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du soir , nos batteries et nos fantassins ne cessèrent de faire feu , et à une distance très -rapprochée de l’ennemi, qui, par de nombreux tirailleurs ,*faisait protéger sa retraite. Enhii la nuit et la lassitude mi> xent fin à ce combat acharné , et ce fut seulement vers les dix heures du soir que le vice-roi et l’étatmajor purent prendre du repos , nécessaire £q>rès tant de fatigues. !Nous campâmes au-dessous de Malo-Jaroslavetz , entre la ville et la rivière de Louja. Quant aux troupes , elles bivaquèrent dans toute l’étendue des positions qu’elles avaient si glorieusement enlevées.
Le lendemain nous reconnûmes que l’obstination des Russes à nous disputer Malo* Jaroslavetz , provenai t de l’i n len tion où ils étaient de couvrir Kaluga , et de s’opposer â ce que nous fissions notre retraite parleurs provinces méridionales. C’est alors qu’on dut regretter de s’étre arrêté â Fominskoé; sans la perte d’une journée, l’ennemi aurait été tourné dans son camp retranché , et ne serait point arrivé à temps pour défendre les différentes positions qui sont entre Malo-Jaroslavetz et Kaluga. Car ceux qui étaient dans -les secrets de Napoléon assurent encore aujourd’hui qu’en i opérant son mouvement sur Smolenks , il voulait auparavant détruire les manufacture^ d’armes de Tula , et ensuite revenir par la route de Kaluga , Serpeisket Elnia , qui n’avait point été ravagée.
Vers les quatre heüres du matin , nous parcou-
rûmes avec le vice-roi le plsTteau sur lequel on avait combattu , et vîmes la plaine couverte de kosaques, dont l’artillerie légère faisait feu sur nos troupes } nous reconnûmes aussi sur la gauche trois grandes redoutes. La veille, on les avait armées de quinze à vingt pièces de canon ; l’une d’elles défendait le flanc droit de Kutusoff, en supposant qu’on eût voulu , de ce côté, tourner sa position. Wers les dix heures, le feu se ralentit , et à midi il cessa tout à fait.
L’intérieur de Malo-Jaroslavetz nous présenta le spectacle le plus horrible ; en y entrant, nous vîmes avec douleur la place où avait péri le général Delzons; chacun regretta qu’une mort prématurée eût mis lin à sa glorieuse carrière. On donna également des louanges k l’héroïsme de son frère, qui reçut une blessure mortelle en voulant l’arracher des mains de l’ennemi. Un peu plus loin , on nous montra l’endroit où le général Fontanes avait été blessé; et au-dessous du plateau , nous vîmes les grenadiers du 35® régiment de ligne qui rendaient les honneurs funèbres à leur brave colonel.
La ville où l’on avait combattu n’existait plus ; on ne distinguait l’alignement des rues que parles nombreux cadavres dont elles étaient jonchées ; de tous côtés l’on ne voyait que des membres épars , et des tètes humaines écrasées par les pièces d’artillerie qu’on avait fait manœuvrer. Les maisons ne formaient qu’un monceau de ruines, et sous
la
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leurs cendres brulaiftes paraissaient des squelettes à demi consumés. Il y eut aussi des malades et des blessés qui , en quittant le combat , furent se réfugier dans ces mêmes maisons ; le petit nombre de ceux qui échappèrent aux flammes se montraient devant nous, ayant la flgure noircie , les habits et. les cheveux brûlés : d’une voix mourante, ils poussaient les cris les plus douloureux; en les voyant, l’homme le plus féroce était attendri, et détour nant les yeux , ne pouvait s’empêcher de répandre des larmes. A ce tableau chacun frémissait des maux auxquels le despotisme nous expose , et se croyait ramené à ces temps de barbarie , où l’on ne pouvait apaiser les dieux qu’en offrant des victimes humaines sur des autels ensanglantés.
. Vers l’après-midi , Napoléon étant arrivé avec une suite nombreuse, parcourut froidement le champ de bataille ; il entendit sans s’émouvoir les cris douloureux des malheureux blessés qui demandaient k être secourus. Cet homme , accou** tumé depuis vingt ans aux maux de la guerre , dont il était si follement épris, ne put , en entrant dans la ville, s’empêcher d’être étonné de l’acharnement avec lequel on avait combattu. Quoiqu’il eût beaucoup de répugnance k louer ceux dont la réputation pouvait lui faire ombrage , néanmoins, dans cette occasion , il fut forcé de rendre justice k ceux qui l’avaient méritée (i). • Car, après avoir
(i) 27“ Bulletin.
MAtO-JAROStAVETZ. 275
^onné des éloges k la valeur du (|uatrième corps , H dit au vice-roi : Vhonneur de cette belleJour-‘ née vous appartient tout entier (i).
Pendant qu’on était aux prises avec l’ennemi ^ pour lui disputer la position de Malo-Jaroslavetz, plusde six mille kosaques fondirentsur le quartier* général de l’Empereur, établi k Ghorodnia, eteit* levèrent six pièces parquées non loin de ce village* Aussitôt le duc d’istrie se porta au galop avec toute la cavalerie de la garde, soutenu par la qua-> trième division (2) et par le corps du général La* toui>!Maubourg ; il parvint k reprendre l’artillerie qui avait été surprise. Le général Rapp , et le ma* jor Letort, des dragons de la garde , se firent remarquer dans cete action. Le premier eut un cheval tué sous lui ) par son intrépidité , il prouva de nouveau que son courage le rendait aussi brillant le jour d’un conjbat , qu’illustre le jour d’une bataille. Les kosaques, sabrés et dispersés, effectué* veut leur retraite, et se jetèrent de .l’autre côté de la Protva ; mais en fuyant , un de leurs nombreux
(t) Au mms d’arril i8i4 > ^ iVIantoue, j’ai ealendu dire k
nr Robert Wilson , commissaire anglais auprès de Kulusoff, et témoin oculaire do combat de Malo-Jaroslavetz , que le pince Eugène , avec vingt mille hommes , avait ce jour-lk soutenu le choc de neuf divisions russes , fortes de dii mille hommes chacunes.
( 2 ) Elle était alors commandée par le général Frédéric, iS» rem* |dacement du comte Dessaix , qui , oe pouvant , à eaux de ses blessures 4 CMtkiucr la campagne , fut nommé gouyerneur de Berlin^
détachenfiensvint également attaquer les eqtiipages du qi*atrième corps \ il s’en serait peut-etre emparé , si la cavalerie de la garde italienne ne l’eût reçu de la même manière que la garde impériale. Dans cette circonstance , on loua le sang-froid de Fordonnateur en chefJoubert, qui, seul contre plusieurs kosaques , sedéfendit braveraeüt jusqu’à ce qu’on fut venu à son secours.
Depuis l’ouverture de la campagne, le fib de FhetmanPlatow, monté sur un superbe cheval blanc de l’Ukraine , était le fidèle compagnon d’armes de son père, et marchant toujours à la tête des kosaques, s’élait fait remarquer de nos avant-gardes , par une valeur à toute épreuve. Ce jeune homme était l’idole de son pere , et 1 espoir de la nation guerrière qui devait un jour lui obéir. Dans un choc violent de cavalerie, qui eut lieu auprès de Vereïa, fentre le prince Poniatowski et l’helmanPlatow, les Polonais et les Russes, animés par une baine violente , se battirent avec acharnement* Excités par l’ardeur du combat, Us s’arrachaient mutuellement la vie , et de toutes parts tombaient des braves , échappés à de grandes batailles.
Platow, qui voyait succomber sous les coups des Polonais ses meilleurs soldats , oubliait le péril , et 4’un oeil inquiet cherchait son fils ; mais ce pere infortuné touchait au moment terrible où il devait éprouver que la vie est souvent une grande dis-
MALO-JAROSLAVETZ. 277
grâce. L’objet de sa plus chère afielltion , revenu du fort de la mêlée, se préparait à porter de nouveaux coups , lorsqu’il reçut une blessuré mortelle d’un hulan polonais. Au même instant le père, qui Volait k son secours , paraît , et se précipite sur lui. En le voyant , le fils'veutlui parler et lui exprimer le dernier témoignage de sa tendresse ; mais en ouvrant la bouche , il rendit le dernier soupir.
Le lendemain, k 1 î^^ pointe du.jour, les chefs des kosaques, en exprimant leur douleur, demandèrent en suppliant, qu’on leur permît de rendre au fils de leur hetman les honneurs de la sépulture. Chacun d*éux , en voyant cet intéressant jeune homme étendu sur une peau d’ours , baisait respectueusement la main d’un guerrier qui , sans une mort prématurée, eût peut-être égalé par son courage 'et ses vertus les plus grands capitaines. Après avoir, selon leur rit, fait des prières ferventes pour le repos de son âme , ils l’enlevèrent aux regards de son père, pour le porter solennellement sur un tertre couvert de cyprès , et où l’on devait l’enterrer. Tout autour, les kosaques , ran- * gés en bataille, observaient un silence religieux , et baissaient leur tête, sur laquelle se peignait la tristesse. Au moment où la terre allait pour toujours les séparer du fils de leur prince, ils firent k-la-fois un feu de mousqueterie. Ensuite, tenant en main leurs chevaux , ils défilèrent tous auprès du tom-
|>eau, en reversant contre terre la pointe de leurs lances (i).
(i) Ccl éfntode pareil romanesqae, es ce qu’il peint det mœurs diflerenles dei nôtres. Les journaux allemands , d’uii il est tirô , l’ont, racontô d’une manière très-poètiqne. Cens de France ont également rapporté , sur l'hetman Flatow , des choses si extiaordinaires , qu’elles autoriseront les historiens h faire de ce gnerrior un personnage éminemment dramatique.
DOROGHOBOUÏ.
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L E combat de Malo-Jaroslavetz nous démontra deux tristes vérités : la première, que les Russes , loin d’être affaiblis , avaient été renforcés par de nombreuses anilices, et que tous se battaient avec un acbarnementqui nous faisait désespérer d’obtenir de nouveaux succès. Encore une autre victoire comme celle-ci, disaient les soldats, et Napoléon n’aura plus d’armée. La deuxième vérité nous prouvait qu’il fallait renoncer à notre expédition sur Kaluga et Tula, et qu’ainsi nous n’avions plus l’espoir de faire une retraite paisible , puisque l’ennemi ,. à la suite de cette affaire ,' nous ayant débordé, empêchait nos colonnes deseretirer , nonseulement parla route de Serpeisk et d’Elnia, mais encore d’aller à Viazma parMédouïn et loukbnov; nous réduisant ainsi à la fâcheuse nécessité de retourner vers Mojaïsk. *
Après ce mémorable combat , tous ceux qui ne jugeaient que sur les apparences et les bruits populaires, crurent qu’on se porterait sur Kaluga et Tula; cependant, on s’étonnait de voir une forte avant-garde ennemie , au lieu de prendre cette même direction , déborder notre droite eu Riant
iSo
sur Medouïn ; alors ceux qui avaient l’expérience des manœuvres , comprirent que les Russes avaient pénétré les desseins de Napoléon , et que , pour les prévenir, il nous fallait faire une marche précipitée sur Viazma , afin d’y arriver avant eux. Dès-lors il ne fut plus question de Kaluga et de l’Ukraine , mais bien de revenir précipitamment par la grande route de Smolensk, c’est-k-dirç par le désert que nous nous étions créé. Aussitôt que notre retraite fut décidée , le quatrième corps effectua son mouvement rétrograde , laissant à- Malo-Jaroslavetz tout le premier corps et la division de cavalerie du général Chastel : ces troupes devaient former l’arrière-garde, en 'marchant loin de nous à la distance d’une journée;
Sur notre route nous vîmes k quoi se réduisait la triste et mémorable victoire de Malo-Jaroslavetz: de toutes parts on ne voyait que des caissons abandonnés faute de chevaux pour les traîner, l^y avait aussi les débris de plusieurs voitures et fourgons , brûlés pour la même cause. De pareilles pertes , dès le commencement de notre retraite, nous faisaient entrevoir l’avenir sous les couleurs les plus sombres. Aussi ceux qui emportaient avec eux le butin de MOskou, tremblèrent pour leurs richesses. Mais chacun était inquiet en voyant l’état déplorable où se trouvaient déjk les. restes de notre cavalerie , surtout en entendant l’explosion de nos caissons que chaque corps faisait sauter, et
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qui retentissait au loin comme des coups de tonnerre.
Il commençait à faire nuit lorsque nous arrivâmes k Ouvarovskoé (26 octobre); surpris de voir les villages en flammes , on voulut en connaître la cause, et l’on apprit que l’ordre avait été donné de brûler tout ce qui se trouverait sur notre chemin. • 11 y avait dans le village où nous étions un château qui, quoique en bois, était d’une grandeur et d’une magnificence égales à celles des plus beaux palais d’Italie.La richesse de l’ameublement répondait k la beauté de l’arcbitecture; on y voyait des tableaux estimés, des candélabres d’un grand prix, et quantité de lustres en cristal de roche , qui faisaient de ces appartemens , lorsqu’ils étaient éclairés , un véritable séjour enchanté. Tant de richesses ne furent point épargnées , et le lendemain on nous raconta que nos soldats, ayant trouvé trop lent de mettre le feu k ce château , avaient imaginé de le faire sauter ^ en plaçant au rez-de-chaussée des caissons remplis de poudre.
Les villages qui, quelques jours auparavant, nous avaient abrités, brûlaient lorsque nous les revîmes. Sous leurs cendres encore chaudes , que le vent poussait vers nous , étaient les cadavres de plusieurs soldats ou paysans ; on y voyait aussi des enfans égorgés , et des jeunes filles massacrées k l’endroit même où elles avaient été violées. Nous laissâmes k notre droite la ville de Borovsk, qui
était également la proie des flammes, ponr re^ monter la Protva, et chercher un gué favorable k notre 'artillerie; on en avait trouvé un au-'dessus de cette ville qui , quoique très-mauvais, devait être frayé par tout notre corps ; mais plusieurs caissons, restés dans la rivière, encombrèrent tellement le passage , qu'il fallut'en chercher un nouveau. Ayant été reconnaître le pont de Borovsk , je trouvai qu’il existait encore , et qu’il offrait k l’armée de grandes facilités pour les bagages. Aussitôt le prince fit rétrograder la treizième division qui marchait en tête , et qui , par le moyen de ce pont, ouvrit h notre corps une route meilleure et beaucoup plus courte. Le seul danger k craindre était de faire passer des caissons chargés de munitions au milieu d’une ville dont toutes les maisons étaient en feu.
Nos équipages filèrent k travers ce vaste incendie sans éprouver aucun accident; le soir, après avoir franchi plusieurs défilés très-pénibles , nous arrivâmes au mauvais village d’Alféréva ( 27 octobre ) , où les généraux de division eurent peine k trouver une grange. Celle même du vice-roi était si affreuse, qu’on plaignait le sort des pauvre» paysans destinés k l’habiter. Pour comble de maux, le manque d’alimens redoublait nos souffrances , les provisionè de Moskou étaient sur le point de finir , et chacun , avare de ce qu’il avait , commençait k se retirer dans la solitude pour manger le mor-
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ceau de pain quesonindustrielui avait procuré.Nüis chevauxégalement soufl'raieiitbeaucoup; de la mauvaisepaille, arrachéedela toiture des maisons, était leur unique nourriture. Aussi- la mortalité de ces animaux succombant à la fatigue, obligeait l’artillejHe de renoncer à ses équipages , et chaque jour redoublait d’une manière eflVayante la détonnation des caissons que l’on faisait sauter^
Le jour suivant nous repassâmes la Protva audessous’de Vereïa. Celte ville brûlait au moment
de notre passage, et les flammes dévorantes, s’élevant en tourbillons, dans un instant la réduisirent en cendres : cité d’autant plus malbeureuse qu’étant hors de la grande route, elle put se flatter un instant d’avoir échappé aux maux qui l’entouraient; car , à l’exception du combat livré entre les Russes et les Polonais, elle avaitfaiblemeiil ressenti les hon-eurs de la guerre : ses champs et ses jardins bien cultivés étaientcouverts de légumes de toute espèce qui , dans un instant, furent enlevés par nos soldats affamés. . ,
Le troisième corps ayant quitté Mojaîsk coiitiuua sa route et marcha en tête. La jeûne garde , laissée à Moskou , nous rejoignit par le chemin de Fominskoé. Ce dernier corps (emmenait avec lui le trésor , l’intendance , et quantité de bagages. C’est à Vereïa qu’on présenta à l’Empereur le général Winzingerode et son aide-de-camp , faits
prisonniers dans Moskou par le duc de Trévise,
IIVRE Vit.
Napoléon le reçut fort mal ,«t le traita d’une manière très-dure , lui disant qu’étant né Wurtembergeois , il le ferait juger par une commission militaire, comme sujet rebelle de la confédération du Rhin. Heureusement pour ce généfal , il fut •repris-aux environs de Minsk , par le colonel Czerxiichew , qui , comme nous le verrons par la suite, avec un nombreux détachement de kosaques , allait k Tschachniki , annoncer au comte Wittgenstein le mouvement que faisait l’amiral Tsohiehagow pour se réunir k lui , afin de nous couper la retraite sur les bords de la Bérézina.
On alla coucher dans un mauvais village^ dont ou ne pût jamais savoir le nom ; mais nous soupçonnâmes que c’était Mitïaéva , en apprenant que Ghorodok-Borisov n’était qu’k une lieue de Ik. Ce gîte était encore plus mauvais que celui où nous avions couché la veille : la plupart des officiers furent au bivac , situation pénible , car les nuits commençaient k être froides , et le manque de bols les rendait insupfmrtables. Pour s’en procurer, on démolissait jusque aux granges où les généraux étaient établis , aussi plusieurs d’entre eux , après s’étre endormi^ dans de bonnes cabanes , eu se réveillant se trouvèrent k la belle étoile/
Napoléon , qui nous précédait d’une journée , avait déjk passé Mojaïsk , faisant brûler et détruire tout ce qui se trouvait sur son passage. Les soldats de sa suite étaient tellement portés k cette dé vasta-
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tion , qu'ils incendiaient aussi les lieux où l'on devait s'arrêter ; cela nous exposait à de grandes souffrances ; mais notre corps , à son tour , brûlant le peu de maisons qu'on avait laissées , enlevait à celui du prince d’Eckmühl , qui faisait l’arrière- • garde , la faculté de trouver un asile , pour se ' mettre à l'abri de l’inclémence, de l’air. Outre cette souffrance, ce même corps ..avait encore à lutter contre un ennemi acharné qui , en apprenait notre retraite , accourait de tous côtés pour satisfaire sa vengeance. Le canon qu’on entendait chaque jour , et à des distances très-rapprochées , nous annonçait assez qu’il fallait déployer , pour le contenir , de grands et pénibles efforts.
Enfin , après avoir traversé Ghorodok-Borlsov (29 octobre) , au milieu d’un Vaste embrasement, nous entrâmes une heure après dans une plaine qui nous parut avoir été saccagée depuis quelque temps. On rencontrait de distance en distance des cadavres d’hommes et de chevaux. Mais , k la vue de plusieurs retranchemens k moitié détruits , et .surtout k l’aspect d’une ville ruinée , je reconnus les environs de Mojaïsk , où nous a.vions autrefois passé en vainqueurs. Les Westphaliens et les Polonais campaient sur ses décombres ; comme ils allaient les abandonner , ils brûlaient les maisons échappées au premier incendie : il en restait si peu , qu’on yoyait k peine la lueur des flammes. La seule chose qui pût nous frapper , était de voir
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toutes ces ruines d’où sortait une épaisse fumée , et dont la couleur noirâtre contrastait avec la blan* cheur du clocher nouvellement construit. Ce seul bâtiment subsistait en entier , et l’horloge sonnait encore les heures lorsque la ville n’existait plus !
L’armée ne passa point par Mojai'sk ; mais en appuyant â gauche , nous arrivâmes sur l’empla^ cernent de Krasnoé , où nous avions campé le lendemain de la bataille de la Moskwa : je dis emplacement , car le village avait disparu , on «’a* Tait réservé que lé château pour Napoléon. Nous bivaquâmes autour de ce château , et je me rappellerai toute ma vie que , transi de froid , on se couchait avec plaisir sur les cendres chaudes des maisons qui avaient été brûlées la veille.
(So Octobre). Plus nous approchions et plus la terre était en deuil ; toutes les campagnes foulées par des milliers de chevaux , semblaient n’avoir jamais été cultivées. Les forêts , éclaircies par le long séjour des troupes , se ressentaient aussi de ' cette affreuse dévastation ; mais rien n’était horrible à voir comme la multitude des morts qui , depuiscinquante-deux jours , privés de sépulture , conservaient k peine uneforme humaine. Auprès deBorodino , ma consternation fut k son comble , surtout en retrouvant k la même place les vingt-mille hommes qui s’étaient égorgés , et dont la gelée avait arrêté l’entière dissolution j la plaine en était couverte : de toutes parts ce n’était que carcasse#
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de chevaux ou cadavres à derni-ênterrés : là étaient des habits teints de sang , et des ossemens rongés par les chiens elles oiseaux de proie; ici des débris d'armes , de tambours , de casques et de cuirasses; on y trouvait également des lambeaux d’étendards, mais , aux emblèmes dont ils étaient couverts , on pouvait juger combien l’aigle moskowite avait souffert dans cette sanglante journée.
Nos soldats , en parcourau,t le théâtre de leurs exploits , montraient avec orgueil les lieux où leurs régimens s’étalent battus , et presque tous rappelaient à chaque pas diiférens traits de valeur propres à flatter notre esprit national. D’un côté, ils faisaient remarquer les restes de la cabane où Kutusoff avait campé ; plusloin , sur la gauche , la fameuse redoute; elle dominait toute la plaine , et, semblable k une pyramide , s’élevait au milieu d’un désert. En songeant k ce qu’elle avait été et k ce qu’elle était alors , je crus voir le Vésuve en repos. Mais ayant aperçu au sommet un militaire , dans le lointain , sa figure immobile me fit l’effet d’une statue. «Ah ! si jamais on veut en élever une » au démon de la guerre , m’écriai-je , c’est sur ce )) piédestal qu’il faut la lui dresser. ))
Pendant qu’on traversait ce champ de bataille , nous entendîmes de loin un malheureux qui appe* lait k son secours. Touchés par ses cris plajndfs , plusieurs s’approchèrent , et , à leur grand étonuemeiit , virent étendu par terre un soldat français
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ayant les deux janibes fracturées. (( J’ai été blessé ^ )) dit-il , le jour de la grande bataille , et me trou- » vaut dans un endroit écarté , personne n’a pu )) venir à mou secours. Durant près de deux mois , )) ajouta cet infortuné , me traînant aux bords » d’un ruisseau , j’ai vécu d’herbages , de racines y » et de quelques morceaux de pain trouvés sur des )} cadavres. La nuit , je me couchais dans le ventre )) des chevaux morts ^ et les chairs de ces animaux » ont pansé ma blessnre aussi bien que les meil- » leurs médicamens. Aujourd’hui, vous ayant vus » de loin , j’ai recueilli toutes mes forces , et me » suis avancé assez près de la route , pour que ma )) voix fut entendue. » Etonné d’un pareil prodige , chacun en témoignait sa surprise , lorsqu’un général , informé de cette particularité aussi singu- . lière que touchante , fit placer dans sa voiture le malheureux qui en était l’objet.
Ah ! combien ma relation serait longue , s’il fallait raconter toutes les calamités qu’engendra cette guerre abominable j mais , si je voulais d’un seul trait faire juger de tous les autres, je parlerais de ces trois mille prisonniers amenés de Moskou. Pendant la marche , n’ayant rien à leur donner , on les parquait comme des bestiaux ; là , sous aucun prétexte , ils ne pouvaient s’éloigner de l’étroite enceinte qu’on leur avait assignée. Sans feu, et mourant de froid , ils couchaient sur la glace ; et pour assouvir leur faim dévorante , ils se jetaient
DOROGHOBOUÏ. 2S9
avec avidité sur la viande de cheval qu’on leur distribuait ; faute de temps et de moyens pour la faire cuire *, ils lÿ mangeaient foute crue j ou assure , mais je n’ose le croire , 'que lorsque ces distributions vinrêfU à manquer , plusieurs de ces prison^ niers mangèrent la chair de leurs camarades qui venaient d’expirer à force de misère.
d)étournons la vue de tableaux si déchûrans , et, poursuivant le cours de ma narration , réservons les noires couleurs pour dépeindre les circonstances non moins cruelles où nos amis , nos frères vont bientôt se trouver.
Nous repassâmes la Kologha avec autant de précipitation que nous e» avions mis à la traverser, lorsque notis étions j^ilidés par la victoire ; la rampe qui conduisait k la rivière était si rapide , et la terre gelée si glissante , que les hommes et les chevaux tombaient tous k la fois les uns sur les autres. Heureux si de pareils passages , souvent multipliés , n’eussent pas été plus dangereux que celui-ci I Nous revîmes aussi l’abbaye de Kolotskoï } depuis la guerre, dépouillée de sa splendeur, et n’ayant autour d’elle que des maisons consumées , elle ressemblait plutôt >k un hôpital qu’à un cpuvent ; car , depuis Moskou , c’était la seule maison qui n’eût pas été détruite : aussi tous les malades et blessés voulaient mourir dans cet 'àsile.
