‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 2 sur 30 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des provinces que possède le roi d'Espagne du midi de V Amérique méridionale. — Description du Paraguai.

Toute la cote maritime du Brésil appartient aux Portugais. Ils prétendirent autrefois étendre leur domination jusque sur les bords de la rivière de la Plata; mais malgré leurs prétentions les Espagnols se sont toujours attribué cette partie de la cote qui est située entre le cap Saint-\ incent et 1 embouchure de la rivière, quoiqu'ils n'y aient envoyé aucune colonie. Cependant les Portugais sont venus à bout de bâtir un fort dans 1 île de Saint-Gabriel, vis-à-vis deBuenos-Àyres», et ils s y sont maintenus jusqu Vi présent, quelques efforts que l’on ait faits pour les en chasser 1 . Cet établissement a toujours été fort préjudiciable à la nation espagnole, comme nous le verrons dans la suite. Du reste, le pays dont je viens de faire mention n est habité que par des sauvages, qui paroissent môme être en assez petit nombre.

1 Cet établissement des Portugais se nomme la Nouvelle Colonie, ou la colonie du Saint-Sacrement. Le roi de Portugal en a fait l’écLange contre quelques contrées du Paraguai voisine du Brésil, que le roi d’Espagne s’engageoit h lui céder par un traité conclu pendant l’été de 1^52. Ce traité n’a point encore été mis à exécution,

Les rois d'Espagne ont divisé le vaste pays qu’ils possèdent entre le Brésil et le Pérou, au midi de l'Amérique méridionale, en quatre provinces ou gouvernements, qui sont la Magelianique, le Tucuman , le Paraguai, et celui qu’on nomme Rio de laPlata. Dans ces gouvernements se trouvent renfermées les provinces de Ciaco, du Parana, de Guaira et de 1 Draguai. ' ^ >

Le gouvernement de la Magelkrnique est le plus avancé vers le midi. Son étendue du nord au sud est d’environ 33o lieues ; il se termine en pointe près du détroit de Magellan, qui doit son nom, comme on sait, à celui qui découvrit le premier ce passage pour aller à la mer du Sud. Les habitants de la Magelianique s’appellent Patagons : ce sont des hommes d’une taille gigantesque, aussi féroces que robustes, et qui vivent dans les forêts sans lois comme sans religion. Quoique les Espagnols se disent souverains de ce vaste pays, il leur manque encore le consentement des Patagons pour y régner paisiblement. Un eu deux forts qu'on avait bâtis sur le détroit de Magellan sont tombés bientôt en ruine, les garnisons qu’on y avoit mises ayant péri de faim, de froid et de misère. Quoique la Magelianique soit fort exposée à la rigueur des hivers, il s’y trouve de bons pâturages, de belles forêts, grand nombre d animaux. La pêche y est surtout tort abondante.

La province de Tucuman, située à 1 occident du Paraguai, en tirant un peu vers le nord, vaut

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mieux que la Magellanique, l’air y est plus tempéré, la terre plus fertile. Elle est arrosée par deux grands fleuves, très-poissonneux, qui dans la saison des pluies inondent et fertilisent les campagnes. Comme le pays est rempli de pâturages excellents, lès- bœufs, les moutons, les cerfs, etc., sy multiplient prodigieusement chaque année. On y rencontre presque à chaque pas du gibier de toute espèce T qui souvent se laisse prendre à la main; des pigeons surtout et des perdrix, moins bonnes à la vérité que celles qui naissent en Europe. On y fabrique beaucoup d étoffes de laine et de coton, et Ion y a découvert une fort belle

mine de sel crystallin.

On compte dans cette province trois villes bâties par les Espagnols; savoir, Saint-Jacques de l Esterro, Saint-Miguel et Cordoue. Les Pères de la compagnie de Jésus ont à Cordoue une célèbre université, où viennent étudier les jeunes Espagnols qui veulent s'instruire dans les sciences. Quelques autres colonies peu nombreuses d'Espagnols, répandues ça et là dans les plaines immenses du Tucuman, portent le nom de villes. On dit qu'elles sont au moins à 5o ou 60 lieues les unes des autres.

Les provinces de Rio de la Plata et du Paraguai ont quatre villes principales. Ce sont f Assomption, capitale du Paraguai, Buenos- Ayres, capitale de Piio de la Plata, Conçûtes et San talc. Les deux premières ont chacune leur évêque.

