‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 35 sur 47 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Histoire du pays. — Les Hottentots. — Les Gaffres. — Béchnanas. — Provinces. — Leur constitution. — Esprit de brigandage. — Histoire de Motloumé. — Trait merydlleux de lui. — Son caractère. — Ses mœnrs.^SoD goût pour les voyages. — Lumières de Motloumé. — Sa mort, — Sa mémoire yéoérée jusqu'à Tadoration. — Loi naturelle. — Famille de Motloumé.

Dans les diverses contrées de TAfrique australe que nous avons parcourues, nous n'avons trouvé que deux races distinctes d'indigènes : des Hottentots et des Gaffres.

Les premiers, autant qu'on peut en juger par les analogies de couleur et de forme, appartiennent à la race mongolique. Ils se divisent en Namaquois, Koranas et Bushmen. Autrefois ils

étaient puissants, riches et comparativement heureux ; mais la prise du Cap de Bonne-Espérance par les Européens leur fit à ces trois égards un mal considérable. Ils s'étendent presque exclusivement aujourd'hui sur le bassin de rOrange , tandis qu'ils devaient originellement occuper toute la pointe méridionale de ce continent, ce qu'on peut raisonnablement inférer de très-bonnes considérations. Il est bien connu, par exemple, qu'ils étaient jadis répandus dans toute rétendue de la colonie du Cap , comme aussi sur les rivières des Poissons et de la Keiskamma. Il n'y a qu'une vingtaine d'années qu'ils se trouvaient encore en bon nombre sur les terres des Zoulas, dont ils offensèrent un des chefs, qui se vengea d'eux en les détruisant. Les vieux noms de Keisthanoma, de Kei-Cop, deGariep; ceux non moins anciens d'une foule de montagnes du pays sont hottentots. On voit des dessins de ce peuple dans toutes les cavernes de l'Afrique australe. Enfin , les autres indigènes appellent le sud boroeng^ du même nom qu'ils donnent aux Bushmen, et disent que pour eux,

ils soDl sortis du nord et du nord-est. Leur manière ordinaire de s'exprimer, en parlant de Torigine des tribus , revient à ceci : w D'abord parurent les Hottentots, puis les Caffres, enfin les Béchuanas. Les Hottentots adoptèrent pour arme la flèche; les Caffres et les Bécbuanas, leurs maîtres, prirent la sagaie. »

Nous répétons que les Hottentots nous paraissent être les plus anciens habitants du pays.

Quant aux Caflfres, ce sont des indigènes d'une tout autre sorte que les premiers. Us se rapprochent des Européens pour la grandeur de la taille, l'élégance des formes et leur intelligence, comme aussi par la forme du crâne ; mais leur peau noire et leurs cheveux crépus les font extrêmement ressembler aux nègres.

Dans une acception générale, toutes les tribus comprises entre IS® 33' latitude S. et 19^31' longitudeE. , sont appelées Caffres; dansun sens plus limité, on donne seulement ce nom aux naturels qui vont complètement nus, et on appelle Béchuanas ceux qui se couvrent les reins d'une peau de mouton ou de gazelle, et qui ont aussi

uniangage à part, distinct de celui des premiers. Ce nom de Béchuanas, ou de Bachuanas, quoique très-répandu aujourd'hui , n'est peutêtre dû qu*à une méprise de quelque ancien voyageur qui, ayant demandé aux habitants du pays des informations sur leurs voisins , aura reçu d'eux cette réponse ordinaire : Ba chtiana^ ils se ressemblent. Le fait est que les indigènes s'attachent peu aux généralisations. Ce n'est qne rarement que j'ai entendu ceux de ces contréesci étendre la dénomination de Bakoni à tous les Caffres qu'ils connaissent ; celle de Basutu aux Béchuanas en général ; et le nom de Baroa à toute la race hottentote , comme c'est , par exemple , le cas dans la citation ci-dessus rapportée, qui passe pour une de leurs traditions. Si on suivait les dénominations du peuple busbman, on appellerait les Uottentots Khuaï; les Caffres, Tolo^ et les Béchuanas ou Bassontos , Ku , mot identiquement le même que celui deCus(i).

