CHAPITRE TROISIÈME
Des faits relatifs au sieur Martin , qui se sont passés durant son séjour à Charenton , dans la maison de santé .
Martin et son conducteur arrivèrent à Charenton sur le midi, et furent trouver aussitôt le directeur de la maison de santé. En remettant Martin entre ses mains , M. André le lui recommanda comme un homme droit, religieux et digne de tout intérêt. Le Directeur ( M. Roulhac du Maupas ) ayant lu les papiers et les ordres que M. André lui apportait de la part du Ministre , interrogea Martin devant son conducteur : Qu’est - ce que vous avez? lui dit-il ^
(c Moi , je n’ai rien , )) répondit Martin. Sur la demande de M. le Directeur , M. André dit que, depuis huit jours que Martin était avec lui , il ne lui avait rien vu faire d’extraordinaire , et qu’il n’était pas nécessaire de le retenir à l’étroit, cc Tous cc pouvez me visiter , )) dit Martin au Directeur , qui lui répond : Je ne suis pas médecin ; pourquoi vous envoie-t-on ici? Martin , sans hésiter , lui rapporte la suite des évènemens , et les diverses apparitions qui lui sont arrivées depuis le i5 janvier; sa comparution chez M. l’Evêque de Versailles , chez M. le Préfet à Chartres, et enfin devant le Ministre à Paris. Le Lieutenant confirme son témoi-
gnage sur plusieurs points , comme en ayant été le témoin depuis qu’il était avec lui. Martin, en finissant, ditàM. le Directeur : cc Vous verrez que je ferai cc tout ce qui m’est commandé , et que je ne resterai cc pas ici.))
M. André fait ses adieux ; Martin le reconduit avec le Directeur, et en le quittant, il lui dit : cc Yous cc voyez bien que vous vous en allez ; et moi je vais cc rester. )) Je sais bien, répond M. André, que vous me l’avez dit en venant, mais il a fallu que je fisse ce que le Ministre m’avait commandé.
Ensuite le surveillant fit monter Martin à sa chambre. Là, il l’interrogea sur les divers évènemens qui lui étaient survenus , et il répondit avec la même exactitude qu’il l’avait fait devant M. le Directeur. De là il fut conduit dans une chambre qu’on venait de lui assigner dans le corridor ou dortoir commun.
Il paraît que cette réclusion fit d’abord sur Martin une impression pénible , lorsqu’il se vit ainsi entièrement séparé de sa famille , de ses amis et de toutes ses habitudes* Mais cette impression ne fut pas d’une longue durée ; d’ailleurs il ne pouvait se trouver en meilleures mains ; et M. le Directeur ne tarda pas, de son côté , à le connaître pour ce qu’il était , surtout après avoir reçu une lettre honorable pour Martin , que lui écrivit M. le Curé de Gallardon, aussitôt qu’on lui eut appris que son paroissien était entré dans la maison de santé.
Le même jour de son arrivée , sur les quatre heures après midi , M. Royer-Collard., Médecin en chef, fit son cours de visite à l’hospice de Charenton. Quand il fut au tour de Martin., il lui demanda ce qu’il avait , et Martin répondit comme à tous les autres : <x Je n’ai rien, ) > Cependant, lui dit M. le Médecin ? d y a quelque chose pour que vous soyez ici? Je l’ai dit , répliqua-t-il, à M. le Disc recteur. )> Là-dessus M. Royer-Collard l’engagea de même à dire avec franchise ce qu’il savait à cet égard, lui promettant de l’écouter avec bonté, et de faire tout ce qui dépendrait de lui pour le rendre à sa famille. Martin, sans hésitation , mais aussi sans empressement , commença de nouveau le récit des évènemens qui lui étaient arrivés. Dans ce moment il était observé par les médecin , chirurgien et surveillant de la maison : le Docteur, tout en l’écoutant, lui tâtait le pouls , et le fixait avec beaucoup d’attention.