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L Assomption est à 200 lieues ou environ de Santafé, et Santafé à 90 lieues de Buenos-Ayres. Les Espagnols avoient fondé quelques autres petites villes ou colonies dans le Paranaet dans 1 Lraguai; mais la plupart ont été détruites par les Mammelus y espèce de nation que nous ferons bientôt connoître.

il ne manque à tous ces pays, pour être comparables aux meilleures contrées de f Europe, que d être cultivées par des peuples moins ennemis du travail. Ces bois si épais qui naissent d eux-mêmes presque partout; ces campagnes toujours vertes qui s étendent depuis Buenos-Ayres jusqu à Cordoue,sont une preuve non équivoque de la bonté des terres; sans parler de cette multitude innombrable de bœufs et de chevaux sauvages qu on voit aux environs de Buenos-Ayres. Au reste il paroit que cette multiplication prodigieuse des bestiaux est une propriété singulière de F Amérique méridionale. Je tiens cette remarque d une personne fort judicieuse, qui ayant passé plusieurs années au service du roi dEspagne dans cette partie du nouveau monde, la parcourue presque tout entière.

Les chevaux, les bœufs et plusieurs autres animaux dont on voit aujourd’hui un si grand nombre en Amérique, viennent de ceux que les Espagnols y avoient amenés lorsqu'ils commencèrent à s y établir. Quelques-uns de ces animaux domestiques abandonnèrent leurs maîtres.^ pour

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aller chercher la liberté dans les bois. On a peine à concevoir comment ces animaux se sont si fort multipliés , vu la quantité de lions , de tigres, d’ours, de chiens et de chats sauvages qui leur font une guerre continuelle. La surprise redouble quand on sait combien 1 les habitants du pays en tuent chaque année.

Comme je parlerai principalement dans cet ouvrage des peuples qui habitent le Paraguai, 011 attend de moi sans doute que je donne une connoissance plus détaillée de cette province. Je vais tâcher de remplir 1 attente du lecteur sur ce point. Mais je dois avertir auparavant que je comprends ici sous le nom de Paraguai, non-seulement la province qui porte ce nom, mais encore tous les pays où les Pères de la compagnie de Jésus ont établi les missions florissantes que je me propose de. faire connoître, c’est-à-dire presque tout 1 intérieur de FÀmérique méridionale.

Le Paraguai doit son nom au grand fleuve Paraguai, comme la province appelée Rio de la Plata doit le sien à la partie inférieure du meme fleuve, qui prend un peu au-dessus de Buenos-Àyres le nom de Rio de U Plata , ou de rivière d’argent ; ce nom lui fut donné par les premiers Espagnols qui naviguèrent sur ce fleuve, apparemment parce qu ils y trouvèrent quelques paillettes d argent mêlées parmi le sable. Ccrlains géographes assurent

1 Voyez la troisième des Lettres du P. Cuttaneo, imprimées à la fia 4e cet ouvrage, .......

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qu il y a des mines d or et d’argent aux environs du fleuve ; mais il leur seroit fort difficile de prouver ce qu'ils avancent. C’est du moins une chose certaine, que le Paraguai ne produit ni fer ni cuivre ; quant aux mines d’or et d’argent, nous montrerons-ailleurs 1 , d’une manière plus positive , ce qu’il en faut penser.

Le fleuve Paraguai sort du fameux lac des Xarayes ou Carayes, sous le seizième degré de latitude méridionale. Ce climat est néanmoins fort tempéré. Les terres qui environnent le lac furent autrefois très-peuplées. Elles l’ont été beaucoup moins depuis que les Mammelus ont ravagé ces contrées. On pourra juger par ce que je vais dire de la grandeur du lac des Xarayes. La seule île des Orejones, qui se trouve avec plusieurs autres au milieu de ce lac, est longue de 4o lieues, et large de io. C’est là que commence le fleuve Paraguai, qui , en descendant vers le midi , reçoit à sa droite plusieurs grosses rivières. Les plus considérables sont le Pilcomaio, le Vermejo et le Salado. A sa gauche il reçoit , sous le vingt-septième degré de latitude méridionale, le fleuve Parana, aussi grand pour le moins que le Paraguai. Son nom est une preuve de sa grandeur; car le mot Parana signifie la mer dans la langue des Indiens. L’Uraguai , autre fleuve immense, vient encore grossir les eaux du Paraguai vers le trente-quatrième degré de latitude méridionale.

