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i4o LIVRE IV.
ranges aussitôt qu^un boulet de canon enlevait quelques uns de leurs camarades.
La nuit, en devenant plus sombre, ralentit la fusillade sans ralentir notre ardeur; chacun^ incertain des coups qu^il portait , pensa qu^il valait mieux réserver ses forces et ses munitions pour le lende* main. A peine eûmes-nous cessé de tirer, que les Russes, campés comme sur un amphithéâtre , allu* mèrent des feux nombreux. Leur clarté resplendissante , et presque symétrique , donnait à cette colline un aspect enchanteur, et formait un grand contraste avec nos bivacs,où le soldat, privé de bois, reposait au milieu des ténèbres, n^entendant autour de lui que le gémissement des malheureux blessés.
Notre quartier-général sVtablit à Fendroit même où la garde italienne était placée en réserve. Chacun , couché dans des broussailles , se réposait des fatigues de la journée, et dormait profondément, malgré un vent impétueux et une pluie très froide. Vers minuit, je fus réveillé pour me rendre auprès de notre chef dVtat-major, qui me prévint que l'Empereur voulait avoir le plan du terrain où nous étions campés; je le remis au vice-roi, sur-le-champ il Vexpédia à Napoléon. Dès la pointe du jour ( 6 septembre), le prince m'ordonna de rectifier ce même plan , en parcourant toute la ligne , et en cherchant à me rapprocher de l'ennemi autant que possible , afin de découvrir les accidents du terrain sur leipidi il était retranché, et sur-tout de bien observer s'il
i4o LIVRE IV.
ranges aussitôt qu^un boulet de canon enlevait quelques uns de leurs camarades.
La nuit, en devenant plus sombre, ralentit la fusillade sans ralentir notre ardeur; chacun, incertain des coups qu^il portait , pensa quHl valait mieux réserver ses forces et ses munitions pour le lendemain. A peine eûmes-nous cessé de tîrer^ que les Russes, campés comme sur un amphithéâtre , allumèrent des feux nombreux. Leur clarté resplendissante , et presque symétrique , donnait à cette colline un aspect enchanteur, et formait un grand contraste avec nos bivacs,où le soldat, privé de bois, reposait au milieu des ténèbres , n^entendant autour de lui que le gémissement des malheureux blessés.
Notre quartier^énéral s'établit à Fendroit même où la garde italienne était placée en r&erve. Chacun , couché dans des broussailles , se reposait des fatigues de la journée, et dormait profondément, malgré un vent impétueux et une pluie très froide. Vers minuit, je fus réveillé pour me rendre auprès de notre chef d'état-major, qui me prévint que lEmpereur voulait avoir le plan du teirain où nous étions campés; je le remis au vice-roi, sur-le-champ il Vexpédia à Napoléon. Dès la pointe du jour ( 6 septembre ), le prince m'ordonna de rectifier ce même plan , en parcourant toute la ligne, et en cherchant à me rapprocher de l'ennemi autant que possible , afin de découvrir les accidents du terrain sur lelpiel il était retranché, et sur-tout de bien observer s'il
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La nuit, en devenant plus sombre, ralentit la fusillade sans ralentir notre ardeur; chacun, incertain des coups qu^il portait , pensa qu^il valait mieux réserver ses forces et ses munitions pour le lende* main. A peine eûmes-nous cessé de tirer^ que les Russes, campés comme sur un amphithéâtre , allu* mèrent des feux nombreux. Leur clarté resplendissante , et presque symétrique , donnait à cette colline un aspect enchanteur, et formait un grand contraste avec nos bivacs,où le soldat, privé de bois, reposait au milieu des ténèbres, nVntendant autour de lui que le gémissement des malheureux blessés.
Notre quartier-général s'établit à Tendroit même où la garde italienne était placée en rfeerve. Chacun , couché dans des broussailles , se reposait des fatigues de la journée, et dormait profondément, malgré un vent impétueux et une pluie très froide. Vers minuit, je fus réveillé pour me rendre auprès de notre chef d'état-major, qui me prévint que l'Empereur voulait avoir le plan du terrain où nous étions campés; je le remis au vice-roi, sur-le-champ il Vexpédia à Napoléon. Dès la pointe du jour ( 6 septembre ), le prince m'ordonna de rectifier ce même plan , en parcourant toute la ligne, et en cherchant à me rapprocher de l'ennemi autant que possible , afin de découvrir les accidents du terrain sur lequel il était retranché , et sur-tout de bien observer s'il
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LA MOSKWA. i4i
n^y avait pas des batteries masquées , ou des ravins qui nous fussent inconnus (i).
Diaprés ces instructions, j^allai en avant, et je reconnus que le camp des Russes était situé derrière la rivière de Rologha , sur plusieurs plateaux très resserrés ; que sa gauche se trouvait fort affaiblie par la perte de la redoute que nous avions enlevée le jour précédent. Vis-à-vis nous dominait le village de Borodina, position extrêmement importante (2), protégée par le confluent que formait un petit ruisseau avec laKologha. Sur le plateau, s^élevaient trois redoutes, éloignées d^environ quatre cents toises l'une de l'autre. La plus grande , qui était celle du milieu, était aussi la plus forte, et, la veille, avait fait feu contre nous; les deux autres circonscrivaient chacune les ruines d'un hameau qu'on avait détruit pour y placer de l'artillerie. La redoute construite à l'embranchement de deux routes de Mojaïsk com-
(i) Le plan qui se .tronye ici a été gravé d'après celui dont le vice-roi ût usage le jour de h I>ataille.
(a) Napoléon dit , dans le bulletin de la bataille de la Mosk wa :
Le vice^roi^ qui formait notre gauche , attaque et prend le village
de Boroâino, que l'ennemi ne pouvait défendre. Le prince Rut use w
écrivait au contraire à l'empereur Alexandre : La position que j'ai
choisie dans le village de Borodino est une des meilleures que l'on
puisse trouver dans un pays de plaine. Il serait à désirer que les
Français voulussent m'attaquer dans cette position. Nous l'attaqua*
mes effectiyement, et elle fut si bien défendue, que le général
Plausonne ainsi que le colonel d'artillerie Demay, officiers de notre
corps, y furent tués dès le commencement de l'action. Les Russes ont
clonné à cette satiglante journée le nom de bataille de Borodino.
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muniquait avec Borodino par trois ponts jetés surk Rologha ; ainsi ce village et le petit ruisseau qui k séparait de nous, servaient à Tennemi de première ligne. Tous ces ouvrages n'étaient quVbauckés, les fossés peu profonds, sans fraises ni palissades.
Sur notre extrême gauche , la cavalerie italienne avait franchi le ruisseau; mais Borodino , placé sur une hauteur , restait gardé par les Russes. Kotre corps était sous le feu de leurs principales redoutes, et sous celui de plusieurs autres plus petites , marquées le long de la rivière. Quant à notre droite , on sait que nos succès de la veille nous avaient permis de nous approcher de Textréme gauche de Kutusow et de faire avancer la majeure partie de nos troupes tout près du plateau où se trouvait la grande redoute.
Nous passâmes le reste de la journée à reconnaître la position ennemie : le général Danthouard &t reconstruire des fortifications qui parurent avoir été placées trop en arrière ; sur la gauche , on construisit aussi des épaulements propres à mettre des pièces en batterie. Tout était prêt pour en venir k une affaire décisive, lorsque , vers le soir, l'Empereur envoya aux chefs de corps une proclamation , avec Tordre de ne la lire aux soldats que le lendemain , en supposant qu'on se battît. Car, quoique la position fût belle et forte , l'ennemi avait éludé si souvent la bataille , qu'il était à craindre qu'il ne fît encore comme il avait fait à Witepsk et à Valontina; mais ici , la continuité des marches et l'éloignement
LA. MOSRWA. 143
de nos réserves avaient égalé les forces des deux partis (i): d^ailleu/s, une nécessîté extrême obligeait les Moskowites de combattre, s'ils voulaient sauver leur capitale 9 dont nous notions qu'à vingt-sii^ lieues de distance. La fatigue de nos soldats, Vépulsement de nos chevaux, semblaient promettre aux Russes une victoire facile. De notre côté , on la croyait de même assurée , puisque nous nous trouvions; dans une situation où il fallait absolument vaincre ou périr ; et cette idée , dont nous étions tous convaincus, donnait à tous un tel courage, que, malgré la force de l'armée ennemie , malgré ses inexpuguables retranchements, chacun regardait notre entrée àMoskou comme infaillible et prochaine.
Nos travaux, en nous accablant de lassitude, nous faisaient un besoin du sommeil; cependant il était parmi nous des hommes qui, passioimés pour la gloire, ne pouvaient prendre du repos qu'autant que leur exaltation les laissait tranquilles : ceux-là veillaient!.... Et dans Tombre d^une nuit avancée , lorsque les feux presqu 'éteints des soldats endormis faisaient encore rejaillir quelques rayons de claité sur leurs armes rangées en faisceaux, ces hommes, accoutumés à méditer, réfléchissaient sur le merveilleux de notre expédition, sur les résultats d'une bataille qui pouvait décider du sort de deux empires puissants. Ils comparaient le silence de la nuit au
(1) Elles pouvaient s'élever de part et d'autre de iao/>oo ^ i3o,ooo hommei .
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tumulte du lendemain; dans leur imagination, ils croyaient voir la mort planer sur tant de malheureux , mais Tobscurité qui enveloppait nos destinées ne leur permettait pas de prévoir qui d'entre nous en seraient les victimes. Eux-mêmes , un instant , songeaient à leurs parents , à leur patrie , à leurs amis; llncertitude de les revoir les plongeait dans la mé^ lancoiie. Tout-à-coup , avant le jour , le bruît du tambour se fait entendre, les officiers crient aux a> mes, les soldats les saississent, et tous, rangés eu bataille , n'attendent que le signal du combat. Alon les colonels se plaçant au milieu de leurs régiments, firent battre un ban , et chaque capitaine , entouré de sa compagnie , lut à haute voix la proclamation suivante :
u Soldats! voilà la bataille que vous avez tant deu sirée! Désormais la victoire dépend de vous, elle u nous est nécessaire ; elle nous donnera Tabon- ^ dance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt re- « tour dans la patrie! Conduisez-vous comme à Ausii terlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et u que la postérité la plus reculée cite avec orgueil u votre conduite dans cette journée; que Von dise de tf vous : U était à cette grande bataille sous les murs " de Moskou. «
Chacun demeura pénétré des vérités que renfermaient ces paroles énergiques, et Ton y répondit par des acclamations souvent réitérées. Les uns
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iftaient excités par le désir d^acquérir de la gloire , les autres étaient Éattés par l'espoir des récompenses, mais tons restèrent bien convaincus que Timpérieuse nécessité nous imposait la loi de vaincre ou de mourir. Au sentiment de sa propre conservation se joignent ensuite les idées de devoir, de valeur; elles émeuvent Tame, Tagrandissent , et chacun se figure que ce jour mémorable pourra le placer au rang de ces honunes privilégiés , nés pour exciter Tenvie de leurs contemporains et Tadmiration de la postérité.
Tel était Tesprit de l'armée , lorsqu^à travers un épais brouillard nous vîmes sortir un soleil radieux , qui devait éclairer , pour la dernière fois , un si grand nombre d'entre nous : on raconte qu^à cette vue, Napoléon cria à ceux qui Tentouraient : yoilà le soleil d* Austerlitz ! Uarmée agréa cet heureux présage , et se sentit électrisée par ce glorieux souvenir.
Les grandes manœuvres que faisaient, sur notre extrême droite , les premier et cinquième corps , commandés par le prince d'Eckmiihl, prouvèrent clairement qu'on voulait, avant d'engager le combat, tourner la foret sur laquelle l'ennemi était appuyé ; les armées étaient en présence , les canonniers à leurs pièces , et tous n'attendaient pour agir que le signal convenu. Enfin, le 7 septembre, à six heures précises, un coup de canon, tiré d'une des batteries qu'avait armées le général Sorbier, annonça que
l'affaire était commencée (i) : cent vingt bouches à feu mises en position sur notre extrême droite répondent à ce signal. Le général Pemetti , avec une batterie de trente pièces , se met en tête de la division Gompans, et, longeant les bois, tourne les retranchements de Tennemi. A six heures et demie, le général Compans fut blessé; à sept^ le prince d'Eckmiihl eut son cheval tué sous lui; on le crut mis hors de combat, et déjà le roi de Naples arrivait pour le remplacer.
Le duc d'Elchingen, ayant ce jour-là le corps des Westphaliens sous ses ordres, se mit en mouvement pour attaquer le centre de Farmée russe. Aussitôt que les Polonais eurent été engagés, il marcha en colonnes d'attaque, sous la protection de soixante pièces de canon , que le général Fouché avait mises en batterie la veille. Le général Ledru , après avoir repoussé les tirailleurs russes , aborda la redoute de gauche pendant que les troupes de la division Compans y entraient confondues avec les siennes. L'ennemi voulait la reprendre, mais la division Marchand (vingt-cinquième) s^avança pour soutenir celle du général Ledru , et ses efforts , secondés par la cavalerie légère wurtembergeoise, furent couronnés du plus heureux succès. Il était également appuyé par le corps du général Montbrun , qui chargeait vigoureusement les masses ennemies formées
(i) Voyez le plaa du champ de balaille.
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en carrés tout autour de la grande redoute ; en arriére du centre et en réserve était la cavalerie du comte Latour-MaaiK>UiÇ.
En même temps la drasion Dekons marcha sur Borodino , auquel l'ennemi avait déjà mis le feu ; nos soldats franchirent le ruisseau et parvinrent au village , qu'îk eidevërent k la baïonnette. Oh leur avait donné Tordre de se borner à occuper la position; mais, emportés par cette ardeur si naturelle aux Français , ils finmchirent la rivière de Kologha , et s'emparéient dHm des ponts qui joignait le village au plateau. Le général Plausonne , voulant modérer le courage du ro6^ régiment , courut sur ce point pour l'empêcher d'avancer, et fut atteint d'une balle au milieu du corps. En cette occasion on ne saurait trop célébrer le dévouement du 92®, qui , voyant que le 1 06® s'était aventuré ^ traversa le pont de Borodino , et parvint k ramener ce régiment, qui , sans ce secours , allait être enveloppé.