Pendant tout son récit, Martin ne montra ni trouble ni émotion marqués ; son visage 11e changea point de couleur j le ton de sa voix demeura cons-* tamment le même : seulement , en rapportant les paroles de l’Ange , son oeil paraissait s’animer un peu. Lorsqu’il eut cessé de parler, le Médecin en chef lui conseilla de prendre du repos, de ne pas trop s’occuper des objets dont il venait de l'entretenir , et il le mit à l’usage d’une tisanne rafraîchissante. Martin l’assura qu’il avait l’esprit parfaitement tranquille j qu’il n’était nullement échauffé, que sa santé était excellente en tout point, qu'il ferait cependant tout ce qui lui serait ordonné. En le quittant, le Médecin en chef recommandai son collègue, Médecin adjoint de la maison , au surveillant des malades , au premier élève en médecine , et à tous les infirmiers du quartier où il avait été placé , de l’observer attentivement, de suivre toutes ses démarches, et de lui rendre un compte très exact de ce qu’il ferait
ou dirait.
Tout ce qu’on vient de dire au sujet de Martin dans l'article précédent , d’après M. le Médecin en chef , est confirmé par un autre témoin , élève de la maison de santé , qui a fait sur Martin une relation particulière, cc II avait été envoyé, dit-il , par le Ministre de la police , d’après un certificat qui le déclarait atteint de manie intermittente avec hallucination de sens . Nous le vîmes , le l5 mars 1816, dans l’après-midi ; l’impression pénible que sa réclusion avait d’abord produite en lui, paraissait entièrement dissipée ; sa physio-!
nomie , sa parole et sa contenance n’avaient rien qui décela^ une maladie d’esprit 5 il répondit avec beaucoup de simplicité et de bon sens aux questions qu’on lui fît , touchant les motifs qui avaient pu occasioner les mesures qu’on avait prises à son égard. »
Martin , après la visite des médecins , alla dans la salle commune où se rassemblaient plusieurs aliénés 5 spectacle très nouveau pour lui : quelques-uns l’excitaient à rire par leurs extravagances : d’autres avaient des manies d’un genre plus sérieux , dont certaines étaient relatives à des idées religieuses. Il remarqua surtout un ancien Curé(leCuré d’Avoux), qui disait: ce II n’y a plus d’Eglise , plus d^Evêques , (c plus de Prêtres , plus de Jésus-Christ. Je suis un <x jureur , un blasphémateur, un misérable ; il n’y ce a plus de pardon pour moi , je suis perdu. )> Martin lui dit : cc Mais , M. le Curé , vous prêcc chiez qu’il y avait pardon pour tout le monde , <( pour les plus grands pécheurs , pourquoi donc cc dites -vous comme ça à présent? » Et cet aliéné revenait un peu à lui et à un meilleur sens.
Il n’y eut rien de nouveau pour Martin le 14 mars ; mais le 1 5 au matin , comme il était à s’habiller , l’Archange s’offre à ses yeux, et lui dit : Puisqu on vous traite de la sorte , je ne reviendrai plus vous voir j quon fasse examiner la chose jjar des Docteurs en théologie > et Von verra si elle est réelle ou non. Si on ne veut rien croire , ce qui est prédit arrivera ; pour vous, mettez votre confiance en Dieu ÿ il ne vous arrivera aucun mal ni aucune peines
Il est à remarquer que Martin , ne comprenant point ce que c’était qu’un Docteur en théologie , en demanda l’explication au surveillant de la maison de santé. La meme cliose lui était arrivée à Gallardon^ au sujet de ces expressions figurées : La France est dans le délire , elle sera en proie à toutes sortes de maux : M. le Curé les lui expliqua.
Dans la journée du i5, Martin écrivit la lettre suivante à son frère Jacques.
