‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 39 sur 47 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Les Manquaoes descendenlau sud. — Leur défaite dans le pays des Tarnbouqais. — Déroote affreuse. — Fin de Matouane et de sa tribu. -— Réflexion morale. — Cannibales. — Maiheta détruit* — Koranas. ^ Troupes de Mosolékatsi battues à Bossiou. — Fortune de Moshesh. — Arrivée des missionnaires dans le pays. — ConTenion et langage chrétien de Makoniane.

Après la bataille de Bossiou , les Manquanes se préparèrent à attaquer de nouveau les Bamokotéris; mais Chaka, sans en rien savoir, déjoua leurs projets. Ses troupes , au moment où l'on s'y attendait le moins , entrèrent dans Sénioutoung par une nuit obscure, y ravirent plusieurs troupeaux de bœufs, mirent le feu à la ville, et forcèrent ses habitants à fuir au midi,

tirant sur Thaba-Chéou.

Moshesh, profitant de leur déroute^ envoya à lenr poursuite Makoniane et sa troupe , qui les surprirent dans la gorge des Lipatoa , les y cernèrent, et finirent par les contraindre à se sauver plus au sud , laissant un butin de quelques centaiiiesde bœufs.

Alors Matouane entra dans le pays des Tambouquis ; mais, effrayé de l'approcbe d'un si redoutable ennemi , Fékuu, le chef de cette tribu, avait demandé du secours au gouvernement du Cap, qui lui en accorda dans l'intérêt de la Caffrerie depuis quelque temps fort agitée. Attaqués en juillet et en août 1828 par un corps de troupes anglaises et de Boers, les Manquanes se virent forcés d'abandonner les rives de TUmtata pour retourner dans leur patrie. Ils venaient de perdre quelques centaines d'bommes et cinq à six mille têtes de bétail (1).

Leur défaite, célébra parmi les naturels, y est racontée d'une manière très-originale. « Les blancs , disent-ils à ce sujet , ne saisissent pas comme nous l'ennemi au corps; mais ils le fou- Ci; Comparez M. Key.

droient de loin. Leur feu d'artillerie est pour les hommes ce que sont les incendies d'août pour les mûrs pâturages. Où fuir loin de la flamme de leur mousquet? où se cacher contre la foudre que vomit leur épouvantable canon? Leurs boulets furent d'abord pris par les Manquanes pour des caillons rangés (1). Matouane fit cacher ses soldats derrière les plus gros troncs de la forêt , afin de les y mettre en sûreté ^ mais en vain. Ils se tapirent contre les rochers, ce fut encore en vain ; ils se précipitèrent dans le fleuve : là même une mort soudaine et embrasée les atteignit, pareille à la mort que vomit la tempête. Alors les Matébélés désespérés cherchèrent leur salut dans la fuite; mais les bombes^ue l'ennemi brûlèrent l'herbe qu'ils foulaient, et ils ne surent comment échapper à l'incendie générale qui régna bientôt dans toute la contrée. Le lendemain lesÂmatembous ne découvrirent dans leurs champs que des

(1) Un soldat anglais nous a rapporté qu'à la première bombe qui tomba dans le camp des Manquaoes, on s*y réunit autour avec admiration, sans s'attendre à aucune eiplosion.

cadavres dont se repaissaient les avides vautours. > On dit aussi qu'on vit quelques inconsolables nourrissons qui déchiraient le sein glacé de leurs mères, auxquelles ils demandaient, par leurs cris mourants, les soins qu'elles leur avaient toujours donnés jusque-là.

A ces détails si navrants on ne saurait sans horreur en ajouter d'autres. Cependant il est de fait encore que les soldats blessés à la guerre, et ceux dont les pieds avaient été brûlés par l'incendie, furent laissés derrière, à la merci des tigres et des hyènes. Plusieurs mères, dans leur fuite précipitée, perdirent l'enfant qu'elles portaient sur le dos; d'autres, folles et désespérées, jetèrent le leur au fleuve ou dans les terriers des bêtes féroces. Et qui peut douter encore qu'il ne s'en trouvât qui s'assirent auprès du leur, sans forces pour le transporter, sans pain pour le nourrir, mais du moins prêtes à mourir avec lui?... La faim sévit à un tel point parmi les Manquanes, qu'ils ne tardèrent pas à s'attaquer l'un l'autre , et à se repaître de chair humaine.

