‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 38 sur 360 · DE LA DÉVOTION DU ROI ET DE SES EFFETS · texte numérisé non relu

DE LA DÉVOTION DU ROI ET DE SES EFFETS

C'est à quoi on peut ajouter un penchant à la dévotion où on le croit se porter de plus en plus, et qui ne pourroit même que mériter un éloge particulier, s'il étoit conduit par plus de connoissances, et moins

par la direction de son confesseur, s'il n'avoit endurci son naturel, au lieu de l'amollir dans les rencontres, et enfin s'il ne s'en étoit formé ce grand et terrible orage qui est tombé sur ses bons et fidèles sujets de la Religion. Ce n'est pas qu'on ne puisse croire que la dévotion du Roi ne soit sincère, fondée sur les principes de sa religion autant qu'on la lui a fait connoître, et ainsi qu'il ne soit attaché de bonne foi aux objets de son culte et de sa créance ; aussi lui voit-on une grande régularité et beaucoup de soumission dans toutes les fonctions ou exercices qui y ont du rapport, en sorte même que, comme j'ai déjà touché ci-dessus, l'impiété et la profanation des choses sacrées, les blasphèmes, le libertinage, qui ont eu cours sous d'autres règnes, et peut-être sous celui-ci durant sa minorité, sont bannis de sa cour, sont punis quand on les connoît, et au moins font un obstacle invincible aux avancements des prétendants, pendant que les dévots, ou qui sont en réputation de l'être, trouvent leur compte et leur fortune. Le choix, touché déjà ci-dessus S du duc de Beauvillier pour la charge de chef du Conseil royal, qui vint à vaquer par la mort du maréchal duc de Villeroy, et encore du même duc choisi nouvellement, et depuis mon départ de France, pour gouverneur du duc de Bourgogne, en a été et est une preuve éclatante, puisque, du su et aveu des courtisans, c'est la seule qualité ou réputation de dévot qui lui a pu donner cette préférence pour l'un et pour l'autre emploi par-dessus d'autres compétiteurs plus accrédités d'ailleurs et plus en passe pour les rem-

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plir. Tout cela sans doute pourroit mériter beaucoup de louange, et d'ailleurs avoir un vérifable rapport aux obligations d'un roi très chrétien ; mais, comme les choses en apparence les plus saintes et les meilleures intentions ont de fâcheux revers et produisent des choses funestes quand l'entendement n'est pas assez éclairé pour le garantir d'erreur ou de surprise, on peut dire aussi avec vérité que la dévotion du Roi n'a pu éviter ces deux fâcheux écueils, causés par l'ignorance, entretenus par la prévention, et fortifiés par les illusions de s'en faire un véritable mérite. C'est ainsi que, d'un côté, la crainte de la mort, à quoi le Roi est naturellement sensible, les réflexions sur les désordres de sa vie passée, l'envie de les expier, l'appréhension des jugements de Dieu, et là-dessus sa résignation aveugle aux directeurs de sa conscience, ont été capables de lui faire prendre des résolutions et d'en faire suivre de tristes effets. Je n'ai pas besoin, là-dessus, de retoucher ici la cruelle persécution suscitée et poussée à bout dans son royaume, et par ses ordres sanglants, contre ses fidèles sujets de la Religion, et dont il y aura lieu de parler encore dans la suite ; je dirai ici seulement qu'on ne peut que l'attribuer à ces deux sources malheureuses dont je viens de parler : l'une, de la gloire du Roi, qu'on a su intéresser à résoudre et à exécuter une entreprise qui paroissoit au-dessus des forces royales et de toute apparence d'y réussir, et ainsi à en faire la plus grande et la plus éclatante action de son règne ; l'autre, d'un zèle aveugle, prévenu par de fausses idées et intéressé à s'en faire un mérite devant Dieu, capable même de contribuer à l'expiation de ses crimes passés. C'est

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d'où aussi on peut juger qu'il n'y a guère d'apparence, à parler suivant le cours du monde et sans toucher aux ressorts adnmirables et cachés de la Providence, que cette disposition du Roi à une dévotion superstitieuse change avec l'âge et le temps; qu'il y en a plutôt à croire que les mêmes vues et considérations susmentionnées de l'état et de l'humeur du Roi, d'ailleurs peu susceptible de réflexions sur sa créance plus solides et plus fondées, joint à l'intérêt qui se trouve de son confesseur et de la dame qui le possède entièrement, soit en femme, soit en confidente, que tout cela, dis-je, contribuera plutôt à l'y entretenir et à l'y affermir. Ce qui est remarquable, et qui se recueille même assez de ce que dessus, c'est qu'on peut dire hardiment, sans blesser la vérité, que ce même esprit de dévotion ne se trouvera point accompagné jusques ici de l'humilité, de la charité, de la compassion, ou enfin de la modération qu'on attribue à un saint Louis, l'un de ses plus glorieux ancêtres ; aussi n'a-t-elle pas laissé, cette dévotion, de commettre le fils avec le père, je veux dire de brouiller le Roi avec le défunt pape et le saint-siège, comme ils l'appellent, et de le porter à l'attaquer et à l'insulter en plusieurs manières. La cour de Rome, aussi bien que le parti du roi Jacques, peut encore attribuer à cette même dévotion le détrônement de ce roi, la ruine de ses affaires et de celles de la religion romaine dans l'Angleterre, et la grande révolution qui y est arrivée. C'est à quoi on ne peut nier que les exemples, la conduite, le conseil, les intelhgences de la cour de France, l'appui au besoin qu'on s'en promettoit, n'aient donné le plus grand branle, et y [aient] engagé et précipité le roi Jacques, et

par là porté la nation à y chercher le seul remède qu'on y pouvoit apporter. Cette dévotion n'a pas eu plus de crédit ou de suites pour détourner le Roi de * renouveler une guerre injuste, de rompre la foi des traités solennels, de n'en alléguer même ou y faire valoir que des motifs et des prétextes vains et frivoles de précaution, de hauteur et de gloire; à^ y faire suivre immédiatement des ravages terribles, des désolations inoiiies, contre des princes et États de même religion, sans épargner les églises, ni monastères, ni tombeaux, ni ainsi tout ce qui peut être de plus sacré et de plus privilégié par les lois divines et humaines ; et le tout au lieu de tant de restitutions à faire, et à l'exemple d'un prince de son sang^, qui avoit bien moins sujet d'en faire, et qui en prit et exécuta une résolution généreuse et chrétienne, après un heureux retour à soi et une sérieuse réflexion sur sa conduite passée. Ajoutez le peu de rapport d'une véritable dévotion d'un roi très chrétien avec la conduite à se rendre volontairement, par cette mêmeguerre, l'appui et l'associé de l'ennemi du nom chrétien , au moins, et dont on ne peut disconvenir, à l'y servir d'une puissante diversion, lui donner lieu par là de faire de nouveaux ravages dans les pays chrétiens, et enfin à le détourner, par cette même diversion, de conclure une paix stable et avantageuse à la même chrétienté ; c'est-à-dire que la gloire, dont j'ai parlé, l'emporta encore sur la dévotion , que la vue de demeurer arbitre

•1. A, dans le manuscrit.

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