Relation des missions du Paraguai
Entre toutes les marques qui servent à distingue r l’Eglise catholique des sectes livrées à l’erreur, une des plus sensibles est ce zèle ardent qu elle a toujours témoigné pour la propagation de l’Evangile. Conduite dans tous les temps par le môme esprit de charité, elle n’a point cessé d’envoyer dans toutes les parties de la terre de fervents ouvriers pour y planter la vraie foi; et il s est toujours trouvé dans son sein des hommes assez courageux pour se livrer sans réserve aux fatigues d’un si pénible ministère, pour affronter tous les dangers qui en sont inséparables. Sans remonter jusqu'à des siècles fort éloignés de nous, il suffit de jeter un coup d’œil sur le temps qui s est écoulé depuis la découverte du nouveau monde. Quelle multitude innombrable de missionnaires s’est empressée d’aller défricher tant de terres incultes ! Est-il une contrée si barbare qui n ait pas été arrosée de leurs sueurs, et fertilisée par 1 effusion de leur sang? N’avons-nous pas entendu parler de plusieurs d entre eux qui, même de nos jours, sont
morts pour la foi comme les premiers apôtres de la Religion , après avoir vécu comme eux.
Qu on examine avec attention les différentes sectes des hérétiques modernes; on n'y trouvera point cette espèce de charité héroïque. Uniquement occupés du soin d'étendre leur domination , iis laissent aux missionnaires de 1 Eglise romaine celui de soumettre les idolâtres et les infidèles au joug de l’Evangile ; et iis leur abandonnent sans peine le précieux avantage de consumer leurs forces , et d’exposer généreusement leur vie pour augmenter l’empire de Jésus-Christ.
L Eglise romaine conserve donc seule le premier esprit du christianisme; seule elle est, comme la primitive Eglise, féconde en apôtres et en martyrs. Eile est donc seule la légitime épouse du Sauveur.
§i les missions de l’Eglise catholique lui font honneur, parce qu elles sont une preuve du zèle qui ranime, et qui ne peut venir que de 1 Esprit- Saint, elles lui en font encore infiniment par la ferveur des nouveaux chrétiens. Leur vie retrace à nos yeux celle des premiers fidèles. Tout an- , nonce dans eux qu ils sont les enfants de cette meme Eglise, qui fit autrefois l’admiration du monde païen. C est de quoi l'on pourra se convaincre par la lecture de cct ouvrage.
J’ai donc cru ne pouvoir rien faire de plus glorieux à l’Eglise romaine qu’en donnant une idée de ses missions, et j’ai choisi pour cet effet celles
du Paraguai , établies et dirigées par les Pères de la compagnie de Jésus. J entreprends d’autant plus volontiers décrire sur ce sujet, qu’on est communément peu instruit, surtout en Italie, de ce qui concerne le Paraguai; de la manière dont le christianisme s y est introduit, des progrès qu il y fait chaque jour, et. de 1 état florissant où il s y trouve. Je vais présenter aux lecteurs un tableau fidèle de ce pays si fortuné : on y verra des hommes les plus barbares peut-être qui fussent au monde, changés en de fervents chrétiens, des républiques qui ne connoisscnt presque d’autres lois que celles de f Evangile, et où les vertus les plus parfaites du christianisme sont devenues, si jbse ainsi nf exprimer, des vertus communes. Il est important pour l’édification du inonde chrétien, et pour la gloire de 1 Eglise romaine, qu’un si bel établissement et que tant de vertus dignes de notre vénération, soit dans les missionnaires, soit dans les néophytes, ne demeurent pas inconnues.
Mais avant que d’entrer en matière je ne puis me dispenser de donner la notice du pays qu habitent les peuples dont je vais parler; sans cela je ne saurois bien me faire entendre de la plupart des lecteurs.
il faut même que je dise quelque chose de son état passé; afin qu’on puisse mieux juger de son état présent. C est ce que je vais faire le plus brièvement qu’il me sera possible dans les premiers chapitres de cet ouvrage,
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De l’Amérigueméridionale, — Etendue de la domination espagnole , et de la portugaise dans cette partie du nouveau monde .
