DU
Xe vice-roi se préparait à partir , qi^ind ob lüi âiliiouça que nous séjournerions datis MolodeUchino ; mais qu’il fallait évacuer le château où. il .était , pour le céder â Napoléon qui allait arriver» Ce repos fut d’autant plus précieux , que la faculté de se procureV quelques vivres , à force derecherches , faisait qu’on employait utilement le ^séjour accordé. Malgré cela , quantité de soldats ^expiraient dans les rues ; dans l’intérieur des maisons où les olGciers étaient logés on y retrouvait la même désolation : l’un était malade par excès de marche , et protestait qu’il n’irait pas plus^loiii.; l’autre ayant les pieds gelés , et manquant d-^ cbe^ vaux , quoique plein de courage , se voyait f0i;cé de rester entre les mains des Russes. Les génér^^ étaient exposés aux mêmes calamités; car beauçpqp ayant perdu leurs domestiques ou leurs voitures^, ne trouvaient plus à les remplacer ^ et si , dans Uiip telle occurrence ihleur survenait la plus, légère indisposition ,.:il (filait alors renoncer à, la-:^Y.m. ;Telle était notre position dans Mcd.odetschiuo;, lorsque Napoléon y traça en caractères de sang ce fatal 29* Bulletin y qui mit en d^euil la France.^ot tous ses alliés. ^ ,
(4 Décembre). En, quittant ce village , nous np jirimes point la grande route de Zacbkévitschi Smorgfaoni. Nous marchâmes, à gauche de. cette jeoute , .sans doute plus longue et peu sûre , pool' prendre un chemm-détotirué ^ qui , par Lebioda ^
nous conduisit k Markowo, où nous campâmes avec quelques soldats du premier corps, tandis que* ^Empereur et sa garde furent à Bienitsa , éloigné de nous d’environ une demi -lieue. Pour aller k Smorghoni (5 décembre) , on ne Cessa de traverser des’ prairies marécageuses , et imprati> cables sans la rigueur de la saison ; ce qui prouvait évidemment que ces régions étiient défendues par la nature , et , qu’abstractioii faite de l’hiver , les marais de la Lithuanie auraient été également notre tombeau. Arrivés dans cette petite ville , nous n’y trouvâmes point les ressources qu’on nous avait promises : toutes les maisons étaient encombrées de malades , et la plupart des Juifs , eu fuyant , nous privèrent de leurs secours. L’unique soulagement fut de trouver dans les magasins quelques tonneaux de biscuit qui , sur-le-champ , furent dévorés.
Cependant Napoléon , effrayé de tant de désastres , mais encore plus effrayé par la crainte de perdre son autorité en France , conçut le projet d’abandonner les misérables restes d’une armée détruite , pour courir auprès de son Sénat lui èn demander une nouvelle. En proie k l'épouvante qui, tôt ou tard , s’empare du despotisme, il ne voyait devant lui que des alliés brûlant de rompre le pacte onéreux qui les avait placés sous son joug de fer. Peut-être même , dans son imagination active , se figurait-il que le complot de
Mallet se rattachait èi un plan plus vaste , et qu’il importait à son autorité d’en découvrir les ramifications. C’est au désordre d’esprit où le jeta *tet événement , qu’on doit attribuer l’incohérence qui sç manifesta dans toutes ses résolutions , du moment que la nécessité de sa présence à Paris devint son idée dominante ; car l’histoire remarquera que cet homme si grand , si terrible dans les combats j et si familiarisé au tumulte des armes y ne s’étant élevé qu’k travers les orages de notre révolution , avait toujours conservé , même au milieu de sa plus grande puissance , une terreur secréte pour tout ce qui était conspiration ou assemblée délibérante.
Plein de sa résolution , il s’assura , en arrivant à Smorghoni , que la route était sûre jusqu’au Niémen, et fit venir auprès de lui les chefs de corps d’armée ; ensuite il eut un entretien particulier avec le vice-roi ; cette conférence terminée, Napoléon sortit de son cabinet, suivi du grand-écuyer, du maréchal du palais, du comte biobau et du général Lefebvre* Desnouettes. En traversant un des salons de service, il rencontra leroi deNaples , et lui dit d’unair fort gai : ^ vous , roi de Naples ! En prononçant ces mots , il s’en alla , accompagné des quatre personnes qui devaient être du voyage; étant monté en voiture , il choisit pour rester avec lui le comte de Lobau et le général Lefebvre-Desnouettes : le grand-écuyer et le maréchal du palais entrèrent
LE NIÉMEN. 4i5
dans nne seconde voiture , qui suivit iminédiate> .ment la route de Wilna. Aucune adresse à l’armée , aucune promesse aux Lithuaniens ne furent faites pour rassurer les esprits inquiets , les uns dé n’avoir plus de chef, les autres de se voir abandonnés par celui qui leur avait tout promis.
Le roi de Naples prit le commandement de l’armée ; mais on marchait avec un tel désordre et une si grande précipitation , que ce ne fut qu’à Wilua que les soldats furent informés d’un départ aussi décourageant qu’imprévu. «Quoi! disaient- ■)) ils entre eux , est-ce ainsi qu’il abandonne ceux » dont il se disait le père ? Où est donc ce génie )) qui , au comble de la prospérité , nous exhortait )) à supporter patiemment nos souffrances ? Celui »,qui prodigue notre sang a-t-il peur de mourir
» avec nous ? Nous traitera-t-il comme l’armée
» d’Egypte, qui, après l’avoir bien servi, lui devint » indifférente du moment qu’en la quittant il se fut » éloigné du péril?...)) Tels étaient les propos que tenaient entre eux les soldats en les accompagnant de toutes les expressions énergiques dont ils enrichissent la langue ; et , certes , jamais indignation ne fut plus légitime , car jamais classe d’hommes ne fut plus digne de pitié.
