‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 24 sur 360 · SUITE DES BONNES QUALITÉS DU ROI · texte numérisé non relu

SUITE DES BONNES QUALITÉS DU ROI

En sorte qu'on peut déjà recueillir de ce que je viens d'en dire que Sa Majesté, sans avoir rien ni de brillant, ni de vaste, ni de fort éclairé dans l'esprit, en a cependant assez pour remplir les devoirs d'un grand roi; qu'il est réglé dans son assiette, qu'il a du choix, du discernement et de la pénétration suffisante pour ne se laisser pas aisément surprendre, et pour faire justice au mérite où il en trouve. Aussi n'est-il naturellement ni chagrin, ni emporté, ni railleur, ni même qui prenne plaisir qu'on raille en sa présence aux dépens du prochain : ce qui est d'autant plus rare dans une cour et nation pleine d'ailleurs de gens de ce caractère. Sans être savant ni s'appliquer à la lecture, ou s'y être jamais attaché, il écrit bien et justement ; il aime les beaux-arts et les protège ; il se connoît particulièrement en musique, en peinture et en bâtiments. Il juge sainement et équitablement des choses et des personnes, autant qu'elles lui sont connues. Maître, comme j'ai déjà dit, de son secret et jaloux qu'on le lui garde, il s'en est heureusement servi comme d'un des principaux instruments du succès de ses entreprises : d'où vient qu'il n'a point eu de retour pour ceux qu'il honoroit de son affection, et qui, par indiscrétion ou par foiblesse, se sont trouvés avoir manqué à sa confidence. C'est par où il a su fixer en quelque sorte l'humeur volage et indiscrète des courtisans, imprimer de la retenue et de la circonspection à ceux qui, par leur charge ou par l'amitié du Roi, approchent le plus de sa personne. Aussi parle-t-il

peu, mais à propos; s'exprime avec justesse et avec dignité, et se ménage dans les rencontres d'éclat ou d'audience qu'il donne, pour s'y renfermer dans les bornes qu'il se prescrit, sans s'étendre au delà, ainsi sans que rien lui échappe qui puisse lui faire tort ou donner aucune prise : ce que j'ai pu remarquer, entre autres, en tant d'audiences publiques et particulières, et en des matières et conjonctures bien différentes, durant non seulement mes deux envois passés en France, de la part de feu l'électeur palatin Charles- Louis, en 1666 et 1668, et qui furent de peu de durée, mais particuHèrement dans mon dernier emploi et séjour de neuf années, de la part de feu Son Altesse Électorale, de glorieuse mémoire, et de Son Altesse Électorale régnante. A quoi on peut ajouter qu'il sait heureusement garder le mélange de grandeur et de familiarité dans ses conversations particulières, et s'y conduire également sans hauteur et sans bassesse.

Pour les inclinations, on peut dire qu'elles sont naturellement portées à la droiture, à la justice et à l'équité, lorsqu'elles ne sont pas détournées ou prévenues par de mauvais conseils et par les motifs d'intérêts, de gloire, ou, en un mot, de grandeur de son règne ; qu'il se plaît à faire du bien de son choix ou par mouvement, quelquefois en ami, comme il en a pris la qualité en certaines rencontres à l'égard de quelques-uns de ses favoris, d'autres fois en amant, mais le plus souvent en maître. Aussi le désordre qu'il trouva dans ses finances à la mort du cardinal Mazarin lui laissa quelque penchant pour amasser de l'argent et pour n'en être pas prodigue, hors dans les occasions d'éclat, comme en bâtiments, ou en des engagements

d'honneur et de passion, comme envers des créatures affidées et des maîtresses. Gomme il aime l'ordre, la dépendance et la sobriété, qu'il est attaché aux devoirs de sa religion et fort régulier à les pratiquer, aussi a-t-il une cour réglée, des courtisans soumis, et il a su en éloigner des vices qui n'y étoient que trop fréquents, les querelles, la débauche, l'impiété, le libertinage et l'irrévérence en matière de culte divin. Il s'est aussi déclaré hautement contre des vices criants où la jeunesse de la cour et de son propre sang s'étoit malheureusement portée, et n'a pas épargné d'en punir ou d'en corriger ceux qui en étoient suspects ou atteints, comme le duc de Vermandois, fils du Roi et de Mme delaVallière, le prince de Gonti, prince du sang; en sorte qu'on ne peut refuser au Roi le témoignage qu'il est naturellement ennemi du vice, hors celui peut-être où il a été entraîné par son tempérament et par les mauvais exemples, et dont il sera parlé dans la suite ; qu'il est d'ailleurs modéré dans ses passions, maître de ses mouvements, peu accessible à la colère et à l'emportement, d'une conduite de vie réglée et uniforme dans ses divertissements et dans les afifaires, et ainsi sans se dissiper ou s'oublier dans les premiers, ou se relâcher dans celles-ci. Il n'a pas fait paroître moins de fermeté d'âme, et d'une assiette peu commune, dans l'atteinte d'une fâcheuse maladie dont il a été parlé, et dans l'usage des remèdes sensibles qui ont été employés pour l'en guérir.

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