D'abord connu sous le nom d'Ormoy
considération qui se trouve encore attachée présentement à ses descendants et à sa famille, et dont il y aura lieu de faire mention dans la suite en parlant du marquis de Croissy et du marquis de Seignelay.
DU FOIBLE ou DE LA VANITÉ DE M. COLBERT.
Je toucherai seulement, à cette occasion, une circonstance qui peut servir d'une preuve du foible des grands hommes, et assez ordinaire à ceux qui, d'un bas lieu, se voient élevés à une haute fortune. C'est que, quoique la naissance de M. Colbert fût assez connue pour être fils d'un marchand de draps établi à Reims en Champagne et qui ensuite eut un office dans les rentes sur l'hôtel de ville à Paris, il eut cependant la foiblesse ou la vanité de vouloir tirer sa généalogie des grands seigneurs d'Ecosse et alliés à la maison royale du même pays : en sorte que, lorsqu'il fut question de recevoir un de ses fils cadets pour chevalier de Malte, et que l'ambassadeur de France de cet ordre voulut lui insinuer qu'en considération du mérite et du rang du père, on exempteroit le fils de faire les preuves requises pour entrer dans ledit ordre, cet ambassadeur fut assez surpris de voir que son compliment fut fort mal reçu de M. Colbert, et qui lui repartit brusquement et avec fierté que son fils n'avoit besoin d'aucune dispense et feroit les preuves dans toute la plus grande rigueur et exactitude qu'on y pourroit apporter.
A quoi on pourroit ajouter encore un autre foible du même ministre, et qui tiroit encore après soi celui de se méconnoître assez soi-même : quid valeant humeri, quid ferre récusent; c'est que, quoique tous ses emplois,
PAR ÉZÉCHIEL SPANHEM. 179
et avant et après son élévation, eussent été dans un genre d'occupation assez différente de celui des charges de judicature , qu'il n'eût fait dans sa jeunesse ni les études qui y étoient requises, ni acquis depuis aucune expérience dans ce métier, et qu'il eût d'ailleurs un poste important et assez relevé pour l'occuper tout entier et pour le satisfaire ; que , malgré tout cela , dis-je, et vu le grand âge où se trouvoit le chancelier [le] Tellier, il eut en vue de lui succéder dans cet emploi en cas de mort dudit [le] Tellier, et par là de se voir le chef de la justice et le premier officier de robe du royaume : en sorte que, dans l'âge avancé où il se trouvoit lui-même, et au milieu des grandes et continuelles distractions que ses grands postes lui don noient déjà, il prit chez lui et à ses gages des gens de lois, comme on les appelle, pour s'en faire instruire dans les principes et la pratique de la jurisprudence et dans les formes ou la manière qu'elle se rend en France. Mais ce projet, qui auroit pu lui manquer d'ailleurs, échoua par sa mort, qui prévint de deux ans celle du chancelier [le] Tellier, auquel il avoit dessein de succéder.
Au reste , je me suis un peu étendu sur le sujet de M. Colbert vu d'ailleurs la grand'part qui lui est due dans les changements et les succès arrivés sous ce règne, dans l'état présent où il se trouve, et enfin par la considération qu'il n'est pas inutile de connoître la portée et le génie, ou, pour tout dire, le fort et le foihle des ministres qui sont à la tète des grandes affaires et au timon d'un grand royaume.
DU FEU CHANCELIER [le] TELLIER.
Le chancelier [le] Tellier, mort en novembre 1 685 * et dans la quatre-vingt-unième année de son âge, avoit passé par tous les emplois qui peuvent donner également de l'habileté et de l'expérience dans l'exercice de la justice et dans les affaires publiques. Il avoit commencé par celui ^ de conseiller, puis de procureur du roi au Châtelet, après de conseiller au Grand Conseil, ensuite de maître des requêtes et d'intendant dans les armées. On le tira de ces emplois pour lui confier la charge de secrétaire d'État pour la guerre, que la Reine mère lui fit donner et qu'il exerça durant sa régence et la minorité du Roi, et ainsi dans le fort des guerres et des dissensions civiles qui agitèrent dans ce temps-là le royaume. Gomme il y demeura entièrement attaché au parti de la cour, aussi en conserva-t-il la confiance entière de la Reine mère, de même que celle du cardinal Mazarin, ce qui dura jusques à la mort de ce cardinal et lui procura ensuite le premier rang dans le Gonseil du Ministère, avec MM. de Lyonne et Golbert, qui y furent appelés par le Roi, et ainsi les trois seuls ministres, comme il a été dit ci-dessus^, qui se trouvèrent chargés du soin de l'État et de l'expédition des affaires. Il eut la consolation de voir que le marquis de Louvois, son fils, après avoir eu sa charge de secrétaire d'État pour la guerre en survivance, fut