ dergënéraux et d'officiers. Les soldats armés qui res-^ • taienl'^nAoré, devant .^re face à rennemii, étaiem< expof(éaià:rtoitteli lesong^oeuri de. la saison^ tandis!/ qui)>lf s» autres, éloigna de leurs corps, se voyai^trepoussésrdespai^oiitriietrne trouvaient pas ihémè place au milieu des bivacs. Qu'on se figure alorsfia.^ situation de^ tous «es malhettreiw: .: tôurmçntés p&r la f^im-f ils couraient r^upcès 'd'un iohevil aussifôt'

^ROGHOBOri. :igj

et, comme des- chiens affamés , ils

les lambeaux : accables par le som-

gués marches, ils n'apercevaient que

, et autour d'eux pas un seul point où

asseoir |ii se reposer ; transir de froid , ils

de tous côtés pour avoir du ^ois; la neige

^ait disparaître i et, s'ils en trouvaient, ils ne

^nt sur quel pqint Vallumer; à peine le feu

amençait-il à prendre, que la violeace du vent

. Fatmosphère hun^ide détruisaient le fruit de leurs

xatigues et leur unique consolation dans ce malheur

extrême. Aussi tous les hommes demeuraient serrés

comme des bestiauj^, se couchaient au pied des

bouleaux y des sapins, ou sous des voitures; il y ei\

avait qui arrachaient jies arbres ; d'autres , de vive

force , brûlaient les maisons où les officiers étaient

logés; et, quoique excédés de lassitude, on les voyait

debout, semblables à des spectres, rester immobiles

toute |a nuit autour de ces immenses bûchers.

(lîrig^^e contre unç batterie à barbette , placée â*uiie manière avantageuse, et qu'il nous fallait conserver à tout prix pour ne pas livrer à Vennemile côté faible de notre camp retrancbë , c'est-à-dire le. front de la ville de Polotsk, dont les ouvrages, étaient trop imparfaits pour pouvoir couvrir notre extrême gauche^ et qui cependant, ayant été attaqués, furçat défendus par le général Maison avec une conslan.ce et. une bravoure qui firent à-la-fois bonneur à s^s talents et au courage de ses troupes (<).

Tandis que Vennemi pressait vivement le général Maison, il fit marcher une autre de ses colonnes pour prendre de' front la division Legrand. Ses efforts ^e dirigèrent contre une redoute établie sur la gaiicbe de la Polota^ et qui se trouvait alors au centre de cette division^ Lés efforts des assaillants furent inutiles^ et leur Valeur vînt expirer sous le feu de nos 'canons.

Dé toute la jotimée Wittgenstein n*osa point s'avancer vers là rivé droite dé la Polota, où nous étions assez bien retranchés. Mais, vers les quatre heuriss^ il réunit tônfêls s^s fôi*cès et débouéha par les routes <le ftfgà et dfeSébéïr-sfejS troupes, soutenues par iiné colonBtirSreriiie dé îfeVéï;'(Ï6nt Irf toute sNinit aux déiix" ktîtrés [ tôtrt préS' de ' Poïoisk , ' attàqilèreiit lé flaiié^^u'éhè dé là i^le;*àvec**tiiie telle aà^u^

(i ) Hnitièiiiie- diyision ; < el)|»^i(|ja|it .^agàray^D^ «pinn)ppd4«^ par l# «omte Verdier. Ce général ^ blessé à 1^. première bataille de Pq-» ïouk ( i6 et 17 août}', fut far c/d'en 'laisser le commandement.

KRASNOl ?.99

que les Suisses et les Croates de ia division Afi^rie (neuvième), emportées par leur ardeur guerrière» allèrent à la rencontre des Russes , en firent un horrible massacre, et terminèrent la journée en conservant la posidon qu'ils étaient chargés de défendre.

Lé comte Gouvion Saint-Gyr soutenait glorieusemeiit Tattaque contre des forces si supérieures aux sienùes, persuadé qu^l pourrait toujours faire face là où il ne faudrait que du courage. Mais il n'était pas sans inquiétude pour parer à toutes les grandes manteuvres Conb% lesquelles, dans un pays de plaine, la valeur est toujours obligée de céder au nombre, sur-tout depuis qu'il savait que la division de Finlande n'avait pas été inquiétée par les Vrussiené, et qu^elle avait pris position à Disna. Pour assuier ses derrières,' il avait envoyé, dans la nuit, le général Corbineau hurles bords de la Ouchatscli, afin d'obseirver les mouvements du corps de Steinheil , donM'intention était de tourner le maréchal par la rivé gauche d'e'Ià Dwina pendant qu'il combattait siir la rive opposée. Dans le principe on s'était Batte que te côté était en sûi^eté, puisque le général Grandjean^étëût à Dunabourg avec quatorze bataillons et deux régïménts de cavalerie; mais la garnison de Rtgâ^ ayant ehàssé le général Yorck de Mittau, cette in vabioh attira Tattention du général Orandjean du côié'des Pruèsiensf: cômmfé il faisait partie de leur corpS d'armée Vil crut devoir se préparer à les secourir plutfit que dé poursuivre la division de' Finlande,

3oo LIVRE yill.

Le général Çorbioeau , à la suite, de sa premlèie reconnaissance, instruisit le comtq Gpuvion Saint* Cyr qu^il n^y avait sur le^ bords de la Ouchatsch qae de faibles partis ennemis; vers les dix heures du matin il lui fit dire, en toute hâte., qu'il voyait de*, vant lui cinq .mille hommes d'infanlexie jet douze escadrons de (cavalerie. Aussitôt. on. r^tif;^inaiss^D& que Wittgenstein pût s'en apercevoir,. un cëg^m^nt de chaque division , auxquels op joîgi^jlt 1? 'f d^ pj^rrassiers. Ces troupes, .formant, im corps d^envîron. deux mille hommes, furent ^conf^^es, au g^u^^ Aniey^ et allèrent renf9i;cer celles, qj^^ commands^t, le générai Çorbineau. . , .:.....

Le maréchal sentit ^Ipr^ que. sa position desepait critique^ et qu'il i^'^yâiç. d'être. p^rti à:pi:^dre qu'4, repasser ^ Dwina,,xauiHer les ponts .et tQnxber.b^s-. queiaent sur h^ divi^pui :de Finlaude ;: ms^i^ i ^ypo^pt .cacher avi^ Ri^ejs spn projet dç i^e^raitQ , M »u;*»WÇ^; qu'on ne Vy prép^rer^t que ^ers la jBiçt duçjpuç;iç( dans .le. plus grand . sUe^çe ,, afi^p de- n^us d4rjober , ujn mojuvemei^t (mi.pppaajff devenir^.f^^al. pîic.lei». obstacles ; .qu'oppjasçfjait ; ^l'enj^eind s!U , vfsp^if . ?. f 'ea. apercewir. PaJr.uiiM^^^,.iflx.fppWi'w^ de.l^.uuit,'. qi^elqyes,,$pld^ im|)imdpnf^ ipjrent k= feu* aux ^a^

raques du.géné^l Legmi^^î;^^*'^^^^^ *i ^^ cqna-rï muniim^ sur toute. la liçq^) 4lar& Wing|enstei»fl^^ui ,.. poui> recommencer seS[.att^uf^s,n>Uea4«ît que le. signal qui marquerait le moment de notre retraite, nécessitée par lappari^n duxçfps de Steinbeil^qû'iA.

RRASNOl 3oi

avait envQy^ ^ur Tautre rive^ eomprit cpe nous nous disp.osioofi à repasser la Dwina; sur-Ic-cbamp il mît ça bsittçrie ioatç son artillerie, et, vers les -huit heu* res du s<Hr, fit^urer sur Polotsk, espérant l'incendieff et empêcher Tévacnation des caissons qui -devaient passerdans Tuitérieur de la ville. Les troupes qui s^ trouvaient enferaiéss., garanties par une double pa« lissade, se battirent avec courage; elles ûrem un feu continu , en se retranchant derrière des madriers et dans les maisons quelles avaient crénelées. La boflobardement lîit effroyable; le feu des hatterîes devint général; les flammes, qni s^ëlevaient de toutes parts, éclairaient ce combat nocturne et répandaient dans la .campagfne une si grande clarté, qu^on se battait sur toute la b'gne comme en plein midi, et avec autant de précision que le jour d'une revue. L^achamement des deux côtés était extrême; quoU que nous eussions «^à lutter contre des forces bien supérieures, néanmoins notre arrièrs^^rde défendit la ville pied à pied, jusqu^à ce que tous nos bagages et cent quarante pièces d'artillerie eurent adkeviéile. repasser la Dwina,

xPolotdL étant abandonné 9cn les trois heures du matin, le général russe Caianova en prit possession; il n'y trouva que des blessés ramassés sur le champde b9taiUe;lenr grand nombre attesta là valeur denc$ soldats. Tiotre letraite fut encore glorieuse , puis-: qu'au milieu d'une position si .critique, et qui devait avoir des suites si désastreuses, J'onnemi avoua

3oi LIVRE Vllt.

n'avoii* obtenu pour tropkëe qu^unë '^ùle ^lèceÂé canon achetée par une perte triple de la nôtre. [Lé même jour, Tétat-major russe ayant donné un grané dîner dans le couventdes Jésuitesy^vers la fin di£ repas Wittgenstein, après avoir lotfé là bravoure de» soldats f ragaçais , se leva ^ et par uir mèttVemeHt s^n^ tané, qui honorait à-la-fois le vamcpieHrietle vaincu y il porta la santé du brave Gouvion Sùint-Cyr,

Ce maréchal, voyant qu'il n'avait pas^n instant à perdre pour s'opposer aux troupes qui sWancaiene par la Ouchatsch , et que le général Amey avait contenues dans les défilés de iSedlitchtché, lui envory» pour le renforcer une cdlotme de sept cents Bs^a<*^ rois; ensuite, il donna le commandement de toute» ces troupes au général de Wrède^ qui sur-len^hànnip marcha contre le. corps de St^inkeil.Uayant joint ,> il Pattaqua à la baïonnette et le rejeta de l'autre côt^ de Bononiïa, en lui faisant éprouver une perte de^ douze cents hommes restés sur lexkainp de bataille yet d'environ quinze, à dix*»huit jcents prisonniers ^ parmi lesquels deux colonels et plusieurs pfâeiers* de différents grades (i).

Le comte Gouvîon Saint-^Gyr^ en faisant le rapport.d^ ces combats sanglaiitsr^ soutenus à une épo-^ que si importante et si pénible, rendit justice auxtalents et à là bravoure des généraux de Wréde, hegrand, Merle, Maison et Laurencey; illoua la ma-^

' (i) Rapport du général Wrède, daté de Babinetscky. (^Moniteiêr' 4la^9 0OTeinbr« iÇia. )

KRA8NOÉ. 3o3

nière dont le général Aubry avait Cait manœuvrer Faxtillerie ; il donna également des éloge» au général du génie Oode, qui déploya une haute capacité dans la connaissance d^un art d^autant plus beau et d'autant plus estimable ^ qull est toujours notre unique ressource dans les circonstances désespérées. Les colonels Guéhéneuc (blessé), et Dalbignac ne furent point oubliés dans la relation d'une affaire où Vun et Vautre se distinguèrent par la réunion de toutes les qualités qui constituent le vrai mérite. Enfin, le maréchal annonça à l'Empereur, qu'ayant été blessé au pied il avait été obligé de se démettre du commandement en faveur du général Legrand , en attendant que le duc de Reggio fut arrivé pour le reprendre.

Tels furent les événements qui survinrent sur la Dwina pendant que la Grande-Armée opérait sa retraite sur Smolensk; événements honorables pour nos armes, mais désastreux par les conséquences qui s'en suivirent. En effet, Wittgenstein ayant dépassé la Owina, détacha sur sa gauche des troupes pour s'emparer de Witepsk. Sur sa droite^ il Opposa le corps de Steinheil à celui des Bavarois, et, avec le reste de son armée, il poursuivit le second corps réduit à neuf mille hommes; ces malheureux débris, vieillis dans les combats, en se retirant sur la Oula disputèrent le terrain pas à pas, jusqu'au moment de notre arrivée. Afin de secourir le duc de Reggio, ^ui venait de reprendre le commandement, Napcn

3o4 LIVRE Vift.

léon se vit obUjg^ d'envoyer à 'son secoure lé fluc dé JBellune pour ehercber à foire rëpàs^r la Dwina à Wittgenstein : expéditioa fatale ', éiàs laquelle te neuvième corps fat anéanti, ndu parte èombais, mais par le DEianque de vivres et par dés iiiattôeuvres continuelles an milieu d^un hiver rîgoufettt.

Après avoir>parlé des opératidns de ta B^iUa, ]e dois raconter celles qui eurent lieu en'W^ttiYiiie* j et dont les conséquences nous furent enc6rè. fdti^ ^nestesw Les Autrichiens y après la victoire de Ghorodecscfanay rejefètent Tormasôw derrière là Stoliir, et vinrent prendre position en face de Ltitsk, où ils s'arrêtèrent à la nouvelle de Papproche de Tarméé de Moldavie. Cette dernière avait joint eif^ectivémeiil! celle de Wolhynie , le i5 septembre. Le priûcé Schwarzenberg, ne se croyant pas en étal de lui' résister, se retira sur la Tôuria , et de là sur ta Lesna près Briest-Lifewski, où il repassa le Bug le lo oètô-' bre, et prit position à Wegroiv, en aVahtde Warsovîe.'

L*amiral Tèchichagow qui commandait en chef* les deux armées , depuis que Tormasôw avait été appelé auprès de Kutusow', pour remplacer Bagration, s'arrêta <à Briest-tïtewsif^ et prit position sur la droite du Bug, pour ôBservier les Autrichiens et les Saxons, se bornant à pousser vers Biala quelques reconnaissances, qui portèrentValarme jusque dans Warsovie. Cependant Pàiiaicaï , informé de nôtre retraite précipitée , reçut l'ordre de son souverain de se porter en toilte hâ'te, avec la moitié de son ar-

KftASNOÉ. 3o5

tnëe, par Minsk, sur Borisoiv^, où 'A devait réunir sous ses ordres les deux corps de Wittgenstein et de Hertel (i), et prendre position derrière la Bërézina, pour coopérer au grand plan des Russes, qui devait «'effectuer sur les bords de cette rivière.

^u reste, par des lettres interceptées, notre chef avait connaissance de toutes ces manœuvres; il n'en profita point, parcequ'il s'obstinait à croire que les Autricbiens se sacrifieraient pour lui. J'ai créé Schwarzenberg , disait-il , cest le général de mon beau-père^ il fera tout ce que f ordonnerai. Cependant le plan des Russes' était si naturel et si sûr , qu'ils manifestaient ouvertement l'intention de prendre'Napoléon en vie, et de passer ensuite au fil de l'épée le reste de son armée. Mais nous étions dans une projponde ignorance sur tous ces mouvements hostiles, et Ton conlptait si bien sur la résistance que pourraient, opposer les corps par lesquels nous étions flanqués, que chacun attendait la fin de nos malheurs précisénient à l'endroit ukême où ils devinrent plus grands encore.

Ainsi ce n'est point l'âpreté d'un hiver prématuré' qui fit échouer le plan de l'Empereur : s'il avait pu se. maintenir entre Smolensk et Witepsk il réparait facilement les pertes qu'il avait faites à cette époque. La principale et unique cause de sa ruine c'est d'avoir été à Moskou , en méprisant ce qu'il laissait

(i) Ce général commandait la garnison de fiobruisk.

ao

3o6 LlYRE YIIL

ioiiiie Ini, et d*«voir¥Oiihi tenter, au pris: de Mlle suig, ce que le plus impmd^it des monairques (i) n^arak pas yatgé pndkiit de feire. Le désir de saccager eeae c^àde, Foigaeil d^y diçt^ des lois (2), lui fiieat tout sacrifier; et, eubliaiit llîver et ses li* gveiin, fl dU hMtr le RremliB ssiis songer qu'il n^étak secondé que par des alliés peu sÎBeèreS) que WittgensieiD aVrait jamais abandonné WDwîm, et que TMJiickagow, revenu de Moldavie , Tiataqaeraic au remur de son expé^on.

NapcrféMi, ignoiant encore les progrès rapides que Pennemi faisait sur la Dwina, se détermina à fiùre passer le Dni^^ier an quatrième corps, et à le diriger sur Witespà^^ponr secoarir ia garnison de cette viHe, commandée par le général Pôuget. Lors* qu'on \m fil ohsetver que ce général n'avait avec la que deux mSlebommes, et que le vice^oi éprouverait des obsiades qui rempéckeraîent d'curriver asseï k temps, û ne tmt Mcun cMapte de cette réflerisa, qui parut vivement lui déplaire. Je veux passer fAiver à Smotensk, disait-il; et si on lui rappelait qu'il n'y avùt des vivres que pour quinze jours , et que les cantonnements étdent impraticaUes dans ufi pays couvert de neige, il entrait en cdère, et «piali*

(i) Ckarles Xn, roi de Suède, que NapoStfon, dorant cette caa^ pn^œ, eratiSait souvest de fépithète àt/hu,

(a) Il n*en donna qa*anx comédiens français. Voyex son règlement sur les théâtres, daté de Moskon du i5 octobre, inséré dans le MomUurà%k 1 5 janvier i8i3.

KUASNOÉ. 3o7

fiait de soulse la franche rérké. Plus ixmi par les mauvaises nouvelies qii^l recevait , qu'attentif à prévenir les manx qui pouvaient sVn suivre, H étài absorbé dans la plus profonde méditation. Tout ce qui Fentouraît semblait se ressentir de cette sombre inquiétude. Les malheurs, les périls auxquek nous étions exposés , aux yeux des courtisans , étaient moins dangereux pour eux que le front sëvère de leur maître. Depuis Tarrivée d'un courrier venu de Paris , Napoléon ne parlait plus de Wittgenstein ni de Tschichagow; les seuls noms de Mallet et de lj9f^ horie erraient sur sa bouche; au milieu des plus violentes agitations, il les qualifiait de jacobins et de révolutionnaires. Personne n^osaît l'interroger , mais tout faisait présumer que les ennemis qu'il avait en France lui donnaient plus d'inquiétude encore qjie les mancefuvres des Russes.

Rongé par les plus noirs soucis, sa position le fit enfin sortir de l'accablement où il était plongé, et de l'espèce d'insouciance qu'il avait pour l'armée; il renouvela au diic de Bellune l'ordre de livrer bataille, et de faire, à tout prix, repasser ia Dwilia à Wittgenstein. Des officiers intelligents furent dirigés sur Minsk etWilna, afin de prendre les mesures convenables pour la conservation de ces deux places importantes. Sur leur route, ils formèrent un corps de tous les détachements dispersés , qui chassèrent les kosaques , et les empêchèrent , non seulement d'enlever nos postes isolés , mais encore de brûler

3o8 LIVRE vm.

les ponts nombreux sur lesquels il nous fallait pas ser. Cette mesure, quoique tardive et exécutée avec de trop faibles moyens , contribua néanmoins à sauver bien du monde, et à applanir des difficulté» qui, sans cette prévoyance, auraient été insurmontables.

Pour reconnaître si, malgré le changement de temps, la route de Witepsk était encore praticable, le général Sanson reçut Tordre de la parcourir et d^examiner particulièrement les bords du Yop ; les ingénieurs-géographes Delahaye, Laignelot et Guibert, placés sous ses ordres , partirent avec lui. Ces officiers furent à peine de Fautre côté du fleuve, qu'ils tombèrent entre les mains d'un parti de kàsaques dont toutes ces rives étaient infestées.

( 7 novembre. ) Pendant que l'Empereur allait à Smolensk, la direction de notre corps étant donnée sur Witepsk, nous partîmes de Doroghobouï; vis-àvis cette ville, nous passâmes le Dnieper au moyen d'un pont en radeaux. Le chemiif étant devenu glissant comme le verre, les chevaux attelés éprouvaieni de rudes obstacles ; ces animaux épuisés ne pouvaient plus tirer; et souvent plusieurs couplés, attachés à un canon , n'avaient pas la force de franchir la plus petite hauteur. On voulait ce jourlà aller à Zazelé ; mais la route fut si mauvaise que , même le lendemain matin, les équipages n'étaient pas rendus au lieu fixé. Quantité de chevaux et de caissons furent abandonnés; c'est dans cette cruelle.

KRASNOÉ. 3og

nuit qu^on commença à piller ostensiblement les fourgons et les voitures. La terre était couverte de porte-manteaux-, dliabits et de papiers. Quantité d^objets apportés de Moskou, et que la cupidité tenait cacbés, commencèrent à revoir le jour.

Le beau cbàteau de Zazelé, pendant la nuit, nous ofFrit la répétition des scènes de la veille, et, à Fexception des soldats que le pillage des voitures avait ranimés , on ne voyait par-tout que des gens mourant de faim, de froid, et des cbevaux qui, tourmentés par la soif, cbercbaient avec leurs pieds à briser la glace, pour trouver au-dessous Teau dont ils étaient altérés.

Nos bagages étaient si considérables que nos pertes en ce genre étaient encore insensibles. Nous avancions toujours et avec joie , pensant qu'en abandonnant la grande route de Smolensk nous en suivrions une autre qui , ayant moins ressenti les calamités de la guerre, pourrait nous faire rencontrer des villages dont les maisons conservées , nous mettant à l'abri de Pintempérie de Tair, nous offriraient des ressources, et sur-tout du fourrage pour nos chevaux exténués : cette flatteuse espérance fut encqre déçue. Le village de Sloboda, où nous allâmes coucher, ne nous présenta que des craintes nouvelles. Tout était saccagé; et leskosaques, rôdant sur nos flancs, prirent, dépouillèrent ou massacrèrent ceux qui , forcés par la nécessité , voulurent s'éloigner pour aller fourrager. Dans ces circonstances

3io LIVRE VIII.

fénMes y le général Dantkoiiard , dont les xsJXtnxs nous avaient été si ndles , semblait se multiplier pour se porter par-tout où il y avait dn danger. D faisait agir efficacement notre artillerie sur tons les points OH elle pouvait manœuvrer, lorsqn'en parcourant nos lignes un boulet de canm lui fi^aetnra la cuîfise droite , après avoir tnë Fori(MUiance qui était à côté de lui.

