CHAPITRE SECOND
Voyage du sieur Martin à Paris y sa comparution devant le Ministre de la police y diverses ■particularités à son sujet durant son séjour rue Montmartre.
Le jeudi 7 mars , à cinq heures du matin ,, Martin partit de Chartres par la diligence, escorté de M. André, lieutenant de gendarmerie. Ils arrivèrent sur les onze heures à Rambouillet , pour le dîner , et se mirent à table d'hôte avec les autres voyageurs 3 mais Martin dit : cc C’est le carême, je ne mangerai pas de cc viande, )) et il ne prit que du maigre. Arrivés à Paris, sur les cinq heures et demie, ils descendirent rue Montmartre , et prirent leur logement même rue, hôtel de Calais, dans une chambre au second, à deux lits.
Le lendemain vendredi 8 mars, Martin fut conduit par M. André à l’hôtel de la police générale, où iis entrèrent à neuf heures du matin. Comme ils se trouvaient dans la cour de l'hôtel, l’inconnu se présenta devant Martin, sans que son compagnon, qui était à quelque distance, vît ou entendit rien. Vous allez , lui dit-il , être interrogé de plusieurs manières y n ayez ni crainte ni inquiétudes , mais dites les choses comme elles sont. Après ces mots , il disparut. Le Ministre n’était point encore levé 3 il donna ordre qu’en attendant on interrogeât Martin, qui fut conduit auprès d’un Secrétaire : celui - ci entreprit
Martin, et lui demanda ce qu’il avait vu à telle et tellë époque jusqu’à ce moment, cc Vous pouvez le sa- (( voir , lui dit Martin , vous avez vu les écrits ; j) et en effet, le Secrétaire les avait encore devant lui. 111 ’interro«gea sur plusieurs points durant l’espace d’une demi - heure. Quel âge avez -vous? dit-il à Martin ; que faites-vous à Gallardon ? quel âge a le Curé de Gallardon? y a-t il long- temps qu’il y est ? est-il riche ? a-t-il beaucoup de revenus? pourquoi vous êtes-vous adressé à lui ? pourquoi n’avezvous pas été trouver votre Maire? Sur ces points et sur plusieurs autres , Martin répondit avec précision, et avec beaucoup dé présence d’esprit. Il dit au Secrétaire : cc Je ne sais pas si M. le Curé de cc Gallardon est bien riche, je n’ai pas compté avec (c lui : il ne me paraît pas mal à son aise (et parlant de cc son Maire) ‘.Pourquoi voulez-vous, dit-il, quej’aille cc trouver quelqu’un qui n’en sait pas plus que moi ? cc J’ai été trouver M. le Curé, pour savoir qu’est-ce cc qu’une affaire comme ça pouvait dire , et encore cc la première fois que nous y avons été, moi et mon cc frère , il n’a pas voulu nous croire, et nous a dit cc seulement que si cela revenait encore, je vienne lè cc lui dire. »
Ensuite de ce premier interrogatoire , un autre Secrétaire qui était présent , fit approcher Martin , lui fit à peu près les mêmes questions ,, et le tourna de tous sens pour le faire couper. Martin répondit à tout nettement , sans se démonter ; les Secrétaires se retirèrent ^ et Martin reconnut alors la vérité dè
ce qui lui avait etc dit : Vous confondrez, V incrédulité , et ils n auront rien à vous répondre.
Après les Secrétaires, le Ministre fit entrer Martin dans son cabinet, où il le tint pendant trois quarts d’heure, et le retourna de nouveau de tou$ sens sur ce qu’il avait vu entendu et fait écrire par M. le Curé. Il prit aussi le ton d^autorité qu’il crut le plus propre à imposer à ce simple campagnard ; mais il ne put déconcerter Martin qui lui répondit fort exactement et sans témoigner en aucune sorte être ému par toutes ses questions.