(I) Pour ne faire qu*une remarque générale sur le physique des Béchuanas et des Caffres, nous recounaUrons que nous avons trouvé panui

JI y a vingt-cinq à trente ans qu4l ne se trouvait aucune autre espèce d'indigènes que cette dernière dans les vallées occidentales des Ma* loutis y et jusqu'au delà des Fransche-^Bergen ^ tirant vers le nord. De Tembouchure de la Lékoua aux sources du Kei-*cop gisaient les Bataoungs et des Bassias, autrement dit, la nom-^ breuse et puissante tribu des Lighoyas.

Au sud ) dans les montagnes Blanches et les montagnes Bleues, étaient quelques milliers de

eux peu d'hommes difformes ou naturellement débiles. Ils sont tous de jolie taille, robustes et bien foits. Le témoignage desToyageurs à cet égard est unanime. Mais» hélas 1 cette beaulë de race, si vantée par quelques-uns d*entre eux, à quoi tient-elle au fond? On se défait d'une manière ou d'autre des impotents, des sourds, des muets, des idiots. Les nègits blancs sont jetés aux panthères ; de deux jumeaux, l'un est souvent pris et porté aux léopards dans la forèL Le nourrisson qui a le malheur de perdre sa mère se voit, ofaes certaines tribus, enterré vivant à dké d'eUe. On étouffe les aveugles-nés au moyen d'une poignée de cendres ou d'une cuillerée de graisse bouillante, tin jour, un de me» compagnons d'esuvre se trouvant à Mafissa, des jeunes filles lui apportèrent un enfant de deux ans et demi, qu'elles venaient de ramasser au haut de la fontame ; son corps était meurtri de coups qu'il s'était donnés ep fmabanc de roc en roc ) sa langue déchirée par les dents était attachée à son palais. La mère fut amenée ; elle s'excusa disant que son fils était Notuf, ce qui l'avait engagée, de désespoir, à l'exposer de la sorte dans un lies miré, où le père avait égorgé une chèvre destinée à attirer en cet endroit-là les avides hyènes. Au sud de l'Afrique les infisnticides sont trés^eommuns; mais les natmis les cachent si bien, on les commet si adroitement qu'à moins de vivre dans le pays il est presque impossible d'en découvrir un seul.

Bapoutîs et lesBakuénas, commuDément appelés Bassoutos, et quelquefois aussi Bamonahins, d'après un de leurs précédents rois.

Ces peuples, dans leurs poésies et leurs traditions, sont*souvent surnommés Batébang, qui signifie ceux d'en bas, ou du nord-est , d'où ils croient être tous sortis. Les derniers, à l'époque peu reculée dont je parle, se subdivisaient en une dizaine de petits États indépendants l'un de Tautre, quoique reconnaissant un chef principal du pays , nommé Motloumé. Il résidait à 'Ngolile , dans le district d'Oumpoukani. Huit lieues plus loin , du côté du nord-est , venaient les Bamérabas. Les Mafoukas se trouvaient répandus aux environs d'Intlouanachouana. Sur les rives de la Tlotse vivaient les Bamokotéris, ou sujets de Mokachane ; dans le canton de Kuéning, les Bamamotsouanés ; au haut de la Saule, les Makuakuas. Thaba-Bossiou et Makoarane (aujourd'hui Morija) étaient occupés par des Bapoutis ; et au delà de ce dernier point jusqu'aux montagnes des Tempêtes suivaient lesBapétlas. Quant à la plaine tirant sur Béerséba d'aujour-

d'hui et sur Thaba-Ounchou, elle était presque entièrement livrée au pouvoir des Baroas, qui y vivaient sans beaucoup de peine du fruit de leur chasse, ce pays-là se trouvant alors couvert d'immenses hordes d'antilopes de toute espèce.