Le quatrième corps allant toujours en avant , ne s’était arrêté qu’à un méchant hameau sit|ké à
LIVRE VII. une demi-lieue à droite de la route , entre cette abtaye et Prokofévo. De tous les gîtes que nous avions eus jusqu'alors ^ celui-ci fut le plus itisup~ portable. Ce hameau n’avait que de misérables hangars , dont on avait enlevé la toifurê en paille pour la donner aux chevaux : cependant ee fut là que reposa le prince avec toute sa suite. , , » •
Le lendemain (3i octobre), nous en parlîn^s de bonne heure ; arrivés àia hauteur de Prokofévo , nous entendîmes tirer le canon si près de nous , que le vice-roi , dans la crainte que le prince d’Eckmühl n’eùt été enfoncé , s’arrêta sur une hauteur , et fit ranger ses troupes en bataille pour lui prêter secours. Depuis quelques jours l’Empereur se plaignait de Kl^nteur avec laquelle marchait le premier corps , et jalâmait le système de retraite par échelons qu’avait adopté son chef , disant qu’il avait fait perdre trois jours démarché, et , par là , facilité à.l’ayant-garde de Milloradowitch les moyens de nous atteindre. Enfin , on alléguait contre lui qu’on doit passer rapidement dans les pays où il n’y a pas de quo* vivre. ' Pour la justification de ce maréchal , envers qui le malheurnous rendait injustes , je dois observer qu’une retraite trop hâtée eût redoublé l’audace de nos ennemis , qui , forts en cavalerie légère , pouvaient toujours nous rejoindre , et tailler en pièces l’arrière-garde , si elle eût refusé le combat. D’ailleurs ce ^ifand capitaine , dans des tetpps heureux , avait.
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assez prouvé qu’oii devait se reposer sur ses talens; d’autant plus que dans cette circonstance il avait pour lui cet axiome de guerre : Que plus une retraite est précipitée ^ plus elle devient fatale , eu çe que le découragement qui s’en suit est plus funeste encore que tous les maux physiques.
Le vice-roi avait fait scs dispositions sur les hauteurs deProkofévo , pour secourir le prince d’Eckmühl; s’étant convaincu que ce maréchal n’aurait point ce jour-là d’affaires sérieuses , il continua sa marche vers Ghiat , ayant soin d’Ordonner à ses divisions de marcher dans le plus grand ordre, et de. s’arrêter toutes les fois que le premier corps pourrait avoir besoin de son secours. En cette circonstance , on ne saurait trop louer les vertus du princ^ Eugène, qui , pendant la retraite, nonseulemçnt voulut toujours être un des derniers de sa colonne , mais encore bivaquer à utie Heue endcçà de Ghiat, pour être. prêt à repousser plus promptement les attaques de l’ennemi.
Ce bivac fit passer au vice-roi , et à tous ceux qui l’accompagnaient , la nuit la plus cruelle et la plus longue qu’on eût èncore endurée.: On était sur un tertre auprès de l’endroit où sé trouvait jadis le petit village d’Ivachkova : pas une seule njaison| n’existait ; depuis long-temps on les avait brûlées. Pour comble de disgrâce , il faisait un vent affreux , et la nature, en privant de boU cet emplacement , semblait lui avoir refusé l’uiûque
ressource qui puisse adoucir l’âpreté du climat de
la RtisSié. .
QuoiqUends maiix Tussent extrêmes, néantnoins les âmes çéiléreuses n’étaient point insensibles à ceux qti’épmuvaient nos ennemis : aussi dès le matin , en approchant de Ghiat * nous fûmes saisis d’un serrement de coeur en voyant que cette ville avait existé ; bn avait beau la chercher , on ne la trouvait plus , et si ce n’eût été les débris dé quelques maisons en pierre qu’on rencontrait de distance en dis*tanc.e , on se serait cru sur l’emplacement d’une forêt incendiée. Jamais la fureur et la barbarie ne poussèrent plus loin leurs tavages : Ghiat , tout construit en bois , disparut dans une journée , lie laissant que des regrets , aux uns sur la chute de son industrie , aux autres suf la perte de ses richesses; car cette ville pouvait être comptée pour une des plus commerçantes et des plus florissantes de la Russie. On y fabriquait des cuirs , des toiles , et quantité de goudrons et cordages destinés pour la marine anglaise. •
Le temps , qui était très-froid pendant la nuit , était superbe durant la jouVnéé : aussi nos troupes , quoique bien fatiguées par les souffrances que donnaient les privations de toute espèce , néanmoins conservaient une grande ardeur, jiersuadées que l’abattement serait le principe de leur ruine. Depuis plusieurs joufs elles n’avaient pour ' subsister que la viande des chevaux ; à cette époque
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les vivres étaient devenus si rares , que les généraux mêmes commencèrent . <1 manger de ces animaux : leur mortalité fut regardée coinmp uq bonheur^ dans une pareille circonstance ; car , sans cette ressource , le soldat aprait beaqpoup plutôt ressenti les horreurs de la faim.
(i®*’ Novembre.) J^es kpsaques , dont on redoutait l’approche , ne tardèrpnt pa^ k réali^r nos craintes. Cependant , çpqunp on np les av^it point encore vus j le soldat n^prph^it avpc sa cpnhaucp accoutumée, elles bagages , lai|)lempnt escorté^*, étaient si nombreux ^ qu’ils formaient plusieurs convois , allant à quelqup distaucp l’pp de l’aulrp. Auprès du village détruit 4® CzapevorSaïmiché, était une c^USSPÇ .eu terpe 4’enyj'pon,cinq cents pas de long , oq passait le grand çitenain j pos équipages et l’artillerie l’avpipnt ^ tel poipt dégradée , qu’elle n’était plus praticable , et , pour continuer la route , il fallait descendre dans upe prairie marécageuse , epupée par un large ruisseau. Les premiers le traversèrent aisément à la faveur des glaces ; mais à force d’y passer , .elles se rompirent , et il fallut alors s’exposer ^ franchir ce ruisseau , ou bien a.upndre que de mauvais ponts , construits à la l}âte , fussent achevés- Pendant que la tête dp la colonne éfait arrêtée , il arrivait contipuellemept de UPUVelIe.s vpituresj ainsi , àrtillerip , carrosses et charrettes de vivaudiers’, tout était éparpillé sqr la rpute ^ Jtaudis que les^
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conducteurs , selon leur couturtie , profitaierît'de ce moment de repos pour allumer des feux , et réchauffer leurs membres engourdis par le froid. On était dans cette sécurité, lorsque tout-à-coup les liosaqiies , poussant des cris affreux , sortirent d’un bois épais qui se trouvait à notre gauche , et fondirent sur tousTes ^malheureux : à cette vue, chacun , poussé par la crainte ,‘ agit selon sa première impulsion : les uns se réfugient dans les bois ; les autres , courant à leurs chevaux , les frappent avec violencé ,"et , sans savoir où ils vont, se dispersetjt datis la plaine; mais ceux-là furent les plus à plaindre , les ruisseaux , les marais , enfin ‘tous les accidens du terrain , ne tardèrent pas à les arrêter , et à offrir lux ennemis qui les poursuivaient une capture facile. Les plus heureux furent "ceux qui^ à la faveur du grand nombre de ' voitures , sé rétranchèrent derrière elles , et atlendirent leur délivrance , qui arriva promptement car , sitôt (^ue les kosaques virent venir l’infanterie , ils se retirèrent ,■ n’ayant fait d’autre mal que de blesser des traînards et de piller quelques fourgons.
Depuis lors , ceux à qui Pon avait laissé le soin d’escorter ou de conduire les bagages , profitaient du désordre qu’excitait la présence des kosaques , pour s’approprier ce qui leur avait été confié» Aussi le vol et la mauvaise foi se répandirent dans l’armée ,et parvinrent à un tel degré d’impudence ,
DOROGHOBOUi. 296
qu’on rt’était guère plus en sûreté au milieu des siens qu’on ne l’aurait été avec les ennemis. Quiconque convoitait le bien d’autrui , k la faveur d’une alerte, s’en en^jparait; et beaucoup, encouragés par un moyen si facile , se procurèrent des occasions plus fréquentes de voler , en répandant de fausses alarmes et en criant éux-mêmes, houra ! houra !.
Lorsque les équipages furent attaqués, la garde royale venait de franchir le défilé de Czarevo- Saïmiché ; aussitôt elle reçut l’ordre de s’arrêter : tandis qu’elle faisait halte , on voyait sur notre gauche , et à deux cents pas de nous , des kosaques venir nous observer; souvent ils déchargeaient sur nous leurs armes à feu , puis ils s’enfonçaient dans les bois : on dit même que plusieurs traversèrent la Youte en profitant d’un intervalle que laissait notre longue colonne. Ces bravades , exercées avec • succès envers nos domestiques , ne produisirent aucun effet toutes les fois qu’elles furent tentées contre des troupes armées. Aussi , quoique la garde royale vît les Tartares rôder sur ses flancs , elle ne pressa point son mouvement , et s’arrêta auprès d’une forêt voisine de Vélitschevo ; les autres divisions campèrent autour du vice-roi , qui restait constaniment en arrière depuis que les Russes Semblaient vouloir inquiéter notre retraite.
(2 Novembre.) Trois heures avant le jour , nous abandonnâmes cette position. Noire marche noc-
turhe avait quelque chose d’efirayant : la nuit était d’une obscurité affreuse ^ et chacun de nous, dans la crainte de se heurter contre son voisin , n’allait qu’eu tâtonnant et avec uiie^ lenteur qui i^erinet-^ tait de donner libre cours â nos, tristes pensées. Malgré nos précautions , beaucoup tombaient dans les fossés qui encaissaient la route , d’autres roulaient dans les ravins dont cette même route était coupée ; enfin , nous désirions le jour avec la plus vive impatience , espérant que sa douce clarté , rendant notre marche plus facile , nous mettrait en état de prévenir les embûches d’un ennemi qui , par l’entière connaissance du terrain , était pleinement favorisé dans toutes ses. manœuvres.
Nous avions en effet la certitude d’être bientôt attaqués. Ceux è qui la topographie était connue redoutaient la position de Viaxma , parce qu’ils savaient qu’auprès de cette ville était l’embranchcr ment de la route venant de Médouiu et de loukhnow , qu’une partie de l’armée russe avait suivie après le combat de Malo-Jaroslavetz , et de beaucoup plus courte que la nôtre j aussi ceux-Iâ regardaient les kosaques qui avaient paru la veille comme l’ayant-garde de la nombreuse cavalene commandée par Plàtow , et des deux divisions du général Milloradowitch , qui^ devaient déboucher auprès de Viaxma. -, . ,
Nos éclaireurs et les équipages du vice-roi n’étaient qu’à une lieue de cette ville , et rien ne si-
DOROGHOBOÜÏ. 397
gnalait encore la présence de l’ennemi. Le prince ^ §elon sa coutume , était d’arrière-garde , avec lo premier et le cinquième corps ; l’éloignement des deux extrémités de sa colonne pouvant compror mettre la sûreté de son armée , il envoya l’ordre aux troupes qui étaient en avant de s’arrêter. Dans cet intervalle arriva de Viazma le chef d’escadrqp Labédoyère. Au récit des dangers qu’avait courus cet o^icier , nous ne doutâmes plus qu’il faudrait le lendemain se faire jour par la force des armes.
Le vice-roi s’arrêta à Fopdérovskoé , quoiqu’il fut attendu â Viazma : auprès de lui campaient ses divisions ; à sa droite , faisant fac^ à l’ennemi , était le corps des Polonais ; un peu en avant , les divisions du premier corps qui , quoique d’arrjèret garde , touchaient presqu’aux nôtres , tant elles étaient vivement pressées , et ce fut pour les ap puyer que le prinçe Eugène retarda sa marche.
(3 Novembre.) Le jour suivant , vers les si]( heures du mathi, nos divisions se mirent en mouvement. On approchait de Viazma , et déjà les équi* pages de notre corps étaient entrés dans cette ville | quand les kosaques signalèrent leur présence en attaquant , tout près de là , quelques voitures cam-f pées autour d’une petite église : l’arrivée de nos troupes les eut bientôt dissipés ; mais lorsque ces mêmes troupes voulurent continuer leur route , la première brigade de la treizième divisip» » com-» mandée par le général Nagle , qui formait notre
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igS ■ LIVRE VII. '
arrière-gardé , fut attaquée sur son flanc gauche k un'e lieue et demie de Viazma ; plusieurs escadrons de cavalerie russe qui débouchaient précisément par l’endroit qu’on avait redouté , se jetèrent dans le court espace qui séparait le quatrième corps du premier. Le vice-roi sentant le danger de sa position , fit faire halte k ses divisions ^ et donna l’ordre à l’artillerie de revenir; afin que des batteries bien dirigées pussent contenir l’ennemi j dont toutes les- manoeuvre^ tendaient k nous couper la retraite en s’emparant de Viaznva.
A mesure que ces divisions faisaient diverses évolutions propres k renverser le plan des Russes , elles étaient suivies par celles du premier corps ; dans cette occasion nous remarquâmes avec douleur que ces troupes , sans doute excédées par des souffrances inouies et des combats continuels , avaient perdu cette belle tenue qui ,* jusqu’alors , nous les faisait admirer. Les soldats observaient peu de discipline , et la plupart , blessé^ dans différens combats , ou malades par la diète et la fatigue , grossissaient la foule des traînards.
Notre corps soutint d’abord k lui seul , non-seulement le choc d’une nombrêuse cavalerie ,-mais encore les efforts réitérés d’une division d’infanterie russe , forte de plus de douze mille hommes. Pendant ce temps , le premier corps ayant défilé sur nos derrières k droite de la route, vint’ ensuite prendre position sur -la gauche de cette^mémc
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DOROGHOBOUÏ. 299
route , entre Viazma et le point d’attaque , et c’esll Ik qu’il remplaça les" troupes du quatrième corps que le vice-roi avait mises en bataille dès le principe de l’affaire. Celles-ci occupèrent alors les positions qui se trouvaient eri-deçà de la ville , pour accepter , conjointement avec le premier corps , le combat que les Russes semblaient nous présenter.
La quatorzième division , qui était en avant de la treizième , laissa passer cette dernière , et la releva pour faire l’arrière-garde. La quinzième , qui suivait 'la quatorzième, resta avec la garde royale auprès de Viazma , où elles demeurèrent toutes deux en réserve. Cet ordre de bataille étant ainsi réglé , l’infartterie ennemie s’avance , et l’action s’engage avec beaucoup de ^vivacité , mais avec une grande supériorité d’artillerie du côté des Russes ; car le mauvais état de nos chevaux ne nous permettait pas de faire manœuvrer nos pièces avec la même promptitude. Ce fut dans cette affaire que le colonel Banco , aide-de-camp du vice-roi , commandant le second régiment de chasseurs à cheval italien , eut la tête emportée d’un boulet de canon.
Nos troupes, malgré leur infériorité sousplusieurs rapports , gardèrent leurs positions tout le temps qui nousétait nécessaire pour faire filer nos bagages. Tandis qu’ils traversaient dans le plus grand ordre la ville de Viazma , une partie de la cavalerie ennemie cherchait k déborder nos deux ailes ; celle
3oo LIVRE VIL
qui , pendant notre retraite , s’avançait vers notre droite , fut arrêtée par un gros corps d’infanterie qui marchait avec du canon sur le sommet d’un plateau ; celle de gauche fut également arrêtée par * la cavalerie bavaroise qti’on lui opposa , et par de nombreux pelotons de tirailleurs embusqués d'ans les broussailles dont ce champ de bataille était couvert.
Cette manœuvre des Russes répandit la consternation parmi ceux que la faiblesse du corps ou le manque de vivres avait forcés de sortir de leur rang pour marcher à volonté; cette classe était considérable, surtout parmi la cavalerie, qui était presque toute démontée. Ces |^ommes isolés , de-, venus plus qu’inutiles , et même dangereux dans une pareille cii’constance , non-seulement gênaient les manœuvres, mais encore portaient partoutl’alarme et le désordre , en fuyant avec précipitation devant un ennemi que la misère leur rendait redoutable; situation d’autant plus critique pour npus, que leskosaques , voyant fuir ces masses faibles et sans armes , redoublaient d’ardeur et de courage, croyant avec vraisemblance que ces colonnes de fuyards étaient des colepnes arméçs.
Heureusement le grand ravin situé syr la gauche de notre route , et surtout la belle position qu’oçcupait le duc d’Elchingen , arrêtèrent Ips efiÇprts des Russes , qui , dans cette circonstance , nous avaient amenés à une situation critique. Ainsi ce
DOBOGHOBOÜÏ. 3or
maréchal , laissé en position depuis la veille près de Viazma pour attendre le passage du premier corps , et le relever d’arrière-garde , eut la gloire de nous avoir tirés , par sa seule présence , du plus grand péril qui jusqu’alors se fût présenté. Durant toute l’action il y assista de sa personne , et longtemps marcha avec le vice-roi et le prince d’Eckmühl pour conférer avec eux sur les dispositions qu’on devait prendre.*
Il était près de quatre heures après-midi lorsque notre corps traversa V^iazma. En sortant delà ville nous vîmes campé vers notre gauche et sur un plateau , ce troisième corps à qui nous devions de fa reconnaissance pour avoir si bien gardé cette importante position; la ténacité avec laquelle il la défendit, rendit impuissante l’obstination que l’ennemi mettait ï l’ehlfeVèr; et cette t>'raV<»ure à làquellé tni ne saurait frop rendre justice, contribua beaucoup h sauver les premier , cinquième et quatrième corps , facilitant à ce dernier les moyens de se retirer derrière la rivière de Viazma où le prince chercha k réparer le mal qpi’avait pu lui faire un combat malheureux, mais honorable, et soutenu dans des circonstances où les combinaisons les pht» habiles ne pouvaient avoir aucune heureusCiissue.
En traversant la forêt qui se trouve au-dessOits du plateau de Viazma , nous rencontrâmes Un Con-' voi de malades parti de Mo'skou atant nous. Ces iilfortunés, depuis quelques jours privés de tout-
’3o2 livre vu. ^ •
secours, bivaquaienl dans (y;tte forêt, qoi leur servit d’hôpital et de tombeau, car. la diiHculté de faire aller les chevaux força If s. conducteurs ,k tout abandonner. Nous campâmes près' de Ik , et; aux approches de la nuit on fit un grand. feu sur le, revers d’une colline, couverte de broussailles. La garde royale,çtait autour du bivac du prince , dis que les^ treizième et quatorzième divisions' furent placées sur nos flancs. La quiiizièine diyifip^ quoique considérablement aflaiblie , forma.itriqtre arrière-garde. .-ojtiiion
,De cette colline on voyait le ciel tout eu feu ,j c’étaient les ipaispos de Viazma échappées au prg-* mier incendie , et que nous livrioiis aux flammçf en nous retirant. Le troisième corps, qui conseiy vait toujours sa .position pour protéger la retraite J, quoique séparé des Russes par un ruisse^tu, et de profonds ravins^, semblait être fréquemment aUa- .qné. Dans le silence delà nuit. nous étions souvent réveillés par des coups de canon qui, tirés k travers d’épaisses forêts,éÇÏktaient d’une ippnière horrible; ce bruit inattendu., répété p^r les.éehos de la 'vallée se prolongeait en longs mugissemens , lorsque. nos sens fatigué^ Æ.OSÔIU€qcai en t k, go, ù ter le repos, et., k chaque instant, nous forçait de couriraux armes, par, la crainte où nous. étions quCi l’ennemi ,jvoisin de nous , ne s’avançât pour nous surprendre.-'q nf (4 I(oyeiQbre,,)|C’est pourquoi vers Une heure du matin , le vice-roi jugea prudent de profiter de
DOROGHOBOüi. 3o3.
l’obscurité de la nuit pour elTcctucr sa retraite , et obtenir ainsi quelques heures d’avance sur les Russes, qu’on ne pouvait combattre , puisque la faim ne nous permettait pas de nous arrêter dans des campagnes désertes. Nous marchions à tâtons sui» la grande route, entièrement cou\'«rte de bagages et d’artillerie; les hommes et les chevaux exténués de lassitude se traînaient à peine , et à mesure que ces derniers venaietit à tomber, les soldats se les partageaient entre «ux , et allaient faire griller sur des charbons ardens cette viande’, qui depuis quelques jours était leur unique nourriture. Beaucoup , souffrant plus encore par le froid que par la faim, abandonnaient leurs équipages pour venir se coucher auprès d’un grand feu qu’ils ' avaient allumé. Mais au moment du départ , ces ' malheureux n'avaient plus la force de se relever, . et préféraient tomber entre les mains de l’ennemi, plutôt que d’essayer â continuer leur route..', .
11 y avait long-temps qu’il faisait grand jour, lorsque nous arrivâmes devant Ip, village de Ppi lianoyo , auprès duquel passait la petite rivière d’Osma. Le pont était très-étroit ptfort mauvais; la foule pour le traverser était immense , et comme chacun sepressait d’arriver, le vice-roi chargea des officiers d’état-major d’interposeï* leur autorité, afin de maintenir l’ordre dans ce. passage>difficile: luiméme ne dédaigna point de s’y arrêter, et de prendre toutes Les précautions nécessaires pour faciliter
. les convois d'arfillerie, au milieu de la cohue des équipages qui se pressaient d’entrer dans ce défilé. L’Empereur qui allait en avan^ de nous, k üne journée de distance , ayant appris que nous étions attaqués , s’arrêta entre Jalkow Postoja-D vor etDofoghobouï; mais lorsqu’il sut que nous avions forcé le passage , il continua sa marche et se dirigea vers cette dernière ville.
Au-dessous du bourg de Semlevo passe une autre branche de la ifvière d’Osma, beaucoup plus considét^ble qne*la première; néanmoins les troupes ne furent point retardées; elles profitèrent d’un pont large et solide, pout* franchir tine position dont l’ennemi aürait gu retirer de grands avantages s’il avait pu s’en emparer. ^
Vers la fin de là jOüenée, on avait Tait le loge-’ ment du prince dans une petite chapelle située endcçà d’un grand ruisseau marécageux. Chi était k peine établi ’aüx environs de cette chapelle , que! des domestiques étant allés fourrager , furent attaqués par leskoàaqués , et retinrent avec précipita* tion ; les uns avaient perdu leurs chevaux, leurs habits; d’autres étaient tout mutilés partes coups de sabre et de lance qu’ils avaient reÇ'us. Il fallut alors songer à s’éloigner; et à mesure que les équipages du vice-roi évacuaient cette position, ou voyait dés cavaliers ennemis s’avancer vers nous. C’est dans celte circonstance qu’on sentit combien dans une retraite , il est essentiel d’assurer le pas-
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DOROGHOBOUf. 3o5
sage des rivières. Celle-ci, quoique très-petite, .était à peine guéable , et u’avait point de pont : pour la traverser , hommes, chevaux et voitures , se jetaient à l’eau , situation d’autant plus pénible , que les Russes profitant de notre détresse, commençaient à harceler la queue de notre colonne , et répandaient la consternation parmi cette foule immense qui, restée sur l’autre rive, se voyait arrêtée par un ruisseau large, profond , à moitié gelé, et entouré de marais. Pendant ce temps, elle entendait voler sur sa tête les boulets que l’ennemi lançait sur nous, Malgré cela ce passage n’eut riea de'hien funeste; la nuit approchait, et les kosaques, craignant de se compromettre, cessèrent leurs attaques : aussi nous ne perdîmes que quelques voitures, qu’on fut forcé de laisser au milieu de l’eau.
Cet obstacle étant surmonté , on entra dans une forêt; k son extrémité , vers la gauche, était un grand château en bois depuis long-temps saccagé , voisin du village de Rouibki ; c’est là qu’on s’établit. Nous n’avions d’autre viande que du cheval j mais il restai t encore sur une voiture de l’état-major un peu de farine apportée de Moskou : pourmieux l’économiser, on en faisait de la bouillie, et l’on réglait à chaque officier le nombre de cuillerées qu’il en devait manger. Quant à. nos chevaux , on était bien content de pouvoir leur* donner de la paille qui , lors de notre premier passage avait servi de litière.
( 5 Novembre.) De très-grand matin nous partîmes, et, sans rencontre fâcheuse de l’ennemi , nous arrivâmes d’assez bonne heure dans un grand village ,'dont quelques maisons avaient été épargnées ; il y en avait une qui était en pierre et assez grande : c’est par la Maison en pierre que depuis •nous signalâmes ce village (i); car sachant rarement le nom des endroits où nous p>assions , on était dans la coutume de les désigner par ce qu’ils pouvaient avoir déplus caractéristique, soit parla configuration , soit par les maux qu’on y avait endurés. On ne parlait point de ceux où l’on avait souffert la faim , puisque cette calamité était commune â tous les villages où nous passions.