. Tandis que Padjudant commandant Boisserole nous assurait la conservation de Borodino , la* division Broussier^. traversant la Rologha au-dessous du plateau, parvint à se loger dans un ravin voisin de la grande redoute, d'où l'ennemi faisait un feu horrible. Ce jour4à le vice-roi, outre le commandement de son corps,, avait encore sous ses ordres les divisions Morand et Gérard ( première et troisième du premier corps ) , ainsi que la cavalerie du général Orouchy. Vers les huit heures la division Morap<il 7
qui formait rextreme droite du quatrième coifi, Ait attaquée avec chaleur lorsqu'elle se préparait k marcher sur la redoute , mouvement qui devait être appuyé par celui de la division Gérard.
Le général Morand, en soutenant les efforts des lignes ennemies, détacha sur sa gauche le 3o^ régiment pour s'emparer de la redoute. Cette position , par un prodige de valeur, fut enlevée ; alors noshatteries couronnent les hauteurs , et reprennent Tavantage que celles des Russes avaient eu pendant plus de deux heures. Les parapets , tournés contre noo^ lors de Tattaque, nous devinrent favorables; la bataille était perdue pour Tennemi , quHl ne la croyait 1 que commencée. Partie de son artillerie est prise; le reste est évacué sur ses dernières lignes. Dans cette extrémité, le prince Kutusow ne désespère point du sort de sa patrie : pour la sauver, et soute^ nir une réputation acquise par un demi-siécle de services, il harangue les généraux, ranime les sot dats, et renouvelle le combat, en attaquant ave toutes ses troupes les fortes positions qu'il venait d^ perdre. Trois cents de nos pièces de canon , placée^ sur ces hauteurs, foudroient ces masses, et leur^ soldats vaincus viennent mourir au pied de ces rem-^ parts qu'ils avaient élevés, et qu'ils regardaient comme le boulevart de Moskou, ville sainte et sacrée.
Cependant le 3o* régiment, assailli par cinq lignes d'infanterie I ne put se maintenir dans la redoute
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qu^îl avait occupée; en vain la troisième division^ à peine rangée en bataille^ accourut pour le secourir, il fallut céder devant des forces supérieures. Ce brave rég^iment, conduit par le général Bonnamy, ayant été cerné de toutes parts , fut contraint de se faire jour, et de revenir sans son chef rejoindre sa division, qui, toujours sur le plateau, soutenait, avec celle du général Gérard, le& efforts multipliés des Russes.
Rutusow, encouragé par le succès quil venait d^<d>tenir, avait fait avancer sa réserve pour tenter un dernier coup de fortune : la garde impériale en faisait partie. Avec tous ces secours réunis il attaqua notre centre , sur lequel avait pivoté notre droite ; un moment nous craignîmes d'être enfoncés sur ce point, et de perdre la redoute enlevée Tavant-veille. £n dtfet, les premiers bataillons polonais , après de grands efforts de valeur, étaient parvenus à enlever d'assaut un mamelon qui dominait toute la plaine ; mais, quoique soutenus par d'autres bataillons, il leur fut impos^le de résister à des forces infiniment supérieures. Repoussés de ce mamelon , ils se maintinrent dans un taillis; l'Empereur leur envoya l'ordre de tenir fortement , et de battre la position qulls avaient perdue, avec des pièces de gros calibre. Pendant ce temps le général Dufour, à la tête du iS® léger, défendait les hauteurs qui se trouvaient en avant du village voisin d'une redoute, lorsque le général Priant, suivi du reste de sa divi*
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skm, accomut arec qaatre-vingis pièces de cmon'y et arrêta les cokmnes ennemies, qoi se dnient durant plus de deux heures serrées sous la mitraille^ n'osant pas avancer^ ne voulant pas reculer. Qles étaient dans cette incertitude, dont profita le roi de Kaples pour leur arracher la victoire qoiUles avaient cru tenir; sur-le-champ il donne Toidre à toute la cavalerie de se porter derrière les redoutes; le corps Laiour-Maubourg , qui était en réserve , suivk aussi ce mouvement : le roi , après lui avoir fait dépasser un ravin , le fit charger sur les masses des Russes et dans les escadrons de leurs cuirassiers. Ceux-ci , déconcertés par une manœuvre si hardie , reculent et se dispersent de tons cotés.
Lf prince Eugène saisît cet instant décisif, et vole vers sa droite pour ordonner l'attaque simàkanée de la grande redoute par les première, troiôème et quatorzième divisions, qui combattaient toujours. Les ayant £sût ranger toutes trois en bataille , -ces troupes s'avancèrent avec calme ; ciles approchaient des retranchements ennemis, lorsque tontes les pièces en batterie tirèrent à mitraille, et portèrent dans nos rangs le ravage et la consternation. Nos soldats furent d'abord ébnmlés par cette fatale réception; le vice-roi, qui s'en aperçut, ranima leur courage , en rappelant à chacun des régiments la gloire dont il s'était couvert dans diverses circonstances , disant à l'un : Conservez cette bravoure qui vous a valu le titre (f invincibles , aux autres i
LA MOSKWA. i5i
Songez que votre réputation dépend de cette journée; puis se tournant vers le g^ de Hgnt , il s^ëcria avec émotion : Bnwes soldats y sompenez''Vousquà fFa^ gram vous étiez avec moi lorsque nous enfoni^me% le centre de (ennemi. Par ces paroles , mais encore plus par son exemple , il enflamma à tel point leur valeur, que de toutes parts ce fat un frémissement de îoîe, eitous,m»rchantde nouveau sur la redoute, jurèrent, au nom de llionneur et de la patrie, que ni les balles , ni les boulets , ni les blessures , ne les feraient reculer d^un pas. Ce prince , parcourant la ligne, ordonnait Tattaque avec san^froid, et la dirigeait lui-même en excitant ta division Broussier, tandis que le général Nansouty, à la tête de la première division de grosse cavalerie du général Saint- Germam, chargeait vigouFeusement ce qui se trouvait k droite de la redoute, et balayait la plaine jusqu'au ravin d'un village tn^lé. I^ brigade des carabiniers , aux ordres des généraux Paultre et Ghouard , marcbait également eu télé , enfonçant tout ce qui o^aic lui réskîet. Elle se couvrit de gloire, ainsi que les chasseiirs^ du général Pajol.
Le général Montbrun , à la tête de sa cavalerie ,
venait de terminer ses glorieuses destinées, lors-
quWe brigade de cuirassiers (i) appartenant k ce
même corps reçut Tordre de charger sur sa gauche
tout ce qui se trouverait d'ennemis , et d'aborder la
(0 Voyez le plan du champ de bataille.
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grande redoute qui prenait en flanc toute notre ca-* Valérie. A Finstant cette brigade (i), commandée par le général Gaulaincourt, s'élança sur la redoute^ ^t offrit à nos regards étonnés un spectacle merveilleux; toute cette hauteur qui nous dominait sembla ne plus former qu'une montagne de fer mouvante : Téclat des armes, des casques et des cuirasses^ frappés par les rayons du soleil , se mêlait à l^ flamme des canons qui , de tous côtés, vomissant la mort, donnaient à la redoute la forme d'un v(dcan au milieu d'une armée.
Lf'infanterie ennemie , placée près de là derrière un ravin, fit une décharge si terrible sur nos cuirassiers, qu'elle les obligea de se retirer; nos fantassins prennent leur placé ; ils sont soutenus pair le troisième corps de cavalerie , dont les régiments, commandés par les généraux Lahoussaye, Gbastèl, Thiry etDpmmanget, ainsi que par les colonels Lafond, Briant et Talhouet, sabrent et culbutent tout ce qui est devant eux; les aides-de-camp Carbonel, Turenne, Grammont et Durfort sont blessés à côté du comte Grouchy ; lui-même également ne tarda pas à être atteint d'un éclat d'obus ; mais il oublia que son sang coulait, en voyant que la redoute serait bientôt à nous. Nos troupes , en débordant les retranchements, firent un horrible massacre des
(i) Où se trouvait le 5* régiment faisant partie de la division Wattier.
LÀMOSRWA. i53
Russes, dont tous les efFoits tendaient k nous empéclier de les reprendre.
Le vice-roi et son ëtat-major, malgré le feu ëpouvantabie de l'ennemi , s'avançaient à la tête de la division Broussier, suivie des 7®, 1 3* léger, 21* et 3o*^ régiments , et courant sur la redoute ils entrèrent par la gorge , et massacrèrent sur leurs pièces les canonniers qui les servaient. Kutusow, consterné de cette attaque, fit avancer aussitôt les cuirassiers de la garde noble, pour tâcher de reprendre la position ; c'était ce qu'il avait de meilleur dans sa caySL-^ lerie. Le général Lahoussaye, qui, après la blessure du comte Grouchy et des généraux Ghastel et Douinerc,prit le commandement, accourut en toute hâte; alors le choc entre les cuirassiers russes et nos dragons fut horrible. Le général Thiry et le colonel de Laforce furent blessés; l'on put juger de Tachamement avec lequel on s'était battu , lorsque Vennemi, en abandonnant le champ de bataille, te laissa couvert de morts appartenant aux deux partis. G^est au milieu de cette affreuse mêlée , glorieuse à jamais pour l'état-major du quatrième corps, que fut blessé le jeune Saint-Marcelin de Fonianes : il entra un des premiers dans la redoute, et reçut audessus de la nuque un coup de sabre ; cette blessure lui valut la décoration,, récompense pour lui d'autant plus flatteuse, qu'il l'avait obtenue sur le champ de bataille, et dans un âge où Ton ne fait qu'entrevoir l'espérance de la mériter un jour.
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L'intérieur de la redoute présentait un effrayant tableau ; les cadavres étaient entassés les uns sur les autres , et parmi eux beaucoup de blessés , dont les cris ne pouvaient être entendus ; on voyait des armes de toute espèce éparpillées par terre; les para-* pets à moitié détruits avaient tous leurs créneaux rasés, et Ion ne distinguait plus les embrasures qu'aux canons; mais la plupart des pièces étaient renversées et détachées de leurs affûts brisés. Dans ce désordre , je remarquai le cadavre d'un canonnier russe qui, sur sa boutonnière, avait trois décorations : ce brave semblait respirer encore ; d^une main , il tenait le tronçon d'une épée , et de l'autre serrait étroitement la pièce de canon qu^il avait si bien servie.
Les soldats ennemis chargés de défendre la re<doute périrent plutôt que de se rendre; il ea aurait été de même du général qui la commandait, si l'estime qu'inspira son courage ne lui eût sauvé la vie. Ce respectable militaire avait promis de mourir à son poste , il voulait tenir parole ; resté seul de tous les siens , il se précipita au-devant de nous pour recevoir la mort ; on allait l'égorger , si l'honneur de faire un tel prisonnier n'avait arrêté la cruauté des soldats. Amené devant le vice-roi, il fut reçu avec bonté. Ce prince, voulant honorer la valeur malheureuse, le remit entfe les mains du colonel Asselin, pour le conduire auprès de l'Empereur, qui , durant cette journée mémorable^ était resté constamment
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demèré le centre, attendant avec impatience le résultat du violent combat que le premier corps et les Polonais soutenaient sur notre extrême droite. Le prince d'Eduniihl, en tournant les Russessur ce point, facilita an duc d!Elchiagen les attaques saniglantes et réitérées que fusait le troisième corps pour enfoncer le centre de Pennemi. Bagration , sur sa gauclie, soutint nos e£Ebrts avec opiniâtreté : et, renforcé par les divisions de grenadiers de Strogonow et de Woronsow , fit éprouver d'abord des échecs aux Polonais; mais, lorsque nos progrès vers le centre eurent été décidés, le prince Poniatowski ordonna une nouvelle attaque sur le mamelon dont il avait été chassé; secondée par la cavalerie du général Sébastian!, elle eut un plein succès. Ensuite le duc d'^Ëlchingen , en faisant appuyer notre droite par les W^tphaliens, facilita les moyens non seulement de reprendre TofFensive, que nous avions momentanément perdue de ce côté , mais encore de faire échouer tous les efforts que Tennemi fit pour reprendre les positions. Ce maréchal , liant la division Ledru avec celle des généraux Morand et Gérard, agissait en même temps que le prince Eugène, et , après avoir débordé la gauche des lignes russes, il fit marcher devant lui de nombreuses battcrirs qui portèrent Fépouvante dans les rangs ennemis : tant de bravoure et d'intrépidité nous assurèrent enfin le champ de bataille , et par la suite valurent au duc d'Elchingen un titre glorieux qui rattache sou
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nom à Tune de nos plus mémorables victoires» L'attention dn vice-roi étoit tout entière sur son centre, lorsquHl fut rappelé à sa gauche par na grand mouvement de cavalerie que Tennemi diri^ geait de ce côté. Le général Delzons, qui, dès le matin , avait été menacé par cette cavalerie, forma sa première brigade en carré (i) sur la gauche de . Borodino : plusieurs fois il s'était vu sur le point d'être attaqué; maisTennemi, voyant qu'il ne pouvsdt l'entamer, se porta sur notre extrême gauche, et vint charger brusquement notre cavalerie légère, commandée par le comte Ornano, qu'il mit un instant en désordre; de là il se porta sur les Croates, qui le repoussèrent par un feu de bataillon. Le prince, qui se trouvait non loin de là , se mit au milieu d'un carré formé par le 84*^ (2) , que commandait le colonel Pégot : il se préparait à le faire mouvoir, lorsque les kosaques furent à leur tour ramenés, et prenant la fuite dégagèrent notre gauche ; dès-lors, tout rentra dans le plus grand ordre.
Cependant le vice-roi parcourait la ligne sur toutes les directions, exhortant les généraux et colonels à bien faire leur devoir; leur rappelant que de cette
(i) Voyez le plan du champ de bataille.
