‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Travaux continuel? des missionnaires pour étendre l’empire de J ésus-Christ dans le Paraguai.

• — Fatigues et dangers auxquels ils s exposent.

■ \ OU s avons déjà vu de quelle manière s’y prirent autrefois les premiers missior naires du Paraguai, ])üur soumettre les barbares de ces vastes contrées au joug de Jésus-Christ, et quel fut le succès de cette glorieuse entreprise. Leurs dignes successeurs n ont point cessé de travailler à étendre de plus eu plus la foi chrétienne; et quoiqu’ils rencontrent aujourd'hui beaucoup moins de difficultés dans l’exécution de ce projet, ils s exposent encore à des fatigues et à des dangers capables de rebuter un zèle moins courageux et moins In-

trépide que ne l’est celui de ces hommes apostoliques.

Quon ne s'imagine pas aa reste que les mis^ sioiniaires dont je vais parler soient cliflërents de ceux dont je viens de représenter les occupations. Ce sont les mêmes qui 11e trouvant pas, ce semble, dans les réductions un champ assez vaste pour satisfaire leur zèle charitable, font de fréquentes' excursions dans les pays infidèles, de telle sorte néanmoins qu’il en reste toujours quelqu’un auprès des néophytes, pour les assister au besoin.

Lors rue Ton a conçu l'espérance cle gagner des peuples barbares â Jésus-Christ, un missionnaire se met en chemin avec son bréviaire sous le bras. 11 porte à la main un bâton surmonté d une croix, il se fait ordinairement accompagner d une trentaine d’indiens , qui en lui servant d’interprètes, font encore les fonctions de prédicateurs et dapôtres. On est souvent obligé de faire trente et quarante lieues toujours la hache en main, pour s'ouvrir un passage à travers les forêts, avant que d'arriver aux habitations des sauvages. 11 la ut gravir sur des montagnes rudes cl escarpées, traverser des marais, des lacs, des fleuves profonds et rapides. On n’a souvent d autre lit, pendant ces pénibles voyages, que la terre nue ou couverte d'une simple natte : heureux celui qui s est fourni en partant d un hamac pour y prendre son repos pendant la nuit , à l'abri des morsures des serpents et de l’insulte des bêtes féroces. On est réduit

assez souvent h n’avoir point d’autre nourriture que quelques poignées de maïs. Dans les voyages de long cours, les vivres manquent quelquefois tout-à-fait; et alors les v oyageurs ne. trouvent pour toute ressource que des racines et quelques fruits sauvages : d autre fois aussi on se trouve réduit à sucer la rosée répandue sur les feuilles, pour soulage]’ un peu la soif dont on est tourmenté dans un pays ou le soleil lait sentir ses plus vives ar-

Lorsqu’on rencontre quelque troupe d Indiens

Sauvages* on les trouve toujours armes, et prêts se deændre, dans la crainte qu'il sont desMamme lus qui les ont assaillis quelquefois travestis en jé suitesetenlndiens des réductions. Leur crainte n< s est trouvée plus d'une fois que trop Lien fondée car ces cruels habitants de Saint-Paul, voyam qu on avoit pris de justes mesures pour arrêter le cours de leurs brigandages, ont souvent employé cet artifice diabolique. Ils se transportaient au delà du fleuve Paraguai, jusque sur* les terres des Cluqmi.es et des Ciriguanes. Quelques-uns des leurs prcnoient les devants, déguisés en jésuites et accompagnés dun certain nombre d indiens, comme le sont ordinairement les missionnaires! Alors ils savoient imiter toute la conduite et les discours des missionnaires, et déterminer les Indiens à quitter leurs pauvres babitations par l’esperance de les réunir à d'autres Indiens, et dô loi nier avec eux une nombreuse peuplade où ils seraient avec plus de sûreté et de commodité que dans leurs forêts. Quand ils étaient parvenus à en rassembler un grand nombre, iis les amusoient jusqu à I arrivée de leurs guerriers, qui fondoient sur ces malheureux Indiens, les cbargeoient de lirs, cl les conduisoicnt à Saint-Paul'. Cette invention infernale a été long-temps pour les vrais missionnaires un obstacle presque insurmontable nans leurs entreprises; elle leur avoit fait perdre la confiance des Indiens, et il leur a fallu bien du temps pour la rétablir.

DU PARAGUAI. liy

D'autres Indiens sauyages-sont persuadésqu on ne vient chez eux que pour les rendre esclaves et pour les vendre ensuite aux Espagnols, pour les* quels ils ont une aversion incroyable; toutes les fois qu'ils peuvent soupçonner qu’un missionnaire qui les recherche vient de quelque contrée de la domination espagnole, alors son arrivée excite sur-le-champ une sédition qu'il- n'est pas facile d'apaiser, et dont souvent le missionnaire est la victime.

