DE LA PRINCESSE DE CONTI LA VEUVE
Il y a encore une autre princesse de Gonti, veuve du feu prince de ce nom et frère aîné de celui d'aujourd'hui. Cette princesse mérite bien qu'on en parle, puisqu'elle fait depuis quelque temps un des plus beaux ornements de la cour de France. Elle est fille, comme il a déjà été dit en passant ci-dessus, du Roi et [Mlle] * de la Vallière, duchesse de Vaujours, naquit en octobre 1666. Elle fut mariée au feu prince de Conti en janvier 1680, âgée seulement de quatorze ans, mais déjà avec tous les agréments d'une taille, d'un port, d'un air et d'une beauté qui charmoit toute la cour. Aussi peut-on dire que sa taille, grande dès lors pour une personne de son sexe et de son âge, pour ne pas dire de sa nation, et qui s'est accrue depuis au delà même des belles tailles, n'en est pas moins la plus belle, et la plus aisée, et la plus noble qu'on puisse voir. Le port surtout qui l'accompagne a quelque chose de si grand, de si dégagé et de si particulier, qu'on n'en vit peut-être jamais un qui eût tout ensemble plus de majesté et plus d'agrément, qui fût aussi plus distingué de celui des autres femmes qui sont d'ailleurs les mieux partagées du côté de la taille et du port : ce qui se trouve accompagné en même temps d'un air et de manières si hautes, si belles, si assorties d'un charme nouveau, qu'elle ne peut qu'attirer les yeux sur elle et l'admiration de
1 . Et se trouvant à la fin d'une ligne, il est probable que le copiste a oublié Mademoiselle.
toute la cour. Elle brilla, entr' autres, par tous ces endroits dans les divertissements de cette même cour, et surtout dans les bals ou les ballets qui s'y faisoient, et où sa grâce et son adresse merveilleuse à la danse se joignit à tous ces avantages susdits de sa personne. La blancheur et la beauté du teint n'y répondoit pas entièrement , mais après tout qui ne laissoit pas d'avoir de l'éclat ; et, comme elle fut depuis atteinte de petite vérole, durant le séjour de la cour à Fontainebleau, en automne 1686, son teint en a conservé quelques marques, surtout plus de rougeur qu'elle n'y avoit auparavant^ . Pour les qualités de l'esprit, on peut dire, sans leur faire tort, qu'elles tirent plus d'éclat des agréments ou avantages susdits de sa personne, que d'un grand brillant qu'on y trouve, ou d'une imagination fort vive et remplie. Aussi, comme les lumières en sont assez bornées, elle s'y conduit, après tout, et s'y ménage en sorte qu'elle ne donne point de prise sur elle par quelque affectation hors de saison à les faire paroître, et ainsi n'afîoiblit point par là les grandes idées qu'elle ne peut qu'inspirer par son abord : ce qu'elle soutient encore par une humeur commode, douce, aisée, des manières honnêtes et engageantes, et par un entretien qui s'y trouve assez conforme. Sa conduite, dans ce grand éclat qui l'environne par tant d'endroits, et qui l'expose, ce semble, à tant d'embûches dans une cour aussi galante, n'en
1. Spanheim fait ici erreur : ce fut la duchesse de Bourbon, et non la princesse de Gonti douairière, qui fut atteinte de la petite vérole pendant le séjour de la cour de Fontainebleau, en novembre 1686 ; mais la princesse de Gonti eut de bonne heure le visage couperosé.
est pas moins sage, régulière, hors d'atteinte, et même de vues qui puissent en donner le moindre préjugé ou la contraindre. Et comme le Dauphin, fils d'un même père, a beaucoup de considération pour elle, ils ont aussi ensemble une assez grande liaison d'amitié, de confidence et de commerce. Elle ne peut aussi, faite comme elle est, qu'avoir grande part dans les bonnes grâces du Roi son père, et qui fait assez connoître la considération qu'il a pour une fille aimable. D'ailleurs, comme elle s'est trouvée veuve depuis la mort du prince son époux, décédé, comme il a été dit, en automne 1 686 ^ d'ailleurs sans enfants, et dans la fleur de l'âge et de la beauté, on a parlé, de fois à autre, de la voir passer à un second mariage, et, entr'autres, avec quelque prince souverain d'Italie, comme le duc de Modène ; mais, comme cela n'a point eu de suite, qu'on la croit même trop attachée à la cour de France, et par sa naissance, et par le rang qu'elle y tient, et par l'éclat qu'elle lui donne, et enfin par la satisfaction qu'elle y trouve et qu'elle y tire de tous ces avantages, sans parler des grands biens qu'elle y possède, il y a apparence qu'elle est destinée à n'en point sortir, et qu'elle pourra, malgré quelque 2 différence d'âge, épouser un jour le duc de Chartres, fils unique de Monsieur et de Madame, et même que la chose seroit déjà comme arrêtée par l'aveu du Roi et le consentement desdites Altesses Royales^.