(a) C'est ce même régiment qui, dans la campajpie de 1809, ëtant an siège de Gratz, eu Styrie, soutint pendant plosieurt heures un combat acharné contre vingt mille hommes, commandés par le général comte Giulay. Pour célébrer ce beau fait d*armes. Napoléon voulut que ce régiment portât sur son drapeau eetu honorable devise : Un contre dix.
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journée devait dépendre la ^oin du nom français ; allant auprès Je chaque batterie, il faisait avancer les pièces à mesure qu'il voyait plier les Russes, et, bravant tous les dangers, désignait aux canonniers JVndroit où ils devaient tirer. En visitant ainsi tous ces postes périlleux, depuis le commencement de la bataille , son aide-de-camp Maurice Méjan reçut une blessure à la cuisse ; lui-même , ainsi que le général Gifflenga et Técuyer Bellisomi , eurent des chevaux tués sous eux. Ce prince s'étant placé sur le parapet de la grande redoute, avec ses officiers, remarquait, des embrasures , les manœuvres de Tennen^i , ne donnant nulle attention aux boulets qui de tous côtés passaient près de lui. Parmi les personnes de sa suite était le colonel de Bourmont, dont le grand mérite peut seul égaler la rare modestie. Ce colonel, comme plusieurs autres officiers, avait mis pied à terre, lorsque le général Guilleminot ayant laissé tomber un papier, le colonel se baissa pour le ramasser : ce mouvement lui sauva Ja vie, car au même instant un boulet de canon passant au dessus de lui traversa le poitrail de son cbeval.
Quoiqu'on se fât emparé de deux redoutes , néanmoins l'ennemi en avait encore une troisième située sur un autre plateau , séparé par un ravin ; c'est de là qu'établissant des batteries bien servies, il faisait un feu terrible sur nos régiments, dont les uns étaient dans des sentiers couverts, d'autres derrière
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des retranchements. Durant plusieurs heures nom restâmes dans cette inaction , persuades que Kutusow battait en retraite ; Fartillerie seule vomi«s«ût, sur tous les points , la flamme et la mort : cfést alors que fut tuë d'un coup de biscayen le gâi^ml Huanf , commandant la deuxième brigade de lai treizième division : compagnon d'armes du général Plausontte, ils périrent le même jour; unis pendant leur vîef on ne voulut pas les séparer après leur mort^ et tous deux furent enterrés sur le champ de batailie téraoUi de leur valeur.
Depuis plus de dix heures , on soutenait avec intrépidité les attaques de Fennemi; Faction n^était pas encore terminée , et il n'y avait presque pas de division qui n^eût à s'affliger de la mort d'un ou de plu-* sieurs de ses che&. Je m'écarterais de mon sujet d je voulais faire connaître les titres à la gloire de chah cun des généraux qui payèrent de leur sang le succès de cette fameuse journée; mais il en est qui, parleur réputation , appartiennent à l'histoire ; Pintërée qu'inspirent les braves nous oblige, après avoir signalé les exploits de leur vie , de transmette â la postérité les circonstances de leur mort. Parmi ceuxrlà, je citerai le général Auguste Caulaincourt, qui fiU tué en entrant daasî ku grande redoute , à la tête du 5® de cuirassiers; moissonné à la fleur de son âge, il avait assisté à plus de biftaiHes qu'il n'avait d'années. A la valeur du guerrier il unissait Purbanité de l'homme du monde, et brillait de toutes les rares qualités
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i6o LIVRE IV.
infatigable, et méprisant le danger, parcourait le champ de bataille à travers une pluie de mitraille et de boulets; ce feu ne se ralentissait point, et sur le soir il était encore tellement animé qu'on sévit forcé de faire mettre genou en terre à la légion de la Vistule, commandée par le général Glaparède, postée derrière la grande redoute. Nous restâmes plus d'une heure dans cette pénible position, lorsque le prince de Neufchatel , eut avec le vice-roi un entretien qui se prolongea jusque vers la nuit : leur conférence terminée, le prince Eugène expédia différents ordres à ses divisions, et fit cesser le feu. Alors Tennemi fut plus tranquille; il ne tira plus que quelques coups par intervalle, et le silence de sa dernière redoute nous donna la certitude qu'il se retirait par la route de Mojaïsk.
Le temps , qui avait été magnifique durant la journée , vers la nuit devint froid et humide ; Tannée campa sur le champ de bataille, et se logea en partie dans les redoutes qu'elle avait si glorieusement enlevées. Ce bivac fut cruel ; hommes et chevaux n'avaient rien à manger, et le manque de bois nous faisait éprouver toute la rigueur d'une nuit pluvieuse et glaciale (i).
Le lendemain ( 8 septembre ), de très bonne heure, nous eûmes la certitude que ce qu'on avait prédit la veille était effectivement arrivé : l'ennemi voyant
(i) Au mois de septembre il fait aussi froid ici qu'tn décemhrt en Moravie, (XVm« Bulletin. )
LA MOSRWA. i6i
l^audace avec laquelle nous lui aidons enlevé ses re-* doutes, désespéra de sa position, et pendant la nuit se décida à l'évacuer. En parcourant le plateau sur lequel on avait combattu , nous pûmes juger de rim-^ mensité des pertes qu'avaient faites les Russes; sur nue étendue d'environ une lieue carrée , la terre était couverte de morts et de blessés ; on voyait même des endroits où des éclats d'obus, en brisant une pièce, avaient renversé à-la-fois les hommes et les chevaux. De pareils coups, souvent répétés, firent un tel ravage , qu'on voyait sur cette plaine des monceaux de cadavres; le peu d'espace ou il n'y en avait pas était rempli par des débris d'armes , de lances 9 de casques ou de cuirasses, ou bien par des biscayens aussi nombreux que des gréions après un violent orage. Le plus effrayant à voir tétait Tiutérieur des ravins : presque tous les blessés, par un instinct naturel, s'y étaient traînés pour éviter de nouveaux coups ; là ces malheureux , entassés l'un sur l'autre, privés de secours et nageant dans leur sang^, poussaient des gémissements horribles ; invoquant à grands cris la mort, ils nous la demandaient pour mettre un terthe à leur affreux supplice; Les ambulances étant insuffisantes, notre stérile pitié se bornait à déplorer des maux inséparables d^une guerre si atroce.
Tandis que la cavalerie poursuivait Tennemi, le ^ce-roi ordonna à ses ingénieurs de démolir la redoute; tout faisait présumer qu'on resterait encore
i62 LIVRE IV.
un jour sur le champ de bataille : déjà le prince vmt ordonné à sa maison de sVtablir dans Tëglise de Boi> rodino , unique bâtiment échappé à la destructioii générale ; mais elle était remplie de blessés que lei chirurgiens s'occupaient à amputer. Ses équipages voulurent alors se loger dans un village voisin, situé sur la rive gauche de la Kologha ; ils étaient sur le point d'entrer dans le château , lorsque des partis de kosaques les obligèrent à revenir précipitamment.
Sur ces entrefaites, le vice-roi ayant appris que la quinzième division, de retour de Witepsk, était enfin réunie à son corps d'armée, reçut Tordre de se porter en avant. Arrivés au village au-dessus duquelétait la redoute abandonnée par Tennemi, nons laissâmes à droite la grande route de Mojaïsk , quesuivirent les corps du centre , et longeâmes la. Kologha. Pans cette marche , nous nous convain-' quîmes de l'impossibilité qu'il y aurait eu , la veille^ de tourner de ce côté la position des Russes ; non. seulement ils avaient vers ce point des camps der réserve, mais epcore plusieurs redoutes masquées le long de la rivière ; à dçpni-lieue en-deçà du villagcr de Krasnoé , nous ei^ trouvâmes eficore quatre gran-" des de forme carrée, qui couvraient Mojaïsl^, et l'extrême droite du camp retranclu^ de Borodmo.
Eu quittant le champ de bataille, nous y laissât mes, pour le garder , un détachement formé de tous les sold4ts isolés qu'on put ramasser, et dont oq donna le commandement au colonel de Bourmont.
LA MOSRWA. irj:{
Cette ingrate missioD fat remplie avec zèle par cet officier, qui, après avoir hdt détruire les travaux de Yennemij revint quelques jours après nous rejoindre. Durant ce temps, il vécut au milieu des morts et deê mourants , avec Tobligation d'aller chercher des vivres à plus de cinq lieues aux environs.
Le château de Krasnoé, ainsi que le villa{j;e de ce nom, où notre corps s'arrêta, étaient situés auprès de laMoskwa. Le jour suivant ( 9 septembre ) , nous traversâmes cette rivière, et par sa rive {][auche feignîmes de vouloir marcher sur Mojaïsk ; mais le vice-roi et son escorte s'avancèrent seulement jusqu'aux faubourgs; de là nous vîmes brûler quelques bâtiments de cette malheureuse ville dont tous les habitants s'étaient enfuis; nos dragons, en parcourant les maisons placées en-deçà de la rivière , ramassèrent des prisonniers. Plusieurs batteries établies sur une hauteur située derrière Mojaïsk nous prouvèrent que nous en étions les maîtres. On nous apprit effectivement que Napoléon s'en était emparé à la suite d'un combat glorieux, et que Tennemi , en saccageant la ville, ne l'avait abandonnée qu'après l'avoir l>ien défendue, laissant les places et les rues remplies de morts et de blessés.
Notre état-major observait les environs de Mojaïsk, tandis que les troupes prenant à gauche suivirent la grande route à travers les bois ; nous traversâmes un village appelé Védenskoé , séjour
agréable , où était un château dont l'ameublement
i64 LIVRE IV.
répondait à la beauté de Textërieur; dans rinstant^ tout fut bouleversé , et Ton ne profita de rien , si ce n'est de quelques milliers de bouteilles de vin dont s'emparèrent les soldats.
En poursuivant notre route au milieu des bron^ sailles, on arriva à un gros village appelé Vrouinkovo , où Ton nous dit que devait s^arréter le quartier-général. De là nous aperçûmes de jolies maisons , et quatre clochers construits symétriquement. On allait s'établir dans Vrouinkovo, où semblait régner l'abondance , si l'on n'eût annoncé que notre corps devait se diriger vers la ville dont on apercevait distinctement les clochers, et qa^on appelait Rouza. Bientôt après , nous vîmes quantité de paysans , ayant avec eux des voithres attelées et chargées de tout ce qu'ils pouvaient avoir de plus précieux. Un spectacle aussi nouveau excitait notre étonnement ; je m'informai auprès du colonel Asselin pourquoi ces paysans se trouvaient ainsi réunis, et voici ce qu'il me répondit :
u A mesure que nos armées se sont avancées dans «l'intérieur de la Russie, l'empereur Alexandre, u pour seconder les intentions de la noblesse , a u voulu , à l'imitation de l'Espagne , faire de cette « guerre une guerre nationale. D'après ce système, u les nobles et les prêtres des villages, ont, par leur « argent et leurs discours , engagé les paysans qui « étaient sous leur dépendance à se soulever contre « nous. De tous les districts qui ont adhéré à ce
LA MOSRWA. if>5
« projet de dëfense, celui Jefiouza sW montré le «c plus ardeoc à Vexécuter. J^ population entière, <c animée par le seigneur, qui était le chef de Pinsur- « recdon, s'était organisée militairement, et se dls- « posait à joindre Tarmée russe aussitôt quMle en «f recevrait Tordre.
tt Rouza se trouvant situé à cinq ou six lieues de «la {grande route, les habitants avaient conçu Testf poir que nous ne passerions point dans leur ville ; « dans cette persuasion , ils vivaient tranquilles. u Quelle a été leur surprise, ou plutôt leur terreur, u reprit le colonel Asselin, lorsque, envoyé par le « prince , je me suis présenté devant Rouza avec des tf chasseurs bavarois! vous eussiez vu alors tous les « paysans épouvantés sortir de leurs maisons , atteler tt leurs chevaux à des voitures , et , les chassant dett vant eux, s'^enfuir avec précipitation.
« Cependant les hommes qui avaient été désignés
u pour laire partie de Vinsurrection , armés de pieux ,
u de lances ou de faux , à la voix de leur seigneur,
«se rassemblèrent sur la place, et dans Finstant
« s'avancèrent vers nous; mais cette populace timide
«ne put résister à quelques soldats accoutumés à
« combattre^ elle prit aussitôt la fuite. Le seigneur
« seul montra plus de fermeté ; il nous attendit sur
a la place , et, armé d'un poignard , il menaçait tous
«ceux qui le sommaient de se rendre. Comment
fifourrai-je survivre au déshonneur de ma patrie?
«feriait-il en écumant de rage; nous n avons plus
i66 LIVRE IV.
u d'autels; notre empire est flétri! ArrojchezHfirm (a
« vie y elle m est odieuse On voulut le calmer, et
« lui enlever son poignard; mais, devenu jplus fîi-' u rieux, il en frappa plusieurs de nos soldats, qui, » n'écoutant alors que la vengeance, le percèrent de u leurs baïonnettes.
<c Cette action était à peine terminée , que notre u avant-garde entra dans Rouza. Sur mon récit, u continua le colonel , elle courut sur4e^liamp à la a poursuite des paysans qui s'étaient sauvés avec tous a leurs effets et leurs bestiaux ; on ne tarda pas à « les atteindre , et ceux que vous voyez ici font par- « tie des fuyards; mais entrez dans la ville, ajouta- « t-ril 9 et vous en verrez bien davantage, n
A mesure que nous approchions, on rencontroic quantité de petites voitures que ramenaient nos car valiers ; elles étaient chargées d'enfants et de vieilr lards infirmes; le cœur était navré de douleur en pensant que bientôt on allait se partager ces charrettes et ces chevaux qui faisaient toute la fortàne de ces famiUes désolées.
