‹ Relation de l'arrivée dans la rade d'Alger du vaisseau de S.M. la ProvenceChapitre 5 sur 6 · CONTRE LE VAISSEAU LA PROVENCE · texte numérisé non relu

CONTRE LE VAISSEAU LA PROVENCE

RETOUR A MAHO N,

Le 2 août dès le matin nous fimes nos dispositions pour nous rendre à l’audience du dey.

Cettejournée était pour nous d’une grande impor-

tance , puisqu'elle devait décider de la paix ou de la guerre. Les dangers et le sou trages auxquels lord Exmouth et ses officiers avaient été exposés dans une circonstance semblable se représentaient à notre mémoire ; ils pouvaient se reproduire d’autant plus facilement à notre égard, que nous n’avions pas à notre disposition l'appareil de forces militaires imposantes qui appuyaient les négociations de l’amiral anglais. Nous partimes , et vers midi nous débarquâmes sur le quai d'Alger. Arrivés chez le ministre de la marine , l’air triste et abattu de l'interprète du dey, la physionomie sombre et sinistre de tous ceux qui lentouraient, furent pour nous l'indice de dispositions peu favorables.

Lorsque le consul de Sardaigne nous eut rejoints, | et qu’on nous eut fait assez froidement les politesses d'usage , nous nous acheminâmes vers le palais du dey , àtravers la foule qui se pressait sur notre

passage. En chemin nous rencontrâmes le Bach-

Tchavouch ou grand-prevôt; cet officier supérieur,

messager secret et fidèle du dey, était habillé de

vert, portant une écharpe rouge et un bonnet blanc terminé en pointe. Introduits auprès de Son ÂAltesse avec les mêmes formalités qu’à l’audience précédente , la discussion , après les complimens d'usage, s'établit sur les objets importans que nous avions à traiter, et se termina , après de longs débats , par le rejet que fit le dey des propositions du gouvernement français. Sans entrer ici dans des détails qu'il ne nous appartient pas de faire connaître. sur cette dernière conférence , nous pouvons dire que le langage tenu par M. le comte de La Bretonnière au dey d'Alger a été celui d’un négociateur conciliant et courageux.

Après avoir fait les plus grands efforts pour remplir par la délivrance des prisonniers les vues paternelles de Sa Majesté , et avoir inutilement employé tous les moyens de persuasion pour amener Hussein Pacha à consentir aux justes réclamations dela France , ie commandant des forces navales du roi lui fit d’abord observer la terrible responsa-

bilité qu'il assumait sur sa tête en se rendant aux

yeux de Dieuet des hommes latcause des malheurs de son pays , et il n'hésita pas à lui déclarer que désormais le roi de France , après avoir épuisé tous les moyens de conciliation , emploierait les forces que le T out- Puissant avait mises entreses mains pour défendre ses droits et la dignité de sa couronne.

« J'ai de la poudre et des canons , répliqua » Hussein Pacha, et puisqu'il n’y a pas moyen de MR vous êtes libres de vous retirer. Vous » êtes venus sous la foi du sauf-conduit, aman-ilé, » Je vous permets de sortir sous lamême garantie.»

Nous primes immédiatement congé de ce prince et sortimes du palais.

Depuis la Cassaba jusqu’au port , la foule qui nous entourait s’attachait à deviner dans notre maintien et dans l'expression de nos regards le résultat de cette dernière conférence ; mais nous jugeâmes prudent de montrer la plus graude impassibilité. Arrivés sur le port, le même sentiment

