‹ Relation complète de la campagne de Russie, en 1812; ornée des plans de la bataille de la MoskwaChapitre 4 sur 15 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Q ü A N D on se rappelle le degré de puissance où la France s’était élevée par la force des armes , et qu’on songe aux grands revers que l’abus de cette même force lui a fait ensuite éprouver, on est toujours tenté de se demander quel était le terme où elle devait s’arrêter ? A cette question, l’impartiale postérité répondra que la France n’a jamais été plus puissante qu’après le traité de Tilsit : alors l’Espagne , sous le nom d’alliée , était réellement une de nos provinces , dont nous retirions des hommes,' de l’argent et des vaisseaux. L’Italie, sagement gouvernée par un prince k la fois bon guerrier et habile administrateur , sujette et soii-

? Ï-IYBE l.

mise aux mêmes lois que l’Empire, jouissait d’une prospérité ég'ale à la nôtre, et partageait nos triomphes depuis que ses légions , dans la première campagne de Pologne , avaient fait preuve d’un courage éclatant , pour procurer à la France une paix glorieuse. Effrayée de notre agrandissement colossal , l’Allemagne , ne pouvant plus s’opposer à nos succès , ne cherchait qu’à assurer son existence en adhérant à tous les changemens qui renversaient la constitution germanique. L’Angleterre seule, constante ennemie d’une ambition si fatale h la sienne, ne voyait , dans les exploits de Napoléon , qu’un sujet de crainte pour elle , et de terreur pour le continent; jalouse d’avoir l’honneur de mettre fin à cette ambition démesurée , elle représentait k chacun des souverains du Nord, combien il était de leur intérêt d’arrêter les progrès de plus eu plus rapides d’^ne aussi dangereuse influence. Vains efforts ! ces souverains , ^u$és par des intrigues de cour, n’avaient point encore assez d’expérience pour être convaincus qu’il fallait tous se réunir , afin d’accabler le géant qui vouloit tous les. dévorer; lorsqu’au retour de Tilsit, la passion d’envahir donna au vainqueur l’idée de susciter à l’Espagne une guerre injuste, qui devait un jour flétrir ses lauriers , et fournir k ses ennemis l’occasion tant désirée d’aoéautir un pouvoir si redoutable.

Un prince faible gQuvemkU d§ oow

heureuse péninsule ; mais un favori perfide , traître à sa patrie , ingrat envers le roi son bienfaiteur , était celui qui, d’une main partiale, tenaitles rênes de l’État , et par les plus lâches déférences envers les étrangers , avilissait la nation , dont il semblait n’avoir usurpé les droits que pour lui préparer une longue et honteuse servitude. La crédulité du père et sa faiblesse pour son favori amenèrent sa déchéance: le fils, anticipant sur la succession naturelle , par la volonté du peuple , monte sur le trône : cette révolution , depuis long-temps préparée, seconda les yues criminelles de Napoléon; sous le prétexte de faire cesser la discorde , il arme l’un contre l’autre; puis, feignant des sentimens pacifiques , promet sa médiation , ^e rend k Bayonne, et enlève les deux monarques pour disposer de leur couronne. Les fiers Castillans indignés d’un tel outrage , de fidèles alliés deviennent ennemis irréconciliables; ils s’immortalisent par leur persévérance dans le malheur , et nous , au contraire , nous perdons nptre réputation d’invincihles en voulant accomplir le projet le plus contraire à la saine politique , et qui offre , dans l’histoire d’une nation civilisée, l’exemple d’une ingratitude si monstrueuse , qu’on n’en retrouvera jamais de semblable , même^ chez les peuples barfiares.

L’Espagne, quoique limitrophe de la France, était peu connue ; le caractère de ses habitaus l’étsdt

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encore moins*; celte ignorance égara le conquérant , et lui fit entreprendre une invasion funeste, dont tous les maux doivent être oubliés en songeant qu’elle fut, ainsi que la campagne de Moskou , la cause première des événeincns qui amenèrent sa chute. Il n’entre point dans mon plan de faire le résumé d’une agression qui fit prendre les armes k deux nations également généreuses : toujours unies par une estime réciproque, elles léseraient encore , si la perfidie d’un despote n’avait fondé sa force sur l’animosité des peuples. Cette lutte , mémorable par son acharnement et ses vicissitudes, doit fournir k l’écrivain un beau sujet d’histoire , et au militaire un vaste champ de méditation. Dans ce moment, je me borne à remarquer que la Providence semble avoir suscité à Napoléon l’idée de ces deux guerres illégitimes , pour apprendre aux Espagnols et aux Russes combien l’alliance avec les méchans doit être fatale; se réservant ensuite, comme dernière moralité, de précipiter de faute en faute l’instrument dont elle s’est servie, afin de montrer k l’espèce humaine que la tyrannie est un attentat commis sur tous les hommes , et qu’il leur sera facile d’en triompher lorsqu’ils se rallieront sous les bannières de la justice.

Pendant que Napoléon s’efforçait vainement de chasser les Anglais de la péninsule, où ils étaient descendus , un nouvel orage se formait en Allemagne : l’Autriche, qu’il avait tant deibîs humiliée ,

ne pouvait s’accoutumer au joug honteux sou& lequel l’avaient placée ses défaites; ,1’insurrectioii. des Espagnols et les nombreux armemens de l’Angleterre setnblaient lui offrir une circonstance favocable pour recouvrer ses Et^ts perdus, et faire reprendre* à sa politique cette f^pondérancedont elle était si jalouse.. . . ^

La nouvelle guerre contre l’Autriche ne iut pour la France qu’un nouveau champ de triomphes ouvert à ses guerriers. Landshut , Eckmühl et Ratisboune, par d’éclatans succèà , préparèrent, au bout de quatre mois , la plus mémorable des victoires : les champs de Wagram virent se renouveler les prodiges d’Austerlitz , et assurèrent à la France, eu une seule campagne, les résultats les plus décisifs.

Le traité de Vienne, en nous donnant la paix , fit passer sous noire domination les provinces illyriennes ; il agrandit le Wurtemberg , la Bavière , et sembla promettre à la Pologne son entier rétablissement. Mais ce traité, dicté par une puissance qui envahissait tout , aurait , comme tous ceux qui l’avaient précédé, renfermé le germe d’une guerre prochaine, si la plus auguste et la plus inattendue des alliances n’eût couronné la fortune du vainqueur.

Le souverain de l’empire d’Autriche , lassé d’une résistance si long-temps fatale k ses armes , crut un instant obéir au destin | en cédant à iin homme

devant qui 'tout cédait. Il sacrifia sa gloire, et même son sang , pour obtenir la paix : réalisant ainsi ces tempà fabuleux où des princes magnanimes dévouèrent leurs filles pour appaiser le fléau qui raylageait leui^contrées. ;

•De tous. les biens qu’accorda le destin k l’heureux Napoléon , cet hymen fut sans contredit le plus prodigieux , puisqu’il assurait le sort d’un homme qui, sorti d’une classe privée, s’alliait à un puissant monarque ; mais , peu satisfait d’une si haute élévation , il en fut ébloui , et en perdit volontairement tout le fruit à force de fatiguer son génie , et de chercher toujours à dépasser le terme de ses brillantes destinées : ainsi , faute de sagesse, ce qui semblait devoir accroître sa grandeur devint la cause de sa ruine.

Cette époque dut être, sans contredit, la plus surprenante de toutes celles qui s’écoulèrent durant la vie de Napoléon. Quel homme pouvait alors passer des jours plus glorieux et plus tranquilles ! De simple citoyen , il s’était vu élever sur le premier trône du monde ; son règne n’avaitcté qu’une longue suite de victoires; et, pour comble de bonheur, un fils , objet du plus ardent de ses vœùx , vint au monde pour lui succéder. Les peuples mêmes, courbés sous sa domination , commençaient à s’y accoutumer , et semblaient vouloir assurer la couronne à sa race. Tous les princes étrangers, soumis à sa puissance, étaient ses vassaux ,

WItNA.

«lAtrètéhaieiit ses tfoupes et pâyaiénl4ritut pôüf satisfaire kson luxe et k seü libéralités. Èofin , tout lui obéissait. Il ne lui manquais rieii pour êtré Heureux ! Rien , si f’oh pouvait l’êtré sans l’Àniour delajukice; mais, ayant toujours ihébonnU'cé sentiment, il ne trouva jamais ni féUeité ni repoS : livré k ün esprit inquiet , et aux caimeres d^né ambition insatiable , il n'écouta quë sës pâssiohs tumultueuses; pour leS satisfaire, il voulut cè qui nè pouvait pas être; et méconnaissant lèS aùtres , il oublia tout , juscju’k luî^lnême.

Le continentseniblait souscrire de bonne foi aux grands changemens qu'avait opérés Napoléon ; et le vulgaire , dont les -^ues bornées pénètrent rarement l’ame ténébreuse des monarques ambitieux, crut que l’alliance surnaturelle de cet Homme avec une archiduchesse , comblerait ses désirs immodérés , et surtout que lés douceurs de k paternité lui feraient connaître qu’un trône se cimente , non par de Vaines conquêtés , achetées k forcé dé sang et de larmes , mais bien par de sages institutions, qui faisant chérir Son gouvernement, en auraient assuré la durée : jamais aucun mortel ne réunit des moyens plus faciles et plus sûrs pour réaliser le bonheur du monde. Il lui suflÔsaitd’êtré juste et prudent ; c’est èn cela que la nation fondant ses espérances , lui accorda cette confiance illimitée dont il abusa depuis si cruellement. Aussi la postérité aura-t-elle k décider si Napoléon a été

plus coupable par le mal qu’il a commis , que par, le bien qu'il aurait pu faire , et auquel ^il n’a pas seulement songé.

Cet homme , qui sera pour les historiens l’énigme du cœur humain , aurait été admiré de l’univers, s’il eût voulu convenablement appliquer à l’exercice des vertus les rares talens qu’il développa pour consommer notre , servitude; mais, loin de méditer avec calme et tpodcration sur»l’heureux emploi de toutes ses facultés ,, ij forme des entreprises au-dessus des ftiscâs humaines; et, pour les réaliser , il oublie le nombre des victimes qu’il fallait lejur sacrifier ; tourmenté par de sombres vapeurs, la plus légère contradiction l’irritait, et la seule idée qu’il existait une nation assez politique et assez persévérante pour avoir constamment refusé ses propositions , et résisté k sa funeste influence , était un souvenir qui déchirait son cœur et empoisonnait ses plus beaux momens de gloire. Pour triompher d’un ennemi qu’il ne pouvait atteindre , il étend vainement les bras aux deux bouts de l’Europe; a peine il croit le tenir d’un côté , qu’il lui échappe de l’autre : furieux de voir échouer ses projets, il aspire à une domination universelle, par cela seul qu’un peuple isolé du continent profite de son heureuse position pour s’exempter d’un joug intolérable.

Dans l’espoir de réaliser son fatal système , il dépasse de toute part les limites naturelles de la

France, il lui forme des destinées chimériques , et lui fait concevoir des craintes sur la Russie, sous le prétexte que , voulant s’asseoir sur l’ancien trône de Constantin , elle allait commander aux deux mers qui entourent l’Europe. Il voulut alors faire le prophète, prédire k la France des malheurs éloignés , et sacrifier la génération présente au bonheur incertain des générations futures. .

Trompé par l’éclat de sa fortune , il dédaigne le conseil des ministres les plus éclairés j les talens se réduisent à, souscrire à toutes ses folles prétentions ; et pour lui le courtisan le plus soumis devient le sujet le plus utile. Despote de son peuple et de ses armées, esclave lui-même de ses propres volontés , il aspire à tout dompter , et porte ses vues ambitieuses jusqu’aux extrémités du pôle ; par un faux jugement, il embrasse une fausse politique, qui lui fait faire dans le Nord, tout comme il s’était fait dans le Midi , un ennemi dangereux du plussùr et du plus puissant de tous ses alliés.

Enivré de sa félicité , il croit que tous les souverains lui portent enviej jugeant d’après lui-même, il pense que la Russie ne voit qu’avec une secrète jalousie l’union contractée entre le plus antique et le plus moderne des empires. Plein de cette idée , il poursuit sou plan dévastateur, et voulant, di- « sait-il , que sa dynastie fût dans peu la plus ancienne de l’Europe , il cherchait k consacrer son étonnante élévation, en détrônant des princes

Tè LIVRÉ I.

légitimes, afin de donner leur couronné' k ses frères , qui , trop efféminés pour bien seconder sa tyrannie , ne brillaient autour de lui que comme de pâles satellites autour d’un astre malfaisant.

Le traité de Tilsit n’était qu’une trêve pour Céu3< qui connaissaient lé caractère de 'Napoléon. En comparant la force toujours croissante des deu< grands empires , chacun déduisait de leur splen* deur commune que l’un ou l’autre renverserait l’édifice colossal que tous deux semblaient vouloir élever. Jadis l’éloignemént qui les séparait devait aussi séparer leurs intérêts ; mais les conquêtes dé la France l’ayant rendue voisine de la Russie, tout fit présager leur prochaine rupture.

Depuis plus de deux ans , elles se tenaient respectivement dans une attitude guerrière : enfin , Napoléon ayant renforcé la garnison de Dantzig , formé plusieurs corps d’armée , complété la cavalerie, le train d’artillerie et les équipages militaires, se crut en mesure pour se plaindre de la Russie ; et oubliant qu’il avait envahi, depuis ses dernières Stipulations , la Hollande , les villes anséatiques , et surtout le duché d’Oldenbourg , sur lequel le beau-frère d’Alexandre avait des droits légitimes , il reprocha comme un grave délit que, contre tant d’offenses, cinq divisions de l’armée de Moldavie se fussent avancées vers la Pologne , et surtout qu’oil eût osé renouer des relations commerciales avec l’Angleterre.

‘ Cependant rien d’hostile n’avait tranSl|>iré, à l’exception du fameux sénatus-consulte (i) qui organisa l’Empire en œhortes , bans et arrierebans. Ainsi là patrie allait se trouver engagée dans la contestatidh la plus dangereuse qu’elle eût jamais soutenue : la moitié de l’Europe marchait contre l’autre , sans que Napoléon eût daigné avertir le sénat , ni que ce corps eûtosé se faire rendre compte -d’une guerre où la France allait épuiser son sang et ses trésors.

L’opinion publique était encore incertaine sur le motif et le but de tous ces armemcns. Nos diffé^ rends avec les Russes , sous le rapport du climat , offraient si peu d’avantages et tant de chances défavorables , qu’on- ne pouvait jamais soupçonner que nous irions nous-mêmes provoquer des agres^sions où nous avions tout à perdre et rien à gagner. On croyait au contraire que trois grands Empires allaient se réunir pour partager la Turquie, et porter ainsi un coup funeste auxétablissemensque les Anglais ont formés en Asie. Mais ceux qui savaient combien Napoléon était mécontent du refus qu’avait fait le sénat de Pétersboftrg de lui donner pour épouse la sœur d’Alexandre , ne doutèrent' point que tous nos préparatifs ne fussent dirigés contre le Nord. La mission du colonel C-zernichew, son départ précipité, à la suite des séductions qu’il

(i) Séance du sénat, lo mars tSie.

employa pour connaître les secrets de l’Etat;, enfin le duc de Bassano , quittant Paris sans donijer réponse aux notes diplomatiques de, l’ambassadeur Kurakin prouvèrent évidemm^t qu’il ne larderait pas à s’élever, entre les deux puissances rivales , une lutte terrible , et dont le choc bouleverserait le monde. »

Dès lors la France poursuivit ses immenses armemens : de nombreuses cohortes volèrent des rives du Tage sur celles de l’Oder, et les mêmes soldats qui naguère campaient dans les fertiles plaines de la Lombardie , au bout de trois mois, se virent transportés sur les sables arides de la > Pologne.

Dans cette circonstance , tous les yeux se tournèrent vers la Prusse , on attendait avec impatience le parti qu’elle embrasserait : ses places , son territoire, tout était envahi par nos armées; néanmoins le poids de noire alliance parut si contraire à sa politique, et surtout si nuisible à ses intérêts, que , malgré la contrainte et la sujétion où nous l’avions placée j elle hésitait k se prononcer; mais , au grand .étonnement de tout le monde , on apprit qu’elle ' s’était enfin décidée en notre faveur (i). Ceux qui savaient comment Napoléon contractait ses alliances, observèrent que la Prusse n’avait adhéré à

(r) Voyez, le traité d’alliance du *4 février i8iï , eilre &. M. l’Empereur et Roi «l S. M. le roi de Prusse.

la nôtre' que lorsqu’elle vit Berlin pressé de toute part , et qué le duc de Reg^o était sur le point d’y entrer éîi 'cbiiquérant. Peu de temps après , le roi se vit contraint d’abandonner sa capitale, et d’en laisser le commandement aux généraux français.

A la même ‘époque il parut un autre traité, conclu entre la .'France et l’Autriche , dont les principales clauses étaieiit que chacune des puissances contractantes fournirait k celle qui serait attaquée un corps auxiliaire de trente mille hommes. Et Comme>daiisces circonstances Napoléon se disait menacé par la Rlissie , il demanda et obtint les secours promis'; ces troupes furent placées sous le commandement du prince Sch^artzenberg, qui, depuis le mariage de Mafic-Louise , avait toute sa confiance. > Ainsi Napoléon tyrannisait les rois , comme* Robespierre -tyrannisait le peuple : sous chacun d!eux personne nC'pouvait rester neutre ; l’amour de A^paix lêur semblait une trahison , et k tous deux , là' modération paraissait un crime.

Si on av«it été 'surpris de voir les Autrichiens et les Prussiens accepter notrealliance, on le fut bien davantage en apprenant que la Suède l’avait rejetée. ‘Cetfe.’irtition , la seule peut-être intéressée k seconder notre expédition contre la Russie, fut tellement indignée de notre invasion en Poméranie , et de l’affront fait an commerce de Stralsund, qu’elle Refusa une occasion unique pour venger Charles Xil , aimant mieux renoncer k la Fin-

lande qu’on lui avait enlevée , que de contracter avec nous des traités qui , par la mauvaise foi de notre chef, ne lui offraient aucune garantie. En effet la neutralité que demandait Napoléon , dans le sens de sa politique astucieuse , n’eût servi qu’a préparer k la Suède des offenses^et des violations nouvelles ; tandis qu’en s’alliant avec la Russie , on lui garantissait la réunion de la Nprwège k ses Etats , réunion qui depuis des siècles était l’cdajet constant des efforts et de l’ambition du cabinet de Stockholm. ‘ • ...

Les routes d’Allemagne étaient couvertes de corps nombreux de troupes , qui , dans leur mar> cbe, observèrent la discipline la plus sévère ; toutes se rendaient vers l’Oder. Le roi de Westphalie , k la tête de sa garde et de deux divisions, avait déjk passé ce fleuve , de meme que les Bavarois et les Saxons. Le premier corps était k Stettin, les second et troisième marchaient sur dette diaection ; le quatrième, arrivé k Glogau^aemplaçales Westphaliens , qui partirent pouç Warsevie. ^ '

L’organisation de notre arméoidès sa formation était imposante ; et si )e faisais, f énumération., d<e toutes les nations dont elle était pompo^ée, je rappelcrais trop les descriptions d’Homère , lorsqu’il parle des peuples divers qui manchèreut k la conquête d’ilion. Au mois d’avril , la grande.armée comptait neuf corps d’infanterie , dans chacun*desquels étaient au moins trois divisions (le premier

$n avait cinq) ^ et utjte,4e cavalerie ; ^ cela se joi* gtiaitla garde impériale , composée d’environ cinquante ipille hommes , et quatre grands corps de cavalerie portait le nom de résçrve. tie total de «os forces , sans comprendre les Autrichiens , pouvait s’élever à quatre cents mille fantassins et soixante mille cavaliers. P/ès dedou^e cents pièces de canon, réparties dans les différens corps de l’armée, constituaient la force de l’artillerie.

t Le prince cCLckmuhl.depuis long-temps avait le cumipandeme«tdes cinq.divisions qui formaient le premier corps; le second, fut confié au duc de Reggip ; le troisième au duc d’Elchingen ; le quatrième , connu sOus le nom d’armée d’ Italie ( et où se trouvait la garde royale ) , était commandé par de vicè-roi. Le primée Poniatowski , k la tête de ses Polonais , formait le cinquième corps. Les Bavarois, incorporés dans le sixième, étaient sousles ordresdu comte Gouvion-Saint-Cyr. Les Saxons comptaient comme septième corps, et.avaient pour chef le général Reynier. LesWestphali^s marchant sous les ordres de leur roi, prirent rang dans l’armée sous le nom de huitième, corps. Quant au neuvième, les .Cadres seulement en étaient formés, mais l’on savait qu’il était destiné au duc de Bellune ; enfin le dixième corps , placé sous les ordres du maréchal duc de Tarente, était composé de Prussiens , commandés par le général Grawert , et de la divi^on Grandj^ii, qui n’avait de Français que

1 es généraux Ricard et Bachelu , et lés troupes d’artillerie.

Les forces russes opposées aux nôtres- se divisaient en deux parties , désignées par les noms de première et deuxième armée de POuest; l’une était sous les ordres du général baron Barclay de Tolly , l’autre sous le commandement du prince Bagration. Le nombre des divisions s’élevait k quarante -sept , parmi lesquelles il s’en trouvai! huit de cavalerie. L’Empereur Âievandre arrivé k Wilna le 26 avril , avec ses ministres et son étatmajor, était depuis long-temps préparé k repousser toutes nos attaques. Mais ceux qui avaient fail^une longue étude de notre système de guerre , ne cessaient de conseiller k ce monarque de ne point hasarder de bataille, bieft certains que l’ambition de Napoléon le pousserait dans des contrées sauvages , qui seraient pendant la saison rigoureuse le tombeau de son armée.' •

Quoique la Prusse se fût déclarée pour nous , néanmoins la prudence exigeait de se méfier d’une alliance contractée par la force: aussi .toutes les garnisons françaises renfermées dans les places se gardaient avec le plus grand soin , surtout k Glogau , lieu désigné à plusieurs corps pour le passage de l’Oder; son voisinage de Breslau, où le roi de Prusse venait de se retirer avec le reste de ses troupes entretenait naturellement -nos craintes, et devait engager le gouverneur k ÿè mettre k l’abri

d’un coup de main qui eût été si fatal aux entreprises de la France.

Le quatrième corps venu d’Italie , sous la dénomination âi armée d’observation^ SGmhXzil par son titre devoir alternativement se porter en avant de la Grande-Armée souvent observer ses flancs , et enfin sé réunir à elle lorsque de grandes circonstances exigeraient son secours. Ayant eu l’honneur d’en faire partie , j’ai cru" devoir en détailler davantage les opérations , puisque ses manoeuvres isolées ont été d’une haute importance , et qu’elles m’étaient plus particulièrement connues ; d’ailleurs ce corps a participé en meme temps aux, grandes affaires qui ont illustré notre marche sur Moskou. Quant aux calamités de la retraite, on sait qu’elles ont été communes à toute l’armée.

Le vice-foi , avant d’aller prendre le commandement du quatrième corps' qui, par intérim, était sous les ordres du duc d’Abrantès, fut appelé h Paris, où ses conférences avec l’Bmpereur firent croire qu’on le destinait k des fonctions encore plus relevées que celles de chef d’une armée. ''Depuis long-temps on avait répandu le brait que Napoléon voulant aller lui-méme terminer la guerre d’Espagne , aVkit annoncé dans son ^conseil* l’intention où il était , en supposant'que les circonstances le forçassent a s’éloigner’^de sa capitale, ’Se confier k ce jeune prince le soin de gouverner l’Empire. Mais ces hautes espérances, et qui, de-

puis la répudiation, de sa mère , ne paraissaient plus fondées , ne tardèrent pas à être déçues , car le vice-roi, aussitôt après son arrivée k Paris, ayant reçu ses instructions , prit la route de la Pologne , et arriva k Glogau , le la mai.

. Le jour où ce prince resta dans cette ville, il passa en revue les troupes placées sous sesWdres, et Alt très-satisfait de la belle tenue de la quinzième division , toute formée d’Italiens ; elle pouvait alora s’élever k plus de treize mille hommes , et les soldats qui la composaient paraissaient ai bien aguerris , que le général Pino, quoique premier capitaine de la garde royale , se croyait honoré d’un pareil

commandement. . ' - .

L’Empereur étant parti de Paris le 9 mai, passa le Rhin quatre jours après; il se dirigea, dit^on , vers la Franço^ti^ pour év^terW eimar, où résidaitla ^ soeur d’Àlexandre |s^oate sa route on avait placé, k des distances très-rapprocbées , d’énormes amas de boisif'qui fusent allumés dès l’instant qu’il parut. C’est aintet qu’il traversa la Saxe, et qu’il eut l’air d’Srriver k Dresde au milieu des feux de joie. Du<r rant son .séjour dans cette capitale , il occupa les grands appartemens du padais. Jamaisla cour d’aucun potentat n’étala plus de faste 'et de maghifi-^ cence. Sa grandeur avait acquis un tel degré d’élâtation , que dédaignant les hommages vulgaires^ il lui fallait des Rois pour courtisans. Enfin Napo^* léon était le Roi des Rois , le véritable Empereur

de l’Europe. C’était sur lui qu’étaient tournés tous les regards; les ambassadeurs, les généraux, les chambellans, les écuyers, enfin les courriers se croisant dans différentes directions , et portant les destins de tant de peuples divers , formaient le tableau le plus vaste, le plus extraordinaire, et d’autant plus piquant, que la suite a prouvé combien les princes orgueilleux sont voisins de leur chute , lorsqu’arrivés au plus haut période de leur gloire , ils veulent encore en dépasser les bornes.

La réunion de notre corps devait se faire à Mode , où se trouvait déjà celui des Bavarois , et ce fut vers cette ville , en passant par Posen , que se dirigea le vice-roi. Son arrivée ayant devancé de quelques jours celle de son armée , il les employa à reconnaître le Bug et la Narew, et à lier par un système de défense la ligne que présente cette dernière rivière avec celle des lacs qui s’étendent depuis Angerburg jusqu’à Johannisburg. Le prince visita particulièrement la. forteresse de Modlin , où le roi de Westphalie s’était aussi rendu ; les dispositions qu’ils prirent semblaient annoncer que la Wolhynie serait le théâtre de la guerre.

Enfin l’Empereur ayant dissous son assemblée de Rois , partit de Dresde le 29 mai , et passa par- Posen. Arrivé à Thorn , le duc de Bassano expédTa les passeports au prince deKurakin, qui , depuis son ultimatum^ les demandait avec instance; mais en les lui expédiant, on lui déclara qu’on

së

regarderait son départ comme une déclaration de guerre.

Le vice-roi étant allé prendre les ordres de l’Empereur , à son retour ordonna les préparatifs nécessaires pour effectuer un mouvement le 4 juin. Ce jour-lk notre corps se mit en marche pour Soldau et y arriva le 6. Un double séjour fut donné aux troupes , on l’employa k faire construire des fours indispensables pour la manutention. On se dirigea ensuite sur Villemberg , où il y eut également quarante-huit heures de repos. En trois jours de marche, nous arrivâmes k Rastenbourg, jolie petite ville entourée de lacs , et où l’armée trouva des ressources : depuis Glogau , on. n’en "avait point rencontré de plus grande et de mieux peuplée. , , ■

De Rastenbourg on alla sur Lôtzen : ensuitevers Oletzko, dernière ville de la Prusse orientale. A deux lieues de Ik nous rentrâmes dans le duché de Warsovie, et nous aperçûmes promptement la différence frappante qui se trouve entre ces deux États ; dans l’un , les maisons sont propres et bien bâties ; dans l’autre , elles ont une odeur fétide et sont grossièrement construites. Les habitans du premier sont civils , hospitaliers ; ceux du second ne présentent que des Juifs sales et dégoûtans : quant k la petite noblesse polonaise, sa misère nuit k sa dignité. Les grands seigneurs , dont l’existent^ est bien différente , sont magnifiques ,

braves et généreux ; la fidélité, k l’honneur et l’amour de la patrie en feront toujours de ‘véritables ”héros. La classe .des paysans est peu nom-^ breuse : ce défaut de population , joint ci l’aridité du sol, fait que la ^Pologne est mal cultivée; son territoire sablonneux , couvert de mauvais seigle,, semble être frappé de stérilité. ^ ; •

Arrivés k Kalwary, nous ne vîmes rja’un gros bourg rempli de Juifs : k M^rielïpol même population. Fatigués de leur aspect dégoûtant , et surtout de leur nombre, nous disiotts que la Pologne n’étkit autre chose. que la Judéêl, où. l’on voyait par hasard quqj^ues Polonais. ‘ *

Durant cette marché. Napoléon, parti deThoru', visita la ‘place de Dantzig, que sou esprit dë domination lui faisais regarder comme la plus importante de son empire ; de Ik il fut k Osterode , traversa rapidement les villes de Liebstad et de Kreustbourg , lieux voisins d’Eylau , Heilsberg^ et Friedland, théâtre de sa plus grande gloire mibtaire. Arrivé k Kœnigsberg , il prépara tout pour sa grande entreprise : il passa en revue de nombreuses divisions , visita la place de Pillau; et peu de jours après , marchant avee le centre de son armée , il longea la Prégel jusqu’k Gumbinnen.

Pendant que Napoléon était a Dresde , le corntt de Narbonne avait été expédié k "Wilna-, où se trouvait Alexandre , au milieu de son armée.

De retour de sa mission , l’envoyé annonça qu’ili

avait trouvé cet Empereur dans la meilleure attitude, sans abattement et sans jactance (i), et d’après lui avoir exprimé ses regrets sur la rupture de son alliance avec Napoléon , il lui avait dit : (( La puissance et les talens,-de votre souverain » me sont connus, j’ai pour eux la plus parfaite ÿ estime; mais en prenant la carte de la Russie, )) il verra que le sort d’un empire long et large }) comme le mien ne dépend point du résultat » d’une bataille ; ce n’est qu’au fond de la Sibérie » que je signerai une paix ignominieuse.

