‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 37 sur 360 · DE LA DÉMESURÉE PASSION DU ROI POUR LA GLOIRE · texte numérisé non relu

DE LA DÉMESURÉE PASSION DU ROI POUR LA GLOIRE

Ce qui ne peut que pàroitre d'autant plus étrange qu'en effet la gloire est l'autre passion du Roi qui le domine et le possède jusques à l'excès, et qui aussi a eu le plus de part aux événements fatals de nos jours. Gomme les qualités personnelles du Roi, les heureux succès de ses établissements ou de ses entreprises, l'état florissant de son règne dans ses finances, dans ses armées, dans ses généraux, dans ses conquêtes, joint aux flatteries ordinaires des courtisans et au génie soumis de la nation envers son prince, relevèrent bientôt au-dessus non seulement des monarques ou des souverains de son temps, mais de ceux même des règnes précédents, il s'accoutuma insensiblement à prendre goût à ces éloges et à croire qu'ils n'ét oient point sans fondement. On s'attacha à le faire seul l'auteur et le mobile de tous les heureux succès de son règne, à les attribuer uniquement à ses conseils, à sa prudence, à sa valeur et à sa conduite, bien plus qu'à ses forces, à ses ministres, à ses généraux et aux conjonctures. On ne garda même point de mesures à s'écrier sur toutes ses paroles et sur toutes ses actions, et à ériger des monuments à sa gloire, qui l'élevoient non seulement au-dessus des héros de sa race ou de ceux des autres peuples, mais bien au delà de la portée et des bornes de la condition mortelle. Il s'en fit aussi une confiance qui lui inspira une autre opinion de ses entreprises et de ses forces, et

du mépris de celles de ses ennemis, et qui passa si avant qu'à lui faire considérer pour injure tout ce qui sembloit traverser ses desseins ou diminuer aucunement sa considération ou son autorité dans l'Europe. On peut même dire que c'est là son grand foible, fatal au repos de la même Europe, et la principale et véritable source des révolutions malheureuses, soit à l'égard des affaires de la Religion suscitées dans son royaume, soit à l'égard des affaires étrangères et des guerres passées depuis la paix des Pyrénées, et renouvelées malheureusement contre l'Espagne, contre la Hollande et contre l'Empire. C'est sur quoi il y aura lieu de faire quelques réflexions dans la suite, puisqu'il n'est question en cet endroit que de s'arrêter à la personne du Roi, et d'en toucher les traits qui font son véritable caractère et qui, de là, se répandent sur les actions de son règne. Aussi ne peut-on disconvenir que ce ne soit ce même attachement à la gloire et à la grandeur du monde, qui lui a fait passer pardessus les lois divines et humaines, pour reconnoître à la face de l'Europe et faire légitimer par des cours souveraines des fruits clandestins de ses amours criminelles, pour leur procurer même un rang plus élevé qu'il ne s'étoit vu, en pareil cas, sous d'autres règnes, et dont il sera encore parlé dans la suite.

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