‹ Relation des campagnes de Rocroi et de FribourgChapitre 3 sur 18 · J^^ XIV · texte numérisé non relu

J^^ XIV

Rocroi est situé dans le milieu d'une plaine environnée de bois si épais et si pleins de marécages que, de quelque côté qu'on y arrive, il est impossible d'éviter des défilés très-longs et très-incommodes.

Il est vrai que du côté de la Champagne il n'y a qu'un quart de lieue de bois, et que dans le défilé même, après avoir passé le commencement qui est fort serré, le chemin s'élargit, et on découvre insensiblement la plaine. Mais parce que le pays est rempli d'une bruyère fort marécageuse, on n'y peut aller que par petites troupes, hormis assez près de Rocroi, où le terrain, s'élevant peu à peu , devient plus sec que dans les bois , fournit un champ spacieux et capable de contenir de grandes armées.

Melos étoit arrivé le dixième de mai dans cette plaine, avoit séparé son armée en six quartiers, fait ses retranchements, et jeté ses principales forces du côté qui regarde

les défilés ; se contentaDt d'assurer le reste par la disposition générale de ses troupes , afin d'épargner le temps qu'on emploie d'ordinaire à faire une circonvallation.

Outre ces précautions qu'il avoit observées dans ses postes, il avoit mis un grand corps-de-garde sur le chemin de Champagne; ses sentinelles et ses batteurs d'estrade étoient si bien disposés que rien ne pouvoit entrer dans la plaine sans qu'il en eût avis. Son armée étoit composée de huit mille chevaux conduits par le duc d'Albuquerque, et de dix-huit mille hommes de pied commandés par le comte de Fontaines, entre lesquels étoit l'élite de l'infanterie espagnole.

Le duc d'Enghien, étant informé de ces choses, fit assembler les officiers de son armée àRumigni, et, après leur avoir exposé ce que Gassion venoit de lui dire, il déclara que sa résolution étoit de tout en-

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treprendre pour secourir Rocroi; cest pourquoi il vouloit s'avancer au plus tôt dans le défilé. Que si les Espagnols s'engageoient à le défendre, ils seroient obligés, en dégarnissant leurs quartiers, de laisser un chemin ouvert au secours qu on vou* droit jeter dans la place; ou bien s*ils laissoient passer le défilé sans combattre, on en tireroit d'autres avantages , et que l'armée s'étant une fois élargie dans la plaine , on pourroit engager les Espagnols à une bataille, ou du moins prendre des postes et s'y fortifier en attendant qu'on eût pourvu aux besoins des assiégés.

Enfin le prince leur dit que le roi étoit mort, et que, dans une si fâcheuse conjoncture, il falloit tout hasarder plutôt que de laisser perdre la réputation des armes de France. Qu'à son égard, il n'y avoit point de résolution qu'il ne prit pour empêcher la prise de Rocroi. Tout le monde

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conclut à la bataille, et le maréchal de L'Hospital même fit semblant d y consentir.

Mais il s'ima^na peut-être que les Espagnols disputeroient le défilé, et qu'ainsi Tentreprise se termineroit par une grande escarmouche dans le bois, durant laquelle on jetteroit du secours dans la place, et que larmée n*étant point engagée au-delà du défilé, on pourroit se retirer facilement sans s'exposer à un combat général.

La résolution fut donc prise de marcher le lendemain droit à Rocroi. Le duc d'Engbien s avança le même jour jusqu'àBossu, et disposa Tordre de sa bataille afin que chacun se prépai'ât à cette action dont le succès étoit si important à sa gloire et au salut de la France.

Son armée étoit composée de quinze mille hommes de pied et de sept mille chevaux, et elle devoit combattre sur deux

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lignes appuyées d'un corps de réserve, le commandement de ce corps fut donné à Sirot. Le maréchal de L'Hospital avoit soin de l'aile gauche, et La Ferté Senneterre y servoit de maréchal-de-camp sous lui.

Espenan commandoit toute l'infanterie, Gassion étoit sous le duc d'Enghien à l'aile droite ; et parce qu'il falloit combattre dans des lieux difficiles, on mit entre chaque intervalle des escadrons un peloton de cinquante mousquetaires. Les carabins, les gardes du maréchal de L'Hospital,'et ceux du prince, tout ce qui restoit de dragons et de fusiliers , furent mis à droite et à gauche sur les ailes. Ces ordres étant donnés, le duc d'Enghien envoya le bagage à Aubenton avec tout ce qui étoit inutile pour un jour de combat, et marcha en bataille jusqu'à l'entrée du bois.

Melos pressoit si vigoureusementRocroi que, sans le secours que Gassion y avoit

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jeté, on n'auroit pas eu le temps de faire lever le siège. La garnison en étoit si foible et si mal pourvue que les Elspagnols n*entreprenoient rien qui ne leur réussît. Ils étoient informés du mauvais état de la place, et le duc d'Enghien en étoit si éloigné qu*ils ne croyoient pas qu'elle pût attendre Tarrivée d'un secours.

Mais Tarmée de France s'étoit augmentée peu à peu par des corps qui la venoient joindre dans sa marche, et par ce moyen elle avoit été aux Espagnols la connoissance de ses forces ; les nouvelles leur en venoient difficilement à cause que tout le pays étoit françois. Ainsi, Melos ne sut le véritable état de Tarmée du duc d'Enghieti que le jour même qu elle entra dans le défilé. Les derniers avis qu il en avoit eus ne la faisoient que de douze mille hommes ; et il apprit, mais trop tard, quelle étoit de près de vingt-trois mille combattants.

et même qu elle commençoit à marcher dans les bois.

Mdos fut contraint de délibérer promptement s'il défendroit le défilé ou sll attendroit dans la plaine qu'on le vint attaquer.

Rien ne lui étoit plus facile que de disputer le passage en jetant son infanterie dans le bois et en l'appuyant d'un grand corps de cavalerie. Il pouvoit même, en ménageant bien l'avantage des bois et des marécages, occuper l'armée de France avec une partie de ses troupes , et achever avec l'autre partie de réduire la place qui ne pouvoit plus tenir que deux jours. Ce parti paroissoit le plus sûr, et il n'y avoit per* sonne qui ne crût que Melos le prendroit.

Mais son ambition ne se bomoit pas à la prise de Rocroi , il s'imaginoit que le gain d'une bataille lui ouvriroit le chemin jusque dans le cœur de la France, et Honnecourt lui faisoit espérer un pareil bonheur

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