‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 21 sur 360 · Archives nationales, K 1326, n»* 10* et b · texte numérisé non relu

Archives nationales, K 1326, n»* 10* et b

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Quoi qu'il en soit, pour nous ce point est acquis : les six premiers « caractères » du recueil de Spanheim proviennent d'une adaptation française de la relation d'Erizzo ou attribuée à Erizzo. Les suivants, et c'est ici que la question se complique de nouveau , se retrouvent en grande partie dans un petit livre des premières années du xviii" siècle qui eut une assez longue vogue, et qu'on aurait tort de dédaigner pour sa modeste apparence.

On sait que les recueils de « caractères » étaient très à la mode depuis le commencement du règne de Louis XIV, non seulement dans le monde littéraire, mais dans le monde officiel. Ainsi celui qui s'était formé sous les auspices de Mademoiselle de Montpensier fut plusieurs fois imprimé entre 1659 et 1663. Mazarin laissa en mourant une série de portraits de toute la cour, portraits peu flatteurs en général, ce qui ne veut pas dire qu'ils manquassent de véracité et d'exactitude. Nous avons, de la même époque, les fameux rapports sur la magistrature qui paraissent avoir été faits pour Foucquet, par Pellisson ; puis des « Portraits de la cour pour le présent » qui datent de 1667 et 1668; ceux aussi qui ont été publiés dans les Archives cu7'ieuses de l'histoire de France (2* série, tome VIII, p. 369-423), et qui sont antérieurs à la mort d'Anne d'Autriche , etc. Si nous poussions plus loin cette énumération , elle nous mènerait peut-être jusqu'à l'inimitable la Bruyère, et, par conséquent, nous ferait sortir du genre particulier auquel appartiennent les « caractères » de Spanheim , et qui , après tout , n'était encore qu'une imitation des relations vénitiennes. Je me contenterai de citer, dans le même genre et comme tout récemment mis au jour, l'état général de la cour par lequel débutent, en 1681, les précieux ilfewiozVes du marquis de Sourches, et j'ajouterai que, si Saint-Simon avait écrit ses

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véritables mémoires, il les eût certainement fait précéder de quelque préambule semblable.

On trouverait donc bien des précédents au recueil des Caractères de la famille royale, des ministres d'État et des principales personnes de la cour de France, qui s'imprima plusieurs fois de suite en 1702, 1703, 1704, 1706, sous le couvert de Paul Pinceau, à Villefranche, et qui a même été reproduit encore de nos jours par M. Edouard de Barthélémy*. C'est dans ce petit livre, qui provoqua du reste des imitations intéressantes, que nous rencontrons une partie des « caractères » réunis par Spanheim : le fond et les idées sont absolument semblables; il n'y a que des différences peu considérables de style et de rédaction. Les portraits du prince de Conti (voyez ci-après, p. 396-397), du maréchal de Villeroy (p. 400-401), de Boufflers (p. 394-395) et de Gatinat (p. 395-396), une partie de celui du duc de la Rochefoucauld (p. 401-402), sont dans ce cas; mais les trois pages si curieuses consacrées au maréchal de Noailles (p. 398-400) et les portraits du maréchal de Duras, du maréchal de Lorge, de Beauvillier, de Pontchartrain, de Boucherat, diffèrent absolument. Plusieurs autres manquent, notamment celui de Racine (p. 402-403).

Le nom de l'auteur des Caractères de la cour de France n'est pas connu. Un passage du portrait de Louis XIV ferait croire que c'était un vétéran des premières guerres de ce prince qui, en 1658, occupait déjà un rang considérable auprès du Roi. N'est-ce là qu'une de ces feintes familières aux écrivains apocryphes ? Pour moi , il me semble recon-

1 . Dans la Revue française, avec tirage à part, sans date. M. de Barthélémy s'est servi de l'édition de 1703, qui a pour titre : Nouveaux caractères, etc. , et ne porte plus l'indication de « traduit de l'anglois » qu'on remarque sur l'édition de 1702.

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naître la plume d'un protestant établi en Angleterre, et de là à attribuer la paternité du livre à notre Spanheim, il n'y aurait qu'un pas ; mais ce qui m'arrête, c'est la différence de touche que j'ai déjà signalée et qui frappe si vivement les yeux lorsqu'on passe de la Relation aux portraits de 1702. Le style est tout autre que celui des dépêches de Spanheim et de ses écrits en général : vives et bien coupées, les phrases ne se surchargent point de ces propositions incidentes, de ces adverbes, conjonctions et locutions exotiques, qui alourdissent la Relation d'une façon si regrettable. Quelque soin qu'il eût apporté à écrire ces portraits, il n'eût pu obtenir une pareille netteté. Et d'ailleurs certains de ces morceaux sont par trop satiriques pour venir d'un homme que son compatriote et coreligionnaire Jean le Clerc dépeint comme un causeuragréableetd'humeur enjouée, aimant à dire son bon mot, mais incapable de fiel et de médisance*. A cela, il est vrai, on pourrait répondre que Spanheim n'a point eu scrupule de faire une copie de ces portraits satiriques, avec la seule précaution de laisser en blanc le nom de l'original de chaque portrait, et que le fait de cette transcription, où l'on remarque, dans les premières pages, des espaces vides ménagés pour les additions à venir, est par lui-même assez compromettant.