Toutes ces peuplades, les Bushmen exceptés, avaient les mêmes mœurs et parlaient un même langage. Elles se réclamaient deMonahin, le bisaïeul de Motloumé, qui exerçait à cette époque une influence aussi considérable que salutaire sur le pays, surtout dans son Ëlat particulier d'Oumpoukani. Son gouvernement fut celui d'un prince sage et plein de clémence. Les provinces voisines en appelaient ordinairement à lui , comme en dernier ressort , dans les procès très-difficiles. D'ailleurs, chacune d'elles avait son petit souverain , qui connaissait lui-même de toutes les causes, et réglait les affaires de son peuple comme il l'entendait ; ce qui contre-balançait admirablement bien les pouvoirs et prévenait le despotisme. Il s'associait deux nobles, dont il faisait, pour parler le langage du pays, ses deux yeux et ses deux bras. Les Béchuanas^

se régissent à peu près tous de cette manière. Dansquelqu'unede leurs tribus que vouseniriez, vous y trouvez un Morèfut-^o-ntogalu y espèce de grand-seigneur, et deux ou trois grands <ounaSy qui sont les principaux officiers de son conseil. Si de la capitale de la contrée on passedans les provinces , dans chaque ville se trouve un plus petit morèna et deux tounas. Le premier construit constamment sa butte, simple comme les autres, mais un peu plus spacieuse, au haut de la ville, vis-à-vis l'entrée, et ses deux visirs occupent les deux autres principaux quartiers avec les sujets qui leur ont été confiés, ou qu'ils ont su s'attacher eux-mêmes. Les plus petits morènas ont quelquefois des vassaux, auxquels ils donnent des domaines, à la charge de foi et hommage. Ces vassaux marquent aux roturiers les pièces de terrain qu'il leur est loisible de cultiver, et désignent les palis de telle ou telle autre saison de Tannée , comme les seigneurs , tant grands que petits, font dans leurs propres clans respectifs. Les roseaux de marais, qui servent à la construction des cabanes, appartiennent

exclusivement à ceux-ci, et personne n'y touche sans leur permission. Dans la saison où ils se coupent, chaque sujet doit en apporter une botte à son maître, ou plus s'il le demande, avant de pouvoir lui-même y avoir part. Il est encore tenu de lui obéir , quelque soin qu*il lui confie, ou à quelque corvée qu'il l'emploie, comme, par exemple; de lui faire un kros, de paître ses troupeaux, de cultiver ses champs, d'en ramasser la récolte, ou de porter un message. Â cette condition, le premier vide gratis les procès de Tautre, le tire, s'il le faut, de peine; tantôt lui fait présent d'un manteau de peau, tantôt d'un quartier de bœuf; quelquefois même il lui donne une ou deux têtes de bétail ; en été, il lui laisse le lait d'une ou de plusieurs vaches. .. D'ailleurs, chacun étant plus ou moins libre de quitter son chef pour s'attacher à un autre, il arrive ordinairement que le pouvoir de ceux-ci augmente suivant qu'ils s'enrichissent, et vice versa.

Quant aux relations de ces chefs entre eux, on peut dire qu'ils s'aiment toujours moins qu'ils ne

se craignent. Quoique relevant les uns des autres, selon les biens qu'ils possèdent, ils se respectent peu, au point de casser quelquefois le jugement les uns des autres, jusqu'à ce que les parties contendantes parviennent à s'accorder. Au fond, ils ne sont liés ensemble par aucun serment, ni par aucune loi positive ; de sorte qu'ils ne se prêtent mutuellement secours que lorsqu'ils y trouvent tous intérêt (1). Les plus faibles parmi eux deviennent aisémeift les jouets des forts et même leurs victimes. Il n'appartient qu'au chef de tribu de convoquer les autres en ^semblée nationale, pour délibérer en commun des questions de paix et de guerre. Ceux-ci peuvent bien se coaliser contre leurs voisins sans sa permission , mais non pas sans encourir sa colère. Si quelque bête féroce , tel qu'un lion ou un léopard, est tuée sur leurs terres, ils doivent fidèlement lui en apporter une pièce ; et lorsqu'on re-

(i) S*ils étaient unis en confédération, on cesserait de les appeler des sauvages : lb désbht se raoPLsaAiT; la tranquiMilé^ les lois, le commerce, la religion s'y établiraient, tant Tétat de civilisation remporte sur Tétat de naturel L'homme social dans les pays sauvages est le plus malheureux des hommes. Yoy, page 553 jusqu'à la fin de la relation.

vient d'une expédition prospère , c'est lui qui distribue à tout le monde sa part du butin, en commençant par la sienne. Les sujets rebelles, qui ont refusé d'aller en campagne sous quelque faux prétexte, se voient dépouillés de leurs troupeaux, s'ils en ont, et on les partage avec le reste.