Jusqu’à ce jour chacun supportait ses maux avec calme et résignation , dans la pensée flatteuse qu’ils allaient bientôt cesser. En partant de Moskou , on avait envisagé Smolensk comme devant être le terme de notre retraite , et le lieu où l’on se réunirait aux corps laissés sur le Dniéperet la Dwina, '' prenant pour ligne ces deux fleuves, et pour quartiers d’hiver la Lithuanie. On disait aussi que Smolensk abondait eu provisions de toutes les espèces, et qu’-on y trouverait, pour nous relever de nos travaux , le neuvième corps , com'posé d’environ
(i) D’après la grande carie de Russie, dressée au dépôt général de la guerre , ce village devait être Jalkow Postdia-Dvor , ou ülavkovo.
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vingt- cinq mille hommes de troupes fraîches". Ainsi cette ville étant l’objet de nos plus chères espérances, on brûlait d’y arriver, dans la persuasion qu’auprès de ses murailles cesseraient nos calamités; son nom volait de bouche en bouche, et cha cun le prononçait de bonne foi à tous les malheureux accablés par la souffrance, comme l’unique et véritable consolation propre à leurfaireoublief les misères passées , et leur rendre le Courage nécessaire pour supporter les fatigues qu’il fallait endurer encore.
(6 Novembre. ) Nous marchions vers Smolensk avec une ardeur qui redoublait nos forces , nous touchions presqu’à Doroghobouï , qui n’en est éloigné que de vingt lieues, et la seule pensée d’y arriver dans trois jours excitait en nos cœurs une ivresse générale, lorsque tout àeoup l’atmosphère, qui jusqu’alors avait été si brillante, s’enveloppa de vapeurs froides et rembrunies. Le soleil , caché sous d’épais nuages , disparut k nos .yeux, et la neige, tombant k gros flocons , dans un instant obscurcit le jour, et confondit la terre avec le firmament. Le vent, soufflant avec furie , remplissait les forêts du bruit de ses affreux sifflemens, et faisait courber contre terre les noirs sapins surchargés de glaçons ; enfin , la campagne entière ne formait plus qu’une surface blanche et sauvage. .
Au milieu de cette sombre horreur le soldat, accablé par la neige et le vent qui venaient sur lui
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en forme de tourbillon , ne distinguait plus la grande route des fossés^ et souvent s’enfonçait dans ces derniers, qui lui servaient de tombeau. Les autres, pressés d’arriver, se traînant à peine, mal chaussés, mal vêtus, n’ayant rien à manger, rien à boire, gémissaient en grelottant, et ne donnaient aucun secours ni marque de pitié à ceux qui^ tombés en défaillance, expiraient autour d’eux. Âh! combien de ces infortunés qui , mourant d’inani» tion , luttaient d’une manière terrible contre les angoisses de la mort! On entendait les uns faire de toucbans adieux à leurs frères , à leurs camarades ; d’autres, en poussant le dernier soupir , pro- ' npnçaicnt le nom de leur mère et du pays qui les vit naître : bientôt la rigueur du froid saisissait leurs membres engourdis, se glissait jusque dans leurs entrailles. Etendus sur les chemins , ou ne les distinguait plus qu’aux tas de neige qui recouvraient leurs cadavres, et qui, sur toute la route, formaient des ondulations semblables à celles des cimetières. Enfin , des nuées de corbeaux abandonnant la plaine pour se réfugier dans les forêts voisines , en passant sur nos têtes , poussaient des cris sinistres , et des troupeaux de chiens venus de Moskou , ne vivant que de nos débris eusanglan^ tés , venaient hurler autour de nous, comme pour hâter le moment où nous devions leur servir de pâture.
Dès ce jour l’armée perdit sa force et son attitude
DOROGHOBOUÏ. 809
militaire. Le soldat n’obéit plus li ses officiers, et l’oA cier s’éloigna de son général; lesrégimçnsdébandés marchaient à volonté ; cherchant pour vivre, ils se répandaient dans la plaine, brûlant et saccageant tout ce qu’ils rencontraient. Bientôt ces délachèchemens séparés de nous étaient assaillis par les restes d’une population armée pour venger les horreurs dont elle avait été la victime; et les kosaques, venant au secours des paysans , ramenaient sur la fatale grande route , le reste des traînards échappés au carnage qu’ils en avaient fait.
Telle était la situation de l’armée, lorsque nous arrivâmes à Doroghobouï. Cette ville , quoique petite , eût dans notre détreàse rendu la vie k bien des malheureux , si la colère de Napoléon ne l’avait aveuglé au point de lui faite oublier que ses soldats seraient les premiers à souffrir de la dévastation que lui-’même ordonna. Doroghobouï avait été brûlé, ses magasins pillés , et l’eau-de-vie dont ils abondaient coulait dans les rues , pendant que le reste de l’armée mourait faute de boissons spititueuses. Le peu de maisons conservées furent occupées exclusivement par un petit nombre de généraux et d’officiers. Les soldats armés qui restaient encore , devant faire face a l’ennemi , étaient ex>posés à toutes les rigueurs de la saison , tandis que les autres , éloignés de leurs corps , se voyaient repoussés de partout , et ne trouvaient pas même place au nülieu des bivacs. Qu’on se figure alors la
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situation de tous ces malheureuxrtourmentésparla faim , ils couraient auprès d’un cheval aussitôt qu’il était tombé, et, comme des chiens aflamés, ils s’en disputaient les lambeaux : excédés par le sommeil et les longues marches, ils n’apercevaient que de la neige, et autour d’gux pas un seul point où l’on put s’asseoir ni se reposer; transis de froid, ils erraient de tous côtés pour avoir du bois, la neige l’avait fait disparaître, et s’ils en trouvaient, ils ne savaient sur quel point l’allumer; a peine le feu commençait-il k prendre , que la violence du vent et l’atmosphère humide détruisaient le fruit de leurs fatigues , et leur unique consolation dans ce nfalheur extrême. Aussi tous les hommes demeuraient serrés comme des bestiaux , se couchaient au pied des bouleaux, des sapins, ou sous des voitures; il y en avait qui arrachaient des arbres , d’autres , de vive force , brûlaient les maisons où les officiers étaient logés ; et quoique excédés de lassitude , on les voyait droits , semblables k des spectres, rester immobiles toute la nuit autour de ces immenses bûchers.
KRASNOE.
3ix,
Lorsque Napoléon abandonna Moskou , il partit dans l’intention de réunir toutes ses troupes derrière VV itepsk et Smolensk , et par là faire du Dniéper et de la Dwina une ligne de concentration dont il sortirait le printemps suivant pour attaquer à la fois Kiow et Pétersbourg (i). Les journées des 6 et 7 novembre ayant détruit le tiers de son armée , il rejeta sur cette perte et sur la rigueur de la saison la nécessité où il était d’abandonner son plan. Mais le véritable et unique motif qui l’obligea d’y renoncer , fut la nouvelle qu’il reçut à Semlevo (2), que.Wittgensteln avait enlevé de force Polotsk, et qu’un corps ennemi marchait pour reprendre Witepsk ; enfin que les armées de Moldavie et de Wolhynie s’a^'ançaient sur la Bérézina. Ces événemens apportèrent de si grands changemens aux projets de l’Empereur , que je crois devoir entrer dans quelques détails sur les opérations militaires qui eurent lieu dans les pays où l’on s’était flatté de pouvoir prendre de paisibles quartiers d’hiver.
(1) 2 5' Bullelia.
(2) Jje i novembre , et non le 9 , comme font dit les Bulletins.
LIVJIE VIII.
Le jour même où nous sortîmes de Moskou , toutes les armées russes que Napoléon avait laissées sur ses derrières se mirent en mouvement. Celle aux ordres du comte Wittgensteîn, outre son Toisinage de la fiérézina , était d’autant plus k craindre , qu’elle venait de recevoir dix-sept mille hommes de recrues, et une division de vieilles troupes arrivées de Finlande. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, chargé de le contenir, depuis long-temps était privé de renforts , et voyait dépérir ses troupes , non-seulement par des combats continuels, mais encore par leur long séjour dans un pays misérable , qui depuis quatre mois était le théâtre des - opérations les plus sanglantes. Le second corps était réduit k quatorze mille hommes,* les Bavarois ne comptaient plus dans leurs rangs <[ue douze cents soldats. L’air mal sain , la fatigue et la mauvaise nourriture avaient affaibli ces derniers plus encore que les combats. Pleins d’horreur pour cette guerre atroce , presque tous mouraient dans les hôpitaux du désir de revoir leur patrie ; aussi chaque jour, autour de Polotsk , ou enterrait ces malheureux par centaines.
Wittgenstein , fort de tant d’avantages, se décida enfin k prendre l’offensive , k une époque où notre épuisement ne nous permettait plus de la conserver. Le i8 octobre, k six heures du matin , il déboucha devant Polotsk sur quatre colonnes , et, profitant de sa supériorité numérique, s’avança
KRASNOÉ. 3i3
pour tourner la position qu’occupait le maréchal Saint-Cyr, sur la rivegauche delà Polota. Sa première attaque fut dirigée contre une batterieà barbette, placée d’une manière avantageuse , et qu’il nous fallait conservera tout prix pour ne pas livrer à l’ennemi le côté faible de notre camp retranché, • c’est-à-dire le front de la ville de Polotsk, dont les ouvrages étaient trop imparfaits pour pouvoir couvrir notreextrêine gauche , et qui , cependant, ayant été attaqués , furent défendus par le général Maison avec une cotistancc et une bravoure qui firent à la fois honneur àsestalens et au courage de ses troupes (i).
Tandis que l’ennemi pressait vivement le général Maison, il fit marcher une autre de ses colonnes pour prendre de front la division Legrand, en dirigeant principalement ses efforts sur une redoute construite sur la gauche de> la Polota , et qui par les manœuvres de reniiemi devenait le centre de cette division. Les efforts des wsaillaiis furent inutiles , et leur valeur vint expirer sous le feu de nos canons.
De toute la journée , Wittgensteiu n’osa point s’avancer vers .la rive droite de la Polota, où nous étions assez bien retranchés. Mais vers les quatre heures, ayant sans doute réuni toutes ses forces,’
(i) Huitième division ; elle était auparavant commandée par le général Verdier , (jui , a^'aiit été blessé à la première bataille de Polotsk ( i6 et 17 août), fut forcé d’en laisser le commandement.
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3i4 livre VIII.
il déboucha en masse par les routes de Riga et de Sébeïrscs troupes , soutenues par une colonne venue de Nével, dont la route s’unit aux deux autres, tout près dePolotsk ; attaquèrent le flanc gauche de la ville avec une telle assurance que les Suisses et les • Croates de la division Merle (neuvième), emportés par leur ardeur guerriere, allèrent k la rencontre des Russes , en firent un horrible massacre, et terminèrent la journée en conservant la position qu’ils étaient chargés de défendre.
Le comte Gouvion Saint-Cyr , soutenait glorieu- , scment l’attaque contre des forces si supérieures aux siennes , persuadé qu’il pourrait toujours faire face Ik où il ne faudrait que du courage. Mais il n’était pas sans nquiétude pour parer k toutes les grandes manœuvres contre lesquelles , dans un pays de plaine , la valeur est toujours obligée de céder au nombre , surtout depuis qu’il savait que la division de Finlande n’avait point été suivie par les Prussiens, et qiVelle avait pris position k Disna. Ainsi c’était pour assurer ses derrières qu’il avait envoyé, dans la nuit , le général Corbineau sur les bords de la Ouchatsch,afiu d’observer lesinouvemens du corps de Stengel , dont l’intention était de tourner le maréchal par la rive gauche de la Dwina , pendant qu’il combattait sur la rive opposée. Dans le principe on s’était flatté que ce côté était en sûreté, puisque le général Grandjean était k Dunabourg avec quatorze bataillons et deux rc-
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^imens de cavalerie; mais la garnison de Riga , ayant chassé le général Yorck^de Mittau, cette invasion attira l’attention du général Grandjean du côté des Prussiens : comme il faisait partie de leur corps d’armée , il crut devoir se préparer h les secourir , plutôt que de poursuivre la division de Finlande.
Le général Corbineau , a la suite de sa première reconnaissance , instruisit le comte Gouvion Saint- Cyr qu’il n’y avait sur les bords de la Ouchatsch , que de faibles partis ennemis; vers les dix heures du matin, il lui fit dire eu toute hâte qu’il voyait devant lui cinq mille hommes d’infanterie et douze escadrons de cavalerie. Aussitôt on retira , mais sans que Wittgenstein pût s’en apercevoir, un régiment de chaque division , auxquels on joignit le 7® de cuirassiers. Ces troupes , formant un corps d’environ deux mille hommes, furent confiées au général Amey, et allèrent renforcer celles que commandait le général Corbineau.
Le maréchal sentit alors que sa position devenait critique , et qu’il n’avait d’autre parti à prendre qu’à repasser la Dwina , couper les ponts et tomber brusquement sur la division de Finlande ; mais , voulant cacher aux Russes son projet de retraite , il annonça qu’on ne s’y préparerait que vers la fin du jour et dans le plus grand silence ^ afin de mieux dérober un mouvement qui pourrait devenir fatal par les obstacles qu’opposerait l’ennenâ
3i6 LIVRE VIII.
aussitôt qu’il en serait informé. Par malheur , aux approches de la nuit , quelques soldats imprudens mirent le feu aux baraques du général Legrand j dans l’instant il se communiqua sur toute la ligue. Alors Wittgenstein , qui , pour recommencer ses àttaques, n’attendait que le signal qui marquerait le moment de notre retraite , nécessitée par l’apparition du corps deStengel qu’il avait envoyé sur l’autre rive , comprit que nous nous disposions à repasser la Dwina; sur-le-champ il mit en batterie toute son artillerie, et, vers les huit heures du soir , fit tirer sur Polostk , espérant l’incendier , et empêcher ainsi l’évacuation des caissons qui devaient passer dans l’intérieur de la ville. Les troupes qui s’y trouvaient enlermées , garanties par une double palissade , se battirent avec courage ; elles firent un feu continu , en se retranchant derrière des madriers et dans les maisons qu’elles avaient crénelées. Le bombardement fut effroyable ; le feu des batteries devint général j les flammes qui s’élevaient de toute part éclairaient ce combat nocturne , et répandaient dans la campagne une si grande clarté qu’on se battait sur toute la ligne comme en plein midi , et avec autant de précision que le jour d’une revue. L’acharnement des deux côtés était extrême; quoique nous eussions k lutter contre des forces bien supérieures , néanmoins notre arrière-garde défendit la ville pied à pied , jusqu’à ce que tous nos bagages et ceiit qua-
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rante pièces d’artillerie , eurent achevé de repasser la Dwina.
Polotsk étant abandonné vers les trois heures du matin , le général russe Cazariova en prit possession ; il n’y trouva que des blessés ramassés sur le champ de bataille ; leur grand nombre attesta la valeur de nos soldats. Mais notre retraite forcée fut encore glorieuse , puisqu’au milieu d’une position si critique , et qui devait avoir des suites si désastreuses , l’ennemi avoua n’avoir obtenu pour trophée qu’une seule pièce de canon achetée par une perte triple de la nôtre. Le même jour l’étatmajor russe ayant donné un grand diner dans le couvent des Jésuites, vers la fin du repas Wittgenstein , après avoir loué la bravoure des soldats français , se leva , et par un mouvement spontané , qui honorait à la fois le vainqueur et le vaincu , il porta à la santé du brave Gouvion Saint-Cyr.
Ce maréchal voyant qu’il n’avait pas un instant à perdre pour s’opposer aux troupes qui s’avancaient. par la Ouchatscb , et que le général Amey avait contenues dans les défilés de Sedlitçhtché , lui envoya pour le renforcer une colonne de sept cents Bavarois ; ensuite il donna le commandement de toutes ces troupes au général de Wrède , qui , sur-le-champ , marcha contre le corps de Stengel. L’ayant joint , il l’attaqua à la baïonnette et le rejeta de l’autre côté de Bononiïa , en lui faisant éprouver uneperte dedouzecentshommes restés sur le champ
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de bataille , et d’environ quinze à dix huit cents prisonniers , parmi lesquels deux colonels et plusieurs üfTiciers de diflerens grades (i).
Le comte Gouvion Saint^^Cyr , en faisant le rapport de ces combats sanglans , soutenus à une époque si importante et si pénible , rendit justice aux talens et à la bravoure des généraux de Wrède, Legrand , Merle, Maison et Laureiicey ; il se loua de la manière dont le général Aubry avait fait manoeuvrer l’artillerie ; il donna également des éloges au général du génie Dode , qui déploya une haute capacité dans la connaissance d’un art d’autant plus beau et d’autant plus estimable , qu’il est toujours notre unique ressotirce dans les circonstances désespérées. Les colonels Guéhéneuc (blessé) , et Dalbignac ne furent point oubliés dans la relation d’une affaire où l’un et l’autre se distinguèrent par la réunion de toutes les qualités qui constituent le vrai mérite. Enfin, le maréchal annonça à l’Empereur , qu’ayant été blessé au pied , il avait été obligé de se démettre du commandement en faveur du général Legrand, 'en attendant que le duc de Reggio fut arrivé pour le reprendre.
Tels furent les événemens qui survinrent sur la Dwina pendant que la Grande-Armée opérait sa retraite sur Smolensk ; événemens honorables pour
(i) Rapport du général Wrède, daté de Babinctsekv. {Moniteur du 29 novembre i8ie.)
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nos armes , mais désastreux par les conséquences qui s’en suivirent. En effet, VVittgcnstein ayant dépassé la Dwina , détacha sur sa gauche des troupes pour s’emparer de Witepsk. Sur sa droite il opposa le corps de Stengel à celui des Bavarois , et avec le reste de son armée, il poursuivit le second corps réduit a neuf mille hommes ; ces malheureux - débris , vieillis dans les combats, en se retirant sur la Oula , disputèrent le terrain pas h pas , jusqu’au moment de notre arrivée. Afin de secourir le duc de Regglo , qui venait de reprendre le commandement , Napoléon se vit obligé d’envoyer à son secours le duc de Bellune pour chercher à faire repasser la Dwina k Witfgenstein : expédition fatale, dans laquelle le neuvième corps fut anéanti , non parles combats , mais par le manque de vivres et des manœuvres continuelles au milieu d’un hiver ' rigoureux.
Après avoir parlé des opérations de la DAvina , je dois raconter celles qui eurent lieu en Volh3'nie et dont les conséquences nous furent encore plus funestes. Les Autrichiens , après la victoire de Ghorodetschna , avaientrejeté Tormasow derrière la Stouir, et étaient venus prendre position en face de Lutsk , où ils s’arrêtèrent à la nouvelle de l’approche de l’armée de Moldavie. Cette dernière avait joint effectivement celle de Volhynie le i5 septembre. Le prince Schwartzenberg ne se croyant pas en état de lui résister , se retira sur la^Touria ,
3?o ITVRE VI IT.
et de Ik sur la Lesna près Briest-Litewski , où il repassa le Bug le lo octobre , et prit position h Wegrow, en avant de Warsovie.
L’amiral Tchichagow qui commandait en chef les deux armées , depuis que Tormasow avait été appelé auprès de Kutusoif , pour remplacer Bagration , s’arrêta à Briest-Litewski , et prit position sur la droite du Bug, pour observer les Autrichiens et les Saxons , se bornant à pousser quelques reconnaissances vers Biala , qui portèrent l’alarme jusques dans Warsovie. Cependant l’amiral , informé de notre retraite précipitée , reçut l’ordre de son souverain de se porter en toute hâte avec la moitié de son armée par Minsk , sur Borisow , où il devait réunir sous ses ordres les deux corps de Wittgenstein et de Hertel (i) , et prendre position derrière la Bérézina , pour coopérer au grand plan des Russes , qui devait s’effectuer sur les bords de cette rivière.
Au reste , par des lettres interceptées , notre chef avait connaissance de toutes ces manœuvres ; il n’en profita point , parce qu’il s’obstinait k croire que les Autrichiens se sacrifieraient pour lui. J'ai créé Schwartzenberg , disait-il , éest le général de mon beau-père , il fera tout ce que f ordonnera.. Cependant le plan des Russes était si naturel et si sûr , qu’ils manifestaient ouvertement
(i) Ce |énéral commandait la garnison de Bobruuk.
l’intention de prendre Napoléon en vie , et de passer ensuite au til de l’épée le reste de son armée.
' Mais nous étions dans une profonde ignorance sur tous ces mouvemens hostiles , et l’on comptait si bien sur la résistance que pourraient opposer les corps par lesquels nous étions flanqués , que chacun attendait la fin de nos malheurs, précisément k l’endroit même où ils devinrent plus grands encore.
Ainsi ce n’est point l’âpreté d’un hiver prématuré qui fit échouer le plan de l’Empereur , puisque s’il avait pu se maintenir entre Smolensk et Witepsk , il réparait facilement les pertes qu’il avait faites k cette époque. La principale et unique cause de sa ruine fut d’avoir été k Moskou , en méprisant trop ce qu’il laissait derrière lui , et d’avoir voulu faire, au prix de notre sang, ce que le plus imprudent des monarques (i) n’avait pas jugé prudent de faire. Le désir de saccager cette capitale , l’orgueil d’y dicter des lois ( 2 ) , lui fit tout sacrifier ; et , oubliant l’hiv.er et ses rigueurs , il fit brûler le Kremlin sans se rappeler qu’il n’était secondé que par des alliés peu sincères , que. Wittgenstein. n’avait jamais abandonné la Dwina, enfin
(1) Cliarles XII, roi de Suède, que Napoléon, durant celte campagne , gratifiait souvent de l’épilhète de Fou.
(2) Il n’en donna qu’aux comédiens français. Voyez son réglement (UC les théâtres , daté de Moslou du 1 5 «clobre , inséré dans h Mo-^ niteur ia i 5 janvier 181 3.
ai
que Tschichàgow , revenu de Moldavie , l’attaque-,
rait au retour de son expédition.
Napoléon ignorant encore les progrès rapides que l’ennemi faisait sur la Dwina , se détermina à faire passer le Dniéper au quatrième corps , et à le diriger sur Witespk pour secourir la garnison de cette Ville , commandée par le général Pouget. Lorsqu’on lui observa que ce général n’avait avec lui que deux mille hommes , et que le viceroi éprouverait des obstacles qui l’empêchftraient d’arriver assez à temps , il ne tint aucun compte de cette réflexion , qui parut vivement lui déplaire. Je veux passer l’hiver à Smolensk , disait-il j et si on lui rappelait qu’il n’y avait des vivres que pour quinze jours, et que les cautonnemens étaient impraticaWes dans un pays couvert de neige , il entrait en colère , et qualifiait de hardiesse le langage de la vérité. Plus irrité par les mauvaises nouvelles qu’il recevait , qu’attentif h prévenir les maux qui pouvaient s’en suivre , il était absorbé dans la plus profonde méditation. Tout ce qui l’entourait semblait se ressentir de cette sombre inquiétude. Les malheurs, les périls auxquels nous étions exposés , aux yeux des co.urtisans , étaient moins dangereux pour eux que le front sévère de leur maître. Depuis l’arrivée d’un courrier venu de * Paris , Napoléon ne parlait plus de W ittgenstein ni de Tschichagow, les seuls noms de Mallet et de Lahorie" erraient sur sa bouche , et au milieu c(es plus
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tiôlèntes agitations , il ks qualifiait de jacobins et de révolutionnaires. Personne n’osait l’interroger, ïnais tout faisait présumer que les ennemis qu’il avait en France lui donnaient plus d’inquiétude encore que toutes les manœuvres des Russes.
Rongé par les plus noirs soucis , sa position le fit enfin sortir de l’accablement où il était plongé , et de l’espèce d’insousciance qu’il avait pour l’artnée ; il renouvela au duc de Beîlune l’ordre de livrer bataille , et de faire , à tout prix , rèpassev la Dwitla k Wittgenstein. Ensuite , des officiers intelligens furent dirigés sur Minsk et Wilna , afin de prendre les mesures convenables pour la conservation de ces deux^’places importantes. Sûr leur route , ils formèrent un corps de tous les détachemens dispersés , afin de chasser les kosaques , et les empêcher d’enlever, non-seulement nos postes isolés , mais encore de brûler les ponts nombrellt sUr lesquels il Uoüs fellait passer. Cette mesure , quoique tardive , et exécutée avec de trop faibles moyens, contribua néanmoins à sauver bien dü monde , et k applanir des difficultés qui , sans cette prévoyance, auraient été insurmontables.
Afin de reconnaître si , malgré lè changement de temps , la route de Witepsk était encore praticable , le général Sanson reçut l’ordre de la paréourir , et d’examiner particulièrement les bords du "Vopj les ingénieurs-géographes , Delahaye , Laignelot et Gûibert , placés soris scs' ordres ^
partirent avec lui. Ces officiers furent a peine de l’autre côté du fleuve , qu’ils tombèrent entre les mains d’un parti de kosaques dont toutes ces rives élaient infestées.