La présence de l’Empereur avait maintenu les chefs dans leur devoir. Dès qu’on le sut parti , la plupart , kson ejtemple , ne furent plus retenus par la honte , et , .sans pudeur , abandonnèrent
4t6 LIVRE X.
I« restes du rë^ment qui leuB avait été eonfié. Jusqu’alors , on avait trouvé de distance en distance quelques soldats armés , qui , conduits par leurs officiers , marcbaient autour de l’étendard qu’ils avaient juré de toujours conserver. Dés qu’ils se virent sans chefs , et que des calamités inouies eurent diminue leur nombre , ces braves , chargés d’un si précieux fardeau , sévirent obligés, en gémissant , de cacher l’aigle dans leurs sacs. Plusieurs même se sentant mourir , et sachant que l’honneur du soldat français Consiste à conserver ses drapeaux, d’une main débilecreusaient la terre pour soustraire aux Russes ces enseignes sous lesquelles nos armes se sont élevées au faite de la gloire.
La division Loison , qui de Kixnigsberg était venue au devant de nous , et celle des Napolitains , partie de Wilna pour assurer le passage de Napoléon , avaient été obligées de camper par un froid de vingt-deux degrés , et se trouvèrent totalement détruites; de six mille homnics qu’elles avaient chacune , on ne voyait plus , à travers un brouillard épais , que quelques faibles bataillons , qui , sur le chemin , couraient comme des insensés : ils frappaient la terre avec leui^ pieds pour éviter d’être saisis par un froid si rigoureux que les malheureux malades , en cédant au besoin de satisfaire la nature , perdaient Tusage de leurs mains , et tombaient roides morts k côté de la route , sans avoir pu se rajuster. Ceux même qui se portaient
bien , en matchant , prolongeaient leurs douleu rs ; mais si , las de vivre , ils cherchaient à mourir , il leur suffisait de s’arrêter.
Le chemin que nous suivions offrait à oliaque pas de braves officiers couverts de haillons , appuyés sur des bâtons de pin , les cheveux et la barbe hérissés de glaçons ; ces mêihes guerriers , naguère la. terreur de nos'ennemis, et vainqueurs des deux tiers de l’Europe , ayant perdu leur noble contenance , se traînaient à pas lents , et ne pouvaient obtenir un regard de pitié des soldats dont Hs étaient jadis obéis ! Situation d’autant plus déplorable que quiconque n’avait pas la force de marcher , était abandonné , et tout homme abandonné , une heure après , était un homme mort. Chaque bivac^nous présentait le lendemain l’image d’un champ dé bataille. Toutes les fois qu’un soldat, succombant àia fatigue, venait à tomber, son plus proche voisin se précipitait sur lui , et , avant qu’il fut expiré , il le dépouillait pour se couvrir de ses vétemens. A chaque instànt on entendait quelques-uns de ces infortunés , qui nous suppliaient de leur tendre une main charitable. « Mes camarades , criait l’un d’eux , d’une voixdé*- )) chirante , aidez-moi à me relever; daignez m& » tendre la main pour continuer ma route.» Chacun passait devant lui sans seulement le regarder. « Ah ! je vous en conjure par tout ce que vous avez )) déplus cher , ne m’abandonnez point k l’ennemi j
'4 ï8 livre X.
» âu nom de l’humanité , accordez-molje faible se> » cours que je vous demande ; aidez-moi ^ me rele- » ver.» Mais ceux qui passaient, loin d’êlreémus par uneprière si touchante, le regardaientcommemort, et , par anticipation , se jetaient sur lui pour le dépouiller; alors on entendait ce soldat s’écrier: « Au » secours! au secours! on m’assassine; pourquoi me «foulez-vous aux pieds? pourquoi m’arracher » l’argent et le pain qui me restent ? vous m’enle- » vez même jusqu’à mes habits! » Et si tpielqu\)fficier , poussé par un mouvement généreux , n’arrivait assez à temps pour le délivrer , de pareils malheureux auraient été assassinés par leurs propres camarades.
(7 Décembre.) Nous parvînmes à Joupranouï , UQ peu avant la nuit. Excédés de fatigue, il fallut s’y arrêter; les maisons, ouverte^ de toute part, ne purent nous mettre à l’abri des rigueurs du temps ; couchés les uns sur les autres , souffrant la faim , transis de froid , nous gémissions de l’inclémence des airs : de très-grand matin on se remit en route , et vers les onze heures arrivâmes à Oebmiana. L’hiver était si rude , que les soldats , pour éviter d’être gelés , brûlaient des maisons entières ; tout autour étaient les corps à moitié consumés de ceux qui , pour avoir voulu se chauffer de trop près , et n’ayant pas eu la force de fuir , devinrent la proie des flammes. On voyait aussi des infortunés , noircis par la fumée et par le sang des chevaux
qu’ils avaient dévorés , rôder comme des spectres autour de ces maisons incendiées ; ils regardaient les cadavres de leurs compagnons ; puis , venant k tomber, ils mouraient aussi de la même manière.
