‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 30 sur 30 · CO · texte numérisé non relu

CO

T L ilRur IROISsEME

]-:us par la beauté de son plumage. Il esl de moitié plus petit qu'un roitelet. Sa couleur est d’un vert tirant sur 1 or. Il est tout le jour en l’air, et ne se noun it que de feuilles qu’il suce toujours soutenu sur scs petites ailes. Même après sa mort son plu^ mage conserve encore tout son éclat, et les Espagnols envoient souvent de ces petits oiseaux en Espagne dans des lettres.

Ces mêmes fois dont je viens de parler sont remplis de cerfs, de chevreuils, de sangliers; quarante de nos Indiens tuèrent en peu cllieurcs trente-cinq de ces derniers animaux à coups de pieux. Mais ce qu il y a de plus commua, ce sont les tigres; ils s’asseienl souvent sur le bord de 1 eau, pour regarder les baises qui passent. Les tigres de ce pays-ci sont et plus grands et plus féroces que ceux d Afrique. Il n’y a pas long-temps que les Indiens m'apportèrent ia peau d’un tigre qu ils avoient tué, pour me la montrer. Je la fis placer droite, ensorte quelle pouvoit me représenter 1 animal se dressant sur ses pieds de derrière pour assaillir son ennemi. Vous savez que je suis dune bonne taille; tout ce que je pouvois faire en haussant le bras, c’étoit d’atteindre à la gueule du tigre. Il est vrai qu il était d’une taille extraordinaire. Mais à parler en général, j'ai trouvé, les tigres de ce pays-ci plus grands que ceux que j 'a vois vu autrefois dans la ménagerie du duc de Parme. Ils sont aussi beaucoup plus beaux ; car le fond de leur peau a presque l'éclat de l’or. Ls

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fuient d’ordinaire devant leschasseurs; mais quand ils se sentent frappés d’un trait ou d’uue balle, s’ils ne tombent pas morts du coup, ils se jettent avec une fureur incroyable sur celui qui les a frappés , et l'on prétend qu’ils le distinguent au milieu de plusieurs autres personnes. C'est de quoi le P. Michel Ximenès, supérieur de ces missions, fut un jour témoin, comme il me la lui-même raconté. Ce missionnaire faisoit voyage avec trois Indiens qui virent un tigre entrer dans un petit bois isolé. Ils résolurent de Faller tuer. Le Père se

mit à 1 écart en un lieu d où il pouvoit examiner sans danger tout ce qui se passeroit. Les Indiens., accoutumés. à ce genre de chasse ou de combat, s arrangèrent de cette façon. Deux étoient armés dè lances, le troisième portoit un mousquet, il se plaça entre les deux autres. Tout trois s avancèrent dans cet ordre , et tournèrent autour du petit bois, jusqu'à ce qu’enfui ils aperçurent le tigre. Alors celui qui portoit un fusil lâcha son coup, et frappa l’animal à la tête. Le P. Xiiuenès m a raconté qu’il vit au même instant le coup partir, et le tigre enferré dans les deux lances. Car, dès qu’il se sentit blessé, il s’élança avec force pour retomber sur celui qui avoit tiré le coup. Les deux autres ïndiens, prévoyant ce qui devoit arriver , avoient tenu leurs lances prêtes pour arrêter ranimai au passage. Lu effet, ils lui percèrent les flancs chacun de leur côté avec une adresse ad mi-

rable, et ils le tinrent suspendu dans Fair un moment.

Ce pays est aussi fort infesté de serpents. Il y en eut un qui entra dans la baise du P, supérieur, soit en se glissant le long de la corde qui tenoit la baise attachée à un arbre, soit par la planche rju 011 avoit mise pour descendre à terre. Le Père , qui 11e pouvoit fuir sans passer pardessus le serpent, eut assez de peur. Mais les Indiens de la baise étant accourus à son secours, tuèrent l’animal dangereux. Beaucoup d’indiens meurent de la morsure des serpents. On dit néanmoins qu ils en réchappent assez communément , lorsqu’ils sont à portée d appliquer promptement le remède que la providence leur a préparé dans certaines herbes , et spécialement dans le nard que certains cantons du Paraguai produisent en abondance. Mais lorsqu’ils sont mordus par le serpentsonnette, 011 assure que le mal est sans remède. Je n’ai vu qu’un seul de ces serpents;. il étoit d une grandeur monstrueuse. Nos Indiens l’aperçurent parmi des orangers sous lesquels ils étoient assis, et le tuèrent sur-le-champ. J'examinai à loisir ces osselets qu il a au bout de la queue, et qui font, quand il rampe, un bruit assez semblable à celui dune sonnette; on dit quil lui vient tous les ans un nouvel osselet*