de curiosité, ou peut-être un projet criminel,

ox

porta le ministre de la marine à m'interroger personnellement d'un ton sinistre sur ce qui venait de se passer. Voyant qu'il n’était pas encore instruit, et connaissant son fanatisme et son inimitié contre la France , je crus prudent, non seulement de prolonger son incertitude par une réponse évasive, mais je lui donnai même à entendre que tout espoir d’accommodement n'était pas encore évanoui. La conduite de ce même ministre , qui le lendemain fit tirer sur le vaisseau, m'a depuis donné la conviction que nous avions dû notre salut à ce dernier acte de prudence. La foule, toutes les fois que nous sommes allés à Alger, tout en se pressant autour de nous, ne nous à jamais paru avoir à notre égard un caractère décidément hostile ; je puis même affirmer, d’après la connaissance que j'ai de l'arabe et du ture, que je n’ai pas entendu sur notre passage un seul mot offensant ; la tristesse et l'inquiétude nous paraissaient être au contraire les sentimens dominans empreints sur

toutes les physionomies. Au moment de notre

embarquement, le capitaine du port et les-personnes qui l'entouraient nous firent tous leurs adieux du ton. le plus ‘amical.

M. le comte Datili et l'interprète du dey; qui nous avaient accompagnés jusqu'au quai , espérant que quelques-heures de réflexionspourraient peutêtre encore vaincre. l'opiniâtreté de Hussein Pacha, prièrent le commandant de différer qusqu'au lendemain à midi son départ de la baie. M. de La Bretonnière voulut bien encore, pour un motif aussi puissant, céder à leurs instances : « Mais, monsieur, dit-il à l'interprète du dey; » rappelez à votre maître que ; passé cette heure; »Sil ne se rend pas aux justes réclamations du » roi, toute négociation est rompue, et je ne serai »plus pour lui que le commandant. des forces » navales de Sa Majesté, chargé de continuer les » opérations de la guerre jusqu’à pleine et.entière » satisfaction. »

Enfin , après avoir pris congé de M. Datili , nous

entrâmes dans le canot, débordâmes le quai

et sortimes du port. À peine étions-nous en dehors de ladarse, que nous trouvâmes vent debout et une mer affreuse ; il ne fallait rien moins que la solidité du canot et l'habileté de nos rameurs pour résister.aux coups de la lame, dont la longueur et la violence semblaient à chaque instant devoir nous. engloutir. Cette. partie de la baie d'Alger est remplie de requins , nous en vimes plusieurs qui suivaient le canot à une très petite distance ; il y en eut un entre autres de la grande espèce, qui, porté par une forte lame, nous parut un instant sur le point de tomber au milieu de nous dans le canot, mais il passa sous l’embarcation , dontil effleura légèrement la quille. Après trois heures de peines , de fatigues et de dangers ; nous atteignimes enfin le vaisseau, ayant tous nos vêtemens trempés comme si nous étions tombés à la mer. On nous attendait.avec impatience à bord, où déjà notre absence prolongée avait causé de l'inquiétude. Si l’on nous vit de retour

avec plaisir, nous n’en éprouvâmes pas moins, après

cette journée fatigante et aventureuse, à nous retrouver sains et saufs au milieu des nôtres.

Cependant une inquiétude générale sur notre position dans cette baie semblait être le pressentiment des dangers que nous devions encore courir, et nous faisait désirer d'en sortir le plus promptement possible ; mais la parole du commandant avait été donnée, il fallut donc différer nôtre départ jusqu’au lendemain à midi. Vers le soir, la brise d’est, vent battant en côte, avait considérablementmolli, et nous nous considérions dès lors comme plus en sûreté; mais, dans cette baïe, les courans, la nature du fond et les vents les plus. impétueux entraînent toujours les bâtimens vers la terre , c'est ce que nous ne tardèmes pas à éprouver. Vers neuf heures du soir on s’aperçut déjà que le vaisseau avait chassé de deux encàblures sur son ancre, et un examen plus attentif fit reconnaître que le câble était coupé. Une seconde ancre fut immédiatement mouillée avec

la chaîne. Nous dûmes notre salut à cette mesure

salutaire; si elle eût été différée d'un quart d'heure seulement, le vaisseau , entraîné par le courant, aurait échoué sous les batteries du fort Bab-Azoun, où sa perte et celle de l'équipage eussent. été inévitables. Quoi qu’en dise M. Shaler (1), que la rade d’Alger offre partout un ancrage sûr, il est bien certain que cette rade est dangereuse sur plusieurs points, et que sous une apparence de vase elle cache dans plusieursendroits un véritable fond de corail.