Le Ministre voulut encore le sonder pour savoir si quelque intérêt n’était pas le principe de ses démarches; sur quoi Martin lui répondit : (( Ce n’est (( pas de l’argent que je veux ; il faut que j’aille parce 1er au Roi, et que je lui dise ce qui m’est annoncé; ce ca m’a toujours été recommandé , et je ne serai ce pas tranquille tant que ma commission ne sera pas ee faite. Les richesses ne peuvent aller avec la vertu; ee il 11e faut de richesses que pour la vie ; Monseiee gneur, l’orgueil et la vertu peuvent -ils aller enee semble? Celui qui pratique la vertu est l’ami de ce Dieu , et celui qui est dans forgueil est l’ami des ee démons et des réprouvés. »
Mais, lui dit le Ministre, vous voulez aller parler au Roi , c’est une chose qui n’est pas possible ; moimême je ne puis y aller que d’après un ordre par écrit, ee Je ne sais pas tout cela, réplicpia Martin , mais il ce m’a toujours été dit cpi’il fallait que j’aille au Roi , ce et que j’y parviendrais. »
Ensuite, revenant au personnage dont Martin rapportait les ordres et les annonces, le Ministre lui demanda comment F homme qui lui apparaissait était habillé ? quelle taille il avait? quelle figure ? s’il paraissait âgé ? Martin lui répondit : cc Tout cela cc est dans les écrits, mais je vais vous le dire encore, cc puisque je le voyais comme je vous vois : il était cc habillé d’une redingote blonde, qui était boutonnée <x jusque sous le cou, et pendante jusque sur ses cc pieds; il avait des souliersnoués avec des cordons, cc et un chapeau rond à haute forme sur la tête; il a cc un peu plus de cinq pieds , une figure blanche et cc mince ; il est aussi bien mince de corps ; il ne pacc raît pas âgé , et même il vient encore de m’appacc raître , comme nous entrions dans votre cour , cc dans la même forme que je l’ai toujours vu, il m’a dit cc que je n’aie aucune crainte de paraître devant ceux cc qui étaient pour m’interroger. » Eh bien ! lui dit le Ministre, vous ne le verrez plus, car je viens de le faire arrêter et conduire en prison, oc Eh! corncernent, répartit Martin, avez-vous fait pour le cc faire arrêter, puisqu’il disparaît tout de suite comme cc un éclair? )) S’il disparaît pour vous , reprit le Ministre , il ne disparaît pas pour tout le monde. Et s’adressant à un de ses Secrétaires : Allez voir , lui ordonna- t-il , si cet homme que j’ai dit qu’on mette en prison y est encore ; quelques instans après , le Secrétaire revint et ht cette réponse ; Monseigneur, il y est toujours, cc Eh bien! dit alors Martin, si cc vous l’avez fait mettre en prison, vous me le mon*4
cc trerez et je le reconnaîtrai bien • je Fai vu assez de cc fois pour cela. »
Après ces interrogatoires., se présente un homme qui visite avec soin la tête de Martin, en lui écartant les cheveux à droite et à gauche ; le Ministre les tourne et retourne de même ( sans doute pour examiner s’il ne portait pas quelques signes indicateurs de la folie), à quoi Martin se contentait de dire : cc Regardez tant que vous voudrez , je n’ai jamais cc eu de mal de ma vie. »
Enfin , le Ministre le congédie : allez-vous- en déjeuner lui dit- il. Martin descend à la cuisine, où 011 lui sert un morceau de rôti : cc Moi , dit-il , je ne cc mange point de viande en carême , encore justecc ment que c’est aujourd’hui le vendredi des Quatrecc temps.» On lui accommoda des œufs qu’il mangea de bon appétit, comme n’étant nullement ému de la scène qui venait de se passer.
Pendant ce temps, M. André resta avec le Ministre , qui lui recommanda de surveiller Martin de près , de l’examiner , de bien écouter tout ce qu’il lui dirait, et de lui en faire incontinent son rapport. M. André ne manqua pas, tout le temps qu’il eut Martin sous sa garde , c’est-à-dire du 9 au i3 mars , d’aller à la police, de nuit comme de jour, à chaque rapport que Martin venait de lui faire. Revenus ensemble à l’hôtel de Calais , M. André laissa Martin tout seul jusqu’à dix heures du soir, tant il craignait peu qu’il lui échappât. A11 retour de M. André , quand ils furent montés ensemble, Martin l’inter-
pella ainsi : « Mais le Ministre m’avait dit qu’il avait <( fait mettre en prison l’homme qui m’apparaissait ? <( Il l’a donc relâché puisqu’il m’a apparu depuis, et « qu’il m’a dit: Yous avez été questionné aujour- « d’hui, mais on ne veut pas faire ce que j’ai dit : ce- (( lui que vous avez vu ce matin a voulu vous faire « croire qu’on m’avait lait arrêter , vous pouvez lui « dire qu’il n’a aucun pouvoir sur moi, et qu’il est ce grand temps que le Roi soit averti. » A l’instant même M. André va faire son rapport à la police , tandis que Martin , sans inquiétude , se couche et s’endort paisiblement : le retour même de M. André ne fut pas capable de le réveiller ; mais le lendemain il dit à Martin : J’ai trouvé le Ministre couché , cependant mon rapport est fait.