Maison royale de Cliarenlon , 1 5 mars î8i6.
cfc Mon Frère *
cc Je t’écris cette lettre pour te faire savoir que je cc suis en bonne santé ; je souhaite de tout mon cc cœur que la présente vous trouve tous de même, ce Je te dirai que je suis à l’Hospice de Charëntôfa, cc depuis le i3 de ce mois. Je te prie de faire aller cc l’ouvrage. Je te dirai que je ne prends aucun cc chagrin ; mais je sais que ma %mme est dans un cc grand chagrin : pour moi, je mets tout à la voce lonté de Dieu. Je te dirai que je serais content cc si je voyais quelqu’un de mes parens. On croit cc qfie c’est par fantaisie que je tiens toujours le cc même langage: tu me connais bien, puisque nous cc avons toujours été ensemble. Je te dirai que cc je suis toujours le même. Je prendrai toujours cc les remèdes qu’on me fera prendre ; mais tout cc cela sera inutile, parce que je suis toujours bien cc comme je suis , et que cela ne venait pas de moi *
<x mais la chose m’est bien commandée : tant que cc ma commission ne sera pas faite , je ne serai pas ce tranquille. ))
A l’arrivée de cette lettre à Gallardon , toute la famille de Martin fut dans le trouble et le chagrin , surtout sa mère, qui ne pouvait s’empêcher d’éclater, et qui eut besoin pour se remettre des avis et exhortations de M. le Curé. Déjà dans toute la commune la disparition subite de Martin avait fait quelque sensation ; mais le secret ayant été gardé, on n’en put alors découvrir le véritable motif. Sur ces entrefaites , M. le Préfet reçut une lettre de Paris , où on lui marquait que Martin avait été jugé pris de folie par les médecins. Il en fit part à M. le Curé, qui lui fit réponse qu’il respectait infiniment les talens des Docteurs; mais qu'il ne pouvait souscrire à leur décision , diaprés la connaissance qu’il avait de son paroissien ; qu’au reste , si Martin était fou , c’était un bon fou , à qui il ne fallait d’autres remèdes que ceux qu’on lui administrait ; savoir : de l’héberger et fie le bien nourrir , mieux qu’il n’était chez lui en travaillant beaucoup. En même temps, M. le Curé écrivit au Ministre pour lui dire ce qu’il pensait de Martin , qu’il retenait pour les causes majeures dont lui-même avait été confident et dépositaire. Il lui dit en deux mots que Martin était à la fois fidèle serviteur de Dieu et sujet dévoué pour le Roi. Il finit par représenter à son Excellence que c’était la saison de labourer et d’ensemencer les terres : en conséquence, il demandait qu’il permît à Martin de revenir, sur Passa-
rance qu’il se représenterait à la première demande qui lui en serait faite : que si son Excellence ne jugeait pas à propos de renvoyer Martin , elle voulut bien donner des ordres pour que ses terres ne restassent pas incultes. Le Ministre répondit par une lettre des^ plus honnêtes, écrite de sa main ; elle était en même temps honorable pour Martin , et en outre elle renfermait un billet de 4oo francs de la caisse du Roi : son Excellence chargeait M. le Curé d’en toucher le montant chez le receveur - général à Chartres , pour le remettre à la femme de Martin et pourvoir au soin de sa culture.
A Charenton, le i5 mars, sur les quatre heures du soiiq le Médecin en chef fît sa visite accoutumée ; Martin lui rapporta ce qu'il avait vu et entendu le matin, au sujet de ce que l’Ange lui avait dit qu’il ne reviendrait plus le Moir. Il reviendra encore, lui dit le Médecin, quoique Martin ne le crût pas en ce moment, parce qu’il regardait cette parole de l’Ange comme irrévocable.
Il n’y eut rien de nouveau depuis le 1 6 jusqu’au 22 mars, concernant la personne de Martin : mais le 18 du même mois, M. Royer - Collard , qui le suivait avec une attention toute particulière, donna onze questions au Directeur de la maison de santé , qui les adressa de suite au Curé et au Maire de Qallardon. Le Médecin en chef avait en vue de s’assurer du caractère de Martin , de son genre d'esprit , de ses opinions , de sa conduite , etc. Ses questions , auxquelles on a joint les réponses du Curé et du
Maire de Gaïlardon , sont rapportées à la fin de ce récit, page 68.