(7 Novembee.) Pendant que l’Empereur allait à Smolensk , la direction de notre corps étant donnée sur Wilepsk , nous partîmes de Doroghobouï , et vis-à-vis cette ville nous passâmes, le Dniéper au moyéii d’un pont en radeaux. Pour remonter l’autre rive , les chevaux attelés éprouvaient de rudes obstacles j le chemin étant devenu glissant comme le verre, ces animaux épuisés ne pouvaient plus tirer , et souvent douze à seize chevaux , attachés à un canon , n’avaient pas la force de franchir la plus petite hauteur. On voulait ce jour-là aller à Zazelé ; mais la roule fut si mauvaise que même le lendemain matin les équipages n’étaient pas rendus au lieu fixé. Aussi quantité de chevaux et caissons furent abandonnés , et c’est dans cette cruelle'iiuit qu’on commença à'piller les fourgons et les voitures. La terre était couverte de porteraauteaux , d’habits et de papiers. Quantité d’objets apportés de Moskoli , et que la cupidité tenait cachés , éommençèrent à revoir le jour.
Ee beau château de Zazelé , pendant la nuit , nous offrit la répétition des scènes de la veille , et , à l’exception des soldats que le pillage des voitures avait ranimés, on ne voyait partout que des gens mourants de faim , de froid , et des chevaux qui'
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tourmentés par •la'’ soif , cherchaient avec leurs pieds à briser la glace , pour trouver au-dessous l’eau Jont ils étaient altérés.
Nos bagages' étaient si considérable que nos pertes en ce gein^e étaient encore insensibles. Nous « avancions toujours» et avec joie , pensant avec raison qu’en abandonnant -la grande route de Smolensk nous en suivrions une autre , qui , ayant moins ressenti les calamités de la guerre , pourrait nous faire rencontrer des villages dont les maisons conservées , no»s mettant k l’abri^de l’intempérie de l’air , nous offriraient des ressources , et surtout du fourrage pour nos xhevaux exténués^: cette flatteuse espérance fut encore. déçue. Le village de Sloboda , où nous fûmes cqj^.çher , ne nous'pré-r senta que des craintes nouvelles. Tout était saccagé ; et les hosaques , rôdant sur nos flancs , prirent, dépouillèrent ou massacrèrent ceux qui , \
forcés par la nécessité , voulurent s’éloigner pour aller fourrager. Dans ces circonstances pénibles , le général Danthouard , dont les talens nous avaient été si utiles , semblait se multiplier pour se porter partout où il y avait du danger. Il faiscdt agir efficacement notre artillei ie sur tous les points où elle pouvait manœuvrer , lorsqu’on parcourant nos lignes , un boulet de canon lui fractura la cuisse droite , après avoir tué l’ordomiance qui était k côté de lui.
Le vice-roi , sachant que nous devions., le jour
3a6 LIVRE VIIT.
*uivant , tFaversopIa rivière du Vqtp , a'vait envoyé , dès le soir même , le général Poitevin avec plusieurs ingénieurs pour faire construire le polit né- ' cessaire à nôtre passage. Le 9 novembre , de trèsgrand matin ; nous arrivâmes devant cette rivière | mais quelle fut la douleur du prince y et notre désespoir , en voyant toute l’armée et ses bagages rangés le long du Vop sans pouvoir le passer.* Le pont avait été achevé par les sapeurs , mais la cruo: des eaux survenue pendant la nuit , l’ayant rompu y '1 n’était plus possible de s’en servir , ni de le raccommoder.
Les Itosaques qu’on avait vus la veille ne tardèrent pas à s’avancer quand ils apprirent notre situation critique. On<entendait déjà le feu de nos tirailleurs , qui cherchaient à les repousser ; mais k bruit des armes , en se rapprochant de nous y donnait trop à comprendre que l’audace des Russes se ranimait à la vue de nos dangers. Le vice* roi y dont la grande âme avait toujours été impassible au milieu des périls , conserva un sang-froid bien précieux dans une circonstance si désespérée. Pour, rassurer les esprits , encore plus consternés de l’apparition de l’ennemi que des obstacles du Vop , il envoya de nouvelles troupes , qui , en le maintenant sur nos flancs et nos derrières , nous laissèrent la faculté de ne nous occuper que du passage de • la rivière.
Le prince , voyant qu’il fallait que quelqu’un
de 'sa maison' donnât l’exemple du courag'e en passant le premier , chargea son aide-de-camp Bataille , et son officier d’ordonnance le colonel Delfanti , de se mettre à la tête de la garde royale , et de traverser k gué le Vop. Ces braves officiers , dont la courageuse intrépidité ne saurait être trop louée , saisirent avec ardeur l’occasion de faire connaître leur dévouement ; en présence de tout notre corps , ayant de l’eau jusqu’à l’estomac , ils se firent jour k travers*les glaces accumulées, et, accompagnés des grenadiers , parvirent sur l’autre rive.
Peu d’instans après , le vice-roi suivit la garde avec son état-major } lui-même veillait k l’exécution des ordres qu'il donnait pour faciliter un passage ’ si dangereux; Les voitures commencèrent alors k fîlér. Les premières s’en tirèrent heureusement , ainsi que quelques pièces d’artillerie. Comme le Vop coulait dans un lit très-profond , ses rives escarpées et glissantes par le verglas , faisaient que l’unique point pour passer était l’endroit où l’on avait creusé une rampe. Mais les canons formèrent des excavations si profondes , qu’il fut impossible de les retirer ; par conséquent le seul gué accès*siWe s’obstrua tellement qu’il devint impraticable pour l’artillerie et pour tout le reste des équipages;
Dans cette position , le désespoir devint général ; car , malgré les efforts qu’on faisait pour contenir les Russes , on n’avait que trop la certitude qu’ils
avançaient. D’ailleurs , la crainte redoublait nas dangers ; la rivière étant à demi gelée , et les voitures^ ne pouvant plus la passer , il fallut que tous ceux qui n’avaient pas de chevaux , se déterminassent k se jeter à l’eau ; situation d’autant plus déplorable , qu’elle nous forçait d’abandonner cent pièces de canon , grand nombre de caissons , et quantité de charrettes , de fourgons et de drouschki (i) , où se trouvait le peu qui nous restait de nos provisions de Moskoû. On vit alors chacun renoncer à ses équipages , et charger précipitamment sur ses chevaux les effets les plus précieux. A peine avait-on pris la résolution de laisser une voiture , qu’une foule de soldats ne donnaient plus au propriétaire le temps de choisir ce qui lui convenait. Ils en devenaientles maîtres, et la pillaient ; mais ils cherchaient de préférence à toute autre chose la farine et les liqueurs. Les artilleurs abandonnaient aussi leurs pièces, et , sur le bruit que l’ennemi s’approchait , ils les enclouaient, désespérant de franchir une rivière qui de toute part était encombrée par les voitures embourbées , . et par quantité d’hommes et de chevaux noyés. Les cris de ceux qui traversaient l’eau , la consternation de ceux qui allaient la passer , et qu’on voyait k chaque instant rouler avec leurs montures dai>s le lit du
(i) Petite voitnre d^onrerle , et fort élégante ,«donl on se sert dans toutes les villes de Russie.
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-Vop , tant la pente était escarpée et glissante j enfin , la désolation des femmes , -les pleurs des enfans , et le désespoir des soldats même, faisaient de ce passage une scène si déchirante, que le seul souvenir cause encore de l’effroi à tous ceux qui en furent les témoins.
' Quoiqu’il soit bien pénible d’en rappeler les circonstances, néanmoins je ne puis me dispenser de raconter un trait d’amour maternel , si touchant par lui-même et si beau pour l’humanité , qu’il m’a soulagé en le voyant , de l’affliction que me causaient nos infortunes. :
Une vivandière de notre corps, qui avait -fait Ovec nous la campagne, revenait de Moskpu, ayant dans sa voiture cinq enfans en bas âge , et tout le fruit de son industrie. Arrivée près du Vop, elle ^regarde avec stupeur'la rivière qui l’oblige de laisser sur ses bords sa'fortune et la subsistance de sa famille. Long-temps cette mère éplorée courut pour chercher un nouveau passage ; n’en ayant point trouvé, elle revint fort triste, et dit k son mari : Mon ami , il faut tout abandonner ; ne cherchons plus qu’à, sauver nos enfans. En disant ces mots , elle sortit les deux plus jeunes de la voiture^ et les mit .dans les bras de son époux. Je vis ce pauvre père serrer étroitement ces innocentes créatures, et d’un pied tremblant traverser la rivière, tandis que sa femme, k genoux au bord de l’eau, regardait tourk tour le ciel et la terre : sitôt que son mari fut passé,
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elle tendit les mains pour remercBer Dieu ; et se levant avec joie , elle cria aVec transport : Us sont sauvés ! Ils sont sauvés ! Mais les premiers enfans déposés sur l’antre riee, se croyant abandonnés de leurs parens , les appelaient en pleurant ; des deux côtés l’inquiétude devenait égale. Enfin les larmes que faisaient verser la crainte, cessèrent de couler pour faire place atf bonheur qu’éprouva’ cette famille en se voyàht toute réuniei iNous quittâmes , vers la fin du jour , ce ohatnp de désolation, et fûmes camper près d’un mauvais village situé ^ une demidiede du Vop ,• d’où nous entendions' au milieu de la nuit les Cris lamentables de ceux qui s’efibrçaiént de passer. On avait laissé de l’autre côté la .division Broussier , afin de contenir l’ennemi^ et de chercher , S’Hélait possible , à sauver une partie dè l’immense bagage qu’on avait’ abandonné. Lé lendemain ( lo novembre) , je fus envoyé pour rappeler cetle'divi- SÎon , qui , en quittant ce terrain , me montra toute l’étendue de’ nos pertes. A plus d’une lîeuè de distance , on ne Voyait' que caiisSons et pièces d’artillerie; les calèches les plus'élégantès’. Ténues dé Moskou , se trouvalent'entassées sûr la route et le long de la rivièré. Les objets arrachés dè cefs Toitures , mais trop lourds pour être emportés", avaient été 'répandus dans la camp'àgne ; tous ces débris épars sur la neige n’en ressortaient ' què mieux. On y' voyait des candélabres d’un ''grand
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prix , des figures de brousse antiques , des tableaux originaux; les porcelaines les plus riches et les plus fstimées, jnoi-méuie j’aperçus une écuelle du plus beau travail , et ou se trouvait peinte la sublime compoâtion de Marcus-Sextus je la pris , et bus dans cette coupe de l’eau du Yop , pleine de fange et de glaçons , après m’eu être servi , je la jetai avec indifférence près de l’endroit où je l’avais ramaasée.
Nos troupes eurent h peine quitté l’autre rive ^ que des' nuées de kosaques, /n’éprouvant plus d’obstacles, s’avancèrent vers cesd>ords déplorables où se trouvaient .encore beaucoup d« malheureux à qui la faiblesse de leur santé n’avait pas permis de traverser la rivière. Quoique nos ennemis fusr sent entqurésde butin , ils déshabillèrent leurs pri' sonniers, et les laissèrent nuf^sur des monceaux de neige. De notre rive on voyait les Tartare^ se partager ces dépouilles ensanglantées. Si leur courage eût égalé leur amour pour le pillage , le Yop idaiirait point été une barrière qui les eût empêchés de nous atteindre. Mais ces prudens ennemis, s'ar-’ rétant toujcnurs à la vue de quelques baïonnettes , se bornèrent k nous tirer des coups de canon ,,doUt plusieurs atteignirent nqtre colonne. -
La nuit que nous venious de passer avait été afr* freuse ; pour s’en former une idée , qu’on se fi** gureun^ armée oampée sur la neige, au milieu d’un hiver rigoureux ; poursuivie par l’ennemi’, et
n’ayant plus ni. cavalerie , ni ^tillerie à kii opposer. Les soldat-s sans souliers , et presque sans habits, étaient exténués de fatigue et de faim j assis sur leur sac , ils dormaient sur leurs genoux , et ne sortaient de cet engourdissement que pour faire griller des tranches de cheval, ou faire fondre des morceaux de glace; souvent même le bois nous manquait; pour entretenir le feu , on détruisait les maisons où logeaient les généraux : ainsi, à notre réveil , le villagé'avait disparu , et des bourgades entières ne fonn^ient plus qu’un vaste brasier.
Au milieu de ces souffrances, le vice-roi, toujours •* à notre tête ,»ne perdit jamais son sang-froid ni l’égalité de son caractère. Malheureux , eu proportion , plus que nous, il conserva dans le danger beaucoup de courage et de présence d’esprit, offrant ainsi , par son^#xemplc , le plus parfait modèle d’une conduite militaire.
Les kosaques qui voyaient sur les chemins la preuve des calamités dont nous étions frappés, s’apercevant que nous quittions notre position, eurent bientôt traversé la rivière et atteint nos der-
rières. La <juaforzième division , ayantj^ncore conservé une douzaine de pièces d’artillerie , nous protégea en ripostant aux coups de l’ennemi. En attendant, le prince et ses officiers, cherchaient à ramener l’ücdre et faisaient rentrer dpns leurs régimens les soldats qui> s’eti .étaient éloigtiés.pour trouver de, quoi vivfce»., Mais .cette masure ne.put avoir au-
D-j - ..." by Goosie
icun succès :1e nombre des isolés était si grand, qu’on ne pouvait ni les arrêter ni les contenir; et quand même on y fût parvenu , la défection n’au- . rait pas tardé k recommencer, puisque la faim, l’impérieuse faim , les obligeait à quitter leurs drapeaux. L’importunité de nos adversaires redoublait avec nos malheurs ; souvent ils attaquaient notre arrière-garde , et nous forçaient à faire halle . pour lui prêter secours contre des forces supérieures qui, de tous côtés, cherchaient kl’accÿbler.
La queue de notre colonne était vivement poursuivie , lorsque la garde royale , en se portant en avant, fut arrêtée auprès de Doukhovchtchina , par des pulks'de kosaques qui, sortant de cette ville, se déployèrent dans la plaine comme pour vouloirnous enveîbpper. Nous voyant ainsi pressés de toute part, notre corps sé trouva tellement en désordre , qu’il ne forma plus qu’une foule immense , dont la moitié était malade et désarmée. Cependant, d’un côté , l’ennemi tenait ferme , #t de l’autre , nous poussait vivement; mais leprince conservant toujours sa noble assurance dans une situation si critique, fit former en carré la garde italienne , ainsi que les dragons etchevau-légers bavarois; ceux-ci , marchant par escadrons , forcèrent les kosaques k nous laisser entrer paisiblement dans Doukhovchtchina. Nos troupes étaient appuyées par la treizième division, qu’on parvint k former en otlonne , malgré la multitude des isolés
qui, se pressant autour des pelotons, entfa^aieilft toutes les manœuvres. Pour accélérer la marche de ses troupes, le vice-roi, en personne , veilla k faire restaurer un mauvais pont qui arrêtait le passage. . Afin de nous encourager, il ne dédaigna point dé mettre la main à l’œuvre , et son dévouement pour l’armée, en excitant notre ardeur, prouva qué plus il faisait abnégation de sa personne , plus, la reconnaissance nous la rendait cliere et sacree !
La-pe^te ville de Doukhovchtchina , où l’armée n’avait jamais passé (i) , élait parfaitement conservée ; les habitans, fuyant k notre approche, avaient laissé quelques provisions que nous recueillîmes avec avidité, quoiqu’elles fussent bien grossières j mais ce qui les rendait plus précieuses encore , c’é-. tait de pouvoir les préparer dans de bonnes mai-» sons, oû l’on se trouvait k l’abri du froid excessif et d’un vent impétueux.
Le vice-roi avait ordonné la veille k son aide-dectmpBataille de prendre avec lui la quinzième division , et d’aller k Smolensk par des chemins de traverse, annoncer k Napoléon les désasttes essuyés sur le Vop. Ce fut sans doute dans l’attente d’une réponse , qu’on nous donna séjour k Doukhovchtchina (n novembre.) Cependant la prise de VVi-
(i) A Veïccption du Corps de cavalerie commandé par le ge'néral Groiicliy , et de- la division Pino , lors de noire œarcle .sur Moskou ; l’on menait de Smolensk , et l’autre de Porietsch.; « . .
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tepsk étant certainje , et notre corps n’ayant plus d’artillerie ^ ni aucune espèce de bagages, il fut décidé que^ sans attendre le colonel bataille, on partirait vers les deux heures du matin , pour rejoindre l’Empereur.
Nous fûmes tranquilles toute la journée ; mais vers les dix heures du soir , tandis que nous goûtions les douceurs du sommeil , les kosaques parurentdevantla ville, et tirèrent descoups de canon sur les feux de nos bivacs ; les postes du io6® régiment , placés en avant d’une église , éprouvèrent des pertes; la préseiice du vice-roi eut bientôt réparé le désordre d’une attaque aussi inattendue. Sur-le-champ nos troupes furent rassemblées , et dirigées sur les positions qui pouvaient nous être avantageuses dans ce combat- nocturne. Celte attaque n’eut aucune suite, elle avait été faite par des kosaques , et ils se gardèrent' de la pousser plus loin , en voyant qu’on était en mesure pour se défendre de leur surprise.
’ ( 12 Novembre.) L’heure du départ étant arrivée, ou mit le feu à Doukhovchtchina , dont les maisons nous avaient été si utiles. Depuis longtemps on était accoutumé aux eifets de l’incendie; malgré cela nous ne pûmes nous empêcher d’être étonnés du spectacle horrible mais superbe , que produit dans les ténèbres une forêt couverte de neige lorsqu’elle est éclairée par des torrens de flammes. Tous les arbres enveloppés d’une écorce
de glace, éblouissaient la vue, et produisaient, comme à travers un prisme , les couleurs les plus vives et les nuances les plus légères; les branches de bouleau , semblables à celles. des saules pleureurs, se penchaient vers la terre en forme de girandoles, et les glaçons, frappés par la lumière, offraient autour de nous une pluie de diamans , de rayons et d’étincelles.
Au milieu de cette belle horreur, toutes nos troupes étant réunies hors de la ville, prirent la route de Smoleusk. Quoique la nuit fût excessivement sombre, les feux qui s’élevaient des ctutres villages qu’on avait également-incendiés , formaient autant d’aurores boréales , qui jusqu’au jour répandirent sur notre marche une effrayante clarté. Auprès de Toporovo, nous laissâmjes à notre gauche le chemin de Pologhi , que nous avions autrefois suivi en allant de Smolehsk à Doroghobouï. La neige qui couvrait alors les campagnes avait presque enterré les villages, et de loin ils ne formaient plus qu’un point noir sur une surface blanche. La difficulté d’en approcher les sauva d’un embrasement général. En comparant ces paisibles asiles aux tourmens dont nous étions la proie, je ne pus m’empêcher de m’écrier: «Heureux habitaiis! exempts )) d’ambition, vous vivez tranquilles , et nous suc- » combons aux plus affreuses douleurs. L’hiver » vous conserve la vie, il nous donne la morULors- » que le doux printemps achèvera votre déli-
}) vrance, en, contemplant nos ravages, vous re- » trouverez dans les campagnes nos cadavres des- » séchés, et serez doublement heureux d’avoir peu » souffert des malheurs de la guerre, et de n’avoir )) rien ajouté h l’étendue de nos souffrances ! »
' La petite rivière de Khmost était gelée quand I 3 LOUS la traversâmes; le pont, qui était fort bon, contribua à la faire passer.sans retards ni obstacles. En arrivant â Volodimerowa , le vice-roi alla s’établir au château où il avait logé à l’époque d« notre premier passage. Lâ, nous eûmes la certitude que les kosaques , après avoir flanqué notre route pendant la journée, s’étaient arrêtés à peu près à la même hautout que nous. C’est ce qu’ils prouvèrent, eu chassant nos fourrageurs, qui, forcés par les besoins les plus impérieux , étaient allés se procurer quelques provisions dans des villages voisins qui n’avaient pas été entièrement ravagés.
( i5 Novembre.) On n’était plus qu’à une journée de Smolensk , et c’était là que l'abondance devait succéder à la disette , et Je repos à la fatigue. Impatiens de jouir de ces biens tant désirés , nous partîmes de Volodimerowa long-temps avant le jour , incendiant , comme de coutume, les chaumières qui nous avaient donné asile. Arrivés à la hauteur de Siabna, pù la route de Dpukbovchtchiua s’embranche avec celle de Wilepsk, oti éprouva une difficulté extrême à franchir çettp montagne. Toute la côte sur Ja<^u$lle nous chcr-
aa
chions à gravir , par l’effet du verglas , était unie et glissante comme le verre : hommes et chevaux roulaient l’un sur l’autre, et heureux si, après bien des fatigues , on pouVait sortir de ce pas diflicile.
Avant d’arriver à Smolensk , où nos malheufs semblaient devoir finir , il se présentait è chaque instant des scènes douloureuses, qui faisaient désirer davantage d’arriver à cette ville. Au milieu de tous les maux dont nous âccablait la fortune cruelle , personne n’était plus k plaindre que les femmes françaises venues de Moskou , et qui-, pour éviter le ressentiment des Russes , avaient cru trouver au milieu de nous des secour^ssurés. La plupart à pied, en souliers d’étoffes, et vêtues de mauvaises robes de soie ou de perkale , elles se couvraient avec des morceaux de pelisses ou des capotes de soldats , prises sur des cadavres. Leur situation eût arraché des larmes aux cœurs les plus durs , si la rigueur des circonstances n’avaitétouffé tout sentiment d’humanité. Parmi ces victimes des horreurs de la guerre , il y en avait de jeunes , de jolies , d’aimables et de spirituelles , et qui possédaient toutes les qualités propres k séduire l’homme le plus insensible; la plupart étaient réduites k mendier le plus léger service; et le moi'ceau de' pain qu’on leur donnait, les obligeait souvent k la plus servile reconnaissance. Implorant les secours de nous tous , elles en' étaient abusées ,
et chaque nuit appartenait k ceux qui se chargeaient de les nourrir. Auprès de Smolensk, j’en vis une des plus intéressantes qui , ne pouvant plus marcher, se faisait traîner derrière ui>e voiture; lorsque ses forces vinrent k manquer, elle tomba dans la neige , où sans doute elle demeura ensevelie , sans avoir excité la compassion , ni même obtenu un regard de pitié , tant les âmes étaient avilies et la sensibilité éteinte ! Ainsi le malheur n’avait plus de témoins, nous étions tous ses victimes.
Il était horrible de voir et d’entendre ces énormes lévriers k longs poils , qui , abandonnant les lieux que nous avions brûlés , nous suivaient le long du chemin ; mourant de faim, ils aboyaient comme s’ils eussent été enragés, et, dans leur fureur, venaient souvent disputer aux soldats les chevaux morts . qu’on laissait sur la route. Enfin les corbeaux , dont la Russie est remplie , attirés par l’odeur des cadavres , en épaisses nuées se plaçaient devant nous , et leurs cris de funeste présage , en frappant de terreur les âmes faibles, ajoutaient encore k l’excès de leurs misères.
Heureusement nous n’étions plus qu’k deux fieues de Smolensk , et le clocher de sa fameuse église, qu’on voyait de bien loin, en flattant nos cœurs d’une douce illusion , était pour nous la plus belle des perspectives. Une heure avant d’arriver, on laissa la division Rroussier avec le peu de
chevau-]^ger$ bavarois qui nous restait encore, pour observer et contenir les kosaques , dont le nombre , toujours croissant , semblait vouloir nous i accompagner jusqu’aux barrières de la ville. Mais quelle fut notre douleur, lorsque, dans les faubourgs mêmes, nous apprîmes que le neuvième corps était parti depuis long-temps , qu’on ne s’arrêterait point a Smolensk , et que toutes les provisions avaient été consommées! Là foudre tombant à nos pieds nous aurait moins accablés que cette jjouvelle; nos sens en furent tellement émus que , dans notre désespoir , personne ne voulait y croire. Bientôt nos yeux nous en donnèrent la triste confirmation, en voyant la garnison de Smolensk, chercher sa Subsistance dans les chevaux que la fatigue de notre course venait de faire tomber :
• nous ne doutâmes plus alors que la famine régnait dans une ville regardée jusqu’à ce moment comme le séjour de l’abondance.
En y entrant , nous réfléchissions sur la tristesse de notre sort ; pour en adoucir la rigueur on nous promit une distribution de riz , de farine et de biscuit. Cette espérance ranima nos courages abattus ; mais un instant après nous fûmes encore affectés par une scène bien pénible. A peine étionsnous aux barrières de Smolensk, qu’on vit arriver quantité de soldats isolés, qui, tout dégouttans de sang, nous annoncèrent que les kosàques n’étaient qu’à deux cents pas de nous. Ensuite parut le
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capitaine Trezel , aide-de-camp du général Guilleminot : cet officier distingué , depuis le com mencement de notre retraite, avait été chargé des missions les plus pénibles, et toujours les avait remplies avec un zèle au-dessus de tout éloge. Ce jour-là il fut laissé en arrière, pour mettre en position la quatorzième division; à son retour, il nous apprit qu’elle s’était placée dans un village derrière un petit bois qui bordait la route ; que l’ennemi l’avait entourée; mais qu’étant parfaitement retranchée auprès d’un château dont les terres étaient palissadées , elle avait fait une si bonne contenance que les kosaques, désespérant de l’attaquer avec succès , s’étaient retirés pour courllr sur les traînards; et que les ayant promptement atteints, ils en avaient massacré quelques-uns , et blessé un grand nombre. La route était couverte de ces misérables , et offrait un spectacle vraiment digne de compassion , surtout en les voyant descendre la montagne de Smolensk : la pente était si rapide, et la gelée la rendait si glissante, que tous ces infortunés, pouvant à peine se tenir, se couchaient sur le revers de la côte , où ils ne tardaient pas a mourir noyés dans leur sang.