Le samedi 9 , Martin s’étant levé , descendit peu après de sa chambre pour demander les bottes du lieutenant; comme il remontait, l’inconnu se présenta devant lui au milieu de l’escalier, et lui parla de la sorte : Vous allez avoir la visite d’un Docteur , qui vient voir si vous êtes frappé d’ imagination 9 si vous avez perdu la tête ; mais ceux qui vous V envoient sont plus fous que vous , Rentré dans sa chambre , Martin raconta ceci à M. André , qui lui répondit : Je ne sais pas ce que vous allez voir. M. André sortit sur les deux heures après midi.
Ce jour-là même, sur les trois heures , un homme bien mis vint à l’hôtel de Calais demander à parler à M- André, c’était M. Pinel, médecin très renommé pour les maladies mentales ou de folie. Comme M. André était absent , on l’adressa directement à son
compagnon de voyage, qui se trouvait en bas, et avec qui M. Pinel lia bientôt conversation. Martin ayant conduit dans sa chambre M. Pinel : Y ousêtes donc, lui dit le Docteur , venu de Chartres avec M. André ? — Oui. — Tous êtes donc de connaissance avec M. André? — Non , avant de venir ici je ne le connaissais pas : c’est M. le Préfet qui Fa envoyé avec moi. - — Comment donc M. le Préfet vous envoie-t-il comme ca à Paris ? — M. le Préfet nPenvoie à Paris pour parier au Ministre. - — Ah! diable > vous allez parler au Ministre, vous ? — Je ne suis pas à le voir, je Pai vu hier. — Ah ! diable , vous avez vu le Ministre? — cc Oui , je Fai vu hier ; et vous , pourquoi <( venez-vous me questionner? .11 m’a été dit ce macc tin qu’il viendrait un docteur me visiter 3 je ne cc sais pas ce que c’est qu’un docteur y mais je pense cc bien que c’est vous qui êtes le docteur ; vous venez cc voir si je suis frappé d’imagination , si j’ai perdu cc la tête; mais il m’a été dit que ceux qui vous ençc voient sont plps fous que moi. » Sur ces entrefaites, M. André vint à l’hôtel de Calais , et le docteur Pinel s’entretint avec lui en l’absence de Martin qui alla prendre son repas. En descendant M. Pinel lui dit: L’appétit va-t-il bien? Martin répondit cc Ça ne manque pas par là. »
Ap rès cette visite du docteur , sur les 5 heures et demie du soir , Martin était seul dans sa chambre ; l’inconnu se présente à ses yeux et lui dit encore : Il faut que vous alliez parler au Roi ; quand vous serez en sa présence , je vous inspirerai ce que vous aurez à lui du'e : je me sers de vous pour abattre V or -
gueil et V incrédulité . Si vous ne parvenez pas d ce but .... [ c’est à- dire à parler au Roi, pour qu’il fasse en sorte d’y remédier (*)] la France est perdue .... 0/7 tâche d' écarter V affaire , mais elle se découvrira par une autre voie.
Le dimanche jo mars , au matin , entre sept et huit heures , Martin était encore dails sa chambre tout seul ; l’inconnu lui apparut et lui parla ainsi : Je vous avais dit que mon nom resterait inconnu ; mais puisque V incrédulité est si grande , il faut que je vous découvre mon no?n (**) : je suis V Archange
(*) Voyez h ce sujet la réponse de Sa Majesté , p. 63 , lig. 3o.