Le 22 mars , Jacques Martin , frère de Thomas , arriva sur les neuf heures du matin à l’Hospice de Charenton. Autant qu’on a pu en juger par ses discours, il s’y montra comme un homme rempli de sens et de droiture. Après avoir passé une partie de la journée avec son frère, il fut mandé l’après-midi dans la chambre où étaient assemblés les Docteurs avec M. le Directeur et les principaux de la maison. Interrogé sur son frère Thomas et sur tous les points qui faisaient le $ujet des onze questions qu’on venait d’envoyer dans sa commune, il répondit que Ton avait toujours observé chez Martin un caractère extrêmement doux et modéré; qu’on n’avait jamais rémarqué en lui d’idées exaltées, sur quelque point que ce fût ; qu’il avait toujours melié une conduite irréprochable et basée sur des sentimens religieux bien entendus et dégagés de tout fanatisme et superstition; que les révolutions , de quelque nature qu’elles eussent été , n’avaient jamais produit sur son esprit une impression remarquable ; qu’il avait toujours joui d’une bonne santé, au physique comme au moral ; et que personne de sa famille n’avait eu de maladie d'esprit :il ajouta que lui-même étant à labourer avec son frère, il vit ce dernier s’ar¬
rêter un jour dans l’attitude d’un homme qui écoute; il voulut alors s’arrêter aussi, mais il fut obligé de courir après son cheval qui continua démarcher malgré lui : son frère lui fitpart de ce qui s était passé
Dans le même temps que Jacques Martin rendait ce témoignage, le Cure de Gallardon recevait, ainsi que le Maire, le paquet renfermant les onze questions données le 18 mars au Directeur, par M. Royer- Collard. Leurs réponses à ces questions furent uniformes et précises : elles présentent Martin comme un homme franc , ouvert, modéré, remplissant ses devoirs fidèlement, mais sans ostentation , ennemi de la révolution , mais sans aigreur , ami du Roi sans apparat, d’humeur gaie^ d’un caractère ferme, point crédule, point ami du merveilleux , incapable de servir un parti aux dépens de la sincérité et de la vérité.
Ces réponses qui furent d’abord adressées à Chartres , à M. le Préfet , arrivèrent à Charenton le surlendemain du départ du frère de Martin , en sorte qu’il ne pouvait y avoir aucune collusion de part et; d’autre, quoiqu’il y eût dans tous les témoignages une si grande conformité.
Jacques Martin était reparti dès le 23 mars pour Gallardon , laissant son frère dans une parfaite tranquillité , sans qu’on remarquai en lui la moindre émotion, même au moment de l’adieu.
Le lundi 2 5 , Martin fut visité par M. le Médecin en chef, qui lui demanda s’il voyait encore quelque chose; non, Monsieur ,, répondit ingénument celui-ci ; car l’Ange m’a dit qu’il ne reviendrait plus. Il reviendra encore, lui dit M. le Docteur, vous le verrez, c’est une affaire commencée , il faut qu’elle finisse.
Le mardi 26, sur les sept heures du matin, comme
Martin commençait à écrire à son frère pour lui recommander l’ouvrage des champs, l’Ange parut à côté de la table sur laquelle il écrivait. Martin a rapporté cette apparition dans la lettre suivante, qui a
été copiée avant qu’on la mît à la poste.
Maison royale de Charenton , le 26 mars 18161.
