REMARQUES SUR L'ÉTAT DE FRANGEA
Le Dauphin est un prince de bonne santé et de grand exercice, qui a de la modestie et de la retenue, et tant de bonté qu'il n'a jamais fâché ni désobligé personne, qui a conservé pour le Roi un tel respect, une obéissance si grande, qu'il ne s'est jamais émancipé de demander aucune grâce ni pour lui-même ni pour un autre, et a attendu de Sa Majesté le traitement qu'elle a voulu lui faire avec une soumission extrême. Une conduite si étudiée et si constante paroît être d'un homme de bon entendement, qui connoit avoir à faire à un père et à un maître jaloux de son autorité et capable de la soutenir. La princesse douairière de Gonti, sœur naturelle du Dauphin, est assez avant dans sa confidence ; mais il a une estime particulière pour le prince de Gonti, qui est vaillant, spirituel, ambitieux, et que la seule crainte du Roi contient dans de justes bornes. Lorsqu'il fît le voyage de Pologne, le Dauphin s'ouvrit à quelqu'un qu'il trouvoit toujours le prince de Gonti à redire, et, dans l'occasion, ce prince ne prétendroit pas moins qu'à être premier ministre. Après lui, le duc de Vendôme paroît être le plus avant dans la faveur du Dauphin : c'est un des
1. Cette série de portraits, rédigée par Spanheim à la fin de son second séjour en France, se trouve en tête du volume, immédiatement après la table analytique dressée par l'auteur luimême. Les noms des personnages ont été ajoutés après coup, en manchette, à la première ligne de chaque article. Les six premiers sont écrits de la main de Spanheim.
meilleurs hommes du monde, qui fait les délices de la cour, mais aimant les plaisirs; il lui faudroit un second pour lui aider à soutenir le poids des affaires, tel que le cardinal d'Estrées, son parent, qui n'oublieroit rien pour s'introduire : à quoi il y a peu d'apparence, le prince de Gonti et le duc étant ennemis secrets.
Le Dauphin ne fait pas remarquer une grande vivacité ; j'ai ouï dire que le Roi son père n'en faisoit pas autrefois éclater davantage, et qu'il n'a commencé à se montrer qu'à la mort du cardinal Mazarin.
Le duc DE Bourgogne est le prince de la plus grande espérance qu'il y ait jamais eu ; qui, dans un corps délicat que l'âge peut rendre plus robuste, a un esprit d'une vivacité, d'une étendue et d'une ambition extraordinaire. Avec cette vivacité, il est taciturne, partie rare dans un même sujet. Non seulement il s'élève de lui-même à la connoissance de toutes les sciences, comme les langues, la philosophie et les mathématiques, mais, ce qui est important, à la connoissance de l'histoire ancienne et moderne, à la connoissance des intérêts des princes, et fait la lecture de Tacite dans l'original latin, et, ayant la mémoire heureuse, fait des progrès surprenants dans tout ce qu'il veut apprendre. Il a méprisé tous les jeux et divertissements des enfants pour s'enfermer dans son cabinet, enrichi d'une bibliothèque choisie, d'instruments de mathématique, de cartes de géographie, de plans de places fortes. Il passe plusieurs heures chaque jour à s'instruire de tout ce qu'un grand prince doit savoir. Il sait dessiner parfaitement : on prendroit presque pour des estampes ce qui part de sa plume ; il sait lever des plans et les faire comme un ingénieur.
Il est d'une humeur hautaine et fîère, d'un abord fort peu prévenante
Le duc D'A?fjou, nouveau roi d'Espagne, a la même ouverture d'esprit, mais est mieux fait et a l'humeur plus douce. Il
1. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup sur une partie du blanc laissé à la suite de cet article comme des suivants.
tient un peu de la taciturnité de son aîné. Cette douceur le rend plus agréable à la cour.
Le duc DE Berrï parle beaucoup, est vif, ardent, et d'une belle espérance.
Mme DE Maintenoiv sortiroit de la cour si le Roi venoit à mourir, et même avec peu de satisfaction, non qu'elle fasse du mal à personne, elle se conduit avec une grande modestie, mais parce qu'elle est à charge et odieuse à toute la famille royale et qu'on impute à son ambition la facilité des conditions de la paix de Ryswyk', si désagréable à toute la France. Aussi, ayant beaucoup d'esprit, elle ne se le feroit pas dire et auroit bientôt pris son parti.
La duchesse de Bodrgogne est fine et méchante. Elle hait à Ja mort, sans sujet, la duchesse du^ Lude, sa dame d'honneur, la contrefait et s'en moque ; mais elle a une complaisance servile pour Mme de Maintenon, qu'elle appelle en particuher sa bonne-maman. Le duc et la duchesse de Bourgogne se montrent foi'IMndifrérents l'un pour l'autre.
Le maréchal de Duras. L'âge a tout à fait affoibli le peu de bon sens qu'il avoit, et, hors le souvenir de sa bravoure antique qui donne encore une espèce de respect pour lui, on ne feroit pas attention qu'il est au monde, non seulement parce qu'il n'a jamais brillé dans la conduite d'une campagne, mais aussi parce que son intelligence est très médiocre pour tout ce qui regarde l'armée. La mauvaise manœuvre qu'il fît la première campagne de la dernière guerre le fait assez connoître^. Ainsi on ne doit plus le regarder comme un homme propre à la moindre chose. Il n'a plus d'ouverture pour le commerce de la vie et pour ses affaires même, et, l'âge convenant fort à ses raisonnements, on pourroit dire, ce me semble, sans lui faire tort, qu'il commence un peu à radoter. Il est pourtant bon homme,
1. Ces deux mots « de Ryswyk » ont été ajoutés en interligne.