Malgré tant de dangers, nos Indiens n étoient pas plus tôt à terre , qu ils entroient dans ces bois épais. En un clin d’œil, pour ainsi dire, chaque

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troupe formoit devant sa baise une petite place où ils mangeoient et dormoient ensuite avec une sécurité admirable. C'est là sans doute un reste de leur ancienne manière de vivre, et de 1 habitude qu'ils avoient autrefois de demeurer dans les forêts.

J ai cru devoir rapporter d’abord ici toutes ces particularités, afin de vous donner une connoissance générale du pays, et de pouvoir m’étendre davantage sur les circonstances propres de notre voyage.

Nous n avions pas encore quitté 1 habitation du gentilhomme espagnol dont je vous ai parlé, lorsqu'une violente tempête qui s’éleva tout à coup fit tomber dans l eau une partie de nos provisions; heureusement nous étions tous descendus à terre à cause du froid; mais toutes nos baises coulèrent à fond, excepté une ou deux, et l’on eut bien de la peine à les rétablir dans leur premier état, surtout la mienne, qu il fallut défaire entièrement, pour radouber avec des planches un des deux canots qui s’étoit fendu par la violence de l’eau; car lüraguai paroissoil alors semblable à une mer irritée.

Mais ce qui nous affligea le plus, ce fut de découvrir parmi nos Indiens deux gens malades de la petite-vérole. Cette maladie est ici ce qu’est la peste en Europe; nous les séparâmes sur-le-champ des autres, et nous obtînmes la permission de les laisser au lieu où ils étoient, avec du monde pour

2 LETTRE TROISIEME iô? garder. Nous nous flattâmes que le mal nâuroil pas de suite parmi les autres Indiens, et nous nous remîmes en route.

Nous arrivâmes au bout de sept ou huit jours à la réduction de Saint-Dominique Soriano, qui est sous la conduite des Pères de Saint-François. De curé étoit un saint vieillard qui nous reçut avec toute la charité possible; et même comme nous étions arrivés la veille de Saint-Ignace, il fit sonner les cloches pour annoncer la fête du lendemain , et il la célébra avec beaucoup de solennité. Ses Indiens et les nôtres prirent également part à la fête.

Tandis que nous nous entretenions avec ce respectable missionnaire, on vint nous annoncer que trois de nos Indiens avoient la petite-vérole. L’un des trois mourut ce jour-là même. Un Espagnol voulut bien recevoir les deux autres dans 5011 habitation, qui n étoit pas fort éloignée de Saint-Dominique. Comme nous appréhendions, cç qui n arriva que trop tôt en effet, à savoir que le mal ne gagnât parmi nos gens, le P. supérieur envoya par terre un exprès à Yapeiu, celle de nos réductions qui est la plus voisine de Saint-Dominique. 11 le chargea d’une lettre, par laquelle il instruisait nos Pères du danger où nous étions, et il les prioit d’envoyer au-devant de nous quelques !ndi ens avec des provisions, parce que nous courions risque de demeurer en chemin, si la petitevérole faisoit de nouveaux progrès. Ayant ainsi

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pris nos précautions , nous nous rembarquâmes. Après quelques jours de navigation, nous passâmes de l’autre côté du fleuve j où nous espérions trouver plus aisément des vivres*, car les infidèles qui habitent sur les Lords de 1 Draguai apportent deux-mêmes de la viande aux voyageurs, et la leur donnent pour un peu de toile ou de tabac, ou pour d antres choses semblables. En cflet, nous en vîmes bientôt une troupe qui vint nous offrir sa chasse. Presque tout le pays situé entre le Parana et l’Uraguai est habité par un grand nombre de nations barbares. Les plus connues sont celles des’Bohanes,des Martidanes, des Manchados, des Jaros et des Charuas. Celle-ci est la plus nombreuse de toutes. Les Charuas sont tous vêtus fort à la légère, et n ont point de demeure fixe. On les voit presque toujours achevai, aimés d’un arc et (Pline massue ou d une lance, et iis manient leurs chevaux avec une dextérité admirable. Au reste, ce que je dis ici des Charuas convient également aux autres nations sauvages du Par aguai.