Le vice-nn , sachant que nous devions , le jour suivant, traverser la rivière du Vop , avait envoyé, dès le soir même, le général Poitevin avec pluseurs ingâiieurs pour faire construire le pont nécessaire à notre passage. Le 9 novembre, de très grand ma* tin, nous arrivâmes devant cette rivière; mais quels furent la douleur du prince et notre désespoir , en voyant tonte Varmée et ses bagages rangés le long du Vop sans pouvoir le passer \ Le pont avait été achevé par les sapeurs; mais la crue des eaux , survenue pendant la nuit, Payant rompu, il n^était plus possible de s^en servir, ni de le raccommoder»

IjCS kosaques,quW avait vus la veille, ne tardérent pas à s^avancer quand ils apprirent notre situation critique. On entendait déjà le feu de nos tirailleurs qui cherchaient ii les repousser ; mais le br|iit des armes , en se rapprochant de nous , donnait trop à compi^ndre que Fandace des Russes se ranimait à la vue de nos dangers. Le vice-roi , dont la grande ame avait toujours été impassible au milieu des périls , conserva un sang-froid bien précieux dans une

KRASNOÉ. 3ii

circonstance si désespérée. Pour rassurer lesespriu, encore plus consteraés de rapparition de Veanemi que des obstacles du Yop , il envoya de nouvelles troupes ) qui, en le maintenant sur nos flancs et nos derrières » nous laissèrent lafaculté de ne nous occuper que du passage de la rivière.

Le prince , voyant qu^il fallait que quelqu^un de sa maison donnât Texemple du courage en passant le premier , chargea son aide<de-camp Bataille et son offider d^ordonnance le colonel Oelfanti de se mettre à la tête de la garde royale, et de traverser à gué le Vop. Ces braves officiers, dont rintrépidité ne saurait être trop louée , saisirent avec ardeur Tocca* sien de faire connaître leur dévouement; en présence de tout notre corps, ayant de Teau jusqu'à Vestomac , ils se firent jour à travers les glaces accumulées, et, accompagnés des grenadiers, parvinrent sur Tautre rive.

Peu d'instants après le vice-roi suivit la garde avec son état-major ; lui-même veillait à Texécution des ordres qu'il donnait pour faciliter un passage si dan* gereux. Les voitures commencèrent à filer. Les pre* mières s*en tirèrent heureusement, ainsi que quelques pièces d'artillerie. Le lit du Yop étant très profond, ses rives escarpées et glissantes par le verglas faisaient que Tunique point pour passer était l'endroit où l'on avoit creusé une rampe. Mais les canons formèrent des excavations si profondes, qu'il fut impossible de les retirer : alors le seul gué

3i2 LIVRE vin.

accessible s'obstrua tellement qu'il devint împraUcable pour rartillerie et pour tout le reste des équipages.

Dans cette position, le désespoir devint général; malgré les efForts qu'on faisait pour contenir les Busses, on n'avait que trop la certitude qu'ils avançaient. D'ailleurs , la crainte redoublait nos dangers ; la rivière étant à demi gelée, et les voitures ne pouvant plus la passer, il fallut que tous ceux qui n'avaient pas de chevaux se déterminassent à se jeter à l'eau ; situation d'autant plus déplorable , qu'elle nous forçait d'abandonner cent pièces de canon, grand nombre de caissons, et quantité de charrettes , de fourgons et de drouschki (i) j où se trouvait le peu qui nous restait de nos provisions de Moskou. On vit alors chacun renoncer à ses équipages ,. et charger précipitamment sur ses chevaux les effets les plus précieux. A peine avait-on pris la résolution de laisser une voiture , qu'une foule de soldats ne donnaient plus au propriétaire le temps de choisir ce qui lui convenait : ils en devenaient les maîtres , et la pillaient ; mais ils cherchaient de préférence à toute autre chose la farine et les liqueurs. Les artilleurs abandonnaient aussi leurs pièces, et, sur le bruit que l'ennemi s'approchait, ils les enclouaient, désespérant de franchir une rivière qui de toutes parts était encombrée par les voitures embourbées et par

(ï) Petite Toiture dëcouverte, et fort élégante, dont on se sert -• timtet Ua TîHet de Rutsie.

KRASTÎOÉ. 3i3

quantité d^bommes et de chevaux noyés. Les cris de ceux qui traversaient Peau , la consternation de ceux qui allaient la passer, et qu'on voyait à chaque instant rouler avec leurs montures dans le lit du Vop, tant la pente était escarpée et glissante ; enfin la désolation des femmes , les pleurs des enfants , et le dés» espoir des soldats même, faisaient de ce passage une scène si déchirante , que le seul souvenir cause encore de Feffroi à tous ceux qui en furent les témoins.

Quoiqu'il soit pénible d'en rappeler les circonstances , néanmoins je ne puis me dispenser de raconter un trait d'amour maternel , si touchant par luimême et si beau pour l'humanité, qu'il m'a soulagé en le voyant de l'affliction que me causaient nos infortunes.

Une vivandière de notre corps, qui avait fait avec nous la campagne, revenait de Moskou , ayant dans sa voiture cinq enfants en bas âge , et tout le fruit de son industrie. Arrivée près du Vop, elle regarde avec stupeur la rivière qui l'oblige de laisser sur ses bords sa fortune et la subsistance de sa famille. Long-temps cette mère éplorée courut pour chercher un nouveau passage ; n'en ayant point trouvé, elle revint fort triste , et dit à son mari : Mon ami, il faut tout abandonner; ne cherchons plus qu'à sauver nos enfants. En disant ces mots , elle sortit les deux plus, jeunes de la voiture , et les mit dans les bras de son époux. Je vis ce pauvre père serrer

3i4 LIVRE VIll.

ëtroiiemeiit ces innocentes créatures , et d^un pied tremblant traverser la rivière , tandis que sa femme, à genoux au bord de Teau , regardait tour-à-tour le ciel et la terre : sitàt que son mari fut passé, die tendit les mains pour remercier EHen; et se levant avec joie , elle cria avec transport : Ik sont sauvés / Ils sont sauvés ! Mais les premiers enfants déposés sur Fantre rive, se croyant abandonnés de \euTS parents , les appelaient en pleurant ; des deux côtés rinquiétude devenait égale. Enfin les larmes, que faisait verser la crainte cessèrent de couler, pour faire place an bonheur qu^éprouva cette famille en se voyant toute réunie.

Nous quittâmes , vers la fin du jour, ce cbamp de désolation , et allâmes camper près d'un mauvais village situé à une demi-lieue du Vop , d'où nous entendions au milieu de la nuit les cris lamentables de ceux qui s'efforçaient de passer. On avait laissé de l'autre côté la division Broussier, afin de contenir l'ennemi , et de chercher , s'il était possible , à sauver une partie de l'immense bagage qu'on avait abandonné. Le lendemain (lo novembre), je fus envoyé pour rappeler cette division , qui , en quittant ce terrain , me montra toute l'étendue de nos pertes. A plus d'une lieue de distance , on ne voyait que caissons et pièces d'artillerie ; les calèches les plus élégantes, venues de Moskou, se trouvaient entassées sur la route et le long de la rivière. Les objets arrachés de ces voitures , mais trop lourds

KRASNOÉ. 3i5

pour être emportes ^ avaient été répandus dan» la earapag[ne ; tous ces débris ëpars sur la neige n>n ressortaient que mieux. On y voyait des candélabres d'un 0rand prix, des figures de bronse antiques, des tableaux originaux, les porcelaines les plus riches et les plus estimées : j'aperçus une écuelle du plus beau travail, et où se trouvait peinie la sublime composition de Marcus-Sextus; je la pris, et bus dans cette coupe de Teau du Vop , pleine de fange et de glaçons ; après m'en être servi , je la jetai avec indifférence près de Tendroit où je l'avais ramassée.

Nos troupes eurent à peine quitté l'autre rive, que des nuées de kosaques, n'éprouvant plus d'obstacle, s'avancèrent vers ces bords déplorables où se trouvaient encore beaucoup de malheureux à qui la faiblesse de leur santé n^avait pas permis de traverser la rivière. Quoique nos ennemis fussent entourés de butin, ils déshabillèrent leurs prisonniers, et les laissèrent nus sur des monceaux de neige. Da notre rive on voyait les Tartares se partager œs dépouillés ensanglantées. Si leur courage eût égalé leur amour pour le pillage, le Vop n'aurait point été une barrière qui les eût empêches de nous atteindre. Mais ces prudents ennemis , s'arrêtant toujours à la vue de quelques baïonneues , se bornèrent à nous tirer des coups de canon , dont plusieurs aueignirent notre colonne.

La nuit que nous venions de passer avait été af^

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-te.

KRASNOÉ. 3i7

qui s^en étaient ëlol^és pour trouver de quoi vivre. Mais cette mesure ne put avoir aucun succès : le nombre des isolés était si grand , qu^on ne pouvait ni les arrêter ni les contenir; et, quand même on y fût parvenu , la défection n^aurait pas tardé à reoom* mencer , puisque la faim , Timpérieuse faim les obligeait à quitter leurs drapeaux. L'importunité de nos adverssdres redoublait avec nos malbeurs ; souvent ils attaquaient notre arrière-garde, et nous contraignaient à faire halte pour lui prêter secours contre des forces supérieures qui , de tous côtés , cherchaient à Taccabler.

La queue de notre colonne était vivement pour* suivie, lorsque la garde royale, en se portant en avant, fut arrêtée auprès de Doukhovchtchina, par des pulks de kosaques qui , sortant de celte ville , se déployèrent dans la plaine comme pour nous envelopper. Pressé de toutes parts, notre corps se trouva tellement en désordre , quUl ne forma plus qu'une foule immense dont la moitié- était malade et désarmée. Cependant, d'un côté, Tennemi tenait ferme, et de Fautre nous poussait vivement; mais le princr, conservant toujours sa noble assurance dans une situation si critique , fît former en carré la garde italienne,' ainsi que les dragons et chevau -légers bavarois ; ceux-ci , marchant par escadrons , forcèrent les kosaques à nous laisser entrer dans Doukhovchtchina. Nos troupes étaient appuyées par la treizième diyision , qu'on parvint à former en co-

3i8 LITRE Vin.

lonoe, matgfrë U maltitnde des isolés, qui, se près* sanc autour des pelotons, entravaient toutes les manœuvres. Pour accélérer ia marche de ses troU'» pes , le vice-roi, en personne , veilla à faire restaurer un mauvais pont qui arrêtait le passage. Aiin de nous encourag^er, il ne dédaigna point de mettre la main à Tœuvre , et son dévouement pour Tannée , eu ex^ citant notre ardeur , prouva que plus il f aisak abué^ gation de sa personne, plus la reconnaissance isous la rendait chère et sacrée i

La petite ville de Doukhovehtchina , où Tarmée n^avait jamais p^sé(i), était parfaitement consér^ vée; les habitants, fuyant à notre approche, avaient laissé quelques provisions que nous recueillîmes avec avidité, quoiqu'elles fussent hîen grossières; ce qui les rendait plus précieuses encore , c^était de pou^ voir les préparer dans de bonnes maisons, où Ton se trouvait à Tabri du froid excessif et dW vent impétueux.

Le vice-roi avait ordonné la veille à son aide-decamp Bataille de prendre avec lui la qmnzième division , et d'aller à Smolensk par des chemins de traverse , annoncer à Napoléon les d^astres essuyés sur le y op. Ce fut sans doute dans Tattente d'une réponse , qu'on nous donna séjour à Doukhovehtchina ( 1 1 novembre. ) Cependant la prise de Wi-

(i) A Texception du corps de cavalerie commandé parle général Grouchy et de la division Pino, lor» de notre marche sur Moskoa; ]*un venait de Smolensk, et rstitrè de IV>riet8clt.

KRÂSNOÉ. 319

tepsk étant certaine, et notre corp* nViyaBt plni d'artillerie, ni aucune espèce de barges ^ il fat de* cidë que, sans attendre le colonel BaiaiUe, on partirait vers les deux heures du matin pour rejoindre TEoipereun

Nous fûmes tranquilles toute lajonmée; mais vers les dix heures du Boir, tandis que nons {|o4tions les douceurs du sommeil, les kosaques pamrent devant la ville, et tirèrem des coups de canoa sur les feui de nos bivacs; les postes du 106^ rëgiment, placés en avant d'une éj^îse , éprouvèrent des pertes ; la présence du vice^roi ettt bîeniAt réparé le désordre d'une attaqae aussi inattendue. Snr4e*cfaamp , nos troupes furent rassemblées, et diriges sur les positions qui pouvaient nous être avantageuses dans ce combat nocturne. Celte attaque n^eut aucune suite; elle avait été faite par des kosaqnes, et ils se gardèrent de la pousser pins loin, en voyant qu'«on était en mesure pour se défendre de leur suipnse.

(12 novembre. )Ukeure du départ étant arrivée, on mit le feu à Doukhovchtchina^ donc les maison^ nous avaient été si utiles. Quoique accoutumés auK effets de Hncendie , nous nç pûmes nous empêcher d'être étonnés du spectacle horrible , mais superbe , que présente dans les ténèbres une fbr^ couverte de neige lorsqu'elle est éclairée par des torrents de flammes. Tcms les arbres , envdoppés d'une écorce de glace , jéUovissaient la vue , et produisaient , comme à travers un prisme, les osnleurs les plus

vives et les nuances les plus légères; les brancliei de bouleau, semblables à celles des saules pieu* reurs, se penchaient vers la terre en forme de girandoles, et les glaçons, frappés par la lumière, offraient autour de nous une pluie de diamants , de rayons et d'étincelles.

. Au milieu de cette belle horreur, toutes nos trou* pes réunies hors de la ville prirent la route de Smolensk. Quoique la nuit fût excessivement sombre ^ les feux qui s'élevaient des autres villages qu'on avait également incendiés , formaient autant d'aurores boréales qui , jusqu'au jour , répandirent sur notre marche une eiffrayante clarté. Auprès de Toporovo, nous laissâmes à notre gauche le chemin de Pologhi, que nous avions autrefois suivi en allant de Smolensk à Doroghobouï. La neige qui couvrait alors les campagnes avait presque enterré les villages, et de loin ils ne formaient plus qu'un point noir sur une surface blanche. La difficulté d'en approcher les sauva d'un embrasement général. En comparant la paix de ces asiles aux tourments dont nous étions la, proie, je ne pus m'empêcher de m'écrier: *< Heutt reux habitants ! exempts d'ambition , vous vivez (c tranquilles, et nous succombons aux plus affreu- « ses douleurs. L'hiver vous conserve la vie, il nous « donne la mort! Lorsque le doux printemps achète vera votre délivrance^ en contemplant nos rava- « ges, vous retrouverez dans les campagnes nos cau davres desséchés , et serez doublement heureux

KRASNOÈ. 321

a d^avoir peu soiilFert des malheurs de la guerre, et u de n'avoir rien ajouté à Fétendue de no& 80tt£fran* « ces !»

La petite rivière de Khmost était gelée quand nous la traversâmes; le pont, qui était fort bon, contribua à la faire passer sans retard ni obstacle. En arrivant à Yolodimerowa , le vice-roi alla sVtablir au château où il avait logé à Tépoque de notre premier passage. Là, nous eûmes la certitude que les kosaques, après avoir flanqué notre routa pendant la journée , sVtaient arrêtés à-peu-près à la même hauteur que nous. C'est ce qu'ils prouvèrent, en chassant nos fourrageurs, qui, forcés par Timpé*» rieuse nécessité, étaient allés se procurer quelques provisions dans des villages voisins qui n'avaient pas été entièrement ravagés.

( i3 novembre.) On n'était plus qu'à une journée de Smolensk, et c'était là que l'abondance devait succéder à la disette, et le repos à la fatigUQ. Impatients de jouir de ces biens tant désirés, npus partîmes de Yolodimerowa long-temps avant le jour, incendiant, comme de coutume , les chaumières qui nous avaient donné asile. Arrivés à la hauteur de Stabna, où la route de Doukhovchtchina s'embranche avec celle de Witepsk , on éprouva une difficulté extrême à franchir, cette montagne^ Toute la côte sur laquelle nous cherchions à gravir, par l'effet du verglas était unie et glissante : hommes et chevaux roulaient l'un sur l'autre; heureux si, après bien

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des fatigues, on pouvait sortir de ce pas difficile. Avant d'arriver à Smolensk , où nos malheurs semblaient devoir finir, il se présentait, à chaque instant, des scènes douloureuses^ qui faisaient désirer davantage d'arriver à cette ville. Au milieu de tous les mauK dont nous accablait la fortune cruelle, personne n'était plus à plaindre que les femmes françaises vernies de Moskou, et qui, pour éviter le ressentiment des Russes, avaient cru trouver au tfiilieu de nous dîss secours assurés. La plupart à pied , en souliens d'étoffe, et vêtues de mauvaises robes de soie ou de perkale , elles se couvraient avec des tnorceaux de pelisses ou des capotes de soldats , prises lâur dés cadavres. Leur situation eât arraché des laitoes aux cœurs les plus durs, si lairigueur des circonstances n'avait étouffé tout sentiment d'humanité* Parmi ces victimes des horreurs de la guerre il y éii avait de jeunes, de jolies, d'aimables etspirituelles, qui possédaient toutes les qualités propres à séduire l'homme le plus insensible ; la plupart étaient réduites à mendier le plus léger service-, et le, morceau de pain qu'on leur donnait les obligeait souvent à la plus servile reconnaissance. Implorant les secours de tous, elles «n étaient abusées, et, chaque nuit , appartenaient à ceux qui se chargeaient de les noiirrir. Auprès de SmoleB3k, jVn vis une des plus intéressantes qui, ne pouvant plus marcher, se faisait traîner derrière une voiture; lorsque ses forces vinrent à manquer, elle tomba dans la neige.

KKASNOÊ. 323

où sans doute elle demeura ensevéUe, sans avoir excité la compassion , ni même obtenu un regard de pitié, tant les âmes étaient avilies et la sensibilité éteinte / Le malheur n'avait plus de témoins , nous étions tous ses victimes.

Il était horrible de voir et d'entendre ces énormes lévriers à longs poils , qui , abandonnant les lieux que nous avions brûlés , nous suivaient le long du chemin; mourant de faim , ils s'avançaient vers nous la gueule écumante, et, dans leur fureur ^ venaient souvent disputer aux soldats les chevaux morts qu'on laissait sur la route. Enfin les corbeaux , dont la Russie est remplie, attirés par l'odeur des cadavres, en épaisses nuées se plaçaient devant nous, et leurs cris de funeste présage , frappant de terreur les âmes faibles, ajoutaient encore à l'excès de leurs misères.

Heureusement nous n'étions plus qu'à deux lieues de Smolensk, et le clocher de sa fameuse église, qu'on voyait de bien loin, en flattant nos cœurs d'une douce illusion, était pour nous la plus belle des perspectives. Une heure avant d^arriver, on laissa la division Broussier avec le peu de çhevau-légers bavarois qui nous restait encore, pour observer et contenir les kosaques , dont le nombre , toujours croissant, semblait vouloir nous accompagner jusqu'aux barrières de la ville. Quelle fut notre douleur, lorsque , daùs les faubourgs mêmes, nous apprîmes que le neuvième corps était parti depuis long-temps,

quon ne s^arrêterait point à Smolensk , et que toutes les provisions avaient été consommées ! La foudre tombant à nos pieds nous aur^t moins accablés que cette nouvelle; nous en fumes tellement émus que, dans notre désespoir, personne ne voulait y croire. Bientôt nos yeux nous en donnèrent la triste confirmation , en voyant la garnison de Smolensk cbercher sa subsistance dans les chevaux que la fatigue de notre course venait de faire tomber : nous ne doutâmes plus alors que la famine régnai tdans une ville regardée , jusqu'à ce moment, comme le séjour de Tabondance.

En y entrant , nous réfléchissions sur la tristesse de notre sort; pour en adoucir langueur, on nous promit une distribution de riz, de farine et de biscuit Cette espérance ranima nos courages abattus ; mais, un instant après , nous fûmes encore affectés par une scène bien pénible. Â peine étions-nous aux barrières de Smolensk, qu'on vit arriver quantité de soldats isolés, qui, tout dégouttants de sang, nous annoncèrent que les kosaques n'étaient qu'à deux cents pas de nous. Ensuite parut le capitaine Trezel, aide-de-camp du général Guilleminot : cet officier distingué, depuis le commencement de notre retraite , avait été chargé des missions les plus pénibles, et toujours les avait remplies avec un zèle audessus de tout éloge. Ce jour -là il fut laissé en arrière , pour mettre en position la quatorzième division; à son retour, il nous apprit qu'elle s'était

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placée dans un village voisin de la route ; que Tennemi Tavait entourée; mais qu'étant parfaitement retranchée auprès d'un château dont les terres étaient palissadées , elle avait fait une si bonne contenance que les kosaques , désespérant de Tattaquer avec succès, s'étaient retirés pour courir sur les traînards ; et que , les ayant promptement atteints, ils en avaient massacré quelques uns , et blessé un grand nombre. La route était couverte de ces malheureux, et offrait un spectacle vraiment digne de compassion, sur-tout en les voyant descendre la montagne de Smolensk : la pente était si rapide, et la gelée la rendait si glissante , que tous ces blessés, pouvant à peine se tenir, se couchaient sur le revers de la côte, où ils ne tardaient pas à mourir noyés dans leur sang.

Après avoir laissé la garde royale sur cette hauteur, pour protéger la division Broussier, qui formait Farrière- garde, nous descendîmes vers le Dnieper, et cherchâmes à pénétrer dans la ville. Auprès du pont était la jonction de la route de Dorogfaobouï et Valontina, que tous les autres corps avaient suivie. Ces corps, ayant évité le Vop, conservaient encore une grande partie de leur artillerie et de leurs voitures. Ces nombreux bagages, qui refluaient de toutes parts , se mêlèrent avec les fanta&sins et les cavaliers : ceux-ci, voulant à tout prix entrer dans Smolensk, où on leur avait promis du pain, occasionèrent une telle confusion qu'on s'égorgeait

326 LIVRE VIll.

pour entrer, et qu^il nous fallut plus de trois heuTei avant de pouvoir pénétrer dans la ville.

