DANS LA VILLE ET LES ENVIRONS DALGER
Le 1% août nous quittâmes le bord vers onze heures du matin, et débarquâmes peu d’instans après sur le quai d’Alger. Débarrassés cette fois de nos uniformes et de lentourage de représen-
tation qui avait présidé à nos premières réceptions, moins remarqués de la foule, nous pûmes observer plus tranquillement les choses qui méritaient de fixer notre attention, et surtout, en première ligne, les fortifications de la marine, le port et les bâtimens qui s’y trouvaient. Les ouvrages qui défendent la partie sud du môle, et que l'on trouve à droite, en entrant dans la darse, se composent de deux lignes de batteries , dont la première, à fleur d’eau, est casematée et: forte de cent dix-sept pièces de gros calibre. À gauche, et vis-à-vis la tête du mêle, une batterie formidable de trente-six pièces de canons de gros calibre, superposées parallèlement sur deux lignes, a été élevée depuis 18106. Ces pièces sont d'autant plus redoutables qu'elles battraient en flanc les bâtimens qui tenteraient de pénétrer dans la darse en tournant le môle; une autre baterie, située à l'extrémité de la jetée et près de la
porte de la Marine, composée de pièces de douze,
de dix-huit, et de vingt-quatre , bat presque directement l'entrée de la darse.
Les chaloupes canonnières algériennes servent aussi à augmenter la défense particulière de l’entrée du port; à cet effet, on en place une douzaine derrière une estacade en bois, renforcée d’une forte chaîne de fer et de plusieurs câbles et grelins ; la chaîne est tendue tous les soirs pour fermer le port. Ce dernier est encaissé par le môle et parsemé de dangers ; le fond, envahi par une végétation sous-marine qui s'accroît de jour en jour, doit avoir à peu près cinq brasses dans sa plus grande profondeur. Ce port, de fisure oblongue , peut contenir environ cinquante bâtimens de trois à quatre cents tonneaux l’un portant l’autre. Nous vîimes les bords de la darse garnie des bâtimens algériens désarmés. Cette marine se compose aujourd'hui d’une grande frégate de soixante, dans le plus mauvais état ; d'une autre de plus petit échantillon , deux cor-
veltes, deux brigs , cinq goélettes et une ving-
taine de chaloupes canonnières portant chacune une pièce en bronze de gros calibre (1). Le
môle, étroit et peu profond, fut construit en 1919
par des prisonniers espagnols.
(1) Pour la première fois, en 1825, les Algériens donnèrent, à l’initation des Européens, des noms particuliers à leurs bâtimens de guerre. Ces noms sont tous arabes, turcs ou persans, Voici ceux des navires qui
étaient dans le port à cette époque.
canons,
| Miftahi-Djihan, la Clé du monde. . . . : 62 Frégates. . .4 Ben-el-Ghavvas , le fils du plongeur. + 50 | Neféri-Ishender, V'Alexandre. . . . . . . 36:
ai ON LA k A Aer D PAPE Istavfte." "5 EN O NE Fassia, ut eh ère REC Br: Niméti-Khouda, le Don ou le Bienfait de Dieu 8 rigs.
| Mujdérés , le Porteur de bonnes nouvelles. . . 16.
Faite par l’islamisme. . . . 24 Djéiran', le" Chévreuil. 2 2 ONE Tongarde..,, | insutmat stone 14
Goélettes. .
Sureiia , les Pléiades ( sans canons ).
| Feth-ul-islam, la Conquête de l'islamisme , ou
Chahini-Déria, le Faucon de mer (sans canons ).
Polacre. . . . Zaghar, le Levrier. 20:
Chebec, . . « Majorca, nom d’une des iles Baléares. . . . . 20:
pe
Ârrivés au consulat de Sardaigne, nous fûmes reçus par M. le comte Datili et les officiers du consulat ; madame la comtesse était partie la veille pour la campagne où elle devait: nous recevoir. En sortant de chez M. Datili, nous nous dirigeàmes à pied vers la porte Bab-el-Oued, située au nord-ouest d'Alger. Peu d’instans avant d'arriver à cette porte, nous laissâmesà notre droite, et près de la marine, la maison consulaire de France. C’est dans le voisinage de cette dernière et près du consulat américain qu'est situé le magasin aux poudres ; et ce qui dans ce moment est très important à remarquer, c’est que cette poudrière, à ce que nous ont dit des personnes bien informées et dignes de foi, n’est nullement à l’abri de la bombe.
