DU MARÉCHAL DE LORGE
A l'égard de son frère puîné, le maréchal de Lorge, il paroît que la cour en fait un jugement plus avantageux, puisqu'elle lui a confié en sa place le commandement de l'armée en Allemagne. Il s'étoit attaché dès sa jeunesse auprès de M. de Turenne, son oncle, avoit servi sous lui dans les campagnes de la guerre passée, et entre autres en Allemagne, et y étoit actuellement quand ce grand capitaine fut tué d'un coup de canon. Aussi le grand mérite de sondit neveu fut la belle retraite, après la mort de l'oncle, qu'il fit faire à l'armée de France à la vue de l'armée impériale commandée par un chef aussi expérimenté que le général Montecuculi. Le service important qu'il rendit par là à la France parut au Roi assez considérable pour le récompenser de la charge de capitaine des gardes du corps, et bientôt après du bâton de maréchal de France; et ainsi par où il se vit presque en même temps honoré de ces deux grandes charges aussi bien que l'étoit déjà son aîné. Cependant, comme il se trouva par là plus élevé en emploi et en dignité qu'il n' étoit avantagé du côté du bien, il crut être en droit d'y pourvoir par un mariage, quoiqu'assez inégal, qu'il fit avec la fille du principal receveur ou fermier général Frémont, moyennant une pension de cinquante mille livres de
rentes qu'elle lui portoit pour dot, et d'ailleurs l'obligation d'être entretenu avec ses domestiques, durant quelques années, dans la maison du beau-père. Au reste, quoiqu'avec un génie assez borné, il a toujours pris grand soin à se maintenir dans l'estime et la considération que le Roi avoit témoigné d'en faire : ce qui, joint à l'expérience qu'il s'est acquise dans la profession des armes et dans une si bonne école que celle de feu M. de Turenne, son oncle, et à en suivre la méthode et les maximes, surtout à savoir se camper avec avantage et ménager toutes les occasions à incommoder l'ennemi, d'ailleurs à la connoissance qu'il a du pays pour y avoir servi dans la guerre passée sous ledit M. de Turenne, ce qui, dis-je, n'aura pu que porter le Roi à lui confier le commandement le plus important dans la guerre présente, qui est celui de l'armée qu'on prétend opposer en Allemagne aux armées et aux forces de l'Empereur et de l'Empire.