Ici encore, Trêves
par terre que les Hollandois eussent alors sur pied. Et, à l'égard des Espagnols, on se flattoit que le crédit de la reine d'Espagne, alors pleine de vie, les propositions et les offres que les ministres de France tâchoient de ménager en ladite cour par son canal, trouveroient lieu à endormir la cour de Madrid, ou même à la porter à s'y entendre. Tant il est vrai qu'on n'envisageoit point alors à la cour de France, comme on auroit eu d'ailleurs assez de sujet, toutes les suites de cet engagement de guerre où on entroit par le siège de Philip sbourg , et qu'on croyoit au contraire en tirer l'avantage d'une paix, pour ainsi dire forcée, avec l'Empereur et l'Empire, de détourner même pour l'avenir les orages qu'on en pouvoit craindre devoir^ tomber un jour sur la France et sur les frontières, au sujet des infractions passées de la trêve ^ et d'autres griefs qu'on seroit en droit de lui reprocher ; que d'ailleurs le public en seroit détrompé que la France ne fût pas en état, comme des ministres de l'Empereur l'auroient publié et qu'on s'y fondoit à la cour de Rome, savoir : de mettre des forces considérables sur pied, ni d'oser rien entreprendre de vigoureux dans la méchante situation des affaires du dedans du royaume et de la santé même du Roi. Ce qui fait voir après tout combien il plaît aux ressorts^ de la Providence de confondre les vues de la fausse politique ou d'une fausse gloire, puisque, pour éviter une guerre éloignée, incertaine, que mille accidents ou circonstances pouvoient détourner, on en a cependant engagé, ou
1. A devoir, dans le manuscrit. — 2. Ici, trêve. 3. Au est au singulier dans le manuscrit; ressorts seul a été corrigé au pluriel après coup.
plutôt précipité une de gaieté de cœur contre tant de puissances qui se trouvoient armées, et ainsi en exposant par là les conquêtes passées et toute la gloire de ce règne au hasard de cette même guerre, je ne dirai pas seulement injuste et cruelle, mais je dirai, comme on vient de voir, mal entreprise et mal concertée.
des dispositions du roi et des suites qu'elles peuvent avoir.
La troisième considération s'arrêtera sur la personne du Roi, dont on peut assez juger par ce que j'en ai dit en parlant de lui. Je veux dire que son génie n'est pas naturellement martial, qu'il fait plus la guerre par hauteur ou par prévention que par choix ou par inclination, qu'aussi la guerre ne s'accommode guère, ni avec sa constitution présente, ni avec ses attachements connus , ni avec l'état du dedans de son royaume , ni avec ses vues les plus chères d'y consommer son ouvrage favori, savoir : d'y affermir V extirpation totale de r hérésie, comme on parle en France. A quoi on peut ajouter qu'il est peu accoutumé , vu les succès passés et heureux de son règne, à en soutenir les disgrâces ou à risquer beaucoup dans ses entreprises ; qu'aussi ne s'est-il engagé de depuis qu'il gouverne , comme nous venons déjà de voir un peu auparavant, que dans la vue des événements et des conquêtes qu'il pouvoit juger comme infaillibles, soit par les mesures prises, soit par les conjonctures : en sorte qu'il ne faut pas douter que, fier d'ailleurs et sensible outre mesure à la gloire, un revers de fortune ne fût capable de le toucher vivement, de déconcerter même ses mesures
présentes, son repos, sa grandeur, sa gloire, son état, et avoir des suites avantageuses au parti des alliés, et qu'ainsi il n'en arrivât à son égard comme de ces gens forts et robustes qui, après avoir joui toute leur vie d'une santé parfaite, sont accablés de la première maladie qui les attaque. Et ce qui donne d'autant plus lieu à le croire, c'est que l'assiette de son âme a plus de roideur et de dureté, pour ainsi dire, que de véritable fermeté, que cette dureté s'amollit à la vue du péril ou des disgrâces, et qu'au travers des dehors d'un grand roi on s'aperçoit du foible de l'homme : ce qui, après tout, ne laisse pas ^ d'être accompagné en même temps d'un grand entêtement pour les choses qu'il se propose, et surtout où il croit que sa gloire et son honneur peuvent être aucunement engagés, et à quoi aussi il est capable de sacrifier ses véritables intérêts. Je ne parle pas à présent des révolutions qui pourroient arriver dans la cour et dans l'État au cas que le Roi vînt à manquer durant le cours de la guerre présente ; je me contenterai seulement de dire qu'on a quelque sujet de croire que les affaires du gouvernement ne pourroient que changer de face et tomber en d'autres mains, et par là donner lieu apparemment à une autre conduite et à d'autres maximes , ou , en tout cas, en causer plus d'embarras et d'irrésolution dans les affaires de la France suivant la situation où elles pourroient se trouver.