Arrivés sur une petite place à la sortie de la ville, lieu ordinaire des exécutions publiques, nous trouvâmes des chevaux tout sellés que M. Datili nous avait fait préparer. Notre petite
caravane , composée d’une quinzaine de personnes
et précédée d’un janissaire du consulat de Sardaigne, se dirigea en sortant de la porte Babel-Oued vers le nord-ouest. Cette porte tire som nom arabe d’un torrent situé à peu de distance , mais qui est à sec durant les mois les plus chauds de l’année. Laissant à notre droite les nombreuses batteries de la côte, une petite crique assez profonde , des moulins qui bordent le rivage, et le cimetière des chrétiens et des juifs, nous primes d’abord le beau chemin large et uni qui suit la direction de la côte jusqu’au cap Caxine, c'est-àdire à environ une lieue nord-ouest d'Alger.’ À partir de la gauche de ce chemin et des bords du torrent, un mamelon s'élève à une hauteur assez considérable et va aboutir aux murailles de la ville. L'espace entre ce mamelon et une autre élévation située sur le bord opposé du torrent, forme une gorge profonde pénétrant dans la campagne, où l’on découvre, dans les sites les plus pittoresques, une foule de jolies maïsons entou-
rées de jardins. Nous remarquerons ici que les
clôtures de ces maisons et de ces jardins sont en haies vives de figuiers de Barbarie et d’aloès d’une très grande espèce, qui produisent des fleurs dont les tiges se développent en girandoles et ont quelquefois douze ou quinze pieds de haut. Toujours en suivant le même chemin, nous atteignimes plusieurs coupoles en ruines, qu’on nous dit être les tombes de six deys, dont l'élévation et la mort tragique eurent lieu dans une seule et même Journée; un septième fut élu le même jour etrégna, mais on ne dit pas si son règne fut de très longue durée. Parvenus à peu de distance d’un grand Jardin appartenant au dey, et qui s'étend jusqu’au bord de la mer , nous vimes les ruines d’une ancienne mosquée. Toute cette partie de la campagne , depuis la ville jusqu’au jardin du dey, est généralement aride et découverte. Des aloès d'une très grande espèce , des cactus ou figuiers raquettes, des myrtes et quelques oliviers couvérts d’une poussière très épaisse, sont les seuls
arbres qu’on rencontre de distance en distance.
Non loin de la mosquée , nous tournâmes à gauche, quittâmes la route et ne cessâmes, en nous dirigeant à l’ouest, de gravir des collines arides et escarpées. Parvenus à l'entrée d’un joli chemin bordé de myrtes et d’aloès, et après nous être un peu élevés sur cette côte brûlante et desséchée , la vue magnifique de la baie et l’immensité de la mer, en nous offrant le plus beau tableau , nous fit oublier la fatigue de cette pénible montée. La baïe se dessine dans une étendue de quatre lieues; à l’ouest, elle commence par le cap Caxine , et se termine à l'est par le cap Matifou. La profondeur de cette courbe assez régulière est d'environ deux lieues; c'est vers le fond de la baie que se trouvent les embouchures des rivières Haratch et Hamise, La première prend sa source dans les montagnes des Bèni-Moucça, et la seconde dans celles des Bèni-Jâte. Après avoir parcouru pendant environ, dix minutes le chemin boisé où nous ve-
nions d'entrer, nous atteignimes à droite un
mur de clôture, et peu après une grande porte servant d'entrée principale à la maison de campagne de feu M. Deval, consul général de France. Nous descendîmes de cheval à l'entrée d’une espèce d’avenue dont les arbres étaient presque entièrement dépouillés de leur feuillage. Au pas . ordinaire de nos chevaux nous employâmes environ deux heures à faire cette course ; mais, d’après les difficultés du chemin , on peut évaluer à cinq quarts de lieue , ou tout au plus à une lieue et demie, la distance de cette maison de campagne à Alger.
Depuis le départ de M. Deval, en 1827, cette maison est habitée par M. Datili; son genre de construction et surtout la distribution des appartemens sont un mélange du goût oriental et européen ; l’'ameublement en est simple , mais disposé avec goût ; cette habitation se compose d’un grand corps de logis avec toutes les dépendances nécessaires ; le jardin, construit sur le penchant de la
montagne, est formé en terrasses; excepté des oran-
gers, des figuiers, quelques arbres fruitiers et des lauriers-roses , on ne rencontre ici aucun arbre de haute futaie ou susceptible de donner de l’ombrage ; la vigne y est assez abondante. Cette demeure , bien pourvue d’eau , est ornée , dans une des parties du jardin, d’un grand bassin alimenté par une source voisine. De l’une de ces terrasses M. Datili nous montra sa maison de campagne et celle du consul d'Angleterre, situées à peu de distance.
De toutes ces maisons on jouit du spectacle magnifique de la baïe et de la vue de la mer, dont rien ne borne l'horizon; on y découvre les navires dans un grand éloignement; nous pûmes même reconnaître nos frégates la T'hétis et la Proserpine croisant à plusieurs lieues de la côte; mais quel que soit l'avantage d’une telle position , on ne doit pas s'attendre à trouver ici cet air de vie, de fraîcheur et d'activité qui anime les campagnes dans nos climats septentrionaux. La
solitude qui environne celles d'Alger , les grilles
de fer qui, ici, comme dans la ville, garnissent les fenêtres de toutes les maisons, l’abandon des lieux les plus susceptibles d’être cultivés , et l'air sombre , triste et misérable des gens de la campagne, donnent à tout ce paysage un air de langueur et de mélancolie qui se communique à l’étranger dès les premiers momens de son arrivée.