Un jour que nous étions repassés à la droite dû fleuve, nous vîmes venir à nous un grand nombre de Guano as. C’est une nation fort nombreuse, qui occupe une bonne partie du pays situé entre lUraguai et la hier. Je remarquai dans la troupe un enfant couché sur son cheval connue sur un ht; il avoit la tête appuyée sur le Cou du cheval, et les jambes croisées sur la croupe. Dans Celle posture il nous regardoit avec beaucoup d’alteu-

tiori. 11 n’avoit point d’autre vêtement qu’une espèce d écharpe qui descendoit de l’épaule droite sous le bras gauche , et à laquelle étoit attachée une bourse de cuir qui renfermoit apparemment ses provisions. Après nous avoir considérés pendant quelque temps ; il se redressa, et disparut comme un éclair. Nous admirâmes d’autant plus la légèreté de sa course qu’il n’avoit ni selle, ni étriers, ni éperons, pas même une baguette en main pour conduire son cheval. Pour revenir aux (diaruas, comme ils demeurent sans cesse exposés à toutes les injures de Pair, ils ont le teint fort basané. Leurs cheveux sont extrêmement longs et mal en ordre. On reconnoit aisément les principaux de la nation à quelques petits morceaux de verre qu ils portent enchâssés dans le menton. On en voit plusieurs qui ont à peine un ou deux doigts à chaque mam , parce qu ils se coupent une jointure de doigt toutes les fois qu'il meurt un de leurs parents. Cette coutume barbare et ridicule commence pourtant à s’abolir chez la plupart de ces peuples. Les femmes sont chargées de pourvoir aux besoins de toule la famille. Ce sont elles qui transportent tous les meubles du ménage, lorsqu on déloge. Outre ce fardeau, elles portent encore d’ordinaire un ou deux enfants attachés derrière leur dos, et elles sont toujours à pied tandis que leur mari est à cheval , uniquement chargé de ses armes et de quelques provisions. Ces barbares ne cultivent point la terre- quelaucs fruits sau-

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vages et les boeufs donl le pays est rempli, voilà toute leur nourriture. Les Pampas qui sont voisins de Buenos-Ayres mangent, dit-on, pour le moins autant de chevaux que de bœufs.

La vie toujours errante de ces peuples est un des plus grands obstacles à leur conversion. On a tenté souvent, mais en vain, de les rassembler* ou s’ils se sont rendus quelquefois aux pressantes sollicitations des missionnaires, ce lia pas été pour long-temps. On étoit venu à bout de fonder deux réductions, l une chez les Charuas, sous le nom et 1 invocation de Saint-André, l’autre chez les Guanoas, sous le titre de Jésus et de Marie. Un matin la cloche ayant sonné dans celle-ci pour appeler le peuple à l'église, suivant la coutume, le missionnaire fut fort surpris de n’y voir venir personne. 11 sortit de sa maison, ne pouvant comprendre la cause dam événement si extraordinaire, et trouva que tous ces Indiens s éioient retirés dans les bois pendant la nuit à la faveur .des ténèbres. L'autre réduction n’eut pas un meilleur sort. On convertit néanmoins de temps en temps quelques-uns de ces infidèles qui viennent s’établir dans les anciennes réductions. Les missionnaires, rebuté^ de tant de mauvais succès chez ces peuples, ont tourné leuis vues du côté des Gu gnanas, peuples fort avancés dans l’intérieur du pays, chez qui 1 on espère recueillir des fruits plus abondants.

Deux choses contribuent surtout à entretenir les Jures et les Charuas dans leur obstination ;

lune est la haine qu’ils ont pour les Espagnols ; ils savent ce quil leur en a coûté anciennement pour défendre leur liberté, et ils craignent toujours qu’on 11e veuille les rendre esclaves; l’autre est la vie déréglée de ces mêmes Espagnols. Les barbares qui vivent (maintenant en paix avec eux vont librement commercer dans les villes. Les mœurs corrompues qu’ils y remarquent leur servent de prétexte pour s’obstiner de plus en plus dans leur infidélité.