Ce jour-là le vent était très impétueux et le froid excessif; on assurait même qu^il devait sVIever à plus de vingt-sept degrés au-dessous de la g^lace; malgré cela, chacun courait les rues dans Tespé^ rance d^acheter des provisions. Smolensk étant bâti sur le revers d'aune montagne, la côte était si es* carpée que, pour y arriver, il fallait ramper contre terre, et s^accrocker aux pointes de rochers qui sor« taient au-dessus de la neige. Nous parvînmes enfin sur le sommet où se trouvaient la grande place et les maisons qui avaient le moins souffert de Fincen-* die. Quoique le temps fût rigoureux , on cherchait plutôt des vivres qu^un logement. Quelques sol<^ dats de la garnison , auxquels on avait distribué un peu de pain , se virent par là force contraints de nous le vendre ; on suppliait ensuite ceux qui Ta^ vaient acheté d'en céder une partie. C'est ainai qu'on voyait officiers et soldats, tous confondus, manger ensemble au milieu des rues. Pendant ce temps, les kosaques arrivèrent; on les apercevait distinctement rôder sur les hauteurs et tirer sur les troupes qui défilaient au-dessous de la ville.

Il y avait de grandes difficultés pour pouvoir s'abriter; les maisons étaient peu nombreuses, et la foule pour se loger était immense. Entassés les uns sur les autres dans de grandes salles que les voûtes avaient garanties de l'inçéndie , nous attendions avec

KRASNOÉ. 3i7

impatience le moment des distributions. Mais les formalités qu^il y avait à remplir furent si longues, que la nuit survint sans qu'on eût encore rien délivré; il fallut de nouveau courir les rues, et, Vor à la main, chercher à trouver de quoi vivre chei les soldats die la garde impériale, qui, plus favorisés que le reste de Farmée , étaient souvent dans Pabondance lorsque nous manquions de tout.

Ainsi cette ville , où nous croyions trouver le terme de nos maux , trompa cruellement nos plus chères espérances , et devint au contraire le témoin de toutes nos disgmces et de notre plus profond aecablement ; les soldats privés de logements campaient au milieu des rues, et, quelques heures après, on les trouvait morts autour du feu qu'ils avaient allumé. Les hôpitaux , les églises et les autres édifices ne pouvaient plus contenir les malades qui se présentaient par milliers. Ces infortunés , exposés aux rigueurs d'une nuit glaciale, restaient sur des charrettes, dans des caissons , ou mouraient en cherchant vainement un asile. Enfin on avait tout promis pour Smolensk , et cependant rien n'avait été prévu pour s'y maintenir, rien n'avait été préparé pour soulager une armée qui de cette seule place faisait dépendre son salut. Dès lors le désespoir s'empara des cœurs, et chacun , ne songeant qu'à sa propre existence , oublia l'honneur et le devoir, ou, pour mieux dire, ne le fit plus consister à se soumettre aux ordres d'un chef imprévoyant, qui n'avait pas même -songé à donner du

328 LIVRE vm.

pain à ceux, qai faisaient poar lui le sacrifice de leur, vie (i).

On voyait tes hommes , jadis les plus gais et les plus intrépides , perdre totalement leur caractère; ils ne rêvaient que désastres et catastrophes (2). Enfin nous n^avions plus qu'une pensée, celle de la patrie, et qu^un aspect, celui de la mort! Par un funeste pressentiment, chacun inquiet sur son sort s^informait en tremblant, et avec le plus profond mystère, de la situation des armées dont nous attendions notre délivrance. Où est le maréchal Gouvion Saint-Oyr? se demandait-on en secret. // a voulu garder la Dwi-na, mais il a été forcé d abandonner Pplotsk, et de se replier sur Lepely nous disait-on tout bas. Et le duc de Bellune? Il na pu allerjusquà COula. Et (armée russe de Wolhynie? elle a repoussé le prince Schwarzenberg derrière le Bug; elle marche sur Minsk et s avance contre nous. Ah ! si ces nouvelles sont vraies, répétait chacun en lui-même, notre position devient affreuse, et nous devons nous attendre qu'aux bords du Dnieper ou de la Béréztna, il y

(1) On a beaucoup parlé de vingt mille Toitures à la comtoise, destinées à porter du biscuit et de la farine, et attelées de quarante mille boeufs; très peu de ces Toitures arnTèrent jusque Smolensk. Les bœufs qui parTinrent jusque-là, épuisés par la fatigue et la mauTaise nourriture , gagnèrent des maladies qui rendirent leur Tiande si malfaisante, que les médecins de Farmée défendirent d*eo manger.

(a) XXIX« Bulletin.

RRASNOÉ. 329

aura quelque grande bataille qui consommera notre ruine.

Quelles sombres pensées vinrent encore tourmenter notre ame inquiète, lorsque les courriers de Paris y qui sVtaient arrêtés à Smolensk , eurent fait connaître à Napoléon, dans tous ses détails, la conjuration qui s^était tramée à Paris contre le gouvernement impérial; cet événement, qu'on se communiquait sous le secret , était altéré par tout ce que l'imagination concevait de plus sinistre ; la défense d'en parler, en augmentant les craintes, fit répandre le bruit qu'en France tout était dans une agitation extrême ; que les villes de Nantes et de Caen s'étaient soulevées , et que Paris , où pendant près de vingt années s'est décidé le sort de l'Europe entière, était aussi dans un état d'effervescence qui devait nous faire craindre pour le sort de notre chère patrie. Ceux qui approchaient Napoléon nous rassurèrent sur ce point; mais ils avouèrent que des hommes, connus comme partisans du gouvernement populaire, avaient conçu le projet de supposer la mort de l'Empereur et la destruction entière de son armée, afin de profiter du deuil et de la consternation que répandrait cette nouvelle pour surprendre les autorités existantes, et en créer qui leur seraient vendues. Si ce complot eût été conçu par des gens sages, qui , glorieux de s'illustrer par la délivrance de leur pays, n'eussent cherché à secouer le joug que pour épar-

33o LIVRE VIll.

Qner aax Français la honte de devoir leur afFranc\n^ sèment à des étrangers , certes ce projet eût été héroïque! Mais, au lieu d'une si noble entreprise, nous apprîmes que les conspirateurs n^avaîent eu en vue de nous délivrer du despotisme que pour nous replonger dans les horreurs de Fanarchie. Aussi ^ loin de les plaindre, nous nous réjouîmes de voir notre patrie sauvée de la fureur des partis : car la politique de notre oppresseur avait, par ses institu* tions , rattaché à sa seule tête le sort de tout un peuple ; par son odieux machiavélisme , il mettait la France en guerre avec le genre humain , pour que le salut de cette France dépendît de la conservation de sa personne.

Nous devinâmes alors la raison pour laquelle Na-^ poléon , depuis quelques jours , était si soucieux et si apathique pour tout ce qui se passait autour de lui. La conjuration de Mallet et de Lahorie Tatterra; car, si jamais son autorité lui parut solidement établie , ce dut être à Fépoque où il portait la terreur de ses armes jusqu'aux extrémités de l'Europe. Il ne pouvait s'accoutumer à l'idée que quelques citoyens obscurs eussent osé renverser celui qui faisait trembler les rois ! Dans sa colère , il accusait les fonctionnaires et magistrats d'avoir trahi ses intérêts, puisque pas un seul d'entre eux n'avait songé à faire exécuter les constitutions de l'empire , en appelant au trône l'enfant qui devait lui succéder. Cet oubli fut pour lui la preuve la plus irrécusable que , malgré tout ce

KRASNOÉ. 33i

quHl avait fait de grand et de prodigieux , rien ne lui serait plus difficile que dVtablir une nouvelle dynastie. Tourmenté par cette importune pensée , Varmëe lui devint indifférente : dès-lors , abandonnant tous ses plans de campagne, il ne s'occupa plus qu'à nous quitter pour voler à Paris , afin de remédier à un événement qui semblait n'avoir été amené que pour lui faire sentir la fragilité d'un pouvoir colossal qu'il négligeait de consolider, parcequ'un système faux et humiliant pour notre siècle lui fit toujours croire qu'il ne fallait que des batailles pour fonder un empire.

Couchés sur de la mauvaise paille, nous étions livrés aux pénibles pensées qu'inspirait notre situation , quand tout-à*^oup nous en fûmes tirés par ces cris inattendus ; Levez-vous! levez-'vous ! on pille les ma^ gasins. Aussitôt nous nous relevons spontanément, et chacun se saisissant d'un sac ,- d'un panier ou d'une bouteille, s'écrie en s'en allant : Je vais à la farine; vous autres allez à teau-^de-vie; que les do' mestiques courent à la viande^ au biscuit, aux lé* gumes. Dans un instant, la chambre fut évacuée. Long-temps après nos amis, étant de retour, nous apprirent que les soldats, mourant de faim, et ne pouvant endurer la lenteur des distributions , avaient , malgré les gardes, enfoncé les portes des magasins pour les piller. Tous ceux qui revenaient avaient leurs habits blanchis, et même percés de coups de baïonnette , pour avoir enlevé de force un sac de fa-

332 LIVRE VIlï.

rine que les soldats se partageaient; les autres renr traient harasses de fatigue , et déposaient sur la table un grand panier de biscuit, ou bien une énorme cuisse de bœuf. Une heure après , les domestiques vinrent aussi, apportant du riz, des pois et de Teaude-vie. A la vue d'une telle abondance , nos cœurs s^ëpanouirent; Fun riait en pétrissant son pain, Pautre chantait en faisant cuire sa viande; mais beaucoup, commençant par boire, firent succéder la plus heureuse gaieté à la plus sombre tristesse.

Quoique le temps fût superbe, Tair était si vif, qu'on gelait en traversant les rues ; on trouvait même à chaque instant les cadavres de plusieurs soldats étendus sur la neige, et qui, harassés de fatigue, avaient succombé au froid en cherchant à se loger. Tous ces désastres, et sur-tout le séjour de Smolensk, me rappelèrent la mort du colonel Battaglia, commandant les gardes d'honneur d'Italie. A Pépoque où je touche, ce corps était anéanti, et c'est ce qui m'oblige à raconter succinctement son histoire.

Il était composé de jeunes gens choisis parmi les premières familles du royaume d'Italie, et dont les parents faisaient à chacun, lorsqu'il y entrait, douze cents francs de pension : y être admis était un honneur comme le prouvait sa dénomination. Parmi ces jeunes gens, il n'était pas rare de trouver les talents réunis à la plus grande fortune ; beaucoup même étaient l'unique rejeton d'une famille illus-

RRASNOÉ. 333

tre. A ces titres se joignaient encore un esprit cultive\ et les qualités propres à former un jour d^excel-* lents militaires. C'était enfin Fëcole d'où sortaient, pour Tannée italienne , les officiers les plus instruits et les plus distingués. Ils en acquéraient les connaissance^ en se soumettant aux règlements de leur institution qui , leur donnant le rang de sous-lieutenant, les obligeait néanmoins à faire le service de soldat.

Ce corps, après s'être bien conduit dans toutes les occasions, se faisait remarquer par sa belle tenue et sa bonne discipline; mais il avait souffert plus que les autres , par les privations survenues dans cette mémorable campagne; cela doit peu surprendre , en songeant que les gardes d'honneur, inhabiles à ferrer les chevaux, k rapiécer leurs vêtements ou leur chaussure, durent être les premiers à sentir la misère, lorsque les ouvriers et les domestiques attachés à leur régiment eurent cessé de vivre; n'ayant plus de chevaux , et ne portant que de grosses bottes , ils ne purent long-temps supporter la fatigue de nos n;iarches continues. Confondus avec les traînards , ils restèrent en arrière, sans vivres ni logements. C'est ainsi que ces fils de famille, nés pour de plus heureuses destinées, périrent encore jplus misérablement que le commun de nos soldats, puisque leur éducation les faisait répugner à faire des. choses humiliantes pour prolonger leur vie. Aussi voyait-on les uns enveloppés sous des lam-

334 LIVRE VIÎI.

beaux de manteaux à moitié brûlés; d^autres montés sur des cognias (i), tombaient en défaillance, et ne se relevaient plus. Enfin, sur trois cent cinquante qu^ils étaient, à Texception de huit, tous succombé^ rent d'une manière déplorable ; mais en mourant ils eurent la consolation d'emporter Testime du prince qui les avait formés, et qui, aussi à plaindre qu'eux , gémissait sur des calamités que Tâpreté des circonstances ne lui permit jamais d'adoucir.

La nuit avait été fort tranquille , mais le lendemain ( 1 4 novembre ) nous entendîmes tirer un coup de canon toutes les cinq minutes. Le vice-roi, persuadé que c'était un signal de détresse que donnait le général Broussier, sur-le-cfaamp monta à cheval, accompagné de ses aides-de-K^amp Gifflenga, Bataille, Tascher et Labedoyère; Delfanti, Corner et Sanoi , officiers d'ordonnance , le suivirent aussi. Dans cette course pénible, ces officiers prouvèrent qu'ils étaient de ces âmes fortement trempées, qui ne voyaient quune gloire nouvelle dans des difficultés différentes à surmonter (2).

Parvenus sur la hauteur de Smoleosk , le prince se mit à la tête de la garde italienne. Le froid était si rigoureut que trente-deux grenadiers tombèrent gelés en voulant se mettre en ligne. Le général

(i) Cognia, en polonais, signifie cheval; les chevaux de Russie sont très petits, et on les distinguait des nôtres par le nom de eognia.

(a) XÎOX* bulletin.

Broussier, qui, depuis la pointe du jour, était aux prises avec l'armée russe, fut forcé d'évacuer le village où il s'était retranché; dans la retraite, sa division égorgea les postes ennemis qui se trouvaient sur son passage, et, à force de bravoure, elle parvint à rejoindre le vice-roi , qui s'avançait pour la secourir.

Le prince, qui cherchait à favoriser l'entrée dans Smolen^ du faible reste de nos équipages, ordonna à la deuxième brigade de déloger une batterie russe qui canonnait le pont par où les voitures devaient passer. Aussitôt le général Heyllgers fît mettre en position deux pièces et un- obusier, tandis qu'une cinquantaine de soldats gravissaient la hauteur pour tourner l'artillerie légère ennemie; mais en voyant notre mouvement elle se retira au galop. Nos convois sortirent alors du défilé; protégés par une faible escorte, ils franchirent le pont, et continuèrent leur route sous les yeux des kosaques, qui semblaient être là plutôt pour accompagner nos bagages que pour lès enlever.

Depuis plusieurs jours l'Empereur était à Smolensk, et recevait à tout moment des nouvelles désastreuses ; celle qui l'affecta davantage , fut la retraite forcée du comte Saraguay-d'Hilliers, envoyé sur la route d'Elnïa, avec le général Augereau , pour arrêter le comte Orlow-Deûisow, qui s'avançait contre nous. Ces généraux ayant avec eux des troupes fraîches, formées de différents bataillons de

marche, s^ëtablirent dans les villages de Yazvmo, Liakhovo et Dolghomosté. Quoique le général Augereau fût retranché dans sa position , cinq mille hommes de cavalerie Tobligèrent à capituler. Alors le comte Baraguay-d^Hilliers, se trouvant à trois lieues en arrière , craignit aussi d^étre enveloppé, et fut contraint de se replier sur Smolensk, ramenant avec lui ses canons et ses convois , bien convaincu quHl ne pouvait, avec deux ou trois miUe hommes qui lui restaient encore, soutenir les efforts de Tarmée russe, qui, venant de Kaluga, cherchait à déboucher entre Smolensk et Rrasnoé.

Cette expédition avait , dit-on , pour but de nous ouvrir une meilleure route par Mistîslavi et Mohilow; le désir qu'on avait de la voir réussir fit que le mauvais résultat , et tous les maux qui s'en suivirent, furent attribués au général Baraguay-d'Hilliers; mais on conçoit facilement que quelques faibles bataillons ne pouvaient pas arrêter une armée entière. Aussi tous ceux qui avaient de Téquité virent clairement que Napoléon, aigri par le malheur, ne cherchait qu'à rejeter ses propres fautes sur un général d'une capacité reconnue, et dont l'ame était si noble et si pure , qu'il mourut de douleur d'avoir été calomnié par un pouvoit* tyrannique , qui ne permettait pas même qu'on se justifiât des imputations les plus odieuses.

Ne sachant comment faire face à tant de disgrâces, Napoléon tint ce jour-là ( i4 novembre) un

grand conseil, où assistèrent les ckefs de corps et maréchaux de TEmpire. Peu d'instants après, il fit brûler une portion de ses équipages , et partit en voiture , accompagné de ses chasseurs et des lanciers polonais de la garde. A la suite du conseil, on répandit le bruit que nous évacuerions Si^olensk avec le premier corps, et que le cinquième corps, réuni au troisième. ( depuis la cloute de cheval du prince Poniatowski ) , partirait le dernier , pour faire sauter les fortifications de la ville, et former Tarrière-garde. Le même jour, le vice-roi travailla long-temps avec le général Guillenùnot, et nous attendions avec anxiété le résultat de cette conférence.

(i5 novembre. )IjVdre fut donné de. continuer la marche, mais à uu^ heure assez avancée ^ parle retard qu'apporta Ventière. distribution: de tout ce que contenaient les miigasins. La plup^ des femmes que nous avions avec nous, et dont les,souf-o frances ne servaient qu'à redpuUer nas maiix,,. firent /laissées dans Smolensk;* situation ajB(reuse^, puisque ces infortunés savaient que* les restes db cette cgrande cité allaient éu;e saccages, les maisons livrées aux flammes ,- Jqs églises et les .fortifications ininées. Cet ordre aui^t été suivi , si Thetman Plataw, 'tétant entré brusquement dans \f ville , n'en âvaic «m jpêché l'exécution. ,

En sortant de Smolensk, le spectacle le plus déchirant ne cessa de nous affliger. Nous vîmes sou» ces mêmes remparts , jadis témoins de notre triom-*

aa

338 UYRE Vin.

phe^tthte immieil^e iptiÉÛtë He bovc^bes k iea toutei. jmiiquéës y et qa^ fêilm h.merk Veimevûà. Depuî» ce ^olnt jtfs^dii miéchfifttr hto^eâu brûlé im JLoi»*bnà ^'élbi^ dViii^roti t^k liieues-^ h grande ^OfUie: éClËit elidèref^(fn« cotrterftr de canôas^^u'oa m'avait j^às ea fe temps d^etïcfoaer, et de ei^isMifiï ^^n. se pxn taite^ sauter: Des- altélagë^ elaftM«i^ «uecorahanik à lieurs ùfûghes \' f ohAàMUt à^a^Mf hijb' sus IImu».. Les chëtTÉuf è^irafâts^cotivrdiéM ki;i'o(uc»r;i plœ dti trentR fnilfe 'péi^iiV éte péU ch^ jfimH Çi^Tmm hà iifUés tfae lés ioijêtf re*» fae jJkMÏ^sàëiit pas firâncbul éàâtent'réihi^fï!^ d'a^mës, deiâto^ dd

cuirasses. Des'àiaBèS'éttft>M^s^^-4ii)i^vadi^ téMè^,' dei^ kâMné^ di^ ibtti^ e^éee.^jjaîènt i^àirpiH'â dte^iab VàMée^. De «MÉtattcecA disÉuce <«1

a^^erbé^aSedé^s éfbihilfr^^ p*iâ^^<^^|tu^ sbblM

â^èift^tbiitS db iiyeéi« lei'fiiM; hi^ \ie%imdàBBmtM iiitnifrtif èntf ^ fàis^f pê^r ^é réckanfiEles d'iipiiëAi éf^oitéi Ofif les ràfîÂ^^éïA^ f/AvsAcntgsôneauiïmï êé ((ttihivtéi htàtichei Vétté^ qii^ilii> ^ we&t h^aî ikeiit ^sa;j^ dM kiittéi' , et tàitt^ de ^éâdt^ ôb^ttti^ ta route ^sS ^btfVéul^idÈ^M hipeikvm^hsipbk

thî p^teâ^s fa6i^^«»ai^, fo^ d'e»Jîter biRté, tié fidiaietit'^%2idiî#dri bos^ toMBuBoiif cruauté, ne pouvant plui^-è^è^ce^eeirijStti^i^icmBBimi

s'i^ténifit sul' jtt6tfs4hêAie9.^liè^ ittéiliki^^ se

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et- .? ^ . li

KRASNOa 339

comnai«f6aiem plii&; quicçoque i^pron^tlemoin^ire malaise^ ^'il n'avait pas auprès de lui de bom che« vaux, et des domestiques .fidèles, dtait assuré de ne plus revoir sa patrie- 1^ plupart préféraient sauver le Imûq. de Moskou au plaisir de sauver un cani4« rade. De tous cô.tés ^ on entendait les gémissements des mourants et la voix douloureuse de ceux qu'on abandonnait; mais diacun était sourd à leurs .cris; et, si Ton s^approchait quand ils étaient sur le point d^expirer,^ c'était pour les dépouiller et chercher s'ils «.'auraient pas encore sur eux quelques re%M d'aliments.

ALquhna on ne put préserver de la destruction que de^ misérables granges ^ Tiine pour le vice-roi, et. L'autre pour son étaXTmajor. On* y était àpein^» éialiiU,.quAle bruit d'un^ {orte càjsonnade retentiii jusqu'à, nous. On crut .d^abord q«e c'était le neuvième corps qui , ne pouvant contenir l'armée dcr Wittgextstein 4 était iorcfi de rétrograder Rêvant les forces ennen^ies; n;^is ceux à qui lei nouvelles étaient connues ne doutèrent poiipit.quei Jïjiipe-* reiir, ayeç fa çajc4e et k'huitièoie ffrp9 >. «'eussen; éfji attaqués 1 ^v^nx 4far]iy^ k %asnQiî , pat MilLo^ radowit^.e^le i;fwjte Orlfiw>-Iknisaw.(*)r. W» ^^Wî venu^ <p3jaï*r àWpnt.barré le ^pai^ à nc^r^^ armée i^odm.q^i^ nou^ séjQurfÛQUS k Smolqmli;, :

34o LIVRE VIII.