Tel est, en peu de mots, l'esprit et la constitution de ces tribus; telles elles étaient aussi au temps de Motloumé.

Les naturels assurent qu'à cette époque elles se voyaient moins pauvres qu'aujourd'hui , incomparablement plus populeuses et généralement tranquilles ; non pas qu'il ne se commit des déprédations, mais elles étaient rares. Sur ce point, du reste, on n'a cure de se flatter. Les vieillards qui restent dans le pays disent ingénument : < Histoire des lions ; là où vous trouvez ces animaux , toujours quelque innocente antilope tombe sous leurs griffes et leur sert de pâture. Le timide canna, une fois découvert, est guetté, surpris, terrassé par l'un d'entre eux. Alors accourent d'autres rois des

forêts qui font curée complète. Chez nous, il en était à peu près ainsi : occasionnellement on entendait dire d'un petit chef qu'il avait été dévoré par de plus forts... Mais c'était tous maux partiels, insignifiants, en quelque sorte, au prix de ceux qui ne tardèrent pas à se manifester lorsque nos grands morènas commencèrent à tsver la patte les uns contre les autres ; alors tous nos petits États ruisselèrent de sang , et notre misère fut extrême. »

Motloumé, il paraît, avait prédit ces malheurs inouïs, et nous croyons qu'il peut être intéressant sous tous les rapports d'étudier un peu son histoire avant de retracer l'autre.

Elle a de commun, avec celle du fondateur de rislamisme, un trait merveilleux qui a été rapporté, après la mort du pripce d'Oumpoukani, par Mekoua , sa femme favorite , laquelle vit encore. « Son mari, dit-elle, eut une fois commerce avec le ciel ; c'était vers Tâge de treize ans. On lui avait construit au milieu des champs une pauvre cabane , où il passa avec ses camarades les cinq à six mois que dure la cérémonie

de la circoncision, à laquelle l'avait religieusement mené Moniane, son- père. Un soir, à la nuit tombante, le toit de cette cabane s'ouvrit de luimême, laissant un grand jour. Le jeune Mo* tloumé fut ravi au ciel, où il vit beaucoup de peuples et de nations. Il en rapporta un cœur honnête et sage. Il lui avait été dit : « Ya, gouverne avec amour ; vois toujours en tes sujets des hommes et des frères. »

Ce rapport est aujourd'hui répandu dans tout le pays. Les habitants assurent qu'ils n*ont jamais eu de meilleur roi queMotloumé. Il lésai* mait tous indistinctement, à ce qu*ils disent, et les jugait suivant les règles de l'équité. Il était doux, affable, d'un accès facile; il prenait un soin particulier des veuves et des orphelins, qu'il recueillait chez lui et regardait comme ses enfants. Par suite de ce système, le premier il en vint à acheter des femmes pour les jeunes hommes sans ressources, qui, s'attachant a« service des princes , dépendent pour toute chose d'eux, et deviennent ainsi leurs ^at/auAra, c'està-dire des demi-esclaves. En effet, ces sortes de

mariages sans nom asservissent au chef les pères, les mères, les enfants, sans dire aussi qu'ils favorisent extrêmement la polygamie et la débauche. Pourtant le fils de Moniané, en les propageant (et son immense fortune le lui permettait), n*y voyait, il faut croire, qu'un ressort politique, qu'un excellent moyen d'influence. Par là il s*agrandit, devint très-populaire, tant parmi les Bassoutosque chez lesZoulas, et jusque dans les kraals des malheureux Bushmen; de sorte qu'on pourrait fort justement lui appliquer ces vers charmants d'un poêle , qu'il réalisa en partie :

Un roi qu'on aime et qu'on révère A des sujets en lovs climats:

Il a beau parcourir la terre.

Il est toujours dans ses Etats.