Les Indes occidentales forent découvertes, l’an 1491, par Christophe Colomb, Génois, et reçurent le nom d'Amérique , quelques années après, d’Améric Vespuce, Florentin. Elles sont divisées en deux parties, connues sous les noms d Amérique méridionale, et d Amérique septentrionale. La première pourroit elle seule être regardée comme une cinquième partie du monde; car elle égale presque f Afrique, et surpasse de beaucoup J Europe en grandeur. Sa ligure est A peu près triangulaire. Si nous en croyons quelques géographes, elle a plus de i,3oo lieues détendue du septentrion au midi, et environ 1,200 d orient en occident. Mais les géographes et les voyageurs 11c s’accordent guère sur ce point, qui nous importe assez peu pour le présent.
Ce que l Amérique méridionale a de plus remarquable, ce sont deux fleuves les plus grands qui soient sur la terre. Lun est le Maragnon, qu’on appelle autrement la rivière des Amazones, parce que les premiers Européens qui naviguèrent sur ce fleuve a virent sur le rivage des femmes ar-
DU PARAGUAI. 0
niées d’arcs et de flèches. Il prend sa source dans les plus hautes montagnes du Pérou , et après avoir traversé 1,000 à i ,200 lieues de pays , il va se jeter dans l'Océan, par une embouchure large de 5o lieues.
L autre grand fleuve se nomme Rio de la Plata, ou la rivière d’argent. 11 coule du septentrion au midi, et sa largeur à son embouchure est de 4° lieues ou davantage.
LesEspagnols prétendent que toute 1 Amérique méridionale, à la réserve du Brésil, est sous la puissance du roi d'Espagne. G est une prétention plutôt quun droit réel. On se figure quelquefois, sur certaines relations, que les princes d Europe qui possèdent des établissements en Amérique sont entièrement les maîtres des vastes contrées qu’elle renferme.
Mais, à dire vrai, il n’y a guère que les cotes maritimes qui leur soient entièrement soumises, et où ils aient des villes avec un district qui n est pas ordinairement fort éteudu. L intérieur eu pays est habité par des peuples inconnus pour la plupart, qiii jouissent encore d’une entière liberté, et qui ne craignent rien tant que de recevoir la loi des Européens.
Ainsi le Brésil, qui appartient aux Portugais, est divisé en plusieurs capitaineries, qui ne s’éloignent pas beaucoup de la côte, si ce n’est du côté où se trouvent les mines d or et d argent. On a même découvert dans le Brésil une mine de dia-
niants; et cette découverte est d’autant plus estimable cpie le royaume de Golconde en Asie a voit été jusqu’alors le seul endroit de la terre d’où I on tirât les pierres précieuses. Enfin la domination portugaise ne s’étend nulle part à plus de cent lieues dans les terres. Le reste du Brésil est occupé par les Indiens, ses anciens maîtres.
Le roi d’Espagne possède sur la cote occidentale le Pérou , le Chili , ces provinces si riches et si célèbres; car c’est de là que vient cette quantité prodigieuse d or et d’argent qu’on voit arriver de temps en temps à Cadix. Les Espagnols la partagent fidèlement avec les autres nations de 1 Europe. Elle va bientôt après, par le commerce malentendu qu’en font les Européens, se perdre et s’ensevelir dans la Turquie, dans la Perse, dans 1 Indoustan , et dans les autres royaumes de 1 Asie. Le roi d’Espagne a de plus sur la côte septentrionale la nouvelle Castille, la nouvelle Andalousie, la nouvelle Grenade. Les Espagnols qui habitent ces forissantes provinces ont fait quelques conquêtes vers le midi, ils y ont bâti quelques villes. Enfin le même prince possède du côté du midi les vastes contrées qui sont comprises sous le nom de Paraguai. et sur lesquelles nous nous étendrons bientôt davantage.
Ce que je dis ici de l’Amérique méridionale, il le faut dire à proportion de la septentrionale, où I on trouve même encore plus de peuples entièrement inconnus que dans l’autre. On rapporte que
le grand fleuve Mississipi arrose plus de (>oo lieues de pays avant cpic de se décharger dans le gollé du Mexique. Un François « qui étoit allé presque seul à la découverte du pays, en prit possession pour la couronne de h rance j et afin de rendie sujets du roi son maître tant de peuples répandus sur les deux rives du fleuve, il s'avisa de planter fort avant dans les terres une grande croix, à laquelle étoient attachées les armes de France.