La nature a été prodigue pour ce pays , mais le despotisme et la barbarie du gouvernement algérien ont tout étouffé et tout enlaidi. Nul doute que sous l'influence d’une administration régénératrice, cette contrée, jadis l’une des plus riches colonies romaines, ne vît bientôt renaître son ancien état de splendeur et de prospérité.
Dans cette partie de campagne , dont M. et madame Datili nous firent les honneurs avec autant de politesse que de cordialité, nous eûmes occasion de voir et d'entretenir quelques uns des Français prisonniers de guerre à Alger. Peu d’instans avant de nous mettre à table , quatre capi-
tainesdenotre marine marchande furent présentés
A6 au commandant par M. Datili Ces marins, pendant le déjeuné , nous racontèrent toutes les circonstances de leur captivité. Conduits d’abord sur divers points du royaume assez éloignés de la capitale, ils avaient été dépouillés d’une partie de leurs vêtemens , et forcés de faire à pied un long trajet, portant sur leur dos, et pour le compte de leur nouveau maître, la plus grande partie des effets qui leur avait appartenu. Réclamés par M. Datili à leur arrivée à Alger, ce consul les avait fait habiller , leur avait donné tous les secours nécessaires , et avait obtenu du dey l’autorisation de les garder dans sa maison de campagne, sous sa responsabilité personnelle. Nous apprîmes que le reste des autres prisonniers français loseait en partie chez les consuls des nations européennes, ou dansune maison que le gouvernementalgérien leur avait destinée près de la Marine ; nous sûmes qu'en général ces Français n'étaient pas maltraités. Tous avaient également à se louer
de la protection du consul de Sardaigne et des
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soins touchans que ne cessait de leur prodiguer madame Datili. |
En sortant de table, cette dame nous conduisit dans une galerie très propre donnant sur le jardin, où étaient rangés les lits des prisonniers français. Sur l’un de ces lits nous vimes le nommé Martin, marin de la frégate {a Duchesse de Berri, et le seul qui avait miraculeusement échappé à la malheureuseaffaire du 17 juin.{ Voyez la note page8.) Ce marin, après avoir été grièvement blessé d’un coup de sabre à la tête, dut son salut à la bravoure autant qu’à la générosité d'un Arabe qui, l'ayant fait son prisonnier , le défendit contre ses propres compatriotes, et le conduisit au dey d’Alger. Hussein Pacha, autant pour récompenser cette belle action que pour en encourager de semblables à l’avenir , fit donner deux cents piastres de récompense à cet Arabe, tandis qu'il n’en avait accordé que cent pour chacune des têtes des autres victimes que, suivant l'usage, on lui avait
présentées. Ce marin éprouvait dans ce momentde
violens accès de fièvre, suite de sa blessure et de l’imprudence qu'il avait eue de s’exposer trop tôt aux rayons du soleil ; son état donnait au médecin du consulat de Sardaigne les plus vives inquiétudes. À peine l’affaiblissement de son cerveau troublé lui permettait-il de répondre aux questions qui lui furent adressées sur l’affaire du 17 juin; et c'était tout au plus si dans ce moment 1l en conservait un vague souvenir.
Étonné de se voir ainsi entouré de nouveaux compatriotes, il ne parut sensible qu'aux paroles d'amitié et d'encouragement que Jui donnait, en lui serrant affectueusement la main ; notre ‘excellent commandant. Depuis nous avons apprisique ce marin avait recouvré, avec la santé , l'usage de ses facultés intellectuelles.
C'était surtout pour ces pauvres prisonniers que notre arrivée à Alger avait :été un:.motif de joie et de consolation. Hélas! quel a dû être leur désespoir lorsque, le lendemain, ils auront ap-
pris notre départ et la rupture des négociations;
mais quelle sera leur position, au milieu d’une populate en furie ; au moment où la flotte française paraîtra dans la baie d'Alger ! Lei le souvenir terrible.de: Mezzo-Morto, de Choiseul attaché à la iboïche d’un canon, et des membres palpitans de Le Vacher lancés tout sanglans jusque sur les vaisseaux de Duquesne, se représente malgré nous à l'imagination troublée ! Mais non, espérons-le : la Providence veillera sur ces enfans de la France ; les Algériens, en les conservant comme des otages précieux , suivront les inspirations d’une politique mieux entendue et plus conforme à leurs vrais intérêts (1).
En rentrant dans la ville par la porte Bab-el- Oued, nous observâmes attentivement , mais avec toute la prudence qu'exigeait notre position, les
murailles qui entourent Alger de ce côté; ces murs,
(1) M. Crépin, peintre distingué du minisière de la marine, vient tout récemment de reproduire sur la toile ces terribles épisodes de l’histoire d’Alger, d’où il a su tirer le sujet de deux jolis tableaux exécutés
avec autant de vérité que de talent.
5o construits partie en terre et partie en briques, peux vent avoir vingt pieds de hauteur. Sur des tours carrées qui les flanquent de. distance en distance se trouvent quelques pièces de canon mal appuyées. Quant aux fossés, ils nous ont paru dans
cette partie avoir très peu de profondeur (1).
(1) Du temps du docteur Shaw, c'est-à-dire vers 1730, ces fossés
étaient déjà comblés en parte.