Toutefois, je le répète, ce système d'un homme habile et à la fois bienfaisant donna à celui de la pluralité des femmes un degré d'importance d'une latitude très -considérable. Avant Motloumé, les plus grands chefs de la contrée comptaient trois ou quatre concubines au plus, tan-

disqu'à préseDtils en prennentjusqu'à quarante. Autrefois il fallait seulement deux à trois têtes de bétail au Mossouto pour se procurer une compagne, au lieu qu'aujourd'hui ce nombre s'élève à dix , à trente et même à cent, ce qui ne favorise que les riches.

D'ailleurs, l'époux de Mékoua passait aux yeux de son peuple pour très-continent. On assure qu'il se retira même d'elle et de toutes ses courtisanes, après un certain âge, suivant en cela la religion des chefs les plus sages, religion dont son frère Makhéta lui donnait alors l'exemple, au dire des gens.

Sous le rapport de la tempérance , Motloumé ne se montrait pas moins remarquable que par ses principes. Il mangeait peu et ne buvait jamais que de l'eau ou du lait. Il parait qu'il préférait la société des enfants à celle des hommes, disant que < les petits sont meilleurs que les grands. »

C'était un vrai roi-voyageur; jamais peut-être Mossouto. n'a visité autant de peuplades indigènes que lui, et il passait chez toutes indistinc-

lement , comptant de ne recevoir aucun mal d'elles, à cause sans doute de son respectaUe caractère et de sa haute réputation. En cela il différait essentiellement des autres morènas, qui se voient rarement entre eux, tant par dé- Gance les uns des autres que par une orgueilleuse indifférence. On dit que le petit-fils de Monahin était bien accueilli partout, et qu'on le consultait comme une espèce d'oracle. Une fois qu'il se trouvait dans les environs de Boutaboute , Moshesh alla le voir. Motloumé lui dit : (( Mon ami , si tu pouvais oublier ta com-

< pagne, je te prendrais partout où je vais. Un « jour tu gouverneras probablement les hom- « mes ; apprends à les connaître. Quand tu les

< jugeras, que tes jugements soient justes. La loi « ne connaît personne de pauvre. »

Très-avant dans le nord , il arriva chez des peuples anthropophages, qui ne lui firent aucun mal, « parce que Ton vit que c'était un homme de paix ; » mais Séguaéla, le plus querelleur de ses compagnons de voyage, faillit servir de pi*oie à la gent affamée.

Ces peuples sont très-réputés parmi les Bassoutos, sous le nom de Bamatlabaneng(l), et vivent fort loin , il paraît , dans Tintérieur. Motloumé arriva inopinément dans une de leurs villes en plein midi. Le soleil n'était pas intolérable ce jour-là ; néanmoins il ne vit d'abord que des troupeaux de bœufs tranquillement couchés dans leurs étables découvertes, et n'entendit d'autre bruit que Timportun aboiement des chiens, ou l'ennuyeux bourdonnement des mouches.

Petit à petit, tous les habitants sortirent de leurs huttes. Le chef de l'endroit, s'approchant de lui, l'invita à s'asseoir àl'ombre avec ses compagnons, et leur servit de la chair humaine à manger; mais les voyageurs s'excusèrent, disant que ces sortes d'aliments leur étaient en-

Ci) Les Bassoutos, prodigieusement riches en noms de eouleur, donDent celui de matlaèane aux bœufs ordinairement bruns ^ dont le museau et le dedans des oreilles sont roussfttres» Ils ne les connaissaient pas autrefois ; mais les Zoulas, qui en possèdent^ leur en procurèrent, et ils furent appelés mattabane, ou bcenfs de CetU Sans doute que, trouvant cette espèce de bœufs plus commune chez les nations que Tisita Motlonmé dans rintérîeur , on les aura nommés à cause de cela Bamatlabaneng, C'est du moins Topinion des indigènes.

core inconnus , de sorte qu'ils n'osaient y toucher ; c'est pourquoi on égorgea un bœuf pour leur régal.