Celait un tableau bien triste et bien déplorable que celui qu^offirait le bivac de notre état- major. Sous les débris d^un bangar découvert étaient accroupis, auprès d'un petit feu , une ving^taine d'officiers confondus avec autant de domestiques. Derrière étaient tous les chevaux rangés sur une ligne circulaire , afin de nous servir d'abri contre la violence du vent. La fumée était si épaisse, qu'on voy^ât à peine les seules figures placées près du foyer, et occupées {à souffler des tisons sur lesquels on fusait griller quelques morceaux de viande ; les autres, enveloppés dans des pelisses ou des manteaux, le ventre contre terre , se couchaient Vun sur Fautre pour moins sentir le froid, et ne se remuaient ^e pour injurier ceux qui marcbaient sur eux , pester contre les chevaux qui ruaient, ou éteihdre le fen que des éclats de tisons avaient allumé sur leurs pelisses.

( i6 novembre. ) Avant le jour nous continuâmes notre marche, parsemant la route de nos immenses^ débris. Lés chevaux, ne pouvant plus tirer, nous obligeaient de laisser nos canons au pied de la plus légère énnnence; le seul et triste devoir qui restait alorrs aux artilleurs était dé répandre la poudre des gai^ôussés , et d'enclouer les pièces , pour qu'on ne les tournât pas contre nous. On en était réduit à ces cruelles extrémités lorsque , deux heures avant d'arriver à Krasnoé , les généraux Poitevin et Guy on , qui marchaient en avant, virent venir à eux uû offi-

cîer russe, suivi d^un trompette, qui «onBft c<yxkme pour annoncer qu'un parlementaire demandait à s'avancer. Surpris d'une apparition aussi inattendue, le général Guyon s'arrêta; et, laissant approcher l'officier, lui demanda d'où il venait, et quel ëudt Vobjet de sa mission. « Je viens, lui ditril,de la part « du général Milloradowitch , vous annoncer qu'hier u nous avons battu Napoléon avec la garde imp^ u riale , et qu'aujourd'hui le vice-roi se trouve cemé i( par une armée de vingt mille hojnmes; il ne peut t( nous échapper, et, s'il veut se rendre, on lui offre M des conditions honorables ». A ces mots, le général Guyon, d'un air courroucé, lui répondit : « Re- <t tournez promptement d'où vous êtes venu, çt M annoncez à ceux qui vous ont envoyé que, si vous M avez vingt mille hommes, nous en avons ici quau tre-vingt mille ». Cette fanfaronnade, prononcée avec assurance, interdit à tel point le parlementaire, quHl s'en retourna promptement au camp d'où il était venu.

Sur ces entrefaites le vice -roi, étant arrivé, ne put entendre cette nouvelle qu'avec une surprise .égale à son indignation : quoique son corps fût détruit, et qu'il eût connaissance sans doute de l'affaire sérieuse qui avait eu lieu la veille eptre l'avanfrgarde deRutusow et la garde impériale, commandée par Napoléon, néanmoins, songeante la manière glorieuse dont celui-ci s'en était tiré, il conçut l'espérance de le rejoindre daas peu en forçait

342 LïVRfe v^m.

le pkÈàa^ë ; YÀefh éélMé ^"killéUi^è à ^nccoteber W^ Bèndbkm^m , plutôt que d^ftccë|^e¥ ées «ondmons •qui ]^fteiitport€»r atteinte à $a recKiminée, Stti>4e^ lebamp il Qt^niia aux débris At la quatorzième division de faire front à FentieiiH , Miiûenaïit a^v^ec éûx les deux «miqnes pièces de caBim qmnous res^ ^caieiH eiloève ; cette division , formant à peins mille Sommes am^s , deptns la pointé ^n jour m^tckait à ^udie de la roiite pour contenir les kosaquest qui rôdaient sur nos flancs.

Ensnke le prince, prenant en paiticulier le gé-» néral Gui&emimn , causa long-temps ^rvec lui , et le résultat dé leur tonversation fut qu'il ïallaît absahi- VieAt se faire jour, Pendant ce temps, nos troupes ^e portaient en avaht ; les Russes -qui, le jour précédent aTiedént été rejetés sur Palkino, s^étaient remis en position sur le flanc gauche de la route, pour couper notre corps «t ceux du duc d'Eîlchingen. Eu i^us voyant déboucher, ils se replièrent à mesure que nous avançâmes ; ils rétrogradèrent même jusqu'au pied d'un plateau sur lequtel le gros de leurs férces était campé; puis, démasquant leucs pièces, placées sur des traîneaux (pour les faire naouvoir avec plus dVigilité ) , ik uous foudroyèrent, tandis que leur cavalerie, desAcendue de la 'position, accourut dans la plaine pour charger nos cam^ Les braves du SS**, quoique -harassés de fatigue, «e soutenant à peine, et pour la plupart blessés, re-» curent Ten^enii avec cette valeur qui distingue si

éminemment le 6oldat haoèç^àê. B f auc se pénétrer de &o(re situation crueUe pour pouimr pa^ er le j usée tribut d'admimdoa que joéritait une condaile amti héroitpjke.

A traveté le feu que faisait l'ennen}î le ^énërtl Orsano 6^«vança avec les restes de la treizième dîwi- ^ion 9 pour secourir les troupes de la quatorzième quittaient si cruellement engagées; vbï boulet de canon passa si près de lui, qu^il le renversa de son cheval : on le crut mort, et des soldats s^approchaîent pour le dépouiller ; mais on reconnut qu'il n'était qu'étourdi par la violence de sa cbute. Alors , le pribce envoya son officier d'ordonnance, le colonel Delfanti, avec un bataillon, pour chercbor à ranimer les troupes. Ce brave militaire, se jetant au milieu d'elles , à travers une grêle de balles et de mitraille , encourageait les siens autant par ses conseils ^ue par son exemple : deux blessures dangereuses l'empêchant de se soutenir , il fut obligé de sortir des rangs. Un chirui^en lui ayant appliqué un pre-* mier appareil , il s'éloignait avec peine du champ de bataille ; sur son chemin il rencona*a M. de Ville- Manche , qui , en qualité d'auditeur au conseil d'état, devait quitter la ville de Smolensk, dont il était l'intendant, avec le général Charpentier qui en était gouverneur; mais, entraîné par la fatalité, il de^ manda et obtint du vice-roi la faveur de l'accom'^ pagner. Ce jeune homme, apercevant le colonel Delfand blessé , appuyé sur un officieri n'écouta que

344 LIVRE VIIÏ.

sa sensibihté, et voulut lui donner le brais. Tom crois sVloignaient lentement du champ de bataille, lorsqu^un boulet de canon fracasse les épaules du colonel , et emporte la tête du généreux Ville* blanche. Ainsi périrent deux jeunes gens qui, dans une carrière différente, firent preuve de talents et de courage. Lie premier fut victime de sa bravoure, et le second de son humanité. Le vice-roi , touché de ce fâcheux événement , honora la mémoire du. colimel Del£anti par un acte de bienfaisance envers Tauteur de ses jours ; il eût de même donné des consolations au père de M. de Villeblanche, si les événements survenus par la suite n'avaient arrêté le cours de sa munificence.

Les deux cents hommes qu'avait amenés lé co* lonel Delfanti s'avancèrent pour soutenir le carré du 35*, que commandait le général Hèyligers ; privés de leur chef, ils se placèrent partie en avant et partie en arrière de ce carré; la cavalerie ennemie, profitant de cette confusion, renouvelle la charge, massacre les soldats, et enlève les deux derniers canons dont* on n'avait pu tirer que quelques coups faute de munitions. Le général Hèyligers, en cherchant à rallier nos faibles débris, reçut trois coups de sabre sur la téte^ et, tandis que d^ux tirailleurs russes lui présentaient leur baïonnette, survint un cavalier qui, le reconnaissant pour un général, le prît au collet , et l'emmena prisonnier.

Quantité d'officiers, distingués par leur mérite,

périrent dans cette sanglante journëe. Je regrette de ne pouvoir me rappeler que le major Oreille, si connu par sa valeur, et Taide-de-camp Fronuige, dont le zélé se manifestait par une prodigieuse «ctH vité. Cependant le canon tirait toujours, et portât par-tout lé ravage et la désolation; le champ de Imh taille était couvert de morts et de mourants , et les nombreux blessés, abandonnant leurs armes, venaient encore augmenter la foule des traînards. Les mêmes coups qui, sur les premiers rangs, avaient été mortels, étendaient ensuite leurs ravages jusque «ur les derrières de Tarmée, où se trouvaient des officiers démontés; c'est là que périrent les capitaines Bordoni et Mastini , faisant partie du petit nombre de gardes dlionneur dltalie qui existaient «ncore.

Le vice-roi , voyant Vopiniàtreté que Fennemi mettait à nous fermer le passage, feignit, par un mouvement habile, de vouloir prolonger le combat sur notre gauche , en ranimant et en réunissant la quatorzième division; et, tandis que les Busses cmcentraient sur ce point la majeure partie de lents forces, afin d'envelopper cette division, le prince ordonnait à tout ce qui restait encore de profiter de la fin du jour, pour filer sur la droite avec la garde roy^e , qui n'était point engagée. Dans cette marche, le colonel Kliski donna une preuve remarquaUe de présence d'esprit. La langue russe lui était Êimi^ Jière, et il allait en avant de notre colonne, lorsqu'il

346 LÏVRE YUI.

fûtmrrêîé par nue vede«(e:tB«iemîe, •qw^^at rallie ^ lui aria ijui vive? Cet întrépide o£(ioier ne fut point trottUk par ime lenooMrt si fâcheine, ilrVmraHiça «uaskiiot vers k faettojOAaîiie, *€( Iw dk éems^ la langue : « TainUM , malheureux ; ne wm^m p^ts que « nous •onunes du oorps d'Ouwafow» et que noias « sjlons fn expédition seciréte » ? A eos mois^ le soldat se lut, et dans Tombre de la Aub nMtfi leôssa passer sans rien dire.

Tout avait tnMnpié la yigfilance des ftus^s, à Texception de la quintiè^ike division^ qui, xiestée en arriére-^^de, ^t placée sous le ooneunandement da généial Tiâaire, dont Tordre était de la faire marcher aussitôt que le pidnoe aurak efifectué fsa ma^ nœuvre. Pendant que c^Ube division prenait du repos, il était affligeant de voir la désolation qai régnait panaai les isolés, restés ea arrière de nous; ils attendaient également la nuk pour continuer leur roule; beaucoup d'<en^e eux, harassés de fatigue et se trouvant auêpur d'un bon feu , ne voulurent plus marcher, disaiH qu'il falhût attendre le jour. Ces âmes faibles périreni victintes de leur apathie, car dans cet intervalle la quinzième division filait dans Tombre, et au milieu du plus grand silence , regaiv dant ce qu'elle laissait derrière elle comme un^ proie réservée aux ko$aques.

Ou allait passer devant Tennemi quand la nuit, au lieu de nous prêter une obscurité salutaire, nous offrit tout-à-coup un beau clitir de lune, bien plu»

ILRASNOÉ. 347

^«îsibk quhitîte dans «ne pareille ciTGonstance. La %eige pépandu^ sar ia s<uf ace<le la term rendaic notre marche plus «irîsible; et ce nVtait pas sans iojqaîrfiude t{vî*mu se vdyait flaaqft^ par des nuées de kosaques Mpkiy iùkppr^îkîsaït de 6m près, oomme pour nous reo<mpaîu« , s^en retournaient ensuite an milieu des escadrons 4pÀ les avaient détaché». Plosieiurs fois, »&ns «lûuftes 'q«V)n aSait nous charger : mais le générai Triaire, en faisant faire halte à sa cokmne, imposa Ci^ement à l'ennemi^ qu'il (n'aea jamais I^Httjifeter.' Enfin , malgré les ravins et ^àes monceanx «k neige r^ui obetroai^it sa mardie, cette diiôsion pandxEt à rejoindre la grande it>]>De; ^une ineure après, necns fîmes notrejondionavec la jeune garde, iyai campait en-decà de fe mière, skuée à peu de distance de Krasnoé. C'est là «qu'était l'Empereur, «t cVst là par ^conséquent que n;os craintes se dissi* pèitent.

- En racontant aux soldats de la garde le comliat ^ue oocos levions soutenu, ils nous apparent ^qu'ils «vaîent été 'également obligés Àe «e faire jour , et JCfàt lés fiiisîliers , sous «les «ordres du général Boguet, «voient ^enlevé, à la baïonnette, v,n vfllage où l'enliemi «^étjait ^concentré pour f eimer le passage. Bans ^ combat, IJÏapoiéon ^vait couru de gramk 4lan- ^èrs, et ce n'est qu'à Titftrépidité Ae ses soldats, ^u'il dut son sâlut. A ce sujet, on rapporte que la inusique de la garde se retrouvant -s^mc laL, après (Bfli avoir été séparée y exécuta ^ en le voyant , l'air :

OUpeut^on être mieux quau sein de sa famille? Maïs comme, au milieu de ces déserts glacés, remplis de cadavres français, Tapplicatioii pouvait -être à double sens, il la prit en mauvaise part, et dit aux musiciens, d'un ton fort brusque : « Vous feriez bien u mieux de jouer : Veillons au salut de [Empire. » LVtat-major de TEmpereur, sa garde, sa cavalerie, et les quatrième et huitième corps se trouvant réunis dans cette petite ville , Tencombrèreiit au point quHl n'y avait plus moyen de circuler dans rintérieur des rues; elles étaient toutes rempKés de soldats couchés autour de leurs feux, qu'ils ne pouvaient entretenir qu'en démolissant les maisons en bois, et en brûlant les portes et les volets àes fenêtres de celles qui étaient en maçonnerie. Le viceroi étant allé chez l'Empereur , en fut bien reçu , malgré l'humeur que lui inspiraient des disgrâces auxquelles il n'était pas accoutumé. Il approuva surtout le stratagème qu'on avait employé pouf tromper l'ennemi. Le prince étant demeuré toute la nuit en conférence, ceux qui étaient à sa suite campèrent dans les rues jusqu'au moment où Napoléon et le vice-roi (17 novembre), se mettant à la tête de la garde, marchèrent sur la position qu'occupaient les Russes, afin de dégager le prince d'Eckmiilh, ainsi que les troisième et cinquième corps, réunis sous les ordres du duc d'Elchingen , qui , n'ayant plus que trois mille hommes sous les armes, traînait avec lui

plus àe quatre iftille malades ou blessés. Ces trois corps fermaient la marche, et se trouvaiient dans le même embarras où nous avions été la veille.

Une nouvelle affaire s^engagea ; Faction fut opiniâtre et sanglante ; ce ne fut qu^à force de bravoure et de sagacité que le prince d'Eckmiilh parvint à sauver les troupes placées sous ses ordres; mais Kutusow étant venu de nouveau reprendre sa position en avant de Krasnoé , sépara totalement le duc d'Elchingen du reste de Tarmée. Ce maréchal, demeuré le dernier pour former Farrière-garde , trouva sur. son passage des forces si considérables qu'il ne put jamais nous rejoindre. Dans Pespoir du contraire, l'Empereur hésitait à quitter Krasnoé; mais l'ennemi, filant sur nos derrières, nous força d'évacuer la position. On était dans une inquiétude extrême sur le sort de cette arrière-garde; souvent on s'arrêtait pour écouter si le bruit d'un combat ne nous annonçait pas son arrivée. Soins inutiles, il fallut $^éloigner avec le regret de ne pouvoir secourir un maréchal de France- qui , loin d'accepter les propositions de l'ennemi, se jeta de l'autre côté du Dnieper avec le reste de ses troupes, luttant sans cesse t»)ntre les Russes. Ceux-ci, ne pouvant croire à l'heureuserissue d'une résolution si hardie, comptaient déjà le: duc d'Elchingen parmi leurs prisonniers , et redoublaient d'efforts pour le réduire à capituler.

^50 LIVRE y tu.

mée, ne firem que l'apcrciîtr^;. K.Uîfii9<niF ^ JVftUcin^ dowitch» OMÎQs mrpris dea immea^eft 4ékri«. quo HOU8 laisttoos après neiis , qa*éte<iE^ «k noire excès de courage et de persévérance , tm mUmn de tënt de désastres, avouaient eux-mémef.àft€is (officiers prisonniers qu'ils ne devaient leurs succès qu'au)! éléments , et proclamaie»t Iiaatemem la vi^U;r dâ nos soldats, quîi loin d'être abattus k ta vue dd leur destmcôon inévitable,. n'eu étaient. que plus enfa^^5(f) h se précipiter sur les batteries qw )eu4 toffiîsaaient la mort; '^ vantaient aussi Vhéxoismi^ de nos généraux, qui , réduits aux plus crudk&èflUiiré* mités, rejetè)rent touj^urtiavec d%^ait<£ le« siHttma-r. tions tafuW osa kur faii»« ' .

"fiiigt-cMci eancoiSr^t plusietirs wHieifs da |ri? sonniefsrfuareutle fruii^ qièe les Russes letiràsmit do qnalre combats cfWkà^uitiS»^ où nous n'avicoBis à op-* poser, contré une àr4:ié.e lE^mpléte, que cpidques misérables soldats^bams^és pardesmarcJiies'inouij^^ et qui, depuis pbiS'd -un; mo<s,t^t«iem aaus yiyrm^ sans munitions : , at ! %4^s : ^ritHeiri!^. Gepei^ant; U prince Ktttufiow^jipimr.kQn^er b bra^PUtQ dc^s gre-* nadiers delà garde impéffi?^ russe, qui s'ét9&e»t: dts<^ tingués dans <!es dîfi6^raiHs. Qurnbats^^fit peimar dtt <:liamp. de bataille,^ dansi )wr eaitip , t^iua 1q9 trof

(l) Propre expression du rapport de Kutasow k ^entpeteot Alexandre.

KRASNOÉ. 35i

pfaëe» de Ik TÎetoirf ^ regaordatm. comme tri U bêftoU de jnarëeUal da pcmce dXfkm^h (i); nuai ce bâ-«. ton y dcMitJKA maiéchasurt ne fait u^atge qn'âvx jottre de cérëmonÎBéy ne ponirah étnrd'ajacuiMi gléire pour reimeinc^-qiitietffQiiiTà/saiifi doute dons nu ÊMif^MialKKndoDoë; / i

Les Russes 0Bt:dB^9é.iiato'efetdûte:€fn ffciÀ^^épo^ ques principales , lesquelles , outre la continuelle progression de nos misères, ont conserve un carac* tère particulier, La première finit au combat de Krasnoë; la seconde, au passage de la Bërézina; la troisième, au Niémen. Il en résulte qu'à IVpoque de la première période, où nous sommes maintenant, on nous avait déjà pris trente mille hommes, vingt-sept généraux, cinq cents pièces de canon, trente-un drapeaux, et, outre nos immenses bagages , toutes les dépouilles de Moskou que nous nV vions pas brûlées. Si, à tant de désastres, on ajoute les quarante mille hommes morts de misère, ou tués dans différents combats livrés depuis notre sortie de cette capitale , on trouvera que notre armée était réduite à trente mille hommes, parmi lesquels , en comprenant la garde impériale, il n'y avait pas plus de huit mille combattants : les vingt -cinq pièces d'artillerie que la garde avait sauvées ne pouvaient être comptées, puisqu'on avait la certitude

(i) Lisez le rapport officiel de notre retraite, publié par les Busses à Wilaa, le 22 décembre i9ia.

354 IxIVRE IX.

trente mille hommes au général Sacken , pour couvrir cette province et observer le prince Schwarzenberg , afin de l'empccher de secourir Minsk , se mit lui-même en marcbe vers Borisow (27 octobre) avec les divisions Lan geron, Lambert, Woinow et Tscbaplitz , formant un corps d'enviroa vingirciAq mille hommes d'infa^ene y^ ; ei deux mille hpmmes de cavalerie. U dirigea sa, m^che vers Projancmi et Çlonim, pour se.ic^dre ^. Min^^ àaai il avait For^ dre de s'emparer, Jsi où. il espérait trouver le gêné*i:al HerteL Â^S^^n^oi, il fut arrélé par le saouvemeat qife firent Ie3 Auuichii^as et les Saxons, qui, apr^s le pQVtbat jde ^olk^wisk, où. ils battirent le corpa dç.S^cbsUy $Qw)4^^fft vo^uloir reprei^diise ro/Feusive; t^.priAc;^. d^ 6ctiw^r*eol?«erg, Ipin d)ç ppursuivr^ s^s succès ,. r^tquwa «uçs^pas„ et.yiut rtçpreAdjre sa possitjioiVt en itrdkç du.]Çpg. L'amiral» p^ofitaijit d'uKe^ luwœMvre. trop ^xtr^xdji^aire : ç^ trop: importante pour c^sef. If juger !da^usçei|:e n^irrai^ i^id^» se dirigiça^aus. f)l)^^le sw K point: qu'o^ lui avait

. . Lo^jç^Wj'oA ^pififiSWjles Anmç\im» (^iem^ rentrés dans le duc;||;i^;^,d^j^Br$oyiç;^ le^ prir^pj^iue ^>rii|i^gy4fi|^olhyaif 1 ^ la; f^viewr. de

l'MxcPttÇiÇ^^®. ift^yd^^^- dp. }ScJ^wrzwl>ii;|[f s'em^ p^er^i;4^ J^pjsj^^Çj^ d^tWpai^ jqjitp^.l^f r^<^^

gpuviçriffipr, 4^.jççiti(^,vi]yiie i;lv>mm£^ pAeip, d^.wifftrr

rimportafice du poste qui lui était confie, refîisa d^^ord les secours du général Dembrowski; ensuite, aux approchés du danger, il f^t tellement troublé que, ne sachant oomment faire face à la division Lambert, qui s^avançait pour l'attaquer (i5 no> venabre ) , il évacua Minsk , et alla à Borisow avec sa garnison, pour se réunir à la division Dembrowski.

En même temps Wîitgeiistein et Steinheil, depuis la fatale bataille de Polotsk ( 1 8 octobre ) , n Vtant que faiblement contenus par les deuxième et sixième corps, se portèrent, l'un sur FOula pour poursuivre le due deReggio, et l'autre marcha surOokzice, afin de harceler les Bavarois, et les empêcher de couvrir Borisow. De la réunion de tous- les corps ennemis dépendait la ruine de l'armée française; et ce fut pour prévenir la plus effrayante et la plus mémorable de toutes les défaites, que Napoléon , s^avançait à marches forcées sur la Bérézina.