J'ai dit d'avance que la question était fort complexe, et, jusqu'à plus ample information, je pense qu'il faut s'en tenir à ce point prouvé : que le recueil mis par Spanheim en tête de son volume se compose, pour une minime partie, de portraits empruntés à la relation prétendue d'Erizzo ; pour une moitié de ce qui reste, de portraits copiés ou paraphrasés en 1702 dans

1. Bibliothèque choisie^ tome XXII, éloge du baron de Spanheim, p. 185.

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le petit livre des Caractères de la cour de France; et que, selon toute vraisemblance, les autres portraits ont quelque semblable origine, qui est à découvrir ultérieurement*. Si l'on veut, nous supposerons, pour terminer, que Spanheim eut communication, soit à Londres, soit en HoUande, de quelque manuscrit des Caractères, et qu'il trouva piquant, intéressant, de comparer ceux-ci avec la relation qu'il avait écrite dix ans auparavant ; mais, encore une fois, je n'oserais suggérer qu'il soit l'auteur du livre imprimé pour la première fois en 1702.

Son goût pour les « caractères » est encore attesté par le second morceau de mon manuscrit, qui fait comme le pendant du premier, et dont les éléments se retrouvent aussi en partie dans le petit livre des Caractères de la cour de France. Je n'aipas hésité à donner également place à cette pièce dansl' Appendice. Dans la table générale des matières, eUe est intitulée : Tableau généalogique de la cour de France ; mais c'est là un titre absolument trompeur. Sur l'original, Spanheim a oublié de mettre aucune indication. J'ai expliqué dans une note de la p. 441 les dispositions de ce tableau : c'est comme un mémento concis du caractère des princes et princesses, des ducs, des prélats et des ministres de Louis XIV, où, poussant encore plus loin la précaution que dans son Recueil de caractères, notre diplomate a eu soin de dissimuler ses jugements, favorables ou non, sous des signes hiéroglyphiques. Trois ou quatre signes par personnage lui suffisent pour résumer le sens des portraits qui figurent tout au long dans

1. Un autre recueil de 1703, que M. de Boislisle a cité plusieurs fois d'après l'original inédit du Musée britannique, ne renferme aucun portrait semblable à ceux de Spanheim ; mais on peut le comparer avec certains passages de la Relation.

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le morceau précédent. Il y a les bonnes et les mauvaises qualités, division méthodique que Spanheim paraît avoir affectionnée, puisqu'on la retrouve dans plusieurs des principaux chapitres de la Relation. Malgré une certaine analogie entre les articles de plusieurs ducs et pairs dans ce singulier répertoire et ceux qui sont consacrés aux mêmes personnages dans les Caractères de la cour de 1702-1706, je n'hésite pas cette fois à en attribuer l'idée et la rédaction à Spanheim lui-même. On observera d'ailleurs que la clef des hiéroglyphes, écrite sur une petite feuille volante et attachée par une épingle au recto de la première page, est bien de sa main.

Quant à la date, ce morceau se rapporte, comme le précédent, à la dernière mission de Spanheim en France ; mais il n'y a pas non plus d'unité de temps, et les articles ne concordent pas exactement entre eux. Ainsi il est parlé de la mort de Barbesieux (5 janvier 1701) et du titre de duc de Brissac relevé par le comte de Cossé (6 mai 1700), et cependant le secrétaire d'Etat Châteauneuf, qui mourut le 27 avril 1700, est porté comme vivant. A voir l'article de Monsieur, on croirait aussi ce prince vivant (il mourut le 9 juin 1701); mais, dans les deux articles suivants, le duc et la duchesse de Chartres sont qualifiés duc et duchesse d'Orléans par le fait de la mort de Monsieur. L'auteur ne parle que d'une fille du duc de Saint-Simon, celle qui était née en 1696, et pourtant deux fils lui étaient nés en 1698 et 1699. Il est vrai que le nom du petit duc est suivi du signe conventionnel : « à qui on ne fait pas d'attention, » et que la naissance de ses héritiers n'avait point d'importance par conséquent pour Spanheim.

FAITE AU COMMENCEMENT DE l' ANNÉE 1 690 PAR E. S.

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