Lelendemain, 5août, l’on voulut retirer l'ancre que nous avions dû abandonner dans la nuit ; mais tous les efforts furent inutiles, il fallut y renoncer ; elle est restée au milieu de tant de débris qui remplissent, depuis des siècles, le fond de cette partie de la baie.

Vers midi, le commandant ordonna au brig l'Alerte, mouillé à peu de distance de nous , et qui avait suivi le vaisseau dans cétte mission,

(1) Page 63 de la traduction française.

d’appareiller et de sortir de la baie couvert du pavitlon parlementaire. Forcé par le vent de passer sous les batteries de la ville et à portée du canon , M. le capitaine de Nerciat exécuta cette manœuvre avec habileté et prit le large sans inconvénient.

À une heure le vaisseau, après avoir également appareiïllé , suivait la même route ayant les basses voiles , les huniers et les perroquets, portant le pavillon parlementaire au mât de misaine; le pavillon du roi arboré à la corne , et le guidon de commandement au grand mât. Plein de confiance sur la foi du sauf-conduit, nous naviguions pour sortir de la baie , lorsqu'un coup de canon à poudre , parti de la batterie du fanal, fixa notre attention. Peu de minutes après on entendit un deuxième et un troisième coup, et l'on vit beaucoup de monde courir aux batteries. C'était probablement l'ordre de faire tirer , car aussitôt une canonnade à boulets, partie des batteries

a de la ville et du môle, et dirigée sur le vaisseau, ne

laissa plus dé doute sur l'attentat qui allait être commis. En eflet dès ce moment, de deux heures et demie Jusqu'à trois, c’est-à-dire pendant une demi-heure que le vent nous permit de nous éloigner de la côte, le vaisseau du roi la Provence a essuyé le feu d'environ quatre-vingts coups de canons, et celui de plusieurs bombes qui tombèrent à peu de distance de l'arrière du vaisseau (1).

Un héureux hasard voulut que onze boulets seulement ‘atteignirent le corps du bâtiment, c'est-à-dire trois dans la coqué, un dans la grande vergue qui fut percée d'outre en outre, entre le milieu et le bout de tribord , et plusieurs dans la voilure et le gréement. La corvette de guerre anglaise le Pilorus et la goélette espagnole {a Guadaleta , mouillées à peu de distance du port, ont été témoins de cette insulte. Nous dûmes

probablement à la position du premier de ces

(1) Voyez la lithographie placée au commencement de cette relation.

bâtimens , placé entre nous et une partie des batteries, de ne pas avoir recu le feu de’celles qu'il nous masquait.

J'emprunte ici au mémoire du capitaine Signoret , cité page première, quelques circonstances importantes de cet évènement que son coup-d'œil militaire a observé avec la justesse et la précision d’un homme de l’art.

« Le feu des batteries ennemies, dit-il ;:acom- » mencé à la distance de six cents toises, mais la

. e . . A » route du vaisseau croisant un peu ladirection gèné- » rale des forts de la Marine , cette distance a di- » minué jusqu'à quatre cent cinquante toises.en- » viron. Puis, le vaisseau ayant doublé le.fort de » la pointe nord du môle , cette même, distance

» s'est accrue Jusqu'au moment où il s’est trouvé » hors de portée. La direction donnée: aux:piè-

T4 , d f » ces a généralement été bonne ; presque tous les » boulets ont passé sur le: vaisseau! et entre les »mâts, ou à peu de chose près. Le pointage n’a

