CHAPITRE XIII
Zèle des néophytes pour la conversion des infidèles.
Nous n’avons parlé jusqu'ici que du zèle des missionnaires-, mais cette sainte ardeur qui les transporte au milieu des pays barbares n est pas toute renfermée dans eux seuls; ils font transmise à leurs néophytes. Les Indiens convertis sont devenus à leur tour de fervents prédicateurs de FEvangile.
Lorsqu'un missionnaire se prépare à porter la foi chez quelque peuple sauvage, 3o ou4o chrétiens, et souvent beaucoup davantage viennent s’oiîrir à lui pour 1 accompagner. Ces zélés néophytes sont au comble de leurs voeux, quand le missionnaire veut bien les associer à ses travaux. Nous avons déjà dit qu’ils lui servent de guides et d’interprètes, qu’ils lui frayent un passage à travers les forets les plus épaisses, qu’ils veillent à sa conservation.
Quelque disposés que soient les missionnaires à sceller de leur sang la foi qu’ils annoncent , la prudence leur enseigne à ménager leur vie, parce qu elle peut être utile à la religion ; il faut autant qu on. peut épargner aux barbares des crimes qui attireroient sur eux la colère du ciel, et qui ont
DU PARAGUÀI.
toujours des suites très-fâcheuses pour la religion ; car si le missionnaire est tué par des sauvages , avant qu’une réduction commencée soitbien établie, la conversion des peuples auteurs du crime est désespérée au moins pour longtemps; ils se retirent dans les forets et sur des rochers inaccessibles, croyant voir à chaque instant les Espagnols ou les chrétiens des réductions prêts à fondre sur eux.
Ainsi les supérieurs de la compagnie, lorsqu ils envoient quelque missionnaire dans les pays infidèles, exigent que pour la sûreté de sa personne, et pour imprimer aux barbares le respect qui est dû à la loi de Dieu, il se fasse accompagner d un nombre suffisant de néophytes. Malgré ces sages précautions, il est arrivé plus dune lois que le missionnaire et tous scs Indiens ont été mis à mort par les barbares.
J'ai déjà dit qu'on trouvoit maintenant un accès beaucoup plus facile chez les peuples sauvages. On est enfin venu à bout de persuader à la plupart de ces peuples quon ne chcrchoit point à leur nuire. Dès quïls se sont assurés que c’est un véritable missionnaire qui vient à eux, cela suffit pour les tranquilliser entièrement. Le principal cacique s’approche des voyageurs pour les saluer à la manière du pays, et pour apprendre du serviteur de Dieu le motif qui l’engage à venir dans la peuplade. Le missionnaire répond par lui-même, s’il sait la langue; ou bien il fait en-
i '-ti RELATION DES MISSIONS
tendre par le moyen d’un truchement quil n’a entrepris ce voyage que pour faire cotmoître à ceux devant qui il parle le grand Dieu créateur et maître de l'univers; que venant à eux de la part de ce Dieu, il les prie de vouloir bien fentendre. Il distribue ensuite aux caciques les petits présents dont il a fait provision, et par là il les dispose de plus en plus à l'écouter et à profiter de ses instructions.
G est alors que ses néophytes donnent un libre exercice à leur zèle, en faisant aux Indiens sauvages les plus grands éloges de la religion chrétienne et du missionnaire, dont ils parlent avec respect et quils annoncent comme un ministre du Dieu tout-puissant . Ils s'appliquent surtout à bien persuader aux Indiens que non-seulement on ne veut point les rendre esclaves, (car c’est là toujours le plus grand sujet de leurs inquiétudes,) mais qu on cherche avec empressement à leur rendre la vie plus agréable et plus commode. Ils se citent eux-mêmes pour exemple de la vérité ([u ils avancent. Leur zèle, aidé de la grâce divine, donne une force admirable à leurs discours. Les barbares se déterminent ordinairement à embrasser la religion chrétienne, ou du moins ils permettent au missionnaire de vivre avec eux.
Quelquefois cependant il arrive que, malgré tous les efforts du missionnaire, uersonne ne se soumet au joug de l’Evangile; soit parce que les Indiens ne peuvent prendre sur eux de renoncer
nu PARA GU Al-
à leurs anciennes habitudes , soit parce que b -s menaces et les pressantes sollicitations d’un niapono les retiennent dans 1 idolâtrie.