Nous entrâmes enfin dans Rouza, et continuâmes à voir, jusqu'au milieu de la place, une foule de soldats qui pillaient les maisons, sans écouter les cris de ceux à qui elles appartenaient, ni les larmes d'une mère qui, pour attendrir les vainqueurs, montrait ses enfants à genoux; les mains jointes et le visage en pleurs, ces innocentes créatures demandaient seulement qu'on leur laissât la vie. Cette ar»
LA. MOSILWA. ,67
deur du pillage était légitime pour quelques uns quî, mourant de &jin, ne ciercbaieut qu'à se procurer des alimfflCs; beaucoup d'autres, sous ce prétexte, saccag^eaient tout et dérobaient jusqu'aux bardes dont se couvraient les femmes et les enfants.
Le vice-roi, arrivé* depuis quelques heures à Rouza avec son état-major seulement, avait laissé, entre la ville et Vrouinkovo , les divisions d'infanterie , ainsi que la garde royale, qui , ce jour-là, campait en arrière de nous. Chacun, enchanté de se trouver dans un bourg aussi agréable que Rouza, se livrait à la sécurité, ou plutôt au désordre qu'engendre l'abondance après de longues privations, lorsque tont-à-coup quelques chevau- légers bavarois, envoyés en reconnaissance , revinrent liride abattue nous annoncer que les kosaques, marchant par escadrons, s'avançaient vers la ville. Qu'on juge de la sensation que produisit cette nouvelle; la tranquillité dont nous jouissions, opposée à l'imminence du danger, fut pour nous un passage subit de la joie à la plas vive inquiétude. Les hosaques sont ici! s'écriait-on. Les tH>ilà qui arrivent ! racontait un autre tout efEaré. Quavons^nous à leur opposer? se demandait-on les uns aux autres. Rien, si ce nest quelques misérables soldats venus ici pour piller les paysans. Cependant c'était là notre unique ressource. Aussitôt on les rassembla sur la place, et il ne s'en trouva guère qu'une soixantaine, dont la moitié était sans armes.
i68 LIVRE IV.
Le Tice-roi, instruit de ce qui causait cette aleite^ monte à cheval, et ordonne à ses officiers de le sm- ▼re. Quelle fut notre surprise quand , au lieu de trouver plusieurs escadrons , nous n^apercûmes qu^une douzaine de cavaliers , tellement éloignes qu^on pouvait à peine les distinguer ! Les chasseurs bavarois que nous avions avec nous s'avancèrent pour les reconnaître , et rapportèrent qu^efifectivement citaient des kosaques. Diaprés leur pettt nombre et leur marche timide , il était facile dé voir qu'ik n'entreprendraient rien de bien dangereux!
Ces kosaques pouvaient avoir été détachés' par un corps considérable, et la prudence conseilla au prince de confirmer Tordre déjà donné de faire avancer des troupes; mais il le modifia, se bornant à ne faire venir que deux bataillons , au lieu de toute la treizième division qu'il avait d'abord demandée. Ces deux bataillons , campés en avant de Rouza , dissipèrent nos craintes. Alors chacun rentra dans ses logements, où une table bien servie et des vins exquis nous firent oubUer l'alarme survenue vers la fin du jour. Le lendemain , nous demeurâmes à Rouza. Le vice-roi jNrofita de c^ -repos pour foire rédiger par le général Guilleminot, son chef d'état*major , un rapport très circonstancié de la fameuse journée du 7 septembre, où le quatrième corps s'était particulièrement distingué.
Tandis que les treizième et quatorzième divisions exposaient à l'Empereur les titres qu'elles avaient à
LA MOSRWA. 169
^ bienveillance, la quinzième division , non moins éprouvée que les ancres, mais privée de llionneiir de comJbattre â la bataille de la Moskwa, pouvait aussi revendiquer quelques récompenses en faveur des souffrances sans nombre qu^elle avait éprouvées Jurant son expédition sur Witepsk. Cette division , continuellement en marche dans des prairies fangeuses, des villages déserts ou saccagés, était toujours restée au bivac sans vivres, et faisant des courses pénibles pour atteindre Tennemi qui fuyait en la voyant. Durant près de vingt jours , elle ne fit que parcourir les campagnes que nous avions ravagées; accablée par la disette, les fatigues et les maladies, cette malheureuse division, digne, ainsi que son chef, d^nne meilleure destinée, ne put arriver vers Borodino que le lendemain de la bataille : sa lassitude, et sur-tout ses grandes pertes, obligèrent le vice-roi à la laisser en réserve ; c'était la plus haute marque d^estime que le prince pût lui accorder, que de la confondre avec les braves de la garde royale, dont la plupart étaient sortis de cette division.
En partant de Rouza , il fut décidé qu on garderait cette position, d^autant plus importante qu'il s'y trouvait encore des vivres en abondance, et qu'une espèce de château, placé sur un mamelon, entoure de larges fossés, pouvait servir de refuge à la garnison, et la mettre à l'abri d'un coup de main. Cet honorable commandement fut donné au capitaine
«ie»^anair smn-. 3BfUT :aiizxrTiIii& jraiiipi wm m« mener. sr<?c .e^ns- Knims ^ levas^ ^sicm, dans l^ffiBiaaes- nmcs- -fkfetçne^a^ -ie !iiitEi? rame.
fiML !a. :rnii:»iiaH . nu -merre le» ânes . ce snr-fCMit
jnmif^ 7iilca>. iiirau ^nçaçr le» J[eii& Jr ht caM|>i" . jne A œ- piiim ^ umer Lear» iksneme»^ chhimkss ■fne le pîila^e ie» ^«iàaffr etaic piiimn^i |Hr Fëut ^xaiosumioik mi oqu^ izottviiiiib> le» villag^; ibù les r^iTc» vuih&ae» «ie UcKtkoa ne iuoc psint méfaMàm eam le» paurticuiief» ie cède <":nwnrir : des ctoiait la. propn«Ke dcs^ i«igneur»« ietdbre» i iiiu mmbi ; ef lem» paysans iuissi àoiuiu»« aussi esdaeves^lKcenx «ia Duéper ei dn. Vol^^ abeisfiaûnt aix mArs de leur» maître», qui^ ^ïQh» peine de moct^ levr avùett recommaade de 6ur .s aocre appRHrfae^ et ^caieiTer ou de catiker daii» le» boi» touL ce cpù pocvah nous êcie utile.
3k»u» reconjiiiine» TexeiradQa de cette ftfaie mesure en entrant dan» le village d^JkpakdblduNuna : les maison» étaient déserte»^ le châiraK abaadonnë ; le» meuble» bri»«» et le» proviâmn» gaspittëes ofâraienc rimage d'une dt^iadon sao» esemple; ions ce» ravagées non» montrèrent à quelles extrëmitës peut se porter un peuple lorsqu^il est assez gfaad pour préférer son indépendance à ses rîckesse&
Auprès de Karinskoé, YiUage situé à iKoitîë cke-* min de Zwenighorod où nous devions aller » on si-
gnala les kosaques. Selon leur coutume , ils ne tinrent point devani notre avant-^;arde , et se bornèrent à nous observer en parcourant une coUine parallèle à la grande route. Du sommet de cette coUine , et à travers des bouleaux épais , s^ëlevaient les murs gri» sacres et les clocbers d^une antique abbaye. Au pied du mont était la petite ville de Zwenigborod , construite au bord de la Moskwa. C Vst sur ce point que les kosaques se réunirent , et , formant plusieurs groupes, tiraillèrent pendant quelque temps avec nos voltigeurs ; peu-à-peu on les délogea des embuscades qu'ils avaient choisies, et nous campâmes autour de Zwenigborod.
L'abbaye, placée au-dessus de cette petite ville , domine le cours de la Moskwa. Ses murs crénelés, bauts de plus de vingt pieds, et larges de cinq à six, sont aux quatre coins flanqués de grosses tours ayant toutes des embrasures. Cet édifice, construit au treizième ou quatorzième siècle , rappelle le temps où les Moskowites, pleins de vénération pour leurs prêtres, souiFraient que Tautorité sacerdotale surpassât celle des nobles, et que le czar,dans les jours de cérémonie, marcbât devant le patriarche de Moskou , en tenant la bride de son cheval ; mais ces moines, si puissants et si redoutables avant Pierre I*', furent ramenés à la simplicité des apôtres , lorsque ce grand monarque , en fondant son empire , eut confisqué leurs biens et diminué leur nombre.
Pour se faire une idée des changements qu'avait
opërës cette réforme , il suffisait d^entrer dans Vàh baye de Zwenighorod. A la vue de ces hautes tours et de ces larges murailles , nous crûmes que Tinté* rieur renfermait des bâtiments spacieux et commcH des , et qu^on trouverait chez ces religieux l'abon-* dance accoutumée de toutes les abbayes richement dotées. Une porte en fer, fortement barricadée, nous confirma dans la persuasion où nous étions, que ce couvent possédait de grands approvisionnements. On se disposait à en forcer Tentrée, quand un vieil-* lard , dont la longue barbe était blanche comme sa robe , vint nous ouvrir. Aussitôt on lui demanda de nous conduire vers le supérieur du couvent. En entrant dans la cour, nous fûmes bien surpris de voir que ce vaste édifice ne répondait point à la haute idée qu'on sVn était formée, et que le guide, au lieu de nous introduire dans les appartements du supérieur , nous conduisit dans une petite chapelle où se trouvaient quatre religieux prosternés au pied d'un autel construit à la manière des Grecs. En approchant d'eux, ces vénérables vieillards embrassèrent nos genoux, nous suppliant, au nom du Dieu qu'ils adoraient, de faire respecter leur église et les tombeaux de quelques évéques dont ils étaient les fidèles gardiens. « A notre misère, firent*ils répondre « par un interprète, vous pouvez juger que nous n'aie vons point de trésors cachés, et nos aliments sont a si grossiers, que beaucoup de vos soldats dédaigneu raient d'en manger. Nous n'avons . d'autres biens
IMOSROU. 175
u que nos reliques et nos autels , reuillez les respeo <c ter par déférence pour ooore religion si semblable « à la votre ». On le leur promit, et cette assurance fut conGrmée par l'arrivée du prince vice-roi, qui, en se log^eant dans cette abbaye , préserva Féglise et le couvent du pillage dont ils étaient menacés.
Pendant que cet asile, autrefois si tranquille, était eu proie au tumulte inévitable dans de pareilles ciPo constances, j'aperçus un des pieux cénobites, qui, pour s'y dérober, allait se réfugier dans une cellule dont l'austère simplicité la mettait à l'abri de nos recherches. Ce religieux , sensible à mes bons procédés, voulut m'en récompenser en m'avouant qu'il parlait fraoçais, et qu'il aurait du plaisir à s'entretenir avec moi. Touché de sa franchise, j'en profitai pour m'instniire , par sa conversation , de tout ce qui pouvait avoir rapport à l'esprit public et au carac^ tère d'une nation dont nous avions conquis plus de deux cent cinquante lieues de pays , sans pouvoir la connaître. Lorsque je lui parlai de Moskou , il nie dit que c^était sa patrie, et je m'aperçus que de profonds soupirs interrompaient ses paroles. A sa douleur muette, je compris qu'il gémissait sur lis malheurs auxquels cette capitale allait être expo-i sée. Je m'en affligeais avec lui ; mais enfin, curieux de savoir par moi-même ce qui s'y passait au moment où nous étions sur le point d'y eritrer, je me hasardai à lui en demander des nouvelles.
tt Les Français ont envahi avec de grandes forces
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MOSROU. 1^7
«( ^eutiinients : il se Batte encore de pouvoir armer
« la nation contre les grands : vains efforts! he peu-
<i pie, par reiigion , est soumis à ses maîtres, et son
^ espnt y lorsqu'il est bien dirigé , est susceptible
M d'enfanter des prodiges ; il ne croira point aux
« trompeuses promesses de celui qui brûle ses cbau-*
tr mières, égorge ses enfants, dévaste nos contrées,
%i 61 renverse nos autels. D'ailleurs, l'Europe entière
« n'a-t-elle pas sous les yeux des exemples frappants
« de sa perfidie? N'est-il pas le fléau de l'Allemagne',
« dont il se dit le protecteur? L'Espagne, pour avoir
tf cru à sa sincère alliance , est en proie aux plus
«vives douleurs! Le pontife qui l'a couronné, et
« qui, de simple citoyen en a fait le premier mp-
«narque du monde, pour prix de ce brillant dia-
« dême, qu'a-t-il reçu? une dure captivité! Et votre
« patrie , qui , des excès démocratiques est passée
il volontairement sous le joug du despotisme, quelle
a récompense redre-t-elle de sa soumission ? Sans
(c cesse de nouveaux impôts pour salarier des cour-
V tissuas, ou pour satisfaire au luxe d'une famille in-
u satiable de plaisirs. Outre cela, vous avez des pros-
« criptions sans nombre , des exécutions secrètes ;
u on enchaîne même vos pensées ; des générations
« entières sont dévorées ; enfin vos mères aujour-
« d'hui se voient réduites à déplorer leur fécondité.
«Voilà, me dit ce respectable vieillard, la position
« où vous a placés votre tyran , tyran d'autant plus
tt^ain et d'autant plus odieux, qu'élevé dans une
la
;•: «. ■AS' i^
.•■. - tj
j8o livre V.
ules sacrifices; dès qu'on eut fait, en présence du ¥ gouverneur en chef de Moskou, lecture da mani-* M feste de S. M. I. , qui appelle tout le monde en <r général, et chacun en particulier, à la défense de u la patrie , contre un ennemi qui , [astuce dans le tt cœur et la séduction sur les lèvres y apporte des fers » et des chaînes étemelles à la Russie; Tillustre posli térité des Pojarsky, animée du zélé le plus ardent, <i témoigna son empressement ^ans bornes à faire le a sacrifice de ses biens, et même de sa vie;' afin de u le prouver, elle résolut de lever dans le gouveme- » ment de Moskou , pour former une force armée tf intérieure , dix hommes sur cent , de les armer u comme on le pourrait, et de leur fournir Iliabilleit ment et les vivres. Après quoi, le manifeste fut u pareillement lu dans rassemblée des marchands ; i( ce corps, animé du zélé général, décida qu^il seu ratt prélevé sur tous ses membres une somme u proportionnée au capital de chacun d'eux, pour u subvenir aux frais de Tarmement intérieur. Non n contents de cela, la majeure partie du même corps u témoigna aussitôt le désir de faire encore des sau crifices particuliers ^ et demanda la permission tf d'ouvrir, à cet effet, une souscription volontaire t< avant de se séparer. On y procéda sans délai, et y en moins d'une heure, la somme souscrite passa M un million et demi de roubles (i).