» donc été fautif que dans l'angle d’élévation de

A ne

»la pièce. La distance aura été appréciée plus » grande qu'elle ne l'était réellement. Toutefois, » nous observerons que la même pièce de canon » n’a pas tiré deux coups de suite sur le vaisseau ; » que c'est lorsqu'il passait devant la fortification » que quelques pièces faisaient feu ; et que, quel- »que bon canonnier qu'on puisse être \ le pre- » mier Coup de canon que l’on tire n’est, à vrai- » dire, qu'un coup d'épreuve qui sert à diriger les »COups Suivans, en faisant apprécier la distance » de l’objet, et l'angle d’élévation à donner à:la » pièce pour le frapper. »

La Providence a permis que nous n’ayons eu personne à regretter; mais il n'en eût pas été de même si les hommes eussent été au poste de

\ combat; plusieurs, dans cette position, auraient pu être atteints par les boulets qui pénétrèrent dans la batterie de dix-huit. L'auteur de cette relation, qui se trouvait dans cette partie du vaisseau au commencement de la canorinade;; faillit. lui-

même avoir les deux jambes. emportées par un

boulet de vingt-quatre, et ne dut son salut qu'àuné de ces inspirations, véritable bienfait de la Providence, qui le porta instantanément à changer de place sans même y songer.

Cependant, exposé au feu de plus de cinq cents pièces d'artillerie , c'en était fait du vaisseau la Provence si on eût eu le malheur de perdre un mât, ou si le commandant n'eût pas maîtrisé ce premier mouvement si naturel d’indignation que devait exciter une aussi lâche provocation; Une seule bordée aurait compromis sans gloire son caractère de parlementaire , l'existence des braves qu'il commandait , et le beau vaisseau que le roi lui avait confié. On doit surtout apprécier la sagesse d’une telle conduite par les efforts que: dut faire sur lui-mème M. de La Bretonnière pour contenir la vive indignation dont ilétaitpénétré: Dans cemoment difficile la conduite et lesséntimens de nos marins furent lesmêèmes que ceux deleurcommandant. Si quelques uns d’entre eux voulurent,

dans le premier moment, se jeter sur les pièces, et

faire feu, tous , il faut le dire, écoutèrent la voix de leurs chefs et se bornèrent à lancer sur l’ennemi des regards qui exprimaïient à la fois le mépris et l'espoir de se venger un jour.

La canonnade durait encore, lorsque , monté sur le pont, J'aperçus sur la dunette , au poste le plus dangereux , le commandant entouré de ses officiers et aussi calme qu'à Navarin, lorsque, sur le Breslaw, il reçutune honorable blessure. Ici veillant à la conservation de son équipage, il surveillait en même temps la manœuvre et ordonnait aux marins de se coucher sur le pont pour éviter ainsi des dangers qu'il affrontait lui-même.

Le lendemain nous gagnâmes le large , et profitant d’un jour de calme , le commandant fit réparer une-partie des avaries essuyées par le vaisseau ; ainsi, deux jours après l'évènement du 3 août, nous pûmes reparaître devant Alger, et prouver aux Algériens l’inutilité de leur lâche tentativeés depuis lors, et jusqu'à son retour à Mahon,

la Provence ne quitta plus ces parages.

R-Tve ar

Le G août, le capitaine Quin, commandant de la corvette anglaise le Püilorus, fit tenir à M. le comte de La Bretonnière un'pli renfermant une lettre que lui avait adressée le drogman du dey. Ce dernier écrivait au commandant anglaisque, non seulement Hussein Pacha avait désapprouvé l'attentat du 5 août, mais que, furieux de ce qu'on avait, disait-il, agi. contre sa volonté dans cette circonstance , il venait de destituer le ministre de la marine et de chasser tous les chefs des batteries. Nous remarquerons ici que cette soi-disant réparation était bien tardive, et que d’ailleurs elle n'avait aucun caractère officiel pour le gouvernement français puisqu'elle ne lui était pas annoncée directement par le dey. En terminant la lettre qui accompagnait celle que nous venons de citer, le capitaine Quin donnait à M. de La Bretonnière les plus grands éloges pour sa conduite pendant la canonnade du 3 août. L’extrait suivant d’une autre lettre écrite d'Alger sur cet évènement, de-

puis notre départ , fera mieux connaître encore à

ce sujet l'opinion de cet oflicier anglais et celle des étrangers qui l'entouraient.