Beaucoup d’apostats vont aussi se réfugier chez eux. Tous les Indiens des réductions ne sont pas de fervents chrétiens. Ceux qui mènent une vie déréglée, voyant d'une part que s’ils ne se corrigent pas, ils seront sévèrement châtiés, et de i autre, ne pouvant se résoudre à rentrer dans le bon chemin, prennent bientôt le parti de passer chez les infidèles. Quelques Espagnols y viennent aussi , soit pour se soustraire aux poursuites de la justice, soit pour vivre avec plus de bberté. On peut bien croire que ces misérables transfuges ne donnent pas aux infidèles une idée fort avantageuse de la religion chrétienne.

Nous étant un jour arrêtés a la pointe d un bois, une troupe de Charuas vint nous oflrir des vivres. Tous leurs chefs avoient des noms de saints. Leur principal cacique s’appeioitD. Simon. Rien de plus ridicule que son habillement. Il avoit une espèce de manteau fait de plusieurs pièces , dont quelques-unes éioient de vieux morceaux ue

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cuir doré, et il tenoit en main un petit bâton noir garni de laiton, qu’il manioit fort gravement : son manteau paroissoit surtout lui inspirer bien de la vanité. Deux autres se nommoient, l’un Jean et l’autre François. Celui-ci parloit assez bien la langue espagnole. Tous deux étoient fds d un bon vieillard qui etoit l’exemple de la réduction de Saint-François de Borgia. D. Simon , voulant témoigner sa reconnoissance à un missionnaire qui lui avoit fait présent de quelques bagatelles d Europe, lui présenta une moitié de veau, sur laquelle il étoit assis à cheval, et qui lui tenoit lieu de selle. Quelques missionnaires voulurent parler de religion aux infidèles-, mais ceux-ci répondirent froidement quils avoientdes parents, et quü ne leur étoit pas permis de les abandonner. Un autre étant vivement sollicité par un missionnaire, qui lui disoit que s il ne se convertissoit pas il iroit en enfer .Tant mieux, répliqua 1 Indien, je n aurai plus froid après ma mort. C’est par de telles réponses quils déconcertent souvent le zèle des plus fervents prédicateurs de FEvangilc.

Cependant nous avancions à grandes journées par la crainte que nous avions d’être arrêtés en chemin par la petite-vérole; elle n étoit que trop bien fondée. Irois ou quatre de nos Indiens étoient malades. Nous les mîmes à part dans un canot qui ne devoit nous suivre que de loin. Mais toutes nos précautions furent inutiles. Le 20 d août, quatorze Indiens tombèrent malades sur

une seule baise, et la contagion commençoit à se répandre sur les autres. Jugez de rembarras où nous nous trouvâmes alors. Nous étions encore à cent lieues de nos missions; nous ne pouvions at¬

tendre aucun secours des infidèles, qui, dès qu'ils s aperçurent que nous avions des malades , 'disparurent pour toujours. Nous prîmes le parti d’avancer toujours, et de nous approcher le plus qu'il seroit possible d Yapeiu, afin d être plus à portée de recevoir les provisions que Fcn pourroit nous envoyer, et nous laissâmes nos malades clans 1 endroit où nous étions alors. Mais ce parti n’étoit pas sans inconvénients. Le P. Ximenès, noire supérieur , étoit le seul qui sût la langue des Indiens. S il venoit avec nous, tous ces pauvres gens qui étoient atteints du mal restoient à l’abandon, sans avoir personne auprès d eux qui pût leur administrer les sacrements ou les assister daijs leurs besoins. Si le Père restoit avec eux, c’étoifteposcr au même danger les Indiens des autre! Bhises, qui pouvoicnt tomber aussi malades, et qui en ce cas n’auroient point eu de confesseur.

Nous étions dans cette perplexité, lorsque dix Indiens se dévouèrent généreusement au service des pestiférés. Ils se rendirent sans délai auprès des malades. Le P. Ximenès administra les sacre¬

ments à ceux mêmes qui étoient en santé, pour prévenir tout accident : il leur laissa des vivres en abondance, et vint ensuite nous rejoindre. Les dix Indiens prirent tant de soin des malades qu’ils

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en sauvèrent plus de la moitié, par une espèce de miracle. Après avoir enseveli les morts, ils mirent les convalescents sur deux canots; car la baise qu'on leur avoit laissée setoit défaite, et ils se rapprochèrent peu à peu du gros de la troupe. Tous ces généreux néophytes tombèrent malades a leur tour, et ils allèrent tous, excepté un seul, recevoir dans le ciel la récompense de leur héroïque charité.