Les sauvages Grent ensuite des questions à Motloumé, auxquelles il répondit; et, de leur côté, ils lui donnèrent toutes les informations qu'il leur demanda sur leurs petites, mais nombreuses tribus. Ce sont tous, dit-on, des hommes noirs, robustes, de taille ordinaire, trèsressemblants, pour la religion, les mœurs et le langage , aux Béchuanas. Motloumé les comprenait fort bien. Leur pays, quoique sec, est assez fertile, et les pâturages y sont excellents. Quelques basses montagnes le traversent; mais les habitants s'en éloignent et préfèrent vivre en plaine, où il fait un peu moins chaud. Ils construisent leurs huttes en roseaux ou en chaume, et leurs parcs en mottes. Leurs villes sont grandes et bâties en rond. Ils exploitent le fer, dont ils forgent des sagaies et des houes. Comme la nature les a fait naître sous un ciel dévorant, ils sont dans l'habitude de paître leurs troupeaux et de se livrer à leurs autres occupations pen-

dant la nuit (1). C'est une ou deux heures après le coucher du soleil que les femmes descendent à la fontaine pour y remplir leurs cruches; ensuite elles se mettent à cuire leurs citrouilles et à broyer leur millet, dont elles tirent du pain et de la bière. Pendant ce temps-là , leurs maris vont traire leurs vaches, qu'on dit toutes brunes ou à peu près ; ensuite ils les mènent aux pâtura- {[es, et ils se mettentàcultiver leurs champs, ou à préparer des peaux y dont ils se font des ceintures de pudeur, et de tout petits manteaux.

Ces peuples, au rapport universel des autres naturels du pays^ dévorent la chair d'un mort, tandis qu'ils jettent souvent aux vautours ou mettent soigneusement en terre un bœuf qui vient d'expirer, au sujet duquel tout le monde ignore pourquoi ils se livrent en pareil cas à des lamentations publiques. Ils boivent beaucoup de lait aigre, et font leurs délices de la chair de leurs semblables. Leurs longs cheveux crépus

(i)ie titmfai occasionneUement lenr nom et leur histoire en racoDlaot aux Banoatos qu'il était des hommes appelés antipodes, chez lesquels il fait jour quand pour nous il est nuit. Sans doute, me dirent-ils, ce sont les Bamatlabancng.

sont enduits de graisse d'homme, et leurs corps d*ocre rouge. Ils se procurent des femmes au moyen de leurs bœufs. Aux noces de leurs sœurs ils égorgent, dit-on, comme font lesMatlékas, le frère de la mariée, et, à défaut, la sœur. Maséfako, n'ayant point de frère, se vit exposée, lors du mariage de sa sœur cadette, à subir cette affreuse loi. On choisit une soirée un peu noire pour aller regorger, suivant Thabitude, dans la bergerie. Docile aux ordres de ses bourreaux , elle entra, se glissa fur tivemen t au travers des bœufs, et parvint à s'échapper. Elle courut folle et désespérée toute cette nuit-là. Le lendemain, des racines et un peu d*eau réparèrent ses forces épuisées. Maséfako continua sa route. Après avoir franchi d'immenses solitudes, passé saine et sauve au travers de plusieurs tribus caffres inconnues , elle arriva enfin chez les Lighoyas, où elle épousa un homme , eut de lui trois enfants, et mourut ensuite, aux environs de Racébatane, de mort naturelle (1).

(i) Caleb, an d« membres de mon église, qui a oonnii Hasérako pen« dani plusieurs années, assure que tous ces faits-là sont lrè8«?rais.

Telles sont, au dernier fait près, les principales informations que Motloumé rapporta de chez les Bamatlabaneng, au milieu desquels il trouva prudent de ne rester que deux jours.

Parmi les questions qui occupaient le plus ce roi philosophe!) était celle-ci : « Où peut finir la terre? » En fait de disputes, je n'en connais encore de lui qu'une seule, qu'il eut avec son propre père, au sujet d'une gazelle.... Dans toutes les villes qu'il visitait, il réglait les différends du peuple quand on l'en priait , et traitait alliance avec les chefs, leur recommandant d'ai^ mer la paix , au sujet de laquelle il disait fort joliment : « Mieux vaut battre son blé qu'aiguiser sa sagaie. >

Il est resté dans ces contrées quelques maxi-mes de lui, telles que ces deux-ci, par exemple, qui ont rapport à la religion naturelle :