On comptait s’arrêter dans cette ville pour recevoir quelques distributions ; mais nous apprîmes que les magasins avaient été pillés par les kosaques, et que la veille Napoléon était arrivé une demiheure après que ceux-ci se. furent retirés. Nous continuâmes alors notre route , toujours par un temps atroce; majrchant au milieu des morts et des mourans, nous parvînmes enfin au mauvais château en pierre de Rovno-Polé , où le pinnce et son étatmajor passèrent la nuit la plus pénible. Le malheur ayant égalé les conditions , faisait que tout était confondu; en vain Chacun réclamait son autorité , elle était méconnue ; le colonel , privé de vivres , se voyait forcé de mendier un peu de galette au soldat qui en avait. Ainsi l’homme pourvu de subsistances , eût-il été un domestique , était entouré d’une foule de courtisans qui , pour manger, mettaient de côté leur rang et leur distinction ; ils se familiarisaient même avec lui, et- s’abaissaient jusqu’k le caresser. Enfin , pour avoir une idée de l’affreux désordre où la famine et le froid nous avaient placés , on peut se figurer quarante mille hommes (i) qui restaient encore , tous de
(i) Ob tronrera ce nombre bien considérable, en songeant anx
XTVRE X.
grades dHtérens , et marchant tous ensemble sans observer ni ordre ni discipline , ignorant l’endroit où l’on allait , ils" s’arrêtaient selon la lassitude ou selon leur caprice. Les chefçeux-mênves, accoutumés a commander , et manquant d’indostrie, étaient les phis à plaindre ; on les évitait pour se dispenser de leur rendre service , car , dans une pareille circonstance , donner un verre d’eau à quelqu’un , lui tendre la main pour se relever , étaient des choses qui méritaient de la reconnaissance^
La route était couverte de soldats qui n’avaient plus de forme humaine , et que l’ennenfr dédaidaignait de faire prisonniers. Chaque jour tes malheureux nous rendaient tcmohis de quelques scènes pénibles à raconter. Les uns avaient perdu L’ouïe , d’autres la parole, et beaucoup , par excès de froid ou de faim , étaient réduits à un état de stupidité féroce qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer , ou qui les poussait jusqu’b se ronger les mains et les bras (l)>: il y en avait de tellement faibles que , ne pouvant porter du bois ni rouler une pierre , ils s’asseyaient sur les coVps morts de leurs frères , et , le visage tout décom-
pertes énormes (^ue nous faisions chaque jour., Mais je dois faire ob-. server que la division Loison , la garnison de VVilna, et celles de tontes^ les villes de la Lithuanie, pendant la retraite , se réunissaient aux débris de l’armée.
(i) Rapport officiel publié par les Russes k Wilna le 33 décembre i 8 ia.
posé, regardaient fixement quelques ebarbôhs allumés ; bientôt , les charbons venant k s’éteindre, ces spectres livides , ne pouvant plus se relever , tombaient à côté de ceux sur lesquels ils s’étaient assis. On en voyait plusieurs , ayant l’esprit aliéné, qui, pour se réchauffer , venaient avec leurs pieds iiuds se placer au milieu de nos feux ; les uns , avec un rire convulsif, sejetai#ntk traversdes flammes, et périssai<mt en poussant des cris affreux , et fai« saut d’horribles contorsions; pendant que d’autres, par une égale démence , les suivaient , et trouvaient la même mort.
Nous étions dans cette situation morale et physique, lorsque nous arrivâmes au village de Iloukoni , où il n’existait^lus que quelques mauvaises granges remplies de cadavres. N’étant qu’à trois lieues deWilna , beaucoup continuèrent leur marche pour arriver les premiers dans cette ville , où ils çspéraient non-seulement trouver des vivres, mais encore s’arrêter quelques jours , et goûter enfin les douceurs d’un repos dont on avait si grand besoin. Néanmoins lequatrièmecorps, qui.ii’avait pas cent cinquante hommes présens aux appels, s’arfcta dans ce mauvais village. Au point du jour (ç) décembre) , on se hâta de quitter Roukoni , où le froid et la fumée ne nous permirent pas de fermer l’œil. En partant , les Bavarois , sous les ordres du général de Wrède , fajsant l’arrière - garde , BOUS rejoignirent, venant de Wileïka, en criant
que l’ennemi’ était ^ leur poursuite. La veille , on .avait répandu le bruit d’un succès remporté pa» eux. Le désordre dans lequel ils arrivèrent démentit bien cette nouvelle. Malgré cela , on doit dire ^ leur louange qu’ils avaient encore quelques pièces de canon ; mais les chevaux étaient si faibles qu’ils ne pouvaient plus les traîner.
Chaque journée de rftarche offrait la répétition des scènes douloureuses dont je n’ai donné qu’unç esquisse légère. Nos cœurs s’étaient si bien endurcis k ces tableau-x effrayans , qu’ils ne connaissaient plus la sensibilité; le sentiment de l’égak'sme était l’unique instinct qui nous restât dans l’état d’abrutissement où le sort nous avait réduits. On ne pensait qu’à VViJna , et fidée que sa position nous permettrait d’y séjourner , rendait si joyeux ceux qui pouvaient y arriver , qu’ils regardaient avec indifférence les malheureux qui , avant d’y entrer, luttaient contrela mort. Cependant Wilna, l’objet de nos plus chères espérances , et où nous courions avec tant d’empressement, allait être pour nous un autre Smolensk !