Cependant nous arrivâmes en cinq ou six jours au passage dltu, ou d’Ariciffe; car on lui donne indifféremment ces deux noms. L'Uraguai est traversé dans cet endroit par une chaîne de rochers, du haut desquels lcau tombe avec tant de fracas et d impétuosité, qu on F entend à la distance de plusieurs milles. Il est vrai que beau débouchant par plusieurs issues, les Indiens ont soin de chercher les canaux les plus commodes. Ce sont ceux où les eaux du fleuve tombent comme par degrés, et par conséquent avec beaucoup moins de "violence. Malgré cela on ne sauroit dire combien ce passage leur donne de peine. Ils sont obligés d’attachei des cordes a la baise, pour la tirer en haut. Les uns se placent sur le rivage, les autres sur la pointe dun rocher. La plupart se mettent dans 1 eau, et poussent la baise par derrière , ou la soulèvent sur leurs épaules. Ils la traînent ou la portent ainsi de rocher en rocher jusqu’à ce qu'elle se trouve en pleine eau. Ce passage difficile les arrête quelquefois deux jours entiers.

La-petite vérole rëcommençoit à se faire sentir. La plupart des baises entrèrent dans une petite rivière qui se décharge dans FUraguai^à un demimille ou environ au-dessous du passage d Ariciffe. l:es gens de ma baise et ceux de quelques-autres crurent qu’il valoit mieux franchir tout dun coup re mauvais pas pendant qu’ils étoient en santé. I) ailleurs ils vouloient s eloigner des autres baises où régnoit la contagion, mais ce fut inutilement; en peu de jours nous eûmes jusqu a soixante malades, et bientôt après cent quatorze; il étoit désormais impossible daller plus loin. Nous envoyâmes par terre un Indien à Yapeiu pour donner avis à nos Pères de notre situation, et pour hâter le secours de vivres que nous attendions, et qui nous dévenoit de jour en jour plus nécessaire.

Nous prîmes tout le soin possible des pestiférés que nous ne quittions plus. Les gens de chaque baise avoient construit une ou deux cabanes de paillé, soit pour garantir leurs malades clés injures de Pair, soit pour les séparer davantage de ceux qui étoient en santé. Le P. XimenèAétmt resté avec lé gros de la troupe à une lieue au-dessous de 1 endroit où nous étions. Il vint par terre conlesser nos malades ; ensuite il alla retrouver les siens.

Jusque-là je n’avois point encore administré le saint-viatique ni bextrème-onction. Je vous assure que je fis en fort peu de temps un bon ap-

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prentissagc; car dans une seule matinée, après avoir célébré la sainte messe sur un autel portatif, comme nous le faisions tous les jours, je portai les derniers sacrements à treize Indiens. Les malades étoient entassés les uns sur les autres. 11 falloit, pour les administrer, se courber jusqu’à terre, passer au milieu d'eux sans trouver presque l'espace nécessaire, les remuer avec beaucoup de ménagement pour leur appliquer les saintes huiles sans leur faire de mal. À peine conservoient-ils quelques vestiges de la figure humaine. Je vous avoue que cet exercice me parut bien rude et bien dégoûtant. La petite-vérole telle qu’elle est en Europe ne sauroit vous donner qu’une foiblc idée de ce quelle est ici. Un jour, comme on voulut tirer un mort de sa cabane pour l’ensevelir, on le prit par les jambes. La peau se détacha des chairs, et resta seule entre les mains des charitables ch ré-

tiens qui s’occupoient de ce soin fatigant ; d’où l’on peut juger quelle étoit la malignité du mal.

Toutes les baises avec le peu d’indiens qui restaient passèrent enfin TÀriciffe. On construisit à la hâte des cabane^ au pied d’une petite colline, pour y mettre tous les malades. Elles étoient au nombre de vingt-quatre, qui se trouvèrent toutes pleines. Cela ressembloit de loin à une rancherie ou peuplade d'infidèles. Nous fîmes pendant plusieurs jours de ferventes prières pour demander à Dieu la cessation du cruel fléau qui nous afiligeoit. Le Ciel parut insensible à nos vœux. Sans

np4 lettre Troisième

doute il vouloit nous préparer par ce rude noviciat aux travaux des missions , et récompenser le zèle et la ferveur de ces bons Indiens: car ils

mouroient tous en vrais prédestinés. Dès qu ils se sen toient frappés, ilsdemandoient les sacrements, et ils les recevoient avec une dévotion admirable. Jamais il ne leur échappoit un mot de plainte. O11 les entendoit seulement prononcer dune voix mourante les noms de Jésus et de Marie.