( 17 novembre.) Aussitôt que le duc d^Ëlohîngen se fut jeté de fautre côté du Dnieper, on se mit en mouvement vers les onze heures du matin , pour aller à Liadouï. Pendant l'instant de repos que nous pftmes 4 ILraknoé^ les kosaques avaient débordé la ville , /et, fangésren colonnes , nous suivaient le long de la routç. Ôtt fà une faussé attaque pour fes contenîip, afin de dimiier aiuic' bagages et aux convois de blessés Ib tëiàps de J>6urs»iv¥e leur route. Mais les Rtisse^ é'étafit^pérçus que le reste de nos équipages

était arrêté et dans un grand désordre , par la diffi-* culte qu^avaient les chevaux à franchir la vallée qui séparait la ville du plateau , ils n^acceptèrent point le combat, et fondirent sur une partie des voitures , dont ils sVmparèrent sans éprouver de résistance^ CTest là que nous perdîmes le fourgon de rétat^major , où étaient enfermés les registres de correspond dance, et tous les plans, cartes et mémoires que jV^* vais rédigés pour Thistorique de notre expédition4

Comme Fennemi s^avançait toujours et nous ca-* nonnait vivement , TEmpereur se mit au milieu d'nsk carré formé par sa garde ; il plaça la cavalerie sur ses ailes, tandis que les débris du premier corps , avec les voltigeurs et les fusiliers, commandés par le duc deTrévise, protégeaient notre marche.Kapo-' léon], ne pouvant se résoudre à abandonner le duc d^Elchingen, s^arrétait souvent, et à chaque halte était forcé de livrer différents combats meurtriers; dans toutes ces affaires, les soldats de la jeune garde se battirent avec un courage admirable, et, sup* portant avec résignation tous les genres de souffrances , s^ montrèrent les dignes émules de leurs aînés.

Nous entrâmes à Liadouï lorsque la nuit com<« mençait à nous surprendre. Au-dessus de la petite rivière qu^on traverse avant d'y arrivcyr, il y avait un plateau très élevé, et dont la pente était si glissante, qu'il fallût se rouler pour la descendre; Liadouï offrait un aspect pQuvciau pour nouS| ic jetait d'y voir

LA BÊRÉZINA. 357

des habitants. Quoiqu'ils fussent tous Juifs, on oublia la saleté de cette nation vénale , et k force de prières, ou plutôt d'argent, nous parvînmes à leur faire trouver quelques ressources dans un bourg qui, au premier aspect , paraissait ruiné. Cette cupidité, objet de notre profond mépris pour les Juifs , nous fut salutaire , puisqu'elle leur faisait braver tous les dangers afin de procurer ce que nous demandions.

Liadouï étant à laLithuanie, on croyait qu'il serait respecté , comme ayant appartenu à Tancienne Pologne. Le lendemain (18 novembre), nous en partîmes avant le jour; mais, à notre giand étonnement, nous fumes, selon la coutume, éclairés par le feu des maisons qui commençaient à brûler. Cet incendie fut cause d'une des scènes les plus horribles de toute notre retraite , et ma plume se refuserait à la retracer , si le récit de tant de malheurs n'avait pour but et pour moralité de rendre odieuse cette ambition fatale qui força les peuples civilisés à faire la guerre en barbares.

Parmi les maisons qui brûlaient, il y avait trois vastes granges remplies de pauvres soldats pour la plupart blessés. On ne pouvait sortir des deux dernières sans passer par la première , qui était tout embrasée. Les plus ingambes se sauvèrent en sautant par les fenêtres ; mais ceux qui étaient malades ou estropiés, n'ayant pas la force de se remuer, voyaient venir les flammes qui , par degré , s'avançaient pour les dévorer. Âi|x cris que poussaient ce^

malheureux, quelifues dm6$ moûts dures que le» autres cherchèreut à les sauver : ce ftit en vam y ob ne les aperjcevait plus qu'à demi enterrés sous des solives ardentes. A travers des tou^bdlons de fumée ils suppliaient leurs camarades d'abr^er leur supplice, eb leur arrachiant la vie : par kumanité, on crut le devoir faire. Malgré cela il y en avait qui res^ piraient encore, et on les entendait qui,d*une voix, éteinte , criident en expirant : Tirez sut nous, A la iêbey à la iéte! Ne nous manquez pctë! Ces cris déchirants ne cessèrent que lorsque ces victimes eurent été consumées.

La cavalerie était totalement démontée, et Napoléon ayant besoin d^escorte on réunit k Liadouï tous les officiers qui avaient un cheval , pour en former quatre (Compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux Defrance, Saint-Germain, Sébastiani , etc., faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels de sôus-officiers. Cet escadron , à qui Ton donna le surnom de sacré, était commandé par le général Grouchy, sous les ordres du roi de Napies. D'après son organisation il ne devait pas perdre de vue TEmpereur; mais ces chevaux, qui jusqu'alors avaient résisté, ayant été mieux soignés que ceux des soldats, périrent du moment (|u^on voulut les réunir à ceux des généraux. Ainsi , au bout de quelques jouts ^ Vescadron sacré n'existait plus.

L'ennemi ne cessait de nous poursuivre, se tenant éhhgné à deux ou trois portées de fusil de la route ,

tandis que le& restes de Varmée, n^ayant plus les moyens de se défendre» contiiiuaieiit à maix:her dans un désordre extrême, et se voyaient sans cesse importunés par les kosaques, qui, à chaque défilé^ tomI>aient sur la queue de notre colonne, $Vmparaient des bagages , et nous obligeaient à abandonner Tartillerie que les chevaux ne pouvaient plus traîner. Jusqu^alors Napoléon avait fait la route dans une bonne calèche hermétiquement fermée et remplie de fourrures; il portait même une pelisse et un bonnet en martre zibeline qui Tempéchaient de ressentir le froid le plus rigoureux; mais, depuis Krasnoé, il allait souvent à pied, suivi de son étaf-major^ et voyait défiler devant lui, sans sVmouvoir, les misérables restes d'une armée naguère si puissantes malgré cela sa présence n'excita jamais de mur-mures ; elle ranimait au contraire les plus timides , qui toujours étaient tranquilles là où était TEmpe^ reur.

Nous entrâmes toug àrla-fois dans Doubrowna. Ce bourg était le lieu Iç mieux conservé que nous eussions encore rencontré depuis notre loitie de Moskou. Il y avait un sous-'préfet polpoais, un commandant de place ; les maisons étaient habitées par des Juifs qui nous procurèrent uxx peu de farine, de l'eau-de-vie et de Vhydromel. Us échangeaient aussi aux soldats les roubles en papier pour de l'argent Étonnés de la sécurité des Israélites et de la bonne foi de nos soU^ts , qui payaient tout ce qu'ils pre-

36o LIVRE IX.

naient , il nous semblait déjà que Vabondance alla)\

renaître et que nos maux allaient finir.

Cependant npus touchions au dernier degré de misère , et du pain ! du pain ! voilà quel était le cri des faibles restes de la plus formidable des armées. Les employés de toute espèce étaient malheureux , sur?tout les commissaires et gardei^-magasins , gens peu accoutumés à éprouver des privations*, mais ceux-là étaient encore inoins à plaindre que les mé-< decins, et particulièrement les chirurgiens, qui, sans espérance d'avancement, s'exposent, comme les mi* Ittaires, en les pansant sur le champ de bataille. Ét^t à Doubrowna, auprès d'une maison où les soldats se portaient en foule , parcequ'on leur avait dit qu'on y vendait des vivres , j'aperçus un jeune cbirurgien plongé dans une profonde tristesse, et qui , d'un air égaré , cherchait à s'introduire dans cette habitation. Comme il était toujours repoussé par la foule, et qu'il doni^ait des signes d'un violent désespoir, je me hasardai à lui en demander la cause. u Ah ! capitaine , me dit*il , vous voyez un homme « perdu ! Depuis deux jours n'ayant rien mangé , cij^i appris, en arrivant ici des prepaiers, qu'on il vendait du pain dans cette maison, En donnant « six francs au factionnaire , il m'a laissé entrer ; ^mais, conime le pain était au four, le Juif n'a << point voulu m'en promettre , si je ne lui donnais « un louis d'avance. J'y ai consenti , et maintenant « qpe je reviens, la sentinelle, ayant été changée,,

LA BÉHÉZINA. 36i

a me repousse impitoyablement. Ah! monsieur, me «dit-il en pleurant, que je suis malheureux! je « perds le peu d^argent qui me restait, sans avoir « pu me procurer du pain , dont je n'ai pas mange « depuis plus d*un mois. »

Le jour où nous arrivâmes à Doubrowna , Napoléon, selon sa coutume, avait fait à pied une grande partie du chemin ; durant cette marche , où Tennemi ne parut point , il put aisément observer dans quel état déplorable était Parmée , et combien il était trompé par les rapports de plusieurs chefs qui , connaissant le danger qu'il y avait à lui dire la vérité, n^osaient la lui faire connaître, dans la crainte de s'attirer une disgrâce. Alors il pensa que ses discours produiraient l'effet de la manne dans le désert; en disant des injures aux officiers et des quolibets aux soldats , il crut inspirer de la crainte aux uns et du courage aux autres. Mais ils étaient passés ces temps d'enthousiasme où une seule de ses paroles produisait des miracles ; son despotisme avait tout comprimé, et lui-même, pour avoir étou£Pé en nous les idées nobles et généreuses, se priva de l'unique ressort qui pouvait encore électriser nos âmes.

La chose la plus sensible pour Napoléon fut de voir que sa garde était aussi frappée d'un semblable découragement : conservant un visage calme au milieu des plus violentes agitations, il voulut, avant de quitter Doubrowna, rassembler une partie de ces yieux guerriers ^ et, se mettant au milieu d'eux, il

35a KRASNOÉ.

qa*il faudrait les abandonner le lendemain. Quant à la cavalerie , elle était presque nulle. Tel est le relevé exact de nos jpertes , faites au bout dW mois de marche ! De là on pouvait augurer celles.que nous ferions encore, puisque nous étions À peine à moitié chemin du Niémen , et qu'il nous restait deux montagnes à gravir^ et trois rivières à traverser.

mense; maigre cela il ne sarvint pîoîmt (Taccîdeius. Napokk)n arriva à Orcha peu de momeals après nous : dans un îastam les maisons en bois donc la ville était formée farent occupées par les dîfiFérentt états-majors, «t par une foule de soldats qui s^ établirent. Les Juifs, comme de coutume, nous procut*èrent d^abord quel<)ues faibles ressources; mais le nombre des acbeteurs était si grand, que tout fut bientôt consommé.

Plus j'examiikais la position d'Orcha, et moins je pouvais concevoir comment Fennemi n^avaic pas cherché à Toccuper. Cette ville ^ construite sur la rive droite du Dnieper, qui domine beaucoup celle de gauche, a des mamelons avance qui semblent former des bastions nalurels. Au-dessous est le fleuve, large sur ce point d'environ*deu3t cents toi- . .ses, et formant un immense fossé que Tarmée la plus formidable n'aurait jamais pu passer sans s'exposer à une entière ruine. Pendant que nous étions sur ces hauteurs nous entendîmes le feu de nos derniers tirailleurs; un instant après nous vîmes revenir avec précipitation tous ceux qui étaient restés sur la rive opposée , et qui criaient en s'avançant vers nous : Les kosaques ! (es kosaquesf Ils parurent peu de temps après , mais en si petit nombre , qu'il y aurait eu de quoi s'indigner, si ceux qui fuyaient devant eux n'avaient été de malheureux traînards, sans artties, el pôui" la plupart blessés.

(20 novembre. ) Le lendemain nous fûmes assess

tranquilles, et n^entendîmes que les coups de fusil qu^on tirait par intervalle aux kosaques; accoutumés à voir ceux-ci s^avancer et fuir aussitôt qu^ils apercevaient des soldats armés , leur présence ne nous donnait plus d'inquiétude : ainsi on goûtait dans le calme le plus parfait les douceurs d'an jour die repos; et quelques provisions, que le général Jomini avait réservées pour le passage de Tarmée, nous fu« rent d'autant plus agréables^ que, depuis Smolensk^ nous n'avions reçu aucune distribution, puisque les magasins de Rrasnoé avaient été pillés par les ko* saques avant notre arrivée (i).

Les Polonais se doutaient si peu de l'état déplorable où se trouvait réduite la puissance de Napoléon ^ qu'une députation de la ville de Mohilow vint à Orcha le jour où* nous y arrivâmes, avec l'intention de le complimenter sur son retour. Sa situation contrastait si fort avec le faste qu'il avait affiché lors de sa marche sur Moskou, qu'il ne put se résoudre à admettre ces députés. Pour épargner à son amourpropre une audience pénible, il les fit congédier poliment, en leur faisant renouveler l'assurance qu'ils pouvaient toujours compter sur sa protection.

La journée avait été fort paisible, mais l'absence

(i) Je dois faire observer qu*on ne comprenait dans les distributions que les soldats présents aux appels, et le nombre de cenxr ci ne formait pas la cinquième partie du reste de Farmée. Outre cela, dans Tespace de deux mois, on ne fit que trois distributions, savoir à Smolensk, à Orcho, et h Kowno^

des restes du troisième et du cinquième corps , dont la perte ne paraissait que trop certaine, était pour Farmée un sujet de vive douleur : quelle fut notre surprise , et en même temps notre joie, lorsqu'au milieu de la nuit nous apprîmes que la g^rande ru** meur qui régnait dans la ville était causée par Tarrivée du duc d'Elchingen, qui, comme on sait, avait été obligé , depuis les affaires désastreuses de Krasnoé, d'abandonner la route que nous avions suivie, pour chercher, de Tautre côté du Dnieper, une retraite plus sûre ! Dans cette occasion il ne cessa, durant trois jours, de combattre Fennemi, et de faire usage de tout ce que le talent et la bravoure peuvent déployer de plus extraordinaire; parcourant un pays inconnu, il marchait en carré, repoussant avec succès les attaques de six mille kosaques qui, chaque jour, fondaient sur lui pour le forcer à capituler. Cette résistance héroïque mit le comble à sa brillante, réputation, et prouva qu'il y a plus de mérite à savoir parer les échecs de la fortune, qu'il n'y a de gloire à profiter de ses faveurs. Tant de fermeté dans le péril fut secondée par le mouvement généreux du prince vice-roi , qui alla au-devant du duc d'Elchipgieli pour le dégager, et dont les secoure achevèrent sa délivrance^

Cette retraite , par sa difficulté , fut une des plus belles opérations de la campagne , et celle peut-être qui honora le plus (e caractère français. On raconte gu'au momçnt de . passer le Dnieper à moitié gelé

parvenir à leur famille. « Ah ! si , plus fortunés que « nous^ disaient-ils, vous revoyez jamais notre chère « patrie , eu envoyant à nos parents ce dernier gàg^e « de noire amour , dites-leur bien que la seule penu sëe de les revoir un jour nous a soutenus Jusqu'à a ce moment; mais, dénués de force, nous renonu çons à cette espérance $ et mourons en songeant à u eux. Adieu, vivez heureux ^ et de retour dans notre tt belle France, au milieu de v(^re bonheur, souveu nez-vous de nos misères ! i» l^n peu plus loin ^ on en rencontrait d^autres qui , tenant dans leurs bras des enfants ou une. fenime évanouie , imploraient de tous les passants un morceau de pain pour les rappeler à la vie ^

Lïlmpereur savait que kgénéiral K.anopka, commandant le 3^ régiment de lanciers de la garde ^ avait été enlevé à Slonim avec toute sa troupe ; mais il fut bien plus affecté quand on lui annonça que le général russe Lambert s'était emparé de Minsk, où il avait pris cinq mille malades,- et détrtiit les immenses magasins destinés à l'approvisionneméiit de nos quartiers d'hiver. En effet, Tschichâgow, avec son armée, arriva le i6 novembre dans cette ville, où il apprit que le prince Schwar%en)>erg^ s'étJant mis en marche pour le poursuivre, était arrivé à I^iesyii. Mais, loin d'être intimidé par la nouvelle de ce mouvement^ trop tardif pour lui être dang^ereux, l'amiral se borna à donner l'ordre |i Tofiicier quHl avait laissé à Nowo^Swerin de brûler le pont

aussitôt que-les Autrichiens se présenteraient sur la rive gauche du Niémen. Et lui-même , avec trois divisions, renforcées par des troupes nouvelles venues de la Servie, trois jours après, se porta sur la Bérézina, pour coopérer à la grande catastrophe qui nous attendait sur les bords de cette rivière.

Uon rapporte qu'en apprenant cette fatale nouvelle , Napoléon se mit à dire avec calme : // est donc décidé que nous ne ferons que des sottises, paroles extraordinaires dans une position si critique, et qui semblaient être Faveu tardif de toutes les fautes qu'il avait à se reprocher ! Il savait aussi que les armées de Wittgenstein et de Steinheii , victorieuses sur la Dwina, pressaient vivement les deuxième, sixième et neuvième corps, pour marcher sur Borisow. Le colonel Gzemicliew , que Kutusow avait expédié auprès de Vamiral pour Vinstruire de notre retraite précipitée , fut envoyé de Slonim auprès de Wittgenstein avec un corps de trois mille chevaux. Cet intrépide militaire , après avoir franchi le Niémen à Kolodeszno, passa au milieu des troupes que nous avions dans le gouvernement de Minsk. Arrivé à Rodoszkowiczi , village voisin de cette ville , il reprit des mains de quelques gendarmes français le général Winzingerode ; puis ayant continué sa route par Plescenkovice etLepel, après avoir enlevé DOS convois , et fait prisonniers nos postes de correspondance , il arriva (17 novembre ) à Tschaehniki, où il rendit compte au général Wittgen-

steîn du mouvement de Tamiral , et liii indiqua le jour et le lieu où leur jonction devait 8e faire.

Pour s'opposer à Texëcution d'un plan qui devait consommer notre ruine , Napoléon avait ordonné au général Dembrowski de lever le. siège de Bobruisk, pour se porter sur Minsk, que nous avions tant intérêt à conserver ; mais , comme je Vai déjà remarqué , la présomption du gouverneur de cette ville lui ayant fait refuser toute espèce de secours , le général Dembrowski se porta sur Borisow, où ce même gouverneur , chassé par les Russes , ne tarda pas à le rejoindre avec sa garnison.^ Les Polonais s'étaient établis dans la tête de pont; mais le 2 1 novembre, à la pointe du jour, elle fut attaquée; ic bataillon français qu'on y avait placé se laissa surprendre ; heureusement un fort détachement de Wurtembergeois , ayant pris les armes, accourut en hâte, repoussâtes assaillants et se logea de nouveau dans la flèche qui formait la tête de pont. Le général Dembrowski, en officier expérimenté, profita de cet avantage pour prévenir les désastres qu'aurait occasionés une faible résistance ; longtemps il lutta de courage ; mais, prévoyant combien il lui serait difficile de conserver une position que l'ennemi voulait enlever à tout prix, il se prépara h la retraite , en faisant évacuer son artillerie et ses bagages. Enfin à cinq heures du soir, après dix heures du combat le plus acharné , les divisions Langeron et Lambert , se trouvant réunies , tenté-

LA BÉRÉZINA, Syi

teut un dernier assaut qui contraignit le général Dembrowski dVvacUer son camp retranché et de se retirer sur Nemonitsa.

L'ennemi ayant passé la Bérézina marcha sur Bobr et vint au-devant de nous. Le duc de Reggio , qui était à Tschéreïa, ayant appris par le général Pàfnpelona la perte de Borisow et du pont , se porta avec son corps au secours du général Dembrowski , afin d'assurer à l'armée le passage de la rivière. Le jour suivant ( 2^ novembre ) , ce maréchal rencontra auprès de Nemonitsa la division Lambert , commandée alors par le général Pahlen (i), A quatre heures il l'attaqua et la battit; en même temps le général Berkheim fit charger le 4* de cuirassiers , et força l'ennemi à repasser la Bérézina, après avoir laissé en notre pouvoir sept cents prisonniers et quantité de bagages.

L'armée de Moldavie , ayant dans sa fuite coupé le grand pont de Borisow, gardait toute la rive droite , et avec ses quatre divisions occupait les points principaux par où nous cherchions à déboucher. Pendant la journée du 26, Napoléon manœuvra pour tromper la vigilance de l'ennemi , et parvint, à force de stratagèmes , à s'établir au village de Weselowo (2), placé sur une éminence qui dominait la

(i) Le général Lambert avait cédé son commandeiRent, ayant été blessé dans le combat où sa division s*empara da pont de Borisow.

(a) Dans le XXIX* bullefin on a donné à Weselowo ù nom de

corps ; elle avait laissé sur les bords de la Sklia \e commandant Landevoisin, avec un bataillon, pour brûler le pont et les moulins établis sur cette rivière. La division faisait un grand mouvement d'artillerie propre à faire croire à Tschicbagow qu'on voulait, sur ce point, forcer le passage de la Bérézina. Parvenus sur la place , nous laissâmes la route qui conduisait à la tête de pont occupée parles Russes , et prîmes le cbemin de droite pour aller rejoindre Napoléon. Les autres troupes du neuvième corps , commandées par le duc de Bellune, arrivaient également par le même cbemin.

Les deuxième et neuvième corps n'ayant point étéàMoskou, ainsi que les Polonais commandés par le général Dembrowski , avaient de si nombreux bagages, que, depuis Borisow jusqu'à Weselowo,la route était couverte de voitures et de caissons. Le$ renforts qu'ils amenaient étaient pour nous d'un puissant secours; mais on était effrayé en songeant que cette masse d'bommes, réunie dans un vaste désert, ne ferait que redoubler nos maux. Marchant toujours à, travers une confusion extrême avec les divisions du corps du duc de Bellune, nous nous trouvâmes , deux heures après , arrêtés par une foule si grande , qu'il n'y avait plus sur aucun point moyen de circuler. Au milieu de cette cohue étaient, au sommet d'une hauteur, quelques mauvaises granges ; à la vue des chasseurs de la garde impériale , qui campaient tout autour, nous jugeâmes que

Napoléon était là , et que nous touchions aux bords de la Bérézina. CVtait précisément Tendroit mémo où Charles XII passa cette rivière lorsqu'il marchait sur Moskou(i).

