LETTRE III
De la réduction de Sainte-Marie, dans les missions de TUraguai, ce 25 d’avril 1730.
Mon très-cher frère, il ne me reste plus, pour satisfaire aux engagements que j’ai pris avec vous, (ju à vous faire le récit de notre voyage depuis Buenos-Ayres jusqu’aux missions, et quà vous parler des peuples auprès de qui j’exerce maintenant les fonctions de missionnaire. Peut être 11e retrouverai-je pas d’ici à long-temps l’occasion de vous donner de mes nouvelles. Les vaisseaux de registre qui vont de Buenos-Àyres en Europe ne partent que tous les trois ans. D’ailleurs un missionnaire chargé de plusieurs milliers d âmes , passe les jours entiers à prêcher, à confesser, à assister les malades. 11 faut bien du temps et de 1 application pour apprendre une langue qui ne ressemble en rien à celles d Europe. S’il arrivoit donc que vous passassiez plusieurs années sans recevoir de mes lettres, n’attribuez pas mon silence à un oubli, ni à un refroidissement dont je ne suis pas susceptible à votre égard \ soyez persuadé qu’il n’aura d’autres causes que celles que je. viens de vous exposer.
Nous partîmes de Buenos-Ayres le i3 de juillet iysc), et nous nous rendîmes par terre à six
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lieues de cette ville, sur les bords d'une petite rivière qu 011 nomme Rio de lus Conchas. Lllc soi t de port aux baises des Indiens. O11 appelle baise une sorte de radeau fait de deux canots, qui ne sont autre chose que de gros troncs d’arbres creusés'. On les unit ensemble par le moyen de quelques solives peu pesantes, qui portent également sur les deux canots, et y sont fortement attachées. On les couvre de bambous, et sur cette espèce de plancher on construit avec des nattes une petite cabane couverte de paille ou de cuir, et capable de contenir un petit lit avec les autres meubles absolument nécessaires à un voyageur. Quinze baises et plus de trois cents Indiens nous attendoîent. Ils nous reçurent au son des fifres et des tambours, avec toutes les marques de la joie la plus vive et la plus éclatante. Nous nous embarquâmes par un très-beau temps, qui dura pendant huit jours, quoique nous fussions alors au cœur de I hiver. Nous les employâmes à gagner Pautrc bord du fleuve de la Piata. Comme il est large en cet endroit de plus de dix lieues, les baises ne saur oient le traverser de droit fil. Les Indiens n osent pas même s’y engager trop avant; car il ne fandroit qu'un coup dervent pour renverser la baise. Ainsi Ton est obligé d’aller toujours terre à terre. Dès que le vent commence à souffler 011 gagne promptement le rivage.
Ce fut ainsi que nous remontâmes à cinquante lieues au-dessus de P endroit d'où nous étions par- {
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lis, et comme il sq rencontre sur le chemin un grand nombre d’iles, nous passâmes de lune à 1 autre, jus pi à ce qu enfin nous en gagnâmes une qui n est qu’a sept ou huit milles de 1 autre bord. De là nous nous laissâmes tomber, en suivant toujouis le tilde 1 eau, sur la pointe de terre qui sépare le llem e de la Plata de 1 Uraguai jusqu’au moment de leur réunion.
Après nous être tirés de ce pas dangereux , nous nous trouvâmes sur l Uraguai, l’un des plus grands fleuves de l’Amérique, il est si large à son embouchure, que la vue peut à peine s'étendre dun bord à l’autre, même dans les plus beaux jours; vis-à-vis de la réduction où je suis, à deux cents lieues au-dessus de rembouchure du fleuve, il faut encore près d une heure pour le traverser.
Si 1 Uraguai n’est pas rempli de bancs de sable comme le fleuve de la Plata, il est semé de rochers cachés à fleur deau, qui ne sont pas moins dangereux; c'est pourquoi on ne s'y sert point de tartanes, ni d'autres bâtiments à voile qui sont en usage sur le Parana; les baises courent moins de risques. Quand elles heurtent contre un rocher, leur légèreté empêche que le choc ne soit bien violent; d ailleurs elles ne vont qu'à la rame, et les canots qui leur servent de base, n’étant que dune seule pièce, ne souvrent pas comme les barques. Les baises pèsent si peu, que souvent elles passent sur des pointes de rocher sans en recevoir aucun dommage ; mais elles s'usent en fort peu de< temps.