Ënfin nous touchâmes à cette ville tant désirée ! Mais de quelle amertume ce bonheur ne fut-il pas empoisonné , en voyant que toute la longueur de son immense faubourg était obstruée par une foule de voitures , d’hommes et de chevaux. Cette confusion me rappela' la Bérézina. Nos facultés étaient tellement engourdies que chacun , accoutumé à
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suivre la colonne , se serait cru perdu en s*^en éloi- ' gnantde quelques pas ; car tandis que des masses ^ se heurtant l’une contre l’autre y cherchaient k pénétrer par la même porte , il y avait k droite et k gauche d’autres issues où l’on pouvait entrer et sortir librement. Parvenus dans cette ville , nous la trouvâmes dans un désordre extrême ; les sol' dats dispersés couraient de tous côtés pour connaître les quartiers assignés k leurs corps. CeUx du quatrième , en allant k la municipalité , virent écrit en gros caractères , qu’ils devaient se rendre au couvent de Saint-Raphaël, situé de l’autre côté de la Wilia. Avant de se loger , on courait comme des affamés , et l’on allait de maison en maison pour demander du pain. Les boutiques , les auberges, les cafés ne pouvant plus suffire k l’immense quantité d’acheteurs , dans un instant furent fermés. Mais, pressés par la faim , et obstinés k trouver de quoi vivre , nous enfoncions les portes f tandis que d’autres , l’argent k 1a mam , poursuivaient les Juifs , qui , malgré notre générosité, ne pouvaient satisfaire k l’étendue de nos besoins,
A Wilna, on nousi^ apprit que NapoMoo avait passé incognito , n’ayant pour escorte qu’un faible détachement de trois régimens entiers de cavalerie napolitaine , qu’on avait envoyés au-devant de lui pour assurer sa route. Ces pauvres habitans du Midi étaient k demi-morts lorsqu’on les passa en revue j k peine sortis de. Wilna , il en revint un
tiers jen arrière , ayapt les pieds , les mains et le pez gelés. Le départ de Napoléon , dans une pareille circonstance , répandit la consternation chea les Lithuaniens, qui nous étaient dévoués , et jeta un grand découragement parmi les Français. Les premiers gémissaient de se voir abandonnés au ressentiment d'un maître dont ils avaient voulu secouer Pautorité ; les autres étaient alarrnés pour leur propre conservation ; car , .dans une situa? tion aussi critique , chacun concevait que l-absencedu chef consommerait notre ruine. Mais eeur qui sentaient tout le danger de notre fatale posi? tion , jaloux de voir refleurir la gloire flétrie de nos armes , concluaient que ce départ éuit heUT reux pour nous : a Napoléon ^ Paris , disaient-ils , D organisera sur-le-champ une belle armée, rassuT }> rera la France inquiète , et maintiendra par la ï) crainte , les alliés , dont la défection nous seraif
si dangereuse. »
Vers les trois heures du soir, la queue de notre longue colonue était à peine entrée dans les fau? bourgs , qu’on répandit le bruit que les kosaques a’élaient emparés des hauteurs qui dominaient la ville. Eu effet , on ne tarda pas à tirer le canon ; à ce bruit les troupes fraîches qui étaient dans Wilua battirent du tambour | sonnèrent de la trompette; dans un instant la place devint une place d’armes. Far un.de ces hasards que la Providence semble “iaire naître pour coufondre l’orgueil etpunir lesu-
perbe , il fallut que la puissance, colossale de Napoléon fût réduite à n’avoir plu» d’autre appui , sous un climat de fer , que les restes d’une division napolitaine, formée des garnisons de Tarente et deCapoue! Ces troupes ayant été promptement dissipées , sur-le-champ la terreur se répandit dans la ville , et au seul mot de kosaques , la plupart des soldats, accablés de misère, sortirent de leur logement, et prirent la fuite. Dans cette circonstance , le roi de Naples, oubliant sa dignité, abandonna subitement son palais, et, à pied, suivi de ses officiers , fendit la foule , pour aller s’établir hors de la ville et sur la route de Kowno.
Pendant que quelques militaires couraient aux armes, les autres, aux approches de la nuit, profitèrent de l’évacuation des magasins, pour emporter les effets d’équipement qui s’y trouvaient entassés; mais le plus grand nombre, cherchant à manger , frappaient à chaque porte , et leurs coups redoublés avaient' l’effrayant appareil du prélude d’un pillage. Les habitaiis , tremblans dans leurs maisons, en redoutaient les horreurs, et entendaient de tous côtés le bruit du canon qui grondait sur leur tête.
Nous conçûmes alors cpi’il n’y avait plus de re*posk espérer,, et que nos faibles débris ne pou- •vant plus contenir les efforts de l’ennemi , il fallait profiter de l’obscurité de la nuit pour quitter une position si dangereyse ; ainsi il fut décidé que vers
les onze heures «du soir nous évacuerions la ville. Jj’heure fixée étaïJt arrivée, nous partîmes en silence, laissant les rues encombrées de soldats mourans, ivres on endormis. Les cours, les galeries, les escaliers des édifices en étaient remplis , et pas un ne voulait partir, ni seulement se lever pour obéir aux ordres du chef qui l’appelait. Enfin , aprèsêtre sortis de Wilna , avec une difficulté égale à celle avec laquelle on y était entré, le prince et l’étatmajor allèrent chez le roi de Naples , où tous les officiers demeurèrent entassés jusqu’à une heure du matin. Au milieu d’une nuit très-sombre (lo décembre), on s’achemina le long de la route de Kowno , mais la neige qui couvrait la campagne nous faisait dévier à chaque instant, et nous laissa long-temps dans l’incertitude de savoir si ou ne s’était pas égaré , car les Polonais , allant à New- Troki, traçaient un nouveau chemin qui pouvait induire en erreur. Deux heures après , nous arrivâmes au-dessous de la montagne de Vaka, inaccessible à cause de son escarpement et du verglas dont elle était couverte ; tout autour était le reste des équipages de Napoléon , les bagages laissés à W iliia , le trésor de l’armée , et les caissons contenant les funestes trophées apportés de Moskou : alors nous ne doutâmes plus d’avoif suivi la route de Kowno.