On a vu des sauvages refuser avec obstination 3’ccouter les missionnaires, ou qui, après leur ivoir prêté quelque attention, leur répondaient froidement : « Vous dites que le Dieu des chré-

> tiens sait tout, que rien ne lui est caché, qu il ) est en tous lieux, et qu’il voit tcut ce qui se fait

> ici bas. Nous ne voilions point d\m Dieu qui a * les yeux si perçants. Nous voulons vivre en îi-

> berté dans nos bois, sans avoir au dessus de nos

> têtes un censeur et un juge perpétuel de toutes

> nos actions. »

Mais la conversion des infidè’es n'est jamais si LfTicile que quand il sc trouve parmi eux quelque napono; car le moindre mal quil puisse faire, dîn de ne pas perdre les émoluments de son emploi, c est d empêcher ses compatriotes dîa jouter ai au ministre du vrai Dieu.

Lorsque les missionnaires viennent J bout par cur patience de calmer les esprits, et d’engager es infidèles à recevoir FEvangile, ceux-ci rdy

consentent d’ordinaire quà des conditions très

dures et très-gènantes.

Ainsi quand le P. Joseph de Arce pénétra che: les Ciiiquites en 1690, et leur proposa d’embrasse: la foi chrétienne, les caciques des environs indi quèrent une assemblée générale des indiens d; leurs peuplades, pour délibérer sur une affaire s importante. Tous se rendirent au lieu marque vers le milieu de la nuit, et commencèrent à dan ser au son des flûtes et des hautbois. Tout en dan sant , l'affaire fut proposée par les caciques et dis entée fort sérieusement. Après avoir bien dansé ils se mirent à boire. O11 était alors dans le moi de juillet -, c’est-à-dire au cœur de lliyver relative ment à la situation de ces peuples au-delà de le quateur. Malgré cela tous allèrent dès la point* du jour se baigner dans le fleuve voisin. Ils s or lièrent ensuite La tète de leurs beaux panaches afin de donner plus de solennité à la cérémonie et ils se peignirent le visage et tout le corps de couleurs les plus bizarres. Le jour étant venu, leu premier soin fut de se munir d’un ample repas Enfin, après de si étranges préparatifs, il fut résob tout d’une voix que le christianisme seroitreçi dans le pays, mais à deux conditions : la prenuèr qu’on a obligeroil point de sortir du pays ceu qui ne voudroient pas embrasser la religion; 1 seconde que les enfants des chrétiens meme n seroient point appliqués au service des autels. Ce conditions furent acceptées par le sage mission»

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nuire, quoiqu'il en prévît les dangereuses conséquences. Plein de confiance en Dieu, il espéra, que les plus endurcis sc laisseroient vaincre par 1 exemple clés autres, et par la force de la divine parole. Ainsi I on commença de travailler à cette réduction le dernier de juillet : comme en ce jour 1 Eglise célèbre la fête de saint Ignace, ce nouvel établissement prit le nom du sain t, et fut mis sous sa protection.

J ai souvent parlé des fatigues que l’on éprouve dans ces voyages. Pour en donner une plus forte idée, jeu rapporterai un exemple qui servira eu même temps à confirmer ce que j’en ai dit.

Le P. Jean-Baptiste de Zéa, célèbre mission- ■ naire,nYoit formé le dessein de porter iafoi chez les Za mue es, nation fort nombreuse située à Pocciden t du fleuve Paraguai. Il se mit en chemin au mois de juillet 1716. Les tempêtes qu'il essuya d'abord les furieux et continuels coups de vent, et le déborde ment des rivières, ne lui permirent cîe faire que i4 lieues en 19 jours. Lorsqu’il eut encore marché quelque temps, il tiouva une épaisse forêt longue de 10 lieues, qu’il falloit necessaire, ment traverser. Cent néophytes qui accompognoient le missionnaire, et qui ne savoient pas que cette forêt fit d’une si grande étendue , entreprirent d ouyrir un passage â coups de hache. Après plusieurs joins d\ui travail aussi pénible , contme iis n en voyoient point encore la fir , iis perdirent entièrement courage. On a ut oit peine

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à concevoir ce au ils avaient à souffrir d’une nuée continuelle cle mosquites et de diverses sortes de

taons oui les assailîoicnf jour et nuit, et qui ne leur donnoient aucun relâche. Le missionnaire sut ranimer leur courage par les exhortations, et encore plus par son exemple. Il se mettoit à leur tète la hache à la main; il allolt chercher de Feau pour rafraîchir ces pauvres gens brûlés par le soleil. Enfin ce bois ayant été percé en ip jours, tant de travaux se trouvèrent cependant inutiles, parce que le défaut de vivres obligea le missionnaire de revenir sur ses pas. L’année suivante, il se remit en chemin , et pensa se noyer avec toute sa troupe. Lui et les siens furent surpris par une crue d eau qui les gagna insensiblement dans le temps quils travailloient à s’ouvrir un passage à travers une autre forêt qui se rencontra sur leur route. Le missionnaire eut encore beaucoup de

peine à regagner l’endroit d’où il étoit parti. Tant de difficultés ne le rebutèrent cependant pas. Résolu de faire une nouvelle tentative , il partit de sa réduction au mois de mai 1718, et il. arriva le ja de juillet au premier village des Zamucos. Il trouva ces peuples dans d'heureuses dispositions apparentes; plusieurs infidèles embrassèrent le christianisme, et les autres n'en paroissoient pas éloignés. Ce missionnaire ayant été nommé peu de temps après provincial de son ordre . quitta avec regret ses chers néophytes, et il en confia le ‘soin au F. Michel de Yegros. 11 ne restoit plus, ce semble,