« La Provence mit à la voile hier à deux heures; »le vent était nord nord-est et portait à la côte. » Ce vaisseau sortit majestueusement sous pavillon »parlementaire et passa à environ une demi- »portée de canon des batteries de la ville, qui, à » l’'étonnement général, firent feu sur lui. Le capi- » taine Quin, le maître Martin et moi, nous étions »au consulat en ville ; nous montâmes de suite » sur la terrasse qui, comme vous le savez, com- » mande toute la vue de la rade. La position de » ce vaisseau de guerre était fort critique ; si, d’a- » près l’état du vent, il eût été atteint, il pouvait » être chassé vers la terre près du consulat amé- »ricain, Heureusement le feu des batteries fut si » mal dirigé ; que nous pensons qu'il n’a pas dû » éprouver beaucoup de mal. Nous sommes tous » d'avis que M. de La Bretonnière s'est conduit » dans cette circonstance avec la plus grande di-

. LA . . T4 CI pe » gnité en traitant ces pirates avec le mépris qu'ils

Fr:

» méritaient. Il a gardé son pavillon parlementaire, »et à la satisfaction générale n'a pas tiré un seul » coup de canon. Ce sang-froid et ce jugement »ont été ici admirés de tout le monde. Pendant » cette crise, Je n'ai jamais vu un homme plus agité » que le capitaine Quin. Son anxiété sur le sort de » ce beau vaisseau était au-delà de tout ce qu’on * peut concevoir. Se figurant qu'il était lui-même »à bord, il ne cessait de dire dans sa langue : » Don't fire, my boys, keep up close ta the wind : Ne » faites pas feu, mes enfans , serrez le vent. L’in- » famie de cette violation était en effet si flagrante, » que, dans cemoment, nous étions tous Français. » La brise d’ailleurs était faible, et il était à craindre » que si le vaisseau français eût tiré, il aurait fait tomber le vent etse serait mis parce seulfait dans

une position désespérée. Aussi jamais comman- » dant n’a mieux mérilé de son gouvernement que » M. le comte de La Bretonnière; sa conduite, »je le répète , fut pleine de prudence, de no-

»blesse et de dignité. Nous rendons grâce à

» Dieu de l'avoir vu échapper à ces barbates (1).»

Pendant les trois mois que le vaisseau et les autres bâtimens de la division maintinrent le blocus le plus rigoureux sur les’côtes de la régence, nous eûmes presque toujours, contre l’ordinaire de cette saison, une mer houleuse et des temps affreux. Les orages se succédaient presque sans interruption. A une distance de plus de vingt lieues de la côte, le vent du Sahra ou du désert nous fit deux ou trois fois sentir son influence débilitante et nous porta du sable en telle quantité que le pont du vaisseau et les bastingages en étaient presque couverts ; cependant la chaleur ne fut pas excessive, et le thermomètre (échelle deRéaumur) ne s’éleva jamais au-dessus de vingt - quatre de-

srés(2); dès les premiers jours de septembre nous

(1) J'ai entre les mains l'original de cette lettre, en anglais, adressée à madame Bodwen par son mari, médecin actuel du dey d'Alger.