J’administrois un jour l'extrême-onction à un de nos Indiens qui étoit près de rendre i âme4 Un autre étoit couché auprès de lui, et il avoit le visage caclié sous sa couverture, suivant leur cou- , tume. 11 m'appela, et comme il savoit un peu d’espagnol , il me demanda mon crucifix à baiser pour gagner 1 indulgence plénière; je le contentai sur-lc-cliamp. Ce bon homme me remercia de la manière la plus expressive. Il me promit qu’il se souviei>droit de moi dans le Paradis. Enfin il me dit tant de choses toutes plus touchantes les unes que les autres, que j’en fus attendri jusqu’aux larmes. Ce bon Indien mourut quelques instants après dans les plus grands sentiments de piété. .

Un autre Indien, homme d’âge et d’autorité parmi les siens, étoit à l’article de la mort. Il lit appeler tous les gens de sa baise,. et leur dit d’une yoix assez haute pour être entendu de tout le monde, qu’il mouroit très-content, puisque c’étoit en conduisant des missionnaires dans son pays. Il conjura ses compatriotes de ne jamais

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abandonner les Pères sous quelque prétexte que ce pût être. « Car, dût-il vous en coûter la vie, ;» ajouta-t-il , vous seriez duanoins sûrs de ne pas )) mourir sans sacrements. Et je puis vous assurer, « d’après ma propre expérience, que c'est la plus >) grande consolation que puisse avoir un chrétien )> au lit de la mort. »

La plupart des néophytes faisoient de semblables discours avant que de mourir. Les autres Indiens en étoient vivement touchés. Quoiqu environnés de toutes parts des horreurs de la mort, aucun d eux ne fut tenté de s’enfuir chez les infidèles. Rien ne leur étoit pourtant plus facile. Par là ils se seroient mis également à couvert et de la disette et de la maladie. Tous demeurèrent constamment auprès de nous. Ils se virent presque tous les uns après les autres frappés du mal contagieux, sans en être ébranlés le moins du monde. Un missionnaire trouva au pied d’an arbre un Indien qui se lamentoit. Le Père lui demanda quel . étoit le sujet de sa douleur. « Je pleure, répondit » le néophyte, de voir les Pères s’exposer dans ce » lieu désert, bien loin de leur patrie, à tant de » dangers et d’incommodités , pour assister de » pauvres Indiens. »

11 est vrai que les néophytes étoient vivement frappés de voir les missionnaires veiller jour et nuit auprès des pestiférés, et leur procurer avec tant de zèle tous les secours de l âme et du corps , se priver de leurs couvertures , et des autres

29^ lettre troisième

choses lesplus nécessaires, dans une saison et dans un lieu si incommodes, en faveur de leurs chers néophytes* il faut pourtant convenir que les Indiens , etspecialem en t les infirmiers ne nous en cédoient point en assiduité auprès des malades; je lus obligé plus d’une fois de modérer le zèle indiscret du mien. À peine prenoit-il durant la nuit quelques moments d un sommeil interrompu. Plusieurs autres se livroient avec la même ardeur à ces pieux excès.

Celui de tous qui se distingua davantage fut un Indien nommé fieu, qui passoit les jours et les nuits a soigner les malades et à. ensevelir les morts. La peine qu il avoit à creuser les fosses sans avoir les outils nécessaires lui avoit fait enfler les bras, de manière qu’il ne pouvoit plus s en aider. Le P. Ximenès lui ayant conseillé de se ménager un, peu parce qu'il s exposoit à un danger évident de tomber malade; mon Père, répondit 1 Indien, Dieu est assez puissant pour me préserver de la peste, s’il le veut : sinon que sa sainte volonté soit faite. Je suis infirmier; tous mes moments appartiennent aux malades. Il contracta enfin la maladie, et l’on eût dit que tous les maux de ceux qu il avoit ensevelis étoient venus fondre sur lui. Tout le monde, et surtout les missionnaires, prenoient grand intérêt à sa santé. Dieu la lui rendit enfin pour l’avantage des autres malades, qu’il courut assister comme auparavant s dès qu’il put se lever.