Mon Frère ,
« Je t’écris cette lettre pour te marquer que je <c suis toujours en bonne santé ; je souhaite de tout <( mon coeur que la présente vous trouve tous de (( même. Comme j’ai commencé à t’écrire , la même cc apparition m’est apparue ; il m’a dit les choses en cc ces termes : ISÆon ami, je vous avais dit que je ne cc reviendrais plus vous voir • je vous assure que cc j aurais une grande douleur si mes démarches cc étaient inutiles. Je vous assure que le plus terricc blejléau est prêt à tomber sur la France > et quil cc est a la porte . Les peuples en voyant arriver ces cc choses seront saisis d’ étonnement et sécheront de cc frayeur. Ce qui avait été prédit autrefois $st arce rive comme il avait été annoncé y de même la chose cc arrivera , si l on ne pratique pas ce que f ordonne. cc La F rance n est plus que dans V irréligion , V orcc gueil , V incrédulité , V impiété , V impureté , et ence fn livrée a toutes sortes de vices : si le peuple se cc prépare a la pénitence , ce qui est prédit sera arcc rete y mais si Von ne veut rien faire de ce que fancc nonce , ce qui est prédit arrivera. L’Archange me cc dit aussi que je ne pouvais désirer une meilleure
« santé , que Fou me fasse visiter par les Docteurs c< les plus savans , .qu’ils ne pourraient trouver auc< cune maladie en moi ; il me dit aussi que si je suis ce retenu , c’est que l’on veut faire une épreuve de « moi ; il dit que c’est une erreur de vouloir m’é- (( prouver, après toutes les choses qui sont écrites. )) Martin a aussi déclaré que l’Ange lui avait dit, avant de disparaître : Je vous donne la paix , ré ayez ni chagrin ni inquiétude.
Martin écrivait cette lettre à mesure que l’Ange lui parlait : il le voyait a côté de lui et n’osait ce-
pendant le regarder jusqu’au visage , seulement il distinguait qu’il avait une main comme appuyée sur la fenêtre. L’apparition finie , il porta sa lettre au surveillant qui, l’ayant lue en son particulier, crut devoir la remettre à M. le Directeur. Cette lettre a été lue par diverses personnes ; et de suite elle a été communiquée au Ministre de la police : elle n’est arrivée à Gallardon, par la poste, que huit jours après.
Depuis que Martin était retenu à l’Hospice de Charenton , il était , comme on l’a vu , sujet à la visite du médecin j mais il n’y parut point les 2 y et 28 mars. Nous allons encore le suivre à ce sujet, dans un rapport particulier concernant une apparition qui lui arriva ce dernier jour.
oc Le jeudi 28 mars , sur les cinq heures après <c midi , comme je me promenais dans le jardin , cc l’Archange se présente devant moi , et me dit i « Pourquoi n allez-vous pas à la visite ? Je lui ré- « ponds , j’y vais : il me dit , mais bien brièvement :
€ Elle dst faite. , . y et moi , c’était par exprès que je tardais toujours à y aller, je m’amusais tant que « je pouvais, parce que tous ces gens-là qui étaient « de la visite se moquaient de moi. )) L’Ange ajouta : Vous rie voulez pas mentir y il vaut mieux obéir à Dieu qié aux hommes ( act. 5 , 29 ). E Ange de lumière ne peut annoncer les choses de ténèbres y V Ange de ténèbres ne peut pas annoncer les choses de lumière (*). Qu on profite de la lumière tandis
(*) Quelques personnes, mais en petit nombre, ont prétendu qu’il était faux de dire qu’un Ange de ténèbres ne pouvait annoncer des choses de lumière : sur quoi.elles n’ont pas manqué de citer le passage de saint Paul , qui porte : que Satan même se transforme en Ange de lumière (II, Cor. ch. 11, 1 4) ; mais ces personnes n’ont pas fait attention qu’en admettant qu’un Ange de ténèbres se transforme en Ange de lumière , il ne s’ensuit nullement qu’il annonce des choses de lumière à ceux qu’il a en vue de tenter et séduire . Par exemple , l’abus qu’a fait le diable pour tenter notre Seigneur, des paroles de l’Ecriture- Sainte, ne présentait qu’une voie de ténèbres par le mauvais usage et la fausse application qu’il faisait de la parole de Dieu. Par là il se montrait le chef de ceux dont il est dit :quils mettent les ténèbres à la place de la lumière. Ponentes tenebras lucem, et lucem tenebras [Isaïe 5, 20). Et Jésus-Christ nous avertit de prendre garde que la lumière j qui est en nous , ne soit que ténèbres ( Luc. 11, 25 ). O11 ne croit pas , d’après cet éclaircissement, qu’une aussi légère difficulté doive arrêter de bons esprits.