(2) L'été de 1829 offrant une véritable anomalie avec l'état ordinaire du climat dans ces contrées, nous croyons devoir renvoyer les

lecteurs qui voudraient en avoir une idée plus exacte à un‘excellent ar-

éprouvâämes les terribles rafales du sud-ouest, si connues et tant redoutées des anciens sous le nom d’Africus. Le 5 septembre , vers dix heures du matin, un de nos hommes tomba à la mer; presqu’au même instant un de ses camarades se jeta après lui et le sauva avec autant de courage que de sang-froid. Le lendemain, après la messe militaire en musique, le commandant, à la tête

de l'état-major et en présence de l'équipage sous

ticle inséré dans les Annales maritimes ( cahier de septembre et octobre 1829) intitulé : Lettre topographique et médicale sur Alger, par M. Lauvergne, chirurgien-mayjor de la marine royale, D’après M. Lauvergne, « Alger offre une grande égalité de température ; les saisons » passent insensiblement de l’une à l’autre. Le docteur Shaw n'a vu » qu'une seule fois , en dix ans , le thermomètre s'arrêter au terme de » la congélation , et la neige alors couvre tout le pays ; l'air n'est calme » et brûlant que lorsque le vent souffle du désert de Sahra. » Les vents de la mer ou de l’ouest *, du nord ou nord-est , sont les » plus communs. Après ceux-ci, et durant mai jusqu'en septembre, » ceux de l’est sont les plus fréquens **, Pendant les équinoxes , on à » lieu d’éprouver les terribles rafales du sud-ouest , etc. * Ce vent dans les parages d'Alger porte avec lui une humidité froide et pénétrante qui ncommode les personnes et altère sensiblement les objets de toute nature.

** Etoffrent le plus de garantie de beau temps.

fes armes , témoigna sa satisfaction pour la belle conduite du marin qui avait risqué sa vie pour sauver son camarade. Il promit, en faisant connaître cette belle action au gouvernement, de demander une récompense en sa faveur. Cette récompense pour Îles marins est ordinairement une médaille d'argent, et quelquefeis la croix de la Légion-d'Honneur.

Le 7 septémbre, par une grosse mer, un requin de dix pieds de long, ayant cinqrangées de dents dans ses mâchoires, fut pris par l'équipage ; après s'être long-temps débattu et avoir tout ébranlé autour de lui, ce monstre marin fut mis en pièces pour être mangé par les matelots.

La chair de cet animal, que j'eus la curiosité de goûter, est fade et filandreuse. Les bonites sont très abondantes dans ces parages : nous en primes une assez grande quantité , ainsi que des glaucus et des poissons volans. Souvent des oiseaux, tels que des tourterelles, des cailles et

autres espèces, chassés par la force du vent et

fatigués, se laissèrent prendre à bord du vaisseau, Pendant cette croisière nous arrètâmes souvent des bâtimens neutres qui cherchaïient à échapper au blocus ou à sortir d'Alger. Il résulte de tous les interrogatoires subis parles capitaines de ces navires; que, depuis notre départ, le dey n’a point fait élever de nouvelles fortifications , soit à Alger, soit dans les environs. Les déclarations faites séparément par chacun de ces capitaines, s’accordent toutes à ne porter la force militaire d'Alger qu’à 4 ou 5,000 hommes au plus.

Le 10 septembre, le, vaisseau étant encore en vue d'Alger, fit le signal de ralliement à la frégate /a Duchesse de Berri, et aux brigs le Hussard et le Voligeur. D’après l'ordre du commandant , le simulacre d’un combat naval fut exécuté par les bâtimens réunis. Plus de cinq cents coups de canons furent tirés à bord des navires, et nous eûmes sur le vaisseau le spectacle d’un branle-bas général, d'un abordage et d’un incendie simulés.

Heureusement, ce jour-là, le mauvais temps ne mit

ANRT APN ER Te eee UN HORS ee rh AE Eat © Y N'a ;

DE aucun obstacle à l'exécution de cette belle scène militaire.