Enfin , après avoir laissé la garde royale sur cette hauteur pour protéger la division Broussier, qui formait l’arrière-garde , nous descendîmes vers le Dniéper, et cherchâmes à pénétrer dans la ville. Auprès du pont était la jonction de la rot t
de Doroghobouï et Valontiiia,que tous les autres corps avaient suivie ; et comme ces corps n'avaient point passé le Vop , ils conservaient encore une grande partie de leur arfillerie et deleursvoitures. Ces nombreux bagages, qui refluaient de toutes parts , se mêlèrent avec les fantassins et les cavaliers} ceux-ci, voulant k tout prix entrer dans Smolensk , où on leur avait promis du pain , occasionnèrent une telle confusion qu’on s’égorgeait pour entrer, et qu’il nous fallut plus de trois heures , avant de pouvoir pénétrer dans la ville.
Ce jour- là le vent était très- impétueux et le froid excessif ; on assurait même qu’il devait s’élever à plus de vingt-deux degrés au-dessous de la glace ; malgp'é cela , chacun courait les rues dans l’espérance d’acheter des provisions. Smolensk étant bâti sur le revers d’une montagne , la côte était si escarpée que , pour y arriver , il fallait ramper contre terre , et s’accrocher aux pointes de rochers qui sortaient au-dessus de la neige. Nous parvînmes enfin sur le sommet où se trouvaient la grande place et les maisons qui avaient le moins souffert de l’incendie. Quoique le temps fut des plus rigoureux , on cherchait plutôt des vivres qu’un logement. Quelques soldats de la garnison , auxquels on avait distribué un peu de pain , se virent par la force contraints de nous le vendre; on suppliait ensuite ceux qui l’avaient acheté d’en céder une partie. C’est ainsi qu’on voyait , officiers
et soldats tous confondus , manger ensemble au milieu des rues. Pendant ce temps les kosaques arrivèrent 5 on les apercevait distnictemcnt rôder sur les hauteurs et tirer sur les troupes qui défilaient au-dessous de la ville.
11 y avait de grandes difficultés pour pouvoirs’ abriter; les maisons étaient peu nombreuses , et la foule pour se loger était immense. Enfin , entassés les uns sur les autres dans de grandes salles queles voûtes avaient garanties de l’incendie, nous attendions avec impatience le moment des distributions. .Mais les formalités qu’il y avait à remplir furent si longues , que la nuit survint sans qu’on eût encore rien délivré ; il fallut alors de nouveau courir les rues , et , l’or, à la main , chercher à trouver de quoi vivre chez les soldats de la garde impériale , qui , plus favorisés que le reste de l’armée , étalent souvent, dans l’abondance lorsque nous manquions de tout.
Ainsi cette ville , où nous croyions trouver le terme de nos maux , trompa cruellement nos plus chères espérances, et devint au contraire le témoin de toutes nos disgrâces et de notre plus profond accablement; les soldats privés de logemens campaient au milieu des rues, et quelques heures après on les trouvait morts autour du feu qu’ils avaient allumé. Les hôpitaux , les églises et les autres édifices ne pouvaient plus conte|^les malades qiil se présentaient par milliers. Ces malheureux , expo-
sés aux ri^ieurs d’une nuit glaciale , restaient sur des charrettes , daiis des caissons, ou mouraient en cherchant yainement un asile. Enfin on avait tout promis pour Smolensk, et cependant rien n’avait été prévu pour s’y maintenir , rien n’avait été préparé pour soulager une armée qui de cette seule place faisait dépendre son salut. Dès-lors le désespoir s'empara des cœurs , et chacun ne songeant qu’k sa propre existence, oublia l’honrteur et le devoir , ou , pour mieux dire, ne le fit plus consistera se soumettre aux ordres d’un chef imprévoyant, qui n’avait pas même songé k donner du pain à ceux qui faisaient pour lui le sacrifice de leur vie (i).
On voyait les hommes, jadis les plus gais et les plus intrépides, perdre totalement leur caractère; ils ne rêvaient que désastres et catastrophes ( 2 ). Kufin, nous n’avions plus qu’une pensée, celle de la patrie , et qu’un aspect, celui de la mort ! Par un funeste pressentiment , chacun inquiet sur son sort s’informait en tremblant et avec le plus profond mystère , de la situation des armées dont nous at-
(1) On a beaucoup parlé de vingt mille voitures à la comtoise, destinées k porter du biscuit et de la farine , attelées de quarante mille bœnfs ; mais je puis affirmer que très-peu de ces voitures sont arrivées jisqu’à Sme’iensk. Les bœufs qui parvinrent jnsque-lk , épuisés par la fatigue et 1a mauvaise nourriture, gagnèrent des maladies qui rendirent leur viande si malfaisante ^ue les médecins de l'armée défendirent d’en manger.
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tendions notre délivrance. Où est le maréchcd Gouvion Saint-Cjr , se demandait-on en secret?
Il a voulu garder la Dwina , mais il a étéjorcé d’abandonner Polotsk , et de se replier sur Lepel, ■% nous disait -on tout bas. Et le duc de Bellune ? Il n’a pu aller jusqu’à VOuUl. Et l’armée russe de Wolhynie? Elle a repoussé le prince Sckwartzenberg derrière le Bug ; elle inarche sur Minsk, et s’avance contre nous. Ah ! si ces nouvelles sont vraies, répétait chacun en lui-même, notre position devient affreuse , et nous devons nous attendre qu'aux bords du Dnieper ou de la Bérézina , il y aura quelque grande bataille qui consommera notre ruine.
Quelles sombres pensées vinrent encore tourmenter notre âme inquiète, lorsque les courriers de Paris, qui s’étaient arrêtés à Smolensk, eurent fait connaître h Napoléon, dans tous ses détails ,1a conjuration qui s’était tramée à Paris contre le gouvernement impérial; cet événement qu’on seconor muniquait sous le secret, était altéré par tout ce que l’imagination pouvait concevoir de plus sinistre; la défense d’en parler, en augmentant les crainte», fit répandre le bruit qu’en France tout était dans une agitation extrême; que les villes de Nantes et de Caen s’étaient soulevées , et que Paris , où pendant près de vingt années s’est décidé le sort de l’Europe entière, était aussi dans un état d’effer^ vescence qui devait nous faire craindre pour le
sort de notre chère patrie. Ceux qui approchaient Napoléon nous rassurèrent sur ce point 5 mais ils avouèrent que. des hommes , connus comme partisans du gouvernement populaire, avaient conçu le projet de supposer la mort de l’Empereur et la destruction entière de son armée , afin de profiter du deuil et delà consternation que répandrait cette nouvelle pour surprendre les autorités existantes , et en créer qui leur seraient vendues. Si ce complot eût été conçu par des gens sages, qui, glorieux de s’illustrer par la délivrance de leur pays , n’eussent cherché à secouer le joug que pour épargner aux Français la honte de devoir leur affranchissement à des étrangers, certes ce projet eût été héroïque ! Mais , au lieu d’une si noblf entreprise , nous apprîmes que les conspirateurs n’avaient eu en vue de nous délivrer du despostisme que pour nous replonger dans les horreurs de l’anarchie. Aussi , loin de les plaindre , nous nous réjouîmes de voir notre patrie sauvée de la fureur des partis : car la politique perfide de notre oppresseur avait par ses institutions rattaché à sa seule tête le sort de tout un peuple ; par son odieux machiavélisme, il mettait la France en guerre avec le genre humain , pour que le salut de cette France dépendît de la conservation de sa personne.
Nous devinâmes alors la raison pour laquelle Napoléon , depuis quelques jours, était si soucieux et si apathique pour tout ce qui se passait autour
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de lui. La conjuration de 'Mallet et de Lahorie Tattéra ; car si jamais sou autorité lui parut solide^ ment établie, ce dut être à l’époque où il portait la terreur de ses armes jusqu’aux extrémités de l’Europe. II. ne pouvait donc s’accoutumer à l’idée que .quelques citoyens obscurs eussent osé renverser celui qui faisait trembler les rois I.Dans sa colère, il accusait les fonctionnaires et magistrats d’avoir trahi ses intérêts , puisque pas un seul d’entre eux n’avait songé à faire exécuter les constitua lions de l’Empire , en appelant au trône l’enfant .qui devait lui succéder. . Cet «ail*!* pour lui la preuve la plus irrécusable que.malgré tout ce qu’il avait fait de grand et de prodigieux , rien ne lui serait plus difficile que d’établir une nouvelle dynastie. Tourmenté par cette importune pensée, l’armée lui devint indifférente : dès-lors , abandonnant tous ses plans de campagne , il ne s’occupa plus qu’à nous quitter pour voler à Paris , afin de remédier à un événement qui semblait n’avoir été amené que pour lui faire sentir la fragilité d’un pouvoir colossal qu’il négligeait de consolider, parce qu’un système faux et humiliant pour notre siècle , lui lit toujours croire qu’il ne fallait que des batailles pour fonder un empire.
Couchés sur de la mauvaise paille , nous étions livrés aux pénibles pensées qu’inspirait notre situation , quand tout-à-coup nous eu fûmes tirés par ces cris inattendus : lavez-vopis ! Igvgz-vous ! on
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pille les magasins. Aussitôt nous nous relevons spontanément , et chacun se saisissant d’un sac , d’un panier ou d’une bouteille , s’écrie en s’en allant : Je vais à la farine ; vous autres allez à l’eau-de-vie ; que les domestiques courent à la viande , au biscuit , aux légumes. Enfin , dans un instant , la chambre fut évacuée. Loiig^temps après , nos amis étant de retour , nous apprirent que les soldats , mpurant de faim , et ne pouvant endurer la lenteti^ des distributions , avaient , malgré les gardes , enfoncé les portes des magasins pour les piller. T<Mds ceux qui revenaient aDaiept leurs habits blanchis , et même percés de conps de baïonnette , pour avoir enlevé de force un sàc de farine que les soldats se partageaient; les autres rentraient harassés de fatigue , et déposaient sur la table un grand panier de biscuit , ou bien une énorme cuisse de boeuf. Une heure après , les domestiques vinrent aussi , apportant du rit , des' pois et de l’eau-de-vie. A la vue d’une telle abondance , nos cœurs s’épanouirent ; l’un riait en pé- ^ irissaut son pain , l’autre chantait en faisant cuire sa viande; mais beaucoup commençant par boire , firent succéder la plus heureuse gaîté à la plus sombre tristesse.
Quoique le temps fut siqaerbe , l’air était si vif , qu’on gelait en traversant les rues ; on trouvait même h chaque instant les cadavres de plusieurs Soldats étendus sur la neige , et qui , harassés de
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fatigue , Avaient succombé au froid en cherchant à se loger. Tous ces désastres, et surtout le séjour de Smolensk , me rappelèrent la mort du colonel Battaglia , commandant les gardes d'honneur d’Italie. A l’époque où je touche , ce corps était anéanti , et c’est ce qui m’oblige à raconter succinctement son histoire.
Il était composé de jeunes gens choisis parmi les premières familles du royaume d’Italie , et dont les parens faisaient à chajcun , lorsqu’il y entrait , douze cents francs de pension : y être admi^ était un honneur comme le prouvait sa dénomination. Parmi ces jeunes gens il n’était pas rare de trouver les talens réunis à la plus grande fortune ; beaucoup même étalent l’unique rejeton d’une famille illustre. A ces titres , se joignaient encore un es- ' prit cultivé , et les qualités propres k former un jour d’excelleiis militaires. C’était enfin l’école d’où'sor talent , pour l’armée italienne , les officiers les plus instruits et les plus distingués, lis en acquéraient les connaissances en se soumettant aux réglemens de leur institution , qui, leur donnant le rang de sous-lieutenant , les obligeai't néanmoins à faire le service de soldat.
Ce corps , après s’être bien conduit dans toutes les occasions , se faisait remarquer par sa belle tenue et sa bonne discipline ; mais il avait souffert plus que les autres par les privations survenues dans cette mémorable campagne j cela doit peu
surprendre , en songeant que les gardes d’honneur , inhabiles à ferrer les chevaux , à rapiécer leurs vêtemens ou leur chaussure , durent être les premiers a sentir la misère, lorsque les ouvriers et les domestiques attachés à leur régiment eurent cessé de vivre ; n’ayant plus de chevaux , et ne portant que de grosses bottes , ils ne purent longtemps supporter la fatigue de nos marches continues. Confondu s’ avec les traînards, ils restèrent en arrière , sans vivres ni logemens. C’est ainsi que ces fils de famille , nés jbour de plus heureuses destinées , périrent encore plus misérablement que le commun de nos soldats , puisque leur éducation les faisait répugner à faire des choses humiliantes pour prolonger leur vie. Aussi voyait-on les uns enveloppés sous des lambeaux de manteaux k moitié brûlés, d’autres , montés sur des cognias(i)^ tombaient en défaillance , et ne se relevaient plus. Enfin , sur trois cent cinquante qu’ils étaient , à l’exception de huit, tous succombèrent d’une manière déplorable J mais en .mourant ils eurent la consolation d’emporter l’estime du prince qui les avait formés , et qui , aussi k plaindre qu’eux, gémissait sur des calamités que l’âpreté des circonstances ne lui permit jamais d’adoucir.
La rtuit avait été fort tranquille , mais le lende-
( I ) Cognia , en polonais , signifie cheval ; et comme les chevaux de’ Russie sont Irès-pellls , ou les distinguait des nôlres.par le nom de cognia.
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main (i4 novembre) , nous entendîmes tirer un coup de canon toutes les cinq minutes. Le vice -roi , persuadé que c’était un signal de détresse que donnait le général Broussier , sur-le-champ monta à cheval , accompagné de ses aides-de-cainp Gifflenga , Bataille , Tascher et Labedoyère ; Delfanti, Corner et Sanoi , officiers d’ordonnance , le suivirent aussi. Dans cette course pénible , ces officiers prouvèrent qu’ils étaient de ces âmes fortement trempées , qui ne voyaient qu'une gloire nouvelle dans des difficultés différentes à surmonter (i).
- Parvenus sur la hauteur de Smolensk , le prince se mit à la tête de la garde italienne. Le froid était si rigoureux que trente deux grenadiers tombèrent gelés en vomlant se mettre en ligne. Cependant , le général BroMssier , qui , depuis la pointe du }Our, était aux prises avec l’armée russe , fut forcé d’évacuer le villag'c où il s’était retranché j dans la retraite , sa division égorgea les postes ennemis qui se trouvaient sur .son passage , et à force de bravoure , elle parvint a r joindre le vice-roi qui s’avançait pour la secmurir.
Mais comme le prince voulait favoriser l’entrée dans Smolensk du faible reste de nos équipages , il ordonna à la deuxième^ brigade de déloger une batterie russe qui canonnait le pont par où les voi-
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tures devaient passer. Aussitôt le général Heyligers £t mettre en position deux pièces et un obusier , tandis qu’une cinquantaine de soldats gravissaient lit hauteur pour tourner l’artillerie légère ennemie; Biais eu voyant notre mouvement , elle se retira au galop. Nos convois sortirent alors du défilé; protégés par une faible escorte , ils franchirent le pont , et continuèrent leur route sous les yeux des kosaques , qui semblaient être là plutôt pour ac*< compagner nos bagages que pour les enlever.
L’£mpereur qui , depuis plusieurs jours , ét ait à Smolensk, recevait à tout moment des non. relies désastreuses sur ses armées ; celle qui l’affe eta davantage , fut la retraite forcée du comte Baraguayd’tlilliers , envoyé sur la route de Elnï a , avec le général Augereau , pour arrêter le co «ne Orloff- Deuisoff, qui s’a vaiiçait contre nour^. Ces générau.x ayant avec eux des .troupes fra’iches , formées de dillërens bataillons de marche , s’établirent dans les villages de Yazvino , Liak'hovo et Dolghomosté. Quoique le général Aug^ereau fût retranché dans sa position , il ne put , av trois mille hommes d’infanterie , tenir qu’une h eure contre cinq mille hommes de cavalerie , qui l’obiigèrent à capituler. Alors le comte Baraguay d’Hilliers , se trouvant à trois lieues eu arrière ^ craignit aussi d’être enveloppé f et fut contraint de se replier s«r Smolensk , ramenant avec lui sc ^ canons et ses convois , bien convaincu qu’il ne pouvait , avec deu» ou trois
mille hommes qui lui restaient encore , soutenir les efforts de l’armée russe , qui , venant de Kaluga , cherchait à déboucher entre Smolensk et Krasnoé. v ,
Cette expédition avait , dit-on , pour but , de nous ouvrir une meilleure route par Mistislavl et Mobilow J le désir qu’on avait de la voir réussir, fit que le mauvais résultat, et tous les maux qui s’en suivirent, furent attribués au général Baraguaÿd’Hilliers j mais on conçoit facilement que quelques faibles bataillons ne pouvaient pas arrêter une armée entière. Aussi tous ceux qui avaient de l’équité virent clairement que Napoléon , aigri par le malheur , ne cherchait qu^à rejeter ses propres fautes sur un général d’une capacité reconnue , et dont l’âme était si noble et si pure , qu’il mourut de douleur d’avoir. été calomnié par un pouvoir tyrannique, qui ne lui permettait pas dese justifia d’une imputation aussi odieuse.
Ne sachant commeut faire face à tant de . disgrâces , Napoléon tint ce jour-lk (f 4 novembre) un grand conseil , où assistèrent les chefs de corps et maréchaux de l’Empire. Peu d’instans après, il fit brûler une portion de ses équipages , et partit en voiture , accompagné de ses chasseurs et de* lanciers polonais de la garde. A la suite du conseil, on répandit le bruit que nous évacuerions Smolensk avec le premier çorps, et que le cinquième
corps , réuni au troisième (depuis la çhûte de cheval
du prince Poniatowski) , partirait le dernier , pour faire sauter les fortifications de la ville , et former l’arrièr^garde. Le même jour , le vice-roi travailla long-temps avec le général Guilleminot , et nous attendions avec anxiété le résultat de toutes ces conférences.
(i5 Novembre.) Effectivement l’ordre fut donné de continuer la marche , mais à une heure assez avancée , par le retard qu’apporta l’entière distribution de tout ce que contenaient les magasins. La plupart des femmes que nous avions avec nous ^ et dont les souffrances ne servaient qu’à redoubler nos maux , furent laissées dans Smolensk; situation douloureuse , puisque ces infortunées savaient que les restes de cette grande cité allaient être saccagés , les maisons livrées aux flammes , les églises et les fortifications minées. Cet ordre aurait été suivi , si J’hetman Platow , étant entré brusquement dans la ville , n’en avait empêché l’exécution.
En sortant de Smolensk, le spectacle le plus dé- "cltirant ne cessa de nous affliger. Nous vîmes sous 'ces mêmes ramparts , jadis témoins de notre triomphe, une immense quantité de bouches à feu (outes parquées , et qu’il fallut laisser à l’ennemi. Depuis te point jusqu’au méchant hameau brûlé de Loubna,éloi^é d’énviron trois lieues, la grande r.oute était entièrement couverte de canons qu’on n’avait pas eu le temps d’enclouer, et de caissons. qu’on ne
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put faire sauter. Des attelages entiers, succombant ài leurs fatigues, tombaient à la fois l’un sur l’autre. Les chevaux expirans couvraient la route ; plus de .trente mille étaient morts en peu de jours (i). Tous les défilés que les voittires ne pouvaient pas franchir, étaient remplis d’armes , de casques , de schakos et de cuirasses. Des malles enfoncées , des valises entr’ouvertes , des hahillemens de toute esppce étaient éparpillés dans la vallée. De distance en distance , on apercevait des arbres , aü pied desquels des soldats avaient tenté de mettre le feu ; mais «es malheureux moururent en faisant pour se réchauffer d’inutiles efforts; Qh les voyait étendus par douzaine autoar-de quelques branches vertes* qu’ils avaient vainement essayé d’allumer , et tant de cadavres auraient obstrué la route , si souvent on ne les eût employés à. combler les fossés et les ornières.
De pareilles horreurs , loin d’exciter notre sensibilité , ne faisaient qu’endurcir nos cœurs. Notre cruauté , ne pouvant plus s’exercer sur l’ennemi , s’étendit sur nous-mêmes. Les meilleurs amis ne se connaissaient plus ; quiconque éproüvait le moindre malaise, s’il n’avait pas auprès de lui de bons chevaux et des domestiques fidèles , était assuré de ne plus revoir sa patrie. La plupart préféraient sauver le butin de Moskou , au plaisir de
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sauver un camarade. De tous côtés on entendait les gétnissemens des mourans et la voix doulourelise de ceux qu’on abandonnait ; mais chacun était sourd à leurs cris; et si l’on s’approchait quand ils étaient sur le point d’expirer , c’était pour les dépouiller et chercher s’ils- n’auraient pas- encore sur eux quelques restes d’alimeiis. *
A Loubna on ne put préserver de la destruction que deux misérables granges , l’unê pour le vÿ:eroi , et l’autré pour son état-major. On vgnait k peine de s’y établir , lorsqu’on entendit en avant de nous une forte canonnade. Comme le iiruit semblait venir par notre droite , on crut que c’était He neuvième corps qui , ne pouvant contenir l’armée de Wittgensteiu , était forcé.de rétrograder (levant les forces ennemies ; mais ceux à qui les nouvelles étaient connues ^ ne doutèrent point que l’Empereur , avec sa ga.rde et le huitième corps , n’eussent été attaqués, avant d’arriver à Krasnoé, par MiJloradowitch et le comte Orloff-Denisoff (i) qui , étant venus de Elnïa, avaient barré le chemin . à notre armée pendant que nous séjournions à Smolensk.
C’étaitun tableau bien triste et -bien déplorable que celui qu’offrait le bivac de notre état-major. Sous les débris d’un hangar découvert étaient ac-
(i) Ces deuk gjnéraax commandaient l’avant-garde de l’armée de Kulusoff.
croupis auprès d’un petit feu une vingtaine d’officiers confondu? avec autant de domestiques. Derrière étaient tous les chevaux rangés sur une ligue circulaire, afin de nous servir d’abri contre la violence du vent. La fumée était si épaisse, qu’on voyant à peine les seules figures placées auprès du foyer, et occupées à sduffler des tisons sur lesquels on faisait griller quelques morceaux de viande ; le reste , enveloppés dans des pelisses ou des manteaux , le ventre contre terre , se couchaient l’un sur l’autre pour moins sentir le froid , et ne se remuaient que pour injurier ceux qui marchaient sur eux , pester contre les chevaux qui ruaient ^ ou éteindre le feu que des éclats de tisons avaient allumé sur leurs pelisses.
(16 Novembre.) Avant le jour , nous continuâmes notre marche , parsemant la route de nos immenses débris. Les chevaux ne pouvant plus tirer , nous obligeaient de laisser nos canons au pied de la plus légère éminence ^ le seul et triste devoir qu’il restait alors aux artilleurs , était de répandre la poudre des gargousses , et d’encloiur les pièces , pour qu’nn ne les tournât pas contre nous. On eu était réduit à ces cruelles extrémités, lorsque , deux heures avant d’arriver k Krasnoé , les généraux Poitevin et Guyou , qui marchaient en avant , virent venir k eux un officier russe , suivi d’un trompette , qui sonna comme pour annoncer qu’un parlementaire demandait ù s’avancer
Surpris d’une apparition aussi inatteo^e , le général Guyon s’arrêta ; et laissant approcher l’officier , lui demanda d’où il venait , et quel était l’objet de sa mission. (( Je viens , lui dit-il , de la » part du général Milloradowiteh , vous annoncer » qu’hier i>ous avons battu Napoléon avec la garde » impériale , et qu’aujourd’hui le-vice-roi se trouve » cerné par une armée de vingt mille hommes ; il )) ne peut nous échapper , et s’il veut se rendre , » on lui offre des conditions honorables. A ces mots , le général Guyon , d’un air courroucé , lui répondit : « Retournez promptement d’où vous » êtes venu , et annoncez à ceux qui vous ont en- » voyé , que si vt)us avez vingt mille hommes , )) nous en avons ici quatre-vingt mille. » Cette fanfaronnade , prononcée avec assurance y interdit à tel point le parlementaire , qu’il s’en retourna promptement au camp d’où il était venu.