Le lecteur ne manquera pas de remarquer encore la conformité des autres paroles de l’Ange avec celles de Jésus-Christ: j Marchez durant que vous avez la lumière afin que les ténèbres ne vous surprennent pas (Jean, 12, 35). Faute de l’a-
qiüon a la lumière ; pour vous , mettez, votre confiance en Dieu , il ne vous arrivera aucun mal : et il disparut, comme les autres fois.
Le même jour 28 mars, M. Le Gros surveillant, fit venir Martin dans sa chambre , et mettant la conversation sur les apparitions de l’Ange : Puisque vous le voyez ainsi, lui dit-il, quand vous te verrez , vous lui demanderez qu’il me prenne sous sa protection : je serais bien aise d’être sous la protection d’un Ange, cc Oui , répondit Martin , je le lui decc manderai. » Il n’eut pas la peine de le faire; car, dès l’apparition suivante, l’Ange le prévint et lui dit : Quelqu un de la maison cous a demandé que je le prenne sous ma protection , vous lui direz : Que tous ceux qui professent la religion , et qui la pratiquent avec une ferme foi , seront sauvés .
Martin , dans une autre occasion, avait cru aussi pouvoir se permettre de faire quelque question à l’envoyé céleste ; mais il lui fut dit qu’il n’avait point de question à faire , et qu’on lui dirait tout ce qu’il fallait. Nous tenons ce fait de lui-même.
Cependant l’affaire de Martin s’ébruitait sourdement à la Cour. M. Sosthènes de la Rochefoucauld qui en fut instruit , vint à Charenton , le 29 mars ; il avait été précédé la veille par un Ecclésiastique qu’envoyait Monseigneur l’Archevêque de Reims,
voir écouté, la porte de la miséricorde fut fermée aux Juifs, et ils finirent par tomber dans les plus profondes ténèbres , daus un aveuglement pénal.
pour voir , examiner Martin . et s’instruire de sg. propre bouche du fond de son affaire et de ses circonstances. Martin , présenté par M. le Directeur, lenr rapporta fidèlement ce qui lui était arrivé la veille. Ensuite, sur leurs instances , il reprit de nouveau le récit des autres évènemens depuis le i5 janvier. L’Ecclésiastique ,. à ce sujet, rédigea, sous les jeux de M. de la Rochefoucauld , un écrit que Martin lui-même a signé, ainsi que cet Ecclésiastique. Y oici la remarque qu’a faite ce dernier à la fin de la rédaction des dépositions ci-dessus. <x Martin m’a assuré que toutes les fois que l’Archange lui parle , c’est toujours avec une douceur ineffable, toujours très clairement et en peu de mots. Je puis attester, ajoute cet Ecclésiastique, qu’ayant causé long-temps avec Martin , je l’ai trouvé dans une raison parfaite : son nouveau genre de vie, si opposé aux habitudes qu’il avait chez lui , ne lui donne pas la moindre inquiétude \ il a une femme et des enfans, et s’en remet entièrement à la sainte volonté de Dieu sur leur sort et sur le sien. En un mot, il jouit d’un çalme surnaturel ; il a une grande douceur, une piété sans exaltation ; il m’a dit que sa dévotion consistait à garder les commandemens de Dieu et de l’Eglise... Il est d’une naïveté et d’une simplicité qui ne peuvent se concevoir. Enfin , il est à son aise avec tout le monde. Fait à l’hospice de Charenton, ce 29 mars 1816. )) Suit la signature de l’Ecclésiastique. ( L’abbé Dulondel ).
Le 3o mars au soir, Martin , mandé chez M. le Directeur , y a trouvé encore M. de la Rocliefou-
cauld,et lui a confirmé ses premières dépositions.