Après une croisière de trois mois dans ces parages, M. le comte de La Bretonnière fit voile le 19 septembre pour Mahon. Pendant cette traversée nous éprouvâmes, dans l’espace de cinq Jours, des vents contraires, des calmes, puis un très gros temps qui nous obligea subitement à prendre deux ris dans leshuniersetàamenerla grande voile; enfin le 23, à huit heures du matin , nous mouillâmes à Port-Mahon, entre le lazaret et le bourg de Villa-Carlos. Nous trouvâmes dans cette île l’escadre américaine composée du vaisseau la Delaware , deux frégates et une corvetle.

Il est quelquefois très difficile d'entrer à Mahon ; mais, parvenu dans l'intérieur, on voit le port le plus beau, le plus vaste et le plus sûr de la Méditerranée. C'est en quelque sorte un large canal de plus d’une demi-lieue de longueur, abrité de.chaque côté par un rang de collines assez éle--

vées. Des vaisseaux de haut bord peuvent-être

amarrés à Lerre elà très peu de distance du rivage. quelle que soit la force du vent et la violence des vagues qui se brisent contre les remparts qui défendent l'entrée du port, à peine une légère ondulation se fait-elle remarquer dans Fintcrieur.

À partir du lendemain de notre arrivée à Mahon, le commandant et une partie de létatmajor et de l'équipage furent pendant plusieurs jours de suite fortement incommodés, pour avoir mangé des huîtres et autres coquillages qui, bons dans tout autre temps, sont pérnicieux ici dans cette saison.

Le lazaret de Mahon , que nous avons visité dans tous ses détails, est parfaitement bien entretenu. C’est incontestablement l’un des plus vastes et des plus beaux établissemens de ce genre qui soit en Europe. Le fort Saint-Philippe est aujourd'hui dans le plus grand délabrement, ainsi que toutes les fortifications de l’île.

Quel que soit au reste l’état présent de Minor-

ri

que, on ne peut disconvenir de la grande utilité dont elle a été à notre escadre du blocus depuis 1827, par ses ressources locales et comme point intermédiaire entre Toulon et Alger. Mais de quelle importance surtout ne sera pas aujourd'hui cetteîle avantageusement placée, pour l’armée expéditionnaire d'Afrique !

Le 14 octobre, au soir, je quittai le vaisseau la Provence, et m'embarquai sur la frégate {a Duchesse de Berri, qui devait le lendemain matin mettre à la voile pour Toulon. dJ’allais revoir la France et ma famille ; cette idée, toute consolante qu'elle était pour moi, ne m’empècha pas au moment du départ d’éprouver une véritable émotion; je quittais ce beau vaisseau où pendant plus de trois mois une communauté de dangers, de craintes, d'espérances et souvent de plaisirs, m'avait uni de la plus douce et de la plus honorable confraternité à des hommes bons, insiruils , et vraiment estimables. Je n’oublierai jamais les nom -

breux témoignages d'estime , de bonté et de

bienveillance dont messieurs les officiers d&

vaisseau, en général, et leur digne et respectable commandant en particulier, n’ont cessé de

m'honorer. Puisse ce témoignage public de ma

reconnaissance leur en prouver l'étendue et rap-

peler quelquefois à leur souvenir le passager de

Si, depuis long-temps, la cause de l'humanité, celle de la civilisation et l'honneur de la France réclamaient impérieusement l'exécution de la grande entreprise qui vient d’être confiée à la

bravoure de notre armée, c'était surtout à ceux

7è NUE

qui comme nous furent les témoins et presque les

victimes de l’insulte faite au pavillon du roi dans

des parages ennemis, qu'il appartenait de faire des

vœux ardens pour le succès de notre expédition. Mais après avoir vu et admiré la fécondité et les immenses ressources de la plus belle partie de l'Afrique septentrionale , nos désirs les plus chers seraient remplis, si, pour prix du sang de ses braves et des sacrifices qu’elle s'impose, la France pouvait un jour s'ouvrir dans ces contrées un long

avenir de gloire, de richesse et de prospérité. |

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