Quel effrayant tableau me présenta cette multitude d'hommes y accablée de toutes les misères, et contenue dans un nîarais; elle qui, deux mois auparavant, triomphante, couvrait la moitié de la surface du plus vaste des empires! Nos soldats , pâles ^ défaits, mourant de faim et de froid, n'ayant pour se préserver des rigueurs de la saison que des lambeaux de pelisses, ou de peaux de moutons toutes brûlées, se pressaient en gémissant le long de cette rive infortunée. Allemands, Polonais, Italiens, Espagnols, Croates, Suisses, Portugais, Dalmates et Français, tous mêlés ensemble, criant, s'appelant entre eux, et s'injuriant chacun dans leur langue; enfin , les officiers , et même les généraux , roulés dans des pelisses sales et crasseuses , confondus avec les soldats, et s'emportant contre ceux qui les foulaient ou bravaient leur autorité , formaient une confusion dont aucune peinture ne pourrait retracer Fimage.

Ceux que la lassitude et l'ignorance du danger rendaient moins pressés pour passer la rivière, cherchaient à allumer du feu et à se reposer de leurs fatigues. Dans ces bivacs on pouvait observer à quel degré de brutalité peut nous porter l'excès de la rai-

(1) 25 jain 1708.

sère! Là, on voyait des hommes se battre pour tm morceau de pain; transi de froid, voulait-on s^approcher d^un feu , les soldats à qui il appartenait vous en chassaient inhumainement ; et si une soif brûlante vous forçait à demander une g^outte d'eau à celui qui en portait un plein seau, il accompa- (j^nait toujours son refus de paroles pleines de dureté. Souvent on entendait des g;ens qui , jusqu^alors avaient été amis, quoique distingués par Téducation, se quereller entre eux pour un brin de paille ou pour un morceau de cheval quHls cherchaient à découpeft Ainsi cette campagne était d^autant plus effrayante, qu'elle dénaturait notre caractère, et nous donnait des vices qui jusqu'alors nous étaient inconnus. Ceux même qui auparavant étaient probes, sensibles et généreux, devinrent égoïstes, avares, usuriers et méchants.

Les préparatifs qu'on avait fait faire à Borisow, pour feindre de vouloir reconstruire le grand pont, avaient considérablement diminué le nombre des troupes ennemies qui se trouvaient vis-à-vis de Weselowo ; d'autant plus que Kutusow , mal informé du point où nous passerions la Bérézina, avait annoncé à Tschichagow que nous déboucherions au-dessous de Borisow (i). Napoléon, profitant de cette cir-

(0 Le bruit a couru que Kutusow donna ce faux avis pour se venger de Tschichagow, qui, par ses intrigues, lui avait enlevé le commandement de l'armée du Danube. C'est ainsi que lamiral échoua dans une opération dont tout Thonneur devait lui revenir.

constance (27 novembre), et sur-tout de Tarrivée du duc de Bellune à Weselowo, vers les deux heures après midi s^étant mis au milieu de sa garde , se fit faire jour à travers la foule immense qui se pressait vers la rivière. L'armée passait aussi, mais lentement , à cause des réparations continuelles qu'il fallait faire aux ponts.

.. Le vice-roi, qui était demeuré toute la journée avec l'Empereur, fit annoncer à son état-major que ce qui appartenait au quatrième corps passerait le pont à huit heures du soir. Quoique ce moment fût le meilleur pour franchir un pas si dangereux, beaucoup ne pouvant s'arracher du feu auprès duquel ils étaient assis , disaient « qu'il valait bien mieux «bivaquer sur cette rive que sur l'autre, où il n'y « avait que des marais : qu'au reste l'encombrement « était encore le même, et qu'en attendant jusqu'au « lendemain la foule se serait écoulée, et le passage « serait plus facile ». Ce mauvais avis prévalut pour un grand nombre, et il n'y eut ainsi que la maison du prince et quelques officiers de l'état-major qui traversèrent la rivière à l'heure qu'on avait ordonnée.

Il fallait en effet connaître tout le danger qu'il y avait à rester sur la rive gauche pour se résoudre à passer sur celle opposée. Le vice-roi et sa suite, se trouvant sur cette dernière , campaient sur un terrain marécageux, et cherchaient pour reposer les endroits les plus glacés afin d'éviter les bourbiers. L'ob-

scuritë éuit horrible; le vent afFreux et soufflant avec violence apportait sur nos visages une neige glaciale. lia plupart des officiers, pour éviter d^étre gelés, transis et morfondus, ne faisaient que courir ou marcher en frappant du pied. Pour comBle de disgrâce, le bois était si rare à trouver, (\vCon put à peine former un feu au vice-roi, et on fut obligé, pour obtenir quelques tisons, de rappeler k des soldats bavarois que le prince Eugène avait épousé \a fille de leur roi!

(28 novembre.) Napoléon , étant allé vers Zembin, laissa derrière lui cette foule immense qui, placée sur Tautre rive de la Bérézina, présentait Pimage, d^autant plus effrayante qu'elle était animée, de ces ombres malheureuses qui, selon la fable , errent sur les rives du Styx, et se pressent en tumulte pour approcher de la barque fatale. La neige tombait à gros flocons; les collines, les forets ne présentaient plus que des masses blanchâtres et se perdaient dans l'atmosphère humide ; on ne voyait distinctement que la funeste rivière à moitié gelée , et dont Peau trouble et noirâtre, en serpentant dans la plaine, se faisait jour à travers les glaçons que chariaient ses ondes.

Quoiqu'il y eût deux ponts , l'un pour les voitures, et l'autre réservé pour les fantassins , néanmoins la foule était si grande, et les approches si dangereuses, qu'arrivés près de la Bérézina, les hommes réunis en masse ne pouvaient plus se mouvoir. Mal-

gré ces difficultés, les gens à pied, à force de persévérance, parvenaient à se sauver; mait, vers les huit heures du matin, le pont réservé pour les voitures et les chevaux ayant rompu , les bagages et Fartillerie s'avancèrent vers l'autre pont, et voulurent tenter de forcer le passage. Alors s'engagea une lutte affreuse entre les fantassins et les cavaliers : beaucoup périrent en s'égorgeant entre eux , un plus grand nombre encore fut étouffé vers la tête du pont, et les cadavres des hommes et des chevaux obstruèrent à tel point les avenues, que, pour approcher de la rivière , il fallait monter sur le corps de ceux qu'on ^vait écrasés; il y en avait qui respiraient encore, et, luttant contre le& horreurs de la mort, pour se relever, se saisissaient de ceux qui montaient sur eux; ceux-ci, pour se dégager, les repoussaient avec violence et les foulaient aux pieds. Tandis qu'on se débattait avec acharnement, la multitude qui suivait, semblable à une vague en furie , engloutissait sans cesse de nouvelles victimes.

Le duc de Bellune, laissé sur la rive gauche, se mit en position sur les hauteurs de Weselowo, avec les deux divisions Girard et Daendels, pour couvrir le passage et le protéger, au milieu de celte effroyable confusion, contre le corps de Wittgenstein, dont l'avant-garde avait paru la veille. Cependant le gé;néral Partouneaux, après avoir repoussé les attaques de Platow et de Tschichagow, partit do Borisowâ trois heures après midi, avec la troisième brigade

38o LIVRE IX.

pour s^opposer aux Russes qui s^avançaient en colonnes; instrifit qu^il allait avoir affaire à des forces considérables, il rappela les première et deuxième brigades restées à Borisow, commandées par les gé» néraux Blamont et Lecamus. Cette division se rendait à Weselowo , cherchant à regagner le gros de Tannée, lorsqu'elle fut arrêtée par des partis ennemis. Quoiqu'elle n'eût que trois mille hommes, elle essaya de se faire jour, et pendant toute la soirée soutint un combat inégal qui dura plus de quatre heures, et où furent blessés les généraux Blamont et I>elaitre. Au milieu de la neige et avec un temps horrible, nos troupes se mirent en carré, restèrent sur pied toute la nuit sans avoir rien à manger, et ne voulant pas faire de feu dans la crainte d'indiquer leur position aux Russes, qui, à la faveur de l'obscurité, venaient jusque dans leur camp pour dépouiller les morts. Cette situation cruelle dura jusqu'au lendemain , où la division se vit entourée par le corps entier de Wittgenstein, fort d'environ quarante-cinq mille hommes; alors, perdant l'espoir d'échapper, elle se rendit prisonnière, n'ayant plus que douze cents hommes et deux faibles escadrons , tant les horreurs de là faim , la rigueur du froid et le feu de l'ennemi avaient diminué le nombre de ces braves, qui dans leur malheur prouvèrent que les soldats français , jusque dans leur défaite, savent trouver des occasions de gloire!

Borisow ayant été évacué , les trois armées russes

LA BÉRÉZINA. 38i

firent leur jonction; et le jour même (28 novembre) , vers les huit heures du matin, le 'duc de Bellune fut attaqué sur la gauche par Wittgenstein, en même temps que le duc de Reggio Tétait sur la rive droite par Tschichagow, qui, s'apercevant qu'on l'avait mal informé , réunit toutes ses forces , et vint fondre sur nous à peu de distance des ponts de Weselowo. Le peu de combattants que nous avions coururent aussitôt aux armes : l'affaire s'engageait avec chaleur, lorsque le duc de Reggio , qui ne put jamais obtenir la victoire sans la payer de son sang, fut blessé dès le principe de l'action : obligé de quit- • ter son corps, le duc d'Elchingen en prit le commandement , et laissa le sien au duc de Trévise.

Le duc d'Elchingen ayant ranimé nos troupes, l'action recommença contre Tarmée de Moldavie avec une ardeur nouvelle. La division de cuirassiers sous les ordres du général Doumerc (i) fit une charge brillante au moment où le comte de Claparéde , à la tête de la légion de la Vistule, s'engageait dan^ un terrain parsemé de broussailles pour enfoncer le centre de l'ennemi. Ces braves cuirassiers (4% 7* et i4® régiments), exténués par l'excès des fatigues et des privations en tous genres , firent néanmoins des prodiges de valeur, enfoncèrent des carrés, prirent

(i) Cette division, qui d*abord appartenait au corps du gënëral Crouchy, passa ensuite sous les ordres du duc de Reggio, et resta sur la Dwina ; c*est ce qui explique comment elle put comitaUre lors du passage de la Bërëzinn.

des pièces de canon, et trois à quatre mille prisoft-^ niers que nos misères ne nous permirent pas de conserver ; car , dans notre cruelle situation , nous combattions, non pour obtenir la victoire, mais seulement pour notre existence et Thonneur de nos armes.

Malgré la bravoure de nos soldats et les efforts de leurs chefs les armées russes étant réunies, pressaient vivement le neuvième corps, qui formait Farrière-garde ; on entendait déjà le bruit de la fusillade ; ce bruit glaça tous les cœurs : insensiblement il se ' rapprocha, et bientôt après on vit sur le sommet des collines voisines le feu des batteries ennemies; on ne douta plus alors que le terrain où se trouvaient des milliers d'hommes sans armes , des malades , des blessés , des femmes et des enfants , n'allât devenir un champ de bataille.

La position qu'occupait le duc de Bellune pour «'opposer aux progrès de Wittgenstein n'était pas avantageuse : quoique sa droite fût appuyée à la rivière, sa gauche ne pouvait s'étendre jusqu'à un grand bois qui aurait pu la couvrir; pour la lier à ce bois on plaça une brigade de cavalerie commandée par le comte Fournier. Ce général, 'aussi habile en théorie qu'intrépide dans l'exécution, arrêta le corps de Wittgenstein , tandis qu'une batterie de la garde protégeait la droite du duc de Bellune. La •valeur héroïque des troupes et la bravoure des généraux Girard , Damas et Fournier, qui, quoique bW»

ses , n^abandonnèrent point le champ de bataille , apprirent aux ennemis que la victoire ne noué trahit jamais sans avoir été long-temps indécise. Enfin 1« courage fut forcé de céder au nombre; et le neu« vième corps , accablé par tant de forces réunies ^ se vit contraint de quitter sa position.

Dans la chaleur de ce combat plusieurs boulets de canon , tirés par Tennemi , volèrent sur la tête de cette foule malheureuse qui , depuis trois jours , se pressait autour du pont de la Bérézina ; des obus même vinrent éclater au milieu d'elle : alors la terreur et le désespoir sVmparèrent de toutes lès âmes; rinstinct de la conservation troubla les esprits ; ices femmes , ces enfants , échappés à tant de désastres , semblaient n'avoir été conservés que pour éprouver une mort plus déplorable encore. On les voyait, sor* tant de leur voiture, courir embrasser les genoux du premier venu ; et, en pleurant, le supplier de Icss faire passer sur l-autre bord. Les malades et.les blés-* ses, assis sur le tronc d'un arbre, ou soutei^us^ur des béquilles, d'un œil inquiet cherchaient par-tout un ami qui pût les secourir ; mais leur voix se per* dait dans les airs : chacun ne songeait qu'à sa propre existence.

Nous avions au quatrième corps, pour inspecteur aux revues, M. de Labarrière, homme respectable et d'une grande aménité de caractère. Son âge avan^ ce, et sur-tout son faible tempérament, l'avaient, depuis long-temps y rendu inhabile à marcher; et^

comme tant d^autres , il se trouvait couche dans lin traîneau. Par hasard, ayant aperçu un officier de ses amis, quoiquHl eût peine à se soutenir, il alla à lui, et, se jetant dans ses bras, se reconunanda à son humanité. Cet officier était blessé; mais, trop géné^ reux pour refuser ses faibles secours , il lui promit de ne plus le quitter. Tous les deux, s'embrassant étroitement, allèrent vei*s le pont avec cette assurance et ce courage qu'éprouvent deux amis lorsqulls ont encore la consolation de mourir ensemble ; s'appuyant Tun sur Tautre , ils se perdirent dans la foule , et depuis on ne les a plus revus.

n y eut aussi une femme, marchant avec les équipages de Napoléon , que son mari avait laissée un peu en arrière , tandis qu'il allait lui-même reconnaître le point où ils pourraûent se hasarder de passer. Pendant ce temps un obus vint éclater auprès de cette épouse infortunée ; la foule qui était autour prit la fuite ; elle seule resta ; bientôt Tennemi en sV vançant fit refluer nos troupes tout près du pont, et, dans leur marche confuse, elles entraînèrent cette malheureuse, qui voulut revenir vers l'endroit où son mari Pavait quittée. Battue par ces flots tumultueux , elle se vit égarée , puis perdue : de loin on Tentendait appeler son époux ; mais sa voix touchante se perdait à travers le bruit des armes et les cris des combattants: alors, pâle et sans voix, se meurtrissant le sein , elle tomba évanouie au mih'eu 4es soldats qui ne l'avaient ni vue ni entendue.

Ënân les Russes , toujours renforces par des trou-^ fes nouvelles 5 arrivèrent en masse, et chassèrent devant eux la division polonaise du général Girard, qui, jusque^à, les avait contenus. A la vue de Telinemi, ceux qui n'avaient pas encore passé, se mê^ lant avec les Polonais, se précipitèrent vers le pont : Tartillerie, les bagages, les cavaliers , les fantassins, chacun voulait traverser le premier. Le plus fort jetait dans Peau le plus faible qui Tempêchait d'a-^ vancer , et marchait sur le corps des malades et des blessés qui se trouvaient sur son passage^ Plusieurs centaines d'hommes restèrent écrasés sous les roues des canons; d'autres, espérant se sauver à la nage» se gelèrent au milieu de la rivière , ou périrent en se plaçant sur des pièces de glace qui coulèrent à fond.- Mille et mille victimes n'ayant plus d'espoir, malgré ce triste exemple se jetèrent péle-méle dans la Bérézina , où preque toutes moururent dans les convulsions de la douleur et du désespoir. On vît une mère prise par les glaces : ne pouvant plus avancer ni reculer, elle tenait son enfant au-dessus de l'eau, et poussait des cris déchirants pour qu'on vînt à son secours (i).

La division Girard, par la force des armes, vint à bout de se faire jour à travers les obstacles qui pouvaient retarder sa marche ; et , gravissant sur

(i) Voyez Moskou auditt ei après l^incenduy par 6. L. D. L., ié" moia oculaire, page x5o*

cette montagne de cadavres qui obstruaient le chemin, rejoignit Tautre rive, où Içs Russes Tauraient peut-être suivie , si, dans Tinstant, on n^ s'était hàii de brûler le pont.

Alors les malheureux restés de Vwtre çùté 4^ h Bérézina n'eurent plus autour à'm% que Vmiage de la mort la plus horrible. Pour chercher à s'y soustraire , on en voyait encore quelqui^s vk^% qui essayaient de traverser le pout^ lors ni^poe ^u'U était tout enflammé : mais y au milieu de leur course^ ils se noyaient pour éviter d'être brûlés. Enfin 1^ Russes s'étant rendus maîtres du champ de batiû|[)ç, pos troupes se retirèrent; le passade cessa, ^t w fracas le plus épouvantable succéda le plus morn^ silence.

, En marchant vers Zembin nous remontâmes la rive droite de la Bérézina , d'où l'on voyait distinctement tout ce qui se passait sur l'autre bord. Le froid était excessif, et le vent faisait entendre m loin ses affreux sifflements ; vers la fin dn jour, l'obscurité n'était dissipée que parles feux nombreui^ de l'ennemi qui occupait les collines. Au pied de ces hauteurs gémissaient nos compagnons dévoués à la mort, et pour eux jamais moments ne durent être plus terribles que ceux qui s'écoulèrent durant cette effroyable nuit ; tout ce que l'imagination pourrait se figurer de plus douloureux n'en retracerait qu'une imparfaite image. Les éléments déchaînés semblaient s'être réunis pour affliger la nature en-

LA BÉÏIÉZINA; 387

ûère et châtier les homtiies ; les vainqueurs ODifimc les vaincus étaient accabla de «ouf&anc^s. Chez les Susses seulement^ on voyait d'énôi'mes aAïas dé bois enflamme^ là, au contraire, où ^e trouvaient les nôtres ^ il n^y avait ni lumière ^ ni cabanes ^ les giémissements seuls nous faisaient deviner IVndroit où se trouvaient tant de malheureuses victimési

Plus de vin^ mille soldats ou domestiques ^ ma^» lades et blessés , tombèretit au pouvoir de Tennemi ; on évalua à deux cents le nombre des pièces aban* données; tous les bagfages des deux corps qdi i'tini^ rentànous furent également la proie deevaùaqtievrs; mais, dans ces pénibles circonstances, on i^tait in^ sensible à la pefte des richesses, 00 ne connaissait que le sentiment de sa conservation ; chacun avait sans cesse sous les yeux le sort déplorable des is^ fortunés laissés sur la Bérézina , qui , perdant VePpoir de revoir leur patrie ^ se voyaient (èèildélilu nés à aller passer le reste de leàrs jout^ dàm lés neiges de la Sibérie , où un pain noir^ Atttfèë èé larmes, devait être le salaire de leurs humiliants travaux !

(29 novembre.) Le lendemain, en partant de Zembin , nous donnâmes de nouveaux regrets au triste sort de quantité d^amis qui notaient plus avec nous; par un mouvement spontané, on embrassait tous ceux qui revenaient, et quW avait cru ne jamais revoir ; on se félicitait mutuellement dWoir échappé à une journée plus terrible pour nous que

la plus sanglante bataille. Par-tout on nWtendalt que le récit des périls quW avait courus , et des ^ficultés qu^il avait fallu surmonter pour éviter la mort «J'ai tout perdu, disait Tun, domestiques, « chevaux et bagages, mais ces pertes seront légèa res, et je m^estimerai heureux si je sauve ma vie « des rigueurs du froid , des souffrances de la faim , u et des armes de Fennemi. Je n'ai plus que ce c^ue «je porte, disait un second; de tout ce que j^avais, u je n'ai voulu que des souliers pour marcher, et « de la farine pour vivre : voilà mes véritables riu chesses ! J'ai tout perdu, disait enfin un troisième, « mais je suis consolé puisque le sacrifice de mes u effets m'a procuré le bonheur de pouvoir faire tt passer mon frère blessé ». Telles étaient les pa-> rôles que nous entendîmes pendant plusieurs jours de suite ; et ceux qui ne disaient rien ne gardaient le silence que pour mieux concentrer leurs pensées, et rendre grâce à la Providence , qui les avait si miraculeusement conservés.

JLe funeste passage de laBërézina, ayant mis nos corps de réserve dans le même état que ceux qui avaient été jusqu^à Moskou, réalisa les fatales prédictions qui depuis long -temps nous avaient été faites; et, à Texception de notre chef, à qui Dieu semblait n^avoir laissé la vie que pour le livrer plus long-temps au remords et au désespoir, tout était accompli. Mais quel supplice pour ce conquérant, de perdre des provinces occupées , avec plus de rapidité encore quUl ne les avait envahies : de n^avoir pour lauriers que de sombres cyprès, pour encens que des villes fumantes de carnage , et, pour accompagner son triomphe, de ne plus posséder que vingt mille soldats désarmés , sans linge ni souliers, qui, pour se chausser, s'envelappaient les jambes avec de Vieux chapeaux ,^ se couvraient les épaules avec des. morceaux de sac, de prisses, et même de peaux d^animaux fraîchement écorchés! tels étaient les restes déplorables de quatre cent mille guerriers qui , sans Tambition déréglée d^un seul homme, auraient toujours été Thonneur de la France et TefFroi de ses ennemis.

(29 novembre)4 L'hiver, devenant de plus en

plus rigoureux, accrut le désordre, et rendit nos pertes incalculables. Les second et neuvième corps suivirent Fexemple général, et fournirent à peine trois mille hommes pour former Tarrière-garde , dont le duc d^Ëlchingen avait le commandement : deux ou trois jours après elle était réduite au point qu'on se demandait souvent où était Farnère-^garde , lor$ mêmei qu'on se trouvait avec elle.

