DES AFFAIRES DE FRANCE ET DES ALLIÉS EN GUERRE CONTRE ELLE
Ce que j'ai remarqué jusques ici, dans tout le cours de cette relation, et particulièrement dans cette seconde partie, des Conseils, des ministres, des finances et des forces de la France par mer et par terre, peut aucunement fournir de justes idées de la situation de ses affaires et de ce qu'on en doit croire ou attendre dans la conjoncture de la guerre présente : ce qui ne m'empêchera pas néanmoins de faire ici quelques réflexions particulières sur les avantages ou sur les suites que le parti des alliés contre la France peut tirer de ces éclaircissements susdits, ou de ce qu'on y peut encore ajouter pour y prendre plus sûrement ses mesures, et surtout ce qui devra servir à faire connoitre que, si la France est en effet un ennemi redoutable et qu'il n'est pas aisé de vaincre, elle n'est pas après tout invincible. Sur quoi, je m'arrêterai aux considérations suivantes :
DES CONJONCTURES DIFFÉRENTES DE LA GUERRE PRÉSENTE ET DES GUERRES PASSÉES AVEC LA FRANCE.
La première, à l'égard de la nature et de l'engagement de la guerre présente, qui se trouve assez diflfé-
PAR ÉZÉGHIEL SPANHEM. 347
rent de celui des guerres passées sous ce règne et depuis que le Roi gouverne par lui-même ; témoin la première de cette sorte, qui fut en 1667, pour se rendre maître des meilleures villes de Flandre sous prétexte des droits de la Reine, comme il arriva, et ce qui ne pouvoit guère lui manquer dans une guerre entreprise, non seulement au fort d'une paix aussi solennellement [jurée] que celle des Pyrénées, mais d'ailleurs dans un pays voisin, attaqué à l'impourvu, dénué de troupes, d'argent et d'alliances pour le soutenir, en outre avec les premiers généraux de l'Europe en tête, la présence du Roi, et ses trésors remplis par les soins de feu M. Colbert. La situation n'étoit guère différente à l'égard de la guerre qu'on entreprit contre les Hollandois en 1 672, soit du côté des généraux et des forces de la France, soit de celui des associés avec elle dans cette guerre, l'Angleterre, la Suède, l'électeur de Cologne et l'évêque de Munster, qu'elle avoit su ménager et y engager avant que de l'entreprendre , soit à l'égard des mesures prises avec la cour impériale par le traité secret qui avoit été conclu l'année auparavant avec le ministre de France, soit enfin à l'égard de l'ennemi, qu'on attaquoit en même temps par mer et par terre, avec toutes les forces de la France et celles de ses alliés, mais, qui plus est, un ennemi qui se trouvoit divisé au dedans par les différents partis dans le gouvernement, afifoibli par l'oppression du prince d'Orange, et soutenu par des généraux peu accrédités, par des troupes peu aguerries et par des places mal pourvues de ce qui étoit requis pour leur défense. La campagne contre les Espagnols de l'an 1 684, qui fut suivie du siège et de la prise de Luxem-
bourg, et qui n'avoit que ce but-là, ne pouvoit manquer non plus de réussir par les mêmes raisons ou à peu près pareilles, soit de l'état et de la foiblesse des Espagnols dans le Pays-Bas, soit des divisions suscitées et fomentées en Hollande par les intrigues de la France entre le prince d'Orange et la ville d'Amsterdam, soit de l'état alors de la guerre contre les Turcs, que l'Empereur avoit sur les bras et qui avoient été sur le point de lui enlever Vienne l'année précédente, soit d'ailleurs pour n'avoir rien à craindre du côté de l'Angleterre en ce temps-là. A quoi on peut encore ajouter : eu égard aux alliés que la France avoit alors dans le Nord ou dans l'Empire , qui , sans approuver cette expédition ou y avoir aucune part, étoient partie en état de s'en prévaloir pour leurs fins, comme le roi de Danemark à l'égard du Holstein et du Sleswig, dont il prit le temps de se mettre en possession, partie n' avoient autre vue, comme feu Son Altesse Électorale de glorieuse mémoire , que d'arrêter de bonne heure les suites funestes de cette guerre et des progrès de la France, comme il arriva par le traité de trêve ^ qui suivit bientôt après. Il n'est pas difficile de reconnoître que non seulement tout cela ne se trouve point dans la guerre présente que la France a engagée en premier lieu contre l'Empire, et ensuite contre les Hollandois et les Espagnols, au préjudice des traités publics, mais même, et ce qui est ici le plus à considérer, dans un temps que la France n'avoit aucun des avantages susdits en l'entreprenant, et au contraire point d'alliés ou d'apparence d'en faire, point de préparatifs dispo-