Ou était à gémir au pied de ce mont , sans pouvoir le gravir : pendsmt ce temps on entendait djs>-
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tinetement la fusillade qui s’engageait entre les kosaques et les tirailleurs du 29® de ligne , arrivé depuis peu k l’armée , et qui , dans une circonstance aussi critique, ne partagea point -l’abattement général. Par cet inquiet mécontentement que donne le malheur, chacun criait qu’il eût bien mieux valu passer par New-Troki, afin d’éviter cette fatale hauteur, où depuis plus d’une journée aucune voiture n’avait pu passer. Tous ceux qui s’y trouvaient arrêtés, pour la plupart malades ou blessés , étaient autant de victimes livrées k l’ennemi , et , dans leur douleur, ils nepouvaient se consoler d’échouer étant si près du port , surtout après s’être sauvés deKrasnoéet de la Bérézina! Cette douleur se changeait en désespoir, en songeant que les kosaques, ayant dépassé Wilna , poursuivaient notre arrière-garde et s’avançaient vers nous. Cependant la nécessité imposait la dure obligation de rester Ik jusqu’aujour, pour essayer s’il n’y aurait pas moyen de tourner la montagne que nos chevaux ne pouvaient gravir. Dans cette attente, on faisait du feu, et chacun , en soupirant , attendait avec impatience le retour de la lumière.
Ce fut envain ; on -eut beau chercher sur tous les points, la hauteur était si glissante et les chevaux si fatigués , qu’on désespéra de la franchir. On conçut alors l’idée de faire porter , par les militaires de l’escorte , l’argent appartenant au trésor impériak Comme il y en avait environ pour cinq
millions , dont une grande partie était en écus ^ il fallut recourir k tant de monde, que la plupart de ces soldats, profitant de la circonstance qui ne permettait pas de les surveiller, emportèrent pour leur compte ce qui leur avait été confié. Les étendards arrachés a l’ennemi, auxquels -nos âmes abattues ne pouvaient plus s’intéresser , furent forcément abandonnés aux pieds de la montagne, ainsi <}ae la fameuse croix de Saint-Iwan, qu’il eût été si glorieux d’ajouter k nos trophées, si , depuis, le» Hasses J que nous appelions barbares , ne nous avaient donné le noble exemple d’une modération qui accompagne rarement la victoire.
Beaucoup de ceux qui vinrent ensuite , prirent part k ce gaspillage , et c’était une scène vraiment digne d’observation , de voir des hommes mourant de faim , quoiqu’accablés de plus de richesses qu’ils n’en pouvaient porter. Aussi les voyait-on se les distribuer entre eux avec indiflerence , et chercher, de préférence k l’argent, les commestibles qufi se trouvaient dans les voitures. Partout ce n’était que malles enfoncées , porte-manteaux entr’ouverls , de riches fourrures , et de superbes babits de cour étalent endossés par des soldats hideux , qfii, chargés de butin , offraient soixante francs d’un louis ; il y en eût qui donnèrent dix écus pour un verre d’eau-de-vie. Enfin, un autre, en ma présence , pour quelques pièces d’or , offrait un baril rempli d’argent.
On ne pourrait se former une idée de la déroute que présentait alors notre armée : loin d’étre rani* tnée par la présence de quelques bataillons venus de Prusse ^ elle imprimait à ces troupes nouvelles la terreur dont elle était frappée ; celles-ci ne pouvant plus résister aux rigueurs de Flfiver, jetèrent aussi leurs armes, et vinrent augmenter la foule des traînards. Enfin tous nos soldats , transformésen brocanteurs, ne cherchaient qu’à vendre les effets trouvés sur la route , et ceux qui s’étaient partagé le trésor, ne songeaient' qu’à les acheter ^ pour pouvoireiii retirer quelque bénéfice. De tous côtés on n’entendait parler que de lingots ou de bijoux ; chaque soldat était chargé d’argent, mais aucun n’avait de fusil : devait-on.^ d’après cela / s-’étoniier de l’effroi qu’inspiraient les kosaques ! Eeuxrci firent . un. butin si eoiisidérable qu’ils donitaieut aux Juifs nos écuo de cinq francs pour un' rouble en papier qui ne valait que dix-huit sous , et les pièces d’or de vingt firaiics pour un rouble d’at^ent. Enfin, l'^betman Platow leur proposa de se cotiser afin d’envojer à Tscfaerkask (1), leur * * * ♦ ^ (i) Cette ville fut bâtie en 1670 , à quinze lieues d’Azof. Sa position est singulière. Elle est inondée une parie de l’année , 'a l’exception d’une hauteur sur laquelle est bâtie la cathédrale. Les maisons , au nombre de cinq mille , sont élevées sur-des pilotis , et c’est én batéan qu’oo circule dans l’intériear des rues; Lès babitaps commercent par mer arec les Grecs , et par tenv avec les Tartares-dc^la Knmée' et du Kouban.
capitale, assez de lingots pour couvrir en vermeil la cathédrale de cette ville. Leskosaques pleins de vénération envers Saint-Nicolas, à qui cette église est dédiée , non-seulement agréèrent cette proposition , mais voulurent encore qu’on élevât à ce saint une statue d’argent massif; et, sur-le-champ , ils firent partir pour Tscherkask une quantité innombrable de petites voitures chargées d’or et d’argent (i).