L’Em’pereur espérait par sa présence autant que par ses armemens en impof^er à la Russie , et la contraindre k plier sous ses lois , tandis qu’il voulaits’aflranchirde tout ce qui pouvait établir l’ordre et cimenter là paix. Alexandre*, att contraire , par un excès de modération bien rare chez les monarques puissans, consentait à ce que la France conservât garnison dans Dantzig ; il souffrait la réunion de la Hollande à la France , et ne demandait qu’une indemnité pour le duché d’Oldenbourg ; mais il exigeait , et avec juste raison, qu’on évacuât la Prusse , afin qu’il existât entre les deux empires un État indépendant (a). Ce furent ces conditions

(i) Histoire de l’ambassade de Varsovie, par M. de Pradt, 5*

(s) Note diplomatique du prince Kurakin an duc de Bassau» (3o avril iSis ).

sages et modérées, nouvellement confirmées par le retour précipité du comte de Narbonne, que Napoléon appela sommation arrogante et tout à fait extraordinaire (i).

Mécontent de n’avoir retiré aucun fruit de cette insidieuse mission, il envoya de nouvelles instructions au comte Lauriston, qui se trouvait encore à Pétersbourg , et lui enjoignait de se rendre auprès d’Alexandre, ou de son ministre des affaires étrangères , afin d’essayer s’il n’y aurait pas moyen de revenir sur Vultimatum qu’avait donné le prince Kurakin. Le même esprit qui avait forcé le comte de Narbonne à s’éloigner de Wilna , empêcha le général Lauriston de s’y rendre. Le comte de Nesselrode invita cet ambassadeur à ne point se présenter devant Alexandre , et à se borner seulement à lui envoyer ses dépêches , tant on était couvaincu-que ces aml)assades offraient plutôt le danger de la séduction que l’espérance de la paix. Le secrétaire de légatjon Prévost , en apportant cette nouvelle, jeta Napoléon dans une espèce de fureur ; ne pouvant plus la concentrer , il s’écriji avec le ton frénétique que lui inspirait la^plus légère contradiction : « Les vaincus prennent le » ton des vainqueurs ; la fatalité les entraîne , » que les destins s’accomplissent ! » Et sur-lechamp , partant de Gumbinnen , il se rendit k

(i) 1* Bulletin de la campagne de Russie. ■ - .

Wilkowiski (aa juin i8ia),^ùil mit à l’ordre du jour lar proclamation suivante : > .

SOLDÀTS ! . - • ^

(( La seconde' guerre de là Pologne est com- » mencée; la premièreT s’ést terminée k Frié^land » et à Tilsit : à Tilsit, la Russie a juré «éternelle » alliance à la France , et guerre a l’Angleterre. » Elle viole aujourd’hui ses s^meus! Elle ne- veut }) donner aucune explication de son étrange con> tt dnite , que les aigles françaises n’aient repassé )) le Rhin , laissant par là nos^alliés à sa discrétion.

» La Russie ^t entraînée.' par la fatalité. Ses » destins doivent s’accomplir. Nous croit-elle donc 3) dégénérés ; ne serions- nous donc plus les soldats » d’Austerlitz? Elle' nous place entre le déshon- )) neur-et la guerre. Le choix ’iie saurait être doa- 3 ) teux. Marchons donc eikavant! passons le Nié- )) men ; portons la guerre sur son^ territoire. La )) seconde guerre de la Pologne sera glorieuse aux )) armées françaises , comme la première ; mais la 3) paix que nous concluerons , portera avec elle sa 3) garantie, et mettra un terme k la funeste^in- 3) fluence que la Russie a exercée depuis cinquante 35 ans sur les affaires de l’Europe. ))

Cette proclamation , remarquable par un excès de jactance , et surtout par la manie qu’avait Napoléon de donner -à ses discours la forme d’un oracle , nous parvint k Kalwary^ Quoiqu’elle fut

une répétition moiiotone 4es mêmes idées tant de ’ fois exprimées , elle excita l’ardeur de nos soldats , ' toujours prêts à écouter ce qui pouvait flatter leur courage. Fiers d’entrer sur le territoire russe , ils voyaient avec orgueil qu’en coinnriençant la se- .conde, cam}fagne de Pologne, ils laissaient derrière

' eux le fleuve où l’on s’était arrêté vers la fin de la

prenÿère. Ce mot de Niémen enflammait l’imagination, chacun brûlait de le passer; et ce désir était d’&utant plus naturel, qu’indépendamment de notre esprit de conquête, l’état misérable du duché de V^arsovie augmentait chaque jour nos privations et nOs souffrances : pour faire cesser nos plaintes , on nous montrait le pays ennemi comme la terre promise.

L’armée russe opposée a la nôtre était formée de six grands corps : le premier, fort de vingt mille hommes , était commandé par le comte d&- Wittgenstein , et occupait Rossiena et Keïdanouï.

Le deuxième corps, sous les ordres du général Bagawout, également de vingt mille hommes, gardait Kdwno. Le troisième, ayant vingt-quatre mille hommes , était à New-Troki , et avait pour chef le général Schomoaloff. Le pays renfermé entre New-Troki et Lida , cantonnait le quatrième corps, commandé par le général Tutschkofl’. Ces quatre corps réunis à la garde qui se trouvait k Wilna, formaient ce que lesRusses appelaient/7remière armée d’ Ouest, La deuxième armée était

composée da cinquième corps, dont les forces s’éle-* valent è quarante mille hommes, du sixième corpsy dit deOoctorosr, fort de dix-huit mille hommes^ et des kosaques de Platow. Cette seconde armée d’ Ouest f que le prince fiagration commandait en chef, campait à Grodno, Ltida, et dans toute hi Volhynie. Le général Marckoff organi^it dans * cette province les neuvième et quinzième divisions qui devaient former le septième corps. Ensuite ce général, rappelé à l’armée du centre , laissa le commandement de la Volhynie au général Tormasowj qui créa un nouveau corps destiné k agir contre le duché de Warsovie. .

Telle était la position des Russes par delk le Nié« men , lorsque le roi de Naples , qui commandait toute notre cavalerie , porta son quartier-général à deux lieues en deçk dé ce fleuve ( aS juin ) , ayant avec lui les deux corps de cavalerie commandés par les généraux Nansouty et Montbrun , composés chacun de trois divisions. Le premier corps prit position au débouché de la grande forêt de Pi- Ivirisky. Le second torps et la garde venaient ensuite. Les troisième, quatrième et sixième cOrpS s’avançaient par Marienpol, marchant k un jour de distance. Le roi de Westphalie se dirigeait sur Grodno avec les cinquième , septième et huitième corps , en remontant la Narew , et faisait face k l’armée commandée par le prince Bagration.

Les équipages de pont , sous les ordres du géné-

Dioiîiz=d by GoOg[e

WILNA. i7

ralsd’artillerie Éblé , arrivèrent le même jour tout près du Niémen. Alors Napoléon s’étant déguisé en soldat polonais, reconnut, avec le général du gé* nieHaxo, des hauteurs qui ddiniàent Kowno , le point le plus avantageux poui^ effectuer le passage, et vers les huit heures du soir l’armée se mit en mouvement: trois compagnies de voltigeurs de la division Morand ( première '' division , premier corps ) , traversèrent le Niémen , et protégèrent la •onstruction de trois ponts qui furent jetés sur ce fleuve , où , cinq ans auparavant , les deux Empe-^ reurs s’étaient juré une éternelle amitié!

Au point du jour, c’est-à-dire, vers une heure du matin ,. nous étions dans Kowno ; le général de division Pajol ayant poussé plus loin l’avant-garde , iit occuper la ville par un bataillon , et chassa devant lui la cavalerie ennemie, qui se retirait à mesure que nous avancions. Pendant les journées du a4 du a5 , l’armée ne discontinua pas de défiler sur les trois ponts achevés dans une seule nuit. En même temps, le duc de Tarente passait le Niémen à Tilsit , et marchait sur Rossiena , afin de balayer la rive droite dufleuve. Napoléon , arrivé à Kowno, fit construire tout près de là un nouveau pont sur la Wilia. Tandis que le roi de Naples marchait vers Zismorî, et que les maréchaux prince d’Eckmühl et duc d’Elchingen se portaient, l’un à Roumchichki , et l’autre à Kormelov, le duc de Reggio , formant l’aile gauche , marchait à lanovo. Le

a8 LIVRE I.

27 juin, Napoléon étant arrivé aux avant-postes, à deux heures après-midi, mit toute l’armée en mouvement. Enfin notre cavalerie légère , formant l’avant-garde, vers la fin du jour, n’était plus qu’k dix lieues de Wilna. ‘ . .

Le lendemain , vers les trois heures du matin , le roi de Naples continua sa marche, appuyé par la division de cavalerie du général Bruyères , et par le premier corps. Mais les Russes se replièrent partout jusque derrière la Wilia, après avoir in'» cendié le pont, ainsi que les magasins aux vivres. Une députation des principaux hahitans de Wilna étant venue au-devant de Napoléon , elle lui remit les clés de la ville, où il entra vers midi ; au lieu de s’y arrêter , il courut sur-le-champ aux avantpostes du général Bruyères , pour examiner sur quelle direction se retirait l’ennemi. On le poursuivait de l’autre côté de la Wilia, lorsque, dans une charge de cavalerie , le capitaine de hussards Octave de Ségur , resta blessé ; ainsi cet officier distingué fut le premier qui , dans cette campagne , tomba au pouvoir des Russes.

Le point que Napoléon avait choisi pour passer le Niémen était fort avantageux , Kowno étant dominé par une haute montagne qui , située *sur la rive gauche, plonge entièrement sur la ville. Lors même que cette position eût été moins heureuse pour nous , il n’entrait point dans le plan de campagne des Russes de s’opposer à nos prenûers

Digilized by Googk

efforts. On raconte k ce sujet que l’Empereur Alexandre avait pris toutes ses mesures pour disputer le passage du'Niémen , et qu’au moment où l’attaque allait avoir lieu, le général Barclay de Tolly se jetant aux genoux de son maître , le supplia de ne point lutter contre une armée formidable , depuis long-temps accoutumée k vaincre , clisant qu’il fallait laisser passer Napoléon comme un torrent , et réserver toutes leurs forces pour les employer lorsque les siennes commenceraient k s’affaiblir. Je n’ose garantir l’authenticité d'une pareille anecdote; mais ce qui pourrait y faire croire, c’est qu’ Alexandre , après avoir séjourné six semaineskWilna, inspecté ses armées , fait de grands approvisionnemens, et reconnu les principales positions du Niémen susceptibles de défense, abandonna tout k coup cette ligne sans combattre , et ordonna la retraite sur la Dwina et le Dniéper. Résolution bien sage , car Napoléon tombant k rimproviste surWilna, avec de nombreux corps d’armée, auxquels rien ne pouvait résister, s’é tait flatté , dit-on, de livrer une grande batailltV, dont toutes les manœuvres n’auraient tendu >^u’à s’emparer de la personne d’Alexandre ( i).

En arrivant k-Wilna , chacun put lire la proclamation que fit cet Empereur lorsqu’il apprit que

(1) Histoire de lambafsade de Yarsorie , par M. de Pradt , 5 * édit. p. 43.

les troupes françaises avaient franchi le Niémert j elle peint si bien la noblesse et l’équité de ce sou« verain , qu’en la comparant k celle de Napoléon , publiée k Wilkowiski, on aura la connaissance parfaite du caractère des deuxconquérans sur qui le monde entier avait les yeux ouverts. Voici comment elle était conçue :

VViloa , le *5 juin i8is.

(( Depuis long^temps nous avions remarqué de » la part de l’Empereur des Français des procédés hostiles envers la Russie ; mais nous avions tou- » jours espéré les éloigner par des moyens conci- » lians et pacifiques. Enfin ^ voyant le renouvelle- » men t continuel d’offenses évidentes, malgré notre » désir de conserver la tranquillité, nous avons été D contraints de compléter et de rassembler nos ary> mées. Cependant nous nous flattions encore de » parvenir a une réconciliation , en restant aux » frontières de notre empire , sans violer l’état de y paix, et seulement prêts k nous défendre. Tous ))ces moyens concilians et pacifiques ne purent » conserver le repos que nous désirions. L’Empey> reui des Français , en attaquant subitement » notre armée k Kowno , a le premier déclaré la » guerre. Ainsi , voyant que rien ne peut le ren- ')) dre accessible au désir de conserver la paix , il J) ne nous reste plus , en invoquant k notre secours » le Tout-Puissant, témoin et défenseur de la vé-

•i) rité , qu'^ opposer dos forces aux forces de l’en> ÿ uemi. 11 ne m’est pas nécessaire de rappeler aux 2).commandans , a«;(x chefs de corps et aux soldats^ a leur devoir et leur bravoure j le sang des valeu- ’» reux Slavons coule dans leurs veines. Guerriers!

» vous défendez la religion , la patrie et la liberté !

» Je suis avec vous. Dieu est contre l’agresseur ».

Pendant que toute notre armée se concentrait autCüir de-Wilna , le deuxième corps russe , commandé par le général Bagawout , effectuait sa retraite sur Dunabourg , le comte Wittgenstein se retirait aussi sur Wilkomir , depuis que le duc de Reggio, eiV marchant de lanovo sur Ghatouï, l’avait forcé d’évacuer la S^mogitie. Le 28 , la rencontre eut lieu tout près de Develtovo , la canon- ' nade s’engagea d’une manière assez vive ; l’ennemi, , quoique renforgé par deux régimens de la garde ^ ne conserva point sa position ; culbuté par nos troupes jusques sur la D,wina , il détruisit ses magasins et repassa le pont construit sur ce fleuve , avec uné si grande précipitation , qu’il n’eut pas le loisir de le brûler. Dans cette occasion , Napoléon loua avec beaucoup d’adresse la valeur du 1 1‘ ré- , gim«nt d’infanterie légère , composé en grande partie de soldats romains.

Le 99 juin , le quatrième^corps , resté jusqu’alors en observation derrière le Niémen. , vit enfin ce fleuve tant désiré. £n arrivant è Pilony , lieu désigné pour le passage , nous trouvâmes le vice-

3a LIVRE I.

roi , le duc d’Abrantès et tout l’état-major , occupés k faire construire un pont. L’artillerie de 1» garde royale était en position sur le plateau qui dominait la rive opposée ; précaution sage, mais inutile , car plusieurs reconnaissances faites par-delà le Niémen , nous apprirent que de ce côté tout était dans la plus parfaite tranquillité. • ' '

Nous ne devions plus avoir d’inquiétude sur le succès du passage , puisque le chef d’escadron Bataille , aide-de-camp du vice-roi , envoyé en mission auprès de Napoléon , nous avait annoncé que nos troupes , après avoir traversé sans obstacle le défilé deKowno à Roumchicki* étaient arrivées à Zismorï sans combattre ; que les Russes n’avaient même défendu que très-faiblement les positions qui sont entre Rouïkontouï et Wilna , et que , n’ayant surtout construit aucune redoute sur la hauteur de Vaka , qui est à deux lieues en avant de cette ville , l’Empereur y avait fait son entrée le 28 du mois , se faisant précéder par, les hulans polonais du 8' régiment , commàildés par le prince Dominique Radziwil. Le rapport du commandant nous instruisit que les faubourgs avaient un peu souffert des malheurs de la guerre , -

mais que , Tordre ayant été promptement rétabli , tout avait repris son cours naturel , et que cette ville , grande et bien peuplée , présentait à la fois des ressources pour l’armée , et des dispositions propres à seconder les vues de Napoléon.

Notre séjour à Pilony , durant un temps pluvieux , fut marqué par des disgrâces si extraordinaires , que tout homme, sans être superstitieux y aurait pu les regarder comme le présage de nos misères futures. Dans cet affreux village , le viceroi même était sans logement ; nous étions entassés sous de mauvais hangars où l’on éprouvait toutes les injures du temps. La rareté des vivres nous faisait pressentir quelles’ seraient un jour pour nous les horreurs de la faim ; la pluie tombant par torrens, accablait les hommes et les chevaux qui n’avaient point d’abris; les premiers résistèrent, mais la difliculté des chemins acheva d’anéantir les derniers. Autour de nos bivacs on les voyait tomber par centaines ; enfin , sur la route , on né trouvait plus que chevaux morts , voitures renversées, bagages dispersés; et c’était au mois de juillet qu’on éprouvait le froid , la pluie et la disette! Cet orage fiat universel , et dura toute la nuit; on raconte même qu'à Z^smorï , le tonnerre , en tombant sur le camp des grenadiers à pied de la garde , foudroya plusieurs personnes. Tant de désastres étaient de triste augure pour l’avenir; chacun commençait à s’en effrayer , et si , à l’exemple des anciens, nous avions eu plus de, respect pour les avertissemens célestes , l’armée entière aurait été sauvée : mais le soleil ayant reparu sur l’horizon , DOS appréhensions se dissipèrent avec les nuages.

Le jour suivant (5o juin), les treizième etq^ua-

tomème divisions , commandées par les généraux Deizons et Broussier , effectuèrent paisiblement leur passage. La garde royale , commandée par le général Théodore Lecchi , suivie de la division Pino , exécuta le sien le i” juillet : ainsi toutes les troupes italiennes réunies franchirent le Niémen en présence de leur vice-roi; elles répondirent k cet honneur par des acclamations spontanées : ce prince dut k son tour éprouver une satisfaction bien grande en voyant passer sur le territoire ennemi les soldats (ju^il avait créés ^ surtout en les voyant , k six cents lieues de leur patrie , observer le même, ordre et la même tenue que Vils eussent manoeuvré en face de son palais.

A peine eûmes-nous touché la rive opposée , qu’il nous sembla respirer un air nouveau; cependant les chemins étaient aussi mauvais , les forêts aussi tristes, elles villages encore plus déserts; mais l’imagination enflammée parl’esprit de conquêtes, voyait tout avec enchantement!

Après deux heures de marche k travers un terrain marécageux , nous arrivâmes au bourg de Kroni , dont le château et les maisons sont construits en bois. Je fais ici cette observation , mais ce sera pour la dernière fois, car en Russie tous les villages sont ainsi formés ; lorsqu’ils le seront au- - trement, j’en ferai la remarque. Nous trouvâmes dans ce bourg de l’eau-de-vie que les soldats pillèrent avec avidité. Comme il n’y avait pas de

Juif$ parmi les babitans , les maisons se trouvaient désertes , ce qui nous fit connaître que l’ennemi , voulant ruiner le pays par où nous allions passer, avait emmené avec lui les babitans et les bestiaux.

Le lendemain matin (2 juillet) , nous reçûmes l’ordre de marcher sur Zismorï , afin de rejoindre la grande route par où avait passé Napoléon. Arrivés dans ce gros bourg, nous n’y trouvâmes que quelques Juifs erfcore tout effrayés de l’horrible tumulte qu’occasionnait notre passage. L’ordre primitif était de noifc y arrêter; mais à l’arrivée du vice-roi, l’état-major continua sa route, et fut s’établira Melangani, laissant la division Pino à Zismorï, et celles des généraux Delzons et Broussier, aux environs de Strasounouï. Pendant que l’Em- pereur s’arrêtaitli Wilna, le roi de Naples, â la tête du premier et du deuxième corps decavalerie,poursuivait les troisième et quatrième corps russes , ainsi que la garde d’Alexandre , qui, par Sventsianouï et Vidzoui , #e retiraiefit dans leur camp retranché de Drissa. Dans toutes les rencontres où les cavaliers polonais attei^irent l’arrière- garde de Barclay de Tolly , ils se montrèrent animés par l’enthousiasme et la passion ; auprès de Sventsia- .nouï) on eût beaucoup de peine ^ sauver un escadron de hulans, qui tomba dans leurs mains en venant de reconiiaitre les environs deMikhaïlichki.

Nous fûmes surpris(3 juillet) d’une manière désagréable en voyant qne notre avant-garde quit-

tait la route de Wilna pour se diriger sur New- Troki : chacun se récriait sur ce contre-temps , disant que la fatalité était attachée à notre corps , qui , ayant besoin de repos , se voyait privé d’en* trer dans une ville où il espérait se délasser d’une marche longue et pénible. Cette espérance étant trompée , on cherchait k nous en consoler eu disant que nous irions k Witepsk et k Smolensk , et que ces deux villes nous feraient oublier Wilna.

(4juillet) Aprèsquatre heures de lassitude, allant toujours k travers les bois et au lAilieu de sentiers fangeux, nous arrivâmes enfin auprès de New- Troki ; placé sur une hauteur et entouré de lacs , sa riante situation faisait contraste avec le pays que nous venions de traverser ; chacun , contemplant cette heureuse position, remarquait le bel effet que produisait un grand couvent bâti sur le sommet de la montagne qui domine.la ville ; diautres étaient frappés de l’épaisseur des forêts , de la limpidité des eaux qui , dit-on, lie gêlentjjamais. Tous ceux qui avalent le sentiment de la peinture ne pouvaient se lasser d’admirer ce beau paysage. Au milieu du lac était un vieux château ruiné, dont la masse rembrunie, d’un côté, se projetait sur la surface de l’eau, et de l’autre, -se détachait de l’horizon vermeil.

Troki semblait être un séjour enchanté; mais l’illusion cessa du moment que nous y entrâmes. On touchait aux premières maisons , lorsqu’une

troupe d’Israélites , suivis de femmes , d’enfans et de vieillards à longue barbe , vinrent tomber à nos genoux pour nous supplier de les délivrer de la rapacité de la soldatesque qui, répandue dans les maisons , enlevait ou saccageait tout ce qui tombait sous ses mains. On ne put donner à ces malheureux que des consolations stériles. Le bourg où nous étions n’avait point de magasim; nos soldats, 'depuis long-temps privés de leurs rations, ne subsistaient qu’en pillant les habitans ; de Ik naissaient * une confusion extrême et cette fatale indiscipline, d’autant plus funeste , qu’elle est presque toujours, le signe certain de la ruine d’une armée.

Les maisons de Troki avaient été démeublées par les habitans qui , en fuyant , emportèrent tout avec eux ; celles des Juifs , dégoûtantes de noal-pro^ prêté , étaient saccagées par nos troupes ; ainsi ce lieu , en apparence si agréable, était pour nous rempli de désagrément et d’incommodités; on ne trouvait nulle part de la paille pour se coucher , et on allait chercher a près de quatre lieues de distance le fourrage nécessaire aux chevaux.

Gomme il était probable que nous séjournerions à Troki, puisque le grand quartier- général s’était arrêté à Wilna , le vice- roi se rendit dans cette ville où il eut avec l’Empereur de longues conférences. Plusieurs officiers obtinrent aussi la permission d’y aller , et c’est là qu’ils virent tous les ressorts que Napoléon faisait jouer pour assure'r sa conquête.

Par ses Aistueuses promesses , il excitait l’enthousiasme du peuple, et obtenait de lui les plus grands sacrifices. Les nobles aussi secondaient de tous leurs efforts ceux que faisait le vainqueur pour assurer l’indépendance de la Pologne, et rendre à ce pays le lustre qu’il avait du temps des Ladislas et des Sigismond.

La vue des étendards polonais plantés sur les murs de l’ancienne capitale des ducs de Lithuanie excita l’enthousiasme de tous les habitans , et rappela des souvenirs glorieux à ceux qui chérissaient la gloire de l’ancienne patrie. Rien n’excitait ces idées de grandeur comme de revoir sur les bords de la Wilia les mêmes guerriers qui avaient consacré le temps de leur exil à' illustrer le nom polonais sur les rives du Nil , du Tibre , du Tage et du Danube. De toutes parts l’air retentissait de cris de joie ; le peuple se pbrtait en foule sur leurs pas ; tous voulaient jouir de leur vue, tous voulaient graver dans leur cœur l’image de ces braves compatriotes , et tous étaient animés du noble désir de marcher sous les mêmes drapeaux.

Napoléon s’occupa d’abord à faire construire une espèce de camp retranché , sur la rive droite de la Wilia: sur la montagne où était placé l’ancien palais des Jagellohs, il fit élever une citadelle, et les ponts, qui n’étaient qu’en radeaux , furent jetés ' sur pilotis. Âu milieu de ces travaux guerriers, il reçut l’universué en corps , et interrogea le recteur

sur les différentes sciences qu'on enseignàit dans cette université célèbre. Il voulut ensuite réorganiser l’administration civile, toute bouleversée par le départ des fonctionnaires , et par l’enlèvement des livres et registres appartenant aux archives de la ville. A l’instar de la France , il divisa en préfectures les provinces envahies, nomma des inspecteurs, des receveurs, des commissaires de police, et surtout des intendans , pour accélérer la rentrée de ses nombreuses réquisitions. Mais ce qu’il avait le plus 11 coeur , était d’exciter les Lithuaniens k faire des levées en masse pour former de nouveaux corps. A tous les paysans qui voulaient se révolter contre leurs maîtres, il offrait des armes , et cherchait , comme on fit au commencement de notre révolution , k exciter la guerre civile entre le peuple et la noblesse.

Ces projets donnèrent une certaine impulsion dans la ville où commandait l’Empereur; mais , dans les bourgs et les campagnes , ils ne produisirent rien de favorable k ses desseins. Cependant Napoléon , chaque jour , engageait les Lithuaniens^ le seconder; pour les étonner, dans une même audience , il leur parlait de spectacle et de religion , de' la guerre et des arts ;. puis , montant k cheval, il passait ses troupes en revue , ensuite il rentrait aU'Cabinet; enfin , au -milieu des occupations les plus graves, il affectait de s’occuper desi' choses les plus frivoles..

La commission formée pour Padminisfration générale de toute la Lithuanie, n’était d’abord composée que de cinq membres ; Napoléon en augmenta le nombre li mesure que ses partisans s’ac^ crurent. Le jour que cette commission fut instituée elle fit publier trois proclamations : dans la première , qui était adressée au peuple , on annonçait l’installation du gouvernement provisoire , et combien on devait être reconnaissant envers celui qui l’avait créé. Dans la deuxième , on recommandait au clergé de seconder le zèle de la nation , et d’obtenir de Dieu , par des prières ferventes , les bienfaits de sa miséricorde. Enfin , la troisième ayant pour objet de rappeler les Lithuaniens employés au service de Russie, était ainsi conçue :

(( Polonais ! Vous êtes sous les drapeaux russes : » ce service vous était permis alors que vous n’aviez y> plus de patrie; mais tout est changé aujourd’hui. y> La Pologne est ressuscitée ; c’est pour son entier J) rétablissement qu’il s’agit de combattre mainte- » nant ;c’est pour obliger les Russes à reconnaître )) des droits dont nous avons été dépouillés par l’in- » justice et l’usurpation. La confédération générale de la Pologne et de la Lithuanie rappelle tous » les Polonais du service de la Russie. Généraux , )) officiers , soldats polonais ! entendez la voix de )) la patrie; abandonnez les drapeaux de vos op- » presseurs; accourez tous auprès de nous, afin )) de vous ranger sous l’aigle des Jagellons , des

5) Casimîi*, des Sobieski ! La patrie vous le de- » mande; l’honneur et la religion vous l’ordonnent » également (i)».

' Le comité du gouvernement établi a Wilna , et qui sans doute ne se prêtait aux vues de Napoléon, qu’afin de soulager le peuple, si malheui'eux par les horreurs de la guerre , s’occupait avec un zèle infatigable de tout ce qui pouvait intéresser le bien de l’administration. Le département de Wilna était déjà formé, et le territoire envahi avait été divisé en onze sous-préfectures. Cette organisation , en apparence avantageuse , ne produisit aucun bien ; les campagnes étaient ravagées , les villages déserts, tous les paysans s’étaient enfuis dans les bois, et l’on ne Voyait que quelques misérables Juifs , couverts de haillons^ qui, par esprit d’avarice , préféraient s’exposer aux vexations de nos soldats plutôt que d’abandonner leurs infectes demeures. Enfin , pour donner une idée du désordre qui régnait au milieu de cette prétendue organisation , j’ajouterai que le sous-préfet de New-Troki , venant de Wilna pour sq^ rendre à son poste , fut arrêté par des traînards qui le dévalisèrent; son escorte même lui ayant mangé ses provisions et enlevé ses chevaux , il arriva à pied , et dans un état si misérable, que chacun prit pour un espion celui qui devait être le magistrat de la ville.

(i) Coarrîec LUhnaoies , 7 juillet i8ia.

Les brillantes espérances qu’on avatt d’abord Conçues, commencèrent à s’affaiblir, lorsqu’on vit que le chef de notre expédition ambitionnait, une nouvelle couronne, et qu’incapable de rien consolider, il ne parlait sans cesse que de conquérir d’immenses provinces , et d’assujétir aux mêmes lois et au même sceptre des pays difiërens de mœurs et de climats. Fermantles yeux sur l’indiscipline de ses «armées , il occasionnait la ruine des riches èt le désespoir des pauvres ; enfin Napoléon réduisit les Lithuaniens à un tel degré de misère j qu’ils regardèrent comme des oppresseurs ceux mêmes qui s’annonçaient pour venir les délivrer. Quant à nous , il accumulait sur nos têtes la haine de tous les peuples ,~ faisant ainsi retomBer le poids de sa tyrannie sur ceux qui i en étaient les premières victimes.

Tandis que toutes' ces choses se passaient à "Wilna, Warsovie était témoin d’une scène bien imposante, si elle n’eût été suscitée par un homme qui se faisait un jeu du dévouement des nations , et dont les projets, manquait de maturité, échouèr rent lorsqu’il ne fallait plus pour les achever qu’un peu de calme et de sagesse. Ainsi les malheureux Polonais , sur la foi de pompeuses promesses , s’ascemblèrent dans leur capitale ( a8 juin), et formèrent Une diète. L’assemblée réunie , le comité rédigea un rapport éloquent, où ilfitconq^îtrepar l’organe du comte Matusetvicz^ l’importance. du

•Mvail qui lui avait été confié. Dans son exorde , l’orateur exposa qu’autrefois la Pologne , placée au centre de l’Europe , était une nation célèbre , maîtresse d’une contrée étendue et féconde, brillant du double éclat de la guerre et des arts , soutenant depuis des siècles et d’un bras infatigable les barrières que les barbares cherchaient k, briser pour subjuguer les peuples civilisés; disant que de toutes parts on briguait l’honneur de s’asseoir sur son trône, et que, si par fois < des divisions éclataient , ces nuages n’obscurcissaient que son propre horizon , et n’allaient point porter ailleurs les tempêtes. Il fit ensuite une longue énumération de tout ce que cette terre chérie avait souffert de l’ambition des Russes , qui , par des démembremens successifs, outragèrent une nation puissante ; il rappela surtout la dernière époque où la Pologne se vit anéantie par un triple partage, et où Warsovie , au milieu des hurlemens d’un vainqueur farouche , entendit les cris de la population de Praga qui s’éteignait toute entière dans le meurtre et l’incendie. Il démontra que bientôt , par ce fatal ascendant que donne la force, les droits des nations n’existeraient plus, et qùe le monde , étant livré au seul empire des convenances, serait tout à fait gouverné par elles; enfin , que la Russie , foulant sans cesse la Pologne , approchait graduellement de l’Allemagne qu’elle aspirait à dominer.