(**) On peut remarquer ici une analogie sensible avec la manière dont l’Ange s’est annoncé auprès de Tobie , quand il lui a dit : « Je suis l’Ange Raphaël , l’un des sept qui sommes présens devant le Seigneur. ». Unies e septem qui astamus cite Dominion. La frayeur de Martin, après une pareille annonce, a aussi quelque chose de semblable à ce que l’Ecriture rapporte des deux Tobie, lorsque l’Archange leur dit ce qu’il était. •
Quelques personnes ont paru étonnées, i° de ce que l’Ange qui avait dit d’abord que son nom resterait inconnu , s’est ensuite déclaré et manifesté pour ce qu’il était; 2° de ce qu’il a encore apparu à Martin , après lui avoir dit que , puisqu’on le traitait ainsi , il ne reviendrait plus. Cette conduite de l’Ange paraît, il est vrai, différente, mais elle n’est ni trompeuse ni inconséquente. On voit des exemples, dans l’ Ecriture-Sainte , de ces contradictions qui ne sont qu’apparentes. Ainsi Jonas annonce sans condition la destruction de Ninive , et cette ville n’est point détruite au terme marqué , Isaïe prédit a Ezéchias qu’il mourra certainement de la maladie dont il est atteint, etEzécliias n’en meurt pas. Ne soyons donc pas étonnés que l’Ange conducteur de Martin ait paru changer de langage
J&aplia'èl , Ange très célèbre auprès de Dieu y f ai reçu le pouvoir de frapper la France de toutes sortes
et se prêter de cette sorte à notre manière d’agir , qui Tarie fréquemment dans le cours de la vie, quelquefois même d’un jour à l’autre, selon les circonstances , les lieux et les personnes. L’Ecriture ne dit-elje pas aussi, en parlant de Dieu , qu’il se repentit d’avoir fait l’homme, etc.? Dans la mission de Martin, l’Ange paraît se conduire comme si la connaissance qu’il donnp de son nom n’était pas entrée dans son premier dessein. Il ne semble se déterminer à ce nouveau bienfait qu’à la vue de notre grande incrédulité qui est telle, qu’il faut une révélation aussi frappante pour nous réveiller. Et sans doute encore qu’il agit de la sorte , pour nous faire mieux sentir le prix d’une faveur dont nous sommes si indignes par nos mauvaises dispositions. C’est par le même principe de bonté, par un excès de compassion pour la malheureuse France (car les bons Anges ne frappent qu’à regret), qu’il revint encore trouver Martin , dont la mission faisait si peu d’effet, afin que cette mission étant accomplie entièrement et devenue mieux connue qu’elle ne l’était, on se rende enfin à ses avis, si l’on ne veut demeurer sans excuse.
Nous croyons aussi devoir observer aux personnes qui élèvent les difficultés ci-dessus , qu’il est étonnant que d’une autre part, elles ne soient pas frappées bien davantage de voir que celui que Martin ne connaissait pas encore, lui ait rapporté si exactement tout ce que lui avait dit son Evêque , sans que Martin l’ait vu présent à l’audience qu’il a eue de Monseigneur. Cependant n’est-il pas sensible qu’une telle pénétration excède la puissance de l’homme, supposé, comme on doit le faire, l’incontestable droiture et parfaite bonne foi du bon laboureur, incapable en toutes manières de rien inventer de semblable ? Pour ceux qui voient ici un Ange de ténèbres , on ne peut que les plaindre, et toute la suite de cet œuvre y répug ne né cessa i renie n t.
de plaies. A ces mots, Martin, comme il l’a avoué depuis à M. le Curé, fut saisi de frayeur et éprouva une sorte de crispation. L’Ange lui annonça encore que la paix ne serait pas rendue à la France avant l’année 1840. Martin, ainsi qu’il avait coutume, rendit compte à M. André de cette frappante apparition. Quelques heures après ils sortirent ensemble , et M. André ayant fait rencontre d’un de ses amis , s’entretint avec lui l’espace d’une heure.