(i) Environ six millioni.
i82 LIVRE V.
H tement en termes inspirés par la sagesse dlleu même , termes qui furent accompagnés de;^ . eyu clamations générales : Nous somnèes prêts à saôrh «fier à notre père, non seulement noire Jbriune, a mais encore notre vie. Voilà les paroles des de^ « cendants de Timmortel Minin. Le spectacle de. <k cette matinée demanderait la plume d'an nouveau « Tacite^ et le pinceau d'un second ApeUe : specta-^ u cle qai offrait pour tableau , le inonarqiie,1ie père « de la patrie , radieux de bonté, recerant de ses en- «fants, serrés autour de lui, les sacrifices quHls .K viennent faire sur Tautel de la patrie.* '
« Puisse tout cela venir à la connaissance de notre tt ennemi ! de cet bomme oi^eilleux qui se joue dn XI sort de ses sujets : puisse-t-ril rapprendre et ffànir { « Nous marchons tous contre lui ; noios sotnnkesi u guidés par la religion , par un amour fidèle pour (< notre souverain et notre patrie. Nous périrons 4( tous ensemble , ou nous serons victorieuit. »
Après I4 lecture de cette lettre, le respectaMe ee^ clésiastique m'annonça que rarchimandrite Piaton , métropolitain de Moskou, quoique dans un âge avancé et languissant, veillait encore en esprit et dans la prière pour le salut du souverain et deUBm^ pire 9 et qu'il venait d'envoyer à S* M. i. la précieuse image de saint Serge, évéquc de Radouègne. Le Monarque, ajoutait-il, en aeceptmt ceœ relique sacrée, en a fait don à la force armée de Moskou, espérant qu'elle serait garantie par la protection de ee
MOSKOt. i83
samt, >d(mtla bënëdictron prépara jadr s le victorieux Dmitri Douskdi sa combat contre ' le cruel Marnai.
Voici jkr lettre de son éminence Platon , datée de Tabbayerfe IVoïtsa^i), 26 jnîH« :
fc La vilSk de M oskou , la première capitale de ir rfmpire de )a nouvelVe Jérusalem, reçoit son « Christ comme une mère dans les bras de ses fils u zélés, et, à travers te broaiUard qui sVIé\'e, pre- « voyant la gtoire brillante de sa puissance, elTe « chante dans ses transports : Hosanna , béni soit ce- « lui qui arrive ! Que Parrogant , l'effronté Coh'ath a apporte, des limites de la France, l'effroi mortel u aux confins de la Russie ! La pacifique reii{}ion , <i cette fronde dtr David nrsse, abattra soudain la tête » de son sangu^aîre orgneit. Cette image de saint « Serge, antique défenseur dit- bonheur de notre pa- 4^ trie , est offerte à Votre Majesté Impériale. »
Surpris (Ftme coutume si éloignée des nôtres , j,e demandai s'il était vrai que Tempereur Alexandre eût donné cette bannière à ses soldats. » JVn suis si « cenam, ajmiui le cinolÀtey^ qu'en douter serait un i< sacariiége ;; lés nouvelles de Moskou nous ont an- " nonce que Pévéque Augustin, vicaire de cette capî- « tafc , ayaïit réuni (a) toutes les troupes qui se « trouvaient dans la ville , chanta un Te Deum , et , a en leur remeitam Fimage de saint Serge , prononça
. (f } OlistaMe^ fU MoikQ» d «immhhi quinoe lieves. (a) SanMdi j8 fioùt; oa 3o aaût, selon notre calendrier, qui , comme on suit , anticipe de douze jours sur celui dés- Russes.
i84 LIVRE V.
it un discours qui arracha des larmes à tous les anu diteurs. Nous-mêmes, ajouta-t-il, avons vu passer u sous les murs de cette abbaye , les milices allant à i< la bataille de la Moskwa : pleines de vénération i( pour cet étendard sacré, elles marchaient au coniu bat en vrais soldats chrétiens, dévoués à leur relief gion , à leur patrie et à leur prince. Ces sentiments « étaient peints sur tous les visages : la joie céleste u de combattre Tennemi brillait dans leurs yeux eu- « flammés; chaque guerrier, qùoiqu^il ne fît qu^eu^ " trer au service, brûlant de la valeur des vieux sol- «.dats, témoignait une soumission illimitée à ses « chefs , et observait la discipline , qui est le devoir « et le signe çertaiu d'un bon militaire. Le peuple (< des campagnes, en les voyant passer, implorait , u du fond du cœur, la protection du ciel sur ces bra- « ves , sortant de Fancienne capitale . de la Russie y « elle qui, avec ses seules forces, terrassa les insoi* lents ennemis venus jadis, dans leur aveuglement» u pour s'en emparer çt la détruire,
» Hélas ! la fortune n'a point favpn^é leur cou-- « rage ; vous les avez vaincus à Borodino, et depuis « ce jour la consternation est répandue dans toutes « ces contrées; .les routes sont couvertes de fugitifs it qui yqut chercher un asile sur les frontières de «.l'Asie; nous seuls sommes restés, mais vous devez " juger quel a été notre effroi , lorsque hier , aux « approches de la nuit , votre arrivée nous a été an- « noncée par lé feu 4e vos bivac$, qui couvraient les
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a collmes voisines, et suMontpar rÎDceixtie des u villages , dont les ûammes de toutes parts c^ciai- M raient Vborizon. »
BempU d'ëitonnement sur les choses extraordinaires que m'avait contées ce l)on vieillard , j'étais plein de respect pour une nation si grande dans ses malheurs , et je disais en moi-même : u II est « invincible le peuple qui, ferme dans sa morale, ne « se laisse point abattre à la vue du danger, et qui u fait dépendre son eustence de la conservation de u ses mœurs ! »
Le lendemain , nous quittâmes cette abbaye. Kn mVIoignant je jetai un regard en arrière, 'et vi« les premiers rayons du soleil naissant colorer le sommet de ces hautes murailles construites pour être f asile de la paix -, et qui , après notre départ , devinrent un lieu de tumulte et de désordre. Je me livrais à ces pénibles pensées , et, prenant la route parallèle à la Moskwa, je m^aperrus que devant Zwenighorod on avait fait construire des ponts sur la rivière, pour communiquer avec la (Jrande- Armée , qui marchait sur Moskou par la rive opposée.
Nous avancions toujours, lorsque les kosaqucs parurent de nouveau, manœuvrant de la même manière que la veille. Au-dessous d'Aksinino, ils voulurent un instant arrêter les chevau-légers bavarois ; Ayant eii quelques hommes blessés, ils s'enfuirent, et se retirèrent de l'autre côté de la rivière, que nous
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traversâmes au-dessous dm village de Spaskoé ; sv ce point, la Moskwa ëtant peu profonde, les hommes et les chevaux la passèrent à gaé £ftcile^ ment. Les kosaques, qui nous attendaient à Fealiée d^un bois, se dispersèrent, en voyant qu'on avait franchi la barrière qui les séparait de nous. De là on continua à marcher jusqu'aux maisons de la post» de Buzsuevo.
Le jour suivant f i4 scfptembre), empressés d'ai^ river àMoskou, nous partîmes de bonne heure, et^ trouvâmes des villages déserts; vers notre gauche étaient , sur les bords de la Moskwa , plnneurs châteaux magnifiques que les Tariares saccageaient, pour nous priver des commodBtés que ces Ueux pouvaient nous oKrir ;. la récolte, prête à êtvecmiUie,. avait été foulée ou mang;ée par les chevaux, et \es meules de foînqui couvraient les campagnes, étant livrées aux flammes , répandaient dans^ les airs une 4paisse fumée. Arrivés auprès du village de Tscfaé* repkova , le vîce-roî se porta sur une hauteur et exa^ mina long-temps si Ton voyait la viUe de Moskou , objet de tous nos vœux, puisqu^on la regardait comme la fin de nos fatigues et le terme de notre expédition ; plusieurs collines la détolbanent encore à nos regards ; nous n'aperçûmes qne des touiiiil- Ions de poussière, qui, parallèles à. notre route, in^ diquaient la marche que suivait la Orande»Acniée. Quelques coups de canon ^ tirés dans le lointain et à de longs intervalles, nous firent juger que aos-
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troupes approchaient Ae Moèkon sans ëprouver beaucoup de résistance.
En descendant de cette hauteur, nous entendîmes des cris épouTantabies : c'étaient plusieurs pulsks de kosaqoes sortis d'un bms voisin , et qui , en changemt nos chasseurs à leur manière accoutumée, voulaient arrêter notre avant-^rde. Nos braves , loin d'être intimidés par cette attaque inattendue, reçurent avec oouni^ tes vains efforts que faisait une horde impuissante pour retarder notre entrée dans la capitale de la Russie. Ces efforts d'une valeur désespérée furent en effet les derniers , et les kosaques , battus et dispersés, se virent contraints de fuir sous les mnn du Kremlin , comme ils l'avaient fait sur les hords de la Rologha.
On distinguait de loin et à travers la poussière de longues c<4onnes de cavalerie ennemie, marchant toutes sur Moskou , et toutes se retirant avec ordre derrière cemviHe à mesure que nous en ap» prochions. Ce mouvement de retraite dura toute la matinée. Pendant qu'on était occupé à construire un pont pour traverser la Moskwa, l'état-major, vers les ornée heures, s'étaMit sur une haute colKne , d'où nous aperçûmes, par un temps superhe, un millier de clochers dorés et arrondis, q^ui, brillant des rayons du solril, ressiemblaient de loin à autant de globes lumînen. Il était de ces globes qui, posés SUT lé sommet d'une colonne ou d'im obélisque, avaient la forme d*un apostat suspendu dans lc«
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airs. Nous fûmes transportes dVtonnement à la vue d'un si beau coup-d'œil , devenu plus séduisant encore par le souvenir des tristes objets dont nous avions été témoins : aucun de nous ne put concentrer sa joie, et par un mouvement spontané, nous criâmes tous Jlfo^ilîou/ Moskou! A ce nom tant désiré, on courut en foule sur la colline, et chacun , en faisant des remarques de son côté, découvrait à tout moment des merveilles nouvelles. L'un admirait un magnifique château placé sur notre gauche^ et dont Tarchitecture élégante nous i:appelait celle des orientaux; un autre portait son attention sur un palais, sur un temple; mais tous étaient frappés du superbe tableau que présentait cette grande ville , située au milieu d'une plaine fertile. La Moskwa coule à travers de riantes prairies ; après avoir fécondé les campagnes, cette rivière passe au milieu de la capitale, et sépare un groupe immense de maisons en bois, en pierre , en briques, construites dans un style où se mêle à -la -fois le gothique avec le moderne , et où Ton trouve réunis les différents genres d^architecture particuliers à ■ chaque nation. Les murs , différemment colorés, les coupoles dorées ou couvertes en plomb et en ardoises , répandaient la plus piquante variété, tandis que les terralsses des palais , les obélisques des portes de la ville, et surtout les clochers , construits en forme de minaqrets, offraient à nos yeux et^.en réalité une de ces cUés fameuses d'Asie, que, jusqu'aloi^, nous ciroyioBS
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ii^avoîr existé que dans la riche imaginatioii des poètes arabes.
On étsdt à contempler une aussi belle vue , lorsqu'à travers des sentiers détournés , un homme bien veto venant de Moskou , s^avança vers nous ; aussitôt on court à lui , et déjà nos esprits soupçonneux songeaient à lui faire payer cher son indiscrète curiosité ; mais le calme avec lequel il nous aborda , la facilité avec laquelle il parlait notre langue, et sur-toùt rimpatience où Ton était d'avoir des nouvelles, firent que chacun Técouta avec plaisir et intérêt.
« Je ne viens point ici , nous dit-il, pour observer M vos manœuvres, ni pour vous donner de fausses « informations ; je suis un malheureux marchand , M étranger à toutes les affaires de la guerre , et,quoi- ^ que j'en sois la victime, je n'ai jamais cherché les M motifs qui ont forcé nos souverains à Tentrepren- « dre. Aujourd'hui , à midi , votre Empereur est <t entré dans Moskou, à la tête de ses invincibles di légions , après avoir reçu du général russe , comu mandant l'arriére-garde , un parlementaire , pour « lé supplier d'épargner la ville qu'on allait éva- .« cuer (i) ; il a trouvé les rues désertes : quelques it hommes échappés de prison, et de viles prostiif tuées , sont les seuls êtres qui en troublent la soli-
(i) Les Moskovites sans doute employèrent cette ruse pour mieux dissimuler Uurs projets ^ et nous inspirer «ae plus {grande -sccarittf»
«tade. Gourez, s^îl se peut, arr^r leun exoto, u puisque la liberté leur a été donnée dans P^pëu rance que tous les crimes qa^ils commettront seront « attribués à Tarmée française. Voyant les malheurs it dont nous sommes menacés , je viens eberclier « pâurmi TOUS un homme assez humain pour protié- « ger ma famille ; car , malgré les ordres de notre M gouverneur, je ne puis consentir à abandonner ma « maison pour aller traîner dans les bois iine vie « errante et malheureuse. Je préfère necourir à la « générosité française , et chercher un protecteur M parmi ceux qu^on nous a dépeints jusqu^à ce jour k comme nos plus cruels enueins. Lés gm&ds de « notre empire, trompés par une politique sauvage Metdestractive, vont sans doute aigrir votre loyal « caractère, en faisant émigrer une population en- ■ tière , pour ne Idsser à votre disposition qu^une « ville sans habitants qu'ib veulent livrer aux flam- «mes....» A ces mots, chacun se récria qu'il étak impossible quW peuple consommât sa rume, dans Tespérance douteuse d'estraîner celle de son ennemi.
