‹ Relation des campagnes de Rocroi et de FribourgChapitre 2 sur 18 · DANS LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

DANS LA CAMPAGNE

EN l'année 1643.

/ai dessein d'écrire ce qui s*est I passé dans les campagnes de Ro- \^eMf}^1^^^^ et de Fribourg entre l'armée de France et celles d'Espagne et de Bavière.

Peut-être que mon travail ne sera pas in* utile, ni désagréable au public. Du moins n'ai-je rien oublié pour dire toujours la vérité. Je n'écris pomt par envie de m'ériger en auteur, et je ne prétends ni flatter

occupe une place dont chacun d eux se juge plus digne que lui. Les magistrats ne veulent dépendre que du roi dans la fonction de leurs charges, et ne se peuvent résoudre à recevoir la loi d'un particulier.

Les peuples ne manquent jamais d'imputer aux conseils du ministère toutes les impositions dont ils sont surchargés, et généralement tous les hommes sont portés à envier la fortune et haïr la personne des favoris.

Ainsi, le souvenir du passé étoit odieux, l'avenir donnoit de la crainte, le présent étoit plein de trouble, il falloit mettre quelque ordre à l'état dans un si grand changement. Tout le monde souhaitoit un gouvernement plus doux et plus libre, mais personne ne convenoit des moyens de l'établir.

lïéanmoins le roi, avant que de mourir, avoit nommé ceux qui dévoient composer

le conseil de la régence. Il avoit donné en même temps le commandement de ses armées au duc d'Ënghien; mais, afin de modérer les premiers feux d'une jeunesse que le désir de la gloire auroit pu emporter, il lui avoit donné le maréchal de L'Hospital pour lieutenant-général et pour conseil. Malgré cette disposition et toutes les intrigues de la cour, la reine fut déclarée seule régente avec un pouvoir absolu.

Il sembla d'abord qu'elle voulut appeler l'évéque de Beauvais au ministère; elle eut même quelque pensée de lui faire donner le chapeau de cardinal à la première promotion; mais ce prélat, au lieu de se ménager dans ce commencement de faveur, entreprit de ruiner tous ceux que le cardinal de Richelieu avoit élevés, et s'attira par ce moyen un grand nombre d'ennemis.

Pendant qu'il s'attache à contre-temps à renverser ce que ce ministre avoit fait, le

-Hf^Sj^ VI ^^s^^

cardinal Mazarin profite de tout et fait ses liaisons avec les personnes qui ont le plus de crédit auprès de la reine. Ceux que Tévéque veut perdre ont recours à la protection du cardinal. La reine craint qu on ne lui fasse trop d'affaires , et se dégoûte des services de Févéque. Elle trouve enfin le cardinal plus propre à remplir la place de premier ministre. Ceux en qui elle se fie la portent à ce choix, et la font résoudre à renvoyer l'évéque dans son diocèse et à déclarer ouvertement son intention pour le cardinal.

D'abord elle y rencontre de grands obstacles : le nom seul de cardinal épouvante les esprits , rappelle la mémoire des maux passés , et en fait craindre de pires à l'avenir. La division se met parmi les créatures de la reine, cbacun prend parti, et les affaires se brouillent plus qu'auparavant.

Néanmoins , l'adresse et la bonne fortune

-"•^^JÈ^ vu 5@^^^^

du cardinal, les services qu'il avoit rendus à la France, la fermeté de la reine, et le respect que tout le monde avoit pour elle, apaisèrent les mécontents. L'entreprise formée contre ce ministre par la duchesse de Chevreuse et le duc de Beaufort ne servit qu'à mieux affermir son autorité.

Ainsi Melos fut trompé dans ses pronostics, comme le sont tous les étrangers qui fondent de grandes espérances sur la division des François ; parce qu'encore que leur légèreté naturelle les porte quelquefois à la révolte, le fond de respect et d'affection qu'ils ont pour leur roi les ramène toujours dans l'obéissance. En effet, les grands , le parlement, et le peuple, se rendirent au choix de la reine, et tout fléchit en même temps sous le ministère du cardinal Mazarin, bien qu'il fût étranger, et que ses ennemis publiassent qu'il étoit sujet originaire du roi d'Espagne, d'une nation peu amie des François ; et enfin, quoi*

-^7fg>@ 3[< viii jg^ ytr**"

qu'on leùt vu quelque temps auparavant dans une fortune très-éloignée dune si grande élévation.

Le duc de Beaufort se conduisit imprudemment dans l'entreprise qu'il avoit formée contre le cardinal; la duchesse de Chevreuse , se croyant plus habile et mieux auprès de la reine que ce ministre, méprisa ses soumissions. Dans le temps que Beaufort et elle délibèrent sur les moyens de le perdre, le duc est arrêté, la duchesse est disgraciée, le reste de la cabale se dissipe, et la France devient plus tranquille que jamais.

Pendant que la cour étoit occupée à toutes ces intrigues , le duc d'Enghien se préparoit pour la campagne prochaine.