44 riBER I.

Après ce tableau râpide , le comte Matusewicz fit une peinture moins animée , mais non moins énergique , de toutes les raisons d’état qui devaient unir la Pologne k la France. « L’Europe, ajouta- » t-il , a besoin de se reposer de vingt-cinq années )) de grandes agitations. Son système restera in- )) complet , le prix de ses sueurs et de son sang ne sera pas assuré , tant que les antres du Nord » pourront vomir sur elle des hordes sur la nature » desquelles il n’est plus temps de s’aveugler. Ce » ne sont plus ces hommes que le besoin chassait » de leurs demeures sauvages , et qu’il précipitait )) dans toutes les routes qui leur offraient des jouis- }) sances étrangères k leurs âpres climats. Un instinct » aveugle tenaitlieu kde pareils hommes , des arts 3» qui policent ou qui défendent les autres peuples ; ^ mais ici , k côté de la barbarie, se trouvent les arts )) des peuples policés : leRussea demandéaux Euro- » péens , il a appris d’eux tout ce qui peut servir ))’k attaquer et k se défendre, k nuire et k détruire. }} Le Russe s’est, sous quelques rapports , fait l’égal » de l’Européen , pourarriverk devenir son maître. ]» Chez lui , des esclaves superstitieux et dociles )) tiennent toutesleurs facultés aux ordres. d’un gou- » vernement familiarisé avec tous les attentats. A sa y) voix , depuis un siècle , leurs bras travaillent k 3» saper toutes les digues qui contenaient ce tor- 3) rent toujours occupé k les renverser. Combien » de fois les Russes ne les ont-ils pas rompues ,

)) soit pour leur propre intérêt , soit ^ Pappel im- M prudent que leur ont fait des princes auxquels ' » ils portaient des fers cachés sous leurs perfides se- » cours ! Depuis cinquante ans , vingtfoisla Russie » a inondé de ses armes le Midi de l’Europe. L’em- » pire de Constantinople est resté renversé sur son » croissant à demi brisé. ))

Enfin y il termina par cette exclamation : « Dé- » sormais les enfans des Piast et des Jagellons )) pourront se parer du nom dont s’énorgueillis- » saient leurs ancêtres , ce nom devant lequel pâ~ » lissaient ceux que , pour un temps , la fraude et » le crime leur avaient donnés pour maîtres. Ah ! )) n’en doutons pas , cette terre , jadis si féconde en » héros , va reprendre toute sa gloire. Elle enfan- »‘tera de nouveaux Sigismond , de nouveaux So- » bieski ; son lustre brillera d’un éclat plus pur : et » les nations^ ramenées aux principes de justice , » reconnaîtront que pour germer sur le sol de la » Pologne , toutes les vertus n’avaient besoin que » d’y être cultivées par des mains libres , par les a mains désenchaînées de ses propres enfans. » Puis s’adressant au prince Czartoryski , qui , par son âge , ses services et sa sagesse , présidait l’assemblée sous le titre de grand-maréchal de la diète , il lui fit cette belle apostrophe: « Nestor des )) patriotes polonais, quand vous disparûtes à leurs )) yeux, vous emportiez avec vous les dieux sauvés

JJ de l’embrasement de votre patrie. Ils y rentrent

» aujourd’hui pour y recevoir un culte éternel , » pour y habiter dans un temple autour du- » quel la nation entière , instruite par ses mal- )) heurs , formée k la vigilance par le souvenir des )) surprises qu’elle a éprouvées , ne cessera de faire » une garde sévère , qu’elle ornera de toutes les » vertus qui , de tout temps , ont appartenu au^ )) Polonais , et qu’elle jure ici de défendre avec » tous ses bras , au prix du sang de tous ses » enfans. »

Après cette harangue , l’orateur soumit k la diète un autre rapport où il exprima les motifs qui avaient porté le comité k rédiger l’acte de confédération , déclarant que l’objet des vœux delà nation était de le faire agréer au roi de Saxe, et que, trop sage , trop vertueux pour le blâmer , il y donnerait sdu adhésion , et s’unirait k la divine Providence pour voir les armes de la Lithuanie reparaître enfin dans leur écusson , et entendre répéter dans les champs fertiles de la Wolhynie ainsi que dans les vastes plaines de la Podolie et de l’Ukraine , ce cri joyeux ; vive la Pologne ! vive la patrie !

La commission soumit ensuite l’acte de confédération , dont les principaux articles consistaient k faire entrer , dans la formation du nouveau royaume , les parties de l’ancienne Pologne qui eu avaient été détachées , k rappeler du service russe tous les Polonais. Enfin , il fut arrêté qu’une députation se rendrait auprès de l’Empereur des Fran- «

çais , pour l’engager k couvrir de sa puissante protection le berceau de la Pologne renaissante.

Cette députation admise auprès de Napoléon , (i I juillet) , trois jours avant son départ de Wilna , lui soumit l’acte de confédération dont nous avons parlé f mais le conquérant ne promit que d’une manière évasive, et fut choqué peut-être de ce que la noble nation polonaise ne se prosternait pas k ses pieds pour obtenir l’honneur de faire partie du grand Empirej la liberté qu’elle semblait demander parut l’inquiéter et le surprendre ; il craignit un moment que cette assemblée qu’il avaitconvoquée , et qui paraissait vouloir seconder ses vues , ne fàt un jour, peu docile k ses volontés ; car le caractère distinctif des tyrans est de ne faire le bien qu’avec défiance., souvent de prendre ombrage de leurs créatures , et de s’effaroucher de toute indépendance , lors même qu’elle est leur propre ouvrage ! Aussi Napoléon ne promit rien , et exigea , pour préliminaires , des sacrihces énormes et un dévouement que les Polonais ne pouvaient faire éclater qu’après avoir obtenu la certitude de leur bonheur futur. Il voulait que les provinces soumises aux Russes se déclarassent , même avant son arrivée j enfin ses conclusions furent qu’il fallait renoncer k la Gallicie , puisqu’il avait garanti k l’Autriche l’intégrité de ses. états.

Si tous ces vastes projets eussent été conçus pair une, tête sage, plus jalouse de l’intérêt des peuples*

IIVRE I.

que de sa |H‘opre ambition , il n’y a pas de doute que , quoique gigantesques y ils eussent été exécu> tés. Napoléon était parvenu à un tel dégré de puissance , qu’il n’avait plus besoin de faire la guerre pour arrivera son but; avec une politique adroite j prudente et surtout conciliante , il pouvait faire des conquêtes durables et encore plus étendues que celles qu’il fit par ses armes ; c’est en cela que la postérité reconnaîtra qu’il' fut aveuglé par trop de prospérité , puisqu’il employa pour succomber des moyens immenses , tandis qu’il aurait pu réussir sans rien hasarder ni se compromettre. Mais , ennemi de tout ce qui exigeait de la patience et de la méditation j il ne connut que la force ; et le ciel voulut qu’il fût à son toui' écrasé par cette même force qui , jusqu’alors y avait été le fondement de son pouvoir. Aussi , les braves Polonais désespérant pour leur patrie , regardèrent tous ces projets comme chimériques , lorsqu’ils virent que Napoléon y plus ambitieux y mais moins loyal que Charles XII , aspirait encore à la couronne de Pologne , et qu’il -ne leur offrait son appui qu’afin, de profiter de leur ressentiment contre les Russes. Ainsi cet heureux conquérant mal assis sur le trône le plus glorieux de l’£urope y sembla prouver y par son inquiétude ; qu’il ne se reconnaissait pas digne du rang suprême où la fortune l’avait élevé ; au lieu de s’y maintenir par l’exercice d* la justice et par le charme qu’inspire l’eucourage-

ment des arts et des sciences , il crut devoir bouleverser le monde , et du Nord au Midi , renouveler ces guerres atroces du moyen âge, où les despotes ne régnaient qu’en excitant le trouble et la discorde, et en promettant à leurs -sujets les dépouilles de leurs voisins.

WJTEPSR.

N APOLÉON , pendant son séjour à Wilna , avait été informé que le sixième corps russe , commandé par Doctorow (faisant partie de la seconde armée de l’ouest) , s’était mis en route pour se joindre k Bar»clay deTolly; aussitôt il ordonna à la cavalerie d’avant-garde, et k une partie du premier corps, de se mettre en marche pour s’opposer k cette jonction. Doctorow ayant trouvé k Solecfaniki la division Bordesoult, appuya sur sa droite et se porta sur Ochmiana, où ses éclaireurs furent également arrêtés par la division Pajol, au moment où ils se présentaient devant la villej alors se voyant attaqué par des forces dé beaucoup su périeures a ux sien nés , ce général éluda dé nouveau le combat , et se rabattant davantage sur sa droite , il se retira par Smorghoni , Danouebew et Kobouilniki , sur la Dwina, malgré la cavalerie du général Bruyères, et l’infanterie du général Morand qui, k Mikhailichki et Svir (i 3 juillet) , cherchèrent k le couper et k empêcher sa réunion avec la grande armée russe j mais il fallut y renoncer après l’avoir vivement poursuivi. C’était tout ce qu’on pouvait faire dan$ un pays de plaine, et qui , sur tous le^ points, offrait

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âï

«ne retraite facile. Malgré cela Napoléon fut trèsmécontent, par cela seul qu’il avait annoncé que le corps de Doctorow serait fait prisonnier.

Il éprouva une mortification encore plus grande au sujet de l’armée du prince Bagration , qui , chassée du gouvernement de Grodno, par les cinquième , septième et huitième corps , aux ordres du prince Poniatowsh^i et du roi de Westphalie , avait reçu l’avis d’Alexandre, qu’il fallait se concentrer sur la DMÛna. Ce mouvement avait été prévu : pour l’empêcher de s’effectuer , Napoléon envoya vers Minsk le prince d’Eckmûhl , avec deux divisions de son corps. Elles étaient appuyées par la cavalerie du comte Grouchy , qui débouchant par Boghdanow et par Trabouï, devait couper à Bagration la roule de Wolkowisk à Minsk, et le séparer ainsi de son arrière-garde, commandée par l’hetman Plalow , dont les kosaques avaient souvent arrêté l’impétuosité des Polonais.

Ainsi , Bagration était à la fois attaqué de front par le roi de Westphalie et par Reynier, qui venait de Slonim ; sur sa gauche il se voyait poussé par le prince Schwartzenberg , nouvellement entré en Wolhynie; enfin , sur sa droite , il était menacé par le prince d’Eckmühl : ces grandes manoeuvres semblaient devoir amener la destruction certaine de la seconde arnlée russe ; mais les talens de Bag^ration et la bravoure de ses troupes sortirent heureusementdecettepositiou difficile. Arrivé à Nowoi'

Sverjen , il apprit que Minsk était occupé par uous; obligé de céder au nombre , il se retira avec ordre sur Borisow , luttant souvent avec succès contre des forces immenses. Enfin cet habile général, après avoir traversé sans perte les -marais de la Bérézina, se retira sur le Dniéper , où il sut balancer la victoire par des opérations qui, en rendant sa retraite célèbre, honoreront à jamais sa mémoire.

Tous les diflerens corps composant le centre de notre armée avaient suivi la direction de Di nabourg, et harcelaient Barclay deTolly, qui , en se retirant, coupait tous les ponts. Arrivée auprès de la Disna , la brigade Subervie , composée de Prussiens , de Wurtembergeois et de Polonais , chargea la cavalerie russe avec la plus grande intrépidité, et dans une action , elle fit prisonniers deux cents cavaliers tout montés. Comme il semblait qu’on voulait défendre cette ligne , le général Montbrun fit avancer cinq batteries d’artillerie légère; pendant plusieurs heures elles tirèrent avec un tel succès , qu’elles forcèrent l’ennemi de se retirer après une perte considérable. En même temps le corps Nansouty passait la Disna à Postavouï , où le général de brigade Roussel culbuta plusieurs escadrons russes. Le duc de Tarente, après avoir quitté Rossiena , capitale de la Samogitie, se porta en avant : deux réglmens prussiens marchèrent sur Telch , le général Kleist fut h Chawli, et la brigade Ricard, avec une partie de la septième division , entra dans

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Ponevîej, dont elles sauvèrent les magasins, grâce à l’activité des hussards noirs. Napoléon , toujours attentif k récompenser ceux qui le servaient bien , envoya la croix de la légion-d’honneur à plusieurs de ces alliés!

Quant au quatrième corps , il se dirigeait sur Minsk; ce dernier mouvement semblait être nécessité par l’avis qu’on avait reçu que l’h'etmanPlatow, k la tête de quatre mille kosaq'ues , se trouvant séparé du corps de Bagration , devait déboucher par la route de Lida , afin de chercher aussi k opérer sa jonction avec l’armée russe. Sur cet avis, le viceroi se mit en marche (7 juillet) '; mais le chemin pour aller k Rudniki se trouva si mauvais , que la cavalerie de la garde royale fut obligée de chercher une autre route. Il serait difficile'de se faire idée des obstacles que présentait ce chemin , entièrement formé par des troncs de sapins qu’on avait placés sur un terrain marécageux : l’état-major ne put arriver k Rudniki qu’au milieu de la nuit , et après avoir laissé dans les bourbiers quelques chevaux de son escorte. Le lendemain ( 8 juillet ) ou se mit en marché vers Jachounouï, pour rejoindre la grande route; de Ik , nous allâmes k Bol-Solechniki , où le prince espérait avoir quelques renseignemens sur les kosaques qu’il était chargé de poursuivre. Le jour suivant , nous continuâmes notre route , et fûmes jusqu’k uu château peu. distant de Soubotuiki.

Les circonstances forcèrent le vice-roi à s’arrêter. La nature des chemins avait empêché les autres divisions de nous suivre ; il ne restait plus avec nous que de la cavalerie légère; après bien des recherches J on parvint à faire sortir la division Fino dfs marais de Rudniki , et à ramener la garde vers Ochmïana. De son côté , le vice-roi revint sur ses pas , et abandonna le corps de Flatow , qu’il était impossible d’atteindre dans ces plaines immenses couvertes de bois et reinplies de marais impraticables pour nous , et favorables aux kosaques ; en marchant sur Jachounouî , il joignit , à Smorghoni , la totalité des troupes qui composaient sou corps d’armée.

Le bourg de Smorghonj est d’une assez grande étendue ; toutesyses maisons , à l’exception de deux ou trois , sont construites en bois. Une petite rivière , qu’on passe sur un pont , sépare le château de la ville. Les Juifs, qui forment presque l’entière population , sont très’-adonnés au commerce : aussi^ ce lieu quoique fort triste , fut agréable à toute l’armée , par cela seul qu’on y avait trouvé à acheter du pain et de la bière.

Pendant que nous séjournions à Smorghoni , Napoléon se préparait à partir de Wilna ; en quittant cette ville le président du gouvernement provisoire lui adressa un discours doift les expressions prouvèrent que la flatterie , lorsqu’elle est outrée , a une grande ressemblance avec l’ironie. Le corps

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des Bavarois demeuré en réservé, fut passé en revue, et immédiatement après dirigé sur Gloubokoé , où se rendait également le grand quartiergénéral ; en même temps nous reçûmes l’ordre de départ; et nous nous dirigeâmes sur Zachkevitschi.

Pour aller de ce gros village k Vileïka , la route est très-sablonneuse , et se prolonge k travers les •bois. Au moment d’arriver k ce dernier bourg , nous passâmes la W ilia sur un pont en radeau. Près de là , cette rivière est peq large 'et peu profonde , mais ses rives sont fort escarpées , surtout celle opposée , où se trouve Vileïka. En y entrant, le général Colbert , commandant l’îivant-garde , s’empara de quelques magasins abandonnés^ Gomme il y avait peu de temps que l’ennemi avait quitté cette position, le vice-roi redoubla de vigilance dans la crainte d’être surpris , et mit un soin particulier k bien choisir l’emplacement où ses troupes devaient camper.

Tandis qu’on marchait sur Vileïka, le roi dë Naples, appuyé des second et troisième corps d’infanterie, en arrivant k Drouïa fut rejoint par le duc de Reggio qui venait de Dunabourg , où il fit brûr 1er les barques et lever le plan des ouvrages construits par l’ennemi. Ainsi on poussait de position en position la première armée de l’Ouest derrière la Dwiua , ef on la réduisait k se retirer dans le camp retranché de Drissa , formé de douze redoutes palissadées, réunies par un chemin couvert

de trois mille toises de développement , et où se trouvaient d’immenses magasins. Le général Sébastiani , commandant l’avant-garde , ayant rejeté les Russes de l’autre côté de cette rivière , les croyait en retraite sur tous les points ; mais Witigenstein , laissé sur la Dwina pour couvrir Pétersbourg, étant instruit que nos chasseurs se gardaient mal , fit jeter un pont auprès deDrouïa , où passèrent cinq mille hommes d’infanterie et autant de cavalerie , commandés’ par le général Koulniew ; le eombat s’étant engagé, le général Saint-Geniez surpris , fut fait prisonnier (i) , et le reste de sa brigade ne parvint k se sauver qu’après avoir essuyé des pertes considérables.

A notre extrême gauche , le maréchal duc de Tarent^ obtenait des avantages signalés , et prenait possession entière delà Courlandc, d’où l’on tirait de grandes ressources , particulièrement pour la remonte de la cavalerie. Vers notre droite, le prince d’Eckmübl continuait à poursuivre Bagration et Platow, qui passèrent la Bérézina sans pouvoir être entamés. Alors Napoléon, trompé dans ses espérances , ne put dissimuler soti mécontentement , qui devint encore plus vif lorsqu’il apprit la malheureuse issue du combat de Romanow, où la cavalerie polonaise du général Rozniecki, emportée pjy sa haine contre les Russes , se jeta sur

(i) 8* Bnlletia.

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eux inconsidérément et fut ramenée avec une perte d’autant plus réelle que nos bulletins même né purent la dissimuler. * Le prince d’Eckmiihl , affligé d’une expédition dont on attendait des résultats bien différens, prévit qu’il allait en encourir tout le blâme , et rejeta la faute sur la manière dont les opérations des Westphalicns avaient été dirigées. Napoléon, qui déjà était très-mécontent de leur indiscipline, ordonna qu’ils seraient subordonnés au prince d’Eckmühl. Le roi Jérôme se voyant sous les ordres d’un général français , fut indigné de cet affront , et voulut rappeler toutes les troupes qu’il avait à l’armée ; mais il fut Obligé de se soumettre aux volontés de son frère , qui l’autorisa seulement à emmener avec lui une partie de sa garde.

La conduite de l’ennemi, qui se retirait devant nous , était interprétée d’une manière bien différente. Aux uns , elle paraissait être l’effet de la faiblesse; aux autres ,1e résultat d’un plan prémédité. « Où sont , disait-on de toutes parts , ces Russes )) qui , depuis cinquante ans , sont la terreur de V )) 4’Europe et les conquérans de l’Asie? La puissance )) de la Russie n’est qu’une puissance factice , créée )) par des écrivains gagés ou des voyageurs men- » songers. Elle n’existait que dans l’imagination , )) et le prestige a cessé du moment que nous l’avons )) attaquée. » Mais ceux que l’expérience avait habitués à tout attendre de l’avenir , répondaient a qu’il n’était pas sage de mépriser un ennemi qu’on

LIVÏIE II.

» n’avait point encore battu ; que certainement sa )) retraite était calculée , afin de diminuer nos )) fprces y et nous enlever le moyen de les renou- )) veler en les éloignant de notre patrie. C’est dans è les élémetis , disaient ces gens sensés , que les » Moskowites fondent leurs puissans secours. Pour- » quoi chercheraient-ils h nous combattre , lors- » qu’ils savent que l’hiver nous forcera d’aban- » ^onner toutes nos conquêtes ? ))

Enfin , l’ennemi expliqua lui-même le motif de sa retraite , en répandant sur les bords de la Dwina la proclamation suivante :

(( Soldats frajiçais ! l’on vous force de marcher à )) yne nouvelle guerre ; l’on vous persuade que )) c’est parce que les Russes i^e rendent pas justice )) k votre valeur : non , camarades , ils l’apprécient , j> vous le verrez un jour de bataille. Songez qu’une » armée , s’il le faut , succédera a l’autre , et que » vous êtes à quatre cents lieues de vos reuforts. )) Ne vous laissez pas tromper à nos premiers mouj> vemens : vous connaissez trop les Busses pour )) croire qu’ils fuient devant.vous ; ils accepteront )) le combat et votre retraite sera difficile. Ils vous ,, » disent en camarades : retournez chez vous en )) masse ; ne crqyez point à ces perfides paroles , )) que vous combattez pour la paix : non , vous vous » battez pour l’insatiable ambition d’un souverain )) qui ne veut point la paix (sans cela , il l’aurait » depuis long-temps) , et qui se fait un jeu du sang

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)) de ses bravés. Retournez chez vous , ou , si vous » voulez , en attendant , un asile en Russie , vous )) y oublierez les mots de conscription , de levées ,

» de ban et d’arrière-ban , et toute cette tyrannie » militaire qui ne vous laisse pas un instant sortir )) de dessous le joug. »

Cette pièce renfermait de si grandes vérités , que chacun s’étonna de sa publicité. D’autres la '' regardèrent comme apocryphe, et crurent qu’elle avait été faite pour amener la Réponse d’un grenadier français , laquelle aurait été pour l’armée un sujet de plaisanterie , et pour les étrangers un objet de mépris , si oo ne savait depuis longtemps qu’une 'aveugle obéissance eflvers les chefs est la première yertu du soldat , et que tout Français fidèle k ses drapeaux , a pour point dTionneur de combattre à outrance tous ceux qu’on lui dépeint comme les erinêmis de son pays.

En continuant le motivement , on se porta sur Kostenevitschi , misérable petit village où il n’y avait , k l’exception de la poste et de la maison du curé , que quelques mauvaises*granges couvertes de chaume. La garde foyale campa autour de cç village , quoique le prince viçe-»/oi eût établi son quartier'général deux lieues plus loin. Le jour suivant ( 17 juillet) , après cinq heures de marche et par une route assez belle , on arriva au bourg de Dolghinow , dontla population était presque toute juive; et c’est ce qui nous valut la douceur de nous

procurer quelques bouteilles d’eau-de-vie : nos marches continues , et une. longue privation de cette liqueur , me forcent à faire mention d’une chose, en apparence insignifiante; mais par l’importance que nous y attachions , on pourra juger de l’étendue de nos besoins et de la difhculté de les satisfaire. ^

Nous marchâmes ensuite sur Dokzice , distant d’environ sept lieues du point où nous étions. Ce bourg , dont la population était également juive , avait une fort belle place , auprès delaquelle étaient une église et un mauvais château en bois. Les extrémités de la ville sont situées sur deux éminences , entre lesquelles coule un petit ruisseau marécageux. Le jour où nous avions repos dans cette ville, nous vîmes sortir par derrière le château où logeait le prince , une épaisse fumée. Bientôt la flamme s’éleva de tous côtés "et dévora en un instant plusieurs maisons voisines ; mais l’armée y porta promptement des secours efficaces , et en peu d’iqstaiis les craintes cessèrent avec l’incendie.

En approchant de Bérézino, où nous devions aller coucher (20 juillet) , la route allant toujours •ur un pkn incliné , nous conduisit insensiblement auprès de la- rivière de ce nom, qui coule dans la plaine la plus marécageuse de l’Europe. En sortant de ce bourg, dont toutes les maisons sont placées sur une seule ligné , le chemin»continue sur une espèce de tourbe : pour le raffermir,

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on avait jeté par dessus quantité de branches de sapin , en laissant des intervalles propres à faciliter ' l’écoulement des eaux.

Depuis la Béréziiia jüsqu’a l’Oula , le terrein est toujours très-fangeux. La route qui va de l’une à l’autre de ces rivières, forme une ligne de vingt à vingt-cinq lieues , passant toujours k travers- des marais et d’immenses forêts’. Pouïchna fut un lieu de station , de même que Kamen ; le premier de ces bourgs est remarquable par un grand château en bois ; le second , par une espèce de montagne située au milieu de son enceinte , et qui domine toute la plaine. A Botscheïkovo , nous touchâmes les bords de l’Oala (a3 juillet). Cette rivière est unie k celle de la Bérézina par. le canal de Lepel; canal très-fréquente par les commerçans , et d’autant plus beau et plus utile qu’il donne communication aux eaux du Dnieper et k celles de la Dwina : réunissant ainsi la Baltique k la Méditerranée il vivifie. l’intérieur de la Lithuanie , en apportant dans son sein les productions des climats les plus opposés , et en 'facilitant l’exportation* de celles de son propre sol. L’eau de cette rivière coule d'ans un lit dont les rives sont fort élevées^ Par delkle pont, est ûn château magnifique, et le plus beau de tous ceux que nous avions vus.depuis notre entrée en Pologne.

Ce n’était qu’avec surprise que nous poursuivions , sans combattre , une marche aussi rapide.

Les Russes se conduisaient avec nous* comme les Parlhes k l’égard des Romains, qui, ne pouvant lutter contre les vainqueurs du monde, les attirèrent dans leur pays , br&lant et saccageant tout ce qui pouvait être de quelque, utilité , afin de les livrer aux horreurs de la faim et k toute l’âpreté d’un climat rigoureux ; aussi tous les jours nous avancions sans obstacles, et presqu’avec autant de sécurité que si nous traversions la Bavière ou la Saxe.

• La tranquillité dans laquelle nous laissaient nos adversaires , nous paraissait incompréhensible , et chacun , selon son opinion , formait Ik-dessus les conjectures les plus oppôsées et souvent les plus fausses. On fut encore plus surpris lorsque plusieursofficiers qui avaient été envoyés à Ouchatsch où se trouvait l’Empereur , rapportèrent que les généraux Lefebvre-Desnouettes etNansouty s’étant emparés deDisna et dePolotsk , avalent forcé l’ennemi d’abandonner son camp retranché de Drissa , pour remonter k la hâte la Dwina : la force de cette position et les travîhix prodigieux qu’on y avait fait pendant plus d’un an , nous avaient fait augurer qu’elle serait vivement défendue ; mais lorsque toute la rive droite de la Dwina eût été occupée par nos troupes, les Russes agirent sagement en évacuant une position qui n’avait été choisie que dans le cas où Napoléon aurait voulu avec sa grande armée marcher sur Pétersbourg, et qui n’offraft

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plus que des dangers depuis que nos forces principales avaient pris la direction de Moskou. Cependant les ordres que ces officiers apportèrent , nousfirent pressentir qu’on ne tarderait pas à éprouver de la résistance : ces conjectures se changèrent en certitudes , lorsque des reconnaissances faites vers l’embouchure de l’Oula et sur la route deBézenkovitschi , nous eurent appris que les kosaques voltigeaient sur nos flancs. Aussitôt le vice-roi fit partir l’avant-garde et la cavalerie légère pour les bords de la Dwina, où les Russes avaient placé leur troisième corps, comiOandé par le général Ostermann , depuis que la mauvaise santé dtt'généraf Schomoaloff , l’avait obligé de quitter l’armée.

Peu de temps après , le prince monta k cheval , accompagné desesaide^de-camp , etsuivitle mouvement de l’avant-garde. Arrivé k Bézeakovistchi, l’ennemi battit en retraite , et sur ce point repassa* la Dwina , avec la cavalerie et quelques pièces d’artillerie. Tandis que nous étions dans ce bourg, les tirailleurs russes , embusqués dans les maisons du village qui se trouvaient de l’autre côté de là rivière , ne cessaient de faire' feu sur nous. C’est alors que le colonel Lacroix ^ passitnt dans *la rue principale qui eonduil k la rivière , reçut un coup de feu qui lui fracassa la cuisse. Cet évènement produisit une sensation péuüfle pour l’armée j chacun , en plaignant cet estimable officier, prévit avec juste raison , qu’il allait ainsi perdre tout le

fruit de ses services , par l’effet d’une blessure qui mettait fin a sa brillante carrière. A la suite de cette reconnaissance, le vice-roi revint coucher au château de Botscheïkovo j le soir il eut de longues conférences avec le général Dessoles, ce qui faisait soupçonner qu’on se mettrait en mouvement dans la nuit; mais l’ordre ne fut donné que pour le lendemain.

Après avoir passé une petite rivière appelée Svetscha, nos-troupes arrivèrent à Bézenkovitschi (24 juillet). Cette petite ville était déjà remplie de troupes , surtout par les deux divisions de cavalerie def* généraux Bruyères et Saint 'Germain , venues par la route d’Oula. Une si grande masse de trpupes , marchant sur Witepsk, effrayait peu l’ennemi^ <{ui, séparé de nous par la Dwina, faisait fiènement manœuvrer sa cavalerie , et tirer sur «os voltigeurs qui s’approchaient pour aller prendre le bac qu’on avait amené sur l’autre rive.

Le vice-roi ayant reçu l’ordre de faire sur ce point un passage simulé , fit mettre en batterie deux pièces de cairon , pour protéger les sapeurs chargés de construire le pont, ainsi que les marins de la garde royïtle , commandés par le capitaine Tempié. Ces braves, électrisés par leur chef, se jetèrent à l’eau , et , malgré le feu de l’ennemi, furent chercher le bæ. Enfin , nos batteries et quelques tirailleurs placés sur le rivage , intimidèrent à tel point les Russes , qu’ils évacuèrent les maisoos

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où ils étaient embusqués, et nous laissèrent ainsi paisiblement ramener la barque , et construire le pont dont s’occupaient les ingénieurs.