Nous arrivâmes d'ass^en bonne heure au bour^de EUmon y et Ton continuait à marcher pour aller à Plesc^^Kovice , comme il avait été ordonné , lorsque \^ e^mmvdiàjiLBt Colaud^ qui aUait en avant, revint $nr ses pas, et nous annoi^ que les kosaques, ai| nombre de deux mille hommes, étaient entrés dans la ville en criaiit hourra I et massacrant tans oeux qui 3e trouvaient dans Les ruesu « Le due de Tlegglo, u nousi 4it*il, Ueasé la veille^ ne faisait que d'arri-» « ver j^ heureusement plusieurs officiers , s'étant ren* « dus auprès de lui, po^r offrir leurs services et u BElourir à. se& côté», ont fait craindre aux enncMib « qu'il wCj eàt quelque emUàche. Alors ib se sont M portés sur une hauteujr voisine , et ont eanonné l^i « maison du mâchai comme pour la faire capitu* u 1er. Par l'effet de cette fieitalité qui poursuit le duc tt de Re^^pîo ,.«in loMMilet de canon, en. hrisant une <« poutre I en a fait rejailliir un ëdat qui Ta blessé « dama sen Ht 9 . Le ccopmandant nous dit encore que le général Pina se trouvait dans le même ioge^ ment, et que le comte Danthou^rd, entrant dans

Plescenkovice, n^avait eu, pour sVchapper, que le temps de faire retourner sa voiture.

Cette nouvelle nous détermina à rester dans Ka« men (3o novembre); nous en partîmes avant le jour, et, passant dans Plescenkovice, nous reçûmes la confirmation des nouvelles qu^on nous avait don^ nées. En voyattt la maison où avait logé le duc de Reg^o nous nous étonnâmes que àeux mille kbsaques n^eussent pas osé enlever de force un maréchal qui n avait pour toute défense qu'une vingtaine d'of»ficiers blessés. Napoléon s'arrêta dans ce bourg; mais le vice-roi, continuant sa route, vint Camper dans tut village abandoriné, que nous crûmes, selon la carte, devoir s'appeler Niestanovitschi, près Za-^ vicbina.

Le i^^ décembre, vers les sept heures du matin, le prnice Eugène, suivi d'un très petit nonîibre d'officiers, se mit à la tête de quelques grenadiers de la garde royale , restés toujours fidèles à leurs dra-^ peaux. Après une marche fort longue pour des hommes exténués, nous arrivâmes enfin au boui^ d'Iliïa. Led Juifs, formant la majorité dé la popukH tion, n'avaient point abandonné leur domicile, et l'appât du gain leur fit déterrer les prcFvimolis qu'ils avaient voùhi soustraire à nos regards. On les leur paya largement, car, dans une teUe situation-, la plus vile nourriture élait préférable à l'or. Sons ces secours nous aurions perdu le brave et estimable colonel Durieu, notre sous-chef d^état-major, dont la

Sga LIVRE X.

sant^ ^tait prodigieusement altërëe , moins peut-être par nos souffrances que par le zélé ardent avec lequel il avait rempli jusqu'alors ses pénibles fonctions.

( 2 décembre. ) La journée suivante nous allâmes àMolodestchino; elle fut longue et accablante. Pendant douze heures, et sans faire halte, à cause de la rigueur du froid, il fallut marcher continuellement à travers une immense foret; la seule cliose qui pouvait nous rassurer c'était la persuasion que les kosaques ne viendraient point nous harceler sur notre droite. Le capitaine Jouaud, envoyé à Vileilca auprès du général de Wréde , nous donnait l'assurance que les Bavarois , quoique poussés par le corps de Steinheil , occupaient encore cette importante position.

Nous étions dans une situation à faire pitié lorsque nous arrivâmes à Molodetschino. Heureusement les maisons étaient bonnes, et quelques uns de leurs propriétaires ne les ayant pas quittées nous procurèrent les moyens d'exister. Le lendemain ma* tin les équipages de Napoléon se mirent en route. Le convoi était à peine sorti du village qu'une multitude de kosaques se présentèrent pour Vattaquer; ils l'auraient enlevé, si on ne se fût hâté de le faire rentrer, pour le placer sous la protection des troupes qui étaient encore armées. Le vice-roi se préparait à partir quand on lui annonça que nous séjournerions dans Molodetschino, mais qu'il fallait

évacuer le château où il était, pour le céder à Napoléon y qui allait arriver.

Ce repos fut d'autant plus précieux que la faculté de se procurer quelques vivres, à force de recherches, faisait quW employait utilement le séjour accordé. Malgré cela quantité de soldats expi-* raient dans les rues; dans Tintérieur des maisons où les officiers étaient logés, on retrouvait la même désolation : Tun était malade par excès de marche , et protestait qu'il n'irait pas plus loin ; l'autre , ayant les pieds gelés et mc-uiquant de chevaux , quoique plein de courage se voyait forcé de rester entre les mains des Russes, Les généraux étaient exposés aux mêmes calamités; beaucoup, ayant perdu leurs domestiques ou leurs voitures, ne trouvaient plus à les remplacer, «t si, dans une telle occurrence , il leur survenait la plus légère indisposition , il fallait alors renoncer à la vie. Telle était notre position dans Molodetschino , lorsque Napoléon' y traça en caractères de sang ce fatal 29^ bulletin qui mit en deuil la France et tous ses aUiés.

(4 décembre). En quittant ce village nous ne prîmes point la grande route de Zachkévitschi à Smorghoni. Nous marchâmes à gauche de cette route, sans doute plus longue et peu sûre, pour prendre un chemin détourné qui , par Lebioda , nous conduisit à Markowo , où nous campâmes avec Kjuelques soldats du premier corps, tandis que l'Empereur et sa garde allèrent à Bienitsa, éloigné de nous

tant j^/Jea. Pour aller à Smorghonî

par y^. ^^ fia cessa, de traverser des prairies

qr '^7^^^ impraticables sans la rigueur de

t' tfA^qai prouvait évidemment que ces ré-

^ii^ défendues par la nature , et qu'abf^Aite de Thiver, les marais de la Lithuanie ^tété également notre tombeau. Arrivés dans ^petite ville nous n^y trouvâmes point les res* vers qn^on nous avait promises : toutes les mai- ^s étaient encombrées de malades, et la plupart des Juifs, en fuyant, nous privèrent de leurs secours. L^nnique soulagement fut de trouver dans les magasins quelques tonneaux de biscuit, qui sur-lechamp furent dévorés.

Cependant Napoléon , effrayé de tant de désastres , mais encore plus effrayé par la craînte de perdre son autorité en France, conçut le projet d^abandonner les misérables restes d^une armée détruite , pour courir auprès de son sénat lui en demander une nouvelle. En proie à Fépouvante qui, tôt ou tard, s'empare du despotisme, il ne voyait devanr lui que des alliés brûlant de rompre le pacte onéreux qui les avait placés sous son joug de fer. Peutêtre même, dans son imagination active , se figurait-il que le complot de Mallet se rattachait à un plan plus vaste, et quHl importait à son autorité d'en découvrir les ramifications. C'est au désordre d'esprit où le jeta cet événement qu'on doit attribuer

IHncohérence qui se manifesta dans toutes ses résolutions y du moment que la nécessite de sa présence à Paris devint son idée dominante; car Thistoire re^ marquera que cet homme si grand , si terrible dans les combats, et si familiarisé au tumulte des armes, ne sVtant élevé qu'à travers les orages de notre révo" lution, avait toujours conservé, même au milieu de sa plus grande puissance , une terreur secrète de tout ce qui était conspiration ou assemblée délibé^» rante.

Plein de sa résolution , il s^assura y en arrivant à Smorghoni, que la route était sûre jusqu^au Nié* men, et fit venir auprès de lui les chefs de corps d'armée; ensuite il eut un entretien particulier avec le vice-roi : cette conférence terminée , Napoléon sortit de son cabinet, auivi du grandécuyer, du maréchal du palais, du comte I^bau et du général Lefebvre-Desnouettes. En traversant un des salons de service, il rencontra le roi de Naples, et lui dit d un» air fort gai : ^ vous, roi de Naples f En pro^onçant ces mots, il s'en alla, accompagné des quatre per* sommes qui devaient être du voyage ; étant monté en voiture^ il choisit pour rester avec lui le comte Lobau et le général Lefebvre-Dcsnouettes : le grande écuyer et le maréchal du palais entrèrent dans uncf seconde voiture qui suivit immédiatement la route de Wilna. Aiuiune adresse à Farmée , ancme promesse, aux Lithuaniens ne furèat fsitef poctt raasurer

la plus sanglante bataille. Par-tout on n^entendaît que le récit des périls qu^on avait courus, et des difficultés qu^il avait fallu surmonter pour éviter la mort ««Tai tout perdu, disait Tun, domestiques, « chevaux et bagages, mais ces pertes seront légétf res, et je m^estimerai heureux si je sauve ma vie M des rigueurs du froid , des souffrances de la faim , u et des armes de Tennemi. Je n'ai plus que ce c^ue «je porte, disait un second; de tout ce que jWais, «je n'ai voulu que des souliers pour marcher, et « de la farine pour vivre : voilà mes véritables rii( chesses ! J'ai tout perdu, disait enfin un troisième, « mais je suis consolé puisque le sacrifice de mes u effets m'a procuré le bonheur de pouvoir faire a passer mon frère blessé ». Telles étaient les pa-* rples que nous entendîmes pendant plusieurs jours de suite ; et ceux qui ne disaient rien ne gardaient le silence que pour mieux concentrer leurs pensées, et rendre grâce à la Providence , qui les avait si miraculeusement conservés.

Tétendard qu'ils avaient juré de toujours conserver. Dès qu'ils se virent sans chefs et que des calamités inouies eurent diminué leur nombre , ces braves , chargés d'un si précieux fardeau, se virent obligés, en gémissant, de cacher l'aigle dans leurs sacs. Plu^ sieurs même , se sentant mourir, et sachant que l'honneur du soldat français consiste à conserver ses drapeaux , d'une maiu débile creusaient la terre pour soustraire aux Russes ces enseignes sous les-^ quelles nos armes se sont élevées au faîte de la gloire.

La division Loison , qui de Kœnigsberg était venue au-devant de nous , et celle des Napolitains , partie de Wilna pour assurer le passage de Napoléon, furent obligées de camper par un froid de vingt-sept degrés, et se trouvèrent totalement détruites; de six mille hommes qu'elles avaient chacune on ne voyait plus, à travers un brouillard épais, que quelques faibles bataillons, qui, sur le chemin, couraient comme des insensés : ils frappaient la terre avec leurs pieds pour éviter d'être saisis par un temps si rigoureux que les malheureux malades, en cédant au besoin de satisfaire la nature , perdaient l'usage de leurs mains , et tombaient roides morts à côté de la route, sans avoir pu se rajuster. Ceux même qui se portaient bien, en marchant prolongeaient leurs douleurs; mais si, las de vivre, ils cherchaient à mourir , il leur suffisait de s'arrêter.

Le chemin que nous suivions offrait à chaque pas

SgS LIVRE X.

de braves officiers couverts de hdllotis, appuyas sur des bâtons de pin, les cheveux et la barbe hérissés de glaçons ; ces mêmes guerriers , naguère la terreur de nos ennemis et vainqueurs des deux tiers de nSurope, ayant perdu leur noble contenance, se traînaient à pas lents , et ne pouvaient obtenir un regard de pitié des soldats dont ils étaient jadis obéis : situation d^autamt plus déplorable , que quu conque n^avait pas la force de marcher était abandonné, et tout homme abandonné, une heure après était un homme mort ! Chaque bivac nous présentait le lendemain l'image d'un champ de bataille. Toutes les fois qu'un soldat , succombant k la fatigue, venait k tomber, son pins proehe voisin se prë^ cipitait sur lui, et, avaitt qu'il fût expiré , iWedé^ pouillait pour se couvrir de ses vêtements. A chaque instant on entendait quelques uns de ces infortunés qui nous suppliaient de leur tendre une main cha^ritable. «Mes camarades, criait l'un d'eux d'une « voix déchirante , aidez-moi à me relever ; daignes « me tendre la main pour continuer ma rottte. >> Chacun passait devant lui sans seulement le regarder. <c Ah ! je vous en conjure par tout ce que vous av<^£ (c de plus cher, ne m'abandonnez pointa l'ennemi ; « au nom de l'humanité, accordez-moi le faible se- M cours que je vous demande ; aidez-moi à me rèletf ver. » Mais ceux qui passaient, loin d'éire émus par une prière si touchante, le regardaient comme mort, et^ par anticipation, se jetaient sur lui pour

le dépouiller ; alors on entendait, ce soldat sVcrier : « Au secours ! au secours ! on m'assassine j pour^ « quoi me foulez-vous aux pieds ? pourquoi m Wa-» u cher Targent et le pain qui me restent? vous m'en* u levez mêm^ jusqu'à mes habits? » £t si quelque officier , poussé par un mouvement généreux , n'ar-r rivait assez à temps pour les délivrer , de pareils malheureux auraient été assassinés par leurs propres camarades.

( 7 décembre. ) Nous parvînmes à Jonpranouï un peu avant la nuit. Excédés de fatigue , il fallut s'y arrêter; les maisons, ouvertes de toutes parts, nepu«* rent nous mettre à Tabri des rigueurs de la saison ; couchas les uns sur les autres, souffrant la faim^ transis de froid, nous gémissions de l'inclémence des airs : de très grand matin on se remit en route , et vers les onze heures nous arrivâmes à Ochmiana. L'hiver était . si rude, que les soldats, pour éviter d'être gelés , brûlaient des maisons entières ; tout autour étaient les corps à moitié consumés de ceux qui , pour avoir voulu se chauffer de trop près , et n'ayant pas eu la force de fuir , devinrent la proie des fiamn^es. On voyait des infortunés noircis par la fumée et par le sang des chevaux qu'ils avaient dévorés, rôder comme des spectres autour de ces maisons incendiées; ils regardaient les cadavres de leurs compagnons; puis, venant à tomber, ils mouraient aussi de la même manière.

On comptait s'arrêter dans cette ville pour rece-

4oo LIVRE X-

Toir quelques distribations; maîsnoQs apprttnes que les magasins ayaient ëtë pillés par les kosaques , et que la veille Napoléon était arrivé une demi-heure après que ceux^ri se furent retirés. Nous continuâ-» mes alors notre route > toujours par un temps affreux ; marchant au miUeu des morts et des mourants, nous parvînmes enfin au château en pierre de Rovno-Polé, où le prince et son état-major passé* rent la nuit la plus pénible. Le malheur ayant égalé les conditions faisait que tout était confondu ; en vain chacun réclamait son autorité, elle était méconnue ; le colonel^ privé de vivres, se voyait forcé de mendier un peu de galette au soldat qui en avait. Ainsi lliomme pourvu de subsistances ^ eât-il été un domestique, était entouré d'une foule d'individus qui, pour manger, mettaient de côté leur rang et leur distinction ; ils se familiarisaient même avec lui , et s'abaissaient jusqu'à le caresser. Enfin, pour avoir une idée de l'affreux désordre où la famine et le froid nous avaient placés, on peut se figurer quarante mille hommes (i) qui restaient encore j tous de grades différents, et marchant tous ensenoible sans observer ni ordre ni discipline; ignorant l'endroit où l'on allait , ils s'arrêtaient selon la lassi-

(i) On trouvera ce nombre bien considérable, en songeant aux pertes énormes que nous £siisions chaque jour. Mais je dois faire observer que la division Loison , la garnison de Wilna , et celles de toutes les ville» de la Lithuanie, pendant la retraite, se re'tinissaient aux débris de l'armée.

LE NIÉMEN. 4oî

tilde ou selon leur caprice.^ Les chefs eux-mêmes ^ accoutumés à commander ^ et manquant d^industrie , étaient les plus à plaindre ; on les évitait pour se dispenser de leur rendre service, car^ dans une pareille circonstance , donner un verre d^eau à quel-* qu^un , lui tendre \a main pour se relever , étaient des choses qui méritaient de la reconnaissance.

La route était couverte de soldats qui nWaient plus^ dé forme humaine^ et que Tennemi dédaignait de faire prisontiiers. Chaque jotir ces malheureux nous rendaient témoins de quelqu^es scènes pénibles à racopter. Les uns avaient perdu Pouïe, dWtres ta parole, ef beaucoup^ par excès de froid ou de faim, étaient réduits à un état <le stupidité féroce qui tetir faisait rôtit des cadavres pour les dévouer , ou qiïi les pO'OsSiait jusqu'à se ronger les maius et les bras(i) : H ^ en( avait de tellement faibles qufç, né pOùVaàt porter du bois ni rouler une pierre , ds s'asseyaient sur lés corps morts de^ leurs> frères, eït, le visage tout décomposé , regardaient fixement quelqàfes charbons allumés; bientôt, ies charbons ve-^ nan^ 'à s'éteindre, ces spectres livides, me pouvant plus sô rrfevéf , tombaient à côté de ceu» sur ksqûets ils s'étaiefàt assi^. On en voyait plosi^urs ayant l-êsprit aliéné , qui , pour se réchauffer , venaient avîec •leuW piedd nus se placer au inîlieu de pps

.( i) Rapport officiel'jpuÙi^ par les l^ufses&Wilna le as diécémbre

4o2 LIVfiE X.

feux ; les uns, avec un rire convulsif , se jetaient à travers les flammes , et périssaient en poussant des cris affreux, et faisant d'horribles contorsions, pendant que d'autres, par une égale démence, les suivaient , et trouvaient la même mort.

Nous étions dans cette situation déplorable, lors^ que nous arrivâmes au village de Roukoni, ou il n'existait plus que quelques mauvaises granges remplies de cadavres. Aux approches de Wilna , beaucoup continuèrent leur marche pour arriver les pre-

• miers dans cette ville, où ils espéraient non seulement trouver des vivres, mais encore s'arrêter quelques jours, et goûter enfin les douceurs d'un repos doiit on avait si grand besoin. Néanmoins, le quatriènte

. corps, qui n'avait pas cent cinquante, hommes présents aux appels, s'arrêta dans ce mauvais village. Au point du jour ( 9 décembre ) , on se hâta de quit-

^ ter Roukoni , où le froid et la fumée ne nous permirent pas de fermer l'œil. En partant, les Bavarois, sous les ordres du général de Wréde , faisant l'arrière-garde, nous rejoignirent, venant de WiJeiJca,

• en criant que l'ennemi était à leur poursuite. La - veille , on avait répandu le bruit d'un succès remporté par eux. Le désordre dans lequel ils arrivèrent démentit bien cette nouvelle. Malgré cela, on doit

^ dire à leur louange qu'ils avaient encore quelques pièces de canon ; mais les chevaux étaient si faibles. . qu'ils ne pouvaient plus les traîner.

Chaque journée de marche offrait la répétition

LE NIÉMEN. 4o3

Ûes $cènes douloureuses dont je n^ai donné qu^une esquisse légère. Nos cœiirs s'étaient endurcis à Ces tableaux effrayants, au point qu^ils né connaissaient plus la sensibilité; le sentiment de l'égoïsmé était Tunique instinct qui nous restât dans Tétat d'abru-tissement où lé sort nous avait réduits. On ne pensait qu'à Wilna , et l'idée que sa position nous perhiettrait d'y séjôumer rendait si joyeux ceux qui pouvaient y arriver , qu'ils regardaient avec indifférence les malheureux qui , avant d'y entrer, luttaient contre la mort. Cependant Wilna, l'objet de nos plus chères espérances , et où nous courions avec tant d'empressement , allait être pour nous un autre Smolensk !

Enfin nous touchâmes à cette ville tant désirée ! Mais de quelle amertume ce bonheur ne fut-il pas empoisonné ^ eh voyant que toute là longueur de 6on inimehse faubourg était obstruée par une foule de voitures, d^homhaes et de chevaux. Cette confusion me rappela la Béréziria. Nos facultés étaieiit tellement engourdies que chacun, accoutumé. à suivre la colonne, se serait cru perdu en s'en éloignant de quelques jpas ; car tandis que des masses , se heurtant Tune contre l'autre, cherchaient à pénétrer par la même porte, il. y avait à droite et à gauche d^tres issues où. l'on pouvait entrer et sortir librement. Parvenus dans cette ville , nous la trouvâmes dans un désordre extrême ; les soldats dispersés couraient dé tous cotés, pour connaître les

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quartiers assignés à leurs corps. Ceux du quatrième, en allant à la municipalité, virent écrit en grps caractères qu^ils devaient se rendre au couvent de Saint -Raphaël, situé de Tautre côté de la Wilia. Avant de se loger, oh courait comme des affamé^ ^ et Ton allait de maison en maison pour demander du pain. Les boutiques , les auberges , les cafés , ne pouvant plus suffire à Pimmense quantité d^acheleurs , dans un instant furent fermés. Mais , pressés par la fadm , et obstinés à trouver de quoi vivre y nous enfoncions les portes; tandis que d^autres, Fargent à la main , poursuivaient les Juifs, qui, malgré notre générosité, ne pouvaient satisfaire à IVtendue de nos besoins.

A Wlna , on nous apprit que Napoléon avait passé incognito , n'ayant pour, escorte qu'un faible détachement de trois régiments entiers de cavalerie napolitaine, qu^on avait envoyés au-devant de lui pour assurer sa route. Ces pauvres habitants du Midi étaient à demi morts lorsqu'on les passa en revue ;. à peine sortis de Wilna , il en revint un tiers en arrière, ayant les pieds, les mains et le nez gelés- Le départ de Napoléon dans une pareille circonstance répandit la consternation chez les Lithuaniens, qui nous étaient dévoués, et jeta un granddécouragement parmi les Français. Les premiers gémissaient de se voir abandonnés au ressentiment d'un maître dont ils avaient voulu secouer l'autorité ^ les autres étaient alarmés pour leur propre con-

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servation; car, dans une situation aussi critique, chacun concevait que l'absence du chef consommerait notre ruine. Mais ceux qui sentaient tout le danger de notre fatale position, jaloux de voir refleurir la gloire flétrie de nos armes, concluaient que ce départ était heureux pour nous: « Napoléou « à Paris, disaient-ils , organisera sur-le-champ une « belle armée , rassurera la France inquiéce , et main- « tiendra , par la crainte , les alliés dont la défection « nous serait si dangereuse. »

Vers les trois heures du soir, la queue de notre Icnjue colonne était à peine entrée dans les faubourgs, qu'on répandit le bruit que les kosaques s'étaient emparés des hauteurs qui dominaient la ville. En effet on ne tarda pas à tirer le canon ; à ce bruit les troupes fraîches qui étaient dajis Wilna battirent du tambour, sonnèrent de la trompette ; dan$ un instant la place devint une place d'armes. Par un de ces hasards que la Providence semble faire naître pour confondre Torgueil et punir le superbe, il fallut que la puissance colossale de Napoléon fût réduite à n'avoir plus d'autre appui, $ous un climat dç fçr, que les restes d'une division napolitaine, formée des garnisons de Tarente et de Capouc! Ces troupes ayant été promptepient dissipées , sur-le-champ la terreur se répandit dans la ville ; et , au seul mot <ÎP kosaques, la plupart des soldats, accablés de misère , sortirent de leur logement et prirent la fuite. ÏDans cette circonstance le roi de Naples, oubliant

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sa dignité , abandonna subitement son palais * et ^ à pied , suivi de ses officiers, fendit la foule pour aller sVtablir hors de la ville et sur la route de Rowno.