Amiens étoit le rendez-vous de l'armée; ce prince y arriva vers la fin d'avril 16439 et y trouva Gassion avec une partie des troupes. Espenan en asscmbloit d'autres autour dé Laon. Le maréchal de Gram-

lûont s'étoit jeté dans Arras dès le commencement de riiiver, et avoit un corps considérable dans cette place. Le ducd'Enghien demeura trois semaines dans Amiens pour attendre les troupes quis y rendoient, et pour pénétrer les desseins des Espagnols.

Il avoit même envoyé Gassion à Dourlens pour les observer de plus près. Enfin, il apprit que Melos avoit mis toutes ses forces ensemble auprès de Douai, et qu'il marchoit vers Landrecies avec un grand équipage d'artillerie.

Le duc d'Enghien assembla aussitôt ce qu'il avoit de troupes auprès d'Amiens, et envoya ordre à celles qui étoient éloignées de le venir joindre dans sa marcbe. Il vint loger le second jour auprès de Péronne; La Ferté-Senneterre, maréchal-de-camp, lui mena quelque infanterie, et celle qui avoit hiverné dans Arras le vint trouver au même lieu.

Ce prince commença dès lors à témoigner une impatience extrême de donner bataille, aimant mieux la hasarder que de se charger, disoit-il, de la honte de voir prendre une place dans les premiers jours de son commandement; mais parce que le maréchal de L'Hospital avoit beaucoup de répugnance à ce dessein, le duc d'Enghien crut qu'il devoit faire par adresse ce qu'il ne vouloit pas encore emporter d'autorité absolue.

C'est pourquoi il ne s'en ouvrit qu'à Gassion seul. Comme c'étoit un homme qui trouvoit aisées les actions même les plus périlleuses, il eut bientôt conduit l'afFaire aux termes que le prince désiroit.

Car, sous prétexte de jeter du monde dans les places, il fît qu'insensiblement le maréchal de L'Hospital se trouva si près des Espagnols qu'il ne fut plus en son pouvoir d'empêcher qu'on n'en vint à une bataille.

L'armée continua de marcher vers Guise; c^étoit la place la plus exposée de toute la frontière, et celle dont les Espagnols pouvoient le plus aisément entreprendre le siège. Mais Favant-garde Françoise fut à peine logée dans Fonsomme que le duc d*Enghien apprit que les Espagnols avoient passé devant Landrecies et la Capelle sans s'y arrêter, et qu'ils marchoient à grandes journées vers la Meuse.

Ce prince crut alors qu'ils avoient quelque dessein sur les places de Champagne, et craignit avec raison de ne pouvoir joindre Melos qu'après que les retranchements de ses quartiers seroient achevés , et peutêtre même après la prise d'une de ces places , qu'il savoit être mal garnies d'hommes et de munitions. Cette prévoyance l'ohligea de faire avancer Gassion avec un cDrps de deux mille chevaux, afin d'ohserver les desseins des Espagnols et de

^OU^EJU Ail jUQT U<J'

jeter ses dragons et ses fusiliers dans les lieux qui en auroient le plus de besoin.

Cependant le duc d*£nghien ne laissa pas de continuer sa marche avec une extrême diligence. Les troupes que commandoit Espenan le rencontrèrent à Joigni ; il reçut en ce lieu un avis certain que Melos s*étoit arrêté à Rocroi, et que la même nuit il avoit commencé Touverture de la tranchée.

Le prince ne songeoit plus qu*à secourir promptement cette place, lorsqu'on lui manda que le roi Louis XIII étoit mort.

Peut-étre qu*en cette occasion un autre que le duc d'Enghien n auroit pas eu la pensée de secourir Rocroi. Son rang, ses affaires , les intérêts de sa maison , et le conseil de ses amis le rappeloient à la cour. Néanmoins , il préféra en cette occasion le bien général à ses avantages particuliers, et l'ardeur qu'il avoit pour la gloire ne lui

-»^J^J^ XIII f @^ ^

permit pas de balancer un moment. Il tint secrète la nouvelle de la mort du roi, et marcha le lendemain vers Rocroi ; persuadant au maréchal de L'Hospital qu il ne s'avançoit près de cette place que pour y pouvoir jeter un secours d'hommes et de munitions par les bois qui l'environnent.

Gassion le rejoignit dans sa marche à Rumigni, et l'instruisit pleinement de ce que faisoient les Espagnols , lui dépeignit leurs postes , et lui montra le chemin qu'il faUoit prendre pour aller à eux. Gassion avoit marché si diligemment, qu'étant arrivé à l'entrée des bois de Rocroi fort peu de temps après que les Espagnols s'étoient postés devant la place, il y avoit jeté cent cinquante hommes, et remarqué par la situation des lieux que tout le succès de l'entreprise consistoit à passer le défilé et à mettre en présence des ennemis l'armée en bataille entre les bois et la ville.

Page 1