PREFACE
de la Bérézina que j’ai trace le récit de eu fatal passage. Les plans de champs de bataille qui sont joints à cet ouvrage out été levés sur le terrain , et par ordre du prince Eugène.
On aurait peine à se figurer les diiïicultés qu’il m’a fallu surmonter pour consigner mes souvenirs. Réduit, comme tous mes compagnons d’armes , à lutter contre les derniers besoins ; transi de froid , tourmenté par la faim, en proie à tous les genres de souffrances, incertain, au lever de chaque soleil ,. si je verrais les derniers rayons du soir, doutant, le soir, si je verrais un jour nouveau j tous mes sentimens semblaient s’être concentrés dans le désir de vivre pour conserver la mémoire de ce que je voyais j animé par cet indicible désir , toutes les nuits, assis devant un mauvais feu , sous une température de vingt à vingt-deux degrés audessous de la glace , entouré de morts et de
PRÉFACE. vij
mouraus , je retraçais les événemensr de la
journée. Le même couteau qui m’avait servi
à dépecer du cheval pour me nourrir , était /
employé à tailler des plumes de corbeau ; un peu de poudre à canon , délayée dans le creux de ma main avec de la neige fondue,
me tenait lieu d’encre et d’écritoire.
J’ai composé cette narration sans haine et
sans préventions; mais je ne tairai pas que, dans le récit de cette entreprise , l’une des plus déplorables que le génie de l’ambition ait conçues, j’ai eu cent fois à retenir mon indignation , prête à s’échapper contre l’auteur de tant de maux. Cependant les égards dus à sa grandeur passée , le souvenir des victoires mémorables dont je fus le témoin, et dont je partageai les honneurs , m’ont imposé le devoir de n’accuser ce conquérant que par des faits, et non par des déclamations injurieuses.
viij PRÉFACE.
Ayant sans cesse devant les yeux le spectacle de cette foule de guerriers , misérablement exterminés dans de lointains déserts, je n’ai été soutenu que par l’idée de rendre hommage à leur constance , à un courage qui ne s’est jamais démenti, enfin , à des exploits d’autant plus héroïques, qu’ils étaient perdus pour Id patrie, et semblaient l’étre pour la gloire. Heureux si j’ai pu prouver, par cette relation mportante , qu’au milieu de tant de désastres, nos braves ont toujours été dignes d’èux-mêmes , qu’ils n’ont point manqué à leur ancienne renommée , et que, toujours redoutables à l’ennemi , ils n’ont été vaincus que par les élémens !
Êt Jacere et pati fortia Romanum est.
(Tit. Liv. lib. II.)
Encouragé par l’accueil favorable qu’ont reçu quatre éditions consécutives de cet ou-
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vrage , J’ài cherché dans cette édition nouvelle à en étendre le plan, et à en coordonner toutes les parties, en retranchant ce qui était trop particulier au corps où je me suis trouvé , pour développer davantage les opérations qui pouvaient être d’un intérêt plus général. C’est ainsi que les batailles de la Moskwa , de Drissa , de Polotsk et de Ghorodetschna; le combat deTaroutina, labelle retraite du duc d’Elchingen, le passage de la Béréziua , enfin les manœuvres des différens corps d’armép m’ayant été conàmuniquées par des ofiicîers-généraux qui les ont eux-mêmes exécutées ,' se trouvent maintenant renfermées dans un seul cadre, et contribuent à former, de cette manière, une relation complète de l’expédition de Russie.
Je terminerai par une observation que m’imposent les circonstances ; mais c’est le seul tribut que je crois leur devoir. Dans les
X PRÉFACï:.
événemens qui se sont passés depuis un an ^ de hautes réputations , des noms jusqu’alors liouorés , ont passé par une épreuve terrible; il en esta qui elle a été plus ou moins fatale , et à qui la postérité, ainsi que la patrie, demanderont un compte sévère des malheurs dont ^ nous avons été et sommes encore les victimes. Mais ce que de tels hommes ont fait à une époque , n’a rien de commun avec ce qu’ils ont fait à une autre ; et le présent ne diminue pas plus le mérite de leurs premières actions, que le passé n’excuse l’énormité de leur faute récente. Aussi j’aurais cru manquer au premier devoir d’un historien de revenir, soit pour le blâme , soit pour l’éloge, sur les jugemens déjà portés à leur égard, et consignés dans les précédentes éditions de ce livre ; la justice de l’histoire , comme celle des lois , ne doit jamais être rétroactive.