Sur ces entrefaites , le vice-roi étant arrivé , ne put entendre cette nouvelle qu’avec une surprise égale à son indignation j quoique son corps fût détruit , et qu’il eût connaissance sans doute de l’affaire sérieuse qui avait eu lieu la veille entre l’avant-garde de Kutusoff et la garde impériale , commandée par Napoléon , néanmoins, songeant ^ la manière glorieuse^vec laquelle celui-ci s’en était tiré, il conçut l’espérance de le rejoindre dans peu en forçant le passage ; bien décidé d’ailleurs à succomber honorablement , . plutôt que
d’accepter ^es conditions qui pussent porter atteinte à sa renommée. Sur-le-champ il ordonna aux débris de la quatorzième division de faire front à l’ennemi, emmenant avec eux les deux uniques pièces de canon qui nous* restaient encore; cette division, formant k peine mille hommes armés , depuis la pointe du jour marchait k gauche de la route pour maintenir les kosaques qui rôdaient sur nos flancs.
Ensuite le prince prenant en particulier le général Guilleminot , causa long-temps avec lui , et le résultat de leur conversation fut qu’il fallait ab . solument se faire jour. Pendant ce temps, nos troupes se portaient en avant en effet les Russes qui, le jour précédent, avaient été rejetés surPalkino, s’étaient remis en position sur le flanc gauche de la route , pour couper notre corps et ceux du duc d’Elchingen. En nous voyant déboucher, ils se replièrent k mesure .que nous avançâmes ; ils rétro-, gradèrent même jusqu’au pied d’un plateau sur lequel le gros de leurs forces était campé , puis démasquant leurs pièces , placées sur, des traîneaux (pour les faire mouvoir avec plus d’agihté) , ils nous foudroyèrent , tandis que leur cavalerie , descendue de la positiôii , acccourut dans ta plaine pour charger nos carrosafLes braves dd > quoique barrasses de fatigue , se soutenant k peine , et pour la plupartlilessés , reçurent l’ennemi avec cette valeur qui distingue si éminemment le soldat
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français. Il faut se- pénétrer de notA situation cruelle pour pouvoir payer le juste tribut d’admiration que méritait U oe conduite aussi hérmque.
A travers le feu que faisait l’eunemi , le général Ornano s’avança avec les restes de la treizième division pour secourir les troupes de la quator-. zième , qui étaient si cruellement engagées j mais un boulet de canon passa si près de lui , qu’il le renversa de son cheval : on le crut mort , et des soldats s’approchaient pour le dépouiller , lorsqu’on reconnut qu’il n’était qu’étourdi*par la violence de sa chute. Alors le prince envoya son officier d’ordonnance , le colonel Delfantr, avec un bataillon , pour chercher i ranimer les troupes. Ce brave militaire , se jetant au milieu d’elles, k travers une grêle de balles et de mitraille , encourageait les siens autant par ses conseils que par son exemple ; deux blessures dangereuses l’empêchant de se soutenir , il fut obligé de sortir des rangs. Un chirurgien lui ayant appliqué un premier appareil , il s’éloignait avec peine du champ de bataille ; sur son chemin il rencontra M. de Villeblanche , qui , en qualité d’auditeur au conseil d’état , devait quitter la ville de Smolensk , dont il était l’intendant , avec le général Charpentier , qui en était* gouverneur; ««are , entraîné parla fatalité , il demanda et obtint du vice-roi la faveur de l’accompagner. Ce jeune homme , apercevant le colonel Delfanti blessé , appuyé sur un pfficier , n’é>
' KRASNOÉ. 36f
côuta quff'sa sensibilité , et voàlut lui donner le bras. Tous trois s’éloignaient lentement du champ de bataille , lorsqu’arrivè un boulet de canon qui fracasse les épaules dn colonel, et emporte la tête du généreux Villeblanchc. Ainsi périrent deux jeunes gens qui , dans une carrière différente , firent preuve de talens et de courage. Le premier fut victime de sa bravoure, et le second de son humanité. Le vice-roi , touché de ce filcheux événement , honora la mémoire du colonel Delfanti par un acte de bienfaisance envers l’auteur de ses jours; il eût de même donné des consolations au père de M. de Villeblanche , si les événcmens survenus par la suite n’avaient arrêté le cours de sa munificence.
Les deux cents hommes qu’avait amenés le co* lonel Delfanti s’avancèrent pour soutenir le carré du 55* , que commandait le général Heyligers ; «nais , privés de leur chef, ils se placèrent partie en avant et partie en arrière de ce carré ; alors la cavalerie ennemie’, profitant de cette confusion , renouvelle la charge , massacre les soldats , et eiiilève les deux derniers canons dont on n’avait pu tirer que quelques coups faute de munitions. Le général Heyligers , en cherchant à rallier nos iaibles débris , reçut trois coups de sabre sur la tête, et , tandis que deux ttrailleurs russes lui pré^ sentaient leur baïonnette , survint un cavalier ,' qui le reconnaissant pour un général , le prit au collet^ et l’einmèua prisonnier.
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XIVRE VI II.
• Quantité d’officiers , distingués par leur mérite , périrent dans cette sanglante journée. Je regrette de ne pouvoir me rappeler que le major Oreille , si connu parsa valeur, et l’aide-de-camp Fromage, dont le zèle se manifestait par une prodigieuse activité. Cependant le canon lirait toujours, et portait partout le ravage et la désolation ; le champ de bataille était couvert de morts et de mourans , et les nombreux blessés abandonnant leurs armes , venaient encore augmenter la foule des traînards. Les mêmes coups qui , sur les premiers rangs , avaient été mortels , étendaient ensuite leurs ravages jusque sur les derrières de l’armée , où se trouvaient des officiers démontés ; et c’est 'là que périrent les capitaines Bordoni et Mastini , faisant partie du petit nombre de gardes d’hoi.neurd’Italie qui existaient encore.
Le vice-roi voyant l’opiniâtreté que l’ennemi mettait à nous fermer le passage , feignit, par un mouvement habile , de vouloir -prolonger le combat sur notre gauche, en ranimant et en réunisr sant la quatorzième division ; et tandis que les Russes' concentraient sur ce point la majeure partie de leurs forces , afin d’enVelopper cette division , le prince ordonnait â tout ce qui restait encore de profiter de la fin du jour pour filer sur la droite avec la garde royale qui n’était point engagée. Dans cette marche , le colonel Kliski donna *nne preuve remarquable de présence d’esprit. La
langue russe lui était familière, et il allait en avant de notre colonne , lorsqu’il fut arrêté plir une vedette ennemie, qui , en russe , lui cria qui vive ? Cet intrépide officier ne fut point troublé par une rencontre si fâcheuse, il s’avança aussitôt vers le factionnaire , et lui dit dans sa langue : « Tais-toi, » malheureux ; ne yois-tu pas que nous sommes » du corps d’Ouwarow , et que nous allons en ex- » pédition secrète? » A ces mots, le soldat se tut , et dans l’ombre de la nuit nous laissa passer san« rien dire<
To«t avait trompé la vigilance des Russes, h l’exception de la quinzième division qui , restée en arrière-garde , fut placée sous le commandement du général Triaire , dont l’ordre était de la faire marcher aussitôt que le prince aurait effectué sa manœuvre. Pendant que cette division prenait du repos , il était affligeant de voir la désolation qui régnait parmi les isolés restés ,en arrière de nous j ils attendaient également la nuit pour continuer leur route; beaucoup d’entre eux , harassés de fatigue et se trouvant autour d’un bon feu», ne voulurent plus marcher , disant qu’il fallait attendre le jour. Ainsi ces âmes faibles périrent victimes de ^ur apathie, car dans cet intervalle la quinzième division filait .dans l’ombre, et au milieu du plus grand silence, regardant ce qu’elle laissait derrière elle comme une proie réservée auxkosaques.
On allait passer devant l’ennemi, quand la nuit,
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3«4 LIVRE Vin.
au lieu de nous prêter une obscunté salutaire, nduà offrit tout-a-coup un beau clair de lune bien plus nuisible qu’utile dans une pareille circonstance. La neige répandue sur la surface de la terre rendait notre marche plus visible ; et ce n’était pas sans inquiétude qu’on se voyait flanqué par des nuées de kosaques qui , s’appaocbant de fort près, comme pour nous reconnaître , s’en retournaient ensuite au milieu des- escadrons qui les avaient détachés. Plusieurs fuis nous crûmes' qu’on allait nous charger: mais le général Triaire , en faisant faire halte à sa colonne , en imposa tellenftnt k l’ennemi , qu’il n’osa jamais l’attaquer. Enfin , malgré les ravins et des monceaux de neige qui obstruaient sa marche , cette division parvint k rejoindre la grande route ; une heure après nous fîmes notre jonction avec la jeune garde, qui campait en-deçà de la rivière , située k peu de distance de Krasnoé. C’est Ik qu’était l’Empereur, et c’est Ik par conséquent que nos craintes se dissipèrent. .
En racontant aux soldats de la garde le combat que nous«vious soutenu^ ils nous apprirent qu’ils avaient été également obligés de se faire jour k travers l’ennemi', et que les fusiliers , sous les ordres du général Rogner , avaient enlevé , k la baïonj nette, un village où l’ennemi ‘s’ était conceirtré pour fermer le passage. Dans ce combat Naplbléoq avait couru de grands dangers , et ce n’est qu’k l’intrépidité de ses soldats , qu’il ' son sa-
KBASNOÉ. 365
lut. A ce sujet, on rapporte que la musique de la garde se retrouvant avec lui, après en avoir été séparée , exécuta en le voyant l’air : Oîi peut~on être mieux qu’au sein de sa famille ? Mais comme au milieu de ces déserts glacés , remplis de cadavres français, l’application pouvait être à double sens, il la prit de / mauvaise part, et dit aux musiciens, d’un ton fort brusque: «Vous j> feriez bien mieux de jouer : V eillons au salut » de l’Empire i):
L’état-major de l’Empereur, sa garde, sa cavalerie, et les quatrième et huitième corps se trouvant réunis dans cette petite ville , l’encombrèrent au point qu’il n’y avait plus moyeu decirr çuler dans l’intérieur des rues; elles étaient toutes remplies de soldats couchés autour de leurs feux , qu’ils ne pouvaient entretenir qu’en démolissant les .maisons en bois , et en brûlant les portes et les volets des fenêtres de celles qui étaient en maçonnerie. Le vice-roi étant allé chez l’Empereur, eu fut bien reçu , malgré l’humeur que lui inspiraient des disgrâces auxquelles il n’était pas accoutumé. 11 approuva surtout le stratagème qu’on avait employé pour trouver l’ennemi. Le prince étant demeuré toute la nuit en conférence , ceux qui étaient à sa suite campèrent dans les rues jusqu’au moment où ^'apoléon et le vice-roi (17 novembre) , se mettant k la tête de la garde ,* marchèrent sur la position qu’occupaient les Russes, afin de dégager
le premier , ainsi que les troisième et cinquièitoe corps , réunis sous les ordres du duc d’£lchingen , qui , n’ayant plus que trois mille hommes sous les armes , traînait avec lui plus de quatre mille malades ou blessés. Ces trois corps fermaient la marche , et se trouvaient dans le même embarras où nous avions été la veille.
Une nouvelle affaire s’engagea ; l’action fut opiniâtre et sanglante ; et ce ne fut qu’à force de bravoure et de sagacité que le prince d’Eckmülh parvint à sauver les troupes placées sous ses ordres; mais Kutusoff étant venu de nouveau reprendre sa position en avant de Krasnoé , sépara totalement le duc d’Elchingen du reste de l’armée. Ce maréchal, demeuré le dernier pour former l’arr rière-garde , trouva sur son passage des forces si considérables qu’il ne put jamais nous rejoindre. Dans l’espoir du contraire, l’Empereur boitait à quitter Krasnoé ;.mais l’ennemi filant sur nos derrières nous força d’évacuer la position. On était dans une inquiétude extrême sur le sort de cette arrière-garde; souvent on s’arrêtait pcrur écouter si le bruit d’un combat ne nous annonçait pas son arrivée. Soins inutiles, il fallut #éloiguer avec le regret de ne pouvoir secourir un maréchal de France qui , loin d’accepter les propositions de l’ennemi , se jeta de l’autre côté du Dniéper avec le reste de ses troupes , luttant sans cesse contre les Russes. Ceux-ci ne pouvant croire à l’heureuse is-
sue d’une résolution si hardie , déjà comptaient le duc d’Elchingen parmi leurs prisonniers, et redoublaient d’efforts pour le réduire à capituler.
Tant de disgrâces, loin d’affaiblir notre renomniée , ne firent que l’accroître ; Kutusoff et MilloradoAvitch , moins surpris des immenses débris que • nous laissions apres nous , qu’étonnés de notre excès de courage et de persévérance, au milieu de tant de désastres, avouaient eux-mêmes à nos officiers prisonniers, qu’ils ne devaient leurs succès qu’aux élémens , et proclamaient hautement la valeur de nos soldats^ qui , loin d’être abattus à la vue dcleur destruction inévitable , n’en étaient que plus enragés (1} à se précipiter sur les batteries qui leur vomissaient la mort; ils vantaient aussi l’héroïsme de nos généraux, qui , réduits aux plus cruelles extrémités , rejetèrent toujours avec dignité les sommations qu’on osa leur faire.
Vingt-cinq canons et plusieurs milliers de prisonniers furent le fruit que les Russes retirèrent de quatre combats consécutifs , où nous n’avions à opposer, contre une armée complète., que quelques misérables soldats , harassés par des marches inouies , et qui , depuis plus d’un mois , étaient sans vivres, sans munitions et aâns artillerie. Ce- ■ pendant le prince Kutusoff, pour honorer la bra- '
(t) Propre expression du rapport de Kutusoff à l'Eioperenr* Alexandre.
Toure des grenadiers de la garde impériale russe ^ qui s'étaient distingués dans ces différeiis combats, fit apporter du champ de bataille , dans leur camp, tous les trophées de la victoire , regardant comme tel le bâton de maréchal du prince d’Eckmülh (i) } mais ce bâton , dont nos maréchaux ne font usage qu’aux jours de cérémonie, ne pouvait être d’aucune gloire pour l’ennemi qui le trouva sans doute dans un fourgon abandonné.
Les Russes ont divisé notre retraite en trois époques principales, lesquelles, outre la continuelle progression de nos misères ,*ont conservé un caractère particulier. La première finit au combat de Krasnoé ; la. seconde , au passage de la Bérézina; la troisième, au Niémen. Il en résulte qu’à l’époque de la première période , où nous sommes maintenant , on nous avait déjà pris trente mille hommes , vingt-sept généraux , cinq cents pièces de canon , trente-un drapeaux, et, outre nos immenses bagages , toutes les dépouilles de Moskou que nous n’avions pas brûlées. Si , à tant de désastres , on ajoute les quarante mille hommes morts de misère , ou tués dans diderens combats livrés depuis notre sortie de cette capitale, on trouveraque notre armée était réduite à trente mille hommes * parmi lesquels , en comprenant la garde impériale , il n’y
■ (i) Lisez le rapport officiel de notre retraite, publié par les Runes
à Wilna, le as décembre iZia,'
avait pas plus de huit mille combattans : les vingtcinq pièces d’artillerie que la garde avait sauvées , ne pouvaient être comptées, puisqu’on avait la certitude qu’il faudrait les abandonner le lendemain. Quant à la cavalerie, elle était preéque nulle. Tel est le relevé exact de nos pertes , faites au bout d’un mois de marche! De Ut on pouvait augurer celles qUe nous ferions encore, puisque nous étions à peine h moitié chemin du Niémen , et qu’il nous restait deux montagnes il gravir , et trois rivières k traverser.
Ijes grands désastres essuyés depuis Moskou f jusqu^a Krasnoé , sembltuent faire croire que nos malheurs étaient arrivés k leur dernier période , et que des événemens heureux allaient leur succé-der. En effet , la belle position d’Orcha étant gardée, par le général Jomini, il était probable qu’on passerait le Dniéper sans obstacles , et que nous pourrions ainsi faire notre jonction avec le corps dugénéral Dembrowski et ceux des ducs de Reggio et de Bellune ; on approchait de Minsk , où étaient des magasins approvisionnés pour tout l’hiver , de plus on touchait au moment d’entrer dans un pays habité, considéré comme allié, enfin, le prince Kutusoff voulant concerter ses attaques avec l’armée de Moldavie prête k s’unir k lui , deux jours après , cessa de nous poursuivre ; et se bornant k nous faire harceler par ses kosaques , réserva pour la Bérézina les résultats que lui promettait la journée de Krasnoé.
Tous ces avantages , sur lesquels on nous disait de fonder nos plus chères espérances, ne pouvaient flatter que l’oreille du soldat; mais ceux qui étaient au courant des nouvelles , dissipèrent bientôt ces
LA BÉRÉZINA. 3 yi
illusions en nous instruisant de tout ce qui se pas-* sait en Wolhynie. L’amiral Tchichagow ayant laissé trente mille hommes au général Sacken pour couvrir cette province et observer le prince ' Schwartzenberg , afin de l’empêcher de secourir Minsk, se mit lui-même en marche vers Borisow (27 octobre) avec les divisions Langeron , Lam-^ bert, Woinow et Tschaplilz, formant un corps d’environ ving-cinq mille hommes d’infanterie , et deux mille hommes de cavalerie. Il dirigea sa mar-* che vers Proujanoui et Slonim , pour se rendre k Minsk , dont il avait l’ordre de s’emparer , et où il espérait trouver le général Hertel. A Slonim , il fut arrêté par le mouvement que firent les Autrichiens et les Saxons, qui , après le combat de Wolkowisk , où ils battirent le corps de Sacken , sem* Liaient vouloir reprendre l’offensive } le prince de Schwartzenberg , loin de poursuivre ses succès, retounia sur ses pas , et vint reprendre sa position j en arrière du Bug. Alors l’amiral , profitant d’une manoeuvre trop extraordinaire et trop importante pour oser la juger dans cette narration rapide , se dirigea sans obstacles sur le point qu’on lui avait désigné.
Lorsqu’on apprit que les Autrichiens étaient rentrés dans le duché de Warsovie , Içs Polonais comprirent que l’armee de Woihynie, k la faveur de l’inconcevable prudence de Schwartzenberg^ s’emparerait de Minsk, et détruirait ainsi toutes les
ressources de l’armée française. Pour comble de fatalité , le gouverneur de cette ville , homme plein de suffisance , loin de prendre des mesures analogues à l’importance du poste qui lui était confié, refusa d’abord les secours du général Dembrowski ; ensuite, aux approches du danger, il fut tellement troublé, que ne sachant comment faire face à la division Lambert, qui s’avançait pour l’attaquer (i 5 novembre), il évacua Minsk, et alla à Borisow avec sa garnison, pour se réunir à la division Dembrowski.
En même temps Witfgenstein et Stengel , depuis la fatale bataille de Polotsk fiS octobre), n’étant que faiblement contenus par les deuxième et sixième corps , se portèrent, l’un sur l’Oula pour poursuivre le duc de Reggio , et l’autre marcha sur Dokzice , afin de harceler les Bavarois , et les empêcher de couvrir Borisow. De la réunion de tous les corps ennemis dépendait la ruine de l’armée française ; et ce fut pour prévenir la plus effrayante et la plus mémorable de toutes les défaites , que Napoléon , s’avançait à marches forcées sur la Bérézina.
( 17 Novembre.) Aussitôt que le duc d’Elchin^ gen se fut jeté de l’autre côté du Dniéper, on se mit en mouvement vers les onze heures du matin , pour aller k Liadouï. Pendant l’instant de repos que nous primes k Krasnoé, les kosaques avaient débordé la ville , et , rangés en colonnes , nous suivaient tout le long de la route. On fit une fausse
attaque pour les contenir, afin de donner aux bagages et aux convois de blessés le temps de poursuivre leur route. Mais les Russes s’étant aperçus que le reste de nos équipages était arrêté , et dans un grand désordre, par la difficulté qu’avaient les chevaux à franchir la vallée qui séparait la ville du plateau , ils n’acceptèrent point le combat, et fondirent sur une partie des voitures , dont ils s’enjparèrent sans éprouver de résistance. C’est là que nousperdîmes le fourgon de l’état-major , où étaient enfermés les registres de correspondance , et tous les plans , cartes et mémoires que j’avais rédigés pour l’historique de notre expédition.
Comme rennemi s’avançait toujours, et nous canonnait vivement, l’Empereur se mit au milieu d’un carré formé par sa garde j il plaça la cavalerie sur ses ailes , tandis que les débris du premier corps, avec les voltigeurs et les fusiliers , commandés par le duc deTrévise, protégeaient notre marche. Napoléon ne pouvant se résoudre à abandonner le duc d’Elchingen, s’arrêtait souvent^ et à chaque halte était forcé de livrer diflérens com^ bats meurtriers; dans toutes ces affaires, les soldatsde la jeune garde se battirent avec un coui age admirable, et , supportant avec résignation tous les genres de souffrances , se montrèrent les^digues émules de leurs aînés.
Nous enti'âmes à Liadouï, lorsque la nuit commençait à nous surprendre. Au-dessus de la petite
rivière qu’on traverse avant d’y arriver , il y avait un plateau très»élevé, et dont la pente était si glissante , qu’il fallut se rouler pour la descendre. Lia- ' douï offrait un aspect nouveau pour nous , c’était d’y voir des habitans. Quoiqu’ils fussent tous Juifs, on oublia la saleté de cette nation vénale , et à fo’'Ce de prières , ou plutôt d’argent , nous parvînmes à leur faire trouver quelques ressources dans un bourg qui , au premier aspect , paraissait ruiné. Ainsi cette même cupidité, objet de notre profond mépris pour les Juifs, nous fut bien salutaire , puisqu’elle leur faisait braver tous lesdan-
Liadouï étant à la Lithuanie , on croyait qu’il serait respecté, comme ayant appartenu à l’ancienne Pologne. Le lendemain ( i8 novembre) , nous en partîmes avant le jour; mais, a notre grand étonnement , nous fûmes , selon la coutume , éclairés par le feu des maisons qui commençaient à brûler. Cet incendie-fut cause d’une des scènes les plus horribles de toute notre retraite , et ma plume se refuserait à la raconter , si le récit de tant de malheurs n’avait pour but et pour moralité de rendre odieuse cette ambition fatale, qui força les peuples civilisés à faire la guerre en barbares.
Parmi les maisons qui brûlaient , il y avait trois vastes granges remplies de pauvres soldats pour la plupart blessés. On ne pouvait sortir des deux dernières sans passer par la première, qui était toute
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embrasée. Les plus ingambes se sauTerent en saiptant par les fenêtres ; mais tous ceux qui étaient malades, ou estropiés , n’ayant pas la force de se rennuèr , voyaient venir les flammes, qui, par degré , s’avançaient pour les dévorer. Aiix cris que poussaient ces malbeureui , quelques âmes moins dures '.que les autres cherchèrent à les sauver : ce fut entrain , on ne les apercevait plus qu’à demienterrés sous des solives ardentes. A travers des tourbillons de fumée , ils suppliaient leurs camaradesv d’abr^^ leur supplice , en leur arrachant la vie: par Lumanité, on crut le devoir faire. Comme il y eu avait qui, malgré cela, respiraient encore;, on les entendait qui , d’une vmx éteinte , çriaient en expirant: .Tirez sur nous^, àJa tête , à, la tête ! Ne nous manquez pas ! Et ces cris déchirans ne cessèrent que lorsque ces victimes eurent été consumées.
La cavalerie était totalement démontée , et Napoléon ayant besoin d’escorte , on réunit à Liadouï tous les officiers qui avaient un cheval , pour en former quatre compagnies de cent cinquante hoqames chacune. Les généraux Defrance, Saint- Germain , Sébastiani , etc. , faisaient fonctions de capitaines , et les colonels de sous-officiers. Cet escadron , k qui l’on doima le surnom de sacré , était commandé par le général Grouchy , sous les ordres du roi deNajdes. D’après sou organisation , il ne devait pas perdre de vue l’Empereur j mais
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ces chevaux , qui jusqu’alors avaient résisté , ayant été mieux soignés que ceux ^es soldats , périrent du moment qu’on voulut les réunir h ceux des gé» néraux. Ainsi y au bout de quelques Jpurs , IVxca* drou xacre n’existait plus. ■ * ^
L’ennemi ne cessait de nous poursuivre , se te^ nant éloigné k deux ou trois portées de fusil de la route , tandis que les restes de l’armée , n’ayant plus les moyens de se défendre , continuaient k marcher dans un désordre extrême , et se voyaient sans cesse importunés par tes kosaques qui , k chaque défilé , tombaient sur la tnieue de^ notre colonne , s’emparaient des hag^ges , et noos obligeaient k abandonner l’artillerie que les chevaux ne pouvaient plus traîner. Jusqu'alors Napoléon avait fait la route dans une bonne calèche hermétiquement fermée , et remplie de fourrures | il portait même une pelisse et un bonnet en martre zibeline , qui l’empêchaient de ressentir le froid le plus- rigoureux ; mais depuis Krasnoé, il allait souvent k pied, suivi de son (état-major, et voyait défiler devant lui , sans s’émouvoir , les misérables restes d’une armée naguère si puissante : malgré cela sa présence n’excita jamais de murmures ; elle ranimait au' contraire les plus timides , qui toujours étaient tranquilles Ik où était l’Empereur.