(t U esc trop vrai que cette léiolatioa est prise, n nous £t cet infortuné , et si vous en doutez encore,. « apprenez que le comte Rastopchin^ notre gouver- ^ neur, est parti ce madn pour Wladimir, quelques M heures avant l'entrée des Français ; la police l'a « suivi, emmenant avec elle les pompes et tout ce 9 qui pouvait être de quelque secours contre les in-
MOSIlOI}. 191
ft cendies. Cest lui qui^ en quittant la ville, a conte fié au rAut de Vespéce bunaîne le soin de secon- «tier sa fureur. Je ne sak jusqu'où elle pourra « sVt9Jidre; meâs je frémis en songeant quHl a me- « naccf pJnsienrs fois de faire brûler Moskon si les « Français en approckaient. Une telle barbarie vous «paraîtrait atroce, et même incroyable, si vous ne u saviez à quel degné de haine vos victoires inouies «c ont porté la noblesse. Elle sait que l'Europe entière a est sous votre domination^ et, par un sentiment « d'orgueil , elle préfère anéantir la patrie, plutôt « que de la voir à son tour subjuguée.
«AbJ si cette même noblesse, honteuse de ses « défaites, n'a pas médité la ruine de cette capitale , « pourquoi s'est^Ue enfuie avec ses richesses? Pour- A quoi les négociants eux-mêmes ont41s été forcés de « la suivre, emportant avec eux leurs marchandises « et leurs trésors? Pourquoi enfin ne reste-t-il plus M dans cette ville désolée aucun magistrat qui puisse K implorer la démence dn vainqueur? Tous ont pris « la fuite, et semblent par là exciter vos soldats à M disposer de tout, puisque l'autorité légitime, notre « unique sauve^garde, en abandonnant son poste , u leur a tout abandonné. »
En disant ces mots , ce malheureux Moskowite versait des larmes amères; pour calmer sa douleur, nous lui promîmes ce qu'il nous demanda, et cherchâmes À le rassurer , en dissipant les craintes trop fondées qu'il avait sur le sort de son pays. Ensuite
on rinterrogea sur Fendroit où se retiraient les Ro»^ ses , sur ce qu^ils avaient fait depuis la bataUle de la Moskwa ; sur ce qu^éuient devenus Fempereur Alexandre et son frère Constantin? Il répondit à toutes nos demandes d^une manière fort satisfaisante, et qui me confirma les nouvelles que m'avait dëja données le religieux de Zwenighorod. Toyant que cet infortuné commençait à devenir plus tranquille , et qu'il était en secret très flatté de la surprise agréable que nous causait la vue de Moskou et de ses environs, je le priai de nous donner quelques détails sur une ville dont la conquête semblait de*voir combler nos espérances. Voici ce qu^il me rap^ porta:
« Moskou, bâti à la manière asiatique, a quatre tt enceintes qui s'enveloppent les unes dans les autt très. Ces hautes tours, et la muraille crénelée que « vous voyez s'élever du milieu de la cité, tracent la a première enceinte, appelée le Kremlin. Cette for- <i teresse, qui a la forme d'un triangle équilatéral, « est célèbre dans nos annales, et depuis sa foudar^ « lion n'a jamais été prise (i). Le plan en fut donné , ii vers le quatorzième siècle, par des arcbitectes ita- ¥ liens (2). L'intérieur du Kremlin se divise en deux
(1) Les Moskowites croyaient que la conserTation de rempire cuit attHcliée aux tours de cette ancienne forteresse. Une fausse tradifion faisait croire qu'elle n'avait jamais été prise; et, pou* exprimer qu'on pouvait être tranquille , on disait communément ; être en sûreté comme dans le Kremlin^
(a) Voltaire, Histoire de Russie, tome !•', p. 5o, édil. sliréot.
MOSKOO. 193
* çanies. Dans Tune, appelée Krëpots ou Citadelle, <t il n^y a que des bâtiments royaux et des églises , <i dont chacune est surmontée de cinq dômes ; d^ici « même vous les distinguez parfaitement , autant « par leur élévation que par la dorure des clochers « et la bizarrerie de leur architecture. Dans la seu conde enceinte sont des rues fort marchandes , u ainsi que la place connue sous le nom de f7//e- <c Chinoise ou Kitaye-Gorod y nom donné par les <c Tartares qui en furent les fondateurs. Le Beloye^ « Gorod ou Ville-Blanche , forme une troisième cir- <i conférence autour du Ritaye-Gorod. Ce quartier u renfermait de belles maisons en pierre ; mais de- « puis quelques années, le Zemlenoye-Gorodle suret passe en magnificence; c^est là que sont les plus <i beaux hôtels : la circonférence de la ville, y comu pris les slobodes ou faubourgs , peut avoir environ êc trente werstes (i). En hiver, la population s'élève « à trois cent mille âmes ; aux approches de la belle M saison^ où chacun se retire dans ses terres, cette « population diminue d'un tiers.
« Fœdor , frère aîné de Pierre-le-Grand , comu mença H policer Moskou; il fit construire plusieurs « bâtiments en maçonnerie, sans aucune architecu ture régulière. C'est à lui que l'on doit les preci miers haras de beaux chevaux , et quelques em- « bellissements utiles (2). Quoique Pierre eût une
(1) Environ sept lieues. Le werste est de 104 et demi au degr^^
(2) Voltaire, Histoire de Russie^ tome V^^ p. Si.
u a£Pection particulière pour Pëter$boui^, nëanmou» it son génie, qui embrassa tout, ne négligea point u Moskou; il la fit paver, Toma de superbes édifices u et Tenrichit par des manufactures; enfin, sous Éliu sabeth, on créa une université (i).
u Uarsenal renfermé dans le Krépots est remaru quable par six couleuvrines montées sur des a£fûts u immobiles, et dont la plus grande peut avoir vîn^tf quatre pieds de long. Outre cela , il y a du côté de la il porte principale , un énorme obusier , ayant au i< moins trois pieds de diamètre. Plus loin est Fann cien palais des czars ; c'est celui où nos empereurs (( font leur résidence ; le vôtre maintenant s^ est u établi. Derrière on voit le palais du sénat;, à côté « de ce bâtiment est la cathédrale de Saint-Iwau , u auprès de laquelle sont les fondements d^une an« « cienne tour où se trouve enterrée la fameuse clou che qui fut coulée à Moskou vers le milieu du u seizième siècle, sous le czar Boris Godounow (s), «ouvrage surprenant, et qui prouve que, même à <i cette époque reculée, les Russes avaient fait de (c grands progrès dans les beaux-arts et la civilisation. u Cette cloche, justement admirée pour la beauté des c( figures qui s^ trouvent empreintes , surpasse en
(i) Voltaire, Histoire de Jtusaèe^ tomo 1% p. Sa.
(2) Voltaire, Uem, pa{|;e 5i. Cette opinion, qui est aussi celle du voyageur Corneille Bniyn (1702), est en opposition avec celle d'Elan way (i743), qui n*en rapporte la fusion qu'au viQut de Tiiapératrice Anne.
« grosseur ies plus célèbres qui soient en Europe.
(c Du KrépoiSj on jouit d'une vue superbe f à «< droite est un beau pont en pierre , construit sur la « Moskwa, et qui conduit au faubourg de Kaluga ; u par de-Ià la rivière, umî des palais somptueux; au u fond est une campagne riante , embellie par plu- « sieurs maisons de plaisance. »
Mais, interrompant le Moskowite, appreneznous-lui dis-je, quel est cet immense édifice percé 4l^une infinité de fenêtres sur chaque façade, et qui, par sa masse imposante, semble dominer tonte la viUe?
«CWlliopîtal Sheremitew, me 'répondit -il, •« construit par Tillustre famille de ce nom. L^un de 4i ses ancêtres fui le glorieux compagnon d'armes de M Pierre4e-Orand ; les richesses qu'il acquit furent « toujours consacrées à la félicité et à la gloire de U 44 nation. C'est dans ce bâtiment que l'on élevait les M orphelins et les enfants de ceux qui défendaient u la patrie. Aujourd'hui, les enfants ont fui derrière u le Volga; il ne reste plus que leurs pères, qui, au tt nombre de vingt mille , ont été glorieusement 4€ blessés en avant de Mojai'sk ; ces malheureux sont «r abandonnés; la mort est présente à* leurs yeux, u et si votre géftérosité ne peut , dans ce moment de u calamité, yenir à leur secours, ils n'auront plus M alors qu'à mourir au milieu des souffrances les a plus horribles.
» Dans cette capitale , on compte environ mille
igS LIVRE V.
gasins que les Russes , selon leur habitade , avaient brûlés en se retirant. Cependant, le récit de lliaV(tant de Moskou excita nos craintes, et un fatal pressentiment nous donna à penser que sa prédiction allait peut-être s^accompiir. Intéressés à connaître la cause de cet incendie , nous chercliftines vainement quelqu^un qui pût dissiper nos appréhensions; Timpossibilité d'obtenir des renseignements , en redoublant notre impatience , contribuait à aecrotlre nos inquiétudes.
Nous nVntrâmes point par la première barrière qui s^ofFrit à nos yeux; mais, remontant sur la gauche, nous continuâmes à marcher tout aotoar de la ville. D'après les ordres du prince Eugène , j^allai mettre nos troupes en position, pour garder la grande route de Pétersbonrg; ainsi, la treudème et la quinzième divisions campèrent autour du chitean de Péterskoé : la quatCM-zième s'établit au village situé entre Moskou et ce château; la cavalerie légère bavaroise , commandée par le comte Omano , était à une lieue en avant de ce village.
Ces positions étant occupées, le vice-roi entra dans Moskou , et alla loger au palais du prince Momonow, dans la belle rue de Saint-Pétersbourg. Ce faubourg , assigné à notre corps , éuit Tun des plus beaux de la ville , entièrement formé de superbes édifices et de maisons qui, quoiqo'en bois, nous parurent d'une grandeur et d'une richesse surprenantes, ïjes magistrats ayant quitté leur poste , cha*
MOSKOT3. I9Î)
cun pouvait à volonté s'ëtablir dans Tun de ces pa* lais ; le simple ofRder se troui^ît logé aa milieu de vastes appaitements richement décorés , et dont il se croyait le maître , pnisqull ne voyait auprès de lui gu'un portier humble et soumis, qui, d^une main tremUante , lui donnait tontes les clés de la maison.
Moskou , depuis la veille, était au pouvoir de nos troupes; néanmoins on ne trouvait dans le faubourg où nous devions nous établir , ni soldats ni habitants, tant la ville était grande et dépeuplée. Un morne silence régnait dans ces lieux abandonnés. Les âmes les plus intrépides étaient émues de cet isolement. La longueur des rues était telle, que d^une extrémité à Tautre, les cavaliers ne pouvaient se reconnaître entre eux ; ignorant s'ils étaient amis ou ennemis , on les voyait s'avancer lentement ; puis, saisis parla crainte , ils fuyaient Tun devant Tautre , quoique tous fussent sous les mêmes étendards. A mesure qu'on prenait possession d'un quartier nouveau, des éclaireurs allaient en avant pour le reconnaître , et faisaient des recherches dans les palais et dans les églises ; mais on ne trouvait dans les uns que des enfants, des vieillards, ou des officiers russes mutilés aux précédentes batailles ; et dans les autres, les autels étaient parés comme pour un jour de fête; mille flambeaux allumés, brûlant en l'honneur ^u saint protecteur de la patrie, attestaient que les pieux Moskowites n'avaient pas cessé de l'invo-
aoo LIVRE V.
quer. Cet appareil imposant et religieux rendait poi»sant et respectable le peuple que nous avions vaincu^ et nous pénétrait de cette terreur que cause une grande injustice ; nous n^osions plus marcher que d^un pas timide au milieu de cette effrayante soli«tude; souvent on s^arrétait pour regarder en arrière^ quelquefois même nous prêtions une oreille attentive ; car Timagination effrayée de notre inmiense conquête, par-tout nous faisait entrevoir des pîè-^ ges, et.au moindre bruit, nos sens troublés croyaient entendre le tumulte des armes ou les cris des com-^ battants.