Pendant que quelques militaires couraient aux armes, les autres, aux approches de la nuit, pro/S-> tèrent de Févacuation des ma^^ins pour emporter les effets d^ëquipement qui s^y trouvaient entassés ; mais le plus grand nombre, cherchant à manger, frappaient à chaque porte , et leurs coups redoublés avaient Teffrayant appareil du prélude d'^ua pillage. Jies habitants, tremblants dans leurs maisons, en redoutaient les horreurs, et entendaient de tous côtés le bruit du canon qui grondait sur leur tête.

Nous conçûmes alors qull n^ avait plus de repos à espérer, et que nos faibles débris ne pouvant plus^ contenir les efforts de Fennemi , il fallait profiter de Tobscurité de la nuit pour quitter une position si dangereuse ; il fut décidé que vers les onze heures du soir nous évacuerions la ville. Uheure fixée étant arrivée, nous partîmes en silence, laissant les rues encombrées de soldats mourants, ivres ou endormis. Les cours, les galeries, les escaliers des édifices en étaient remplis, et pas un ne voulait partir, ni seulement se lever pour obéir aux ordres du chef qui rappelait. Après être sortis de Wilna , avec une difficulté égale à celle avec laquelle on y était entré, le prince et Tétat-major allèrent chez le roi de Naples , où tous les officiers demeurèrent entassés jus-r qu^à une heure du matin. Au milieu d^ime nuit très

sombre (10 décembre ) on s'achemina le long de la route de Kowno ; mais la neige qui couvrait la campagne nous faisait dévier à chaque instant, et nous laissa long-temps dans l'incertitude de savoir si on ne s'était pas égaré, car les Polonais, allant à New- Troki, traçaient un nouveau chemin qui pouvait induire en erreur. Deux heures après nous arrivâmes au-dessous de la montagne de Vaka , inaccessible à cause de son escarpement et du verglas dont elle était couverte ; tout autour était le reste des équipages de Napoléon, les bagages laissés à Wilna, le trésor de l'armée , et les caissons contenant les fu^ nestes trophées apportés de Moskou : nous ne dou-* tâmes plus alors d'avoir suivi la route de Kowno,

On était à gémirau pied de ce mont, sans pouvoir le gravir : pendant ce temps on jentendait distinctement la fusillade qui s'engageait entre les kosaqueset les tirailleurs du 29^ de ligne, arrivé depuis peu à l'armée, et qui, dans une circonstance aussi cri'»* tique , ne partagea point l'abattement général. Par cet inquiet mécontentement que donne le malheur, chacun s'écriait qu'il eût bien mieux valu passer par New-Troki, afin d'éviter cette fatale hauteur, où depuis plus d'une journée aucune voiture n'avait pu passer. Tous ceux qui s'y trouvaient arrêtés, pour, la plupart malades ou blessés , étaient autant de victimes livrées à l'ennemi, et, dans leur douleur, ils ne pouvaient se consoler d'échouer étant si près du port, sur-tout après s'être sauvés de Krasnoé et de

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la Bërëzina! Cette douleur se changeait en d&espoir, en songeant que les kosaques^ ayant dépassé Wilna , poursuivaient notre arrière*-garde et s^avançaient vers nous. Cependant la nécessité imposait la dure obligation de rester là jusqu^au jour, pour es^ sayer sHl n^ aurait pas moyen de tourner la montagne, que les chevaux ne pouvaient gravir. Dans cette attente , on faisait du feu , et chacun , en soupirant, attendait avec impatience le retour de la lun^ière.

Ce fut en vain : on eut beau chercher sur tous les points , la hauteur était si glissante et les chevaux si fatigués , qu'on désespéra de la franchir. On conçut alors ridée de faire porter, par les mih'taires de Tescorte., Vargent appartenant au trésor impérial. Comme il y en avait environ pour dnq millions, dont une grande partie était en écus, il fallut recourir à tant de monde, que la plupart de ces soldats, profitant de la circonstance qui ne permettait pas de les surveiller, emportèrent pour leur compte ce qui leur avait été confié. Les étendards arrachés à Pennemi , auxquels nos âmes abattues ne pouvaient plus sHntéresser, furent forcément abandonnés' au pied de la monta^^^ne ainsi que la fameuse croix de Saint-Iwan, quHl eut été si glorieux d'ajouter à nos trophées, si, depuis, les Russes, que nous appelions barbares , ne nous avaient donné le noble exemple d'uBo modération qui accompagne rarement la vio» toire.

Beaucoup de ceux qui vinrent ensuite prirent part à ce giu»pillag;e , et c'était une scène yraiment digne d'observation, de voir des hommes mourant de faim , quoique accablés de plus de richesses qu'ils n'en pouvaient porter. Aussi les voyait-on se les distribuer entre eux avec indifférence , et chercher, de préférence à l'argent, les comestibles qui se trouvaient dans les voitures. Par-tout ce n'étaient que malles, e^foncé^, porte-manteaux entr'ouverts; de riches fourrures et de superbes habits de cour étaient en^dossés par des soldats hideux , qui , chargés de bu* tin^ offraient soixante francs d'un louis; ily en eut qui donnèrent dix écus pour un verre d'eau-de-vie. Enfin un autre, en ma présence, pour quelques pièces d'or, offrait un baril rempli d'argent.

On ne pourrait se former une idée de la déroute que présentait alors notre armée : loin d'être rani-» mée par la présence de quelques bataillons venus de Prusse, elle imprimait ^ ces troupes nouvelles la terreur dont elle était frappée ; celles-ci, ne pouvant plus résister aux rigueurs de l'hiver, jetèreât aussi leurs armes , et vinrent augmenter la foule des traî-^ nards. Tous nos soldats, transformés en brocanteurs, ne cherchaient qu'à vendre les effets trouvés sur la route , et ceux qui s'étaient partagé le trésor ne songeaient qu'à les acheter , pour pouvoir en retirer quelque bénéfice. De tous côtés on n'entendait parler que de lingots ou de bijoux; chaque soldat était

chdi'gé d'argeot, mm aucun nWit dç fusil : devaitr

4io LIVRE X.

on , d*après cela , s^ëtonner de Teffroi qulnspiraient les J^osaques ! Ceux-ci firent on butin si considë* rable qu'ils donnaient aux Juifs nos écus de cinq francs pour un rouble en papier qui ne valait que ^ dix-huit sous , et les pièces d'or de vingt francs pour un rouble d'argfent. Enfin Thetnian Platow leur proposa de se cotiser afin d'envoyer à Tscberkask (i)^ leur capitale , assez de ling;ots pour couvrir en vermeil la cathédrale de cette ville. Les kosaques, {deins de vénération envers Saint-Nicolas, à qui cette église est dédiée , non seulement agréèrent cette proposition , mais voulurent encore qu'on élevât à ce saint une statue d'argent massif; et, sur-le-champ, ils firent partir pour Tscherkask une quantité innombrable de petites voitures chargées d'or et d'argent (2). Après quinze heures d'une marche pénible, nous arrivâmes enfin à Évé, distant de Wilna d'environ dix lieues. A peine y étions-nous rendus , que nous vîmes arriver le comte Méjan (3) , soutenu par son fils et

(i) Cette ville fut bâtie en iSyo, à quinze lieues d'Azof. Sa posi-* tion est singulière. Elle est inondée une partie de l'année, à Texçeplion d'une hauteur sur laquelle est bâtie la cathédrale. Le» maisons ) au nombre de cinq mille, sont élevées sur des pilotis, et c'est en bateau qu'on circule dans l'intérieur des rues. Les habi-« tânts commercent par mer avec les Grecs, et par terre avec le* Tartares de la Crimée et du Konban.

.. (a) Extrait des notes manuscrites de M. Saint-Edme , prisonnier de guerre en Russie.

(3) Conseiller-d'étnt de Tex-rojaume d'Italie, secrétaire des com- AMidements du prince Eugène; il fit toute la campagne avec ses

LE NIÉMEN. 4ii

par un valet de chambre du vice-roî. Ce père infor-* tunë, dont je regrette de n'avoir pu faire connaître avec détail le dévouement généreux, avait été forcé, depuis la montagne de Wilna, de faire la route à pied , à travers des campagnes couvertes de neige ; mais cet homme , qui , sans être militaire , avait enduré patiemment les souffrances auxquelles cet état assujettit, portait un si grand attachement au prince, qu'il oublia les fatigues de cette pénible journée dès qu'il se retrouva auprès de sa personne.

De pareilles misères étaient communes à bien d'autres. Les généraux Lahoussaye, Lefebvre (i), etc., forcés de céder à la violence de leurs maux , étaient restés à Wilna; le prince d'Eckmiilh, accablé parla fièvre, ne pouvait voyager qu'en traîneau. Les généraux Baraguay-d'Hilliers , Lariboissière , Éblé , Charpentier, etc., souffraient des douleurs les plus aiguës. L'ordonnateur Joubert , qui depuis longtemps était privé de domestiques , fut laissé mourant non loin de ce dernier bivac, et dans un état si misérable, que sa situation touchante arracha des larmes à tous ceux qui le virent. On était de même très inquiet sur le sort de plusieurs officiers malades restés avec les traîneaux du vice^roi; mais le soir nous apprîmes que , grâce à l'intelligence et à la prodigieuse activité de l'adjudant du palais Boutarel, ces

deux fils, et apprit, sur la Bërézina, la mort du plus jeune, tué ^ la dernière bataille de Polotsk.

(i) Fils du maréchal, duc de Dantzig,

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traîneaux ^ pour éviter la montagne de Vaka, étalent passés par New-Troki, et que la longueur seule du chemia les avait obligés de s^arrêter en arrière JEvé.

(il décembre. ) En partant de ce village ceux qui s^étaient sauvés de Wilna nous racontèrent que les Russes y étaient entrés vers la pointe du jour. One foule de généraux, colonels, officiers, et plus de douze mille soldats, demeurés par excès d^accablement, tombèrent en leur pouvoir. On ajouta que les officiers avaient été bien traités, mais que tout ce qui était soldat ou domestique devait repartir sur-le-champ pour Moskou, où l'on voulait, disaiton, les employer à reconstruire la ville. Ces malheureux, étendus dans les rues, ou sur les places publiques, sans feu , sans nourriture , et pour la plupart malades ou blessés , offrirent un spectacle si affligeant , que les ennemis cherchèrent à adoucir leur funeste sort. Les moins à plaindre furent ceux qui, dépouillés par les kosaques, périrent de froid peu de temps après notre départ. Triste effet de la faiblesse humaine! les mêmes hommes qui s'étaient traînés depuis Moskou jusqu'à Wilna manquèrent de courage lorsqu'il ne fallait faire que quelques lieues de plus pour assurer leur existence. Nous apprîmes aussi que les Juifs avaient fait inain basse sur quantité de nos soldats , particulièrement sur ceux de la garde impériale, voulant ainsi se venger des mauvais traitements qu'ils en avaient reçus :

LE NIÉMEN. 4i3

l'empereur Alexandre , par cet esprit de justice qui le caractérise, fit pendre plusieurs de ces Israélites , pour apprendre au peuple qu'il ne doit jamais mêler ses passions aux querelles des souverains.

L'extrémité de notre longue colonne , semant sur ' toute la route les cadavres et les moribonds, continuait à être poursuivie par une nuée de kosaques , qui dépouillaient les traînards , et ensuite les doni>aient à garder à des paysans qui les conduisaient sur les derrières, après leur avoir fait souffrir mille ignominies. Sur la fin, ces Tartares, se lassant de faire des prisonniers, accordèrent la liberté à tous les militaires de la confédération du Rhin , se boN Dant à n'emmener que les officiers de marqué. Mais lorsqu'ils saisissaient lin Français , si misérable qu'il fût, ils le dépouillaient, en lui faisant les plaisanteries les plus amères. S'il marchait avec eux, le soir ils lui ordonnaient d'aller chercher de l'eau ou du bois; ensuite ils le repoussaient avec brutalité du feu qu'il avait lui-même allumé : fatale condi-* tion des soldats, qui, forcés à faire la guerre, toujours en ignorent le motif, et n'en connaissent que les maux.

Avant d'arriver, à Zismori , nous entendîines sur nos derrières tirer du canon, à une distance fore rapprochée; ce qui donnait à penser que notre faible arrière-garde était poursuivie sans relâche. Malgré cela, l'accablement était si grand que quantité d'entre nous , préférant ïé repos à leur sûreté , s'arrê-

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tèrent à Zismori; mais le vice-roi poussa jusqu^au village de Roumehichki.

(i2 décembre.) Exténués par une marche des plus longues et des plus fatigantes , mourant de lassitude, nous arrivâmes enfin à Kowno, où tous les débris de chaque corps se trouvaient réunis. Selon Tusage , ils campaient dans les rues. Notre situation déplorable ne nous permettant plus de conserver aucune position, on livra au pillage les magasins, qui étaient amplement fournis. Sur-le-champ les effets d^habillement, la farine et le rum regorgèrent de toutes parts; les principaux quartiers étaient remplis de tonneaux enfoncés, et la liqueur répandue formait une espèce de marre au milieu de la place publique. Les soldats, depuis long-temps privés de cette boisson, s*y livrèrent avec excès, et en firent un si grand abus que plus de douze cents d^entre eux sVnivrèrent et sVndormirent dans les maisons ou sur la neige; mais, saisis par le froid, ils passèrent subitement du sommeil à la mort.

Le soir on nous fit dire qu'on prendrait ïa route de Tilsit; comme beaucoup parmi nous étaient dans l'usage , pour éviter la confusion , d'aller toujours coucher à une ou deux lieues en avant du quartîer- ^général, il s'ensuivit qu'un grand nombre s acheminèrent vers cette ville. Au milieu de la niiit le chef dVtat-majof vint trouver tout ïe quatrième corps , renfermé dans une chambre, et nous annonça que Pprdre ^vait été révoqué, qu'il n'était plus question

LE NIÉMEN. 4i5

. dMler à TUsit ^ mais bien à Gunbinnen : C6 furent ces ordres et contre • ordres qui achevèrent notre

, ruine; aussi depuis lors notre corps n'exista plus

. que dans la maison du prince, et dans huit à dix officiers d'état-major.

(i3 décembre.) Le lendentxain, pour sortir 4e Rowno, on retrouva le mêmetui^ulte qui régnait à la porte de Wilna; la foule se pressait sur le pont, tandis que le Niémen , fortement gelé , aurait pu

, supporter le poids de Fartillerie , si nous en avions eu. Dans Kowno et dans tous les environs, nous vîmes

. quantité de malheureux, étendus sur 1^ neige, qui avaient succombé lorsque nous touchions au terme de notre fatale expédition. Ce qui nous affecta particulièrement fut de voir parmi les morts le colonel Yidmann : il était du petit nombre des gardes d'honneur dltaUe qui avaient supporté jusque-là nos fatigues; ne pouvant aller plus loin, il tomba sortant de Kowno pour aller au pont, et il expira sans avoir eu la âatisfsLCtion de mourir. hors de la Russie. Les calamités répandues sur Tarmée n'avaient

. poim épargné la garde impériale , et Ton voyait chaque jour plusieurs de ses soldats périr, comme les autres^ de faim ou de froid. Parmi ces victimes, j'en vis i^ne vraiment, digne, d'admiratipn ; ç'é^tjin vieux grenadier : étendu sur le pont de Kowno , la fflule en passant devant lui respectait son habit, sa décoration, et sur^tout ses trois chevrons. Ce brave , \d'un œil sec, semblait attendre la mort, et dédai-

4it LIVRE X,

fpvie qfàa intt^ nç^ débris se 4ispersàremt fw àiff^ xtmMt çbemîna, ei mafdièreiit cMaone 4^ skujd^ voyageurs dans les mêmes pays qui, peu de moit Mpaiai?atti, étaient oouyeriB de nos v^mbroj»es armëes« Le duc d'JElebîngen, jusqu^au Ityiiieii», fil rarrîèrerfprde ^ ei perdît le peu de omipes qui ki restaient encore. Ce grand capiiaine, apri$ eiicâi passé ce leuve h W téie de quanmic^tfok mille hoQUBes^ m vU comraînt de le fepsis^r ^nl avee Hs aides-den^ainp, et d^ laire avec eiis le eoup de fusil contre les kosaques. Le soio, le roi de^ SliqiJc^ ei le prince Eugène s'arretèreni è Slimude ; la même matîuiie ( i4 décembre ) um novs wnme» de pe vîIt lage t Venoemi enim dans Rowne, àép«(ss% \e Dîiié^ men, qui, sur tous les poîntft, étmi gelé , et se i^pen* dit dans les immenses plaines de h Polegne , où sa caydierie mas^iacra ou fit prisonniers quantité de soldats isolés qui se croyaieqt en sûreté , dans lu persuasion, cpe les Busses ne dépasseraient point le Niémen.

De SkraAida> beaucoup prirent la direction de Thom; mats le vice-roi continua toujours à suivre celle de Gumbinnen , et il arriva dans cette petite ville après avoir campé à Pilwiski, YirbaUen et Darkhemen ( i3, i4» i5 , i6 et 17 décembre*) De là il envoya k Koenigsberg son aide4e-camp,le gêné* rai Gifflenga , pour diriger sur Marieiiw?rder t^v^

LE NIÉMEN. 4i^

€mix au quaUrième corps qui araîent mvn le chemis deTilsit.

K.e»iigsberg, ëtant la première grande ville voh sine de la route que nous suivions^, ne tarda pas à cure encacmbrée par ceux qui , éehappës de la Russie, espéraient se rétablir des maux qu^ils avaient saufferia. J:ies cafés , les restaurateurs , les kétels l^nis, ne pouvaient à aucun prix satisfaire à répendue àe B06 besQÎBS; dans les bomiques il fal*-^ lait fïmdre la foule pour pénétrer. Le froid était terliUe)^ Bftass La sensation délicieuse qu^cm éprouvait ÀpouiToir s7en détfeadse, et sui;-*-iiout le plaisir â% trouver ce que Ton desirait était d'amant mieux gnûté;^ que six mtek de privàitionsi continues sem- Uaient nonos av^ir faîi perdre 1- usage de toutes le$ efimmoditéa qui Sont les' dcoacenrs de la vie.

Lfi nu de N^qiies vint à^ Kftiaijgsberg ,' où il fut (roidemeaiA ccçu par les principales autorités de la avilie* Los cktfs de chaque corps allèrent se canton* aerle loÀi^ de. la Yistule , et désignèrent les villes de.PIocà^ die Thom, de Marienburg, de Marieur usc«den et dnSUxîng^ pour leur& quairtiers-^g^ranx:. Pendant ce teràpa W vice reîi, ayant quitté Ôumbinnen , passa par Insterburg* et Weblau (lè et it^ dteembift:), peuff visiter reHgwusemenr fes-ehamps de batiâte éc Friedland, d'Ëylan et d'fltiiltbèfrg;-^ trouvontaiBsi^damftune eirconf^anc^malbiureùsev && sujets ck nobéditatiaii et d^mililé. Dans toutes

ces contrées le souTenir de notre valeur avait im^ prime aux habitants une telle admiration, qnW traversant la Prusse nos ennemis même respectèrent nos'malheurs, et, concentrant leur haine, n'osèrent jamais insulter aux vénérables débris d'un aussi grand naufrage.

Enfin, le 27 décembre , le prince Eugène arriva à Marienwerder, où il s^occupa à réunir tout ce qui appartenait au quatrième corps. Après bien des recherches on parvint à ramasser environ douzcf cents éclopés, restes infortunés de cinquante-deux mille combattants,: tous venus de Tltalie pour être en Russie les victime», non des armes de Tennemi , mais bien de la fatale imprudence dVin chef qui ^ peu satisfait d'avoli: siib}uguë la plus belle moitié de FEurope, voulut encore lutter' contre les éléinents pour n'envahir que des déserts. Ensuite le vice^roi dirigea vercj la France et Fltalie les officiers et soldats à qui leurs infirmités ne permettaient pas d'entreprendre une campagne nouvelle. Il récompensa aussi les militaires qui avaient bien servi, et punit,, par le plus sensible des a£f|*onts, le petit nombre de ceux qui s'étaient déshonorés «par une con^ duite lâche et pusillanime. '

Telles fîirent les affreuses calamités qui dissipé* ï^ent uherpuissante armée, pour avoir témérairement entrepris la plus orgueilleuse :et la plus inutile de toutes ks expëditioiâ. En parcourant les annales de l'antiquité on trouvera que, depuis Cambyse jusqu'à

nous , jamais réunion d^hommes si formidable nVprouva de plus effrayants revers. Ainsi s'accomplirent les fastueuses prophéties que Napoléon avait prononcées lors de l'ouverture de la campagne, avec cette différence , que ce ne fut point la Russie, mais bien lui qui, entraîné par la fatalité, fut frappé du coup inévitable que la Providence réserve tôt ou tard à l'orgueil sans frein et à l'ambition sans terme; leçon terrible dans son principe et dans ses résultats; mais qui, néanmoins, aura profité aux vaincus aussi bien qu'aux vainqueurs, et qui aura servi en quelque chose au bonheur de tous , si elle jette en Europe les fondements d'une politique plus saine et plus juste , sur-tout s'il reste bien prouvé aux peuples et aux rois , que la modération et l'équité sont encore les meilleurs conseillers de la Victoire ; qu'il n'y a. pas de système d'oppression , si bien combiné , qui n'ait contre lui des chances de retour, et que l'on ne peut créer qu'un équilibre imaginaire lorsque les guerres ne sont que des représailles, et les traités , des capitulations!

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