Dans cet intervalle , une division de cavalerie bavaroise , commandée par le général Preyssing , ayant trouvé un gué a deux cents pas au-dessous du pont que nous faisions construire, effectua son passage. La rivière était à peine traversée , que les escadrons rangés en bataille furent soutenus par plusieurs compagnies d’infanterie , qu’on avait passées sur le bac: ils se mirent alors en mouvement , chassant devant eux l’ennemi , qui , k leur approche, prenait la fuite, et brûlait tout ce qu’il laissait derrière lui. C’est dans cette occasion que nous admirâmes la manière de servir des Bavarois. La précision de leurs évolutions , et la sagesse avec laquelle ils s’éclairent , peuvent être citées comme modèles â tous ceux qui sont chargés de faire des reconnaissances militaires.

On était â contempler ces manœuvres , lorsqu’on répandit le bruit que l’Empereur allait arriver j le courrier qui en avait apporté la nouvelle, fut immédiatement suivi par un autre qui nous la confirma ; puis vinrent des chevaux de selle , des officiers d’ordonnance , des généraux de la garde j enfin la ville , qui déjà était remplie de troupes , dans peu d’instans se trouva encombrée. C’est au milieu de ce tumulte que parut Napoléon. Parvenu sur la place , il descendit auprès de la rivière , â

l’endroit où se construisait le pont : d’un ton sec et tranchant , il en blâma la construction : cependant ayant résolu d’aller de l’autre côté de la rivière , il la traversa sur ce même pont j et montant k cheval, il rejoignit les Bavarois qui s’étaient arrêtés au milieu de la plaine. Marchant avec eux, il les fit aller en avant , puis il revint à Bézenkovitschi. Sans doute Napoléon agissait ainsi dans le but d’appeler sur ce point l’attention de l’ennemi, afin de trouver moins d’obstacles quand il attaquerait Witepskpar la rive opposée , ou bien dans l’espérance d’inquiéter la marche de l’armée russe, qui remontait la Dwina , après être sortie de son camp retranché de Drissa. ,

On ne peut se figurer le tumulte qui régnait k Bézenkovitschi k mesure que l’état-major général arrivait. Cette confusion devint encore plus grande au milieu de la nuit ; la quantité de troupes qui affluaient de toute part , et la rapidité avec laquelle on les faisait aller en avant , ne laissaient plus douter qu’on était k la veille d’une bataille. La cavalerie , commandée par le roi de Naples , formait l’avant-garde; la division Delzons (treizième) suivait immédiatement pour la soutenir.

(a/l-juillet). L’ordre de marche étant donné pour aller a Ostrowno , notre état-major allait s’y rendre, lorsque nous entendîmes une forte canonnade : bientôt après arriva au grand galop un aidede-camp du général Delzons, qui annonça au

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prince Eugène que l’ennemi avait été rencontré auprès d’Ostrowno , et qu’un combat opiniâtre s’était engagé au moment de son départ. L’aide-decamp terminait à peine son rapport que le bruit du canon redoubla ; aussitôt le vice roi donna ordre de faire faire halte aux bagages de son quartier-général; et suivi seulement de ses principaux officiers, il courut vers Ostrowno , pour joindre le roi de Naples , qui avait avec lui les divisions de cavalerie Bruyères et Saint-Germain , soutenues par l'infanterie de la treizième division. Mais arrivé à Soritza , le succès de l’affaire était décidé : quatorze pièces de canon étaient tombées en notre pouvoir; grand nombre de morts laissés sur le champ de bataille , attestèrent la résistance des vaincus, et la valeur des 7® et 8' de hussards, qui, dans cette occasion , se couvrirent de gloire.

Dès les trois heures du matin (a6 juillet), le prince se rendit à Ostrowno, auprès du roi de Naples. Le quatrième corps campait auprès de lui ; la cavalerie, placée en avant, observait les manœuvres de l’ennemi. Vers les six heures , ces chefs d’arn>ée , suivis de leurs états-majors respectifs , marchèrent vers les avant-postes, et parcoururent le terrain où la veille s’était donné le combat. On l’avait à peine traversé, que tous^les rapports annoncèrent que le corps d’Ostermann avait été renforcé par la division de Kanovitzen. Sur-lecbamp le vice-roi ordonna à sou infanterie d’ap-

puyer la cavalerie que commandait le roi de Naples. Les hussards , envoyés en éclaireurs , ayant éprouvé des obstacles à l’entrée d’un bois , vinrent nous dire que l’ennemi semblait vouloir le défendre avec opiniâtreté: en effet, on entendait de tous côtés le feu des tirailleurs , et le canon des Russes , placé sur la route , enfilait nos colonnes qui se portaient en avant. Le général Danthouard aussitôt fit avancer nos pièces, et ce fut dans cet échange de boulets que le capitaine du 8® hussards, Ferrari, ancien aide-de-camp du prince de Neufchâtel , eut la jambe emportée. Alors le roi de Naples courant vers tous les endroits où sa présence pouvait être utile , ordonna de faire sur notre gauche une attaque , afin de chasser la cavalerie qui se trouvait a l’extrémité d’un bois. Quoique ce mouvement fût bien conçu, il n’eut point l’heureuse issue qu’on en devait attendre ; les hussards chargés de l’exécuter, n’étant pas en force, se virent obligés de se retirer, mais avec beaucoup d’ordre et sans aucune perte, devant de nombreux escadrons qui accouraient pour les charger.

Tandis que nous manœuvrions sur la gauche , les Russes tentaient d’enfoncer notre droite j le vice-roi s’entêtant aperçu, fit marcher vers ce point la treizième division ; elle se mit à cheval sur la foute , et arrêta leurs progrès. L’artillerie de nos régimens , placée avec avantage sur quel-

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ques élévations que présentait le terrain, nous donnait l’assurance que cette ligne ne > serait pas forcée.

^'otre droite paraissait être bien gardée, lorsqu’une attaque .soudaine et des cris épouvantables se firent entendre vers la gauche et le centre ; l’ennemi étant venu en masse , avait repoussé nos tirailleurs placés dans le bois,, et forcé l’artillerie de se retirer avec précipitation , tandis que la cavalerie russe profitait d’une petite plaine qui se trouvait k notre gauche, pour faire une charge vigoureuse sur les Croates et le 84 ® régiment; heureusement le roi de Pîaples arriva assez à temps pour arrêter ces progrès. Deux bataillons du 106^ régiment , tenus en réserve, soutinrent les Croates , tandis que le général Dan- " thouard , réunissant au plus haut degré les talens et la bravoure, secondé par le commandant Deinay et le capitaine Bonnardelle, ranimèrent l’esprit des artilleurs , et, par de sages dispositions ^ leur firent reprendre l’offensive qu’ils avaient momentanément perdue:

Les affaires étant rétablies sur la gauche et le centre , le roi de JSajjles et le prince Eugène allèrent visiter l’aile droit/î , et la firent agir. Les Russes , embusqués dans un bois, opposaient la plus vivo résistance au régiment qui , quoique posté sur une hauteur avantageuse ^ restait dans l’inaction ; afin de l’exciter, le vice-roi envoya l’acljudant-

commandant Forestier, qui parvint à le faire avancer , mais sa marche paraissant trop lente k la valeur impatiente du duc d’Abrantès, cet intrépide général, accoutumé à commander en chef, quitta le prince, pour aller ranimer le. régiment sur lequel nous avions tous les yeux; sa présence, ou plutôt son exemple, électrisa tous les cœurs, et dans l’inslMtt on vit le brave 9a® , ayant en tête le général Roussel , marcher au pas de charge , culbuter tout ce qui s’opposait k son passage , et pénétrer enfin dans ce bois, dont l’ennemi , p>ar son courage , semblait nous défendre l’entrée.

En parcourant notre extrême droite, on s’aperçut qu’une colonne russe, envoyée pour nous tourner, battait en retraite depuis que nous avions enlevé le bois; aussitôt le roi de Naples s’élance vers la cavalerie , et lui prescrit de courir sur cette colonne , afin de la couper, et lui faire mettre bas les armes : la difficulté du terrain fit un moment hé< siter la cavalerie ; mais le roi qui , par la rapidité de son coup-d’œil, aurait voulu que l’exécution fût aussi prompte que la pensée, piqua des deux son cheval, et tirant son épée du fourreau , s’écria d’un ton plein de feu : Que les plus braves me suivent. Ce mouvement d’héroïsme nous remplit d’admiration , chacun s’empressait k le seconder , et l’on serait parvenu k faire des prisonniers , si de profonds ravins et d’épaisses broussailles, en arrêtant nos escadrons , n’eussent donné le temps k la colonne en-

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nemie ■ d’échappef et de se réunir au corpadoiit eHe était détachée.

Quoique le succès du cdtnhat fût assuré, on n'osait encore se hasarder à traverser le grand bois placé devant nous, et au bout duquel étaient les collines de .Witepsk, où l’on disait que devaient être canopées toutes les forces russes. On était û délibérer sur ce passage important, lorsqu’il s’éleva sur nos derrières une grande rumeur: chacun en ignorait la cause, et l’inquiétude se mêlait k la curiosité : mais en voyant. Napoléon au milieu d’une suite brillante, nos craintes furent dissipées; par l’enthousiasme qu’excita toujours-sa préseitee , oli conçut qu’il allait couronner la gloire d’ufie aussi belle journée. Le roi de Naples et le prince coururent k sa rencontre , et lui firent part des événemens qui venaient de se passer, et des mesures qu’ils avaient prises. Napoléon , pour mieux elt juger, se porta rapidement vers les postes les plus avancés de notre ligne , et , d’une éminence , il observa long-temps les positions de l’ennemi et la nature du terrain: sa pénétration s’élançant jusqu’au camp des Russes , il en devina les projets : dès-lors de nouvelles dispositions, ordonnées avec sangfroid, exécutées avec ordre et rapidité, portèrent l’armée au milieu de la forêt ; allant toujours au grand trot , nous débouchâmes eufin vers les collines de Witepsk, au moment où le jour com-* mençait k finir..

L%treizièine division qui, sur la droite, coopérait k cette manœuvre , en marchant à travers les bois, éprouva de la part de l’ennemi une asseat forte résistance ; il ne se retirait que progressivement , et ses nombreux tirailleurs faisaient payer cher le terrain que nous gagnions sur eux : ce fut dans une de ces rencontres , aussi imprévues que malheureuses , qu’un dragon russe s’approchant du général Roussel , lui tira un coup de pistolet qui l’étendit par terre. Les Russes plaçaient rarement leurs dragons en tirailleurs, et<^cela fit répandre le bruit que le général Roussel avait été tué par un des nôtres; mais le temps, en découvrant la vérité , nous a convaincus que noos n’avions point à nous reprocher la mort de ce brave général, vraiment digne de nos regrets, autant par ses qualités militaires que par ses vertus privées.

La division Broussier (quatorzième) suivait le grand chemin , et n’arriva que fort tard dans sa position , qui fut choisie entre la route et la Dwina: quant a la quinzième division , et k la garde italienne , qui formaient le reste de l’infanterie dU quatrième corps , elles avaient été mises en réserve un peu en arrière de la quatorzième.

L’armée ayant cessé d’agir. Napoléon établit son quartier-général dans le village de Koukovïatschi J le roi de Naples et le prince Eugène campèrent dans un mauvais petit château voisin du

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vilbg’e de Ddbrijka , entourés des corps placés sous leur commandement.

Le lendemain à la pointe du jour ( 27 juillet ), la brigade Piré marcha sur Witepsk ; les Russes , en se retirant vers cette ville , tirèrent à cette cavalerie quelques coups de canon qui firent peu de mal; ensuite ils se déployèrent au-dessus d’un grand plateau situé auprès de la ville , et qui domine toutes les routes par lesquelles on arrive. De la colline où nous étions, on apercevait facilement les lignes ennemies rangées en bataille, et qu’on pouvait évaluer à quatre-vingt mille hommes, depuis que le corps de Doctorow s’était joint à cette armée.

Ce jour-lk , la division Broussier marchait en tête ; de grand matin , elle traversa un petit ruisseau qui nous séparait de cette plaine , et alla se mettre en position sur une hauteur, faisant face au plateau occupé par les Russes. En même temps , le 16* de chasseurs k cheval s’étant porté en avant , fut chargé par plusieurs escadrons des kosaques de la garde, et ce régiment eût éprouvé une défaite totale , si vers la gauche il n’eût été dégagé par deux cents voltigeurs , commandés par les capitaines Guyard et Savary. Dans cette occasion , ces guerriers attirèrent sur eux l’attention de toute l’armée , qui , campée sur un coteau (dontla forme était celle d’un amphithéâtre) , assistait k leurs exploits, et donnait a leur valeur des applandisse-

mens justement mérités (i). Napoléon, témoin de ce beau fait d’armes , envoya demander de quel corps étaient ces soldats : ils répondirent ; du 9' régiment, et les trois quarts enfans de Paris ! Ditesleur, ajouta l’Empereur , que ce sont de braves gens , ils méritent tous la ctvix.

Le 16® de chasseurs , se retirant sur la quator* zième division, fut protégé parle 53® régiment, commandé par le colonel Grosbon : cette division , formée en carré , présentait à l’ennemi un front inexpugnable, et devant lequel venaient se briser tous les efforts qu’on faisait pour chercher à l’entamer. Cette circonstance jeta dans nos rangs un peu de confusion; mais Napoléon étant là , elle ne pouvait durer. Placé sur une éminence, il voyait toutes les manœuvres, et ordonnait avec sang-froid tout ce qu’il croyait nécessaire pour obtenir la victoire: c’est alors qu’il fit retirer un régiment de cavalerie , afin de laisser libre k la treizième division le passage d’un pont. Ce mouvement rétrograde causa de l’agitation sur nos derrières , composés d’une foule d’employés ou de vivaitdiers ^ gens faciles k s’alarmer, et qui ^ sur un champ de bataille , sont plus nuisibles aux armées qu’ils ne leur sont utiles.

La treizième division s’étant avancée , fila sur la droite ; le vice*roi marchant en tête , la conduisit

( 1 ) Cette action , quoique surprenante , n’en est pas moins vérilaLle , et peut encore être attestée par tous les militaires du quatrième corpai.

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derrière la quatorzième , en la faisant aller sur les hauteurs qui dominaient le plateau où l’ennemi était campé. Ces hauteurs n’étant point gardées , nous avançâmes sans difficultés , et par\nnmes à prendre position sur le summet^ et à nous trouver < vis-à-vis du camp russe, séparés seulement par la rivière de Loutchesa , dont les rives escarpées formaient un ravin si profond , qu’il était impossible d’en venir à une action générale. Cependant on feignit de vouloir l’engager en détachant quelques troupes légères qui parvinrent à franchir le ravin et à s’établir daus un petit bois ; mais ces troupes n’étant pas soutenues , elles n’allèrent pas plus loin , et rentrèrent dans leurs corps lorsque les batteries eurent cessé de tirer, et que les divisions ne furent plus sous les armes.

Cette suspension , au moment où les armées étaient en présence, excita l’étonnement de tout le inonde , et chacun se demandait où était l’Empereur, quelles étaient ses dispositions? On se faisait ces questions , lorsqu’une partie du premier Corps et la garde impériale vinrent se joindre à nous. Les uns crurent alors que Napoléon n’attendait que la réunion de toutes ses forces pour en venir à une attaque sérieuse ; d’autres , au contraire , assuraient que le duc d’Ëlcbingen et la cavalerie du général Montbrun , avançant par l’antre rive de la Dwina , tourneraient la position deWitepsk , et couperaient ainsi la retraite aux Busses. Cette manœuvre était

sans doute impraticable , puisqu’elle ne fut pas exécutée.

Enfin la nuit étant survenue , les troupes bivaquèrent dans l’endroit même où elles avaient pris • position , et chacun se réunissant , racontait les faits honorables par lesquels son corps s’était fait remarquer. Dans tous ces récits , on voyait. avec satisfaction que le combat, quoique glorieux , n’avait point été meurtrier ; cependant, parmi le petit nombre de morts , on cita le colonel du génie Liedot^ homme vraiment digne du co^s auquel il appartenait. Durant l’expédition d’Egypte , il s’était lait remarquer par son courage ; et dans la construction des places d’Italie , il prouva que le séjour des camps ne nuisait point au développement des conceptions les plus savantes.

L’assurance avec laquelle les Russes avaient gardé leurs positionsr , et la réunion d’une grande partie de nos troupes sur un même point , nous faisaient augurer que la journée suivante serait consacrée à une affaire générale ÿ mais quel fut notre étonnement , lorsque de très-bon matin (28 juillet) , nous reconnûmes que l’ennemi avait opéré sa retraite. En effet , Barclay de Tolly reçut dans la nuit des nouvelles de Bagration , qui lui annonçaient qu’à la suite d’un combat livré à Mohilow, il avait été ri jeté derrière le Dniéper, et que forcé de rétrograder, il lui désignait Smolensk comme le point le plus favorable pour opérer leur

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jonction. Aussitôt que notre armée s’aperçut que les Russes refusaient encore la bataille , elle se mita’ leur poursuite , h l’exception de la garde in)périale qui fut s’établir k Witepsk, où Napolpon semblait Touloir séjourner. Cette ville était presque déserte; il ne restait que des Juifs, et quelques personnes de la plus basse extraction. On trouva des kosaques de l’autre côté de la route, qui, sur-le-champ, furent poursuivis par le général Lefebvre-Desnouettes , commandant la cavalerie légère de la garde.

Witepsk , chef-lieu du gouvernement de ce nom , placée entre des collines et les rives de la Dwina , comptait autrefois vingt mille habitans. Les principaux bâtimens , parleur position riante , offrirent à nos regards l’aspect le plus agréable. Depuis plus de deux mois , la Pologne et la Lithuanie , dans un espace d’environ trois cents lieues , ne nous avaient présenté que des villages déserts et des campagnes saccagées. La destruction semblait précéder nos pas , et de toute part on voyait une population entière fuir k notre approche, et livrer ses foyers k des nuées de kosaques , qui , avant de les abandonner , détruisaient tout ce qui ne pouvait être emporté. Ainsi , long-temps assujétis aux privations les plus pénibles , nous regardions d’un oeil d’envie ces maisons propres et élégantes , où semblaient régner le repos et Tabondance ; mais ce repos , sur lequel nous avions compté , nous fut encore refusé , et il fallut se remettre en marche

laissant k notre gauche cette ville objet de nos désirs et de nos plus chères espérances.

Chacun était surpris de voir l’ordre parfait avec lequel le comte Barclay de Tolly avait évacué sa position. Cette retraite difficile avait été confiée au général-major comte Von-Palhen, qui montra dans cette occasion tout ce que la sagacité et l’art de la guerre offrent de plus brillant ; il manœuvra sous nos yeux avec l’arrière-garde, et couvrit si bien le reste de l’armée , que nous ne trouvâmes sur la route aucune trace de son passage : pas une voiture abandonnée , pas un seul cheval mort , pas meme un seul traînard , qui pussent nous indiquer la direction qu’elle avait prise. On était dans cette incertitude, peut - être unique en son genre, lorsque le colonel Kliski , en parcourant la campagne pour chercher un paysan , trouva un soldat russe endormi sous un buisson 5 cette rencontre nous parut un coup de fortune , le vice-roi eu profita pour interroger ce prisonnier , qui nous donna quelques renseignemens sur la colonne dont il faisait partie.

Dans le dessein de s’en assurer , le prince se porta en avant; n’ayant de ce côté rien rencontré qui fût digne de son attention , nous revînmes sur la grande route qui , de Witepsk , remonte la Dwina ; elle était couverte d’une nombreuse cavalerie ; le roi de Jîaples ne tarda pas h rejoindre le vice-roi : s’étant concertés ensemble , ils ordon-

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lièrent le mouvement de leurs corps respectifs. Ce jour-là il faisait une chaleur excessive ; des tourbillons de poussière , excités parles chevaux , rendaient la marche accablante j on choisit pour faire halte une église en bois , où le roi de Naples , le prince et le général Nansouty s’entretinrent long-temps. ,

L’avant-garde ayant reçu l’ordre de continuer sa poursuite , atteignit l’ennemi ; mais les kosaques qui formaient l’arrière - garde , voyant avancer notre artillerie , se retirèrent , en se bornant à tirer quelques coups de canon , lorsqu’ils trouvaient une position avantageuse^ ; ils manoeuvrèrent ainsi jusque par delà Aghaponovchtchina , où l’armée s’arrêta. Auprès de ce village était , vers la gauche, et sur une hauteur , un mauvais château où logea Napoléon , qui , de Witepsk , vint nous rejoindre dès qu’il fut informé qu^ nous étions aux prises avec les Russes.

Jamais bivac n’eut un appareil plus militaire que celui d’Aghaponovcbtchina : l’fimpereur , le roi de Naples et le prince étaient sous une tente ; les généraux , placés ^us de mauvaises cabanes construites par des soldats , campaient avec leurs officiers le long d’un ruisseau dont l’eau bourbeuse était précieusement recueillie ; car , depuis trois jours que nous étions sur le champ de bataille , la chaleur était extrême ; cependant , du mauvais pain et des racines furent notre unique

8o LIVRE II.

nourriture ; mais la victoire redoublait nos forces et nous rendait insensibles k toutes les privations. Quant à nos troupes , elles bivaquaient autour du château et sur le sommet des collinês voisines : de loin l’ennemi pouvait apercevoir leurs feux nombreux , dont la brillante clarté dissipait Tobscurité de la nuit.

Le lendemain de bonne heure ( 29 juillet ) , on se mit à la recherche des Russes ; l’Empereur revint sur Witepsk , où il se proposait de faire , comme kWilna , le séjour nécessaire k l’exécution de ses projets touchant la Lithuanie. Le roi de Naples, arrivé a l’embranchement de la roule de Janowltschi avec celle de Sourai , se sépara de nous , emmenant avec lui deux corps de cavalerie et la division Broussier ; le vice-roi, poursuivant -sa route , marcha vers laDwiua , suivi des treizième et quinzième divisions , aiij.si que de la garde royale et de la brigade de cavalerie légère italienne , commandée par le général Villata.

Nous étions sur le point d’entrer a Sourai , lorsque quelques chasseurs nous annoncèrent qu’un convoi ennemi , faiblement escorté, cherchait k passer la rivière pour aller prendre la route de W élikl- Luki. Sur-le-champ le vice-roi ordonna k son aidede-camp Deseve de suivre- les chasseurs et de s emparer du convoi. Cet ordre eut sa pleine exécution, car, deux heures après , l’aide-de-camp revint , apportant la nouvelle que le convoi était k nous.

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Le bourg de Sourai , quoique construit en bois ^ était néanmoins un des meilleurs que nous eussions rencontrés. La population , presqu’enlièrement composée de Juifs , était nombreuse , et par sou indust^e , elle nous offrit quelques ressources dont oU avait le plus grand besoin j les magasins étaient assez fournis , circonstance heureuse pour nous , puisque tout faisait augurer qu’on séjournerait dans cette petite ville.

Sourai , sans être une position militaire , était néanmoins un lieu fort important , situé à l’embou> cbure de la Casplia avec la Dwina; il est le point où se divisent les grandes routes'dePétersbourget de Moskou-, et forme parconséquent deux têtes de pont qui fenmeni la route de Witepsk : aussi , durant notre séjour, vîmes-nous ârriVer plusieurs in-* géiiieurs-géographes qui levèrent le plan de la rivière et des lieux circonvoisins.

La treizième division qui nous avait suivis , fut campée en deçkde Sourai j une partie de la quin-*zième , avec la garde k pied , demeurèrent dans la ville ; la garde k cheval , commandée par le général Triaire , alla de l’autre côté de la Dwina ^ et poussa une forte reconnaissance sur la route de Wéliki-Luki. Dans cette course , l’adjudant du palais Boutarel se convainquit que le chemin jusqu’à Ousvïat, formait , au milieiides bols ^ un défilé con-» tinuel ^ mais, anivé à celfe petite ville j la nature du terrain est bien différente. La quantité prodi*

gieuse de provisions que les dragons rapportèrent de celte expédition , prouva que ce pays offrait pour des cantonnemens d’abondantes ressources.

Arrivé à Sourai , le vice-roi fut informé qu’un nouveau convoi russe , fortement escorté , avait pris la route de Veliz ; il ordonna alors au baron Banco , colonel du 2* régiment de chasseurs italiens , de prendre avec lui deux cents hommes d’élite , et d’aller sur-le-champ à la poursuite ; ce détachement, après neuf lieues démarché, arriva dans Veliz k l’instant même où le convoi sortait de la ville , et cherchait k passer le pont de la Dwina. Aussitôt les chasseurs chargèrent l’escorte ; cinq fois ils furent repoussés par de l’infanterie et par des détachemens de cavalerie beaucoup plus forts que le leur; mais enfin It valeur des Italiens triompha de l’opiniâtreté de l’ennemi , l’on parvint à s’emparer de tous les bagages , et k faire mettre bas les armes k cinq cents Russes. -Cette victoire nous coûta quelques blessés , parmi lesquels six officiers , dont l’uti mourut de ses blessures.

r Tandis que Napoléon était k Witepsk , cherchant k organiser la Lithuanie , et que les troupes du centre de l’armée étaient cantonnées entre le Dniéper et la* Dwina , l’armée de Moldavie ayant cessé ses hostilités contre les Turcs , détachait sans cesse de nouvelles troupes pour renforcer celles de Volhynie ; les neuvième et quinzième divisions russes , sous les ordres du général Kamenski ,

WTTEPSK.

après avoir cherché à se joindre au prince Bagration , ayant trouvé la position de Pinsk occupée , rentrèrent en Volhynie et se réunirent au corps que commandai tTorniasow; ces troupes, formant une armée évaluée k trente mille hommes , par une marche rapide , se portèrent k l’impro.viste vers Kobrin , et cernèrent de toute part le général saxon Klengel , ayant avec lui deux régimens d’in> fanterie et deux escadrons , formant l’avan t-garde du septième corps. Ce général , forcé de céder k des forces supérieures , ne se rendit néanmoins qu’après un combat opiniâtre , espérant toujours être dégagé par le général Reynier ; mais celui-ci , malgré toute sa diligence , ne put arriver qu’après la capitulation (i) , et fut forcé ( ig juillet) de se retirer sur Slonim , avec le regret d’avoir placé trop loin de lui une colonne qui ne pouvait pas se replier ni être secourue k propos.

Cette invasion faite dans le temps même que Napoléon s’enfonçait au centre de la Russie , répandit la consternation parmi tous les Polonais (2) ; on craignait la vengeance des Russes , qui regardaient Warsovie comme le foyer de toutes les coalitions qui se tramaient contre eux , et dès-lors on ne songeait qu’k fuir devant ceux qu’on parlait de soumettre ; ceux même qui avaient embrassé avec

(i) II* Bulletin.

( 3 ) Histoire de l’ambassade de Pelogne , par M. de Pradt , S* ^dil. p. i65.

tran^rt l’espérance que la fin de cette lutte serait le rétablissement de leur ancienne liberté , furent promptement désabusés en voyant que Napoléon , rapportant tout k sa passion pour les conquêtes , ne songeait point k l’organisation de la Pologne, telle qu’elle était désirée par les nationaux ; cette organisation alors si facile , était l’unique moyen pour mettre un frein k l’àmbition de la Russie. Mais on ne songea plus aux dangers que pouvaient offrir un jour de pareilles incursions , lorsque les Saxons se furent réunis aux Autrichiens , qui , d’Ighumen, marchèrent sur Slonlm : ces auxiliaires , pendant toute la campagne , continuèrent k, opérer ensemble , et couvrirent ainsi le duché de Warsovie jusqu’k l’époque de notre fatale retraite.

Les diflerens corps d’armée qu’on savait laissés pour observer l’armée de Volhynie , et poursuivre Bagration , combattirent avec des succès si variés qu’avant de se porter en avant, Napoléon aurait dû s’assurer quelle était la force et les dangers que présentaient les corps qui manœuvraient sur ses derrières ; tout dépendait par conséquent du succès qu’aurait l’expédition du prince d’Eckmühl contre Bagration. Cette expédition ayant été terminée k Mohilow , je vais raconter quels en furent les résultats.

Pendant que le général Latour-Maubourg poursulvait Bagration , qui semblait vouloir se jeter du côté de Mozouir , les généraux Grouchy et Col-

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bert poussèrent des reconnaissances sur Lepel , et après s’être emparés d’Orcha , où ils trouvèrent d’immenses magasins , ils jetèrent un 'pont sur le Dnieper et poursuivirent un convoi d’artillerie. Le prince d’Eckmühl revenait aussi sur ses pas , et de Gologuino se dirigea sur Mohilo\v (20 juillet), dix mille Russes , en voulant défendre cette ville , essuyèrent de grandes pertes. L’armée de ftagration paraissait être en pleine retraite, lorsque trois mille kosaques venant de Bobruisk , et formant l’avantgarde de cette armée, attaquèrent nos avant-postes, qu’ils surprirent , et firent au 3® chasseurs unecentaiue de prisonniers , parmi lesquels se trouvait le colonel (i).

Le prince d’Eckmühl ayant choisi la position de Salta-Naecka pour arrêter l’ennemi , dans la nuit du 22 juillet fît barricader le pont qui est sur la grande route de Mohilow à Novoi-Bickow,* par où venait l’armée de Bagration , forte de trente-cinq mille hommes. Le pont d’un moulin fut coupé , et tou tes les maisons des environs crénelées. On chargea le 65® de défendre ce poste important, Jusqu’k ce que nos troupes , échelonnées vers Mohilow , pussent être réunies. Le lendemain , k sept heures du matin , ce régiment , commandé par- le général' Frédéric , fut vivement attaqué, et pendant toute la journée lutta avec bravoure contre deux divi-

(i) 10* BttUetàt.

sions de vieilles troupes dirigées par le général Sicverse. Celles-ci ayant débouché avec douze h quinze pièces de canon ^ se mirent en bataille sur le plateau du moulin , cherchant à s’emparer du pont, qui avait été brûlé. Un combat très-vif s’engagea de part et d’autre , les forces opposées aux * nôtres croissant sans cesse , on renforça le 85® par le 6i* etèe 108® , alors les Russes furent culbutés et repassèrent le ravin qu’ils venaient de traverser.