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Cependant la diselie devenoit extrême. Enfin le secours si long-temps attendu arriva par le ' fleuve sur deux baises, qu'on nous envojoit de Yapeiiï, chargées de provisions. Les missionnaires a voient recommandé fort sagement aux Indiens qui conduisoient ces baises, de ne point trop s’approcher de nous, et surtout de ne point avoir de communication avec les pestiférés, lis leur avoient ordonné de s’arrêter un peu au-dessus de 1 endroit où nous étions, de mettre à terre les provisions,

et de nous en donner avis. Iis s’étoient en effet ar-

retés à trois lieues de nous. Mais ils} demeurèrent plusieurs jours sans nous donner de leurs nouvelles, parce qu’ils attendoient que nous envoyassions prendre les vivres qu’ils nous avoient apportés. Un jour deux de nos Indiens étant allés à ia chasse de ce côté-là , rencontrèrent une des deux baises, et reconnurent les gens qui étoient dessus; ils vinrent sur-le-champ nous avertir; sans cela nous n’aurions jamais deviné que le secours fût si près. A quelques jours de là, il nous vint par terre un bon nombre de bœufs, et nous commençâmes un peu à respirer.

Mais de nouvelles épreuves suivirent de près cette consolation (tue le Ciel nous avoit accordée. Nous fûmes assaillis d’une tempête encore plus rude que la première. Presque toutes nos baises coulèrent à fond, et furent tellement endommagées par les eaux, qu on fut obligé d’en défaire six entièrement. Une partie de nos nouvelles provi-

sions fut perdue. Un de nos Pcres , voulant arrêter un petit coffre emporté par le courant, tomba dans l’eau et pensa se noyer. Mais la perte la plus sensible pour nous, fut celle des saintes huiles que nous ne pûmes jamais retrouver.

A la tempête succédèrent les tigres que I odeur de la viande avoit attirés. Nos missionnaires en rencontrèrent plusieurs dans le bois voisin ; mais ils en furent quittes pour la peur. Ces animaux féroces nous rendoient assez souvent visite pendant la nuit. Un tigre entra dans une cabane où il y avoit deux malades. Heureusement il se trouva auprès d eux un morceau de bœuf. Le tigre remporta sans leur faire aucun mal. Un autre entra dans un canot où dormoit un homme couvert d une peau de bœuf. Celui-ci se sentant foulé sous les pieds de la bête poussa un grand cri; elle eut peur, et se retira. Nos Indiens tuerent deux tigres, et nous en apportèrent un petit d’environ un mois qu’ils avoient pris tout vivant. Je n’ai jamais rien vu de si féroce. Tout petit qu’il étoit, il écumoit de rage, il rugissoil continuellement, et se je toit avec fureur sur tous ceux qui l’appro- * choient, sur ceux même qui lui apportoîent à manger. \ oyant donc qu’il étoit impossible de 1 apprivoiser, et craignant d’ailleurs qu’il ne nous attirât la visite des autres tigres, nous le noyâmes dans le fleuve.

Les fourmis se joignirent aux tigres. Comme les baises étoierit demeurées long-temps au même

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endroit, des milliers de ces petits animaux avoient trouvé moyen d'y entrer, et nous nicominodoient extrêmement. La patience étoit le seul îemède qui nous restât au milieu de tant de maux.

11 y avoit déjà trois mois que nous étions partis de Buenos- Ayres. Nous en avions passe deux dans ce désert auprès des pestiférés. Nous attendions de jour en jour les ordres du P. supérieur des missions, à qui nous avions envoyé une relation circonstanciée de notre état présent. De trois cent quarante Indiens qui étoient venus nous chercher à Buenos-Ayres, il n y en avoit que quarante-deux qui n'eussent pas eu la petite-vérole. Cent soixante-dix-neuf étoient morts, et les antres convalescents. Depuis quelque temps nous n avions presque p1 us de malades. Si l’on avoit pris le parti d attendre que tous l’eussent été, nous n aurions jamais eu fini, car les maladies contagieuses ne sont jamais si générales , qu elles if épargnent quelqu’un. Plusieurs missionnaires étoient fort incommodés. On craignoit surtout que deux ne fussent pas en état de faire le reste du voyage, si on les laissoit plus long-temps dans cet affreux désert. Le P. supérieur n’eut pas plus tôtieçu notre lettre, qu'il nous envoya un missionnaire et quatre Baises. Il avoit donné ordre à ce missionnaire de demeurer avec le P. Ximenès auprès de nos Indiens jusquà ce qu ils eussent fait une rigoureuse quarantaine, de peur que la peste ne s introduisit dans les missions, comnc il éloit arrive en 171 h.