« Il est au ciel un Être puissant, qui a créé « toutes choses. Rien ne m'autorise à croire « qu'aucune des choses que je vois ait elle-même « pu se créer. S'en crée-l-il aucune aujour- €d'hui?B

c La conscience est le yrai moniteur deThom- « me; elle lui montre invariablement son de-

< voir. S'il fait bien , elle lui sourit ; quand il « fait mal, elle le ronge. Ce guide intérieur nous « prend au sortir de la matrice, et nous accom- « pagne jusqu'à notre entrée au tombeau. »

Motloumé croyait à l'immortalité de l'àme ; il disait souvent : « Vanité des choses! Tout passe « rapidement, et moi aussi je passe... mais pour « aller rejoindre mes pères. > Parvenu à un âge avancé, comme il ne pouvait se sevrer de voyages, il en entreprit un dernier dans lequel il tomba malade d'une fluxion de reins , à laquelle il était très-sujet. Son fils Létéla, qui l'accompagnait, le mit à califourchon sur un bœuf de somme, lui plaça pour soutiens deux branches d'arbre sous les aisselles, et le reconduisit dans sa hutte à 'Ngolile, où il vécut seulement quelques jours. Avant d'expirer , il dit à ceux qui l'entouraient : « Mes amis , j'avais à cœur « d'enlever mes enfants hors du chemin de la « guerre, et de transporter à cet effet ma cabane

< au sommet de Khèwe , vis-à-vis Makoarane ;

« mais ma maladie a eu le dessus. Après ma « mort un nuage de poussière rouge (d'borri- « blés guerres) sortira de Test et consumera « nos tribus. Le père mangera son enfant. Je « vous salue tous; j'entre au séjour de nos pè- « res. »

Ce chef fut généralement regretté; mais on ne fit pas de grandes lamentations à son sujet, parce que c'était un vieillard. Sa mémoire est partout révérée dans la contrée, et, dans les sacrifices offerts aux morts, il n'est jamais oublié des Bassoutos. En particulier, ceux de la plaine, qui vivent en partie de chasse, ont l'habitude de se rassembler, aux temps d'extrême disette, dans un lieu convenu, pour invoquer son nom et celui de leurs autresdieux. Dans ces cérémonies superstitieuses, leslingaka et le peuple se font des incisions avec de petites lames de fer, en signe de douleur. Ils se couchent sur la cendre, se relèvent, poussent des cris violents. On exécute des danses religieuses , auxquelles chacun prend part; l'on se plaint hautement. Ton gémit, l'on chante des airs lugubres ; tout le monde

se fatigue extrêmement en de vaines lamentations, qui durent la journée et souvent même la nuit entière. Enfin, dans ces cérémonies païennes, on prie ainsi les dieux, en commençant par les plus récents ; on dit :

« Nous sommes la race des dieux ,

Et néanmoins nous avons faim !

G dieux nouveaux, priez les dieux anciens ;

Intercédez pour nous auprès de 'Nkopane-Matounia ;

Intercédez pour nous auprès de Motloumé-llatsîé,etc. (1).-

Le lendemain, les sauvages se répandent dans la plaine et courent de côté et d'autre vers leurs trappes à gibier, s'imaginant que peut-être leurs prières de la veille auront été exaucées; mais, hélas ! les bahalitn (2) exaucent-ils jamais ?....

(i) Ki U nguana a Morimo^ ka ota!

Morimo o mocka^ kapêla oa rhale ; Rapela ^NkapoM-Matunia:

Rapeia Motbime'Matnét ete,, eie, ^Nkopaoe était le frère aîné de MoUoiuné; le nom qa*U prit à la drooDr cinoo est M atoonia, comme llotloamé y prit odai de Matsié.

(3) On sait que oe mot hébreu se prend pour les fiinz dkui en général. Il répond an mot séchouana de barimot dont les missionnaires ne peavent délermlner lH>rigine, mais qui présente certainement bien de Tanalogle avec cdai de bakaUm\ lartoat quand on considère qne r et / se prennent indilléremment Ton pour Tautre en séchouana, et que les mots de cette langue ne se terminent que rarement par une coiisoone, jamais en simple

Le gibier ne se prend dans la fosse que lorsque le Dieu des dieux l'y amène.