1 Voyez le dernier chapitre.

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La plupart des' pays situés le long des fleuves dont je viens de parler, offrent 'à. la vue de belles plaines àrlrosées par un grand nombre de petites rivières, d'agréables coteaux, d’épaisses forêts. Si l’on y rencontre quelques endroits arides ou ma¬

récageux, ils sont si rares qu’on doit presque les compter pour rien. *

Si les Indiens savoient mettre leurs terres en valeur, il n’y auroit peut-être point au monde de plus beau pays que celui qu’ils occupent; mais la plupart sont si paresseux qu ils île pensent pas même à les cultiver. Ils vivent de leur chasse et

de leur pêche , des fruits et des racines que la terre produit d -elle-même.

Saus parler ici du maïs, dont les Indiens soumis auxEspagnols se servent communément pour faire du pain, ni du manioc et de Finca, racines dont on fait la cassave, autre sorte de pain fort utile en voyage, parce qui! se conserve longtemps; toutes les espèces de grains et de légumes que les Espagnols ont semées dans le Paraguai y sont venues à merveille. On n’y voit que très-peu de vignes, il est vrai, soit parce que le terroir n'y est pas propre, soit parce que les missionnaires ont empêché qu elles n’y devinssent communes, afin de prévenir les désordres que l’usage du vin a coutume de produire. Au défaut de cette liqueur, les Indiens boivent dans leurs festins une espèce de Lierre, qui n’est autre chose que de 1 eau dans laque'le on a laissé fermenter pendant

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deux ou trois jours de la farine de mais qu’on a fait germer dans l’eau , et passer au feu avant que de le moudre. Cette liqueur, qui est capable d enivrer, se nomme chica ou ciccia. Les Indiens ne connoissent rien de plus délicieux. On dit 1 que la chica est plus agréable au goût que le cidre, plus légère et plus saine que la bierre d’Europe , qu’elle augmente les forces et qu'elle entretient l’embonpoint.

On voit au Para guai, surtout dans les îles, une multitude de divers oiseaux dont les uns sont regardés comme des mets fort délicats, les autres, par la diversité de leur plumage, présentent à la vue un spectacle très-agréable. De ce nombre sont les perroquets, oiseaux trop connus en Europe pour qu’il soit nécessaire d’en parler, mais fort incommodes pour les Indiens qui cultivent le mais : car les perroquets aiment beaucoup cette espèce de grain , et font de grands ravages dans les champs (pii en sont semés.

L’oiseau le plus remarquable qui se trouve dans ces contrées, est celui à qui sa petitesse a fait donner le nom dbiseaii-mouche; il unit aux couleurs les plus brillantes la voix et le chant du rossignol; on est extrêmement surpris quand on l’entend chanter, qu’une si forte voix puisse sortir d’un si petit corps.

Ce scroit trop m écarter de mon sujet principal, que de m’arrêter à décrire toutes les difté-

1 (Jon7alcs d’Gviédo, sommaire des Indes occidentales.

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rentes productions du Paraguai. D'ailleurs les missionnaires ne nous ont pas donné sur ce point toutes les connoissances que nous pourrions désirer. Bornons-nous donc à ce qu’il y a de plus singulier, et tachons d'en donner une idée en peu de mois.

Le Paraguai produit toutes les espèces d arbres que nous connoissons en Europe, soit qu’ils y aient été plantés par la main du Créateur, soit qu ils y aient été portés par les Espagnols. On y trouve en quelques endroits le fameux arbre du Brésil, quoiqu’il soit beaucoup plus commun dans le vaste et beau pays qui porte son nom ; on y voit presque partout un très-grand nombre de ces arbrisseaux qui portent le coton, et cest là une des principales richesses du pays. Les cannes de sucre y naissent sans culture dans les lieux humides, mais les Indiens n’en savent faire aucun usage.

Ün arbre fort estimable, et qui ne se trouve guère que dans le Paraguai, c’est celui d on l’on tire une liqueur nommée sang de dragon , et sur laquelle on a débité bien des fables: étant épaissie , elle s’apporte en Europe, et se vend fort chère. 11 naît sur les bords du fleuve Paraguai une espèce de bamhoux si longs et si forts qu on en construit des échelles assez hautes.