Ce mouvement s’opérait sur la droite , lorsque le général Frédéric , qui défendait le débouché de la grande .route , le fit dépasser à un bataillon du 108®; ce mouvement hardi , exécuté avec intrépidité par le colonel Achard^ allait nous procurer de grands avantages , lorsqu’une blessure grave que reçut ce brave officier, obligea sa troupe d’abandonner la position qu’elle avait enlevée. En même-temps des masses considérables, formées en colonnes serrées, voulurent de nouveau forcer le défilé du pont, mais elles furent arrêtées par le feu meurtrier de nos troupes. Tout faisait présumer que l’ennemi se porterait en force vers notre droite ; les reconnaissances faites de ce côté n’ayant rien rencontré , le général Frédéric, k l’aide de quelques bataillons de réserve , renouvela son attaque en même-temps que le prince d’Eckmühl en formait une sur la droite ; ces deux mouvemens eurent un plein succès : les Russes retirèrent leur artillerie et battirent en retraite. Le général Compans , chargé de les pour-

WITEPSK. 87

suivre , les harcela jusqu’à Novoslelki ; le grani nombre de blessés qu’ils laissèrent sur la route et sur le champ de bataille, prouva que , sans exagération , leur perte avait été beaucoup plus considérable que la nôtre. L’unique avantage qü’eut pour nous ce combat , fut d’avoir empêché la jonction de Bagration avec Barclay de Tolly , sur Witepsk , et de l’avoir forcé à se jeter derrière le Dnieper , pour se porter sur Smolensk y unique point où les. armées russes pussent se réunir.

Tandis que cesévénemens avaient lieu sur notre droite , le duc de Tarente , à la tête d’un corps prussien , s’avançait comme nous sans combattre ; mais arrivé sur les bords de l’Âa (19 juillet) , le général Grawert , qui s’était emparé de Baousk , fut informé que les Russes commandés par le général Lewis, ayant reçu des renforts nombreux^ étaient arrivés à £zkaou avec l’intention de reprendre la ligne de l’Aa. Aussitôt il envoya le colonel de Rœder, aide-de-camp du roi de Prusse , pour faire une reconnaissance. A*trois lieues de Baousk, cet officier ayant rencontré les avant-postes ennemis , qui se replièrent sur les corps placés en arrière, fit demander des renforts au géiiéi al Grawert ; dans cet intervalle, les Russes reconnurent leur supériorité, et tombèrent à l’improviste sur le colonel Roeder; le combat , quoique inégal , se soutenait vaillamment, lorsque les secours demandés arrivèrent. Surle-champ les dragons prussiens chargèreut avec vi>

88 LIVRE ir.

gneur la cavalerie ennemie , la culbutèrent et la poursuivirent jusqu’auprès d’un bois où elle fut protégée par le feu de son infanterie. C’est dans ce conibat que fut blessé le comte de Brandebourg , frère naturel du roi de Prusse.

Le général Grâwert , pensant que cette affaire pouvait devenir plus sérieuse , prit la résolution d’ordonner au général Kleist y qui , par Ranken et Draken , se dirigeait sur Riga , d’appuyer vers la rive droite de l’Ezkaou pour prendre l’ennemi en flanc f tandis que lui-méme se proposait de l’attaquer de front. Aussitôt que le bruit du canon annonça l’exécution de ce mouvement , le général Grawert pressa le sien , et traversa l’Ezkaou ; de son coté le général Kleist attaquait vigoureusement , en se rabattant sur la gauche de cette rivière. Le combat fut long et meurtrier , les Russes défendirent leur position pied à pied , et une de leurs colonnes , qui était coupée , se battit jusqu’au dernier soupir plutôt que de se rendre. Malgré cela les Prussiens triomphèrent' de tant de valeur, quoique leur nombre fût inférieur , les bonnes dispositions de leurs chefs forcèrent l’ennemi k battre en retraite snr tous les points. Le résultat de la journée fut un drapeau pris et plusieurs centaines de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient des oiffeiers supérieurs. Dans cette action , qui fut la |iremière de leur entrée en campagne , les Prusweus ,1 sans e;^ceptioQ , se battirent avec courage ^

WITEPSK. 8g

animés d’un grand esprit d’émulation , ils déployèrent jusqu’au moment de nos disgrâces , une bravoure comparable k celle de nos plus vieux soldats..

Peu de jours après , la division Grandjean ayant été détachée vers la droite , le général Ricard s’empara de la place de Dunabourg. Pendant cinq ans on avait travaillé k la fortifier, on y dépensa des . sommes'énormes. Malgré cela les Russes l’évacuèrent par la même raison qui leur avait fait abandonner les retranchemens de Drissa. On y trouva vingt pièces d’artillerie.

Mais faction la plus glorieuse pour nos armes fut celle du second corps placé entre Polotsk et Drissa. Le comte Witigenstein , k la faveur de ses renforts , chaque jour renouvellait ses agressions ^ et faisait éprouver de rudes éphecs k notre cavale- ' rie légère. Le duc de Reggio ayant reçu Tordre de ' reprendre Toffensive , voulut marcher sur Sébeï , et passa la Drissa auprès de Sivochina , où il fit jeter un pont. Une de ses divisions campa près de Ik , et les deux autres k Bieloé et Lozovka. Dans la soirée , une brigade de cavalerie fut attaquée par les hussards de Grodno , qui avaient passé la rivière k gué auprès de Valentsouï, le 8® de lanciers qui leur fut opposé , combattit avec courage , mais la brigade harcelée dans sa retraite, ne put rentrer dans sa position que vers les onze heures du soir , et après avoir éprouvé de rudes.

échecs. Une autre brigade fut également attaquée par les dragons de Riga ; plus heureuse que la pre< mière, elle revint avec des prisonniers.

Tout annonçait qu’il y aurait pour le lendemain une affaire générale. Les rapports des détachemens envoyés en reconnaissance annonçaient que le général Koulniew occupait Valentzouï, avec quatre mille fantassins , et environ deux mille hommes de cavalerie , et que le comte Wiltgenstein , avec le secours qu’avait amené le prince Repnin, occupait Kokhonovo et Osweia.

Le ao juillet , le duc de Reggio se porta en avant avec ses deux premières divisions d’infanterie et les cuirassiers, laissant en réserve sa troisième division avec la brigade de cavalerie qui , la veille , avait tant souffert. Pendant ce temps , nos chasseurs d’avant-garde , . sur la route de Sebei , prirent un officier d’état-major russe venant de cette ville. Peu de temps après, ils firent encore prisonniers un aide-de-camp de Wittgenstein , tous deux avaient reçu l’ordre de ce général de l’attendre à Jakoubovo. Dès ce moment, on ne douta plus que l’ennemi ne vint en force sur ce point ; mais ce village étant gardé par le a6® léger, fit une si belle défense que les Russes ne purent jamais l’en déloger. Ils cherchèrent alors à menacer le fianc de notre ligne , en se rendant maîtres d’un grand bois situé sur la gauche du bassin où se trouve le village de Jakoubovo. Aussitôt le général

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Legrand fit soutenir le 26* léger par le 36 ', contre lesquels Wittgenstein dirigea de grandes forces , sans pouvoir les ébranler; et quoique la nature du terrain ne nous permit pas de mettre aux batteries une artillerie aussi nombreuse que celle qui nous était opposée , néanmoins le combat se soutint sans désavantage jusqu’à dix heures du soir, heure à laquelle arriva notre corps de réserve.

On n’aurait jamais cru que l’ennemi, cherchant seulement à défendre la routedeSebeï pour mieux couvrir Pétersbourg, voulut déboucher par Knïar jitsouï ; mais le lendemain , à la pointe du jour, il renouvela sou attaque , en faisant sur toute la ligne une effroyable canonnade , et en dirigeant principalement ses efforts sur le château de Jakoubovo, lorsque le brave 26' léger se porta sur lui au pas de charge, lui tua trois cents hommes à la baïon.ette et le poursuivit jusqu’auprès d’un bois , en lui faisant cinq cents prisonniers. '

■ La position dans laquelle rentrèrent les Russes y leur était trop avantageuse pour chercher à les en chasser; dans l’intention de les attirer à lui, le duc de Reggio fit exécuter diverses manoeuvres qui eurent un plein succès; Wittgenstein , au lieu de se renfermer dans sa ligne , suivit notre mouvement y et vers les onze heures du soir, força le gué de Sivochina: il employa le reste de la nuit à passer la Drissa sur toutes les directions , avec le projet de nous livrer bataille. Le duc de Reggio

avait ordonné au général Castex de ne point s’opposer à ce plan , dont toutes les suites avaient été prévues; aussi le lendemain fîmes- nous bonne contenance devant de nombreux tiraillenrs , qui cherchaientànous déborder, tandis quede grandes masses , en poussant des cris affreux , s’avançèrent vers notre position ; quinze mille hommes , formantla moitié de l’armée de Wittgenstein , avaient déjà passé la rivière , lorsqu’on dirigea contre eux une batterie masquée de quarante bouches à feu , .qui , durant plus d’une demi-heure tira à portée de mitraille. Le feu de cette artillerie , qui était aussi bien servie que bien placée , modéra l’ardeur des assaillans , et les obligea à se reployer: pendant ce temps nos troupes se formèrent de manière à ce que nos trois divisions se soutenaient mutuellement. <

Tel était l’ordre de bataille, qUand le duc de Reggio ordonna -de charger l’ennemi ; d’abord celui-ci opposa une vive résistance , mais elle fut inutile. La division Legrand, qui depuis trois jours prenait part à l’action , commençait à triompher de tant d’obstacles , lorsqu’arriva la division Verdier, au pas de charge et baïonnette en avant : de toutes parts les Russes furent enfoncés , et leurs soldats jetés dans la Drissa , laissèrent dans nos mains quatorze pièces de canon , treize caissons , et plus de deux mille prisonniers. Le général Verdier, en les poursuivant sur la route de Sebeï ,

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les harcela pendant près de trois heures , et compta près de deux mille morts , parmi lesquels était le général Koulniew , officier de troupes légères très-distingué. Nos troupes déployèrent la plus grande valeur dans cette action sanglante , et le duc de Reggio , principal héros de nos plus grandes victoires , publia dans son rapport , que jamais aucun champ de bataille ne lui avait offert l’image d un plus affreux carnage. Au reste cet, te affaire fut si acharnée et les résultats si peu décisifs, qu’elle autorisa Wittgenstein à dire que ce combat de trois jours avait couronné les guerriers russes de nouveaux lauriers. A Pétersbourg on le jugea comme tel ; des récompenses furent décernées aü général en chef, qui avait été blessé d’une halle à la joue; enfin on chanta un Te Deum.

Cette manière différente de considérer le même événement, devait néanmoins faire sentir h Napoléon que tous nos corps laissés sur la Dwina étaient opposés k des généraux expérimentés , dont les armées se renforçaient chaque jour, et que , d’après les règles de l’art de la guerre , il ne devait point poursuivre sa route sans avoir préalablement anéanti le cprps de Wittgenstein ; car il est k remarquer que ce général , chargé de couvrir Pétersbourg, déployait dans cette campagne des talens et des ressources qui devaient d’autant plus nous alarmer , que bien loin d’éluder le combat , il cherchait toujours à reprendre l’ôffensive.

Durant son séjour k WItepsk, l’Empereur fit abattre plusieurs maisons qui se trouvaient en face de son palais , pour former une grande esplanade où il passait ses troupes en revue (ï). Ayant un jour fait rassembler les grenadiers k pied de la garde , il leur ordonna de reconnaître pour colonel le général Friant : jamais nomination ne fut accueillie avec des sentimens plus unanimes. Les paroles honorables et gracieuses dont Napoléon 'accompagna cette récompense , ne purent être surpassées que par la joie et l’enthousiasme que les grenadiers firent éclater, lis trouvèrent dans cette élévation une preuve d’estime pour leur corps , composé en grande partie des braves qui, en Italie, en Egypte et en Allemagne, combattirent sous les yeux de celui qui devenait leur chef. Mais le général Friant, quoique^ sensible k cet honneur , demanda et obtint de continuer k commander la deuxième division , qu’il avait lui-même formée , et qui , depuis l’ouverture de la campagne , se trouvait toujours d’avant-garde.

A cette époque, l’Empereur de Russie ayant quitté l’armée pour se rendre k Pétersbourg , afin de presser la levée des milices de Finlande et

(i) Anpararant , ce palais était occupé par le duc de Wurtemberg , gouverneur de Witepsk ; ce prince tenait dans cette ville une cour très'briliaule.

WITEPSK. 95

de Nowogorod, on répandit le bruit qu’il avait été assassiné à Véliki-Luki , par ses courtisans , méconteiis de voir que ce monarque nous demandait la paix. On assure que Napoléon , d’un air satisfait , propagea cette nouvelle dans une des audiences qu’il donna à Witepsk. Par la suite, nous cipprîmes que ce bruit mensonger avait été accrédité afin de détruire l’effet de la proclamation énergique que publia Alexandre, et dans laquelle il ordonnait à tous les peuples de son puissant empire de se soulever contre l’ennemi perfide qui , après avoir violé le territoire de la patrie , s’avançait vers l’ancienne capitale, pour la détruire, et anéantir la gloire de ses illustres fondateurs. Toutes ces honteuses menées furent sans succès , et n’arrivèrent pas même jusqu’à une population qui, fuyant toute entière à l’approche de l’armée française , ne put jamais ressentir les effets de ce pitoyable artifice , ni se laisser corrompre par des promesses flatteuses , dont le but était d’exciter une affreuse discorde , en soulevant le peuple contre la noblesse , et en étouffant dans le cœur des grands l’attachement et la fidélité qu’ils devaient à leur souverain.

SMOLENSK

Ij e combat de Véliz ayant fait sentir au vice-roi la nécessité de renforcer le détachement de chasseurs *qu’on y avait laissé , il envoya sur ce point la brigade entière du général Villata , avec un bataillon de Dalmates. Véliz , situé à l’embranchement de deu.v grandes routes , dont l’une conduit à Pétersbourg, et l’autre à Stnolensk, se voyait exposé à de fréquentes apparitions de kosaques. C’était aussi le point le plus avancé où l’armée française eût encore pénétré. D’ailleurs la population de ce bourg, entièrement juive , nous procurait à peu près de quoi satisfaire aux premiers besoins de la vie , tandis que tous les environs n’étaient que de misérables hameaux. On se livrait k cet abandon que donne le bien-être , lorsque le colonel Banco , k qui la langue russe était familière, fut informé par des espions que l’ennemi se proposait d’attaquer la brigade. D’après cet avis, le général Villata fît secrètement ses dispositions pour le recevoir, tandis qu’il affectait en public d’être dans la plus parfaite sécurité. Les kosaques, s’étant présentés dès la pointe du jour devant Véliz, crurent trouver tout le monde

DinitirL-J by Gt 'O^lc

SMOLENSIÇ;. 97

endormi ; mais les Dalmatçs , qui étaient sous les armes , sortirent de leur embuscade , et firent un feu de file qui retiversa plusieurs de ces cavaliers. Ceux-ci , effrayés d’une telle réception , prirent la fuite , et renoncèrent à surprendre une place défendue par d’aussi braves soldats j qui, particulièrement dabs çette occasion , montrèrent combien ils étaient dignes des récompenses dont on les avait comblés pour la première affaire. . ^

- A- celte époque la chaleur fut si forte qqe Napoléon se vit. obligé, malgré l’impatience qu’il avait d’atteindre l’ennemi , d’accorder du repos à l’armée; Toutes les personnes qui avaient fait la campagne d’Egypte assuraient que le soleil do cette contrée n’était pas plus brûlant que ne l’était alors celui de Russie. Les troupes dont ' les bivacs étaient éloignées des rivières , souffraient cruellement ; les soldats , pour avoir de l’eau , creusaient la terre avec leurs baïonnettes , et s’ils étaient asses heureux pour eu trouver , elle était si bourbeuse qu’ils ne pouvaient la boire qu’après l’avoir tamisée avec leur mouchoir.

Le quatrième corps , ayant séjourné dix jours dans la ville de Sourai , se mit en marche le 9 août , et prit la route de Janovitschi , où devait se trouver la quatorzième division. La veille .de ce mouvement , le chef d’escadron Labedoyère, en sa qualité d’aide-de-camp du prince Eugèue, se rendit auprès du roi de Naples. De retour de

^8 tlVRE III.

sa mission , cet officier confirma la nouTeile da combat sanglant que Teuncmi avait livré an général Sébastian! , auprès d’Inkovo , et des suites fâcheuses qui en étaient résultées (i) j car , selon le récit de tous les officiers, ou convenait que nos régimens de cavalerie avaient extrêmement souffert,' et qu’outre plusieurs pièces de canon, nous avions encore perdu une superbe compagnie de voltigeurs«du 24® infanterie légère. On ajoutait même que sans le courage et l’intrépidité des lanciers prussiens , nos pertes auraient été beaucoup plus considérables. Dans cette occasion , les uns blâmaient le général Sébastiani j mais le plus grand nombre rejetait les torts sur le général Montbruu , qui , quoique informé des forces supérieures de l’ennemi , h’avait consulté que sa bravoure , et sans écouter aucun rapport , crut devoir hasarder le conil^at.

Le vice-roi ayant passé deux jours à Janovitschi ( 10 août) , nos sapeurs , sous les ordres du général Poitevin , restaurèrent le pont construit sur la petite rivière qui traverse la ville. Ce pont était si mauvais qu’on n’osait, plus s’en servir } aussi les chevaux et voitures passèrent k gué la rivière, dont le fond était très-fangeux , et les bords assez escarpés.

Eu se dirigeant sur Liozna, on parcourt une

(i) i3‘ Bulletin.

SMOLENSK

plaine légèrement ondulée; puis on traversé plusieurs bouquets de bois , et une petite rivière qui coule auprès d’un hameau sjtué'^à moitié distance du château de Vélechkovitschi , où l’armée s’arrêta ( 1 1 août ). Les soldats campèrent audessous.des hauteurs qui entouraient ce château. Le jour suivant, jusqu’à Liozna , la route , placée dans des prairies marécageuses, présentait des embarras continuels à nos convois , surtout à ceux de l’artillerie : il est vrai que deux joiû*s avant il avait plu abondamment. Je dois remarquer que ces violens orages furent les seuls que nous essuyâmes, car pendatitrtout le reste de la campagne, si ce'^ii’est à Moskou , nous n’avons presque point ressenti les incommodités de la pluie.

'A Liozna, grand’Cvillage rempli de boue , nos troupes profitèrent ' du camp qu’avait formé Te corps du duc d’Elchingen, et qui se trouvait entre la ville et le château. Pour aller à Liouvavitschi , il y avait un chemin plus direct que celui que nous primes; plusieurs obstacles de terrain nous forcèrent à en chercher un autre ce qui ne fut pas exempt de difficultés, car il fallut passer plusieurs défilés à travers des prairies fangeuses et des sentiers frayés au milieu des forêts. En entrant dans ce bourg, nous vîmes la cavalerie du roi de Naples revenir des environs de Roudnia et d’Inkovo; mais, au lieu de suivre la route de Razasna , elle tourna à gauche ,

comme devant aller passer le Dnieper sur un point beaucoup plus élevé que celui oùt nous nous dirigions. La réunion de toute l’armée sur les bords de ce fleuve annonçait ouvertement l’intention de le traverser et d’attaquer Smolensk sur la rive gauche^ afin de s’emparer de la ville , dont la partie fortifiée se trouvait sur cette rive. L’ordre en effet était de se rendre auprès de Bazasna, où l’on avait jeté plusieurs ponts pour effectuer le passage.

Avant d’y arriver, nous parcourûmes un pays presque désert; on ne voyait aucun village sur le cbemin , et rarement trouvait-on quelques maisons où l’on pût s’arrêter; la route étaifpratiquée sur une fondrière où nous faillîmes laisser une partie de nos bagages. Après des obstacles sans nombre, nous arrivâmes enfin a ce Diiiéper , dont le surnom de Borysthène, donné par 'les Grecs , réveillait dans nos âmes des idées grandes et poétiques (i). Mais ces illusions eurent bientôt disparu , lorsque nous ne vîmes qu’une rivière ordinaire , coulant dans un lit fort resserré. Ses eaux sont tellement encaissées , qu’on ne voit le fleuve que quand on le touche ; aussi ses rives sont très-escarpées et d’un abord fort difficile.

(i) Le nom de Borjsthène semble subsister encore dans celui de Boriséno ou Bérézina , rivière qui , comme on sait, se jette dans le Dnieper.

SMÔLENSK. îôi

Auprès de tlazasna , tous les difiFéfetid corps de la Grande-Armée > dons les tins venaient par Orcha , et les autres par Babinovitschi , Liozna et Roudnia , opérèrent leur jonction. L’Empereur était passé k Razàsna le i5 au matin ; ce jour Ik, il fit mettre en ligne les deux divisions du corps du prince d’Eckmühl, qui étaient venues de Mohilow; k Doubro’wna, après les avoir inspectées, il les réunit aux trois autres , et les dirigea sur la route de Smolensk*, tandis que le cinquième corps , formant toujours notre droite , se portait sur cette ville , en passant par Romanovo. Cette immense réunion d’hommes sur un seul point, en augmentant la disette , redoublait la confusion et le désordre qui régnaient sur les grandes routes ; les soldats égarés cherchaient en vain leurs régimens ; enfin , des officiers , portant des ordres pressés , ne pouvaient les transmettre par l’encombrement des chemins : de Ik s’élevait sur les ponts et dans les défilés un tumulteeffroyable.

En sortant du bourg de Liadonï ( lieu remarquable , en ce que c’est le dernier où l’on rencontre des Juifs) , on. traversa une petite rivière , au-dessus de laquelle est un vaste plateau qui domine entièrement la ville; nous continuâmes notre marche jusqu’k Siniaki. Le vice-toi voulant camper dans ce hameau donna l’ordre k ses troupes de s’arrêter; pendant ce temps-lk, les

autfes corps de la Grande - Armée marchaient sur Smolensk , et la canonnade qu’on entendait nous faisait présumer qu’on attaquait vivement cette ville. , ' •

Le jour suivant ( i6 août) , nous restâmes dans la même position , d’où nous vîmes passer quantité de troupes qui se portaient en avant. Vers les six-heures du soir , il fallut partir de Siniaki et marcher pendant trois heures pour arriver à Krasnoé , petite ville où sont quelques maisons en pierre , et où le vice-roi établit des postes de correspondance; mais il ne s’y arrêta point et poursuivit sa route ; nous* traversâmes la petite rivière voisine de Katova. Le prince établit son bivac sous une grande allée d’a'rbres , entouré de ses divisions. De très-gtand matin , on se remit en marche ( 17 août) pour aller de nouveau bivaquer au-dela de Korouitnïa , dans un bols de bouleaux situé auprès d’un lac. Notre camp offrit alors un coup d’œil pittoresque : le vic%-roi^ ayant fait dresser sa tente au milieu de ce bosquet , les officiers allèrent dormir ,, dans leurs voitures ; ceux qui n’en avaient pas , abattirent des arbres et construisirent des cabanes,, tandis que leurs camarades allumaient des feux ppur faire cuire la viande. Parmi les soldats , les uns allaient marauder, les autres lavaient leur linge au bord d’une eau limpide , et le reste , après une longue marche , se délassait en faisant

SMOLENSK

lajh

la guerre au petit nombre d’oies et de canards échappés à la voracité des kosaques.

C’est là où nous apprîmes que la ville de Smo- Icnsk^ à la suite d’un combat sanglant , avait été livrée aux flammes par les Russes , et abandonnée à leurs vainqueurs. Cet événement fut d’un triste présage , et nous fit connaître à quelles extrémités peut se porter un peuple lorsqu’il est déterminé à ne point fléphir sous une domination étrangère. Le lendemain , nous nous approchâmes de cette malheureuse ville;, mais une lieue avant d’y arriver^ le vice-roi nous fit camper dans un bois voisin du château de Novoidwor,. et fut de sa personne rejoindre l’Empereur. C’est là où un de mes camarades , venant de Smolensk, me raconta de la manière suivante les événemens dont il avait été le témoin.

« La position que nous conservâmes jusqu’au i5- )) de ce mois, avait fait soupçonner à l’ennemi que » nous attaquerions Smolensk par la rive droite » du Borysthène, me dit cet officier; mais sur )) le bruit que Barclay de Tolly , s’étant enfin )) réuni à Bagration , savançait vers nous, l’Em- » pereur , par une manœuvre prompte et mal- » tendue , fit passer toute son armée sur la rive ». gauche de ce fleuve. Dans la journée du i4?. » le roi de Naples , commandant l’avant-garde » fut joint par Je corps du duc d’Elchingen )) qui , dans la matinée avait passé le Borysllièua

)) auprès de Khomino. Ce maréehal ayant délidu-> » ché sur Krasnoé, où les Russes s’étaieht rassem* )) blés J engagea airec la division Ledru , un com* y) bat contre la vingt-septième division russe , forte y> de cinq mille fantassins et de deux mille che- » vaux. Krasnoé ayant été enlévé sans hésitation , » le corps ennemi , commandé parle général Nie> » wierowski , se posta derrière la ville j mais notre » infanterie l’aborda si franchement qu’il ftit dé- )) busqué et obligé de se retirer sous la protection ^ » de son artillerie , qui fut parfaitement servie. ’

» A demi-lieue de Krasnoé est une petite ri- Mvière, renfermée entre des collines qui'offrait » une excellente position. Notre cavalerie étant )) arrivée , attaqua de nouveau ; les Russes ayant » fait retirer la leur , se formèrent en colonnes » serrées , puis en carrfe pleins j qui , quoique » enveloppés de toutes parts , continuèrent lenr )) retraite avec ordre , et se battant toujours, n Plus de quarante charges furent exécutées sur » CCS carrés , qui jamais ne se laissèrent entamer, » quoique plusieurs escadrons eussent pénétré » dans leurs rangs et séparé des bataillons ; mais » le sang-froid de ces braves j et la force d’i-» ïi nertie qu’ils opposèrent , rendirent vains foui ït nos efforts. On les poursuivit ainsi jusqu’à la »fin du jour; où, k la faveur d’un défilé , ila. » se dérobèrent k nos poursuites. C’est dans » cette affaire que se distingua le général Bor-

SMOLENSK. ! io5

)) desoült If et où le colonel de Mafbœuf fut blessé J» à la têtè de son régiment. Après ce succès ^ qui )> nous valut des canons et quelques prisonniers , y> Napoléotl , dès le i6 àu mâtin , se présenta )).avec son armée devant Stnolensk. Cette grande )) et belle ville a pour enceinte üne ancienne mu- )) raille crénelée , de quatre mille toises de cir- » conférence , épaisse de di* pieds , et haute de » vingt-cinq, de distance én distancé, flanquée )) d’énormes tours , formant des bastions , doiit )) la plupart étaient armés de pièces de gros )) calibre. -

n Les Russes , toujours persuadés que nous » viendrions par la rive droite du Borystbène , » avaient par conséquent de ce côté la majeure )) partie de leurs troupes; mais nous voyant arriver » par la rive gauche , ils se crurent tournés , et )) revinrent en toute hâte secourir Smolensk par )) le point principal où ils allaient être attac[ués ; » ils s’y portèrent avec d’autant plus d’ardeur, » qu’ Alexandre , en quittant l’armée , avait re- » commandé au baron Barclay de Tolly de li- » vrer bataille pour sauver cette ville (i).

Le duc d’Elchingen , en partant de Loubtia , » se dirigea sur Smolensk ; arrivé auprès des fauf )} bourgs, de» pelotons de dragons et de nombreu:^ n pulks de kosaques lui eii défendirent l’entrée,

(i) i3* Bulletin.

lo6

)> Pour reconnaître la force de l’ennemi , il fit alors )) avancer un bataillon du iG'® régiment, dont l’ar- » deur fut telle , qu’il s’élança au pas de charge » jusque sous les murailles de la ville ; l’infanterie » russe, Ic^ée dans le chemin couvert, fut forcée » de rentrer dans la place avec une grande préci- » pitation. Ce brave bataillon allait être accablé )) par un ft u terrible d’artillerie et de mousque- )) terie , lorsqu’il fut protégé dans sa retraite par » un second bataillon. Leur marche s’effectua » dans le meilleur ordre , et jamais l’ennemi n’osà )) sortir de ses retranchemens pour les poursuivre.

3 ) Le duc d’Elchingen déclara dans son rapport ^ » que cette attaque victorieuse d’un seul batail- )) Ion contré quatre mille hommes protégés par y> des remparts et de l’artillerie , était le fait d’armes » le plus valeureux qu’il eût vu depuis qu’il » faisait la guerre , et le mieux fait pour inspirer » aux Russes, la plus haute idée du courage » des Français.

» Après avoir passé le reste de la journée du i6 )) à reconnaître la place et ses environs , l’Em- )) pereur laissa le duc d’Elchingen sur la gauche ,

)) en lui recommjindant d’appuyer vers le Borys- » thèue; le prince d’Eekmühl eut le centre , le » prince Poniatowski la droite ; plus loin , et de » côté , la cavalerie du roi dé Naples ; enfin , la » garde et le quatrième corps restèrent en ré- }) serve , non loin du champ de bataille. Ou at-

SMOLENSK

)) tendait aussi les Westphaliens , mais le duc » d’Abf antès , qui les commandait, «fit un faux » mouvement et s’égara (i).

« La moitié de la journée suivante se passa en J) observations. L’enneini occupait Smolensk avec » trente mille hommes , le reste était en réserve » sur l{i rive droite , commuriiquanfpar les ponts )) construits au-dessous de la ville. Napoléon voyant » que la garnison , placée sous les ordres du gé- )) néraliDoctorow , profiterait du temps qu’on lui » laissait pour se fortifier toujours davantage , or- » donnîf au prince Poniatowski de se porter en » avant , ayant à sa gauche Smolenski, et k sa )) droite le Borysthène ; il *lui recommanda d’éta- » blir des batteries pour détruire les ponts , et par )) là intercepter la communication entre les deux )) rives. Lè prince d’Ëdcmûhl , qui était, toujours y> au centre , fit attaquer deux faubourgs retran- )) chés et^éfendus chaqun. par sept à huit mille )) hommes ‘d’infanterie. Le général Friant acheva )) l’investissement entre le premier corps et celui (( des Polonais. »

» L’après-midi , la cavalerie légère du général » Bruyères chassa celle des Russes , et prit posses- » sion du plateau le plus rapproché du pont. Là , » une batterie de soixante pièces fut établie , et nos » canonniers tirèrent si juste sur ces masses restées

(r) Voyez le mèioe Balleiin.

io8 LIVRE III.