Nous entrâmes tous k la fois dans Doubro'wna. Ce bourg était le lieu le mieux conservé que nous eussions encore rencontré depuis notre sortie de
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Moükou. Il y avait un sous-préfet polonais , un ijoromandant de place ; les maisons étaient habitées par des Juifs qui nous procurèrent un peu de farine, de l’eau-de-vie et de l’hydronvel. Ils échangeaient aussi aux soldats les roubles en papier pour de l’argent ; enfin , étonnés de la sécurité des Israélites , et de la bonne foi de nos soldats , qui payaient tout ce qu’ils prenaient , il nous seinhlait déjà que l’abondance allait renaître , et que nos maux allaient finir.
Cependant nous touchions au dernier degré de misère , et du pain ! du pain ! voilà quel était le cri .des faibles restes de la plus formidable des armées. Les employés de toutes espèces étaient malheureux^ surtout les commissaires et garde-magasins , gens peu accoutumés à éprouver des privations ; mais ceux-là étaient encore moins à plaindre que les médecins , et particulièrement les chirurgiens , qui , sans espérance d’avancement , s’exposent comme les militaires en les pansant sur le champ de bataille. Etant à Doubrowna , auprès d’une maison où les soldats se portaient en foule , parce qu’on leur avait dit qu’on y vendait des vivres , j’aperçus un jeune chirurgien plongé dans une profonde tristesse , et qui , d’un air égaré , cherchait à s’introduire dans cette habitation. Comme il était toujours repoussé par la foule , et qu’il donnait des signes d’un violent désespoir , je me hasardai à lui en demander la cause, K Ah ! capi-
378 • tlVRE IX.
» taine , me dit-il , vous voyez un homme perdu ! » Depuis deux jours n’ayaot rien mangé , j’ai ap- )) pris , en arrivant ici des premiers , qu’on vendait )) du pain dans cette maison. En donnant six francs )) au factionnaire , il m’a laissé entrer ; mais !» comme. le pain était au four , le Juif n’a point » voulu m’en promettre , si je ne lui donnais un )> louis d’avance. J’y ai consenti , et maintenant 0) que je reviens , la sentinelle ayant été.changée^ )) me repousse impitoyablement. Ah ! monteur y » me dit-il en pleurant , que je suis malheureux ; » je perds le peu d’argent qui me restait , sans » avoir pu me procurer du pain , dont je n’ai pas » mangé depuis plus d'un mois. ))
Le jour où cous arrivâmes k Doubrowna , Napoléon , comme de coutume , avait fait à pied une grande partie du chemin ; c’est durant cette marche , où l’ennemi ne parut point , qu’il put aisément observer dans quel état déplorable était l’armée , et combien il était trompé par les rapports de plusieurs chefs , qui , connaissant le danger qu’il y avait à lui dire la vérité , n’osaient la lui faire connaître, dans la crainte de s’attirer une disgrâce. Alors il pensa que ses discours produiraient l’effet de la manne dans le désert ; en disant des injures aux officiers et des quolibets aux soldats , il crut inspirer de la crainte aux uns et^iu courage aux autres. Mais ils étaient passés ces temps d’enthousiasme > où une seule de ses paroles produisait des
miracles; son despotisme avait tout comprimé, et lui-même , poxir avoir étouffe en nous les idées nobles et généreuses , se priva de l’unique ressort qui pouvait encore électriser nos âmes.
La chose la plus sensible pour Napoléon , fut de voir que sa garde était aussi frappée d’un semblable découragement: conservant un visage calme au milieu des plus violentes agitations , il voulut , avant de quitter Doubrowna , rassembler une partie de ces vieux guerriers ; et se mettant au milieu d’eux , il leur recommanda le maintien de la discipline , disant qu’elle avait fait la gloire de ses .armées , et que par elle on avait jadis obtenu de grandes victoires, ! Mais de si beaux senti mensétaient hors de saison ; et ce même homme qui sans moralité aspirait à l’héroïsme , éprouva bien dans cette circonstance qu’il n’y a aucune gloire à attendre des projets les plus vastes, lorsqu’ils n’ont pas un but louable, et que leur exécution n’est point combinée avec les forces de la faible humanité.
(*19 Novembre.) Demi-heure après avoir quitté Doubrowna , on traversa un ravin extrêmement large et profond , au milieu duquel passait une rivière. Le côté opposé commandait beaucoup celui par lequel nous arrivions. En voyant celte importante position , chacun rendit grâce au ciel de ce que les Russes ne s’en étaient point emparés pour nous fermer le passage; ce qui nous conffrma que la ville d’Orcha ne serait paS occupée par eux. Ef-
fectivemenl , des gendarmes d’élite , venus de France , s’y étaient maintenus , et nous touchâmes au Dniéper vers les deux heures après-midi , sans avoir été inquiétés , même par les kosaques. Nouvelle preuve de notre fortune , car , dans l’état de désordre où nous étions , il nous aurait été impossible de forcer ces deux terribles positions.
On avait construit deux ponts sur ce grand fleuve ; la gendarmerie en faisait la police : comme chacun voulait passer des premiers , le concours était immense; malgré cela il ne survint point d’accidens. Napoléon arriva à Orcha peu de momens après nous: dans un instant les maisons en bois , dont la ville était formée furent occupées par les dilTérens états-majors, et par une foule de soldats qui s’y établirent. Les Juifs, comme de coutume , nous procurèrent d’abord quelques faibles ressources ; mais le nombre des acheteurs était si grand , que tout fut bientôt consommé.
Plus j’examinais la position d’Orcha , et moins je pouvais concevoir comment l’ennemi n’avait pas cherché à l’occuper. Cette ville, construite sur la rive droite du Dniéper , qui domine beaucoup celle de gauche , a des mamelons avancés , qui semblent former des bastions naturels. Au-dessous est le fleuve, large sur ce point d’environ deux cents toises , et formant un immense fossé que l’armée Ja plus formidable n’aurait jamais pu passer sans .s’exposer à une entière ruine. Pendant que nous
LA BÉRÉZINA. 38i
étions sur ces hauteurs , nous entendîmes le feu de nos derniers tirailleurs ; un instant après nous vîmes revenir avec précipitation toüs ceux qui étaient restés sur la rive opposée , et qui criaient en s’avançant vers nous : Les kosaques ! les kosaques ! Ils parurent en effet peu de temps après , mais en si petit nombre , qu’il y aurait eu de quoi s’indigner , si ceux qui fuyaient devant eux n’avaient été de malheureux traînards , sans armes , et pour la plupart blessés.
(ao Novembre.) Le lendemain nous fûmes assex tranquilles , et n’entendîmes que les coups de fusil qu’on tirait par intervalle aux kosaques ; mais , accoutumés à voir ceux-ci s’avancer et fuir aussitôt qu’ils voyaient des soldats armés , leur présence ne nous donnait plus d’inquiétude : ainsi on goû- , tait dans le calme le plus parfait les douceurs d’un jour de repos; et quelques provisions que le général Jomini , gouverneur d’Orcha , avait réservées pour le passage de l’armée , nous furent d’autant plus agréables , que depuis Sinolensk , nous n’avions reçu aucune distribution , puisque les magasins de Krasnoé avaient été pillés par les kosaques avant notre arrivée (i).
(i) Je dois faire observer qu'on ne comprenait dans les cUstributions que les soldais préseiis aux appels , et le nombre de ceux-ci ne fonnait pas la cinquième partie du reste de l’armée. Outre cela , dans l’espace de deux mois , on ne fit que trois dislribntions , savoir : h Smoleusk , à Orcha et a Kowno.
Les Polonais se doutaient si peu de l’état déplorable où se trouvait réduite la puissance de Napoléon , qu’une députation de la ville de Mohilow vint à Orcha le jour où nous y demeurâmes , avec l’intention de le complimenter sur son retour. Comme sa situation contrastait beaucoup avec le faste qu’il avait affiché lors de sa marche sur Moskou , il ne put se résoudre k admettre ces députés. Pour épargner à son amour propre une audience pénible , il les fit congédier poliment , en leur faisant renouveler l’assurance qu’ils pouvaient toujours compter sur sa protection.
La journée avait été fort paisible, mais l’absence des restes du troisième et du cinquième corps , dont la perte ne paraissait que trop certaine , était pour l’armée un sujet de vive douleur : quelle fut notre surprise , et en même temps notre joie , lorsqu’au milieu de la nuit nous apprîmes que la grande rumeur qui régnait dans la ville était eau sée par l’arriv^'e du duc d’Elchingen , qui , comme on sait, avait été obligé , depuis les affaires désastreuses de Krasnoé , d’abandonner la route que nous avions suivie , pour chercher de l’autre côté du Dniéper une retraite plus sûre ; dans cette occasion , il ne cessa , durant trois jours , de combattre l’ennemi , et de faire usage de tout ce que le talent et la bravoure peuvent déployer de plus extraordinaire } parcourant un pays inconnu , il marchait en carré , repoussant avec succès les at •
taques de six mille kosaques , qui , chaque jour , fondaient sur lui pour le forcer a capituler. Cette résistance héroïque mit le comble a sa brillante réputation , et prouva qu’il y a plus de mérite à sa> voir parer les échecs de la fortune , qu’il n’y a de gloire à profiter de ses faveurs. Tant de fermeté dans le péril , fut secondée par le mouvement généreux du prince vice-roi , qui alla au-devant du duc d’Elchingen pour le dégager , et dont les secours achevèrent sa délivrance.
Cette retraite , par sa difficulté , fut une des plus belles opérations de la campagne , et celle peut-être qui honora le plus le caractère français. . On raconte qu’au moment de passer le Dniéper à moitié gelé , tout le monde était dans le désespoir et se croyait perdu ; chacun cherchait le maréchal pour savoir ce qu’il ordonnerait. Mais on fut bien surpris en le trouvant couché sur la neige , et la carte k la main , examinant la direction qui lui serait la moins dangereuse. Tant de calme, au milieu d’un si grand péril , ranima le courage des soldats , et les tira de l’abattement où ils étaient plongés.
(ai Novembre.) Nous sortîmes d’Orcba lorsqu’on commençait k y mettre le feu. En gravissant la montagne , afin de rejoindre la grande route , nous vîmes les soldats du premier corps restés dans la ville pour former l’arrière-garde , et qui , déjà , se trouvaient aux prises avec les kosaques. Pen-
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dant le séjour que nous fîmes à Orcha , Napoléôtl prévoyant qu’il allait bientôt se trouver dans une position encore plus critique , faisait tous ses efforts pour rallier ses troupes. Il fît publier au son du tambour , et par trois colonels , qu’on punirait de mort les traînards qui ne rejoindraient pas leurs régimens , et que les officiers ou généraux qui abandonneraient leur poste seraient destitués. Parvenus sur la grande route , nous nous convainquîmes du peu d’effet qu’avait produit cette mesure , tout était dans la plus affreuse confusion , et les soldats sans armes et mal vêtus , au mépris de cet ordre sévère , continuaient k marcher dans le même désordre.
Une heure avant d’arriver k Kokhanovo , nous campâmes dans un mauvais village , situé k notre droite , et dont il ne restait plus que deux ou trois habitations. Celui de Kokhanovo , où nous passâmes le lendemain , é^ait entièrement ruiné ; la seule maison de la poste aux chevaux , que les gendarmes avaient habitée , subsistait encore. Enfin , continuant notre marche k travers un chemin que le dégel rendait horriblement fangeux , nous reçûmes l’ordre de ne pas, pousser jusqu’k Tolocrin, où l’Empereur était établi , et de nous arrêter k un grand château peu distant de ce bourg ; car souvent Napoléon , pour tromper l’ennemi , ne couchait point au lieu qui avait été désigné dans la matinée ; plusieurs fois les circonstances le for-
cèrent de camper sur la route , au milieu du carré que formait la garde. Dans ces bivacs , le froid et le manque de vivres affaiblissaient tellement les soldats , que son escorte chaque jour diminuait d’une manière effrayante.
La route d’Orcha jusqu’auprès de Toloczin est, sans contredit , l’une des plus belles de l’Europe ^ tracée en ligne droite , elle a des deux côtés une double allée, de bouleaux, dont les branches alors chargées de neige et déglaçons , descendaient jusqu’à terre , en forme de saules pleureurs ; mais ces- allées majestueuses n’étaient pour nous qu’un lieu de larmes et de désespoir j on n’enteudait de tous côtés que des plaintes et des gémissemens : les uns', asssurant qu’ils ne pouvaient aller plus loin , se couchaient par terre , et les larmes aux yeux , nous donnaient leurs papiers et leur, argent pour les faire parvenir à leur famille. « Ah ! si- plus for- )) tunés que nous , disaient-ils , vous revoyez jay> mais notre chère patrie , en envoyant à nos pa- » rens ce dernier gage de notre amour , dites-leur » bien que la seule pensée de les revoir un jour )) nous a soutenus jusqu’à ce moment ; mais , dé- )) nuésde force , nous renonçons à celte espérance, » et ntiourons en songeant à eux. Adieu , vivez )) heureux , et de retour dans notre belle France , » au milieu de votre bonheur , souvenez-vous de » nos misères ! )) Un peu plus loin , on eft rencontrait d’autres qui , tenant dans leurs bras des
enfans ou une femme évanouie , imploraient de tous les passaiis un morceau de pain pour les rap peler a la vie.
L’Empereur savait que le général Kanopka, commandant le 5® régiment de lanciers de la garde avait été enlevé à Slonim avec toute sa troupe ; mais il fut bien plus affecté quand on lui annonça que le général russe Lambert s’était emparé de Minsk, où il avait pris cinq mille malades j et détruit les immenses magasins destinés à l’approvisionnement de nos quartiers d’hiver. En effet, Tschichagow, avec son armée, arriva le i6 novembre dans cette ville , où il apprit que le prince Schwartrenberg , s’étant mis en marche pour le poursuivre , était arrivé à Niesvii. Mais loin d’ètrc intimidé par la nouvelle de ce mouvement , trop tardif pour lui être dangereux, l’amiral se borna h donner l’ordre à l’officitT qu’il avait laissé à Nowo-Sweriiii de brûler le pont aussitôt que les Autrichiens se présenteraient sur la rive gauche du Niémen. Et lui-même , avec trois divisions , renforcées par des troupes nouvelles •) venues de la Servie , trois jours après , se porta sur la Bérézina pour coopérer à la grande catastrophe qui nous attendait sur les bords de cette rivière.
L’on rapporte qu’en apprenant cette fatale nouvelle. Napoléon se mit k dire avec calme:
Il est donc de'ddé que nous ne jferons que des
sottises (i) , .paroles extraordinaires dans tine portion si critique ! et qui semblaient être l’aveu tar^ dif de toutes les fautes qu’il avait à se reprocher. II savait aussi que les armées de Wittg-enstein et de Stengel , victorieuses sur la Dwna , pressaient vivement les deuxième, sixième et neuvième corps, pour marcher sur Borisow. Le colonel Czernichevr que Kutusoff avait expédié auprès de l’amiral pôiff l’instruire de notre retraite précipitée , fut envoyé de Slonim auprès de Wittgenstein avec un corps de trois mille chevaux. Cet intrépide militaire , après avoir franchi le Niémen à Kolodesziio, passa au.miliéu des troupes que nous avions 'dans lé gouvernement de Minsk. Arrivé à Radoszkowiczi , village voisin de cette ville , il reprit des mains dé quelques gendarmes français le général Win'zingerode ; puis ayant continué sa ronte par Pleseenkovice et Lepel , après avoir enlevé nos convois , et fait prisonniers nos postes de correspondance , il arriva (17 novembre) k Tschachniki , où il rendit êompte au général Wittgenstein dû mouvement de l’amiral , et lui indiqua le jour et le lieu où leur jonction devait se faire.*
Pour s’opposer à l’exécution d’un plan qui de-
( 1 ) Quelques-unes des correçlions et adgmenlalioBs failes dans ce IX* livre , sont dues à une Relation impartiale du passage de la Berd- ’dna. Cet cïcelleni Mémoire jette un grand jour sur toutes les Opérations des armées russes qui , jusqu a présent , nOus étaient Inconhucs. il DM été fort utile, et j’en témoigne mà recouniiswnte asOn âutertr;
vait consommer notre iMine , Napoiçon avaît ordonné au général Dembrowski de lever le siège de Bobruisk , pour se porter sur Minsk, que nous avions tant intérêt a conserver ; mais , comme je l’ai déjà remarqué , la présomption du gouverneur de cette ville lui ayant fait refuser toute espèce de secours, le général Dembrowski se porta surBorisow, où ce même gouverneur, chassé par les Russes, ne tarda pas à le rejoindre avec sa garnison. Les Polonais s’étaient établis dans la tête de pontj mais le 2 1 novembre, à la pointe du jour, elle fut attaquée; le bataillon français qu’on y avait placé , se laissa surprendre; heureusement un fort détachement de Wurlembergeois ayant pris les armes, accourut en hâte, repoussa les assaillanset se logea de nouveau dan's la flèche qui formait la tête de pont. Le général Dembrowski , en officier expérimenté, profita de cet avantage pour prévenir les désastres qu’aurait occasionnés une plus longue résistance; longtemps il lutta d,e courage , mais prévoyant combien il lui serait difficile de conserver une position que l’ennemi voulait enlever k tout prix’, il se prépara à la retraite , en faisant évacuer son artillerie et ses bagages. Enfin , à cinq heures du soir , après dix heures du combat le plus acharné, les divisions Langeron et Lambert, se trouvant réunies, tentèrent un dernier assaut , qui contraignit le général Dembrowski d’évacuer son camp retranché , et de se ret irer sur Nemonitsa.
LA BÉÉRZINA. 38 g
L’ennemi ayant passé la Bérézina , marcha sur Bobr et vint au devant de nous. Le duc de Reggio , qui était k Tschéreïck, ayant appris par le général Pampelone la perte de Borisow et du pont , se porta avec son corps au secours du général Dembrowski, afin d’assurer h l’armée le passage de la rivière. Le jour suivant (a4 novembre) , ce maréchal rencontra auprès de Nemonitsa la division Lambert, commandée alors parle général Palhen (i). Aqua-tre heures il l’attaqua et la batiit; en meme temps le général Berkheim fit charger le 4® de cuirassiers, et força l’ennemi k repasser la Bérézitia , après avoir laissé en notre pouvoir sept cents prisonniers et quantité de bagages.
L’armée de*Moldavie , ayant dans sa fuite coupé le grand pont de Borisow , gardait toute la rive droite , et avec ses quatre divisions , occupait les points principaux par où nous pouvions chercher k déboucher. Pendant la journée du ü 5 , Napoléon manœuvra pour tromper la vigilance de l’ennemi , et parvint , k force de stratagèmes , a s’établir au village de Weselowo ( 2 ) , placé sur
(1) Le général Lambert avait céiié son commandement , ayml été blessé dans le combat oii sa division s’empara du pont de Borisow.
(2) Dans le 29° bulletin , on a donné a Weselowo le nom de Staidûanka ou Studentzy.La proximité de ces villages les aura fait conrondre ,ou plutôt 00 aura préféré désigner Sludr.ianka, qni est plus considérable que Weselowo ; ce dernier lieu n’est qu’un bamcau formé do quelques miséiables granges.
une éminence qui dominait la rivière que nous voulions passer. Là , il fit construire en sa présence , et malgré l’opposition des Russes , deux ponts , dont le duc de Reggio profita pour faire traverser la Bérézina à la sixième division j puis attaquant les troupes qui s’opposaient à son passage , commandées par le général Tscbaplitz , il les battit et les poursuivit sans relâche jusqu’à leur ~ tête de pont de Borisow. C’est dans cette affaire que les généraux Legrand et Dembrowski , officiers du premier mérite , furent blessés grièvement. Par cette manœuvre , Napoléon acquit la certitude que l’amiral était seul sur la rive droite , et que l’armée de Wittgensteio ne s’était pas encore uni^à lui.
Le duc de Bellune , qui , depuis ses affaires de Smoliani(i) , contenait le corps de Wittgenstein sans pouvoir lui livrer la bataille décisive que désirait Napoléon , ayant reçu l’ordre de se rapprocher de nous, fut suivi dans sa retraite par l’armée russe de la Dwina j dans cette marche rétrograde, il se dirigea sur Tschéréïa et Kholopenitschi. En arrivant à Ratoulitschi , il fit sa jonction avec les restes de l’armée venue de Moskou ; mais Wittgen-. stein-, au lieu de continuer à le poursuivre , de Kholopenitschi se dirigea sur Baran , tandis que
(i) Dans son rapport le général russe avoue que ce village Tut ptw et repris jusqu a six fois, et qu’il perdit dans U jouroéc dix-huit ofEi^ ejers et plus de mille soldats.^
le prince Kufusoff , loiu de se rapprocher de noue, s’arrêta quelques jours a Lauuiki , et n’afriva que Le a5 à Kupys sur le Dniéper : le générai Milloradowitch , commandant sou avant-garde , u’avait point encore dépassé Kokhanovo , éloigné de nous d’environ citiq journées de marche. Durant toutes ces opérations , qui eurent lieu depuis le aS jus*qu’au 27 . novembre , les Russes agirent avec autant de circonspection quelle lenteur ; nous , au contraire , nous marchâmes presque sans inter>^ ruption , traversant plusieurs villages y et pouvant h peine connaître les noms de ceux de Bobr , de .Natscha et de Nemouitsa , où’ la fatigue nous força de nous arrêter. Cette promptitude nous sauva î les jours étaient si courts que , quoique nous fissions peu de chemin , on faisait route une partie de la nuit , et ce fut la cause pour laquelle tant de malheureux s’égarèrent ou se perdirent ; ’arrivaot fort tard au milieu des bivacs où tous les corps.demeuraient confondus , personne ne pouvait se connaître ni indiquer le régiment auquel on. appartenait : ainsi , après avoir marché une journée entière , il fallait errer toute la nuit pour rejoindre ses chefs. Rarement on avait ^le bonheur d’y parvenir. Ne connaissant plus l’heure du départ , on &e livrait au sommeil , et eu se réveillant on se trouvait au milieu des ennemis^
En passant à Borîsow , nous vîmes fa division Partouneaux ^ foruiaut l'arrière gardedu neuvième-
3g2 IIVRE IX.
corps ; elle avait laissé sar les bords de la Skha , -le , commandant Landevoisin , avec un bataillon , pour brûler le pont et les moulins établis ?or cette rivière. La division faisait un grand mouvement d’artillerie propre à faire croire à Tscbichagow qu’on .voulait sur ce point forcer le passage de la Bérézina. Parvenus sur la place, nous laissâmes la route qui conduisait k la tête de pont occupée par les Russes , et primes le chemin de droite pour aller rejoindre Napoléon. Les autres troupes du neuvième corps , commandées par le duc de Bellane , arrivaient également par le même chemin.
. Les deuxième et neuvième corps n’ayant point été a Moskou ainsi que les Polonais commandés par le général Dembrowski , avaient de si nombreux bagages , que depuis Borisow jusqii’k Weselowo , la route était couverte de voitures et de '• caissons. Les renforts qu’ils amenaient étaient pour nous d’un puissant secours ; mais on était effrayé en songeant que cette masse d’hommes , réunie dans un vaste désert , ne ferait que redoubler nos maux. Enfin , marchant toujours à travers une confusion extrême avec les divisions do corps do duc de Bellune ^-.nous nous trouvâmes^ deux heures après , arrêtés par une foule si grande , qu’il n’y avait plus sur aucun point moyen de circuler. Au milieu de cette cohue étaient , au sommet d’une hauteur, quelques mauvaises granges f k la vue des chasseurs de la garde impériale ,
LA BÉRÉZINA. SgS
qui campaient tout autour , nous jugeâmes que JVapoléon était Ik , et que nous touchions aux bords delà Bérézina. C’était précisément l’endroit même où Charles XII passa cette rivière lorsqu’il marchait sur Moskou (i).
■ Quel effrayant tableau me présenta cette multitude d’hommes , accablée de toutes les misères , et contenue dans un marais! Elle , qui deux mois auparavant, triomphante, couvrait la moitié de la surface du plus vaste des empires. Nos soldats, pâles, défaits, mourant de faim et de froid , n’ayant pour se préserver des rigueurs de la saison que des lambeaux de pelisse^, ou des peaux de mouton toutes brûlées, se pressaient en gémissant le long de cette rive’ infortunée. Allemands , Polonais , Italiens , Espagnols , Croates , Suisses , Portugais , Dalmates et Français, tous mêlés ensemble, criant, s’appelant entre eux , et se fâchant chacun dans leur langue; tnfin, les officiers, et même les généraux, roulés dans des pelisses sales et crasseuses , confondus avec les soldats , et s’emportant contre ceux qui les foulaient ou bravaient leur autorité , formaient une confusion dont aucune peinture ne pourrait retracer l’image.