En approchant vers le centre de la ville, et sur-tout aux environs du bazar (i), nous commença-mes à voir quelques habitants rassemblés autour du Kremlin. Ces malheureux, égarés par une tradition bien trompeuse , croyant cette citadelle inviolable^ cherchèrent, la veille, à la disputer un instant à notre avant-garde commandée par le roi de Naples. La valeur de nos troupes les eut promptement dis^ perses. Constcfrnés de leur défaite, ils regardaient,, les yeux mouillés de pleurs , ces hautes tours qu'ils avaient cru jusqu'alors être le palladium de leur ville. Là nous vîmes une foule de soldats qui vendaient publiquement et échangeaient quantité d'objets qu'ils avaient pillés; ce n'était seulement qu'aux grands
(i) Grande place renfermée dans le Kitaye-Gorod; elle est entourée de galeries construites en briques, et où sont une infinité de petites boutiques
MOSROU. 201
magasins de comestibles que la garde impériale avait placé des sentinelles, A mesure que dous avancions le nombre des soldats se multipliait, et tous revenaient en masse, emportant sur leur dos des pièces de drap , des pains de sucre et des ballots entiers de marchandises. Nous ne savions à qui attribuer ce désordre, lorsque des fusiliers de la garde nous apprirent enfin que la fumée que nous avions vue en entrant dans la ville provenait d^un vaste bâtiment rempli de marchandises , appelé te Bourse, et que les Russes avaient incendié en se retirant. « Hier, ^ nous dirent ces soldats, nous entrâmes dans Most* kou vers midi, et aujourd'hui dans la matinée le u feu s^est manifesté; nous avons d'abord cherché à i< réteindre (i) , persuadés que cet événement était u causé par Timprudence de nos bivacs , mais à prétt sent nous y renonçons , puisqu'on vient de nous « apprendre que le gouvernement a ordonné de brû- M 1er la ville , et d'enlever toutes les pompes pour ii nous empêcher d'y remédier; comptant, par cette a résolution désespérée , nuire à notre discipline, c et ruiner le corps des négociants , qui s'opposait tt fortement à l'abandon de Moskou. »
Une curiosité naturelle me porta en avant : plus j'avançais, et plus les avenues de la bourse étaient
(i) II esl très Trai qu9 beaucoup de nos sapeurs et soldats cherchèrent à «éteindre le feu en coupant des solives embrasses, et par ce moyen empêcher Tincendie de se communiquer; les flammes fortânt de tous côtés rendirent inutile ce mouvement généreux.
obstruées de soldats et de mendiants, emportant avec eux des effets de toute espèce; dédaignant les nioÎBS précieux, ils les jetaient par terre. En peu d'instants les rues furent jonchées de quantité de marchandises. Je pénétrai enfin dans Tintérieur de l'édifice; mais ce n'était plus ce bâtiment si renommé par sa magnificence , c'était plutôt une vaste fournaise d'où tombaient de tous côtés des poutres embrasées;' on ne pouvait plus circuler qu'au-dessous des portiques, où il y avait encore de nombreux magasins; et c'est là que les soldats, en enfonçant les caisses, se partageaient un butin qui surpassait toutes leurs espérances. Aucun cri, aucun tumulte ne se faisait entendre dans cette horrible scène, tant chacun trouvait de quoi satisfaire lai^ment sa cupidité; on n'entendait rien si ce n'est le pétillement des flânâmes, le bruit des portes qu'on enfonçait, puis toutà-coup Tépouvantable fracas que faisait une voûte en s'écroulant. Les cotons, les mousselines, les velours, enfin les étoffes les plus riches d'Europe et d*Asie , brûlaient avec violence ; dans les caves on avait entassé du sucre, des huiles, delà résine et du vitriol : ces matières se consumant à-Ja-fois dans des magasins souterrains, exhalaient des torrents de flamme à travers d'épais grillages. Spectacle effrayant, puisqu'un si grand malheur devait faire pressentir, même aux âmes les plus endurcies, que la justice divine ferait un jour éclater sa colère sur les premiers auteurs de cette afSreuse dévastation !
MOSKOX3. 2o3
Les renseignements que je cherchai à prendre sur les causes de cet incendie me satisfirent peu; mais le soir, en rentrant au palais Termanow, où notre état-major était établi , j^y trouvai un Français jadis instituteur des enfants d^un prince russe. Cet homme, à beaucoup dHnstruction , joignait des vues très saines en politique , d'autant plus précieuses à recueillir, qu'ayant vécu long- temps avec la haute noblesse, il en connaissait parfaitement Tesprit; de plus, les événements survenus à Moskou depuis la bataille de la Moskwa s'étaient passés sous ses yeux; et, quoique Français, il était du petit nombre de ceux qui, par leur sagesse et leurs talents, avaient toujours joui de l'estime du comte Rastopchin. Cette rencontre me parut heureuse pour savoir ce que je desirais tant d'apprendre , et sur-tout pour bien connaître le caractère de ce gouverneur, qui , malgré les plus noires calomnie (i), sera vénéré de ses concitoyens, et cité chez les races futures comme un modèle de courage et de vertu patriotique.
M Quoique les Français, depuis la bataille de Bou rodino (2), marchassent sur Moskou , me dit l'insu tituteur, il n'y avait néanmoins que la noblesse ou tt les personnes attachées au gouvernement qui fus- « sent informées des maux dont la ville était menait cée. Le comte Rastopchin , croyant prudent de ca-
(i) XXm« et XXVr Bulletins.
(3) On sait que les Russes appellent ainsi la bataille de la Mos- Jivra. Voyez la note page 14 1-
!2o4 LIVRE V.
« cher au peuple la vérité , fit annoncer que les « Français avaient été battus. Cet artifice contribnùt « à prolonger Fillusion ; mais lorsqu^on vit revenir u dans ces murs Tannée russe, précédée de vingt « mille blessés, entraînant avec elle toute la poputt lation des campagnes, les bons citoyens n'eurent « plus d'espérance, et se livrèrent à une vive agitatt tion : les sociétés furent dissoutes, les maisons pu-:u J)liques désertes; les artisans même, renonçant au u travail qui devait alimenter leurs famiHes , fermè- M rent leurs boutiques, et, partageant la douleur « commune, se mêlaient à une foule immense qui, « courant les rues , allait chez le gouverneur, pour u demander s'il fallait fuir ou rester.
et Placé dans cette circonstance critique et douce loureuse , le comte Rastopchin fit publier qu'il « marcherait contre les Français à la tête de cent u mille hommes, et ordonna ^e construire des re- <t doutes en avant de la ville, sur la montagne dite « des Moineaux (i). Il fit même foirer des lanttces, des sabres, et distribuer des armes aux ci-- « toyens qui en demandaient. Pendant ce temps un ((artificier anglais s'occupait secrètement dans le « château de Voronovo à préparer des fusées et des « matières combustibles ; pour détourner l'attention « du peuple et le rassurer, on répandait le bruit que " cet artificier travaillait à un ballon d'une inven-
(i) Cette position fut feiblement défendue.
MOSKOU. 2o5
ution nouvelle, an moyen duquel on extermine* << rait tous les chefs de l'armée française (i).
<c Le g^oaverneur, après avoir convoque les person-
M nages les plus illustres de la noblesse, et tout ce
u qu^il y avait de riche et de plus estimé dans le
u corps des négociants , rappela à ces citoyens les
u promesses solennelles qu'ils avaient faites à leur
tt empereur, et remit sous leurs yeux cette scène
« touchante où le souverain , père de la patrie , re-
« cevait de ses enfants Thommage de leur fortune et
« de leur vie. A ce. souvenir, le comte Rastopchin,
u ému par les sentiments dont il était agité, se sen-
u lit suffoqué par un excès dWendrissement , et per-
u dit Tusage de la parole : cette scène muette dura
M quelques minutes, et fit répandre plus de larmes
tt qu^un discours éloquent.
« Mais Vintéret de l^tat ayant réprimé cette sente sibilité naturelle, un noble faisant partie de Tasu.semblée , et qui par ses relations diplomatiques <f connaissait les motifs de cette guerre désastreuse, u prit la place du gouverneur et dit à ceux qui l'éu coûtaient :
« Si vous saviez combien le cœur paternel de no-
i< tre monarque a souffert , et combien il a employé
u de détours pour assurer le repos et le bonheur de
M.r£mpire; si vous saviez combien son amour pour
M la paix et le maintien d'une alliance onéreuse,
(i) XXI* BuUetrn.
2o6 LIVRE V.
u lui a fait négliger les intérêts de sa gloire , vous u auriez alors une idée de ce modèle des princes, qui K nous disait, il y a environ six semaines : Je n^ai « rien oublié pour assurer le repos de ces contrées; M plus je faisais de sacrifices , plus Nap<déon en exi- « geait de nouveaux ; pour notre justification aux a yeux de la postérité, il faut avouer que nous n a- « vous pris les armes qu^à la dernière extrémité et u au moment où notre glorieux empire a été placé tt entre Pinfamie de laisser flétrir ses lauriers ou de « courir les chances de la guerre. Mais enfin , puisu que rinjustice nous force à la faire, pourquoi la a redouterions-nous ? Depuis plus d^un siècle eUe M nous a toujours été favorable et glorieuse. Funeste tt bouleversement de Tesprit humain ! Jadis le Nord « était la terreur du Midi , et aujourd'hui que le tt Nord se civilise et qu^il aspire à une pacification u universelle, le Midi, aveuglé par une fureur in-* u sensée, abandonné ses riches provinces pour venir « opprimer nos contrées glaciales. Faudra-c-il donc M toujours être oppresseurs pour n'être point optt primés? Et faut-il que mes sentiments pacifiques « fassent aujourd'hui le malheur de mon règne ! En <c vain le fléau du monde allègue quHl fait une guerre t< politique, et que c'est la lutte de la civilisation u contre la barbarie : piège grossier, dont il se sert u pour abuser ceux qui ne connaissent point nos u mœurs et nos principes. Cette civilisation tant van- (( tée , et qui veut aujourd'hui nous anéantir, qu'a-
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ic t-çlle donc à craindre de npas qui épuisons nos « trésors, qui traversons lea mers et courons les deux M hémisphères pour la cultiver et la naturaliser u dan$nos climats? Geux4à même qui nous voient u allant chez eux pour nous instruire , et qui s^en* « richissent en nous vendant le fruit de leur indu^ «trie, ceux-là même osent nous appeler barbares! mISoii, non, ce n'est point là le motif de la guerre K que ringrat Napoléon nous a suscitée ; il craint M plus nos progrès rapides que notre rudesse. En M effet, quelle nation aurait assez de vertu pour n'ê- « tre pas jalouse de la protection miraculeuse que « Dieu accorde à notre empire! Il y a à peine un «siècle que Pierre, dHllustre mémoire, Ta mis au M rang des grandes puissances, et , depuis ce temps, u combien de peuples domptés , de provinces sou-
« mises, de places enlevées! Mais non, comptons
«< plutôt pour véritables trophées les villes fondées, » les gouvernements policés, les universités, les col- « léges et les institutions créés, et vous verrez que « dans un court espace de temps nous avons effacé « la ligne qui séparait l'Europe civilisée de l'Europe «barbare. C'est notre esprit de civilisation, si conte forme à celui dont les Français font vanité, qui, «r dans ce jour, nous attire leur haine; ils nous reu prochent nos conquêtes sur les Persans et sur les u Turcs , feignant d'ignorer que c'est par la terreur «c que nous inspirons aux Musulmans, que l'Europe « a cessé d*étre envahie par ces infidèles; la Hongrie
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tt nous doit sa sûreté , et Tltalie sa conservation : eu tt cela bien différents de nos ennemis, dont les con* tt quêtes ne sont pour leurs voisins quW nouveau M sujet de guerre et de discorde. »
tf Tel est le sens des paroles mémorables que M FEmpereur Alexandre avait prononcées lors de la M première assemblée de la noblesse , et que Vorau teur crut devoir rappeler pour animer davantage tt les esprits de ceux qui n^y avaient point assisté ; u mais le comte Rastopchin , rendant à son caracu tère toute son énergie , dédaigna Téloquence pou pulaire dont il avait fait usage dans ses proclama* u tions, et profita de Timpression que ce discours « avait produit dans rassemblée , pour s'exprimer àu peu-près en ces termes :
u Braves Moskowites !
<c Notre ennemi s'avance, et déjà vous entendez « sa foudre qui gronde non loin de nos faubourgs. « Le méchant veut renverser un trône dont Véclat u offusque le sien. Nous avons cédé le terrain, mais u nous n'avons pas été vaincus. Vous le savez , notre (c Empire , à l'imitation de nos ancêtres , réside dans u notre camp. Nos armées sont presque intactes , se a renforcent chaque jour de nouvelles levées ; celles u du perfide, au contraire, arrivent épuisées, anéan^ « ties. Tandis qu'il s'av^ince vers nous , Tschichagow «etWittgenstein manœuvrent sur ses derrières avec i< cent mille hommes de vieilles troupes. L'insensé !
« il croyait que son aigle victorieuse , après avoir « erre des rives du Tag^e aux sources du Volga , «c pourrait détruire celle qui, nourrie au sein du M Kremlin , a pris son vol rapide^ et, planant sur « nos têtes , étend une aile jusqu^au pôle , et Tautre «par-delà le Bosphore. Soyons persévérants, et «y ose vous assurer que la patrie, du sein de ses tt ruines, ressortira plus grande et plus majestueuse. « Pour parvenir à un si beau résultat, songez, amis, te qu^il faut faire de grands sacrifices, et renoncer u à ses plus chères affections. Prouvez aujourd'hui « que vous êtes les dignes émules desPojarski, des u Palitsire et des Minine , qui , dans les temps les « plus malheureux^ à force de courage , établirent tt la croyance que le Kremlin était sacré ; maintenez u cette pieuse tradition , et pour la soutenir , que « chacun de vous arme son bras contre Tennemi M dangereux qui veut anéantir notre empire et renu verser nos autels. Pour obtenir la victoire , sacriez Rez tout, puisque sans elle vous perdez votre bonu neur, votre fortune, votre indépendance. Mais si, " par Teffet de la colère céleste. Dieu veut, pour un «instant, faire triompher le crime, rappelez-vous « que votre devoir le plus sacré sera de fuir dans les u déserts, et d'abandonner une patrie qui ne sera M plus la vôtre sitôt qu'elle aura été souillée par la u présence de vos oppresseurs. Les habitants de Sari< ragosse, ayant sans cesse sous les yeux le courage u immortel de leurs aïeux, qui, pour éviter le joug
u des nations étrangères, firent an bûcher où iUen- » sevelirent leur fortune, leurs familles et em-mèu mes , ont préféré mourir sous les ruines de leur u ville, plutôt que de plier sous rinjustice. AujouFu d*hm la même tyrannie menace de nous accabler. » Eh bien , prouvez à Tunivers que Texeinpl^ mé- (c morable de TEspagne n^a point été j^rdu pour la » Russie. »
A ce discours succéda la plus violenté agitation : tous les sénateurs Tapplaudirent avec transport, et tous, à Texception de sept, votèrent qu^îl fallait brûler Moskou. Aussitôt que la populace fut informée de cette résolution , elle se répandit dans les priiicrpales rues , et , à Finstigation de la noblesse , cria quHl valait mieux périr que de survivre à sa patrie , à sa religion. Ceux à qui la nature avait refuse le courage coururent chez eux pour soustraire leur famille au danger. Les uns, prenant la fuite, allèrent dans les bois braver lès horreurs de la faim et les rigueurs de la mort ; d^autres juraient , au contraire , de défendre la ville , ou* se réunissaient à l'armée qui battait en retraite. Le reste de la population , prenant les armes , se réfugia dans le Kremlin , tandis que les plus exaspérés, tenant des flambeaux en main, allèrent brûler la Bourse, qui, comme vous savez , renfermait des richesses ittimenses, et où Tannée française pouvait trouver à subsister pendant tout Thiver.