Lorsque les sauvages se montrent dociles aux instructions du missionnaire, il prend des mesures convenables suivant le nombre de ceux qu il a gagnés à Jésus-Christ, ^ils sont en gi.md nombre, on établit une nouvelle 1 édite ti on. Si I on n’a converti que deux ou trois cents infidèles, et moins encore, on les invite à venir fixer leur demeure dans quelqu’une des anciennes réductions. Eussent-ils été regardés jusque-là comme des ennemis implacables, on les y reçoit comme des parents et des amis, dont on auroit été sepaie par une longue absence. Cest ce qui ravit et enchante les coeurs des barbares, lien ne les humanise davantage que le bon accueil quon leur fait lorsqu'ils viennent chez les cnretiens sans mauvais dessein, et à plus forte raison lorsqu’ils y viennent vivre sous les lois du christianisme.
Mais la charité des Indiens ne se borne pas la ; ils suppléent autant qu il est en eux à la disette d’ouvriers évangéliques où se trouvent souvent ces contrées. Quand la saison des pluies est passée, on voit des troupes de néophytes, avec leurs caciques à leur tête, parcourir les terres voisines des réductions pour annoncer Jésus- Christ aux infidèles. Ces fervents chrétiens prennent avec eux une ample provision de vivres et quelques bagatelles qu’ils savent être agréables
;mx Indiens sauvages. Après s’être munis et fort j fiés de la sainte Eucharistie , après avoir pris la bénédiction de leur missionnaire et ses conseils ils se mettent gaîment en chemin. Les fatigues et Es dangers inséparables de ces sortes d’excursions ne sont pas capables daffoiHlir leur zèle. La mort même, soufferte pour une pareille cause devient l’objet de leurs désirs les plus empressés! On compte plus de cent néophytes qui ont péri
Par les mains des barbares en travaillant à leur conversion.
Ils reviennent néanmoins rarement dans leurs j éductions sans ramener avec eux un grand nombre d .infidèles. Ceux-ci, après avoir reconnu la vérité de toutes les promesses qu’on leur a faites, ne tardent pas à demander le saint baptême , et deviennent bientôt de fervents chrétiens.
Les néophytes exercent encore leur zèle et leur charité d'une autre manière qui mérite bien d êtie rapportée. On sait que les nations sauvages sont picsquc toujours en guerre. Le principal avantage de la victoire consiste selon eux à faire beaucoup de prisonniers pour les égorger ensuite, et se rassasier de leur chair dans les festins et dans les réjouissances, par où ils terminent leurs expéditions militaires. Ces barbares emploient les os de ceux qu ils ont dévorés pour armer leurs flèches de pointes si dangereuses, que les blessures qu elles font sont regardées comme mortelles, dès qu’il reste dans la plaie le plus petit; fragment.
DU PARAGUÀÏ. I29
Leur coutume est de garder les enfants de leurs prisonniers, afin de les vendre à d'autres peuples, et de se pourvoir par ce trafic des choses qui leur manquent. Lorsqu'ils vont faire ce trafic et qu’ils approchent de quelque réduction, ccst pour les chrétiens une occasion précieuse de gagner des sujets à Jésus-Christ en achetant ces esclaves infortunés, pour lesquels ils donnent en échange du blé, du maïs, de la toile, et des fruits du pays.
Le corrégidor, après avoir reçu ses instructions du missionnaire, va trouver les Indiens sauvages, au nom de la république, pour racheter tous les prisonniers. Dès que le marché est conclu, il emmène les enfants. Ces malheureux demi-morts de faim, et excédés des mauvais traitements quils ont soufferts, se voyant délivrés d‘un affreux esclavage et de la crainte dune mort prochaine, recouvrent bientôt leurs forces. Le cacique et les principaux de la peuplade prennent soin des garçons, et les reçoivent chez eux, suivant la distribution qu en fait le missionnaire. Les filles sont placées chez les femmes les plus sages et les plus exemplaires do la réduction. Ces enfants, élevés avec ceux des chrétiens, nourris et entretenus comme eux, acquièrent peu à peu l’amour de la vertu. On leur apprend la langue du pays, on les instruit des mystères de la religion. Lorsqu’on les trouve suffisamment disposés, 011 les admet au -bapteme. Le jour où ils sortent de l’esclavage du