Le lendemain matin , sur les 7 heures , nouvelle apparition , dans laquelle l’Ange lui dit : Ceux qui étaient hier avec vous se sont entretenus de vous y vous n entendiez pas leur langage (ils avaient parlé en anglais) ; mais ils ont dit que vous veniez pour parler au Roi , et P un a dit à Vautre que quand il serait retourné dans son pays il lui donnât de ses nouvelles , pour savoir comment la chose se serait passée. Au retour de M. André, Martin lui rapporta ceci, sur quoi le Lieutenant lui dit : Puisqu’il vient ainsi vous visiter, faites-le moi donc voir la première fois qu’il viendra.
Le même jour, 11 mars, et deux heures après, Martin reçut encore , en l’absence de M. André , l’ordre d’aller parler au Roi : Au moment , lui dit l’Ange, que vous serez devant lui > on vous inspirera ce que vous aurez à lui révéler . Le Roi est entouré de gens qui le trahissent , et on le trahira encore. Il s est sauvé un homme des prisons y on a fait accroife au Roi que à était par finesse et par V effet du hasard; mais la chose n’était point telle : elle a été préméditée y ceux qui auraient dû mettre ci sa poursuite
ont négligé les moyens y ils y ont mis beaucoup de
lenteur et de négligence y ils Vont fait poursuivre
quand il n était plus possible de V atteindre.
Martin a rapporté dans la suite cette particularité
à un officier supérieur qui vint le voir à Charen-
ton , et cet officier dit tout bas , mais de manière à
être entendu du seul Directeur : C’est Lavalette. En
quittant Martin , cette fois , l’Ange lui dit : Vous
allez avoir encore aujourd'hui la visite du même T) oc-
• # teur } et il disparut.
Le soir , sur les quatre heures et demie , le Docteur arriva comme il était à dîner. Martin remonte avec lui dans sa chambre où se rend aussi M. André qui rentrait dans le même moment. Le Docteur inspecte Martin, lui tâte le pouls; mais Martin lui dit : (( Il vient encore de m’être annoncé qu’il faut que je cc parle au Roi , que je fasse ma commission, que tant cc qu’elie ne sera pas faite , je ne serai pas tranquille, cc II m’avait été dit que vous viendriez me revoir aucc jourd’hui ; mais parce que vous tardiez , je pensais cc qu’on m’avait trompé. » Le Docteur lui répond : Ce ne sera rien que cela , nous ferons passer cette maladie-là. « Mob dit Martin, je ne suis pas malade, cc puisque je bois , que je mange bien et dors de cc même. x> Assurément ; il dort bien , témoigne M. André : car je ne dors pas toute la nuit , et je
l’entends ronfler.
• Le mardi 12 mars , sur les sept heures du matin, comme Martin finissait de s’habiller, l’Ange se montra proche la fenêtre , et lui parla ainsi : O11 ne veut rien faire de ce que je dis y plusieurs villes de France
seront détruites ; il ré y restera pas pierre sur pierre : la F 'rance sera en proie à tous les malheurs ,* d’un fléau on tombera dans un autre . Dans ce moment , Martin dit à M. André : cc Puisque vous désirez le cc voir, le voilà qui me parle. )) Le Lieutenant saute aussitôt du lit , vient à la place que lui indique Martin, étend les bras , tâtonne de toutes parts. Pendant ce temps, Martin voyait l’Ange varier et changer de place. M. André ne sentant ni n’entendant rien , dit alors à Martin : C’est étonnant que je ne voie ni n’entende rien ; comment se peut-il faire que l’un voie et entende, et que l’autre ne voie ni n’entende rien? passe encore pour voir, mais au moins je devrais entendre. Martin répond : cc Je ne le comprends pas cc non plus ; mais il faut bien que l’un voie et encc tende , et que l’autre ne voie et n’entende pas , cc puisque je le vois et que je l’entends ; et voilà cc comme il me dif. » M. André s’habille et sort, laissant Martin seul dans la chambre.
Sur les dix heures , nouvelle apparition, où l’Ange dit à Martin : On va prendre des informations de vous dans votre pays , pour savoir les personnes que vous fréquentiez . Sur-le-champ , Martin en donna avis à son frère, comme il l’a déclaré quand il a été à Charenton. Voici un extrait de sa lettre qui est arrivée le i4 , par la poste, à Gallardon.
Paris, le 12 mars îBiG.