Quant à leur infortuné chef, il ne lui resta d'autre ressource, après tous ces malheurs, que d'aller porter sa confusion et son désespoir chez Dingan (le successeur de Chaka), dont il implora la clémence , comme si un inkhosi zoula pouvait être clément. Néanmoins, cette fois, le fourbe empereur, affectant un air de compassion, assigna au suppliant et au reste de ses sujets un coin dans la contrée, et leur confia même deux ou trois troupeaux de bœufs à soigner, comme à des vassaux. Quelque temps plus tard, il appela Matouane à Mokokoutloufé. Celui-ci obéit à cet ordre , malgré de fâcheux pressentiments. Dès qu'il arriva , deux bourreaux acharnés s'emparèrent de lui. Il leur dit : « Laissezmoi ; suis-je un oiseau pour m'en voler au ciel ? Je saurai moi-même aller au-devant de la mort. » Dingan lui fit d'abord crever les yeux; on lui enfonça aussi des bâtons dans les narines. Témoin de ce triste spectacle, la foule des adulateurs criait : « Il tonne chez Chaka ; il pleut chez Ghaka; nous connaissons Chaka! mais pourquoi dirait-on : 11 tonne, il pleut chezMatouane?

Est-il quelque part un autre chef que Cbaka ? >

Matouane expira dans les tourments. Les Zoulas déchirèrent aussitôt ses entrailles, en retirèrent la vésicule du fiel , la gonflèrent de vent , et la pendirent en guise d*araulette aux cheveux de feur horrible prince. En même temps un régiment de soldats fut envoyé massacrer tous les Manquanes, hommes, femmes, enfants et vieillards (1).

Ainsi périt cette petite nation , féroce et rapace comme celle des Matluibis , et finalement non moins malheureuse qu'elle. Leur histoire, et celle des tribus africaines en général^ se résume dans ces trois mots d'un historien

(i) Saos Touloir devancer les événemenu, je ferai remarquer ici que la ProTidence dÎTine fit miséricordieusement échapper au massacre général des Manquanes un pauvre Mossouto et sa femme, qui s'étaient loués ^ eux pour avoir du pain à manger. Il reçut dans le côté droit une profonde blessure, qui l^étendit immobile de douleur parmi les mourants. Les Zoulas repartis, il se leva, chercha sa compagne, qu^il trouva dangereusement blessée et confondue parmi les cadavres. Il la prit et s*achemina avec dlc vers sa patrie, où tous deui arrivèrent, pour ainsi dire, en se traînant. Quelques années plus tard, TEvangile ayant été apporté k ceux de sa tribu, cet infortuné Africain fut U premier à y croire, et il en a depuis fait toutes ses délices. Son épouse aussi Ta reçu à salut, et leurs heureux enfants Técoutent dans Técole journalière de Bossiou. L*un des parents s'appelle Daniel 'Ntlaloé, et Tautre 'Mpoulé.

moderne : Qui vit de pillage, ne vit pas longtemps.

Le commun proverbe des naturels eux-mêmes I>orte quec'est l'esprit de brigandage qui fait leur plus grand malheur et cause finalement leurde-^ struction. Aux temps particulièrement déplorables dont nous avons entrepris de retracer l'his^ toire, on criait ordinairement aux chefs de clan, après les avoir ruinés, même aux plus innocents d'entre eux, tel qu'était par exem{de Noné : Allez vivre de chair humaine!

Les anthropophages se trouvaient alors partout. On n'osait plus voyager. Personne ne se fiait à son prochain. D'un autre côté aussi les bêtes féroces se multipliaient prodigieusement et poursuivaient les gens jusqu'aux portes de leurs demeures , dans lesquelles les habitants entraient à reculons, tant ils avaient besoin d'user de précaution. H est plus d'une ibis arrivé qu'un Mossouto , étant sorti de nuit hors de sa cabane , a été enlevé par une hyène, qui l'est allé dévorer dans quelque bois voisin. Ses cris naturellement faisaient voler ses parents à son

secours; mais ces cris cessaient bientôt , et les parents alors se hâtaient de regagner leurs huttes.

Les rhefs pourtant continuaient de butiner les uns chez les autres. Inquiété par les Bamokotëris, Makhéta eut la triste idée d'appeler les Roranas à son secours. Us arrivèrent et pillèrent les premiers, qui se vengèrent de ce tort en assassinant le frère de Motloumé. Alors Moyakissané se plaignit hautement et menaça les fiassoutos de recourir à l'expédient de son oncle, en prenant mieux que lui toutes ses précautions. Us lui confièrent des bœufs à garder, tant pour apaiser son ressentiment que par suite de la promesse qu'il fitdemener soigneusement paître ces troupeaux et en toute sûreté sur les rives de l'Orange. Mais les Koranas l'y découvrirent, et ils s'empressèrent d'aller lui ravir le tout.