Pour terminer ici cette notice, Motloumé nous parai t a voi r été un homme com para t ivemen t vertueux, sage, plus qu'ordinaire. Sa vie, malgré les taches qui s^y font remarquer, nous rappelle et en quelque sorte nous explique ce que saint Paul dit aux Romains : « Quand les Gentils, qui n'ont point la loi {La loi écrite)^ font naturellement les choses qui sont selon la loi, n'ayant point la loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu deloi. Ils font voir que ce que la loi prescrit est écrit dans leurs cœurs... » Nul doute que Dieu, dans le cours de ses dispensations miséricordieuses sur les nations païennes , ne suscite de temps en temps, au milieu, d'elles, des lumières telles que cellelà, dans l'intérêt de la loi naturelle, et par conséquent de ceux qu'elle est destinée à éclairer et à régir. Le roi actuel des Basson tos tient extrêmement à honneur d'être comparé à Motloumé,

m. Bo, le même dans le> deux noms ; Aa ou a manquant dans l*ttQ,.peutêtre pour raison d^euphonie , ou à cause que le mot s'allonge à la fin ; <t, le même que ri ; m dans le premier cas, pour mo dansTautrc : Bahalim, Baitarimo.

dont il est évidemment l'ëmnle sous bien des rapports. D'un autre côté aussi, son peuple demande à être gouverné, comme sous Tancien régime, avecamouret selon les règlesde la justice, règles bien connues dans le pays, beaucoup mieux, je dois Tavouer , que je n'avais d'abord cru ni pensé. Encore une fois, que le Seigneur se montre admirable dans toutes ses voies! Je découvre chaque jour plus clairement qu'il a mis dans le cœur de tous les Africains un témoin incorruptible de leur conduite, un juste juge de leurs actions, un guide aussi sûrquebien-^ veillant, unpasteur toujours fidèle et toujours bon, selon qu'ils s'expriment eux-mêmes. Ils savent fort bien distinguer entre l'équitable et rinjuste, discerner le vrai du faux, le pur de l'impur, et me paraissent, en fait de bien et de mal, être d'excellents casuistes. La guerre, à laquelle ils se livrent constamment , n'en est pas moins appelée parmi eux 'mjcie, qui signifie/aû< etma^ (1). Le vice de la galanterie, pour être profondément enraciné dans leurs cœurs, n'en

(1) *Afpe» le mal moral ; botluktif le mal phjnqœ.

porte pas moins le nom diffamant de boniatsi^ qui vent dire blâme. La plupart de leurs maximes sont excellentes, quelques-unes de leurs lois aussi. Dans leoours de leurs procèsetla conduite de leurs affaires en général, ils déploient un discernement admirable. A la suite d'un juge-* ment injuste, j'entendis un Mossouto qui disait : « Le jugeest puissant, il faut nous taire; s'il était faible, nous lui crierions tous qu'il a tort. » Je crois, en résumé, qu'il n'en est pas un seul parmi eux qui ne pût pleinement souscrire à cet aveu déchirant d'un païen célèbre ;

Video ffiWtara j^oboque , Détériora iequor,

La mort de Motloumé arriva en 1818ou 1819. Quelque temps auparavant, le roi avait été appelé à déplorer le sort de son fils Koïané, le légitime héritier de la couronne. Comme cet intéressant jeune homme paissait les troupeaux de son père aux environs de 'Ngolile, les bergers de son oncle Morosi survinrent , qui lui cherchèrent dispute au sujet des pâturages et le tuè-

rent. Sob frère Létéla Taurait vraisemblablement remplacé, s'il eût eu autant de talent, ou seulement d'ambition, que de bonté naturelle ; mais il s*est toujours contenté, depuis la mort de son père, de suivre la fortune de son jeune frère Moyakissané, qui, sans manquer précisément de moyens, n'a pourtant jamais su inspirer aux indigènes de la confiance pour lui. Au fond, un homme aussi supérieur que Motloumé ne pouvait , ce semble , être remplacé. Peu de temps avant sa mort, il demandait lui-même avec inquiétude à son frère Mlakhéta, le seul prince influent qui restât après lui : < Â qui donc pourrions-nous regarder, pour lui confier la garde de nos enfants, de notre peuple et de nos coutumes?»

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