Mon Frère, r
cc Je t’écris cette lettre pour te faire savoir que
xc je suis en bonne santé. Ce qui m’inquiète le plus , ce c’est l'ouvrage : tous les jours cle nouvelles quescc tions : la même apparition m’a dit qu’on allait ce prendre des informations de moi à Gallardon , cc pour savoir les personnes que j’y fréquentais. Je cc te dirai que l’incrédulité est si grande , qu’il a été cc obligé de me dire son nom. Je crois bien que cc cela sera long , parce qu'on ne veut pas croire à scc toutes ces choses, quoiqu’ils se trouvent confonde dus à toutes les fois . Qu’on ne prenne aucun
cc chagrin de moi, parce qu’il m’a promis assistance cc dans tout ce que j’ai à répondre. A tous momens
cc il me dit de nouvelles affaires ; . tu diras à
cc ma femme qu’elle ne prenne aucun chagrin de
cc moi ; . mais il faut que je fasse la volonté de
cc celui qui m’a envoyé ; et je ne puis me dispenser cc de faire ce qu’il me commande.,... Rien autre cc chose à te marquer etc. »
Suivant l’avis qu’avait reçu Martin , le Ministre écrivit le i5 à M. le Préfet - et le 16, M. le Curé de Gallardon reçut du Préfet la lettre suivante, dont
voici le texte :
cc Veuillez bien m'informer, monsieur, des reïacc tions antérieures de Martin à Gallardon , et ne cc me laissez rien ignorer de ce qui le concerne; je cc suis, etc. )>
Aussitôt, M. le Curé prit dans le pays les informations les plus exactes sur Martin , et dès le lendemain il envoya sa réponse à M. le Préfet.
Lorsque Martin fut revenu au mois d’avril à Gallardon, MM. Pinel et Royer-Collard, médecins, de-
mandèrent à M. le Curé la même lettre de Martin et celle du Préfet, pour constater le fait et l’insérer dans leur rapport. M. le Curé les leur envoya aussitôt en original. Elles ont été déposées à l’hospice de Charenton.
L’après-dînée , le Lieutenant sortit avec Martin ; ils allèrent ensemble proche le Yal-de-Grace, et le docteur Pinel, que M. André alla voir dans ce quartier , lui remit des papiers qu’il porta de suite à l’hôtel du Ministre,, toujours accompagné de Martin,' avec lequel il revint à l’hôtel de Calais. Il paraît qu’il y a eu d’abord deux rapports particuliers faits par M. Pinel au Ministre de la police, au sujet de Martin , et ce fut d’après ces rapports que le Ministre crut devoir henvoyer , comme on va le dire , à la maison de santé de Charenton. Cependant, tout en déclarant que Martin était atteint d’une hallucination de sens , oü aliénation intermittente, M. Pinel assura qu’il lui avait toujours répondu d’une manière directe et sans manifester aucune trace de délire.
Le mercredi i3 mars, sur les neuf heures du matin, M. André mena, chez le Ministre, Martin qui resta dans la première chambre , où étaient plusieurs Secrétaires ; le Lieutenant seul parla au Ministre , lequel lui remit des papiers. En sortant il reprit Martin , et comme il marchait devant lui , à six ou sept pas de distance , l’Archange parut devant Martin : On va , lui dit-il , vous conduire dans une maison oü vous allez être détenu > et votre conducteur s’en retournera seul dans son pays. Lorsqu’il eut rejoint M. André, celui-ci lui dit : Nous allons
nous promener, cc Oui, répondit Martin, vous allez te me conduire dans une maison où je resterai pour <x être examiné , interrogé et questionné , et vous , cc vous vous en retournerez seul chez vous. » — Non, nous nous en retournerons ensemble. — cc Non, nous (( ne nous en retournerons pas ensemble ; mais on cc a beau faire , malgré tout ce qu’on fait contre moi, cc je parviendrai à parler au Roi , et on verra bien cc que les affaires ne viennent pas de moi-même. Il cc faut nécessairement que je les fasse. )) M. André lui dit : On fera comme l’on voudra , il faut bien que je fasse aussi ce qu’on m’a commandé. Ils prirent donc une voiture de place , et se rendirent à Charenton.