» vers l*ati!ré rivé , qu’elles furent contraintes de se » retirer. Pourrépondreà cette batterie, on nous en » opposa deux de vingt pièces chacune. Le prince » d’Eckmühl , chargé d’enlever la ville , confia l’at- }) taque du faubourg de droite au général Morand , »'et celle du faubourg de gauche au général Gudin. » Ces généraux ordonnèrent un feu d’artillerie » auquel on répondit de la place et des redoutes. )) Au même instant leurs divisions s’avançent, et » sur tous les points en viennent aux mains avec )) les troupes qui leur sont opposéesi Quoique la » défense fût aussi opiniâtre que l’attaque fut vive , » tout céda à la valeur de nos soldats ; les redoutes » furent enlevées , elles maisons crénelées, oùl’en- )) nemi s’était retranché , ayant été forcées , ceux qui » les défendaient préférèrent mourir plutôt que dé )) poser les armes. Enfin les Russes , qui rarement J) reculent en rase campagne , se virent forcés de )) sortir des ouvrages avancés pour se retirer dans )) le corps de la place , après avoir éprouvé des » pertes énormes ; on les poursuivit' jusque sur le )) chemin couvert , qui se trouvait jonché de leurs ï) cadavres. Le i 5 ® léger et le 1 27* montèrent atec J) la plus grande intrépidité sur un plateau hérissé » d’artillerie j qu’ils enlevèrent malgré lé feu de )) mousqueterie dont ils furént assaillis. Le général » Dalton , qui dirigea cette attaque , s’en acquitta » avec une bravoure telle , qu’il faudrait de nouy> veaux termes pour la célébrer digneinent.

SMOLENSK

» Sur notre gauche , le duc d’EIchingen enleva » de même les jretranchemens occupés par les )) Russes, et les contraignit k rentrer dans la ville, )) et k se réfugier dans les tours ou sur les rem - » parts, qu’ils défendirent avec opiniâtreté; mais on )) les déposta par des obus qui mirent le feu. Le » comte Sorbier , commandant l’artillerie de la )) garde , en plaçant des batteries d’enfilades , ren- » dit impraticable aux assiégés l’occupation de » leurs chemins couverts.

» Alors le général Barclay de Tolly , prévoyant » qu’on allait tenter l’assaut de la ville , quoique » la brèche ne fut pas encore praticable , fit ren- » forcer la garnison par deux nouvelles divisions )) et deux régimens d’infanterie de la garde. Le » combat dura jusqu’k la fin du jour. Bientôt après » on aperçut des colonnes de fumée et des torrens » de flammes qui , dans un instant , se communi- » quèrent aux principaux quartiers de Smolensk , » et , au milieu d’une belle nuit d’été , offrirent V k nos regards le spectacle qu’offre aux habitans » de Naples une éruption du Vésuve.

}) A une heure après minuit , les débris de la )) ville furent abandonnés. Nos premiers grena- )) diers , k deux heures du matin ( 1 8 août) , se dis- )) posaient k monter k l’assaut , lorsqu’k leur grande » surprise , ils approchèrent sans résistance , et re- » connurent quela place était entièrement évacuée. J) Nous eû prîmes possession , et trouvâmes dans

IIO

)) ses murs plusieurs pièces d’artillerie que l’ennemi )) n’avait pu emmener.

» Jamais , me dit cet officier , en terminant son » récit , vous ne pourriez vous retracer l’horrible » dévastation qu’offrait l’intérieur de Smolensk. )) Mon entrée dans cette ville fera époque dans ma )) vie. Figurez-vous , ajouta- t-il , toutes les rues , » toutes les places encombrées de Russes morts ou )) expirans, et les flammes éclairant au loin cet af- » freux tableau ! ))

Le lendemain (19 août) , nous entrâmes a Smolensk par le faubourg qui longe la rivière ; de tous côtés nous ne marchions que sur des ruines ou des cadavres ; les palais encore tout brùlans , n’offraient plus que des murs lézardés parles flammes , et sous leurs décombres , les squelettes noircis des habitans que le feu avait consumés. Le peu de maisons qui restaient se trouvaient envahies par les soldats, et sur la porte était le propriétaire sans asile , qui , avec une partie de sa famille , pleurait la mort de ses enfans et la perte de sa fortune. Les églises seules offraient quelques consolations aux malheureux qui n’avaient plus d’abris. La cathédrale, célèbre en Europe , et très-véuérée par les Russes , devint le refuge des infortunés échappas à l’incendie. Dans cette église , et tout près des autels , étaient des familles entières , couchées sur des haillons ; d’un côté , on voyait un vieillard expirant porter ses derniers regards vers le saint qu’il invo-

Difi;;:,,-,

SMOLENSK. III

qua toute sa vie ; de l’autre , de pauvres enfans au berceau k qui une mère , flétrie par l’adversité , donnait k téter en les arrosant de ses larmes.

Au milieu de cette désolation , le passage de l’armée dans l’intérieur de la ville offrait un contraste frappant ; d’un côté était l’avilissement des vaincus , de l’autre , l’orgueil que donne la victoire f les uns avaient tout perdu , les autres , riches de dépouilles , et n’ayant jamais connu les défaites, marchaient fièrement au son d’une musique guerrière, frappant k la fois de crainte et d’admiration les restes malheureux d’une population ‘soumise.

L’affaire de Smolensk. priva l’armée ennemie de douze mille combattains dont le tiers resta sur la place. Quoique nous fussions les assaillans , cette perte fut triple de la nôtre. A côté d’un soldat français , on voyait les cadavres de cinq k six Russes. Un fait aussi extraordinaire paraîtra vraisemblable , lorsqu’on saura que les Moskowites s’enivrent toujours au moment de la bataille ; aussi leurs tirailleurs , plus audacieux qu’habiles , bravent le péril sans faire éprouver beaucoup de mal k leurs adversaires. D’après tous les rapports, l’ennemi eut plusieurs généraux tués. De notre côté le général polonais Grabowski mourut glorieusement sur le champ de bataille. Les généraux Morand , Friand et Gudin , acquirent dans cette journée une nouvelle illustration , et les généraux

Zaion.Sibeck , Grandeau etDalton prouvèrent, par leurs blessures , combien ils avaient contribué à fixer la victoire.

On s’occupa promptement de rétablir sur le Boryslhène le grand pont qui avait été brûlé , et qui communiquait avec l’autre partie de la ville , dont il ne restait pas une seule maison. Ce fut à l’extréniité du faubourg par lequel nous étions arrivés , que le quatrième corps et la cavalerie du général Grouchy traversèrent à gué la rivière avec toute leur artillerie. Dans cet intervalle , on achevait d’autres ponts , et ils facilitèrent si bien le passage , que ce même jour la cavalerie légère , avec de l’artillerie , sous les ordres du roi de Naples , furent sur la route de >(oskou à la poursuite de l’ennemi.

Les troupes du prince Eugène et celles du comte Grouchy, ayant franchi le fleuve, allèrent camper sur la hauteur qui domine la ville , et où passe la route de poste qui de Poriestch conduit è Pétersbourg. La position était des plus importantes , et chacun s’étonnait que les Russes ne l’eussent pas ir»ieux défendue ; en la conservant , notre marche aurait été retardée, en ce qu’elle fermait la grande route de Moskou, et nous empêchait de tenir dans la ville , entièrement dominée par cette position.

Pendant que le centre de l’armée poursuivait sa marche triomphante , le comte Gouvion Saint Cyi rempor.tait sur la Dwiua d’importantes victoires

Digilized dy Goo<^It

SMOLENSK

ii3

Après l’affaire de Drissa , le général Witfgensleiu reçut douze bataillons de renfort ; informé que la grosse artillerie destinée pour Riga était arrivée à Tilsit, il présuma que le duc de Tarente allait entreprendre ce siège; pour l’en détourner, il résolut

de surprendre la division Grandjean , qui , comme on sait , s’était emparée de Dunabourg. Le duc de Ileggio ayant été rejoint par le sixième corps , marcha sur la Drissa et la Svoïana , pour secourir cette division. Wittgenstcin , instruit de ce mouvement , rebroussa chemin , et vint brusquement attaquer à Svolna le second corps , qu’il força à se ^ replier sur Polotsk ; mais au moment où le duc de Reggio livrait un combat violent pour repousser cette attaque , il fut atteint d’un biscayen à l’épaule , dont la blessure dangereuse l’obligea de quitter le champ de bataille , et de céder son commandement au général Gouvion Saint-Cyr.

La bravoure que déployait la division Legrand , placée à l’embranchement des roules de Sebeï et de Nevel , ainsi que les efforts des corps bavarois mis en ligne le long de la Polota , semblaient ne pouvoir arrêter les succès deWittgenstein ; alors le comte Gouvion Saint-Cyr lit de nouvelles dispositions pour reprendre l’offensive. Le lendemain à la pointe du jour , afin de mieux tromperies Russes, il lit retirer sur la rive gauche de la Dwina , et sous , leurs yeux , tous les bagages , avec une grande partie de l’artillerie et de la cavalerie , qui , ensuite,

deRoudnia et de Semenets, se rapprochèrent de la rivière et vinrent de nuit la repasser k Polotsk sans être vus. L’ennemi , abusé par cette adroite manœuvre,^ crut que nous battions en retraite , et s’avança pour nous poursuivre ; mais , au lieu de nous trouver disposés k céder le terrain , nous nous présentâmes rangés en bataille dès les cinq heures dû matin , et notre artillerie , mise en batterie , fit feu. En même temps nos colonnes d’infanterie , sous la protection de nos pièces , attaquèrent la gauche et le centre de Wittgenstein. Les "“■deux divisions de Wrede et de Roy , ayant combiné leur mouvement avec bravoure et intelligence, sortirent ensemble de Spas : elles marchèrent contre les lignes russes couvertes par quatre-vingt: pièces de canon , et demeurèrent engagées depuis cinq heures du matin jusqu’k la nuit. Trois fois le village de^pas fut pris et repris. La division Legrand , en position k gauche de ce village , était liée k là division Verdier , dont une brigade observait la ^droite de l’ennemi • enfin la division Merle couvrait le front de la ville de Polotsk.

- jVUtgenstein , surpris par d’aussi belles dispositiûnsyfit néanmoins bonne contenance , k la faveur de sa nombreuse artillerie ; mais , aux approches de la nuit , voyant son centre et sa gauche enfoncés , il battit en retraite par échelon , après avoir défendu chaque position avec acharnement : c’est par. cette résistance opiniâtre qu’il parvint k sauver son,

SMOLENSK. jj5

armée. Plusieurs pièces de canon , restées en notre pouvoir , augmentèrent les trophées d’une aussi glorieuse journée. Sans les bois , qui facilitèrent l’évasion des prisonniers , on en aurait fait un nombre considérable ; ceux que nous recueillîmes furent ramassés blessés sur le champ de bataille , et par la quantité qu’on en trouva, on pouvait juger combien grande avait été la perte des Russes. Depuis lors Wiltgenstein se jugea si bien battu qu’il resta deux mois entiers sur la Drissa sans oser rien entreprendre , attendant pour renouveler ses attaques qu’il eût été joint par la division de Finlande et par les nombreuses milices qui devaient lui arriver de Nowogorod et dePétersbourg.

A la vérité celte victoire , ainsi que les combats glorieux qui s’en suivirent , furent chèrement achetés par la perte de plusieurs officiers bavarois, et surtout par les blessures mortelles des généraux de Roy et Siebein : le premier fut particulièrement regretté; il était presqu#; octogénaire, et comptait soixante ans de service ; les soldats perdirent en lui un véritable père , et les officiers un chef dont le courage et l’expérience consommées, étaient en vénération dans toute l’armée bavaroise. Napoléon , ignorant sa mort , le nomma comte de l’Empire , avec une dotation de trente mille francs. Les généraux , officiers et soldats rivalisèrent d’intelligence et de courage pour'le succès de la bataille. Parmi les premiers, le comte Gouvion Saint- Cyr louales

ii6 LIVRE III.

généraux de Wrede , Legrand , Verdier et Raclo- Vitsch (blessés), le général Merle, à la tête des Suisses et^des Croates se distingua dans une attaque que fit l’ennemi pour protéger sa retraite , et le général Aubry, en dirigeant l’artillerie, rendit d’éminens services, ainsi que les chefs d’état-major des second et sixième corps , dont les excellentes dispositions méritaient les plus grands éloges : enfin , il termina , son rapport par réclamer , en faveur de ses ofRy ciers , là bienveillance de l’Empereur. Ainsi , le général en chef rendit justice à tout le monde,

^ excepté à lui-mçme , sur lequel il garda le silence le plus absolu ; mais sa modestie en brilla davantage , et servit à rehausser des talens qui , quelques jours après , trouvèrent leur récompense dans le bâton de maréchal, donné sur le champ de bataille.

. f Tandis que nos corps de gauche remportaient sur la^Dwina d’importantes victoires , ceux qui ^faisaient partie du centre s’illustrèrent par des combats non moins glorieux.

Le duc d’Elchingen ayant traversé le Rorysrhène ( tg août) au-dessous de Smolensk , se réunit au roi de Naples, afin dp poursuivre Jes Russes; k une lieue de là, il rencontra une partie de Jeur arrière-garde , ^formée d’une division du corps de Bagawout , d’environ six mille hommes. Aussitôt l’action s’engagea avec une grande vivacité , et dura pendant plus de deux heimes. Enfin , après plusieurs charges meurtrières pour l’en-

SMOLENSK

nemi , il se retira en désordre , se faisant protéger par deskosaques. Sur cette entreAûte, l’Empereur arrive , sur-le-champ il ordonne de presser la marche, et de se porter sur la direction de Moskou. Dem’-Heue plus loin , on atteignit encore l’arrière-garde de Barclay de Tollyj’la division Razout l’attaqua sans hésiter ; dans l’instant , la position qu’elle occupait fut enlevée , et l’arme blanche couvrit de morts le terrain où l’on s’était battu.

Ce corps , qui protégeait la retraite des Russes , ayant été forcé de se retirer sur un troisième échelon , prit position au plateau de Valontina , où se trouvait une partie de l’armée russe rangée en bataille ; le duc d’Elchiiigen ayant fait faire halte k la onzième division , pour attendre la dixième et la vingt-cinquième , l’ennemi prit notre prudence pour de l’hésitation ; ne se voyant plus poursuivi , ' il voulut à son tour prendre l’offensive , et redoubla d’efforts pour culbuter la division Razqut , mats il-** fut toujours repoussé ; il n’y a point d’expressipns pour rendre l’enthousiasme que le brave 18® régiment montra dans cette circonstance : lui seul enfonça la première ligne des assaillans. Vers les quatre heures après-midi , la fusillade s’engagea de nouveau ; le duc d’Abrantès , qui s’était égaré sur la droite de Smolensk , fit un faux mouvement, et ne put se porter avec assez de promptitude sur la route de Moskou , pour couper la retraite à nos ad-

■ îi8 LIVRE iri.

versaîres(i). Aussi, les premiers échelons ennemis revinrent sur leurs pas , et engagèrent successivement jusqu'il quatre divisions. Les Russes avaient d’autant plus d’intérêt k défendre cette position , qu’outre sa force réelle , elle était , dans le pays , regardée comme inexpugnable , puisque dans les anciennes guerres, les Polonais y avaient toujours ‘ dté battus. De la les Moskowites , par l’effet d’une tradition religieuse, rattachaient à ce plateau l’es- " pérance de la victoire , et l’avaient décore du titre pompeux de Champ sacré.

Si Barclay de Tolly attachait une haute importance k le conserver , celle que nous mettions k l’enlever n’était pas moindre , surtout en songeant qu’on pourrait alors s’emparer de tous les bagages et chariots de blessés sortis de Smolensk , dont l’arrière-garde protégeait l’évacuation.

A six heures du soir , la division Gudin , envoyée pour soutenir le troisième corps contre les ’ troupes nombreuses, que l’ennemi rappelait k son secours , déboucha en colonne sur le centre de la position , soutenue par la division Ledru et appuyée par la division Marchand , restée en réserve. Les dispositions prises et le signal donné , ces deux premières divisions se précipitent sur l’ennemi , qui , en cette occasion , se montra terrible. Enfin le 7* léger, les , ai” et lay®, qui formaient la divi-

(i) 1 }* et x4* Bnllctios.

SMOLENSK. ir9

ston Gudiii , attaquèrent , à ta baïonnette , ayen une telle impétuosité , que les Russes s*^enfuirent-, et nous abandonnèrent la position , persuadés qu’ils étaient aux prises avec la garde, impériale. Tant de valeur coûta la vie au brave général qui la commandait f il était un des officiers les plus distingués de l’armée, et digne de regret autan H|>ar ses qualités morales que par ses talens et sa rare intrépidité. Au reste , cette mort fût bien vengée f sa division fit un grand carnage de l’ennemi , qu^ fuyant vers Moskou, laissa le Chamjf sacré conyâ^ de ses débris. Un général de division- russe fut pris dans la mêlée par un de nos officiers d’infanterie : parmi les cadavres on crut reconnaît ceux dés généraux Skalon et Balla ; on assurait même que le général de cavalerie KorflT, blessé mortellement , était , pour nos adversaires , une perte aussi sensible que celle que nous avions à déplorer ; mais par la suite cette nouvelle ne s’fest point confirmée.

Le lendemain , à trois heures du matin , l’Empereur distribua , sur le champ de bataille , des. récompenses aux régimens qui s’étaient distingués ^ et comme le 1 27* , qui était un nouveau régiment,, s’était bien comporté , Napoléon lui accorda le droit de porter une aigle , droit qn’iî n’àvait pas encore , ne s’étant trouvé jusqu^aîors à aucune bataille. Ces récompenses , dbimées au milieu des morts, des mourans, et sur un lieu qu’avait illus-

120 • IIVRE III.

tré la victoire , offraient un spectacle de ^andenr qui pouvait assimiler nos exploits à tout ce qvie l’antiquité a produit de plus héroïque. La sensa- . tion que cette revue produisit sur l’Empereur eut pour lui un résultat bien funeste ; l’on raconte eq effet, qu’il avait projeté de clôturer la campagne par ce.dernier combat ; mais en voyant les vainqueurs de Valontina^ il fut si fort enthousiasmé de leur tenue martiale , qu’il dit k ceux qui l’entouraient : Poursuivons nos succès ^ avec de pareille^ Mûupes , on doit aller au bout du monde !

^Jusqu’k cette époque on avait cru que l’Empereur , voulant seulement rétablir le royaume de Pologne , bornerait ses conquêtes aux villes de Witepsk et de Smolensk , qui , par leur position , ferment l’étrpit passage compris entre leBorystbène et la Dwina ; chacun considérait ces deux fleuves comme devant lui servir de ligne aux approches de l’hiver ; et si , au lieu de se porter en avant', il eût fourni au duc de Tarente les moyens de prendre Riga , sMl eût fortifié les places importantes , et surtout organisé la Pologne , qu’il avait conquise toute entière , il n’y a pas de doute que , le printemps suivant. Napoléon aurait forcé les Russes de se soumettre à ses conditions , ou bien les eût réduits k courir le risque presque certain devoir détruire k la fois Pétersbourg et Moskou , puisqu’a- ' lors l’armée française se trouvait k une égale distance de ces deux capftales. Mais , au lieu d’adop?

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SMOLENSK. 321

1er ce plan judicieux , ce guerrier , qui dévorait l’avenir , se rappelant l’heureuse issue de ses dernières campagnes , où toujours il dicta la paix dans le palais même des souverains qu’il avait vaincus , fut trompé par l’éclat de ses anciens traités : ces souvenirs glorieux l’enhardirent h tel point , qu’il dédaigna les conseils de la sagesse , et voulut , quoiqu’à six cents lieues de la France , n’ayant plus que des chevaux fatigués, sans vivres, sans magasins, sans hôpitaux, s’éloigner encore de son centre d’action et de l’entrepôt de toutes ses ressources , pour s’aventurer sur la route déserte de Moskou ; enfin , par une faute inouie dans les fastes de la guerre, et qui doit être regardée comme la, cause véritable de toutes ses disgrâces , il laissa' sur ses deux ailes deux armées ennemies, maintenues seulement par des alliés dont la politique lui faisait un devoir de suspecter la sincérité, et qui facilitèrent aux Russes les moyens de s’interposer entre la France etnous ; enfin sur notre gauche était le corps de Wittgenstein , et sur nos derrières une armée russe cantonnée dans la Moldavie, prête à marcher contre nous aussitôt que le traité de paix déjà conclu avec la Porte Ottomane aurait été ratifié- Mais ce qui aurait dû lui ouvrir les yeux , était de voir que le corps autrichien mettait beaucoup de lenteur dans ses opérations: Napoléon, accoutumé à commander en maître à tous ses alliés, et surtout enorgueilli par son dernier hymen , s’était imaginé

Digillzed by Googli:

que l’ascebdant qu’il avait sur l’esprit de son Bëaupère influerait sur les décisions du conseil aulîqae^ qui , mettant de côté son ancienne tactique , adopterait le nouveau «système de guerre , et lui fournirait les moyens d’accomplir son plan dévastateur. Dans cette fausse persuasion , il se flattait que Schwartzenberg , dont il s’occupait k faire la réputation y serait obéissant k ses ordres , et que les Autrichiens repousseraient les corps de Tormasow, de Hertel et de Sacken k la même hauteur où nous avions rejeté l’armée de Barclay de Tôlly, et qu’en pénétrant dans l’Ukraine, ils ravageraient les gouvernemens de Kiow et de Kaluga , au moment où nous entrerions k Moskou. *

Mais s’il eût réfléchi aux raisons d’Etat qui dirigent les cabinets , il eût vu que celui de Vienne , humilié par nos victoires , ne cherchait que l’occasion d’une faute pour venger ses ^(fronts et reprendre son ancienne influence. D’ailleurs cette cour, dont la politique imperturbable est aujourd’hui bien supérieure k ses armes, intéressée k entretenir la mésintelligçnce entre la France et la Russie*^ ne désirait que l’affaiblissement de toutes deux , sans vouloir la ruine d’aucune d’elle ; et que par conséquent l’Autriche , k l’exemple de ce qu’avait fait la Russie durant la campagne de Wagram , devait se borner k observer les armées belligérantes sans jamais livrer aucune bataille qui pûtr compromettre sa force ni sa sûreté.

Diqij.

SMOLENSK. laü

Outre cela la cour de Vienne avait de fortes raisons pour agir avec défiance. Les Provinces lllyriennes étaient, disait-on , le prix de son alliance, et cependant Napoléon ne faisait rien qui annonçât l’intention de les lui rendre. On assure aussi qu’il avait promis six millions pour l’entretien du corps auxiliaire, et qu’après avoir donné quelques faibles à comptes , il ne voulut plus pourvoir â solde. Telles s5nt du moins les raisons apparentes qui obligèrent l’Autriche à ne pas agir d’une manière aussi active que nous l’aurions désiré.

Tormasow', général en chef de l’armée de Wolhynie , opposée k celles que commandaient Schwartzenberg et Reynier, depuis l’ouverture de la campagne, déployait des taleiis et des ressources qui pouvaient noiîs être aussi funestes que ceux de Wittgenstein. Napoléon dut sans doute réfléchir long-temps aux dangers que présentaient les deux armées ennemies qu’il laissait derrière lui; le séjour qu’il fit à Smolensk , les conférences qu’il eut avec ses maréchaux, même après le combat de Valontina,tout annonçait qu’il ^tait encore incertain de savoir si , pour cette année , il bornerait au Dnjéper le cour de ses conquêtes. Mais si les succès du duc d’Elchingen et du maréchal Gouviou Saînt-Cyr semblaient l’exciter à se porter sur Moskou, la victoire de Ghorodestchna, que venait de remporter le prince Schwartzenberg , en dissipant ses soupçons , acheva de le déterminer.

Je vais raconter ce combat dan^ tous ses détails , d’autant plus qu’il fut l’unique sur ce point durant la campagne , et qu’à cette époque les Autrichiens , n’ayant encore aucun sujet de se méfier de notre bonne fol ni de notre fortune , semblèrent prouver que, malgré leur répugnance a seconder uife guerre si contraire à fleuri principes , néanmoins ils se conduisirent en gens d’honneur , et qu’en supposant qu’on ait nianqué ’ au traité ,* ce n’est pas à eux que la postérité reprochera de l’avoir violé les premiers.

Les Russes s’étant mis en position derrière les hauteurs du défilé de Ghbrodetschna , pour défendre l’entrée de leurs*provlnces méridionales , le prince Scljwartzenberg réuni' au général Reynier, fit reconnaître leurs forces. Tous ses rapports lui apprirent qù’il avait affaire à toute l’armée de Wolhynie , forte de trente-cinq mille hommes , ayant soixante pièces d’artillerie. Le comte Reynier l’étant aperçu que le " général

en chef Tormasow avait négligé d’occuper Po-

doubné , au lieu appuyer sa gauche , profita de cette faute , en y plaçant une division de chasseurs; en même temps U convint qu’il attaquerait la ^uche de l’ennemi , pendaiit que L corps autrichien appuyerait'^son mouventent en se portant-sur Ghorodetschna et Podoubné.

Le lendemain , au point du jour , on s’aperçut qu’aucune de nos manœuvres n’avait échappé

SMOLENSK

à Tormasow , et que pour en prévenir l’effet , jl avait dirigé la majeure partie de ses forces vis-à-vis le débouché de Podoubné ; aussi lorsque les Saxons se furent portés en avant pour gagner le terrain nécessaire à leur déploiement, ils essuyèrent le feu redoublé de leurs adversaires, qui, en même temps, ne cessaient de renforcer leur flanc gauche, et avec des forces si nombreuses , qu’ils menaçaient de déborder notre aile droite; cPès-lors toutes nos opérations se bornèrent à. repousser les attaques de l’ennemi, pour tâçher de le faire replier vers sou cen tre.

Pendant que cette action très-vive avait lieu sur notre droite , on se battait avec acharnement tout le long de la ligne; et à travers les marais , les Autrichiens enlevaient la hauteur de Podoubné, que Tormasow défendait vaillamment, dans la crainte de se trouver entre deux feux , du moment qu’on aurait forcé le passage. Tous les efforts furent rendus vains par la brigade *saxonne de Polents ; la position fut enlevée , et les Russes , à la faveur de la nuit, battirent en retraite. Le jour suivant ( i5 août), leur arrière-garde , forte de huit mille hommes, fut poursuivie sur la route de Kobrin. Le général Bianchi la culbuta toutes les fois q»i’elle voulut tenir , et sur la route ramassa quantité de blessés. Les Autrichiens , dont les rapports

sont rarement exagérés, avouèrent que leur perte était de mille hommes, tandis qu’ils évaluèrent telle des Russes à trois rnille cinq cents. Enfin cette armée de Wolhynie ayant été rejettée derrière la Moukhavets , on la poursuivit jüsqu’k Brestlitov , où elle se rallia à la faveur de marais. Depuis lors, les Autrichiens ne poursuivirent plus leurs succès. Notre système d’invasion, en portant ombrage à leur politique , sembla refroidir leur zèle ; plus nous*nous affaiblissions , plus ils cherchaient à se conseryèr. A mesure qu’ils rallentissaient leurs opérations , déliés des généraux russes redoublaient d’activité. Enfin tonr-à-tour vainqueurs et vaincus, les fcombattans ne firent que manœuvrer ; et , -selon ]es nouvelles de la Grande-Armée , se cédèrent mutuellement le terrain qu’ils avaient abandonné. Ainsi la forteresse de Bobruïskne fut point rendue et les Autrichiens ne virent pas même les rives

du Borysibène. • $

C’est k Smolensk que le quatrième corps changea de chef d’état-major. Le général DessoleJk, qui Rivait été Jusqu’alors, dégoûté de l’oubli où on laissait ses services , n’aspirait qu’à jouir paisiblement de l’estime acquise parles talens. L’armée , en se rappelant qu’il avait partagé la gloire et la disgrâce de Moreau , approuvaieson mécontentement , et concevait combren il lui serait difficile d’acquérir un rang qui pût le mettre au niveau de

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ceux qu’une faveur plus marquée avait poussés dans la carrière , et qui lui seraient toujours préférés. L’Empereur , cédant à ses instances , accorda h cet habile général une retraite hoiwrable, et lui donna poursuccessenr le baron Guilleminot, avantageusement connu du prince vice-roi par l’exercice de ces mêmes fonctions , qu’il remplit par intérim après la bataille de Wagram.

Pendant les quatre jours que Napoléon s’arrêta à Smolensk , il passa en revue les différens corps qui s’étaient distingués depuis l’ouvertnre de la campagne. A ce titre , aucun , plus que le quatrième , ne méritait cette honorable distinction ; elle nous fut enfin accordée, elles chefs de chaque division , k l’exception du général Pino , parti peu de jours auparavant pour Witepsk avec la quinzième , reçurent l’ordre , (22 août) de faire mettre leurs soldats sous les armes. Toute notre année dans le plus .bel appareil , se rangea en bataille dans une vaste plaine un peu au-dessus de celle où nous étions campés. Une tenue magnifique , et surtout le souvenir des brillantes aflaires de Witepsk , valurent à notre corps des récompenses dignes de sa valeur , et attestèrent la munificence du chef qui daignait les accorder.