Après quinze heures d’une marche pénible , nous arrivâmes enfin à Ëvé , distant de Wilna d’environ dix lieues. A peine étions-nous rendus, que nous vîmes arriver le comte Méjan (2) , soutenu par son fils et par un valet de chambre du vice-roi. Ce père infortuné , dont je regrette de n’avoir pu faire connaître avec détail le dévouem^t généreux , avait été forcé , depuis la montagne de Wilna , de faire la route à pied, k travers des campagnes couvertes de neige ; mais cet homme , qui , sans être militaire , avait enduré patiemment les souffrances auxquelles cet état assujétit , portait un si grand attachement au prince , qu’il oublia les fatigues de cette pénible
( I ). Extrait des cotes macoscrites de M. Saint-Edme , prisonnier de guerre en Russie.
(2) Conseiller-d’état de J’ei-royaume d’Italie, secrétaire des coratnandemens du prince Eugène j il fit toute la campagne arec ses deux fils, et apprit , sur la Bérézina , la mort du plus jeune , tué à la dernière bataille de Polotsk.
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journée , du moment qu’il se retrouva auprès de sa personne. '
De pareilles misères étaient communes à bien d'autres. Les généraux Lahoussaye, Guillaume , Lefebvre (i) , etc. , forcés de céder à la violence de leurs maux , étaient restés k Wilna ; le prince d’Eckmühl , accablé par la lièvre , ne pouvait voyager qu’en traîneau. Les généraux Baraguay» d’Hilliers, Lariboissière, Eblé, Charpentier, etc... souffraient des douleurs les plus aiguës. L’ordonnateur Joubert, qui depuis long-temps était privé de domestiques , fut laissé mourant non loin de ce dernier bivac , et dans un état si misérable , que sa situation touchante arracha des larmes k tous ceux qui le virent. On était de même très-inquiet sur le sort de plusieurs officiers malades restés avec les traîneaux du vice-roi; mais le soir nous apprîmes que, grâce k l’intelligence et-k la prodigieuse activité de l’adjudant du palais Boutarel, ces traîneaux, pour éviter la montagne de Vaka, étaient passés par New-Troki , et que la longueur seule du chemin les avait obligés de s’arrêter en arrière d’Evé.
(il Décembre. ) En partant de ce village , ceux qui s’étaient sauvés de Wilna nous racontèrent que les Russes y étaient entrés vers la pointe do jour. Une foule de généraux , colonels , officiers , et plus de douze miUe soldats , demeurés par excès d’ac-
• (i) Fils da iDaréchal, duc de Danitig.
cablement , tombèrent en leur pouvoir. On ajouta que les officiers avaient été bien traités, mais que tout ce qui était soldat ou domestique , devait repartir sur-le-champ pourMoskou , où l’on voulait, disait-on, les employer à reconstruire la ville. Ces malheureux, étendus dans les rues, ou sur les places publiques , sans feu, sans nourriture , et pour l'a plupart malades ou blessés, offrirent un spectacle si affiig'eant , que les ennemis cherchèrent h adoucir leur funeste sort. Les moins à plaindre , furent ceux qui , dépouillés par les kosaques, périrent de froid peu de temps après notre départ. Triste effet de la faiblesse humaine! les mêmes hommes qui s’étaient traînés depuis Moskou jusqu’à Wilna , manquèrent découragé lorsqu’il ne fallait faire que quelques lieues de plus pour assurer leur existence. Nous apprîmes aussi que les Juifs avaient fait main basse sur quajitité de nos soldats , parliculièi^emeiitsur ceux de la garde impériale , voulant ainsi se venger des mauvais traitemens'qu’ils en avaient reçus: l’empereur Alexandre, par cet esprit de justice qui le caractérise , fit pendre plusieurs de cesdsraélites, pour apprendre au' peuple qu’il ne doit jamais mêler ses passions aux querelles des souverains.
L’extrémité de notre longue colonne semant sur ' toute la route les cadavres etles moribonds , continuait à être poursuivie par une nuée de kosaques, qui dépouillaient les traînards , et ensuite les don-*
liaient à garder k des paysans , qui les conduisaient sur les derrières , après leur avoir fait soulTrir mille ignominies. Sur la fin, ces Tartares, se lassant de faire des prisonniers , accordèrent la liberté k tous les militaires de la confédération du Rhin , sebornantk n’emmener que les officiers de marque. Mais lorsqu’ils saisissaient un Français , si misérable qu’il fût, ils le dépouillaient , en lui faisant les plaisanteries les plus amères. S’il marchait avec eux, le soir, ils lui ordonnaient d’aller chercher de l’eau ou du bols ; ensuite ils le repoussaient avec brutalité du feu qu’il avait lui-même allumé : fatale condition des soldats qui , forcés k faire la guerre, toujours en ignorent le motif, et n’en connaissent que les maux..
Avant d’arriver k Zismori , nous entendîmes sur nos derrières tirer du canon , k une distance fort rapprochée ; ce qui donnait k penser que notre faible arrière-garde était poursuivie sans relâche. • Malgré cela , l’accablement étaitsi grand que quantité d’entre nous , préférant le repos k leur sûreté , s’arrêtèrent k Zismori : mais le vice-roi poussa jusqu’au village de Roumchichki.
(la Décembre. ) Exténués par une marche des plus longues et des plus fatigantes, mourant delassitude , nous arrivâmes enfin k Kowno, où tous les débris de chaque corps se trouvaient réunis. Selon l’usage , ils catnpaient dans les rues ; et comme on savait que notre situation déplorable ne nous
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LIVUE X.
permettait plus de coaservcr aucune po»tion , ou livra au pillage les magasiitsqui étaient ampleilient fournis. Sar-le-charap, les effets d’habillement , la forine et le rum regorg*èrent de toutes parts ; les principaux quartiers étaient remplis de tonneaux tnfoncés , et la liqueur répandue formait une espèce de marre au milieu de la place publique. Les soldats , depuis long-temps privés de cette boisson , s’y livrèrent avec excès , et en firent un si grand abus que plus de douze cents d’entre eox s’enivrèrent et s’endormirent dans les maisons sur la neige ; mais , saisis par le froid , ils passèrent s«d)itement du sommeil à la mort.