Tel fut le récit que me fit cet estimable institu-
MOSKOU. au
\<euT, de tout ce qui s^était passé à Moskou, jusqu'au immtcnt de notre arrivée. Nous gémissions ensemble sur tant de msdheurs ; et comme le temps était Fort calme, nous espérions que cette capitale â'anrait à déplorer que la perte de la Bourse; mais le lendemain , au point du jour ( 1 6 septembre ) , quel fut notre saisissement , lorsque nous vîmes que le (eu étah aux quatre coins de la ville , et que le vent, soufflant avec furie, faisait voler de tous côtés des brandons enflammés !
Alors s'ofiîît à mes yeux le spectacle le plus lamentable que mon imagination ait jamais pu se figourer, même à la lecture du morceau le plus affligeant de toutes les histoires anciennes et modernes. Une grande partie de la population de Moskou , par la crainte que causa notre arrivée, était demeurée cachée dans Fintérieur des malsons; elle en sortit du moment que Vineendie eut pénétré dans ses asiles. Tous ces infortunés étaient tremblants , et n^osaient proférer la moindre iAiprécation ; tant la frayeur rendait leur douleur muette! En cherchant à fiiir, ils emportaient avec eux leurs effets les plus précieux ; msds les âmes sensibles, excitées par le seul sentiment de la ùature , ne songeaient qu'à sauver leurs parents ; d'un côté , on voyait un fils emportant son père malade; de l'autre, des femmes qui versaient des torrents de larmes sur de jeunes enfants qu'elles tenaient dans leurs bras; elles étaient
suivies par d'autres un peu plus grands , qui , pour
ne pas se perdre, doublaient le pas en appeUni leur mère. Les vieillards, encore plus accablés parla douleur que par les années, rarement pouvaient suivre leur famille, et beaucoup, pleurant sur la ruine de leur patrie, se laissaient mourir auprès de la maison qui les avait vus naître. Les rues, les places publiques , et sur-tout les églises , étaient remplies de ces malheureux, qui, couchés sur le reste de leur mobilier, gémissaient sans donner le moindre signe de désespoir; on n'entendait aucun cri , aucune querelle : le vainqueur et le vaincu étaient frappés de stupeur, Tun par Texcès de fortune, Tautre par Texcès de misère.
[/embrasement, poursuivant ses ravages, eut bientôt atteint les plus beaux quartiers de la ville. Eu un instant , tous ces palais que nous avions admirés pour Télégance de leur architecture et le goût de leur ameublement , furent consumés par la violence des flammes. Leurs superbes frontons, décorés de bas-reliefs et de statues , venant à manquer de supports , tombaient avec fracas sur les débris de leurs colonnes. Les églises , quoique cofQvertes en tôle et en plomb, tombaient aussi, et avec elles ces dômes superbes que nous avions vus la veille tout resplendissants d'or et d'argent. Les hôpitaux, où se trouvaient plus de vingt mille malades ou blessés(i) , ue tardèrent pas à être incendiés; le désastre qui s'en-
(i) LeXX® bulletin dit trente mille; et le XXUi* avoue quoii ur put en àauver que quatre mille.
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suivit révoltait Vame et la {plaçait d^effroi. Presque tous ces infortunés périrent ^ et Ton voyait le peu de vivants quî respiraient encore se traîner à moitié brûlés sous des cendres fumantes ; d^autres, gémissant sous des monceaux de cadavres, les soulevaient avec peine pour chercher à revoir la lumière.
Comment dépeindre le mouvement tumultueux qui s^éleva lorsque le pillage fut toléré dans toute retendue de cette ville immense ? Les soldats , les vivandiers, les forçats et les prostituées, courant les rues , pénétraient dans les palais déserts , et en arrachaient tout ce qui pouvait flatter leur cupidité. Les uns se couvraient d'étoffes tissues d'or et de soie ; d'autres mettaient sur leurs épaules, sans choix ni discernement, les fourrures les plus estimées : beaucoup se couvraient dé pelisses de femmes et d'enfants, et les galériens même cachèrent leurs haillons sous des habits de cour. Le reste , allant en foule dans les caves , enfonçait les portes , et après s'être enivré des vins les plus précieux , emportait d'un pas chancelant son immense butin.
Cet affreux saccage ne se borna point aux seules maisons abandonnées ; les malheurs de la ville , et l'avidité de la populace, les firent toutes confondre , et facilitèrent aux pillards des dévastations aussi grandes que celles de l'incendie. Tous ces asiles ne tardèrent pas à être violés par une soldatesque insolente ; ceux qui avaient chez eux des officiers purent un instant concevoir la pensée d'échapper au mal-
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heur commun: mais le feu , «'avançant progressivement, détruisit bientôt toutes leurs espérances.
Ce fut vers le soir que Napoléon , ne se croyant plus en sûreté dans une ville dont la ruine paraissait inévitable , abandonna le Kremlin y et alla avec sa suite s'établir au château de Péterskoé. En le voyant passer, je ne pus regarder sans frémir le chef d'une expédition barbare, qui, pour se dérober aux justes cris de Vindignation publique , recherchait sur son passage les lieux les plus ténérbreux. C'était en vain : de tous côtés, les flammes semblaient le poursuivre , et , volant sur sa tête coupable , me rappelèrent les torches des Euménides poursuivant les criminels dévoués aux furies.
Les généraux reçurent aussi l'ordre de sortir de Moskou. Alors la licence devint effrénée ; les troupes, n'étant plus retenues par la crainte qu'inspire toujours la présence des chefs, se livrèrent à tous les excès imaginables : aucune retraite ne fut assez sûre, aucun lieu assez saint pour se préserver de leurs recherches avides. Mais rien ne devait exciter la cupidité comme l'église de Saint - Michel , destinée à la sépulture des premiers empereurs de Russie. Une fausse tradition faisait croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Dans cette croyance, des soldats pénétrent dans l'église, et, tenant en main des flambeaux , descendent dans de vastes souterrains pour troubler la paix et le silence des tombeaux. Au Ueu de trésors, ils ne trouvèrent
MOSKOC. :>.i5
que des cercueils en pierre, converts de velours rouge et de très minces piaques en ugem^ sur lesquelles on lisait les noms des czars , le jour de leur naissance et celui de leur décès. Mécontents de voir leurs espérances ^trompées , ils fouillèrent les cercueils , pro/knérent la cendre des morts , et arrachèrent les jo ffranàes consacrées par la piété , moins précieuses par elles-mêmes que par les sentiments dont elles étaient le gage.
 tous les excès de Tavarice se mêlèrent toutes les dépravations de la dé))auche ; ni la noblesse du saiig, ]QJ[ la candeur du jeune âge , ni les larmes de la beauté, ne purent être respectées : licence cruelle, mais inévitable dans une guerre monstrueuse, où seize nations réunies, différentes de mœurs et de langage , se croyaient tout permis, dans la persuasion que IjBurs désordres ne seraient jamais attribués qu^à Tune d'elles.
Consterné par tant de calamités, j'espérais que les ond^res de la nuit en couvriraient Teffrayant tableau ; elles ne servirent qu'^ rendre Tincendie plus terrible, et à faire ressortir davantage la violence des flammes qui s'étendaient du nord au midi : agitées par les vents, elles s'élevaient jusqu'au ciel. On apercevait aussi les fusées incendiaires que les malfaiteurs lançaient du haut des clochers; elles sillonnaient des nuages de fumée, et de loin ressembl^ent à des étoiles tombantes*. Mais rien ne glaçait d'effroi comme la terreur répandue dans tous les
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cœurs, et qui, dans le silence des tënébres, ne Eû^ sait que s^accroître par les cris des malheureux qu^on égOTQeahj ou par les pleurs des jeunes filles qui se réfugiaient dans le sein palpitant de leurs mères, et dont les vains efforts ne servaient qu^à enflammer la rage des ravisseurs. A ces affreux gémissements, se joignaient les hurlements des chiens, qui, selon Tusage de Moskou, enchaînes aux portes des palais, ne pouvaient échapper au feu dont ils étaient entourés.
Saisi d'épouvante, je me flattais que le sommeil dissiperait ces scènes révoltantes ; loin de dormir, une foule de pensées assiégeant mon esprit, me retraçaient toujours les horreurs dont jWais été le témoin; un instant mes sens fatigués parurent obtenir du repos, lorsque la lueur de ce vaste embrasement me réveilla en sursaut, et me fit croire qu^l était grand jour; puis, me rappelant les événements de la veille, je crus que ma chambre même était la proie des flammes. Cette fois Papparence ne fut point un songe : en me mettant à la fenêtre, je vis notre quartier en feu, et la maison où j^étais, sur le point d'être brûlée. I^s étincelles tombaient dans notre cour et sur la toiture en bois de nos écuries. Je courus auprès de mes hôtes; connaissant toute l'étendue de leur malheur, ils avaient déjà abandonné leur demeure accoutumée pour se retirer dans un lieu souterrain qui leur offrait plus de sûreté; là, couchés avec leurs domestiques, ils ne voulaient
pas sortir, craignant nos soldats, disaient-ils, autant que rincendie; seulement le père, placé sur le seuil de la porte , voulait s^exposer le premier à tous les maux qui semblaient menacer sa famille; deax de ses filles, dont les larmes relevaieiit la beauté, pâles, ëchevelëes, lui disputaient Thonneur de ce dévouement; je ne pus les arracher de Tasile sous lequel ils allaient être engloutis, quVn leur faisant violence. Mais ces infortunés, rendus à la lumière, contemplaient avec sang-froid la perte de toutes leurs richesses; ils ne sVtonnaient que de ce qu^on les laissait vivre; et quoiqu'ils eussent re^ connu qu'on ne voulait point leur nuire , néanmoins ils n'en témoignaient aucune reconnaissance : semblables à ces malheureux qui, conduits au supplice , demeurent stupéfaits quand on leur fait grâce, tant les angoisses de la mort les rendent insensibles au présent de la vie.
Afin d'abréger le récit de cette effrayante cata*strophe, pour laquelle l'histoire manquera d'expressions, je passerai sous silence une foule de circonstances affligeantes pour l'humanité; je me bornerai à dépeindre l'effroyable confusion qui se manifesta dans notre armée, lorsque le feu eut gagné la totalité des quartiers de Moskou , et que la ville entière ne forma plus qu'un immense bûcher.
On ne distinguait les endroits où il y avait eu des maisons, que par quelques piliers en pierres calcinées et noircies. Le vent, soufflant avec violence ,
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formait un mugissement semblable à celui que pio* duit une mer agitée, et faisait tomber sur nous, ex avec un fracas épouvantable , les énormes lames de tôle qui couvraient les palais. De quelque côté qu^on tournât la vue, on ne voyait que des ruines ou un océan de flammes. Le feu prenait comme s*il eût été mis par une puissance invisible; des quartiers immenses s^allumaient, brûlaient et disparaissaient à-la-fois.
A travers une épaisse fu|née, se présentait une longue file de voitures , toutes chargées de butin ; forcées, par reqcombrement, de s'arrêter à chaque pas, on entei^dait les cris des conducteurs, qui, craignant d^tre brûlés, poussaient, pour avancer, des imprécations effroyables; par- tout on ne voyait que des gens armés qui, quoique s'en allait, enfonçaient les portes, dans la crainte de laisser une maison in-, tacte; et si des objets nouveaux étaient préférables à ceux qu'ils avaient d'abord, ils abandonnaient les premiers pour se saisir de la dernière capture; beaucoup, ayant même des voitures bieii chargées ,^^^^1^ portaient sur leur dos le reste de ce qu'ils avaient pillé; mais l'incendie, en obstruant le passage des principales rues, les obligeait à revenir sur leurs pas; ils erraient ainsi de quartier en quartier, cherchant , dans ui^e ville immense, qu'ils ne connaissaient point, une issue favorable pour pouvoir sortir de ce labyrinthe de feu. On en voyait qui s'éloignaient au lieu de se rapprocher du petit nombre
de portes par lesquelles on pouvait sortir. C'est ainsi que plusieurs mourureot victimes de leur cupidité. Malgré ce péril extrême, la soif des richesses faisait l^raver tons les dangers; des soldats, excités par l'ardeur du pillage, se précipitaient au milieu des vapeurs embrasées, au travers des armes étincelantes; ils marchaient dans le sang, foulant aux pieds des cadavres, tandis que des ruines et des charbons ardents tombaient sur leurs bras homicides : tous auraient peut-être péri, si une chaleur insupportable ne les eût enfin forcés à se sauver dans leur camp.
Le quatrième corps ayant aussi reçu Tordre de sortir de Moskou, nous nous acheminâmes (17 septembre) pour aller auprès de Péterskoé , où nos divisions se trouvaient campées : ce fut dans ce moment, qui me parut être la pointe du jour, que j'aperçus un spectacle à-la-fois terrible et touchant : une foule de malheureux habitants traînaient sur de mauvaises voitures tout ce qu'ils avaient pu sauver de leurs maisons incendiées; et comme les soldats leur avaient enlevé leurs chevaux , on voyait des bommes, et des femmes même, attelés à ces charrettes, sur lesquelles était une mère infirme, ou un vieillard paralytique. Des enfants presque nus suivaient ces groupes intéressants; la tristesse, si étrangère à leur âge, était empreinte sur leur figure; et si des militaires js'approchaient d'eux , ils couraient en pleurant se jeter dans les bras de leur mère. Quelle
demeure pouvak-ôn leur offrir qui ne leur retraçât sans cesse Tobjet de leur terreur? Sans asile , sans secours, ces infortunés erraient dans l'es campagnes, se réfugiaient dans les bois, et par-tout ils retrouvaient les vainqueurs de Moskou , qui , souvent en les maltraitant , vendaient sous leurs yeux les effets enlevés dans leur propre maison.