Ceux que la lassitude et l’ignorance du danger rendaient moins pressés pour passer la rivière , cherchaient k allumer du feu et k se reposer de
(i) 25 joU 1708.
leurs fatigues. C’est dans ces bivacs que i’ou pouvait aisément observer à quels degrés de brutalité peut nous porter un excès de misère ! Lk , un voyait des hommes se battre pour un morceau de pain ; transi de froid , voulait-on s’approcher d’uu feu , les soldats à qui il appartenait vous en chassaient inhumainement; et si une soif brûlante vous forçait à demander une goutte d’eau a celui qui en portait un plein seau , U accompagnait toujours son refus par des paroles pleines de dureté. Souvent on entendait des gens , qui jusqu’alors avaient été amis , quoique pleins d’éducation , *se quereller , entre eux pour un brin de paille ou pour un morceau de cheval qu’ils cherchaient k découper. Ainsi , cette campagne était d’autant plus effrayante qu’elle dénaturait notre caractère , et nous donnait des vices qui jusqu’alori nous étaient inconnus. Ceux même qui auparavant étaient probes , sensibles et généreux , devinrent égoïstes *, avares , usuriers et méchans.
Les préparatifs qu’on avait fait faire k BonsoW} pour feindre de vouloir reconstruire le grand pont, avaient considérablement diminué le nombre des troupes ennemies qui se trouvaient vis-à-vis Weselowo ; d’autant plus que Kutusoif , mal informé du point où nous passmons la -BériMna,, avait an- ’ noncé à Tschichagow que nous débpucherions audessous de Borisow (i). Napoléon, profitant dç
) Vojez Relation impartiale du passade de la Béré%inai
LA BÉRÉZINA. . SyS
cette circonstance ( 37 novembre), et surtout de l’arrivée à W'eselowo du duc de Bellune , vers les deux heures après midi , s’étant mis au milieu de sa garde, se fit l'airojour à travers la foule immense qui se pressait vers la rivière. L’armée passait aussi, mais lentement , à cause des réparations continuelles qu’il fallait faire aux ponts.
Le vice-roi , qui était demeuré' tou te la journée avec l’Empereur, fit annoncer à sou état-major que ce qui appartenait au quatrième corps passerait le pont à huit heures du soir. Quoique ce moment fût le meilleur pour franchir un pas si dangereux, beaucoup ne pouvant s’arracher du feu , auprès duquel ils étaieut assis , disaient 9 « Qu’il valait bien }) mieux bivaquer sur cette rive que sur l’autre, où )) il ii’y avait que des marais: qu’au reste l’encom- )) brement était encore le même, et qu’en atten- )) dant jusqu’au lendemain ,1a foule serait écoujée, }} et le passage plus facile. » Ce mauvais avis prévalut pour un grand nombre , et il n’y eut ainsi que la maison du prinpe et quelques officiers de l’étatmajor qui traversèrent la rivière à l’heure qu’on avait ordonnée.
Il fallait en 'effet connaître tout le danger qu’ily avait à rester sqr la rive gauche , pour se résoudre
cTautres ont assuré que Kulusoff donna ce faux avis pour se venger de Tscbichagow, qui, par ses intrigues, lui avait enlevé le commandement de r armée du Danube. Ainsi l’amiral éeboua dans une opération doqt tout rboqucitf devait bi] reveair.
à passer sur celle opposée. Le vice-roi et sa suite , se trouvant sur cette dernière, campaient sur un terrain marécageux , et cherchaient pour reposer les endroits les plus glacés , afhi d’éviter les boui'biers. L’obscurité était horrible , le vent affreux et soufflant avec violence , apportait sur nos visages une neige glaciale. La plupart des officiers , pour éviter d’être gelés , transis et morfondus , ne faisaient que courir ou marcher en frappant du pied. Pour comble de disgrâce, le bois était si rtire à • trouver, qu’on put peine former un feu au viceroi', et on fut obligé, pour obtenir quelques tisons, de rappeler k des soldats bavarois , que le prince Eugène avait épousé la fille de leur roi!
( 28 Novembre. ) Napoléon étant allé vers Zembin , laissa derrière lui cette foule immense qui, placée sur l’autre rive de la Bérézina, présentait l’igaage animée , mais effrayante , de ces ombres malheureuses qui , selon la fable, errent sur les rives du Styx, et se pressent en tumulte, pour approcher de la barque fatale. La neige tombait k gros flocons; les collines, les forêts ne présentaient plus que des masses blanchâtres, et se perdaient dans l’atmosphère humide : on ne voyait distinctement que la funeste rivière k moitié gelée , et dont l’eau trouble et noirâtre, en serpentant dans la plaine , se faisait jour k travers les glaçons que chariaient ses Ondes. ’ .
Quoiqu’il y eût deux ponts, l’un pour les voi-
lA BÉRÉZINA. Sjy'
turcs , et l’ajitre réservé pour, les fantassins , néanmoins la foule était si grande , et les approches si dangereuses , qu’arrivés près de la Bérézina , les hommes réunis en masse ne pouvaient plus se mouvoir. Malgré ces difBcultés , les gens à pied à force de persévérance , parvenaient à se sauver; mais , vers les huit heures du matiir, le pont réservé pour les voitures et les chevaux ayant rompu, les bagages et l’artillerie s’avancèrent vers l’autre pont, et voulurent tenter de forcer le passage. Alors s’engagea, une lutte affreuse entre les fantas- ' sins et les cavaliers»: beaucoup périrent en s’égorgeant entr’eux, un plus grand nombre encore fut étouffé vers la tète du pont, el les cadavres des hommes et des chevaux obstruèrent à tel point les avenues, que pour approcher de la rivière , il fallait monter sur le qorps de .ceux qu’on avait écrasés; il y en, avait qui respiraient encore, et luttant contre les horreurs de la mort, pour se relever , se saisissaient de ceux qui montaient sur eux ; mais ceux-ci , pour sê dégager, les repoussaient avec violence , et les foulaient aux pieds. Tandis qu’on se débattait avec acharnement , la multitude qui suivait, semblable à une vague en furie, en-t gloiitissait sans’ cesse de nouvelles victimes.'’ t L e duc de Bellune , laissé sur la rive gauche , se mit en position sur les hauteurs de Weselowo , avec les deux divisions Girard et Daendels, pour couvrir le passage et le protéger au milieu deceltç
effroyable confusion , contre le corps Wittgenstein , dont ravant-garde avait paru la veille. Cependant le général Partouneaux , après avoir repoussé les attaques de Platow et de Tschichagow , partit de Borisow k trois heures après midi, avecla troisième brigade pour s’opposer aux Russes qui s’avançaient en colonnes; instruit qu’il allait avoir affaire h des forces considérables, il rappela les première et deuxième brigades restéesà Borisow, commandées par lesgénérauxBlamont e l Lecam us. Cette division se rendait k W eselowo cberchantkregagner le gros de l’armée, lorsqu’elle fut arrêtée par des partis ennemis. Quoiqu’elle n’eùt que trois mille hommes , elle chercha k se faire jour , et pendant toute la soirée soutint un combat qui dura plus de quatre heures , et où furent blessés les généraux Blamont et Delaitre. Au milieu de la neige et avec un temps horrible , nos troupes se mirent en carré , restèrent sur pied toute la nuit sans avoir rien k manger , et ne voulant pas faire de feu pour indiquer leur position. Cette situation cruelle dura jusqu’au lendemain , où la division se vit entourée par le corps entier de Wittgensteiii , fort d’environ quarantecinq mille hommes; alors perdanU’espoir d’échapper , elle se rendit prisonnière , n’ayant plus que douze cents hommes et deux faibles escadrons , tant les horreurs de la faim , la rigueur du froid et le feu de l’ennemi , avaient diminué Je nombre de ces braves, qui , dans leur malhèur, prouvèrent
LA BÉRÉZTNA. 399
que les soldats français, jusque dans leur défaite , savent trouver des occasions de gloire!
Borisow ayant été évacué, les trois armées russes firent leur jonction; et le jour même (28 novembre) , vers Jes huit heures du matin , le duc de Bellune fut attaqué sur la gauche par Wiffgenstein , en même temps que le duc de Reggio l’était sur la rive droite par Tschichagow, qui^s’apercevant qu’on l’avait .mal informé , réunit toutes ses forces, et vint fondre sur nous à peu de distance des ponts de Weselowo. Alors tout ce que nous avions de combattans prit les armes : l’affaire s’engageait avec chaleur, lorsque le duc de Reggio, qui ne peutjainaisohtenirla viefoire, sans la payer de son sang, fut blessé dès le principe de l’action ; obligé de quitter son corps, le duc d’Elchingen prit le commandement en chef, et celui-ci laissa le sien au duc de Trevise.
Le duc d’Elchingen ayant ranimé nos troupes ,
, l’action recommença contre l’armée de Moldavie avec une ardeur nouvelle. La division de cuiras* rassiers sous les ordres du général Dotimerc(i) fit une charge brillante, au moment où le comte de Claparède , la tète de la légion de la Vistule , s’engageait dans les bois pour enfoncer le centre
( I ) Cette dlvisiou , qui d’abord aj^parlanait au corps dn général Grôuchj , passa ensuite sous les ordres du duc de Reggio , et resta sur la Dwina ; c’est ce qui explique comment elle jtol combattre lors du pstage de la Ëéréziaa.
4 o« LIVRE IX. •
de l’ennemi. Ces braves cuirassiers (4*, 7 * et i4" rpgimens)', exténués par l’excès des fatigues et de privations en tous genres, firent néanmoins des prodiges de yaleur, enfoncèrent des carfés, prirent des pièces de canon , et troi$ k quatre mille prisonniers , que nos misères ne nous permirent pas de conserver; car^dans notre. cruelle situation, nous combattions , non pour obtenir la victoire , mais seulement pour notre existence et Thonneur de nos armes.
Malgré la bravoure de nos soldats, et les efforts de leurs chefs, les armées russes étant réunies, pressaient vivement le neuvième corps , qui formait l’arrière-garde ; op entendait déjà le bruit de la fusillade , ce bruit glaça tous les cœurs : insensiblement il se rapprocha , et bientôt après on vit sur le sommet .des collines voisines le feu des batteries ennemies: on ne douta plus alors que le terrain où .se trouvaient des milliers d’hommes sans armes , des malades , des blessés , des femmes et des enfaiïs n’allât devenir un champ de bataille.
La position qu’occupait le duc de Bellune, pour s’opposeraux progrès de Wittgenstein , n’était pas avantageuse : quoique sa droite fût appuyée a la rivière, sa gauche ne pouvait s’étendre jusqu’à un grand bois qui aurait pu la couvrir ; pour la lier à ce bois, on plaça une brigade de cavalerie commandée par le ço'mte Fournier. Ce général , aussi babile en théorie , qu’intrépide dans l’exécution ,
, taudis qu’une bat« 4erie de ia garde protégeait la droite du duc de Bel^ luue> valeur héroïque des troupes , et la bra> voure des généraux Girard , Damas et Fournier, quif quoique blessés, u’abandonnèrent point le cbapp de bataille , apprirent aux ennemis que la victoire ne nous trahit jamais sans avoir été iongtetnpsiudéeise. Enfin le courage fut forcé de céder au nonabre ; «t le neuvième cprps , accablé par l{»nt de forces réunies , se vit contraint de quitter sa position. ' ' ,
Dans la chaleur de ce combat, plusieurs boulets de canon , tirés par l’ennemi , volèrent sur la tête de cette foule ntalheureuse , qui , depuis trois jours, se pressait autour du pont de la Béfézina ; des obus mêntes vinrent éclater au milieu d’elle : alors la terreur et le désespoir s’emparèrent de toutes les âmes : l’instinct de la conservation troubla les esprits j ces femmes , ces enfans , échappés à tant de désastres , semblaient n’avoir été conservés que pour éprou^ac une mort plus déplorable en* cpre. 0» Ifs voyait, sortant de leur voiture, cou? f ir , embrasser les genoux du preinier venu ; et , en pleurant, le suppliaient 4« !«§ faire passer sur l’autre bord. Des malades et les blessés , assis sur le tronc d’on arbre , ou soutenus sur des béquilles , d’un oeil inquiet, cherchaient partout un ami qui put les secourir} mais leur voix se perdait dans les aira : chw«» »e songeait qu’à sa propre existence,
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Nous’avions, au quatrième corps , pour inspeeleur aux revues, M. de Labarrière, homme respectable , et d’une grande aménité de caractère. Son âge avancé , et surtout son faible tempéra* ment, l’avaient, depuis long-temps, rendu inhabile k marcher j et, comme tant d’autres, il se trouvait couché dans un traîneau. Par hasard , ayant aperçu un officier de ses amis , quoiqu’il eût peine k se soutenir , il alla à lui , et , se jetant dans ses bras , se recommanda k son humanité. Cet officier était blessé ; mais trop généreux pour refuser ses faibles secours , il lui promit de ne plus le quitter. Alors tous les deux , s’embrassant étroitement , allèrent vers le pont avec cette assurance et ce courage qu’éprouvent deux amis , lorsqu’ils ont encore la consolation de mourir ensemble ; s’appuyant l’un sur l’autre , ils se perdirent dans la foule , et depuis lors on ne les a plus revus.
Il y eut aussi une femme , marchant avec les équipages de Napoléon , que son mari avait laissée un peu en arrière , tandis qu’il allait lui-même reconnaître le point où ils pourraient se hasarder de passer. Pendant ce temps, tin obus vint éclater auprès de cette épouse infortunée } la foule qui était autour prit la fuite ; elle seule resta ; bientôt l’ennemi en s’avançant fit refluer nos troupes tout près du pont , et , dans leur marche confuse , elles entraînèrent- cette malheureuse , qui voulut revenir vers lîendroit où son mari l’avait quittée. Bat-
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tue par ces flots tumultueux, elle se vit égarée , puis perdue : de loin on l’entendait appeler son époux ; mais sa voix touchante se perdait à travers le bruit d^ armes et les cris des combattans : alors pâle et sans voix , se meurtrissant le sein , elle tomba évanouie au milieu des soldats , qui ne l’av^aient ni vue ni entendue..
Enfin les Russes, toujours renforcés par des troupes nouvelles, arrivèrent en masse, et chas^^ sèrent devant eux la division polonaise du général Girard, qui , jusque-là, les avait contenus. A la vue de l’ennemi , ceux qui' n’avaient pas encore passé , se mêlant avec les Polonais, se précipitèrent vers le pont : l’artillerie, les bagages, les cavaliers, les fantassins , chacun voulait traverser le premier* Le plus fort jetait dans l’eau le plus faible , qui l’empêchait d’avancer , et marchait sur^ le corps des malades et des blessés qui se trouvaient sur son passage. Plusieurs centaines d’hommes restèrent écrasés sous les roues des canons ; d’autres , espérant se sauver à la nage , se gelèrent au milieu de la rivière , ou périrent en se plaçant sur des pièces déglacé qui coulèrent à fond. Mille et mille victimes n’ayant plus d’espoir, malgré ce triste exemple, se jetèrent pêle-mêle dans la Bérézina, oà presque toutes moururent dans les convulsions de la douleur et du désespoir. On vit une mère prise par les glaces ; ne pouvant plus avancer ni reculer, «lie tenait son enfant au-dessuS de PeaU , et pous*
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sait des' cris déchirans pour qu’on vint k son
secours (i)* '
■ La division Girard , par la force des armes , vint k bout de se faire jour k travers les ob|tacle$ qui pouvaient retarder sa marche; et, gravissant sur cette oiontague de cadavres qui obstruaient le chemin , rejoignit l’autre rive , où les Russes l’auraient peut être, suivie, si, dans l’iustaut , on ne s’était hâté de brûler le pont.
Alors les malheureux restés de l’autre côté de la Bé^zloa, n’eurent plus i autour d’eux que l’image de la mort la plus horrible. Pour chercher k s’j soustraire , on en voyait encore quelques-uns qui essayaient de traverser le pont , lors même qu’il était tout enflammé : mais, au milieu de leur course , ils se noyaient pour éviter d’être brûlés. £nfiu les Russes s’étant rendus maîtres du champ de bataille , nos troupes se retirèrent , le passage cessa, et au fracas le plus épouvantable succéda le plus morne silence.
En marchant vers Zembiii , nous remontâmes ia rive droite de la IBécéziaa , d’où l’on voyait distinctement tout ce qui ae passait sur l’autre bord. Le froid était excessif, et le vent faisait entendre au loin ses aflreux sifliemeus ; vers la fin du jour , l’obscurité a’était dissipée que par les feux nom-
(i) Verra Moskou avaM et aprks Vincendie, parfi. L. 1>. L.; témoin ocalaire , page i5o. - >
LA- BÉ«ËZIKA. Tfog
breux de l’eDnemi qui occupait les colHues.
pied de ces hauteurs gémissaient nos compagnons dévoués à la mort , et pour eux jamais momei^ ne durent être plus terribles que ceux qui s’écoulèrent durant cette effroyable nuit ; tout ce qn« l’imagination pourrait se figurer >de. pl^ls douloureux n’en retracerait qu’une imparfaitejmage.. Les élémens déchaînés s’einblaient s’être jré unis pour affliger la nature entière et châtier les hommes ; les vainqueurs comme les vaincus < étaient accablés de souffrances. Chez les Russes seulement , on voyait d’énormes amas de bois «en- ‘ flammé ; là , au contraire , où se- U'ouvaienl .les nôtres , il n’y avait ni lumière , ni cabauesj; 1<^^ gémissemens seuls nous faisaient rdeviner l’endroit -où se trouvaient tant de malheureuses victimes. . ri -, n
. Plus de vingt mille spldats ou domestiques, malades et blessés , tombèrent au pouvoir de l’ennemi;, on évalua à deux cents le nombre des pièces abandonnées ; tous les bagages des deux corps > qui s’unirent à nous furent égalemetJt la^ proie des vainqueurs ; mais, dans ces pénibles r circonstances^ ou était 1 insensible à la per(e des richesses^' ou ne connaissait que le sentiment de ■sa conservation ; aussi chacun avait sans cesse sous les yeux le sort déplorable des. infortunés, lais^f .sur la Béréinua ,, qui perdant l’e^oir de
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revoîi' leur patrie , se voyaient condamnés à aller passer le reste de leurs jours dans les neiges de la Sibérie , où un pain noir , arrosé de larmet , devait être le salaire de leurs humilians travaux!
( «9 Novembre. ) Le lendemain , en partant de Zembin , nous donnâmes de nouveaux regrets au triste sort de quantité d’amis qui n’étaient plus avec nous; par un mouvement spontané, on embrassait tous ceux qui revenaient , et qu’’on avait cru ne jamais revoir; on se félicitait mutuellement d’atoir échappé à une journée plus terrible pour nous que ia plus sanglante bataille. Partout on n’entendait que le récit des périls qu’on avait courus , et des difficultés qu’il avait fallu surmonter pour éviter la mort. «J’ai tout perdu , disait l’un , t) domestiques , chevaux et bagages , mais' ces )) pertes seront légères , et je m’estimerai heureux )) si je sauve ma vie des rigueurs du froid , des » souffrances de la faim, et des armes de l’en- » nemi. Je n’ai plus que ce que je porte, disait un » second ;‘ de tout ce que j’avais, je n’ai voulu que » des souliers pour marcher , et de la farine pour 3» vivre , voilà mes véritables richesses ! J’ai tout )) perdu , disait enfin un - troisième , mais je suis y> consolé puisque le sacrifice de mes effets m’a pro- » curéle bonheur de pouvoir faire passer mon frère » blessé. » Telles étaieut les paroles que nous en-
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tendîmes pendant plusieurs jours de suite; et ceux qui ne disaient rien , ne gardaient le silence que pour mieux concentrer leurs pensées , et ren^ dre grâce à la Providence, qui les avait sinliraculeusement con^rvés.
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. . , ...,,.i-a : LIVRE X. ■ : ; ■-!■-. t. ..
Xj e funeste passage de la Bérézina j ayant mis nos corps de réserve dans le même état que ceux qui avaient été jusqu’à Moskou , réalisa les fatales prédictions qui depuis long-temps nous avaient été annoncées. £t à l’exception de notre chef , à qui Dieu semblait n’avoir laissé la vie que pour le livrer plus long-temps an remords et au désespoir , tout était accompli! Mais quel supplice pour ce conquérant, de perdre des provinces occupées avec plus de rapidité encore qu’il ne les avait envahies ; de n’avoir pour lauriers que de sombres cyprès , pour encens que des villes fumantes de carnage , *et pour accompagner son triomphe , de ne plus posséder que vingt mille soldats désarmés , sans linge ni souliers , qui , pour se chausser, s’enveloppaient les jambes avec de vieux chapeaux , se couvraient les épaules avec des morceaux de sac , de pelisses , et même de peaux d’animaux fraîchement écorchés ; tels épient les restes déplorables de quatre cent mille guerriers, qui , sans l’embition déréglée d’un seul homme, auraient toujours été l’honneur de la France , et l’effroi de ses ennemis.
' (‘ftÿ Novembre. ) L'hiver devenant de plus en plus rigoureux, accrut le désordre, et rendit nos pertes incalculables. Les second etneuviètnc corps suivirentl’exemple général ; enfin , on trouva à peine trois mille hommes pour former l’arrière-garde , dont le duc d’Elchingen avait le commandement: deux ou trois jours après elle était tellement réduite , qu’on se demandait souvent où était l’ar^ •rière-garde, lors même qu’on se trouvait avec elle^ Nous arrivâmes d’assez bonne heure au bourg de Kamen , et l’on continuait à marcher pour aller à Plestenkovice , comme il , avait été ordonné ^ lorsque le commandant Colaud , qui allait '.eg avant, revint sur ses pas , et nous annonça que 1^^ kosaques, au nombre de deux mille hommes, étaient entrés dans la ville en criant hourra ! et massacrant tous ceux qui se trouvaient dans lés rues. ((Le duc de Reggio , nous dit-il, blessé- la ïi veille, ne faisait que d’arriver; heureusement , )) plusieurs officiers , s’étant rendus auprès de lui , pour offrir leurs services et mourir a ses côtés , )) ont fait craindre aux ennemis qu’il n’y eût quel- » qu’embûche. Alors ils se sont portés sur une )) hauteur voisine ,\et ont cartonné la maison dû )) maréchal comme pour la fairçj capituler., Pur » l’efiet de cette fatalité- qui poursuit le duc de ^Reggio, Un boplet de canon, en brisant une poutre , en a fait rejaillir un éclat qui l’a blessé » dans son lit. » Le commandant nous dit encore
que le général Pino se trouvait aussi dans lèméme logement, et que le comte Danthouard , entrant dans Plescenkovice , n’avait eu, pour s’échapper , que'le temps de faire retourner sa voiture.
' Celte nouvelle nous détermina k rester dans Kamen ( 3o Novembre ) ; nous en partîmes avant le jour , et passant dans Plescenkovice , nous apprîmes la confirmation des nouvelles qu’on nous avait données. En voyant la maison où avait logé le duc de Reggio, nous nous étonnâmes que deux mille kosaques n’eussent pas osé enlever de force un maréchal qui n’avait pour toute défense Qu’une vingtaine d’officiers blessés. Napoléon s’arrêta dans ce bourg ; mais le vice-roi , continuant
sa route , vint camper dans un village abandonné , que nous crûmes , selon la carte, devoir s’appeler Niestanovitschi , près Zavicbino.
^ Le i*' décembre, vers les sept heures du matin , le prince Eugène, suivi d’un tres-petit nombre d’officiers , se mit k la tête de quelques grenadiers de la garde royale , restés encore fidèles k leurs drapeaux. Après une marche fort longue, pour des hommes exténués , nous arrivâmes’ enfin au bourg d'iliïa. Les Juifs , formant la majorité àfi la population , n’avaient point abandonné leur domicile , et l’appât du gain leur fit déterrer les provisiofis qu’ils avaient voulu soustraire k nos regards. On les leur paya largement, car, dansune^ telle situation , la plus vile nouiriture était préféra-
ble ^ l’or. Sans. ces secours , nous aurions perdu le brave et estimable colonel Ourieu , notre sousch’ef d’état major, dont la santé était prodigieusement altérée , moins encore peut-être par nos souffrances que par le zèle ardent avec lequel il avoit rempli jusqu’alors ses pénibles fonctions.
( 2 Décembre, ) La journée suivante nous allâmes a Molodestchiuo ; elle fut encore plus longue et plus accablante. Pendant douze heures , et sans faire halte , à cause de la rigueur du froid, il fallut marcher continuellement à travers une immense forêt; la seule chose qui pouvait nous rassurer , c’était la persuasion que les kosaqucs ne viendraient point nous harceler sur notre droite. Le capitaine Jouaud, envoyé à Vileïka , auprès du général de Wrède, nous donnait l’assurance que les Bavarois, quoique poussés par le corps de Sfengel, tenaient encore cette importante position.
Nous étions dans une situation à faire pitié, lorsque nous arrivâmes à Molodetschino. Heureusement les maisons étaient bonnes , et quelques-uns de leurs propriétaires ne les ayant pas quittées , nous procurèrent lés moyens d’exister. Le lendemain matin , les équipages de Napoléon se mirent en route. Le convoi était k peine sorti du village , qu’une multitude de kosaques se présentèrent pour l’attaquer; et ils l’auraient enlevé , si on né se fût hâté dé le faire rentrer, pour leplacer sous la protection des troupes qui étaièut encore armée&i.