Le soir on nous fit dire qu’on prendrait la route de Tilsit ; comme beaucoup parmi* nous étaient dans l’usage , pour éviter la confusion, d’aller toujours coucher à une ou deux lieues en avant du quartier-général , il s’ensuivit qu'un gratrd nombre s’acheminèrent vers cette ville. Au milieu delà nuit le chef d’état-major vint trouver tout le quatrième corps , rer^rmé dans une ühambre , et nous annonça que l’ordre avait été révoqué , qu’il n’était plus question d'aller à Tilsit , mais bien à Gunbianen : ce furent ces ordres et contre ordre qui achevèrent de compléter notre ruine; aussi , depuis lors notre corps n’exista plus que dans la maison du prince , et dans huit à dix officiers d’état-major.
( i5 Décerobre. ) Le lendemain , pour sortir de K.m\’no , on retrouva le même tumulte qui r^nfait
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h la porte de VVilna, lafoulese pre$sntsMr le pont) tandis que le Niémen, fortement gelé, aurait pai supporter le poids de fartillerie , si nous en avions eu. Dans Kowno et dans tous les environs , nous vîmes quantité de malheureux étendus sur la neige, qui avaient succombé lorsque nous tou‘ chions au terme ^e notre fatale expédition. Ce qiii nous affecta particulièrement, fut de voir parmi les morts le colonel Vidimmn; il était du petit nombre des gardes d’honneur d’Italie qui avait supporté jusque-là nos fatigues; ne pouvant aller plus loin , il tomba sortant de Kowno pour aller au pont , et il expira sans avoir eu la satisfaction de mourir hors de la Russie- Les calamités répandues sur J’armée n’avaient point épargné la garde impériale, et l’on .voyait chaque jour plusieurs de ses soldats périr , comme les outres, de faim ou de froid. Parmi ces victimes , j’en vis une vraiment digne d’admiration ; c’était uu vieux grenadier : étendu sur le pont de Kowno la fôuk en passant devant lui respectait son habit , «a décoration, et ^surtout ses trois chevrons. Ce brave , d’un oeil sec, semblait attendre la mort , et dédaignait de recourir , comme tant d’autres , à des su|!^}ications inutiles , lorsque, par hasard , se présentèrent quelques-uns de ses camarades ; alors il fit un dernier effort pour se relever; ftc pouvant y parvenir , et se sentant mourir , il recueillit toutes ses forces ^ et dit à uai de ses compagnons,
qui s’approchait pour le secourir : (( Tes soins sont » inutiles, mon ami, la seule grâce que je te de- )) mande, c’est d’empêcher aux ennemis de pro- )) faner les marques honorables que j’acquis en » combattant contreeux. Porte à mon capitaine cette )) décoration qui me fut donnée sur le champ de ba- )) taille d’ Austerlitz ; donne-lui également mon sa- » bre, dont je me servais le jour de Friedland(i).» Alors son canrtrade lui obéit ; et prenant le sabre et la croix , il rejoignit la vieille garde, qui
n’avait plus environ que trois cents hommes, mais marchant encore en pelotons serrés, et conservant jusqu’à la mort leur attitude mâle et fière. Ce soldat, en rentrant dans les rangs , montrait avec respect l’arme et la décoration du grenadier qui venait de mourir.
Pour nous , en suivant ces braves , nous admirions tant de vertus au milieu de tant (le disgrâces ^ et gémissions sur le sort déplorable de ces fils aînés de l’armée , qui , pleins d’amour pour la patrie , la rendirent illustre au mépris de leur vie : semblables aux héros du Tibre , il^renouvelèrent en vingt années tout ce que Rome ne fit que dans huit siècles !
Enfin , le i5 décembre au matin , des quaire
( I ) Ce trait d’héroïsme est commun à plusieurs soldats de la garde royale d’Italie. Le général Théodore Lecchi , qui la commandait dans la campagne de Russie , conserve des décorations de la Cowvnne de Fei , qui loi sont parvenues de cette manière.
cent mille guerriers qui , en ouvrant la campagne , franchirent le Niémen auprès de Kowno, à peine vijigt mille hommes le repassèrent, parmi lesquels les deux tiers au moins n’avaient point vu le Kremlin. Parvenus sur l’autre rive du fleuve , semblables à des ombres revenues de l’enfer , nous regardâmes , pleins' d’eftVoi , en arrière de nous , et vîmes avec horreur ces contrées sauvages où l’oii avait tant souffert ! Personne alors ne pouvait croire que , jadis , chacun les regardait avec envie, et se serait cru déshonoré en y arrivant des derniers. '
En sortant du pont , nous prîmes à gauche pour aller k Gumbinnen j plusieurs s’obstinant, d’après v l’ordre de la veille , a croire qu’il fallait marcher sur Tilsit , prirent à droite , et pour la plupcirt tombèrent entre les mains des kosaques : ceux qui suivirent la bonne route , n’eurent pas plutôt fait quelques pas , qu’il leur fallut gfavir une haute montagne prodigieusement escarpée, et qui aurait été fatale k nos équipages , si , depuis long-temps , nous n’en avions été débarrassés. Plusieurs fourgons et voitures mis en dépôt à Kowno , et surtout un superbe parc d’artillerie nouvellement arrivé de Koenigsberg , furent laissés au pied de la hauteur.