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lettre troisième OU elle emporta plus de cinquante mille Indiens.

i enjoignoit aussi à tous les missionnaires qm a\ oient é,é jusqu alors parmi les malades de changer entièrement d'habits, de brûler les anciens, et de prendre ceux qu il leur envoyoit.

Sui ces entrefaites le P. provincial arriva; il avoit eu tout le temps de revenir de Cordoue , et de nous rejoindre, après s’étre embarqué à Buenos- A j res, pour faire la visite des missions de l’Uraguan H ne put apprendre ^to.ut ce qui nous étoit ani\é en chemin sans en être vivement touché. 11 nous avoit tous amenés d Europe, il nous regardoit comme ses enfants, et il conservoit pour nous une tendresse toute particulière. Nous nous hatâmesde nous rembarquer pour le suivre. Notre premier soin fut de prendre les habits neufs qu’on nous avoit apportés; ils étoient de coton teint eu non . Nous montâmes sur trois baises; à peine pouv oit-on s y tourner, tant elles étoient étroites. Il n en étoit pas de même des habits et des souliers faits par des gens qui ne nous avoient jamais vus, et qui n avoient pas épargné l’étoffe.

Nous prîmes le chemin des missions ave: le • . prov inciaî , qui consola les néophytes avant que de partir, et fit mettre à part sur deux baises les quarante Indiens qui étoient en santé, et les con- Yakscenls au nombre de cent vmgt-un sur cinq autres. Mais ils ne dévoient partir que deux ou tiois jours. après nous, et il leur étoit ordonné de i eglci tellement leur marche, qu ils n arrivassent

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DU P. GAETAN DE CATTANEO. 3oi

à trente- lieues de Yapeiuque quand leur quarantaine seroit entièrement achevée.

Telle fut la fin de nos travaux. Nous arrivâmes vers la mi-novembre à la réduction des Trois Rois ou de Yapeiu. Elle est composée de douze cents familles ou environ. Je ne m’arrête point à vous décrire lallégresse qu’on fit paroi Ire en nous voyant, ni les fêtes que ces bons Indiens nous donnèrent pendant les deux ou trois jours que nous passâmes avec eux. Nous nous séparâmes en cet endroit pour nous rendre chacun dans la réduction qui nous fut assignée. Celle de Sainte Marie, située à quatre-vingts lieues d Yapeiu, m’échut en partage. J y arrivai le iCT de décembre 1729, trois ans et quatre mois après mon départ de Bo logne, J’y fus reçu par le P. Jacques -Ignace Altamirano. C est un vieillard septuagénaire distingué par sa naissance, et beaucoup plus encore par son savoir et par ses vertus, il seroit difficile d'exprimer toutes les caresses que me firent les Indiens. Ils étoient venus assez loin au-devant de moi, et ils s attroupoient en foule pour me voir. L’un me baisoit la main, l’autre me félicitait de ce que j’étais arrivé sain et sauf dans leur pays, après avoir couru tant de dangers. Ceux-là me remcrcioient d être venu de si loin, d’avoir passé le Pa~ raguazu , c’est-à-dire la mer, et d’avoir abandonné ma patrie, gnandi rahupaï , c’est-à-dire, pour leur amour. La joie que j eus de me voir enfin parvenu à ce terme si long-temps désiré me lit

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O0‘.l LETfRE TROISIÈME, etc.

Lieuloi oublier toutes les fatigues passées, tuni* que chose qui ma fait quelque peine, ça été la difficulté de la langue. Je m y suis tellement appliqué que je fais depuis deux mois le catéchisme aux enfants. C est la seule chose dont je sois capable pour le présent, peut-être a est-ce pas la moins utile que Ton puisse faire en ce pays-ci.

J ai toujours un auditoire fort nombreux ; car le nombre des enfants monte dans cette réduction à mille neuf cent soixante-deux, dont mille deux garçons. Quoique je prenne de ten ps en temps un mot pour l’autre, ils comprennent assez bien ce que je yeux dire, comme je les entends moimême assez bien lorsquïls me répondent. Je donne des images à ceux qui répondent le mieux, et je renvoie tout mon mande content.

Restons-en là, s’il vous plaît : aussi-bien si je commençois à parler des Indiens de nos réductions, je ne finirois point. Je vous ai déjà envoyé une relation fort détaillée de ces missions. Suivant tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, je puis vous assurer qu’elle est très-fidèle. Adieu, Je

suis, etc.

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