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Nous fl oiis arrêtâmes quelques jours près d une petite rivière qu oi] nomme Rio du ] a s Y accu- . afin d y faire nos provisions (Je viande. Un gentilhomme espagnol a formé eu cet endroit une petite habitation ? et possède dans 1 espace de dix A douze lieues de pays qu'il s est approprié vingt à trente mille bœufs ou vaches. Il en vend à tous
les voyageurs qui passent par là. Nous achetâmes de lui soixante-dix jeunes bœufs dune grandeur et d’une grosseur surprenante, et nous 11c les . payâmes que six pauls la pièce. G est le prix courant dans toutes ces contrées, excepté à Bucnc s- Ayrcs. Ainsi chaque halse eu eut quatre ou ein j pour sa part; mais, ce que vous aurez peine à croire, cette provision n étoit que suffisante pour huit où dix jours de chemin qui nous restoient à faire jusqu à la réduction de Saint-Dominique, où 1 on prend de nouveau des vivres. Les Indiens sont d’une gourmandise insatiable. J'ai vu ceux dune seule baise manger en moins d’un jour un bœuf de bonne taille. Ce qui m étonne, c’est que les indigestions sont plus rares parmi eux qn’cn fcurope. Rien de plus propre cependant, ce semble , à leur en procurer que la manière dont ils accommodent leur viande. Ils assomment un bœuf ou une vache. Au même inslau l les uns fégorgen f , les autres 1 écorchent, ou le coupent par quartiers, lout coa se fait en moins d un quai t d heure. Les Indiens allument près de là un grand feu ; ils coupent des branches d arbres, et ils en foui des es-
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pèces do broches, auxquelles ils attachent trois ou quatre pièces de viande. Ils plantent ces broches autour du feu. Au bout d un quart d’heure ils retirent la viande plus qu’à demi-crue, et la mangent assis autour du feu. Une ou deux heures après elle est digérée, et la faim est la même quauparavant.
Lorsqu’on navigue sur le fleuve Paraguai, on rencontre assez souvent à droite et à gauche de petites rivières où les Indiens entrent lorsque le jour commence à tomber, afin que leurs baises y soient en sûreté pendant la nuit. Le premier soin de nos Indiens, dès qu ils étoient à terre, étoit de dresser avec des branches d arbres un oratoire sur lequel ils plaçoient l image de la sainte Vierge et celles des autres saints pour lesquels ils ont une dévotion particulière. Après les avoir saluées au son des fifres et des tambours, ils chantoient dabord Y Ave Maris Stella, lis récitaient ensuite le rosaire, les litanies, et ils termin oient toutes leurs prières par l’acte de contrition que prononçoit un missionnaire auquel ils sunissoient de cœur et de bouche. Quelle consolation pour nous d'entendre retentir de tous côtés 7 au milieu de ces contrées barbares, les louanges du Créateur.
Leurs prières faites, nos Indiens couroient à leurs provisions; ils allumoient du feu, ils faisoient de nouvelles broches, ils y attachoient leur viande, et ils la dévoroient un instant après, ils étend oient ensuite sur la terre autour du feu des
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peaux de bœufs ou de tigres, sur lesquelles ils dormoient toute la nuit d un profond sommeil; le feu , outre qu’il les échauffoit, et prévenoit les mauvais effets de 1 humidité, servoit encore a écarter les tigres.
Les Indiens s’éveilloient de grand matin, et commcnçoient la journée par un bon repas, et après avoir fait leur prière en commun, ils se met toient en chemin, et ramoient constamment jusque vers midi. Alors ils descendoient à terre pour prendre leur nourriture et un peu de repos. Au premier ordre des missionnaires ils se remettoient en chemin.
LUraguai est très-poissonneux. J’eus le plaisir de voir nos Indiens tuer plusieurs poissons à coups de flèches. Nous vîmes aussi sur ce fleuve des loups marins, et une espèce de porcs marins qu’on appelle capigua, du nom d’une herbe que ces animaux aiment beaucoup. Ils s’apprivoisent aisément, et I on m’en donna deux qui me devinrent bientôt incommodes par leur excessive familiarité.
Les deux bords du fleuve sont presque partout couverts de bois. On y voit beaucoup de palmiers et d'autres arbres inconnus en Europe qui conservent leur verdure pendant toute l’année. On aperçoit sur ces arbres des oiseaux de toute grandeur et de toute couleur. 11 seroit trop long ch; vous en faire ici la peinture. Je ne vous parlerai que d un seul , singulier par sa petitesse, et encore