La fortune qui jusqu’alors avàit été la fidèle compagne de Napoléon, l’abandonna réellement, le jour même qu’il eût formé le projet de marcher sur Moskou. Cette grande question étant

décidément résolue, l’armée partit de Smolensk, le 25 août; le centre se dirigea sur Doroghobouï, la droite prit la route d’£liiia , et la gauche fut à VVolodinierowa. Tout portait croire que l’intention du vice-roi était d’aller à Doukhovchtchina , pour se rabattre ensuite vers Doroghobouï , et là se ré.unir à l’Empereur; mais le général Groucby , qui nous précédait avec sa cavalerie, annonça qu’il avait repoussé l’ennemi à plus de vingt lieues de distance. Alors le prince ‘pouvant se dispenser d’aller à Doukhovchtchina, se décida à faire chercher une roule qui conduisît directement sur celle de -Doroghobouï; il la trouva auprès de Pomoghaïlova , et il la sui^ vit avec d’autant plus d’assurance qu’un corps russe l’avait'parcourue en effectuant sa retraite. Cette roule, dans l’intérieur des terres, nous fit traverser un excellent pays ; on voyait , chose étonnante, des bestiaux paître dans la campagne , quelques habiums dans les villages , et des maisons qui. n’avaient point été saccagées. Le soldat étant dabsr l’abondance , oubliait ses fatigues , et ne songeait pas à la longueur d’une marche <^ui durait depuis plus de dix heures. Enfin nous arrivâmes sur le soir k Pologhi , village peu éloigné de la grande route que nous cherchions. Le lendemain matin (20 août), nous traversâmes le Vop , petite rivière qui eût attiré 'notre attention ^i ou eût pu prévoir qu’un jour elle nous

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serait bien fatale ! Cependant il était facile d’augurer ce qu’elle serait dans l’hiver, par la difficulté que nous eûmes à la traverser au milieu de l’été. Son lit était fort profond, et les rampes ' qui y conduisaient tellement escarpées , que l’artillerie ne put passer qu’avec beaucoup de peines,* et en doublant l’attelage des pièces.

En continuant notre marche , nous revîmes le Borysthène, dont les alentours marécageux et couverts de bois touchaient presque à la colline sur laquelle était le chemin qiie nousqjarcourions. Une lieue plus loin , on aperçut les hautes tours do beau château de Za^elé : tout près de là était un lac , où se raffraîchissait l%çavalerie du général Urouchy, qui, arrivée avant nous, campait autour de ce château.

De ce point , le vice-roi expédia des officiers k Doroghobouï , dont l’Empereur vendit de s’emparer ; mais quoique lè général Grouchy eût poussé fort loin son avant-garde, on ignorait éncor^ que les communications fussent libres jusqu’à cette ^ ville. Aussi les officiers envoyés en missiontraversèrent le Borysthène sûùs Zazelé , et rejoignant la' route de poste de^ Smolensk , arrivèrent sans danger à Doroghobouï, où l’état-major de la Grande-Armée aidait établi son quartiér-g^éi;^!.

Ce bourg, placé sur une hauteur, offrait une position militaire , en ce qu’il pouvait fbrmer le passage de deux grandes routes aux armées

,3o LIVRE >111.

qui , de Smolensk et de Witepsk , auraient voulu marcher sur Moskou ; malgré ces avantages, la ville ne fut que faiblement défendue, tant les Russes avaient éprouvé de pertes aux combats de Smolensk et de Valontinal Notre corps était sur le point d’entrer dans Doroghobouï, lorsqu’un officier d’ordonnance de l’Empereur remit des dépêches au vice-roi : dès que ce prince en eut pris lecture, il fit chercher, aux environs du lieu où nous étions, un site favorable pour le campement de ses divisions. Le manque d’eau ayant fait pousser jusqu’auprès de Mikaïlovskqé, ori s’établit tout près dè ce village ( a6 août ) : derrière nous étaient la cavalerie, au centre l’infanterie de la garde italienne , et sur nos flancs les divisions françaises faisant partie de notre corps.

A une lieue de Mijjpïlovskoé , on traversa deux villages situés ^dans des vallées marécageuses; nous'entrâmes ensuite dans la plaine qu’arrose le Bor^thène , et s^uivîmes le chemin qui conduit k Blaghov#, où devait s’effectuer le passage du ‘fleuve , laissant k notre droite des collines culti- -véês, sur Jesquelles se trouvaient plusieurs hameaUx. La fumée qui sortait des maisons fai* sait augurer qu’elles n’avaient point été abandonnées ; jta voyait de loin leurs paisibles habitans c^rir sur le sommet des monts , et observer avec anxiilé si nous ne venions pas troubler la paix de leurs chaumières. . ,

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Les sources du Borysthène étant peu éloignées de Blaghové , ce fleuve n’a vers ce point qu’une trèspetite largeur; nous le passâmes à gué facilement, et l’artillerie n’éprouva de difficultés qu’à franchir ses bords , qui , comme ceux de toutes les rivières de la Russie, sont extrêmement élevés , afin de contenir les eaux qui surviennent durant là fonte des neiges.

Le vice-roi ne s’éloigna de celle-ci que lorsque ses troupes l’eurent traversée.Le quatrième corps, formant l’extrême gauche de la Grande-Armée , était obligé démarcher par dés chemins peu frayés. Pour empêcher de s’égarer , le prince ordonna aa général Trialre , commandant l’avant-garde, de jaloner la route par des dragons laissés en vedettes: cette sage précaution fut salutaire aux détachemeiis, et surtout aux hommes isolés, qui n’ayant plus d’incertitude sur la route qu’ils devaient suivre , arrivèrent tous à Âgopochina. Auparavant ces nnalheureux, laissés en arrière , se trouvaient au milieu des forêts ou dans des plaines immenses , toutes entrecoupées par des sentiers d’égale largeur ; ne sachant point la langue du pays, et ne trouvant même personne à qui parler, ils erraient dans de vastes solitudes , et tôt ou tard périssaient de misère , ou par le fer des paysans exa’spérés contre nous.

Le village d’ Agopochina , où l’on s’arrêta ( 27 août), est remarquable par un Waste château et

i3a LIVRE IIÏ.

par une belle église en pierre , dont les quatre façades sont ornées de quatre péristyles; le sanctuaire , construit selon le rit grec , était d’une grande richesse , et orné de tableaux rares et curieux qui nous rappelèrent la manière sèche , mais correcte , que les Grecs apportèrent de Constantinople , lorsqu’ils vinrent , au quinzième siècle, fonder en Italie des écoles de peinture. Ce fut dans ce village que le commandant Sevelinge , nouvellement arrivé à notre état-major , fut expédié au roi de Naples avec des dépêches importantes. Ces dépêches n’étant point parvenues , et le commandant n’ayant plus reparu , nous eûmes la triste certitude qu’il était tombé entre les mains des kosaques.

Tandis que l’avant-garde se portait sur Viazm» (a8 août), les Polonais manoeuvraient sur l’extrême droite , en remontant la rivière d’Oznàa , le quatrième corps continuait k flanquer la gauche de la grande route, en marchant toujours k peu près k la même hauteur que les corps du centre.' Le chemin que nous suivions ne pouvait jamais avoir été fréquenté par aucune armée; il était étroit, coupé par de fréquens ravins , et souvent si resserré , qu’il ressemblait k un sentier tracé pour diviser les terres. Après deux heures démarché, on campa autour d’un château abandonné , situé k une lieue en-deçk de Béreski, En même temps , Napoléon arrivait à Semleyo*

SMOLENSK. i33

Les Russes ayant voulu l’arrêter, en prenant po^ sitioii sur l’Ozma, auprès du village de Rouïbki, avec une arrière-garde d’environ huit mille hommes de cavalerie, il ordonna au roi de Naples, de tourner leur gauche, tandis que le 4® de lanciers les chargerait. L’ennemi se voyant entouré sur toute sa ligne , précipita sa retraite. Il fut poursuivi par le comte Caulaincourt , qui , k la pointe du jour, se présenta devant Viazma.

Cette petite ville , qui en est une grande pour la Russie , était dans une situation favorable pour sa défense : construite aux sources de la rivière qui porte son nom , elle se trouve entourée de ravins, et assise sur un beau plateau qui domine également la plaine et l’embouchure du défilé par où passe la route de Smolensk. Les Russes profitèrent peu de ces avantages ; ils ne disputèrent la position que faiblement ; après un léger combat , ils mirent le feu aux ponts et aux principaux édifices, puis ils se retirèrent. Nous arrivâmes au moment où Viazma était la proie des flammes. Bien qu’on fût accoutumé aux incendies , on ne put néanmoins s’empêcher de jeter un regard de pitié sur cette malheureuse ville, jadis peuplée de dix mille habitans. Quoique nouvellement fondée, elle avait plus de trente églises; ses maisons , toutes neuves et construites avec élégance , étaient enveloppées dans des tourbillons de fumée ; leur destruction excitait en

:i34 livre iir.

nous . d’antant plus de regrets , que , depuis Witepsk, nous n’en avions po4nl vu de plus jolies ni de plus •- agréables. Deux bataillons du a5* étant parvenus k maîtriser le feu , sauvèrent les deux tiers de la ville, mais on n’y trouva point d’habitans , la population entière avait fui vers Moskou , et l’on portait déjk k quinze cent mille le nombre des malheureux qui refluaient sur cette capitale.

Le vice-roi , en quittant les environs de Béreski, rejoignit la Grande-Armée tout près de Viazma, 'OÙ son corps fit halte pendant plus de deu^t heures. Placés sur un terti% , noos distinguions très-bien les «progrès de l’embrasement , et entendions les coups’' de canon réitérés qu’on tirait sur l’ennemi de l’autre côté de la ville.Une cavalerie nombreuse et qui débouchait de toute part , campait aux environs. Alors le prince Eugène ayant reçu des ordres de l’Empereur , franchit la Viazma, qui sur ce point n’est qu’un faible ruisseau. Plus loin noos rencontrâmes une autre branche , dont les approches étaient si fangeuses , qu’il était impossible de la passer k gué sur aucun point : il fallut alors la remonter jùsqu’k ce qu’on eût trouvé un mauvais pont ; on parvint ensuite au sommet d’une colline , d’où l’on apercevait au loin un fort beau château , formé par quatre pavillons entourés de jardins, et une grande église- En y entrant , nous apprîmes que ce lieu s’appelait

SMOÎENSK, i35

' Novoé, et que le château venait d’être saccagé par la cavalerie légère.

Le lendemain ( 5o août) , l’armée resta dans ses positions ; l’artillerie de chaque division , placée en batterie , faisait front aux différens chemins par où l’on soupçonnait que l’ennemi pou j V ait se présenter. L’Empereur également fit séjour h Viazma j U» , il fit marcher en tête le troisième corps pour appuyer le roi de Naples, qui juSï* qu’alors avait poursuivi les Russes sur' la Tûqte de Moskou , sans pouvoir les contraindre è une action sérieuse. »...

■^.La cavalerie bavaroise du général Preyssing déboucha lorsqu’on allait se . porter en avant (5i abût) : le vice-roi et l’état-major firent route ^avec elle. En chemin, on rencontra . deux joli» châteaux , mais entièrement ravagés. Nous fîmes halte au second , et parcourûmes un beau parc , dont les promenades étaient très-agréables ; les pavillon» avaient été fraîchement décorés , mais ils n’oflraient plus que l’image de la ^us affreuse destruction ; partout on ne voyait que des meubles brisés ; des morceaux de porcelaines précieuses étaient épars dans le jardin , et des gravures d’un grand prix , arrachées de leurs cadres, se dispersaient au gré des vents.

Le vice-roi avait poussé- sa cavalerie légère plus loin que le château de Pokrow mais voyant que l’infanterie était de beaucoup en arrière , sa-

Ditilllzed by Googk

chant d’ailleurs que J’Empereur ne dépasserait pas Velitschevo , il craignit de se compromettre , et revenant sur ses pas, alla s’établir dans, ce château. Depuis les affaires de Witepsk, le quatrième corps ne s’était plus rencontré avec l’ennemi , on n’ayait pas même aperçu de ces détachemens de kosaques, qui , dans la première campagne» de Pologne, ne cessèrent de harce^ 1er nos troupes et d’intercepter les bagages j mais aprè» avpir dépassé Viazma , il fallut marcher d’une manière plus circonspecte.

• En effet, nous avions 'presque la certitude qu’on ne tarderait pas k éprouver de la résistance. Le i®*" septembre, n’ayant fait que moitié de notre marche accoutumée , l’avant-garde fut arrêtée par les kosaques; deux ou trois coups de canon furent le signal de cette rencontre. Aussitôt, le prince Eugène fit ranger en bataille la cavalerie de la garde italienne : éclairée par un grand nombre de tirailleurs , elle chassa devant elle les escadrons ennemis qui se retiraient k mesure que nous avancions. Ils continuèrent d’agir ainsi jusqu’aux environs de Ghiat , dont l’Empereur venait de s’emparer. Au-dessus de cette ville était une petite rivière qu’ils traversèrent, et, un instant après, comme pour nous observer, ils se mirent en bataille sur le plateau qui dominait la plaine par laquelle nous arrivions. Le vice-roi, après m’avoir fait sonder les gués qui

SMOLENSK

pouvaient faciliter le passage de la rivière , ordonna aux troupes bavaroises de la traverser sur l’endroit qui avait été reconnu , et qui se trouvait précisément entre deux petits villages occupés par les kosaques : ceux-ci n’eurent pas plutôt aperçu ce mouvement , qu’ils abandonnèrent les villages et le plateau, dont la cavalerie bavaroise, suivie de son artillerie , ne tarda pas à prendre possession. Arrivés sur cette hauteur, nous vîmes que de tous côtés l’ennemi prenait la fuite : aussitôt on le poursuivit avec ardeur j mais comme la nuit approchait, notre corps alla s’établir dans le petit village de Paulovo , situé à une demilieue de Ghiat.

Le grand quartier-général ayant passé trois jours dans cette ville , nous nous arrêtâmes à Paulpva et Worémiéwo (2 et 5 septembre ) : là , on publia un ordre du jour, par lequel l’Empereur , en accordant du repos à l’armée, l’invitait à en profiter pour se procurer des vivres , nettoyer ses armes , et se préparer à une bataille que l’ennemi semblait vouloir accepter. Enfin , on engageait les détachemens envoyés en maraude à rentrer le lendemain au soir, s’ils ne voulaient être privés de l’honneur de combattre.

Depuis la prise de Smolensk , Napoléon n’ignorait point qu’Alexandre , ayant conclu la paix avec les Turcs , aurait bientôt à sa disposition toute l’armée de Moldavie : malgré cette certitude , et contre l’avis de ses meilleurs généraux , il poursuivait toujours ses conquêtes sans s’inquiéter de l’avenir. Cependant les Russes , effrayés du plan désastreux qu’avait adopté Barclay de Tolly , criaient qu’il était temps de livrer une bataille décisive ; dans cette occasion , personne ne leur avait paru plus digne de commander que le prince Kutusoff y vainqueur glorieux de la puissance ottomane , qui , victime de l’injustice des cours y languissait oublié dans ses terres , tandis que ses victoires avaient tout préparé pour faciliter avec le divan des négociations avantageuses.

Ce général , désigné par tous les Moskowites comme l’espoir de la patrie , exerça ses nouvelles fonctions le sq août à Czarévo-Saïmiché. Les officiers et soldats reconnurent pour leur chef ce vieux guerrier , si célèbre dans les annales de la Russie; les habitans de Ghiat nous racontèrent que sa vue avait été pour toute l’armée un sujet de joie et d’es-

Digilized by Googk

përance. En effet , "k peine arrivé , il annonça que bientôt on ne rétrograderait plus ; et dans la vue de sauver. Moskou , dont nous n’étions qu’à cinq journées de marche , il choisit entre Ghiat et Mojaïsk une forte position où l’on pût livrer une de ces mémorables batailles dont les résultats décident souvent du sort des empires. De part et d’autre ou croyait avoir tout ce qu’il fallait pour vaincre. Les Russes étaient animés pour la défense de leur patrie , de leurs foyers , de leurs enfans 5 mais nous , accoutumés à triompher , pleins de ces idées de grandeur et d’héroïsme qu’inspiraient nos succès , nous ne demandions qu’à combattre ; et par l’effet de cette supériorité que le courage donne sur le nombre , nous calculions la veille de la bataille , quels seraient pour le lendemain les fruits de la victoire.

L’état-major venait d’entrer dans le village de Woremiewb, où était un beau château appartenant au prince Kutusoff, lorsque le vice-roi , accom<pagné de plusieurs officiers , voulut alher parcourir les environs. , Il .avait à peine marché un quart- * d’heure , qu’il reconnut que toute la plaine était remplie de kosaques ; ceux-ci s’avancèrent comme pour charger le groupe qui était autour de sa personne ; mais ^ à la vue de quelques dragons qui formaient notre escorte , ils s’enfuirent , et ne reparurent plus autour de Woremiewo.

Tandis que nous séjournions dans ce village y

des soldats du 106* régiment , allant en maraude, rencontrèrent, dans une chaise de poste, un officier et unj chirurgien russes. Amenés à l’état-major , le premier déclara qu’il venait de Riga , sa patrie, et qu’il allait rejoindre le quartier-général de Kutusoff , qui , depuis quelques jours , avait remplacé Barclay de Tolly. Quoique cet officier iût décoré , et d’une grande famille de la Livonie , le prince ne voulut pas le voir , soupçonnant avec raison qu’il s’était exposé à se laisser prendre dans l’espérance de venir lui-même épier nos manœuvres. Plusieurs paysans , surpris au milieu des champs , et surtout le voisinage de Mojaïsk , où l’on savait que l’ennemi était retranché , semblaient changer ces conjectures en certitudes. ; «

Après avoir passé deux jours dans Woremiewp, nous en partîmes (4 septembre) , et traversâmes des forêts où l’pn nous dit que les kosaques avaient été rencontrés. Les rapports de, l^avantgarde confirmant cette nouvelle , obligèrent le vice-roi k faire faire halte dans une plaine que nous trouvâmes au sortir d’un bois , et où tout notre corps fut rassemblé. Le prince s’étant mis à la tête de la cavalerie , faisait marcher l’infanterie immédiatement après; derrière était la garde , placée en réserve : ce fut dans cet ordre que nous allâmes au-devant de l’ennemi. Arrivés près du petit village de Louzos , nous fûmes arrêtés par un ruisseau f les kosaques , rassemblés sur l’autre rive , sera-

Di. jiiized by Googit

blaient vouloir se former en escadrons pour s’opposer à notre passage ; mais notre cavalerie ayant remonté le ravin , les Russes craignirent d’être chargés sur leurs derrières , et prirent le parti de battre en retraite.

Pendant toute notre marche , nous n’avions cessé d’entendre sur notre droite une forte canonnade , ce qui semblait annoncer qu’on était peu éloigné du chemin par où marchait Napoléon ; eu regardant sur celte direction , on voyait de près la fumée de l’artillerie et plusieurs villages en feu ; auprès de la maison de poste appelée Ghridneva , était un immense ravin qui coupait la grande roule, et du côté opposé au nôtre , s’élevait un plateau où les Russes établirent des batteries k la suite d’un combat sanglant qui avait eu lieu dans la journée, et où le colonel Talleyrand dePérigord se distingua en repoussant avec succès plusieurs charges d’une cavalerie beaucoup plus forte que la sienne.

L’ennemi s’étant aperçu que le quatrième corps débouchait par sa droite, nous fit observer par une multitude de kosaques, qui se retiraientk mesure que le canon tirait sur eux. Ayant paru vouloir se former en escadrons , vers la pointe d’ua bois , le vice-roi ordonna au colonel Rambourg , du 3® chasseurs italiens , de marcher sur eux et de les*charger. Ces kosaques , qui sans doute faisaient partie des üoupes régulières , virent ce mou-

vement sans s’effrayer ; et lorsque les chasseurs étaient sur le point de les déborder , ils sortirent du bois , en criant : hourra ! hourra J cri devenu fameux , et dont le§ Tartares se servent quand ils courent sur leurs efinemis. Les chasseurs italiens - les reçurent sans s’ébranler} la méléefut très-vive , mais elle ne dura qu’uu instant , et nous valut quelques prisonniers.

, Les Russes , conservant leurs positions , du haut d’un plateau faisaient un feu très- vif sur notre corps qui s’avançait. Malgré cela nous parvînmes jusqu’au pied de ceplateau et opérâmes notre jonction avec l’avant-garde delà Grande-Armée , commam dée par le roi de Naples. A son aigrette blanche , nous reconnûmes de loin ce monarque , qui , k la tête des siens , se faisait remarquer comme le plus intrépide soldat. '

Aussitôt que le prince Eugène se fut assuré que le roi de Naples était Ik , il se rendit auprès de lui pour combiner ses manœuvres avec les siennes } le lieu de leur conférence ne fut point changé , et tous deux s’entretinrent paisiblement au milieu des batteries*, Voyant avec sang-froid tomber sous de feu de l’ennemi plusieurs des personnes qui les entouraient.”* '

Aux approches de la nuit , nous retournâmes à Louzos , misérable hameau , où il n’y avait que quelques granges couvertes de cbauirie. La Itiin redoublait notre lassitude , et l’on n’avait rien pou»

la calmer. Cependant nous touchions au camp re^ tranché de Mojaïsk , où Kutusoff prétendait nous vaincre } et certes , il y serait parvenu J si , sans livrer bataille , il eût pu seulement nous arrêter quelques jours* dévant cette ligne formidable.

La position de Ghridneva , que les Russes avaient défendue la veille, fut évacuée dans" la nuit. Le roi de Naples ardent k les poursuivre (S septembre) , se porta rapidement en avant ; le quatrième corps , qui continuait k flanquer la gauche de l’armée , longea la grande route , se tenant toujours k la distance d’environ une lieue. Au sortir d’une forêt infestée de kosaques , nous traversâmes plusieurs villages qu’ils avaient ixavagés. La désolation qùe ces barbares portaient avec eux , pouvait facilement aider k suivre leurs traces. Arrivés auprès d’une colline , nous aperçûmes sur le sommet quelques-uns de leurs escadrons rangés en bataille autour d’un très-beau château qui dominait les environs.

• Le vice-roi fit avancer vers ce point les Bavarois j ^qùi j. malgré les difficultés du terrain , arrivèrent sur la hauteur dans le plus grand ordre ; mais , k mesure que ces alliés s’avançaient , les ennemis se retiraiem , et ce fut erî descendant le revers de la eoUinç , que nos artilleurs tirèrent sur eux plusieurs coups de canon -, avec les pièces qu’on était parvenu k glace^ sur la terrasse du château. Eu les suivant à travers le bois , nous arrivâmes sur un

lieu découvert , d’où l’on voyait parfaitement défiler de louées colonnes russes , qui , chassées par nos troup'es , s’emparaient d’un immense plateau , éloigné d’environ une demi-lieue , et où l’on assurait que le prince Kutusoff voulait enfin tenter le sort des armes. Sur notre droite , on voyait audessous de nous l’abbaye de Kolotskoï , dont les grosses tours donnaient à ce bâtiment l’apparence d’une ville. Les tuiles vernisséesdont il était couvert, frappées par les rayons du soleil , brillaient â travers l’épaisse poussière que faisait notre nombreuse cavalerie , et servaient à faire ressortir davantage la teinte sombre et sauvage répandue sur toute la campagne voisine; car les Russes , se proposant de nous arrêter devant cette position , dévastèrent d’une manière horrible toute la plaine où nous devions camper. Les blés en herbe avaient été coupés , les forêts abattues , les villages brûlés ; enfin , nous n’avions rien à manger , rien pour nourrir nos chevaux , rien pour nous abriter.

Nous fîmes halte suc une colline , tandis que>le centre de l’armée pourguivait l’ennemi avec ar-. deur , et l’obligeait à se retirer suè le plateau où il s’était retranché. On resta dans cette inaction jusque vers deux heures après-midi ; hefire à laquelle le vice-roi, suivi de son état-major, îjla reconnaître les approches de la potiition que Kutusoff avait choisie. Nous commencions à Çfine a parcourir la ligne , que nos dragons , places en tirail-

leurs, annoncèrent l’arrivée de l’Empereur : aussitôt son nom , vçlant de bouche en bouche, fit que chacun s’arrêta pour l’attendre ; il ne tarda pas k se présenter , suivi de ses principaux officiers , et fut se placer sur une hauteur d’où Ton pouvait facilement apercevoir le camp des Russes. Napoléon ayant long-temps observé cette position , examina attentivement tous les lieux circon voisins , et, d’un air satisfait , se mit k fredonner quelques paroles insignifiantes ; puis il s’entretint avec le vice-roi, et remontant k cheval , il partit au galop pour aller se concerter avec les aq^res chefs de corps d’armée qui devaient coopérer k l’attaque.

Pendant ce temps , le prince Eugène ordonna qu’on fit avancer lesdivisions Delzons etBroussier ; la garde italienrte , laissée en arrière , fut mise en réserve. Ces deux divisions étaient k peine arrivées sur le plateau opposé k celui de l’ennemi , qu’une vive fusillade s’engagea sur notre droite, entre les tirailleurs ‘delà division Gérard (troisième division , premier corps) et ceux de l’ennemi ; d’abord les nôtres s’avancèrent assez près du ravin qui séparait les deux armées ; mais des forces nombreuses les' obligèrent k se retirer.

Les Russes , vers notre extrême droite, avaient une redoute située entre deux bois au-dessus du village de Chevarino , dont le feu meurtrier portait la consternation dans nos rangs. Ils l’avaient construite pour fortifier l’aîle gauche , qui était le

côté faible^ leur camp retranché. Napoléon le comprit , et dès-lors il ne fut plus question que d’etileveV cette redoute ; l’honneur en fut confié aux soldats delà division Compans ( cinquième divisiqp, premier corps). Cesbraves , formés en colonne d’attaque , marchèrent sur le village avec une intrépidité qui nous garantit le succès du reste de l’entreprise. Dans cet intervalle le prince Poniatowski manœuvra surnotre droite avec la cavalerie, pour tourner la position ; lorsqu’il fut k la hauteur convenable, la division Compans entoura la redoute, et parvint à la prendre après une heure de combat. L’ennemi étant revenu k la charge , fut complètement battu ; enfin , sur les dix heures du soir , il abandonna les bois voisins , et courut en désordre ▼ers le grand plateau , rejoindre le centre de son armée.

La division Compans , en se rendant digne d’une si belle entreprise , acheta cet honneur par des pertes considérables. Environ mille de nos soldats payèrent de leur sang cette importante position , dont plus de la moitié restèrent morts dans les retranchemens qu’ils avaient glorieusement enlevés. Aussi , le lendemain , l’Empereur passant en revue le 61® régiment , qui avait le plus souffert , demanda au colonel ce qu’il avait fait d’un de ses bataillons : Sire , répondit-il , il est dans la redoute^

Cette affaire n’était que le prélude d’une grande bataille : avant de la commencer , Napoléon vou^^

P'C • ' -'y Gwûgk

IA MOSKWA. • i4D

lait manœuvrer et tourner l’aîle gauche des Russes ; mais ceux-ci , pour prévenir notre attaque , avaient mis tout le corps de Tutschkoff (troisième) et les milices de Moskou en embtftcade derrière d’épaisses broussailles qui couvraient leur extrême gauche , tandis que les second, quatrième, cinquième et sixième corps ennemis, formaient eu arrière deux lignes d’infanterie protégées parles redans qui liaient les bois à la grande redoute. Malgré ces obstacles , nos voltigeurs recommencèrent le combat avec un nouvel acharnement, et quoique le jour fût sur le point de finir , le feu de part et d’autre continuait avec une égale furie. En mêmetemps , plusieurs villages incendiés sur la droite répandirent au loin une affreuse clarté ; les cris des combattans , le fer’ et la fiamme que vomissaient cent bouches d’airain , portaient partout le ravage et la mort ; les soldats de notre corps , rangés en bataille , recevaient , l’arme au bras , des coups meurtriers ; et tous , sans s’ébranler , resserraient les rangs aussitôt qu’un boulet de canon enlevait quelques-uns de leurs camarades.

La nuit , en devenant plus sombre ^ ralentit lit fusillade sans ralentir notre ardeur ; car chacun ^ incertain des coups qu’il portait, pensa qu^il valait mieux réserver ses forces et ses munitidns pour le lendemain. A peine eûmes-nous cessé de tirer f que les Russes , campés comme sur tiu amphithéâtre , alluméreut des tiOmbrelU’. Leur

clarté resplendissante , et presque symétrique , donnait k celte colline un aspect enchanteur , et formait un grand contraste avec nos bivacs , où le soldat, priv^ de bois , reposait au milieu des ténèbres , n’entendant autour de lui que le gémissement des malheureux blessés.

Notre quartier-général s’établit à l’endroit même où la garde italienne était placée en réserve. Chacun , couché dans des broussailles , se reposait des fatigues delà journée , et dormait profondément, malgré un vent impétueux et une pluie très-froide. Vers minuit, je fus réveillé pour me rendre auprès de notre chef d’état-major , qui me prévint que l’Empereur voulait avoir le plan du terrain où nous étions campés ; je le remis au vice-roi, et surle-champ il l’expédia k Napoléon. Dès la pointe du jour (6 septembre), le prince m’ordonna de rectifier ce même plan , en parcourant foute la ligne , et en cherchant a me rapprocher de l’ennemi autant que possible , afin de découvrir les acci(lens du terrain sur lequel il était retranché , et surtout de bien observer s’il n’y avait pas des batteries masquées , ou des ravins qui nous fussent inconnus (i).

D’après ces instructions , j’allai en avant , et je reconnus que le camp des Russes était situé der-

(i) Le pian qui se tronve ici a fté gravé d’après celui dml le vice-roi fil usage le jour de la bataille. ' ' . *

Diûüized by Googk

rière la rivière deKologha , sur plusieurs plateaux, très-resserrés ; que sa gauche se trouvait fort affaiblie par la perte de la redoute que nous avions enlevée le jour précédent. Vis-à-vis nous dominait le village de Borodino, position extrêmement importante (i), protégée par le confluent que forniait un petit ruisseau avec la Kologha. Sur le plateau , s’élevaient trois redoutes , éloignées d’environ quatre cents toises l’une de l’autre. La plus grande , qui était celle du milieu , était aussi la plus forte , et, la veille , avait fait feu contre nous ; les deux autres circonscrivaient chacune les ruines d’un hameau qu’on avait détruit pour y placer de l’artillerie. Celle construite à l’embranchement des deux routes de Mojaïsk , communiquait avec Borodino par trois ponts jetés sur la Kologha ; ainsi ce village et le petit ruisseau qui le séparait de nous , servaient

(i) Napoléon dit, dans le bulletin de la bataille de la Moskwar Le vice-roi , qui formait noire gauche , attaque et prend le village de Borodino, que l’ennemi ne pouvait défendre. Le prince Kutu.soff écrivait au contraire à l’Emperenr Alexandre : La position que j’ai choisie dans le village de Borodino , est une des meilleures que l’on puisse trouver dans un pays de plaine. Il serait à désirer que les Français voulussent m’attaquer dam celle position. Nous Taltaquàmes effectivement , et elle fut si bien défendue, que le général Plausonne ainsi que le colonel d’artillerie Dcinay , officiers de notre corps , y furent tués dès le principe de l’action. Les Russes ont donné a celte sanglante journée le nom de bataille de Borodino.

jSo LIVRE IV.

h l’ennemi de première ligne. Tous ces ouvrages n’étaient qu’ébauchés , les fossés peu profonds , sans fraises ni palissades.