Divers obstacles empêchent les princes européens de pousser bien loin leurs conquêtes dans FÀmérique. Le premier est cet amour de la liberté si naturel à l’homme, et qui n agit pas avec moins de force sur les cœurs des sauvages que sur les nôtres. Il n y a rien quils ne fissent pour se garantir de l’esclavage. On n’a pas assez de monde pour les subjuguer. L’Espagne surtout, qui n est pas fort peuplée, et dont la domination est trop vaste , eu égard au nombre de ses habitants, depuis la découverte du nouveau monde, est assez occupée à défendre ses anciennes acquisitions. D ailleurs les colonies d’Européens qu’on voudroit établir eu Amérique sont en danger dy périr bientôt, en changeant de climat; elles soqp.irop exposées aux incursions des barbares, toujours attentifs à profiter de la foibl es se qui est presque inséparable des nouveaux établissements.
Mais ce qui a le plus contribué à rendre les Indiens indomptables, ce sont les Espagnols eux-
1 M. de La Salle.
mêmes. Combien de peuplades, aujourd'hui peu nombreuses et toujours errantes , ne sont plus que les tristes restes des florissantes nations que les Espagnols ont détruites! Tous les sauvages sont instruits dès 1 enfance de ce qu’ont souffert, et de ce que souffrent encore ceux des indiens qui ont reçu le joug. La manière tyrannique de commander, et la vie licencieuse qu’ils remarquent dans un grand nombre de chrétiens les frappent et les scandalisent également. Comme on n’a pas su les gagner par la douceur et par 1 amour, on ne peut plus. espérer de les soumettre que par la violence. Les Indiens opposent la force à la force , ou s ils se sentent trop foibles pour résister, se dérobent par une prompte fuite à la servitude qui les menace.
Je ne m étendrai point ici sur la conduite cruelle et barbare qu on a reprochée tant de fois aux premiers conquérants espagnols. Fort peu d auteurs / ont traité cette matière avec impartialité.
Les uns, soit pour rendre les Espagnols odieux, soit pour d’autres motifs, paroissent avoir beaucoup grossi les objets, et leur récit à tout T air de la déclamation. Telle estl histoiredeBartheîemi de las Casas, dominicain de Séville, et depuis évêque de Chiapa dans le Mexique. Ce prélat, grand homme de bien d’ailleurs, avoit été, il est vrai, témoin oculaire d une partie des choses qu’ii racontait. 11 s’étoi t même donné bien des peines pour soustraire les Indiens au glaive meurtrier de ses compatriotes, Mais son zèle ardent ne lui lais-
soit pas toute la liberté nécessaire pour voir d'un œil tranquille ce qui se passoit, et pour le bien distinguer. Les autres semblent avoir trop entrepris, lorsqu’ils ont voulu justifier entièrement les Espagnols qui subjuguèrent l’Amérique. On ne peut nier que le courage de ces conquérants n ait quelquefois dégénéré en barbarie.
Mais, sans entrer sur cela dans les détails étrangers au sujet principal de cet ouvrage, il suffit d’observer que les Indiens qui survéquirent à la conquête et ceux que leur éloignement mettoit à couvert de la fureur des Espagnols conçurent une haine implacable contre les Européens, et conséquemment contre leur religion. On ressent tous les jours les tristes effets de cette haine. Elle se transmet des pères aux enfants, et il est probable qu elle passera jusqu à la postérité la plus
reculée. Cela est d’autant plus à craindre que si Ion ne fait plus couler des flots de sang Indien, ’es peuples qui se sont soumis aux Espagnols, n ont point cessé d’être en butte à bien des mauvais traitements. En vain les rois catholiques ont porté en divers temps, pour adoucir le joug à leurs nouveaux sujets, des édits remplis d humanité, il y a toujours eu dans ces pays des hommes , qui, se voyant si éloignés des yeux du Prince, se sont flattés de commettre impunément les plus grands crimes ! et n’ont que trop réussi dans leurs détestables projets. Ils ont foulé aux pieds toutes
les lois divines et humaines; insensibles aux véritables intérêts de 1 Etat et de la Religion 3 ils riront écouté que la voix de la cupidité. Nous parlerons bientôt plus au long des excès auxquels ils se sont abandonnés.