Neuf fois consécutivement ces brigands pillèrent lesBassoutos, qui leur prirent bien des chevaux et des fusils,mais sanspouvoir en retirer du profit. Aucun d'eux ne comprenait ni ne put découvrir le mécanisme des armes capturées.

On fondit les canons de fusil et tout le fer des selles et des brides^ pour en faire des houes.

Il parait que lesKoranas arrivaient seulement au nombre de huit à dix à la fois ; souvent même ils étaient mal choisis. Témoin celui d'entre eux qui, ayant un jour été démonté de son méchant coursier, fut trouvé par quelques Bassoutos seul, au milieu des champs. Le malheureux était un impotent qui pouvait à peine se traîner au moyen d'une jambe de bois. Il implora sa grâce , mais ce fut en vain. Jamais de tels vagabonds n'auraient pu faire autant de mal qu'ils ont fait dans ces contrées, s'ils n'eussent connu, à l'exclusion des autres indigènes, l'usage des armes à feu. Après avoir ruiné beaucoup de petits chefs bassoutos, ils allèrent attaquer les Mantaetis, qui les battirent , au reste , et déconcertèrent leur audace au pied de Mérabing. On raconte que^

dans une tentative vainement faite par Piet-

• wit-voet pour ravir les troupeaux de cette ville,

une jeune femme, en apprenant la mort de son

époux, courut folle et désespérée jusqu'au lieu

du combat, jeta son nourrisson au bas de la

montagne, et se précipita après lui , dans l'endroit même où était tombé le père.

Les superstitieux naturels disaient dans ce temps-là, en parlant du déluge de maux qu'ils souffraient , que les sorciers avaient semé la mort dans toute la contrée par leurs enchantements. Durant trois années, les blés furent détruits par la sécheresse, ou la grêle, ou les sauterelles. En 1 83 1 , Mosolékatsi envoya ses troupes attaquer tour à tour les Lighoyas, les Mantaetis et les Bassoutos. Partagées en cinq petits bataillons, elles]assiégèrent les cinq portes deBossiou; mais les habitants de cette ville les y assommèrent de pierres et les criblèrent de dards. Le chef des Matébélés , plein d'indignation , fit raser les millets qui s'élevaient au pied de la montagne , et cria^ aux indigènes en se retirant : c Vos veaux , encore petits et maigres, il vous les faut engraisser, et je viendrai Tan prochain vous les demander. » On dit que ce furieux général enleva lui-même à ses soldats tous leurs plumets. Quant à ce que put leur faire Mosolékatsi, personne ne le sait; seulement il est avé-

ré que ce redoutable inkhosi, ainsi que les Ghakas , envoie ses troupes ravager ou se battre à des conditions horribles; leur vie est toujours attachée au succès de Tentreprise , comme l'était celle de Bégulus à Garthage.

Malgré ses puissants et nombreux ennemis , Moshesh, dans ces temps malheureux, se maintint, s'agrandit , et, plus fortuné qu'aucun autre chef du pays , il s'acquit même une haute réputation de sagesse et degloire.Outreles bœufs qu'il ravit dans le pays même, et ceux qu'il tenait de son père, il entreprit, coup sur coup, deux expéditions militaires chez les Tambouquis, auxquels il enleva plusieurs troupeaux. Les naturels, le voyant comparativement riche, s'attachèrent à lui. Il recommanda à ceux d'entre eux qui émigraient par centaines dans la colonie du Gap(l) et à Natal de revenir plus tard dans leur patrie.

Ayant, en 1832, appris ce qu'étaient les mis-

(1) Thompson rapporte que, dans I*e6pace d'environ deux ans (en 4827 et 4828 vraisemblablement ), au delà de mille fugitifs, la plupart dans un état d*extréme dénûment, cherchèrent un refuge dans la colonie; i circonstance sans pareille dans les temps passés •, ajoute cet auteur.

sîonnaires, il fit des démarches pour s'en procurer un, et la providence de Dieu lui en accorda trois dès Tannée suivante. Â cette époque, la paix entra dans les demeures desBamokotéris, et elle y est toujours restée depuis. Leur chef a réussi à rassembler autour de lui des milliers de naturels que le malheur des temps avait dispersés; il s'est de jour en jour éclairé et enrichi, de même que ses heureux sujets, dont quelquesuns ont déjà reçu à salut les vérités de TËvangile.