Enfin il n est pas rare de trouver dans les bois de la candie sauvage, qui se vend quelquefois en Europe pour de la canellc de Ccilan. Lue autre

RELATION DES MISSIONS écorce dont j'ignore le nom passe pour très-salutaire à 1 estomac; étant prise à propos, elle calme sur-le-champ, dit-on, toute sorte de douleurs.

Le Paraguai produit encore quelques fruits singuliers que 1 on sera peut-être bien aise de connoître.

11 en est un qui ressemble assez à une grappe île raisin; mais sa grappe est composée de grains aussi menus que ceux du poivre. Ce fruit, qu’on appelle mbegue, est d un goût et d’une odeur fort agréables. Chaque grain de la grappe ne renferme qu’une seule graine aussi petite que le millet, et qui lorsqu on 1 écrasé dans la bouche pique plus que le poivre même. On mange ordinairement ce fruit à la lin du repas. Suivant la quantité plus ou moins grande qu on en mange , il procure

quelques heures après une évacuation douce et facile.

La pigna , autre fruit de ce pays, a quelque ressemblance avec la pomme de pin. C’est ce qui a fait donner le nom de pin à 1 arbre qui le produit. Cependant la figure de la pigna approche davantage de celle de 1 artichaut. Sa chair jaune comme celle du coing lui est fort supérieure et pour le parfum et pour la saveur.

On vante beaucoup une plante du Paraguai appelée mburusugia, dbù riait d abord une fort belle fleur quon nomme fleur delà passion, et qui se change en une espèce de calebasse grosse comme un œuf de poule. Quand elle est mure on

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la suce ? et I on en lire une liqueur délicate et assez épaisse, semblable à un jaune d’œuf frais et cuit à propos. Elle est rafraîchissante et cordiale.

Une antre plante, nommée pacoë, porte des cosses longues, grosses et de plusieurs couleurs*, ces cosses renferment une espèce de fèves de trèsbon goût b On trouve aussi des ananas dans le Paraguai, mais en assez petite quantité.

Avant de finir cet article, il ne sera pas inutile de faire cou noître l'herbe fameuse du Paraguai, dont on use au Pérou, comme on fait du thé à la Chine et en Europe. Ce qu’on appelle herbe du Paraguai, est la feuille d'un arbre ou arbrisseau qui ne se trouvoit d’abord que sur les montagnes de Maracayu, à deux cents lieues des peuplades chrétiennes. Lorsque ces peuplades s établirent, on y ht venir de jeunes plants de Maracayu. Qu on mit dans les terres nouvellement défrichées , quoique ces plants aient assez bien réussi, la feuille (les arbres sauvages de Maracayu est toujours la plus estimée. Les Indiens apportent tous les ans une certaine quantité d’herbe du Paraguai dans les villes espagnoles, où ils l’échangent contre les denrées et les autres marchandises dont ils ont besoin. Ce commerce a servi de fondement à bien des calomnies, comme nous le ferons voir ailleurs.

Je passe sous silence les serpents, les lions, les tigres, les ours qui naissent au Paraguai, surtout dans les forêts qui sont les plus voisines de la

1 L’auteur parle apparemment du cacao.

mer. J aurai souvent occasion d’en parler ailleurs, li suiîit pour le présent d’observer que ces différentes bêtes ne nuisent guère qu’à ceux qui les attaquent. Les fourmis et les singes font beaucoup plus de mal; car les uns, qui sont en plus grand nombre au Paraguai que partout ailleurs, rongent les plantes encore tendres, et les empêchent de profiter; les autres désolent la campagne, dépouillent les arbres de leurs fruits, et ravagent les moissons. On en voit qui sont presque aussi gros que des hommes. Quelques peuples savent pourtant mettre à profit le voisinage des singes; ils les tuent et les mangent non-seulement sans répugnance, mais avec plaisir.

On dit que les habitants du Paraguai ont un excellent remède contre la morsure des serpents, dans une herbe qu on appelle pour cette raison herbe de la vipère. Sa vertu est si grande , qu etant macérée lorsqu’elle est encore verte, et appliquée sur la partie qui a été mordue, elle opère une prompte guérison. L eau dans laquelle on a fait infuser cette herbe verte ou sèche n est pas moins salutaire.

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