Quelques jours avant, le même Monsieur avait envoyé à Gallardon pour être instruit par M. le Curé, de touteja suite des évènemens relatifs à son paroissien. M. le Curé crut d’abord devoir l’engager à s’adresser aux premières autorités qui avaient encore en ce moment l'affaire entre les mains. Cependant, toutes réflexions faites , il donna satisfaction à M. de la Rochefoucauld , par une lettre, en date du 28 mars. Ce Monsieur, aussitôt vint en communiquer avec Monseigneur le grand Aumônier de France, qui l’engagea de suite à renvoyer à Gallardon , pour déterminer M. le Curé à se transporter à Paris. La lettre , adressée au Curé , portait que toute occupation cessante, il était prié de se rendre auprès de Monseigneur l’Archevêque de Reims , a qui le Roi avait remis le soin et la connaissance de l’affaire de Martin. Dès le lendemain 1er avril, M. le Curé, vers les cinq heures après midi, se trouva chez M. de la Rochefoucauld; sur l’avis qu’en donna aussitôt ce Monsieur , le Curé fut admis a l’audience de l’Archevêque, le 2 avril 1816, aune heure après midi ; il l’entretint durant une heure , et Monseigneur dit au Curé que son rapport était conforme à celui qu’on avait recueilli par ses ordres à l’hospice de Charenton. L’Archevêque , parlant de Martin, ajouta d’un air soucieux : C’est aujourd’hui qu’il paraît devant le Roi , je ne sais quelle impression ceci pourra faire sur Sa Majesté. ( Le Roi était alors un peu incommodé ).
Durant ces diverses négociations , Martin eut en-
eoreune apparition non moins remarquable que les précédentes. Yoici comme il Fa rapportée luimême.
cc Le dimanche 3 1 mars , j’étais sur les deux à trois cc heures de l’après-midi , dans le jardin , il m’a apcc paru et m’a dit : Il y aura encore des discussions : cc les uns diront que à est une imagination $ les au cc très que c’est un Ange de lumière , et d’autres que te c’est un Ange de ténèbres : je cous permets de me cc toucher . Il me prend la main droite , avec sa main cc droite, et me la serre » réellement, et comme Martin l’a dit à M. le Directeur , en lui prenant la main , aussi sensiblement que je serre actuellement la vôtre, cc II ouvre sa redingote par devant; quand cc elle a été ouverte cela m’a semblé plus brillant cc que les rayons du soleil, et je n^ai pu l’envisager. )) ( Martin fut obligé de mettre sa main devant ses yeux. ) cc II ferme sa redingote, et quand elle fut cc fermée, je n’ai plus rien vu de brillant, il m’a cc semblé comme auparavant. )) Cette ouverture et cette fermeture se sont opérées sans aucun mouvement de sa part, cc II retire son chapeau en arrière , cc et me dit , en touchant son front avec la main , cc V Ange rebelle porte ici les marques de sa con cc damnation (*), et vous voyez que je n’en ai pas ;
(*) On a objecté que jamais les maîtres de la vie spirituelle n’avaient donné , comme un signe indicatif pour reconnaître l’Ange de ténèbres, une marque semblable sur le front; nous répondrons: i° Que l’on ne voit pas qu’aucun de ces maîtres nous ait dépeint le Diable de la tête aux pieds, lorsqu'ils rap-
cc il me dit , en finissant : Rendez témoignage de ce cc que vous avez vu et entendu. y>
Le soir du même jour, sur les quatre heures après midi, un officier supérieur, qui avait, comme l’a dit Martin , de grosses épaulettes en or , vint pour le demander à la Maison de Santé. Ils se promenèrent ensemble environ une demi-heure ; et Martin répondant à ses diverses questions, lui fit encore le détail de tout ce qui lui était arrivé ; il ajouta : « Il « m’a toujours été dit qu’il fallait que je parle au Roi; cc mais je crois qu’il n’est guère possible de parler au cc Roi. » Non , à la vérité, lui dit l’officier , mais on pourra bien vous y faire parier. Martin finit par lui faire le rapport de l'apparition toute nouvelle qu’il venait d’avoir.