à celui-ci qu’à recueillir le fruit des travaux de son prédécesseur. Plein de celle espérance , il se rendit chez les Zamucos, accompagné du frère Albert Romero , et de quelques Indiens. On le reçut avec toutes les démonstrations possibles de joie et damitié. Déjà la conversion entière de ces peuples lui paroissoit comme assurée, quand ils levèrent tout à coup le masque. Le P. Romero fut massacré par les barbares, dans le temps qu’il s’efforçoit de les remettre dans la voie du salut. Douze Indiens des réductions qui favoient suivi , et qui tàchoient de seconder ses efforts, périrent avec lui. Le P. do Yegros étoit alors éloigné de quelques journées, et s’occupoit à chercher un lieu convenable pour 1 établissement de la nouvelle réduction , lorsqu il apprit ces triste nouvelles.

Quelque fermeté, quelque prudence qu ait un missionnaire, fut-il doué dune douceur capable de fléchir les cœurs les plus féroces, il doit être toujours prêt à périr sous uuc grêle de fléchi s, ou sous les massues des sauvages. Mais ce danger, bien loin d arrêter et de refroidir le zèle des serviteurs de Dieu, semble les animer encore plus à s'abandonner dans les bois, à la merci de ('es cruelles nations; contents de mourir, s ils peuvent réussir et les convertir à la foi.

La compagnie de Jésus peut se glorifier avec justice d'avoir produit un grand nombre de ces héros chrétiens, qui ont eu le bonheur de mourir pour Jésus-Christ. Mais je me borne à ceux qui

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ont eu un sort si glorieux dans les missions du Paraguay Je me contente même de nommer, selon fjinls se présentent à ma mémoire, les PP. Roch, Gonzales, Alphonse Rodriguez , Jean del Câstiglio, et Pierre Romero, qui furent les premiers fondateurs oes réductions, et qui les cimentèrent de leur propre sang. Les barbares ont ensuite massacré en divers temps les PP. Pierre Ortiz, Barthélemi Blende, Jacques de Alfaro, Joseph de Arce, Pierre Espinosa, Luc Cavalh'eri, les PP. Feruandès, Arias, Mazzo, de Silva , Mendoza , Soliuas, Ozorio, Ripario, Sanchez, outre quantité d autres dont le sang a fertilisé ces contrées barbares, et est devenu, comme dans les premiers Siècles de 1 Eglise , la semence d’une infinité de nouveaux chrétiens. Deux autres missionnaires dont j ignore les noms obtinrent aussi la couronne du martyre, dans ces mêmes contrées, en 1721 et 1722.

Si tant d ouvriers évangéliques qui arrosent sans cesse le Paraguai de leurs sueurs ne terminent pas une vie semblable à celle des grands hommes que je viens de nommer par une mort semblable à la leur, ils ont néanmoins le mérite du martyre, parce qu'ils en ont le désir. D’ailleurs une vie aussi laborieuse et aussi pleine de souffrances que la leur h est-elle pas un martyre continuel?

Je voudrois que quelqu’un de ces ennemis de 1 Eglise lomame qui poussent la haine contre les

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DU P Ail A Ci U VI.

Jésuites jusqu’à décrier Je zèle de ces admirables missionnaires, et la pureté de leurs intr ■■niions, dans le pénible ministère qu’ils exercent auprès des infidèles, consentit à être pendant quelque temps le compagnon de leurs courses apostoliques, afin de voir et d'examiner lou! ce qu ils font et tout ce qu ils souffrent pour le salut des âmes. Il revieudroit bientôt sans doute de ses préventions, et peut-être cette vue suffiroit-elle . pour le tirer du sein de Terreur, qui 11e peut se glorifier d’avoir eu jamais des apôtres tels que ceux de 1 Eglise catholique.

11 est vrai que ces illustres serviteurs de Dieu ont aujourdhui moins de traverses et de dangers à essuyer. La multitude des réductions, l’état florissant où elles se trouvent, ont fait impression sur 1 esprit des barbares. Ils ont conçu de 1 estime pour les auteurs de ces admirables établissements dont la réputation a pénétré jusque chez les peuples les plus éloignés. Ceux même qui 11e veulent pas se soumettre au joug de TEvangile respectent ses ministres. îi est rare qu’ils osent les maître ter, et encore moins leur ôter la vie. Les chrétiens se sont rendus redoutables par leur grand nombre et par les victoires qu ils ont remportées, quand la nécessite les a contraints de prendre les armes. On craindroit qu ils ri entreprissent de venger la mort de leurs pasteurs, et Ton sait Lien ({ce s ils >renoient, rien ne pourrait leur résister.

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