Sur notre extrême gauche , la cavalerie italienne avait 'franchi le ruisseau ; mais Borodino , placé sur une hauteur ^ restait gardé par un corps nombreux de troupes ennemies. Tout ce terrain était sous le feu de leurs principales redoutes ^ et sous celui de plusieurs autres plus petites ^ masquées le long de la rivière. Quant à notre droite , on sait que nos succès de la veille nous avaient permis de nous approcher de l’extrême gauche de Kutusoff^ et de faire avancer la majeure partie de nos troupes tout près du plateau où se trouvait sa grande redoute.

Nous passâmes le reste de la journée à bien reconnaître la position des Russes : le général Danthouard fit reconstruire des fortifications qui parurent avoir été placées trop en arrière j sur la gauche on construisit aussi des épaulemens propres h mettre des pièces en batterie. Enfin , tout était prêt pour en venir une affaire décisive , lorsque.. Vers le soir , l’Empereur envoya aux chefs de corps une proclamation , avec l’ordre ne la lire aux soldats que le lendemain , en supposant qu’on se battit. Car , quoique la position fût belle et forte , l’ennemi avait éludé si souvent la bataille , qu’il était à craindre qu’il ne fit encore comme il avait fait àWitepsk et à Valoutina; mais ici la continuité

LA ^OSKWA. 15«

des marches et l’éloignement de nos réserves y avaient égalé les forces des deux partis (i) : d’ailleurs , une nécessité extrême obligeait les Moskowites de combattre, s’ils voulaient sauver leur capitale , dont nous n’étions qu’à vingt-six lieues de distance. La fatigue de nos soldats , l’épuisement de nos chevaux , semblaient promettre aux Russes une victoire facile. De notre côté on la croyait de même assurée, puisque nous nous trouvions dans une situation où il fallait absolument vaincre ou périr , et celle idée, dont nous étions tous convaincus , donnait à tous un tel courage , que , malgré la force de l’armée ennemie , malgré ses inexpugnables retranchemens , chacun regardait notre entrée à Moskou comme infaillible et prochaine.

Nos travaux , en nous accablant de lassitude , nous faisaient un besoin du sommeil, j cependant il était parmi nous des hommes qui , passionnés pour la gloire , ne pouvaient prendre du repos qu’autant que leur exaltation les laissait tranquilles.: ceux-là veillaient!.... Et dans l’ombre d’une nuit avancée , lorsque les feux presqu’éteints des soldats endormis faisaient encore rejaillir quelques rayons de clarté sur leurs armes rangées eu faisceaux, ces hommes , accoutumés à méditer , réfléchissaient sur le merveilleux de notre expédition ,. sur les ré-

(^i) Elles pouTÙeot s’éleror ds part et d’antre de i20,ouo à lio^uao hommei.

siiltfits d’une bataille qui pouvait décider du sort de deux empires puissans. Ils comparaient aussi le silence de la nuit au tumulte du lendemain ; dans leur imagination , ils croyaient voir la mort planer sur tant de malheureux , mais une épaisse nuit , en' veloppant nos destinées , ne leur permettait pas de prévoir qui d’entre nous en seraient les victimes. Ëux<-mémes , un instant , songeaient k leurs pa- •rens , k leur pairie , k leurs amis ; l’incertitude de les revoir les plongeait dans la mélancolie. Tout'k> coup , avant le jour , le bruit du tambour se fait entendre , les ôiBciers>crient aux armes , les soldats les saisisssent , et tous , rangés en bataille , n’attemlent que le signal du combat. Alors les colonels se plaçant au milieu de leurs régimens', firent battre un ban , et chaque capitaine , entouré de sa compagnie , lut k haute voix la proclamation suivante :

(( Soldats ! voilk la bataille que vous avez tant » désirée ! Désormais la victoire dépend de vous , 5) elle nous est nécessaire ; elle nous donnera l’a- » bondance , de bons quartiers d’hiver , et un » prompt retour dans la patrie ! Conduisez-vous )) comme k Austerlitz, k Friedland, k Witepsk, » k Smolensk , et que la postérité la plus re- » culée cite avec orgueil votre (onduite dans cette ajournée; que l’on dise de vous ; il était k cette )) grande bataille sous les murs de Moskou ».

Chacun demeura pénétré des vérités que ren-

iS3

fermaient ces paroles énergiques , et l’on y ré^ pondit par des acclamations souvent réitérées! Les uns étaient excités par le désir d’acquérir de la gloire , les autres étaient flattés par l’es-r poir des récompenses , mais tous restèrent bien convaincus que l’impérieuse nécessité nous im-» posait la loi de vaincre ou de mourir. Au sen< liment de sa propre conservation se joignent ensuite les idées de devoir , de valeur ; à cette seule pensée , l’ame se ranime s’agrandit , et chacun se figure que ce jour mémorable pourra le placer au rang de ces hommes privilégiés , nés pour exciter l’envie de leurs contemporains et l’admiration de la postérité. >

Tel était l’esprit de l’armée , lorsqu’à travers un épais brouillard , nous vîmes sortir un soleil radieux^ qui devait éclairer , pour la dernière fois , un si grand nombre d’entre nous : l’un raconte qu’à cette vue , Napoléon cria à ceux qui l’entouraient : VoUà le soleil d' Austerlitz ! L’arv mée agréa cet heureux présage , et se sentit électrisée par ce glorieux souvenir.

Les grandes manoeuvres que faisaient \ siir notre extrême droite, les premier* et cinquiente corps', commandés par le prince d’Kckmübl., prouvèrent clairement qu’on voulait , avant d’engager le combat , tourner la forêt sur laqu lie l’ennemi était appuyé ; les armées étaient en piésence , les canonniers à leurs pièces'^ et tous u’at-

Digillzed by Googlc

tendaient pour agir.que le signal convenu. Enfin, le 7 septembre, à six heures précises, un coup de canon tiré d’une des batteries qu’avait armées )e général Sorbier, annonça que l’affaire était commencée (i) : cent vingt bouches à. feu mises en position sur iiotré extrême droite répondent k ce signal. Le général Pernetti , avec une batterie de trente pièces, se met en tête de la dir vision Compans , et, longeant les bois, tourne les retranchemens de l’ennemi. A six heures et demie, le général Compans fut blessé; à sept, le prince d’Eckmühl ayant eu son cheval tué sous lui , on le crut mis hors de combat , et déjà le roi de Naples arrivait pour le remplacer.

Le duc d’Clchingen , ayant ce jour-lk le corps des Westphaliens sous ses ordres, se mit en mouvement pour attaquer le centre de l’armée russe. Aussitôt que les Polonais eurent été engagés, il marcha en colonnes d’attaque , le huitième corps, déployé sur la droite en deux lignes , et sous la protection de soixante pièces de canon , .que le général Fouché avait mis en batterie la veille. La division Ledru , après avoir repoussé les tirâilleurs russes, aborda la redoute de gauche, en même temps que les troupes de la division Compans ; si bien que le a4® léger, et le 5y® y entrèrent pêle-mêle. L’ennemi voulait la reprendre,

(i) le plan du champ ie balaiile. ^

LA MOSKWA. . i 55

mais la division Marchand (vingt-cinquième), s’avança pour soutenir celle du général Ledru , et ses efforts , secondés par la cavalerie légère Wurtembergcoise, furent couronnés du plus heureux succès. Il était également appuyé par le corps du général Montbrun , qui chargeait vigoureusement les masses ennemies formées eil^carrés tout autour de la grande redoute ; en arrière du centre et en réserve était la cavalerie du comte Latour-Maubourg.

En même temps la division Delzons marcha sur Borodino , auquel l’ennemi avait déjà mis le feu j nos soldats sur-le-champ franchirent le ruisseau et parvinrent au village , qu’ils enlevèrent k la baïonnette. On leur avait donné l’ordre de se borner k occuper la position; mais emportés par cette ardeur si naturelle aux Français, ils franchirent la rivière de Kologha , et s’emparèrent d’un des ponts qui joignait le village au plateau. C’est alors que le général Plausonne , voulant modérer le courage du io6® régiment , courut sur ce point pour l’empêcher d’avancer ; Ik une balle l’atteignit au milieu du corps. En cette occasion , on ne saurait trop célébrer le dévouement du 92' , qui, voyant que le 106*^ s’était aventuré, traversa le pont de Borodino, et parvint k ramener ce régiment , qui , sans ce secours allait être enveloppé.

tandis que l’adjudant commandant Boisse-

rôle nous assurait la conservation de Borodino , la division Bfoussier , traversant la Kologha audessous du plateau , parvint à se loger dans uu ravin voisin de la grande redoute, d’où l’ennemi faisait un feu horrible. Ce jour-là , le vice-; roi, outr^ le, commandement de son corps, avait encor# sous ses ordres les divisions Morand et Gérard ( première et troisième du premier corps ), ainsi que la cavalerie du général Grouchy. Vers les huit heures , la division Morand , qui était en bataille et formait l’extrême droite du quatrième corps , fut attaquée avec chaleur lorsqu’elle se préparait à marcher sur la redoute, mouvement qui devait être appuyé par celui de la division Gérard.

Le général Morand, en soutenant les efforts des lignes ennemies , détacha sur sa gauche le 5o® régiment pour s’emparer de la redoute. Cette position , par un prodige de valeur , fut enlevée } alors nos batteries couronnent les hauteurs , et reprennent l’avantage querelles des Russes avaient eu pendant plus de deux heures. Les parapets , tournés contre nous lors de l’attaque , nous de-yinrent favorablçs; la bataille était perdue pour l’ennemi , qu’il ne la croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise ; le reste est évalué. sur ses dernières ligues. Dans cette extrémité, le prince Kutuspff semble désespérer du sort de sa patrie , pour . la sauver , et soutenir pue

LA MOSKWA. i57

réputation acquise par un demi-siècle de services , il harangue les généraux , ranime les soldats , et renouvelle le combat, en attaquant avec toutes ses troupes les fortes positions qu’il venait de perdre. Trois cents de nos pièces de canon , placées sur ces hauteurs , foudroient ces masses , et leurs soldats vaincus viennent mourir au pied de CCS remparts qu’ils avaient élevés , et qu’ils regardaient comme le boulevart de Moskou , ville sainte et sacrée !

Cependant le 3o® régiment, assailli par cinq lignes d’infanterie , ne put se maintenir dans la redoute qu’il avait occupée; envain la troisième division, a peine rangée en bataille, accourut pour le secourir, il fallut céder devant des forces supérieures. Ainsi ce brave régiment , conduit par le général Bonnamy, ayant été cerné de toutes parts , fut contraint de se faire jour , et de revenir sans son chef rejoindre sa division , qui , toujours sur le plateau , soutenait, avec celle du général Gérard , les efforts multipliés des Russes.

Kntusoff , encouragé par le succès qu’il venait d’obtenir , avait fait avancer sa réserve pour tenter un dernier coup de fortune : la garde impériale en faisait partie. Avec tous ces secours réunis , il attaqua notre centre, sur lequel avait pivoté notre droite ; un moment nous craignîmes d’être enfoncés sur ce point , et de perdre la redoute enlevée l’avant-veille. En effet , les premiers ba-

aS8 LIVRE iV.

taillons polonais , après de grands efforts de va>^ leur, étaient parvenus 4 enlever d’assaut un mamelon qui dominait toute la plaine ; mais quoique soutenus par d’autres bataillons, il leur fut impossible de résister k des forces infînimeiit supérieures. Repoussés de ce mamelon , ils se maintinrent dans un taillis; alors l’Empereur leur envoya l’ordre de tenir fortement , et de battre la position qu’ils 'avaient perdue avec des pièces de gros calibre. Pendant ce temps , le général Dufour, k la tête du i5* léger, défendait vaillamment les hauteurs qui se trouvaient en avant du village voisin d’une redoute , lorsque de général Friand^ suivi du reste de sa division , étant accouru avec quatre-vingt pièces de canon , arrêta et écrasa les colonnes ennemies ^ qui se tinrent durant plus de deux heures serrées sous la mitraille, n’osant pas avancer, ne voulant pas reculer. Elles étaient dans cette incertitude , dont profita le roi de Naples pour leur arracher la victoire qu’elles avaient cru tenir; sur-le-champ il donne l’ordre k toute la cavalerie de se porter derrière les redoutes; le corps Latour-Maubourg, qui était en réserve , suivit aussi ce mouvement; le roi, après lui avoir fait dépasser un ravin, le fit charger sur les masses serrées des Russes et dans les escadrons de leurs cuirassiers. Ceux-ci , déconcertés par une manœuvre si hardie , reculent et se dispersent de tous côtés.

LA MOS K WA. iS<f

Le prince Eugène saisit cet instant décisif, et vole vers sa droite pour ordonner l’attaque simultanée de la grande redoute par les première, troisième et quatorzième divisions qui combattaient ^ujours. Les ayant fait ranger toutes trois en bataille , ces troupes s’avançèrent avec calme j elles approchaient même des retraiichemens ennemis , lorsque toutes les pièces èn batterie tirèrent à mitraille, et portèrent dans nos rangs le ravage et la consternation. Nos soldats furent d’abord ébranlés par cette fatale réception } Eugène, qui s’en aperçut, ranima leur courage, en rappelant à chacun des régimens la gloire dont il s’était couvert dans diverses circonstances, disant k l’un ; Conservez cette bravoure ^ qui' vous a valu le titre d’invincibles ; aux autres : Songez que votre réputation de'pend de cette journée ; puis , se tournant vers le 9* de ligne , il s’écria avec émotion : Braves soldats, souvenezvous qu’à JVagram vous étiez avec moi, lorsque nous enfonçâmes le centre de l’ennemi.

Par ces paroles, mais encore plus par son exemple, il enflamma k tel point leur valeur, que de toute part ce fut un frémissement de jcne , et tous marchant de nouveau sur la redoute j jurèrent , au nom de l’honneur et de la patrie , que ni les balles , ni les boulets , ni les blessures , ne les feraient reculer d’un pas. Le vice-roi , parcourant la ligne , ordonnait l’attaque avec sang-

t6o LIVRE IV.

froid , et la dirigeait lui-même en excitant la division Broussier, tandis que le général Naii* souty , à la tête de la première division de grosse cavalerie du général Saint-Germain , chargeait vigoureusement ce qui se trouvait à droite de la redoute, et balayait la plaine jusqu’au ravin d’un village brûlé. La brigade des carabiniers, aux ordres des généraux Paultre et Chouard, marchait également en tête, enfonçant tout ce qui osait lui résister. Elle se couvrit de gloire , ainsi que les chasseurs du général Pajol.

• Le général Montbrun , à la tête de sa cavalerie} venait de terminer ses glorieuses destinées, lorsqu’une brigade de cuirassiers (i), appartenant h ce même Corps , reçut l’ordre de charger sur sa gauche tout ce qui se trouverait d’ennemis, et d’aborder la grande redoute qui prenait ea flanc toute notre cavalerie. A l’instant cette brigade , commandée parle général Gaulaincourt^ s’élança sur la redoute , et offrit à nos regards étonnés un spectacle merveilleux (a) } toute cette hauteur /qui nous dominait, sembla ne plus mer qu’une montagne de fer mouvante : ,1’éclat des* armes , des / casques et des cuirasses, frappés par les rayons du soleil , se mêlait à la flamme

(i.) V«JK k plan du champ de bataillp. .

(i) Oh se trouvait le 5* régiment, faisant par& de la divisioB Watlier.

LA MOSKWÀ. i6r

des canons qui , de ^ tous côtés, vomissant la mort , donnaient k la redoute la forme d’un volcan au milieu d’une armée! )

L’infanterie ennemie, placée près de Ik, derrière un ravin , fit une décharge si terrible sur nos cuirassiers, qu’elle les obligea* de se retirer ; sur-le-champ nos’ fantassins prennent leur place ; ils sont soutenus par le troisième corps de cavalerie, dont les régimens , commandés par les généraux Chastel, Thièry et Dommanget, sabrent et culbuteiit tout ce qui est devant eux ^ les aides-

de-camp Carbonel, Turenne et Grammont sont »•

blessés k côté du comte Grouchyj lui-même également ne tarda pas k être atteint d’un éclat d’obus ; mais il oublia que son sang couîait^n voyant que la redoute était k nous! Nos troupes^ en débordant les’ retranchemens , firent un horrfble massacre des*' Russes , dont tous les efforts tendaient k nous eihpêcher de les reprendre.

Le vice-roi et .son état-major, malgré le feu épouvantable dfe Peunemi , restèrent k la tête de la division Broussier, suivie des 7®, i 3 ® léger, 21* et 3o® régimens , et courant sur la redoute , entrèrent par la gorge , et massacrèrent sur leurs pièces les e’anonniers qui les servaient. Kutusoff, consterné* de cette attaque, fit avancer aussitôt les cuirassiers de la garde noble , pour * tâcher de reprendre la position c’était ce qu’il avait de meilleur dans toute sa cayalexie. Aussi le choc

ï 62 L^VR-E IV.

entre ces cuirassiers et les nôtres fut horrible, et l’on put juger de l’acharnement avec lequel on s’était battu, lorsque l’ennemi en abandonnant le champ de bataille, le laissa couvert de morts appartenant aux deux partis. C’est au milieu de cette affreuse mêlée , glorieuse à jajnais pour l’état-major du quatrième corps , que fut blessé le jeune Saint-Marcelin de Fontanes ; il entra nn des premiers dans la redoute , et reçut audessus de la nuque un grand coupide sabre ; cette blessure lui valut la décoration , récompense pour lui d’autant plus flatteuse , qu’il avait su l’obtenir sur le champ ,de bataille, et dans un âge où l’on ne fait qu’entrevoir l’espérance de la mériter un joyr.

Ljintérieur delà redoute présentait up effrayant tableau ; les cadavres étaient, en^aés les uns sur les autres , et parmi eux beaucoitp de blessés , dont les cris ne pouvaient être entendus ; on voyait des armes de toute espèce éparpillées par terre; les parapets â moitié détruits avaient tous leurs créneaux rasés , et l’on ne distinguait plus les embrâsures qu’aux canons , mais la plupart des pièces étaient renversées et détachées de leurs affûts brisés. Dans ce désordre extrême , je remarquai le cadavre d’un canonnier russe, qui, sur sa boutonnière, avait trois décorations : ce brave semblait respirer encore ; d’une main , il tenait le tronçon d’une épée , et de l’autre ser-

LA MOSKWA. l63

rail étroitement la pièce de canon qu’il avait si bien servie. ■ ' i

Les soldats'*ennemis chargés de défendre la redoute périrent plutôt que de se rendre ; il en aurait été de même du général qui la commandait, si sa valeur ne lui eût sauvé la vie. Ce respectable militaire avait promis de mourir k son poste, il voulait tenir parole ; resté seul de tous les siens , il se précipita au-devant de nous pour recevoir la^mort; on allait l’égorger , si l’honneur de faire un tel prisonnier n’avait arrêté la cruauté des soldats. Amené devant le vice-roi , il en fut reçu avec bonté. Ce prince voulant honorer la vertu malheureuse, le remit entre les ipains du colonel Asselin , pour le conduire auprès de l’Empereur , qui , durant cette journée mémorable , était resté constamment derrière le centre, attendant avec impatience le résultat du violent combat que le premier corps et les Polonais soutenaient sur notre extrême droite. Le prince d’Eckmühl en tournant lés Russes sur ce point , facilita au duc d’EIchingen les attaques sanglantes et réitérées que faisait le troisième corps pour enfoncer le centre de l’ennemi. Bagration , sur sa gauche , soutint nos efforts avec opiniâtreté : et , renforcé par les divisions de grenadiers de Strogonoff et de Woronsow, fit éprouver d’abord des échecs aux^ Polonais ; mais lorsque nos progrès vers le centre eurent été décidés , le prince Poniatowski or-

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donna une nouvelle attaqtre sur le mamelon , dont il avait été chassé ; secondé par la cavalerie du général Sébastiani , elle eut un plefti succès. Ensuite le duc d’Elchingen ayant fortement appuyé notre droite par les Wcstphaliens , facilita les moyens non-seulement de reprendre l’offensive, que nous avions momentanément perdue de ce côté , mais encore de faire échouer tous les efforts que l’ennemi fit pour reprendre les positions. Enfin ce maréchal, liant la division Ledru avec colle des généraux Morand et Gérard , agissait en même temps que le prince Eugène , et après ' avoir débordé la gauche des lignes russes , il fit marcher devant lui de nombreuses batteries qui portèrent l’épouvante dans les rangs ennemis : tant de bravoure et d’intrépidité nous assurèrent enfin le champ de bataille , et par la suite valurent au duc d’Elchingen un titre glorieux qui rattache son nom k l’une de nos plus mémorables victoires.

L’attention du vice-roi était toute entière sur son centre, lorsqu’il fut rappelé k sa gauche par un grand mouvement de cavalerie que l’ennemi dirigeait de ce côté. Le général Delzons , qui , dès le matin , avait été menacé par cette cavalerie, forma sa première brigade en carré (i) sur la gauche de Borodino ; plusieurs fois il s’é-

( I ) Voyez le plan du champ de bataille.

tait rtt sur le point d’être attaqué , mais nemi voyant qu’il ne pouvait l’entamer, se porta sur notre extrême gauche , et vint charger hrusquement notre cavalerie légère , commandée par le comte Ornano, qu’il mit un instant en désordre ; de Ik il se porta sur les. Croates , qui le repoussèrent par un feu 'de bataillon. Le prince qui se trouvait nou loin de là , se mit au milieu d’un carré formé par le 84' (i), que commandait le colonel Pégot : il se préparait à le faire , mouvoir , lorsque les kosaques furent à leur tour ramenés , et prenant la fuite , dégagèrent notre gauche ; dès-Ior^, tout rentra dans le plus grand ordre.

Cependant le vice-roi parcourait la ligne sur toutes les directions , exhortant les généraux et colonels à bien faire leur devoir; leur rappelant que de cette journée devait dépendre la gloire du nom français; allant auprès de chaque batterie, il faisait avancer les pièces à mesure qu’il voyait plier les Russes , et bravant tous les dangers , désignait aux canonniers l’endroit où ils devaient tirer. En visitant ainsi tous ces postes périlleux ,

(i)C’est ce même régiment qui , dans la campegne de 1809 , étant an siège de Gratz , en Stjrie , soutint pendant plusieurs heures , no combat acharné contre vingt mille hommes , commandés par le général comte Oinlay. Pour célébrer ce beau fait d’armes , Napoléon voulu que ce régiment portât sur son drapeau cette honorable devise : 27 nL contre di.r.

i66 LI’VRE IV.

depuis le corftmencement de la bataille, son aidede-camp Maurice Méjan reçut une blessure k la cuisse; lui-rnême, ainsi que le général Gifilenga et l’écuyer Bellisorai , eurent des chevaux tués sous eux. Cé prince s’étant placé sur le parapet de la grande redoute , avec ses officiers , remarquait, des embrasures , les manœuvres de l’ennemi, ne donnant nulle attention aux boulets, qui de tous côtés passaient auprès de lui. Parmi les personnes de sa suite était le coloiiel de Bourmont , dont le grand mérite peut seul égaler la rare modestie. Ce colonel , comme plusieurs autres officiers , avait mis pied à terre , et s’appuyait sur l’encolure de son cheval , lorsque le général Guilleminot , ayant laissé tomber un papier, le colonel se baissa pour le ramasser: ce mouvement lui sauva la vie , car au même instant un boulet de canon traversa le poitrail de son cheval.

Quoiqu’on se fût emparé de deux redoutes , néanmoins l’ennemi en avait encore une troisième , située sur un autre plateau , séparé par un ravin ; c’est de Ik , qu’établissant des batteries bien servies, il faisait un feu terrible sur nos régimens, dont les uns étaient dans des sentiers couverts , d’autres derrière des retranchemens. Durant plusieurs heures nous restâmes dans celte inaction , bien persuadés que Kutusoff battait en retraite ; l’artillerie seule vomissait , sur tous les points , la flamme

Digiti.

et la mort : c’est alors que fut. tué d’un coup de biÿcayen le général Huard / commandant la deuxième brigade de la treizième division ; compagnon d’armes du général ' Plausonne , ils périrent le même jour ; unis pendant leur vie ', on ne‘voulut pas les sép’arer après leurmort , et tcms deux furent enterrés sur te champ de bataille témoin de leur valeur.

Depuis plus de dix heures , bn soutenait avec intrépidité les aftaques de l’ennemi; et quoique l’action ne fût point encore terminée , il n’y avait presque pas de division qui n’eût k s’affliger de la mort d’un ou de plusieurs de ses chefs. Je m’écarterais de mon sujet si je voulais faire connaître les titres k la gloire de chacun des généraux qui paya de son sang le succès de cette sanglante journée ; mais il en est qui , par leur réputation , appartiennent k l’histoire; l’intérêt qu’inspirent les braves , nous oblige , après s’être occupé d’eux pendant leur vie ^ k transmettre k la postérité les circonstances de leur mort. Parmi ceux-lk , je citerai le général Auguste Caulaincourt , qui fut tué eu entrant dans la grande redoute, k la tête du 5® de cuirassiers ; moissonné k la fleur de son âge , il avait assisté k plus de bataiUes qu’il n’avait d’années. A la valeur du guerrier , il unissait l’urbanité de l’homme du monde , et brillait de toutes les rares qualités d’un véritable chevalier français. Outreles généraux Plausonne et Huard , dont j’ai déjà parlé ,

î68 LIVRE IV,

nous eûmes encore a regretter les généràux «3e bri^ gade Compere , Marion , Romœuf et Lanabere, ainsi que le général comte de Lepel , aidc-de-cat»p du roi^ de.,Westphalie. N’oublions pas surtout de .donner aux mânes de l’in trépideM«ïntbrun 5 'le juste tribut d’éloges que* lui mérita son «xulrage. Dès long-temps son audace efasa bravourenous faisaient pressentir qu’un tel guerrier devait infailHUement périr sur ]iin champ de bataillq j digne successeur du généraJLasalle, il mourut c«îiHtm^lui, et comme lui fut l’honneur de notre caVal'èrie légère» Le nombre des généraux s’éley^t ‘jpaqu’à.

trente , par<j[ii lesquels étaient les chefs Corps Grouchy , Nansouty , Latour-Maubourg , et les généraux de division Friant , Rapp, Compans,Dessaix , etc. Les Russes , de leur côté , eurent environ quarante mille hommes hors de combat , et cinquante généraux tués ou blessés : parmi ces 'derniers , on distinguait les princes Bagration (i) et Charles ^de Mecklenbourg , et les généraux Tutschkoff( 2 ), Rajewski , Gortschakoff, Kanovitzen , Kretoff, Woronsow, Krapowitski, Boehmetieff l®' et II.

Quoique la victoire fût â nous , le canon' ne cessait de tirer avec violence, et frappait continuellement de nouvelles victimes. Le vice-roi , toujours

( I ) Il moarat pea de joarg après.

(2) CommaudaDt le quatrième corps rosiâ.

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Infatigable y et méprisant le danger , parcourait le çhamp de bataille k travers une pluie de mitraille et de boulets ; ce feu ne se ralentissait point , et sur le soir il était encore tellement animé qu’on se vit forcé de faire mettre genou en terre à la légion de la Vistule , commandée par le général Claparède,, postée derrière la grande redoute. Nous' restâmes plus d’une heure dans cette pénible position , lorsque le prince de Neufchatel étant arrivé , eut un entretien avec le vice-roi qui se prolongea jusque vers la nuit : leur.conférence étant terminée*, le prince Eugène expédia différens ordres à ses divisions , et fit cesser le feu. Alors l’ennemi fut plus tranquille , il ne tira plus que quelques coups par intervalle , et le silence de sa dernière redoute nous donna la certitude qu’il se retirait par la route de Mojaïsk.

Le temps , qui avait été magnifique durant la journée ,, vers la nuit devint froid et humide j l’armée campa sur le champ de bataille , et se logea en partie dans les redoutes qu’elle avait si glorieu- • sement enlevées. Ce bivac fut cruel ; hommes et chevaux n’avaient rien k manger, et le manque de Lois nous faisait éprouver tout» la rigueur d’une nuit pluvieuse et glaciale (i).

Le lendemain (8 septembre), de très-bonne

(i) Au mois de septembre, il Jàit'tiussi Jroid ici qu’en décembre en Moravie ( 1 8' bulletin ).

heure, nous eûmes la certitude que ce qu’on avait prédit la veille était effectivement arrivé : l’ennemi voyant l’audace avec laquelle nous lui avions enlevé ses redoutes , désespéra de sa position , et < pendant la nuit se décida k l’évacuer. C’est alors qu’en parcourant le plateau sur lequel on avait combattu , nous pûmes juger de l’immensité des perles qu’avaient faites les Russes ; sur une étendue ' d’environ une lieue carrée , la terre était couverte de morts ou de blessés ; on voyait même des endroits où des éclats d’obuâ , en brisant une pièce, avaient renversé k la fois les hommes et les chevaux. De pareils coups , souvent répétés , firent un tel ravage , qu’on voyait sur ce^e plaine des montagnes de cadavres ; le peu d’espace où il n’y en avait pas , était rempli par des débris d’armes , de lances , de casques ou de cuirasses , ou bien par des biscayens aussi nombreux que des grêlons après un violent orage. Le plus effrayant k voir était l’intérieur des ravins: presque tous les blessés , par un instinct naturel , s’y étaient traînés afin d’éviter de nouveaux coups ; c’est Ik que ces malheureux , entassés l’un sur l’autre , privés de secours et nageant ‘dans leur sang, poussaient des gémissemens horribles ; invoquant k grand cris la mort , ils nous la demandaient pour mettre un terme k leur affreux supplice. Les ambulances étant Àisuifisaiites, notre stérile pitié se bornait k déplorer des maux inséparables d’une guerre si atroce..

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