Au nombre de ces derniers se trouve le fier et impétueux Makoniane, qui, doux à présent comme un agneau, simple et petit plus qu'un enfant, nous disait naguère, dans le sentiment de sa misère naturelle et de son bonheur de serviteur de Dieu : a Le mal se trouve personnifié en moi. J'ai commis toute espèce de crimes. Ma main sanguinaire n'a pas tué moins de quarante pasteurs , dont le seul tort était d'avoir des troupeaux ; sans compter ceux que je n'ai fait que blesser, ni les cannibales aux longs cheveux maudits que j'ai exterminés, moi qui les avais

en partie réduits à l'affreuse alternative de mourir de faim ou bien de manger leurs fils et leurs femmes.

« Souvent mon pasteur prêche à une assemblée d'auditeurs, et je m'imagine, en l'entendant^ qu'il leur raconte mes fautes. Je voudrais parfois qu'il s'arrêtât; il me semble qu'il va trop loin ; la parole de sa bouche, qui s'appelle la parole de Dieu, découvre tant ma nudité, montre si clairement au jour les plaies de mon âme ! J'ai un vrai cœur de boue; je suis un ver qui se traîne, un vil insecte rampant, un petit grain de poudre que le vent promène. Je vis , et j'ignorais pourtant celui pour lequel je dois vivre, l'auteur de ma vie, le père de mon salut. Oh! que le Seigneur a dé miséricorde de s'être révélé à moi !

c Messagers de mon Dieu, sans vous nous aurions été comme les Matluibis... Ne regrettez point votre patrie, n'y retournez à aucune condition; ne nous quittez jamais, oubliez à jamais pour nous vos frères et vos sœurs. Le ciel vous a envoyés à notre secours ; vous nous avez ap-

porté la paix; vous nous avez rendu la vie. Jadis je comptais mes années par le nombre de mes guerres; depuis vous, je les compte par le nombre de mes moissons. La fontaine du pain avait tari pour nous dans le pays; il ne restait que Teau du rocher qui fût abondante et toujours bonne; mais nous tremblions de cour-* ber la tête pour nous y abreuver; nos épouses n*osaient aller y remplir leurs cruches par peur de l'ennemi ; la vue d'un antilope^ le cri d'un oiseau^ Taspect d'un arbuste les épouvantaient. Je croyais sottement qu'il ne se trouvait sur la terré que des Bassoutos et des Caffres. Les Baroas avaient été tués par la sagaie ou inhumai-' nement brûlés au milieu des roseaux et des joncs de marais où ils avaient cru trouver un refuge. Je ne pensais pas qu'il fût quelque part au monde question d'autre chose que de guerre. Et cependant il était des blancs, des blancs amis de la paix, qui l'apportent aux nations païennes, la leur prêchent, la cultivent, la demandent au Ciel par leurs ferventes prières journalières. «Lorsque je vous vis la première fois, je

me dis en moi-même : Ces hommes-là ont des fusils, ils nous en apprendront Tusage et se battront pour nous. Quand vous nous faisiez mettre à genoux pour invoquer Jéhovah , je répondais dans mon cœur : Non, il me faut d'abord voir. C'est pourquoi je vous considérais au travers des doigts de mes mains ; sagesse des bétes des champs qu'était la mienne ! Les fondements de votre maison excitèrent chez moi le sourire . Ceux de l'église de Bossiou, quand on les creusa, me firent méchamment supposer que vous y alliez cacher de la poudre, pour nous tuer tous dans un seul jour : ce qui m'apprend que je portais alors, en moi-même une conscience blessée et accusatrice, qui ne me laissait aucun repos.

«Suis-je un homme?. . Eh! oui, même un homme chrétien , depuis que j'ai trouvé la guérison de mon âme dans l'Ëvangile de Christ. Mais par ma nature? De ma nature, je suis un féroce animal, ou bien laissez-moi dire que je suis une de ces bétes des champs qui se couchent et se lèvent sans jamais savoir ce qu'elles font^ qui paissent où elles se trouvent, mais sans pen-

ser où elles pourront reposer la nuit; qui meurent dbmme elles ont vécu, et sont aussitôt dévorées par les oiseaux caruassierssurles rochers delà vallée. L'Ëvangile seul m'a fait connaître ce que je suis et ce que je dois être, ma grandeur, mon néant, mes devoirs envers Dieu et envers les hommes. Cet Evangile me parle et me cherche; c'est moi-même qu'il appelle à lui. La peine que j'éprouve de mes péchés me le fait comprendre, aimer et bénir .Jésus est mon Sauveur : voilà ce que je crois, ce que je sens, ce que j'aime à entendre dire, ce que mon cœur répète. Il s'est manifesté même à Makoniane!!! »

Page 1