Le lendemain, 1er avril, le Médecin en chef, M. Royer-Collard, fit ven’r Martin dans le cabinet de M. le Directeur, et lui dit : Je m’en vais bientôt faire mon rapport , vous ne serez pas long-temps ici; ne vous i’avais-je pas bien dit que vous verriez encore quelque chose ? car il faut qu’une affaire commencée comme celle-ci ait une fin. Il m’avait pour-
portent quelque apparition où il se soit montré sous une forme humaine, si même on l’a vu jamais revêtu de la figuré humaine, sous tous les rapports ; 2° ces maîtres ne nous disent pas si l’on a pris soin d’examiner son front à découvert. On peut donc voir , dans cet avis de l’Ange , un nouveau trait de lumière que Dieu n’avait pas jugé à propos de nous découvrir jusqu’à cette heure, mais qui, dans la suite, peut avoir une vraie utilité.
tant bien dit, reprit Martin, qu’il ne reviendrait plus.' Et moi , lui dit le Docteur, je savais bien qu’il reviendrait encore.
Le 2 avril fut le dernier du séjour que Martin fit à la Maison de santé. Comme il était à son dîner , on le demande cliez M. le Directeur. Il y trouve un Monsieur qui lui dit : Mon ami , vous allez venir à Paris avec moi. (( Eh bien ! répond Martin tranquil- « lement , s’il faut aller à Paris , je veux bien y alcc 1er. )) Je ne sais pas pourquoi , lui dit-on; mais si vous voyez aujourd’hui le roi , cela ne vous étonnerait-dl pas ? cc Non, Monsieur, dit Martin, puisque cc je ne suis ici que pour aller lui parler : il m’a tou- « jours été annoncé que j’irais lui parler. » Ils partirent ensemble , et arrivèrent à Phôtel de la police. Le Ministre donnait ce jour-là audience ; Martin, pour pouvoir lui parler , fut obligé d’attendre que son audience fût finie.
Avant de rapporter ce qu’on peut regarder comme le dénouement et le complément de la mission de Martin, nous croyons devoir donner une idée de sa conduite et de ses habitudes, durant les trois semaines qu’il a passées à l’Hospice de Charenton.
cc Sa santé a toujours été très bonne , nous dit un fidèle observateur , et sa conduite ne s’est pas démentie un seul instant. Comme il était parfaitement tranquille , on lui accorda l’usage du parc pendant les trois quarts de la journée , soit pour que, se sentant plus libre , il songeât moins à se contraindre , soit parce qu’étant habitué à une vie très active , le travail du jardin pouvait , jusqu’à un certain point *
servir de compensation à scs travaux ordinaires. Il a profité tous les jours de cette permission et n’en a point abusé : vivant en quelque sorte au milieu des jardiniers et des hommes de peine, il n’a point cherché à se faire valoir auprès d’eux , ne leur a pas dit un mot de ses apparitions, et a partagé leur travail, comme s’il eût été l’un d’entre eux. Ce n’est point qu’il cachât obstinément ce qu’il éprouvait, mais il n’en parlait qu’à ceux à qui il croyait être obligé d’en rendre compte , et il le faisait alors avec ouverture et simplicité.... Observé à tous les instans du jour , et lorsqu’il était seul, et lorsqu’il était avec quelqu’un, il a été impossible de découvrir en lui la moindre apparence de délire , la plus légère marque d’exaltation ; et , dans sa conduite ordinaire, il s'est toujours montré comme très reconnaissant et très sensé. Il a toujours bien mangé, bien digéré, bien travaillé , bien dormi. Il n’a laissé voir ni agitation ni torpeur, ni excès de gaîté , ni excès de tristesse. Toutes ses fonctions physiques , intellectuelles et morales , ont paru s’accomplir avec la plus grande régularité. »
A VERTISSEMENT .
Nous donnons ici la relation du Sieur Martin , concernant V audience que Sa Majesté a bien voulu lui accorder . C’est lui-même qui Va dictée à M. le Curé de Gallardon , et celui-ci Va mise par écrit dans les propres termes du bon villageois , autant quil a été possible. Nous n avons pas cru devoir nous permettre d'en changer le style , non plus que
celui des lettres ou réponses du sieur Martin , que nous avons rapportées jusqu! ici. Le lecteur judicieux considérera principalement le fond des choses renfermées dans toute cette relation, et le ton de sincérité qui en fait le plus grand mérite .