A peine fûmes-nous entrés dans le duché de Warsorie , que* tous nos débris se dispersèrent par dilTérens chemins, et marchèrent comme de. simples voyageurs , dans lesmêmes*pays qui , peu de mois auparavant , étaient couverts de nOs ponï*.
breusM atrtiêes. Le duc d’ElcI^ngen , qui , jusqu’au Niémen , fit l’arrière-garde , perdit le peu, de trou|x*s qui lui restaient encore. Ce grand capitaine f après avoir passé ce fleuve à la tête de quarante-trois mille hommes , se vit contraint de le repasser seul avec ses aides-de-camp , et de faire avec eux le coup de fusil contre les kosaques. Le soir , le roi de Naples et le prince Eugène s’arrêtèrent è Skrauda } la mêmematinée(i4décembrê), où nous sortîmes de ce village , l’ennemi entra dans Kowno , dépassa le Niémen , qui , sur tous les points , était gelé , et se répandit dans les immenses plaines delà Pologne, où sa cavalerie massacra ou fit prisonniers quantité, de st^dats isolés qui se croyaient en sûreté , dans la persuasion que les Russes ne dépasseraient point le Niémen.
De Skrauda , beaucoup prirent la direction de Thorn ; mais le vice-roi continua toujours è suivre celle de Gumbinnen , et il arriva dans cette petite ville après avoir campé à*Pilwisky , Virballen et Darkhemen (i5, i 6 et 17 décembre.) De
lè il envoya k Kœnigsberg son aide-de-camp , le général Gifflenga , pour diriger sur Marienwerder tous ceux du quatrième corps qui avaient suivi le chemin de Tilsit.
Kœnigsberg étant la première grande vHle voisine de la route que nous suivions , ne tarda pas à être encombrée par ceux qui , échappés de la Russie * espéraient &e rétablir des maux qu’ils
«Taient soufferts. Les cafés , les restaurateurs , les hôtels garnis , ne pouvaient k aucun prix satisfaire k l’étendue de nos besoins ; dans les boutiques , il fallait fendre la foule pour 'pénétrer. Le froid était terrible ; mais la sensation délicieuse qu’on ^rou- Tait k pouvoir s’en défendre , et surtout le plaisir de trouver ce que l’on désirait, était d’autant mieux goûté ^ que six mois de privations continues semblaient nous avoir fait perdre l’usage de toutes - . les commodités qui font les douceurs de la vie.
Le roi de Naples vint,k Kœnigsberg , où il fut froidement reçu par les principales autorités de la ville. Les chefs de chaque corps allèrent se canton^ ner le long de la Yistule , et désignèrent les villes de Plock , de Tborn , de Marienburg , de Marien« werder et d’Elbing , pour leurs quartiers-géné-' raux. Pendant ce temps ^ le vice-roi ayant quitté âumbinnen , passa par Insterburg et Wehlau (18 et 19 décembre) , pour visiter religieusement les champs de bataille de Friedland , d’Eylau et d’Heilsberg , trouvant ainsi , dans tuie eirconstauce malheureuse , des sujets de méditation et d’utilité» Dans toutes ces contrées , le scmvenir de notre va* leur avait imprimé aux babitans une telle admiration , qu’en traversant la Prusse nos ennemis même respectèrent noa malhcore el;^ coocentrant leur haine, n’osèrent jamas insulter aux vénérables dér bris d’un aussi grand naufrage»
£ofiu ^ le 37 dérembre , le prince Eugène ar-
riva h Marienvrerder , où il s’occupa à réunir tout ce qui appartenait au quatrième corps. Après bien des recherches , on parvint tt ramasser environ douze cents éclopés /restes infortunés de cinquantedeux mille combattans , tous venus de l’Italie pour être , en Russie , les victimes , non des armes de l’ennemi , mais bien de la fatale imprudence d’un chef qui , peu satisfait d’avoir subjugué la plus S belle moitié de l’Europe , voulut encore lutter contre les élémens pour n’envahir que des déserts. Ensuite, le vice-roi dirigea vers la France et l’Italie les officiers et soldats k qui leurs infirmités ne permettaient pas d’entreprendre une campagne nouvelle. Il récompensa aussi les militaires qui avaient bien Servi , et punit , par le plus sensible des affronts , le petit nombre de ceux qui s’étaient déshonorés par une conduite lâche et pusillanime.
Telles furent les affreuses calamités qui dissipèrent une puissante armée , pour avoir témérairement entrepris la plus orgueilleuse et la plus inutile de toutes les expéditions. En ouvrant les annales de l’antiquité , on trouvera que depuis Cambyse jusqu’à nous, jamais réunion d’hommes si formidable , n’éprouva de plus efirayans revers. Ainsi s’acomplirent les fastueuses prophéties que Napoléon > avait prononcées lors de l’ouverture de la campagne , avec cette différence , que ce ne fut point la Russie , mais bien lui qui , entrainé par la fatalité , fut frappé du coup inévitable que
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la Providence réserve tôt ou tard à l’orgueil sans frein et à l’ambition sans terme ; leçon terrible dans son principe et dans ses résultats , mais qui , néanmoins, aura profité aux vaincus -aussi bien qu’aux vainqueurs , et qui aura servi en quelque chose au bonheur de tous , si elle jette en Europe les fondemens d’une politique plus saine et plus juste , surtout s’il reste bien prouvé aux peuples et aux rois , que la modération et l’équité sont encore les meilleurs conseillers de la Victoire ; c|u’il n’y a pas de système d’oppression si bien combiné , qui n’ait contre lui des chances de retour , et que l’on ne peut créer qu’un équilibre imaginaire , lorsque les guerres ne sont que des représailles , et les traités des capitulations !